COLLOQUE « La personne, le verbe, la voix » ANGERS 7-8 décembre 2006 Paulo DE CARVALHO, Autour d’une illusion : l’impersonnel en morphosyntaxe comparée

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Autour d’une illusion : l’impersonnel en morphosyntaxe comparée
« Personne » et « impersonnel » . Voilà un assez joli paradoxe, sous-tendant l’intitulé même du présent colloque : « La personne, le verbe, la voix. Du partage des fonctions dans les structures impersonnelles et leur sémantisme ». Or cela me va très bien : c’est précisément ce paradoxe qui me semble devoir être mis en question, et réduit — comme on réduit une fracture —, dans le cadre d’une théorie de la Personne grammaticale que je m’emploie à mettre en place depuis un certain temps. Non, il n’est décidément pas possible d’admettre, dans une théorie grammaticale qui valide le concept de personne, de continuer à parler, tranquillement, sans état d’âme, de verbe « impersonnel », ou de structures « impersonnelles ». Pour essayer de vous en convaincre, je commencerai par une redéfinition de la notion de personne, qui est à la base de la reformulation récemment proposée, à la Société de Linguistique de Paris, de la théorie des « parties du discours » . Suivra un bref rappel de ce que j’ai proposé sur la mécanique du soi-disant impersonnel en latin. En dernier lieu viendra un réexamen, sur des bases que j’espère nouvelles, de ce que l’on a coutume d’appeler les structures ou constructions impersonnelles dans une langue comme le français.

Personne, verbe, nom
Entendons-nous d’abord sur la notion de « personne », que pour ma part je prends au sens le plus large — c’est-à-dire non pas comme une entité secondaire, simple « attribut », voire « accident » des véritables, ou supposées telles, catégories grammaticales. La Personne est, au contraire, à mon sens, la catégorie grammaticale fondamentale, et même fondatrice. La catégorie grammaticale, en quelque sorte. Cela ne vous étonnera pas de la part d’un linguiste de tradition guillaumienne — et il n’est ici besoin que de rappeler, sous le n° 1 du document, ce passage bien connu de Gustave Guillaume (Leçons, 8), dont il ne me semble pas qu’on en ait pris l’exacte mesure :

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« … le problème psycho-linguistique de la personne. C'est essentiellement un problème relevant de la psychosystématique; et, à ma connaissance, et selon mon expérience propre, il n'est dans la science du langage de problème plus difficile à résoudre, avec une suffisante justesse. Je ne crois pas, en outre, qu'il en soit de plus important — la difficulté ici va de pair avec l'importance. La question de la personne domine de haut, historiquement et systématiquement, l’histoire du langage, l’histoire de sa structure. » (Guillaume, leçon du 24 avril 1948)

Mais pourquoi tenir à une notion aussi ambiguë que celle de « personne », qui renvoie à des choses qu’on s’est habitués à considérer comme distinctes : d’une part, l’être humain, de l’autre, un concept purement « grammatical », supposé, plus ou moins, n’avoir pas grand’chose à voir avec le premier ? Mais … c’est cette ambiguïté même qui m’intéresse : la personne humaine, douée de parole, et sujet de l’activité langagière, comme critère structurant de l’expérience linguistique, et déterminant les catégories grammaticales. Partant de là, et ayant en tête ce bel article où F. Létoublon montrait (dans un des premiers numéros de Faits de langues) qu’à l’origine la notion de « personne grammaticale » il n’y a, non pas, comme on l’a longtemps cru, le masque de théâtre mais le visage humain (le prvoswpon, qui, selon Aristote, définit l’être humain, vanqrwpos), j’ai acquis la conviction que parler, pour l’être parlant, c’est, fondamentalement, radicalement, projeter, par une visée empathique, sur la substance que l’expérience du monde lui propose, l’image de sa propre discontinuité, et finitude, et, de cette façon, discerner, et instituer en lui-même, la représentation de multiples « entités personnelles », définies au plus près ou au plus loin, du prototype que EGO se voit être dans et face à l’univers qui l’enveloppe. Au plus prés, c’est-à-dire : une entité personnelle humaine comme MOI et capable, selon MOI, de s’instituer à son tour en MOI. Au plus loin, c’est-à-dire : n’importe quoi que MOI est capable de voir ou de concevoir comme une forme discontinue : un quark, un neutrino, toutes ces particules élémentaires que la physique nucléaire contemporaine a su isoler, et nommer. Inutile, presque, d’ajouter que tout cela est éminemment variable, selon les lieux et les temps : il n’y a aucune raison de supposer que la manière dont EGO se voit être dans et face au monde soit donnée une fois pour toutes, et reste invariable. Or un trait d’un grand nombre de langues de par le monde — et parmi celles-ci, notamment, mais non exclusivement, nos langues indo-européennes, et encore à date historique — est d’inscrire, au cœur de leur grammaire du monde, une référence primaire au moment de l’expérience locutive présente — autrement dit, au moment où

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MOI vise et appréhende, linguistiquement, un « état du monde » — l’état du monde qui est présentement à sa portée, réelle ou imaginaire. Ce geste radical détermine immédiatement, ipso facto, une opposition morphologique de deux sortes d’entités personnelles : 1. celles qui apparaissent liées à ce moment, et vouées à disparaître avec lui, et 2. celle qui, aperçues à ce moment, n’appartiennent pourtant pas à ce moment, n’ont pas partie liée avec lui — et sont donc censées exister avant, et persister après ce moment. Eh bien tel est, vous l’aurez compris, le fondement de l’opposition, déclinée de multiples façons à travers un grand nombre de langues, de mots verbaux et de mots nominaux. Les premiers, les mots verbaux, variables en fonction de EGO, c’est-à-dire de son statut de protagoniste de l’événement langagier, et du moment où il se voit exister. Les seconds, les mots nominaux, invariables en fonction d’EGO, puisqu’ils lui apparaîssent exister, indéfiniment, dans le monde, indépendamment du regard qu’EGO porte momentanément sur eux. Avec, en outre, une conséquence qui n’est pas mineure : si ce que je viens d’avancer est conforme à la réalité des choses, alors il faudrait nous habituer à considérer qu’il y a deux sortes de mots nominaux, selon que les représentations qu’ils véhiculent : • les mots nominaux d’avant, ou primaires, ressortissant au monde tel qu’il est a priori — table, livre, mais aussi Dieu, licorne, âme, atome — • et les mots nominaux d’après, ou secondaires, construits, a posteriori, à partir des contenus du moment locutif, préalablement formalisés, ou formalisables, en termes verbaux : nos formes verbonominales (infinitifs), nominoverbales (participes, adjectifs verbaux), nos abstraits déverbaux. Mais arrêtons là, sur cette pente qui me ferait dévier de mon propos. Au reste, ceux qu’intéresse cette manière nouvelle, et peut-être neuve, d’envisager la question classique des « parties du discours » pourront lire, dans quelque temps, l’article qui doit paraître, à ce sujet, dans le BSLP. Dans l’immédiat, je me contenterai de synthétiser ce qui précède sous le n° 2 du document.
2. EGO et « parties du discours », cf. document.

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Verbe et « personne de référence
Le verbe serait donc, là où il existe — et ce ne peut être que par opposition au nom —, le nom de toute « personne évanescente », c’est-à-dire de toute « entité personnelle », au sens dit ci-dessus, qui apparaît n’exister que pour autant que — et pour le temps où — « moi ici présent » la vise et définit, en fonction de sa propre présence au monde, autrement dit : comme un OBJET PERSONNEL momentanément soumis au SUJET de langage qu’il est, et nommé, « notionnalisé », d’après différentes modalités de cette dépendance, notamment comme une « personne ordinale » — rangée ordinalement relativement à MOI qui parle, et située à portée ou hors de portée de Moi. En d’autres termes : est verbe le nom que je donne à une personne que je vois passer, au plus près de Moi, dans mon présent, ou hors de mon présent, plus ou moins loin de Moi. Et de même que Guillaume pouvait dire, à juste titre, que « le verbe ne varie pas en nombre, mais en personne », cf. (3), de même faut-il convenir que le verbe ne varie pas en temps ou en mode, mais en situation de la personne par rapport à la présence ou à la portée de Moi.
3. « Il est accoutumé de dire, dans les traités de grammaire didactique, que le verbe varie en nombre. C'est inexact : le verbe varie en personne, et la personne, elle, varie, par inclusion répétée d'elle-même, ou par inclusion d'une autre, en nombre. On touche la du doigt l'interférence existante, et difficile à éclaircir - l'interférence des catégories est partout en grammaire une source de difficultés - entre la catégorie de la personne et celle du nombre. » (Guillaume, ibid.)

Or il est une autre caractéristique des langues indo-européennes, que ne partagent sûrement pas toutes les langues qui, d’une manière ou d’une autre, ont fondé leurs grammaires respectives sur l’opposition nom vs verbe. C’est de ne retenir, dans l’état de choses déclenchant l’acte de langage, qu’une seule « personne passante », aussitôt instituée en « personne de référence » , à laquelle, et à elle seule, se rapportera la notion verbale, et qui seule imposera à celle-ci sa marque — en somme, ce que nous appelons, traditionnellement, le « sujet ». Ce n’est pas, nous le savons, le cas de langues qui, comme le basque ou le hongrois, possèdent une « conjugaison objective », c’est-à-dire dans lesquelles le mot verbal porte référence à plus d’une « personne passante » — et pour ma part je serais curieux de savoir ce que l’on entend par « impersonnel » dans la description de la grammaire de ces langues.

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Mais ce ne sont pas ces langues qui m’intéressent ici au premier chef, et je n’ai d’ailleurs ni qualité ni compétence pour en parler utilement. Voyons donc comment se passe dans les langues de mon horizon le plus immédiat la construction notionnelle de la personne variable nommée verbe — en tant que verbe. Car c’est à cela que revient, et à rien d’autre, la question du prétendu « impersonnel ».

Du Verbe afférent à la Personne en latin
Latiniste, je ne m’attarderai pourtant pas outre mesure à la problématique de l’impersonnel et du passif en latin, tâche dont s’acquitteront avantageusement Muriel Lenoble et Pedro Manuel Suárez Martínez. Deux ou trois remarques suffiront, puisées dans des travaux plus ou moins anciens, que mes collègues connaissent certainement. La première est le rappel d’une évidence, que les latinistes ressassent à l’envi sans mesurer l’importance de ce qu’ils enseignent : « en latin le sujet est dans le verbe ». Ce qui revient à dire que la « personne de référence » dont le mot verbal latin porte la marque ne l’est pas vraiment, ou n’apparaît l’être qu’a posteriori, dès lors que, partie intégrante du mot verbal, elle n’est trouvée qu’in fine ; elle est, en réalité, en latin, une personne d’afférence. Cela confère au mot verbal latin en général l’allure de représentation d’un phénomène, dépourvu de support extérieur — ou plutôt : n’ayant pour support que l’état du monde où ce phénomène survient —, et comprenant en lui la représentation d’une personne primordiale subordonnée à l’événement et à son apport effectif. Il n’est pas déraisonnable de voir en cela l’expression d’une certaine manière de concevoir l’existence de la personne humaine, dont le protoype est Moi, comme soumise au cours des choses, dans et face auquel elle se manifeste, certes, de façon plus ou moins affirmative, mais qu’en aucun cas elle ne maîtrise, et qui l’emporte. De ce point de vue, donc, rien ne distingue, grammaticalement, les expressions verbales citées en (4). Dans tous les cas, la forme verbale énonce, de façon parfaitement autonome, que « quelque chose se passe », que par conséquent une modification se trouve introduite dans l’état du monde, et qu’il y a donc lieu, pour parfaire la représentation du phénomène, d’envisager une « personne d’afférence », ou, peut-être d’ « imputation », ici extérieure au « présent personnel », donc « absente » :

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4.

a. facit « il survient, dans le temps de MOI, un cas de “faire” — donc, “quelque chose se trouve faite” — et cela est imputable à une personne absente » b. it « il survient, dans le temps de MOI, un cas de “aller” — donc, “quelque chose ou quelqu’un se retrouve déplacé d’un lieu L1 à un lieu L2” — et cela est imputable à une personne absente » c. pugnat « il survient, dans le temps de MOI, un cas de “combat” — donc, “quelqu’un ou quelque chose se trouve aux prises avec quelqu’un ou quelque chose d’autre” — et cela est imputable à une personne absente » d. pudet « il survient, dans le temps de MOI, un cas de “honte” — donc, “quelqu’un est sous le coup d’un sentiment de honte” — et cela est imputable à une personne absente » e. pluit « « il survient, dans le temps de MOI, un cas de “pluie” — donc, “il y a de l’eau qui tombe du ciel” — cela est imputable à une personne absente »

Quant aux différences, évidentes, d’interprétabilité entre ces différents énoncés, elles ne sont pas de l’ordre de la grammaire, mais des contenus lexicaux mis en œuvre, plus précisément de leurs référents respectifs, et de ce que l’on sait de chacun d’eux : s’il y a « faire », et « fait », « chose faite », cela ne peut-être que « le fait » de la personne à qui le « faire » est imputable ; idem pour it et pugnat. Dans ces deux cas, par conséquent, le contenu lexical est tel qu’il conduit immédiatement à faire émerger la vision d’une « personne d’afférence » qui s’impose, face à MOI et comme MOI, c’est-à-dire comme homologable, de près ou de loin, à la discontinuité et à l’autonomie notionnelle de MOI, d’où la « conjugabilité par personne » de ces notions : facio, pugno, etc. Au contraire, évoquer la survenance d’un cas du phénomène « honte », c’est se représenter une « personne » qui apparaît à la fois « humaine » et, en même temps, incapable de faire preuve, sous le coup de ce sentiment, de cet « état de prostration », de l’autonomie existentielle propre à une personne humaine — ce qui en principe la disqualifie pour s’identifier à la « personne d’afférence » conclusive, laquelle se trouve, du coup, irréductible à toute notion. Et si enfin, dans (e), ce qui est vu survenir est un cas d’un phénomène naturel, « la pluie » transcendant, « surhumain » —, va le voir tout de suite. Il se trouve en effet que dans aucun des cas mentionnés cette question n’est définitivement close : il reste toujours possible d’identifier, selon les circonstances, une entité personnelle à laquelle le phénomène sera imputé. S’agissant du phénomène « honte », par exemple, elle peut s’identifier à une « cause » de ce sentiment, ou — relevant donc d’un ordre la question de la définition notionnelle de la

personne d’imputation ne se pose pas — pas immédiatement, en tout cas, comme on

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encore à la personne affectée, pour peu que celle-ci apparaisse responsable de ce qui, dès lors, s’apparenterait plutôt à une attitude, cf. (5) :
5. a. non te haec pudent ? (Tér. Ad. 754) b. Neque quo fugiam neque ubi lateam neque hoc dedecus quomodo celem Scio : tantum erus atque ego flagitio superavimus nuptiis nostris. Ita nunc pudeo atque ita nunc paveo atque ita inridiculo sumus ambo. Sed ego insipiens nova nunc facio: pudet quem prius non puditumst umquam (Plt. Cas. 875-878)

Même un verbe météorologique comme pluere admet cette identification à un facteur extérieur : des nuages « qui lâchent la pluie », des engins de guerre qui « font pleuvoir » des pierres, voire, chez Arnobe, apologiste chrétien du 4e siècle, le ciel ou telle divinité censée « envoyer la pluie ». Cf. (6)-(7), où il s’agit toujours, notons-le au passage, du phénomène météorologique « pluie », et non d’une quelconque extension métaphorique :
6. a. Videmus ista opera Domini in eius creatura : veniunt enim nubes ab extremo terrae ad medium, et pluunt (Aug. in Ps. 134 enarratio) b. concurrunt hastae, stridentia fundae saxa pluunt, volucres imitantur fulgura glandes et formidandae non una morte sagittae. (Stat. Theb. 8, 415-417) 7. a. « Non pluit, inquit, caelum et frumentorum inopia nescio qua laboramus » (Arn. adv. nationes 1, 9,1) b. Pluit mundus aut non pluit: sibimet pluit aut non pluit et, quod forsitan nescias, aut uliginem nimiam siccitatis ardore decoquit aut longissimi temporis ariditatem pluviarum effusionibus temperat. (id. 1,10, 1) c. « Apollo vobis pluit, Mercurius vobis pluit, Aesculapius, Hercules aut Diana rationem imbrium tempestatumque finxerunt ? » et hoc fieri qui potest …? (id. 1, 30, 2).

Ce ne sont là, m’objectera-t-on sans doute, qu’exemples tardifs, qui pourraient refléter, déjà, une certaine évolution du système. Je n’en suis pas si sûr. Il est de fait qu’on ne trouve pas d’exemples plus anciens de pareille construction de pluere. Il faut ici compter, d’une part avec le hasard des attestations — les auteurs latins ne passaient pas leur temps à parler de la pluie et du beau temps —, d’autre part avec des résistances d’ordre lexical. Ainsi, un autre verbe qui, sans être intrinsèquement et nécessairement « météorologique », tonare, est néanmoins habile à évoquer un « coup de tonnerre », et même dans cet emploi il est parfaitement attesté, dans la littérature classique, en construction « personnelle », avec sa personne d’afférence identifiée à un lieu, ou à un objet, cf. (8) :
8. a. At Boreae de parte trucis cum fulminat et cum Eurique Zephyrique tonat domus : omnia plenis rura natant fossis …(Verg. G. 1, 370-372)

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b. quem super ingens porta tonat caeli et scopulis inlisa reclamant aequora…(Verg. G. 3, 261).

On remarquera que dans aucun des exemples qui viennent d’être cités la personne d’afférence intraverbale n’apparaît impliquée dans la substance de l’événement1 ; il s’agit toujours, selon une propriété de la fonction « sujet » en latin que j’ai étudiée autrefois, d’un « sujet cause extérieure », responsable d’un effet où il n’est pas luimême engagé. Enfin, les formes et expressions verbales généralement considérées comme « impersonnelles » le sont si peu que la personne primordiale qu’elles comportent ne refuse pas la variation de « voix » — laquelle, que l’on sache, et d’après sa définition traditionnelle, a trait au rapport du sujet avec le verbe. C’est ce fameux « passif impersonnel » du latin — pugnatur, itur, vivitur, et même pluitur, ninguitur — , que je me garderai bien de traiter. Pour avoir un peu étudié la question, pour avoir même proposé une théorie de la voix en latin — à laquelle les latinistes, distraits comme d’habitude, n’ont pas daigné prêter attention — j’ai bien ma petite idée là-dessus, mais je ne voudrais pas empiéter sur le sujet de Pedro Manuel Suárez Martinez.2

De la personne d’afférence à la « personne primordiale » en français
Qu’en est-il, maintenant, des multiples expressions décrites comme

« impersonnelles » dans les grammaires du français — si nombreuses que l’on pourrait avoir l’impression que peu de verbes ne s’y prêtent pas. Quelle est, précisément, la mécanique morphosyntaxique qui engendre ces expressions, et quel en est, en général, l’apport sémantique, au-delà des contenus lexicaux qu’elle peut véhiculer ?

Comme dans ce passage de Victor Hugo : Derrière moi, un gros nuage pleuvait sur le Rhin ; à mes pieds, la ville jasait doucement, et ses paroles m’arrivaient à travers des bouffées de vent; les cloches de cent villages sonnaient (V. HUGO, Du haut de la cathédrale de Strasbourg), que l’on pourrait paraphraser par « un gros nuage se déversait, se défaisait en pluie… ». Ex. pour discussion : Aquila enimvero cum se nubium tenus altissime sublimavit evecta alis totum istud spatium, qua pluitur et ninguitur, Apul. Flor. 2, 8
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Pour le comprendre, il faut d’abord se rappeler cette véritable « révolution » qui a lieu dans l’histoire du latin : la « personne unique de référence du mot verbal » privilégiée par un grand nombre de langues, et qui était traitée, en latin notamment, comme une « personne d’afférence » intra verbale, est devenue, en syntaxe romane, le support personnel du mot verbal, lequel de son côté a tendu, de plus en plus, à fonctionner comme un apport sémantique fait à ce support personnel. Or nulle part, sur l’ensemble du domaine roman, ce processus n’aura été poussé plus loin qu’en français, tant et si bien que dans cette langue toute représentation d’événement repose nécessairement sur la recherche et la définition d’un tel support, même lorsque l’état de choses à dire n’offre rien qui puisse y donner prise. En d’autres termes, la « personne de référence » est devenue une personne primordiale, à partir de laquelle s’ordonne et s’ourdit la représentation linguistique de l’événement — et celui-ci n’a plus rien d’un phénomène : c’est désormais « un épisode de l’existence d’un sujet », pour paraphraser une belle formule d’un grammairien chilien d’autrefois, Rodolfo Lenz. Or ce processus de recherche et construction d’une « personne primordiale » peut se solder par un résultat nul, d’où ces énoncés à verbe dépourvu de sujet : reste à savoir, faudrait savoir, comment va ?, m’est avis que, de là vient que … Plus généralement il aboutit à un résultat positif, qui peut être de deux sortes : • le plus souvent, la forme du pronom personnel ressortissant au cas général de genre improprement dit « masculin », il, qui renvoie prototypiquement à une personne humaine — comme le locuteur : il y a, il semble, il se peut, il arrive (que), s’il vous plaît … • dans certains cas, la forme d’un pronom démonstratif : ce, ça, cela ☛ ce fut, ce n’est que, c’est, ça pleut. Peu importe, ici, la différence de signifié qui s’attache, par exemple, à la variation il pleut vs ça pleut. Notons au passage que le simple fait de cette opposition signifiante suffit à établir que ni l’un ni l’autre de ces pronoms ne saurait être traité, dans ces expressions, comme une « forme vide ».

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☛ Cela posé, il n’est pas dans mes intentions, ni d’ailleurs dans les limites du temps qu’il me reste, de descendre dans le détail de la description ; on n’en finirait pas. Je me bornerai donc, pour conclure, à faire apparaître une dimension de ces tournures qui ne semble pas avoir été aperçue — une dimension proprement « locutive », ou, si l’on veut, « énonciative ». Pour ce faire, on peut partir d’une double remarque relevée dans le Bon Usage de Grevisse-Goosse, à propos des verbes « occasionnellement impersonnels ». C’est ce que vous pouvez lire dans l’exemplier, en (9) :
9. « Le choix de la tournure impersonnelle permet de transformer le sujet (le thème) en propos [ou rhème = « information nouvelle »] : Une aventure m’est arrivée ☛ il m’est arrivé une aventure. … Beaucoup de grammairiens considèrent que le verbe se trouve ainsi mis en relief ; on constate pourtant que ce verbe a peu de poids sémantique. » (Le Bon Usage, Grammaire française, 1993 § 755, p.1153)

Il est clair en effet que, si ces deux énoncés forgés par le grammairien parlent du même état de choses, il n’en produisent certainement pas la même vision, et cette différence ne peut résulter que de la manière dont la substance de cet état de choses est analysée : ☛ dans un cas, j’isole, dans la « bande passante » de l’événement, et promeus immédiatement au poste de « personne primordiale », une entité personnelle, l’aventure, et c’est celle-ci qui apparaît, in fine, comme « le héros de l’histoire », derrière lequel « moi qui parle » se retire et s’efface. Apport sémantique d’une telle formulation, une aventure m’est arrivée : une phrase ainsi ordonnée parle, « objectivement », du monde, d’une entité du monde, et de ce dont elle est la personne primordiale, le protagoniste. ☛ dans l’autre cas, je vois bien qu’il y a, dans le coup, quelque chose qui a nom « aventure », seulement je refuse de la privilégier comme personne primordiale — c’est-à-dire je refuse de m’effacer à son profit. Et il ne me reste plus alors qu’à construire l’événement en fonction d’une personne formelle, un « non moi », un « anti-moi », qui est encore un reflet de moi-même, c’est-à-dire il. Apport sémantique d’une telle formulation, il m’est arrivé une aventure : une phrase ainsi ordonnée, ainsi ourdie, parle, « subjectivement » , et indirectement, de moi-même, de la perception que j’ai momentanément d’un certain état de choses. De moi-même, bien sûr, ou de quelqu’un, ou de quelque chose d’autre dont j’épouse le point de vue : il lui est arrivé une aventure.

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Voilà qui rend compte de ce sentiment, bien réel, que dans ce type d’énoncés « le verbe se trouve mis en relief ». Voilà, aussi et surtout, ce que j’appelle la dimension « énonciative » des constructions improprement nommées « impersonnelles » — et vous voyez bien qu’il n’y a rien de plus « personnel ». ☛ Autres exemples (les deux premiers relevés dans la presse, à propos d’un drame survenu récemment, aux abords du Parc des Princes, à Paris) :
10. Dans quelles circonstances le policier Antoine Granomort a-t-il tiré sur le supporteur du PSG ? Si les zones d'ombre sont encore nombreuses, l'altercation ayant entraîné la mort d'un supporteur parisien et blessé grièvement un autre semble bien avoir eu pour origine des insultes racistes et antisémites. (site du Monde, le 25-11-06 : « récit » journalistique, « objectif », d’une situation) 11. Pour Jean-Claude Marin, le procureur de Paris, un groupe d'une centaine de fans du PSG ont poursuivi Yanniv Hazout, supporteur de Tel-Aviv, qui s'est réfugié auprès du policier Antoine Granomort, d'origine antillaise : « Il semble que des injures racistes assez massives aient été proférées » … a ajouté Jean-Claude Marin. (site du Monde le 25-11-06 : « discours » d’une autorité, parlant en son nom propre) 12. la place qu’il vous manque (lu sur une affiche publicitaire d’un fabricant de placards) vs la place qui vous manque…

☛ Bien entendu, dans les situations mentionnées, le locuteur avait le choix, dès lors qu’il lui était loisible d’identifier une personne primordiale. ☛ Dans d’autres cas, pas de choix, par exemple : • événement météorologique, impossibilité de distinguer « quelque chose » dans la substance de l’événement : il pleut, il neige… • possibilité d’identifier une personne primordiale, mais au prix d’une nominalisation : il arrive que, il se trouve que, … ☛ Ce n’est sans doute pas par hasard qu’un grand nombre de tournures « impersonnelles » se rapportent à des perceptions immédiates du locuteur : le temps qu’il fait : il pleut, il neige, il fait froid, il faut, s’il vous plaît…

Conclusion
☛ Ainsi, les constructions dites « impersonnelles » signifient en général des événements conçus par ancrage direct dans la situation locutive, plus précisément dans l’expérience d’un locuteur comme tel  ne pouvant, ou ne voulant trouver, face à lui, aucune entité éligible comme personne primordiale, Moi est amené à poser, à ce poste,

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une personne absente — personne.

à positiver personnellement une absence, face à lui, de

☛ Deux remarques annexes : 1. Comme vous voyez, la question des verbes météorologiques, toujours mise au premier plan lorsqu’on parle d’ « impersonnel » — comme si c’était là le modèle — n’est qu’un aspect, parmi d’autres, d’une problématique qui est d’abord morphosyntaxique, c’est-à-dire grammaticale. 2. Tout ce qui a été exposé valide, d’un bout à l’autre, ce que certains ont appelé « la raison du signifiant ».

COLLOQUE « La personne, le verbe, la voix » ANGERS 7-8 décembre 2006 Paulo DE CARVALHO, Autour d’une illusion : l’impersonnel en morphosyntaxe comparée

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résumé Autour d’une illusion : l’impersonnel en morphosyntaxe comparée. À contre-courant des conceptions courantes qui sont à l’origine et au cœur de ce colloque — et je remercie son organisatrice de m’y avoir néanmoins invité — je voudrais enfoncer, ici, un clou planté il y a 15 ans, pour essayer de vous convaincre que ce qu’on nomme traditionnellement « l’impersonnel », eh bien… cela n’existe pas, Il y a une quinzaine d’années, en effet, j’avais montré (in M. MAILLARD , dir., L’impersonnel. Mécanismes linguistiques et fonctionnements littéraires. Actes du Colloque de Grenoble (1990), Grenoble, CÉDITEL, 37-46), à propos des « impersonnels météorologiques » du latin, que ce qu’on entend caractériser par cette expression relève, au mieux, d’un pur effet de sens, au demeurant pas très bien décrit dans les grammaires latines. Par la suite, en réélaborant l’antique tradition des « parties du discours », j’ai proposé d’installer la catégorie de la PERSONNE au fondement du verbe, défini alors comme une réalisation morphosémantique de la personne variable », ce qui rend définitivement inconcevable la possibilité même d’un verbe « impersonnel ». Partant de ces prémisses, mon propos sera d’établir que les constructions verbales dites « impersonnelles » sont des résultats d’une recherche, en quelque sorte « contre l’évidence », d’un support personnel que l’état de choses à dire ne livre pas immédiatement, et que le locuteur, « verbe oblige », est néanmoins tenu de construire, secondairement, au nom d’une exigence supérieure de concevabilité, comme aurait pu le dire Gustave GUILLAUME. Et cette construction peut,, selon les cas : I. aboutir en retard, et le support recherché n’est plus alors qu’un apport, autrement dit un « complément » d’un verbe déjà installé : fr. arrive alors un messager du Palais, vienne le jour, sonne l’heure, port. chegou a hora da decisão « l’heure est arrivée de prendre une décision », etc. ; ne pas aboutir, faute de substance réelle : lat. pluit, port. está chovendo ; aboutir : a. b. à un support personnel expressément, positivement, déclaré absent, et de plus irréductible à la personne humaine : angl. it rains, all. es regnet ; à un support personnel expressément, positivement déclaré absent, mais que rien n’interdit de rapporter à la personne humaine, dès lors qu’il relève, forcément, de l’expérience de l’être humain — autrement dit une « personne d’univers » (G. Moignet) à portée d’homme parlant : il pleut, il arrive que, il se peut, il y a, etc.

II. III.

On verra alors, si la démonstration est réussie, qu’une linguistique qui aime à se dire « moderne » gagnerait à se passer de ce concept archaïque qu’est l’impersonnel — si du moins elle voulait bien admettre, une fois pour toutes, que les signifiants … signifient.

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Notes préparatoires (Moissac, à l’occasion de la « grammaire aérée » 2006) Mécanisme des constructions dites « impersonnelles » en français Hypothèse Les constructions dites « impersonnelles » signifient en général des événements conçus par référence à, et ancrage direct dans la situation locutive, plus précisément dans l’expérience locutive d’un locuteur comme tel  dans le contenu de la substance à représenter, aucun argument n’émerge et ne s’impose face à « ego hic et nunc ». Le résultat est une représentation immanente au présent locutif : ne trouvant face à lui aucun être distinct, Moi est amené à poser une personne absente — à positiver personnellement une absence de personne. Deux grands cas : II. Notions verbales a priori vouées à cette immanence  verbes météorologiques : dans ces notions, impossible, en toute première instance, de séparer, dans l’événement, sa tension temporelle, et un argument : l’argument de pleuvoir n’est autre que « la pluie » elle-même. On ne saurait concevoir « une pluie de pluie », « une neigée de neige ». Mais extension métaphorique : on peut concevoir une pluie de roses : des roses pleuvaient, il pleuvait des roses. En latin, ces cas particuliers entraînent, généralement, un cas périphérique : ablatif, mais il y a aussi plus rares des emplois de l’accusatif, voire du nominatif. Notions verbales à double orientation, avec une composante argumentale analysable, identifiable, mais aussi, éventuellement, escamotable. Exemples : 1. 2. i. 3. 4. 5. IV.
ETRE

III.

: : :

i. il n’est plus, il est bon ∞ malade, etc., vs il est midi, il était une fois, c’est loin
AVOIR

il a une maison, il a mal vs il y a une maison, il y a loin de la coupe aux lèvres
ARRIVER

i. il arrive demain vs il arrive une catastrophe, * ? il est arrivé un livre, il arrive que…
SORTIR

i. il sort sa dernière carte
DEVENIR

vs il sort un livre par jour vs il devient difficile de…

i. il devient pénible 1.

Parmi les Notions verbales à double orientation, deux cas sont à distinguer : notions a priori non relationnelles, à actant unique, immédiatement assimilable à Moi  renvoien au statut et à l’expérience de la Personne dans le monde : mourir, naître, sortir, partir, entrer, tomber … notions a priori relationnelles, à plus d’un actant, signifiant des modalités d’affrontement entre une Personne et ce qui, face à elle, se présente comme une non personne, non cette personne-là. Autrement dit : un Existant, autonome, orienté vers un Présent, que l’Existant produit, manifeste, atteint, etc. : faire, aimer, produire …

2.

V.

 comment s’argumente, dans chacun de ces deux cas, l’orientation, en immanence ou en transcendance, de la notion verbale ? 1. Notions non relationnelles, p. ex. naître : i. il est né à 2 heures vs il est né l’an dernier tant d’enfants…, il nous est né un divin enfant 1. Questions : tous les lexèmes de cette classe acceptent-ils cette double concevabilité ? quels rapports entre cette double concevabilité et la systématique verbotemporelle ?

2.

Notions relationnelles : vendre, aimer, acheter, demander, faire, produire, créer, trouver…

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i. peut-on avoir * ? il demande chaque jour « impersonnel » de « il y a une demande » ii. * ? Il fait beaucoup de bruit au sens de « il y a du bruit qui se fait ». Il semble que le statut de « gène » bloque la construction impersonnelle, d’où l’impersonnel passif : « il se fit un bruit »… iii. Il se trouva quelqu’un pour …vs quelqu’un se trouva : en quoi consiste la différence ? iv. quelques apparentes impossibilités : 1. 2. *il s’attend = « on attend, il est attendu que » *il s’aperçoit ∞ *il se constate…

v. il m’arrive une histoire incroyable vs * ? il arrive un caminon vs il arrive chaque jour des dizaines de camions vi. chaque jour des centaines de camions traversent cette frontière vs *Il traverse cette frontière des dizaines de camions. VI. Autres remarques : 1. problème de l’impersonnel réfléchi : i. Il se vend beaucoup de livres vs des livres se vendent ii. Il se pose un problème vs un problème se pose 2. quel rapport avec le trait « site » ? « dépendance » ? la présence de se montre que il a quelque rapport avec livres, etc. Comme une « trace » de l’entité livres délogée du rang de personne primordiale if he made it rain  *s’il faisait il pleuvoir, *s’il faisait le prévoir : impossible d’enchâsser directement une construction « impersonnelle », comme il est impossible d’enchâsser directement une construction « personnelle » : *je voyais il / lui arriver

VII.

Remarques inspirées par l’exposé de Ph. Millet, le 27-11-2006 : 1.

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