Christine BRUSSON

CÉLESTINE, L’ÉCRITURE INCARNÉE
J’essaie d’imaginer à quelle sauce on pourrait assaisonner ce cher Mirbeau. Quand je dis « on », je pense aux éditeurs, aux agents littéraires, à ceux qui pratiquent le scouting pour dénicher le bon coup commercial. Comment créer autour de son cadavre un événement mondial ? Cinquante ans après la mort de Marilyn Monroe, on exhume bien ses petits papiers pour en faire, sinon un écrivain international, du moins une poétesse, oui, pourquoi pas ? Rimbaud aussi avait un sacré sex appeal. Mais Mirbeau ? On parviendrait peut-être à le recycler en recettes de cuisine, À table avec Octave Mirbeau, ou à le fourguer dans le Dictionnaire des provocateurs, de Thierry Ardisson. Je diagnostiquerais une irréductibilité à toute tentative de réincorporation posthume. C’est sa langue qui fait ça. Elle ne respecte rien. Trop crue, trop directe. Une langue à qui on ne la raconte pas. Une langue haletante, pressée, élastique, une langue d’assoiffé. Écoutez parler Célestine dans son Journal. C’est en elle que Mirbeau s’incarne avec le plus de grâce, de gaieté. L’écriture caracole, s’emballe. Elle nous retourne comme un gant. Cette voix de femme de chambre, j’en suis devenue, dans mes pastiches1, la ventriloque. Mirbeau avait endossé la parure altière de cette gouailleuse effrontée. J’ai chaussé à mon tour ses bottines, réveillé sa chair, je lui ai donné des orgasmes. Elle suscitait des désirs fous, invoquait l’amour, mais le faisait peu. Ce sont toujours les autres qui en profitent dans son journal, les salauds, les nantis. Mirbeau l’avait imaginée collectionneuse de mots, amoureuse des énumérations, accumulations et autres exagérations. Il la faisait abuser des asyndètes et de l’anacoluthe, figures qui déshabillent la phrase. Mais une langue ne saurait trop s’évader loin des règles. Il voulait Célestine « femme d’ordre » aussi, comme le dit son amant Joseph. Moi, je la rêve collectionneuse de plaisirs, déguisée en comtesse, héroïne des chambres closes, voluptueuse aux multiples visages. Le sexe et l’écriture s’étendent comme de vastes pays sans frontières. L’écrivain y voyage à dos d’âme, ivre d’être libre. Ch. B. * * *

Pastiche d’Octave Mirbeau (1848-1917)
Le Journal d’une femme de chambre (1900) « Vois comme tout l’art occidental y perd, écrit Mirbeau dans Le Jardin des supplices qu’on lui ait interdit les magnifiques expressions de l’amour. Chez nous, l’érotisme est pauvre, stupide et glaçant… il se présente toujours avec des allures tortueuses de péché. » Célestine passe en revue les obsessions et les vices de ses contemporains. Une esthétique rococo, qui annonce Landru. Ce que je voulais, c’est qu’on m’aime pour autre chose que ce que j’étais… pas une simple boniche… pas de ces filles qu’on engrosse sans y prêter plus d’attention. Je voulais qu’on me prenne pour quelque chose de précieux, qu’on ait des préférences, des petites
Les Dessous de la littérature, pastiches cochons (Éditions des Équateurs, 2009), dans lequel j’écris la scène érotique manquante de 32 œuvres classiques, de Chrétien de Troyes à Marcel Proust.
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gracieusetés pour ma personne, qu’on me regarde même avec vénération... pourquoi pas ? J’ai le talent pour ça…Je vous assure que j’en ai affolé plus d’un. Il suffisait que je change mon nom, que je m’appelle madame la Comtesse de quèque chose… oui, il fallait un nom à particule, et tout ce qui va avec, pour voir alors l’effet que je causerais à ces hommes du gratin. Joseph a tout manigancé… Il m’a expliqué que je n’avais qu’à passer une petite annonce dans Le Figaro. Il m’en a fait lire plusieurs qui m’ont bien fait rire. Il paraît que c’est ainsi qu’on se rencontre, quand on n’a pas tant l’occasion de faire des accrochages avec des gens de son milieu… passé un certain âge, c’est plus difficile. Il y a les veuves éplorées qui veulent se refaire parce qu’on ne sait pas vivre sans un grand amour… les demoiselles rancies qui croient que l’amour est tout, malgré qu’elles ne l’aient pas encore rencontré… les belles aventurières, qui en fait de passion sont prêtes à n’importe quoi, pas aussi belles, c’est certain, qu’elles s’en vantent… Il y a les difficiles aussi, les fines bouches, qui pensent que rien n’est trop beau pour elles, et qui se réveillent quand il est trop tard. Cela fait du monde, et certains journaux ne vivent que de ça. Joseph a sélectionné les annonces, les meilleures et, sur ce modèle, il m’a aidée à rédiger la mienne. Il m’a dit que, pour l’habillement, il se chargerait des détails…qu’il se ferait passer pour mon domestique… je lui ai promis que je l’autoriserais à m’accompagner, si j’arrivais à m’introduire dans une bonne maison. Sur la question des comtesses, il en connaît un rayon, vu qu’il en a servi plusieurs avant d’échouer ici, au MesnilRoy, dans ce trou humide où l’on s’ennuie à cent sous de l’heure. (Célestine rédige une petite annonce où elle se fait passer pour une comtesse. Parmi les réponses qu’elle reçoit, elle sélectionne trois prétendants : un Anglais, Ignacy Finley, un Parisien, M. Tirelire, et un baron.) Avec ces gens-là, les choses se traînent… mais se traînent !… ce sont de longs spasmes qui s’étirent, des caresses lentes comme des escargots, des baisers de limaces rampant sous la pluie, un frisson de suçon qui dure une heure, des tétées de nourrice, des enfoncements lents, amples comme la mer, avec des chuchotis, des clapotements, de la houle, du flux et du reflux que sans cesse ralentit la caresse… mais bons, tendres, généreux, si inattendus… On est moins surpris par la volupté… on a le temps de la voir venir, de la regarder droit dans les yeux. C’est toujours comme ça que j’aimerais être aimée… Tout ce que j’ai eu avant de plaisir, ce que j’avais pris jusque là pour de la volupté, avec les brutes, je le compte pour du beurre. Oui, je le dis : seule la comtesse de Tirelaire a connu la jouissance. J’ai laissé mon boa à l’Angliche. On a promis de se revoir, mais ces gens m’effraient avec leurs airs trop énamourés qui ressemblent à des envies de meurtre. M. Tirelire, lui, était tout ce qu’il y a de plus français, l’œil égrillard, le regard salace. Il n’a pas cru une seconde que j’étais comtesse. Il a lorgné sur l’astrakan, l’air de dire « on ne me la fait pas. » Ce que j’étais gênée après ça ! Il habitait une jolie petite maison dans Paris, avec un jardin minuscule. Ce qu’il était niais dans l’amour ! Il n’a pas arrêté de me donner de la comtesse… à toutes les phrases… Cela l’excitait autant que moi de baiser une femme du monde, même si ce n’était pas vrai. Il a voulu que je garde ma fourrure… Il paraît que certaines femmes fouettent les hommes, enveloppées dans des peaux de loup, de renard ou de loulou de Poméranie. Que c’est ridicule, les manies des hommes ! Pendant le temps que nous sommes restés à causer, Joseph est resté dans le jardin. Après il a regardé par la fenêtre… Pour sûr, il s’est rincé l’œil… Cela m’excitait de faire la comtesse, drapée dans ma fourrure, observée par Joseph. J’y ai pris bien du plaisir. On peut dire que, comme le capitaine, monsieur Tirelire mange de tout. Mais sa préférence va pour la dégustation des artichauts. Il n’a pas peur de manger les poils, se jette là-dessus, puis, quand tout est bien léché, nettoyé, il s’attaque au cœur, à la pulpe, à la chair tendre, c’est vraiment ce qu’il y a de meilleur. Comme il m’a dégustée !... Il a tout tripoté, tout léché, et quand il a

trouvé ma fourrure, il en a tellement lissé les plis avec sa langue qu’après, je n’étais plus qu’une flaque peineuse… J’ai laissé faire… un grand lac calme qu’il a dragué avec sa perche, de long en large, pendant des heures. Il ne semblait pas pressé de finir et j’en ai profité ! Il m’a appelé tout le temps sa petite comtesse. Il m’a bien foutue, avec admiration, consciencieusement, s’appliquant à me donner du plaisir, plus même que je pouvais en avoir à la fois… Il en prenait aussi… Il ne s’oubliait pas… Il a bien pêché dans ma gnognotte avec son anguille… Qu’elle était coquine, celle-là, quand elle frétillait dans mon coffret ! C’est ainsi qu’il faut en user avec les femmes… J’espère que Joseph, qui était aux premières loges, en aura pris de la graine. Sacré Tirelire, va ! Le troisième, c’est ce monsieur de la Trémouille dans sa gentilhommière. Un vrai comte, ou baron, je ne sais plus… Du genre raffiné, avec tout ce qui s’ensuit… les beaux services en porcelaine, l’argenterie, les domestiques tirés à quatre épingles. Cela vous a un langage tarabiscoté qui donne des frissons dans le cou… des manières de roi… une imagination de prince charmant. Comme quoi la poésie, dans l’amour, ce n’est pas un luxe inutile. J’étais aux petits oignons… je ne suis pas passée tout de suite à la casserole. Il a fallu plusieurs fois, mais comme il habitait à côté, je prenais mon temps. J’ai composé un air de timidité et ai prononcé peu de mots, car je me serais découverte. J’ai recommencé le coup de la fourrure, mais ce n’était pas son truc. Sa perversion à lui, c’étaient les culottes. Il en avait des centaines… de toutes les formes, de toutes les matières, de toutes les couleurs… des petites choses en soie cochonnes… Il les enfermait dans des boites marquetées, où il avait fait installer de vraies lumières. Quand on les ouvrait, parfois, ça faisait de la musique. Elles étaient capitonnées aussi, avec des tissus précieux. Certaines étaient entièrement doublées de perles fines… C’est d’ouvrir ces boites qui l’excitait, de prendre la culotte. C’est toujours lui qui choisissait, selon l’humeur du jour, la couleur du ciel, le moment de la journée… Une sorte d’esthète du froufrou. Il ne me caressait qu’à travers le tissu, comme avec des gants… mais quels doigts ! Quelles caresses ! J’avais toujours peur, dans mes ruissellements, de salir, mais il me disait que cela n’avait pas d’importance, qu’au contraire, il était ravi. Peut-être que plus tard il se délectait à sentir mes mouillures, qui sait si la culotte n’était pas l’urne sacrée de ma jouissance ?... comme des reliques. Ce serait une belle idée. Je n’en ai jamais connu un autre comme lui, avec cette obsession, cette passion maniaque de la culotte… Il faut de tout pour faire un monde… Oui, ses doigts étaient effilés… une sacrée lame de couteau… Il me taillait des parts de délice… Il dégraissait mon sexe, il le préparait comme un rôti, et après, quand c’était bien lardé, quand les chairs s’étaient attendries, il arrachait la culotte à la hâte, et me prenait comme un soudard ! Ah ! Monsieur de la Trémouille, quel raffinement, quel luxe ! Christine BRUSSON [Christine Brusson est l’auteur de plusieurs ouvrages : • L’Arbre, récit, Éditions L’Arpenteur/Gallimard (sous le nom de Christine Perrot) • Alexis, la vie magnétique, roman, Éditions du Rocher. • La Maison en chantier, essai, Éditions des Équateurs. • Les Dessous de la littérature, pastiches, Éditions des Équateurs • La Splendeur du soleil, roman, Éditions des Équateurs. Adresse de son site : www. christinebrusson.fr]

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