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DE LA 628-E8

« La dédicace est du courage, comment dirais-je ?
Esthétique, quoique j'aie horreur de ce mot »
Paul Léautaud
Journal littéraire, 20 novembre 1907

Avant-dernier ouvrage de Mirbeau, La 628-E8, s'ouvre de manière jubilatoire, résonne
comme une ode au modernisme, marquant une rupture avec les œuvres précédentes. La
préface en forme d'hommage fut à l'époque jugée iconoclaste par certains, dont Remy de
Gourmont, car, venant d'un homme de lettres reconnu, elle s'adressait à un fabricant
d'automobiles, Fernand Charron.
Elle exalte en effet un homme et une profession qui n'ont pas encore acquis leurs
lettres, sinon de noblesse, du moins de bourgeoisie, et porte au pinacle un démiurge des temps
nouveaux, étrange résurgence moderne du passeur des morts, Charon, qui apparaîtra bien des
années plus tard, sans fard aucun, dans plusieurs romans d'un auteur hanté par la mort, Louis-
Ferdinand Céline. Ce sera Charron, avec deux « r », deux guerres mondiales plus tard. Le
nom du dieu du jour, objet de l'enthousiasme de Mirbeau, rappelle en effet celui du passeur
du fleuve des ténèbres, à une époque où l'auteur a reçu de son propre aveu, après le décès de
son père et celui d'Émile Zola, le « coup de poing de la vieillesse ».

* * *

L'essor prodigieux que va connaître l'automobile est en voie de « passer » l'humanité
sur la rive d'une société nouvelle où va régner la machine, nous acheminant vers un monde
où elle règnera désormais avec l'argent. L'argent, Mirbeau en a maintes fois dénoncé la
dictature et la machine lui était apparue jusqu'alors comme un facteur favorable à la libération
de l'homme des tâches les plus pénibles.
Les couplets, mi-admiratifs, mi-moqueurs, que l'auteur avait antérieurement adressés
aux expositions universelles et, en particulier, à leurs salles des machines, ne nous avaient
cependant pas habitués à une posture aussi nette de la part de l'écrivain, devenu, sans que
rien le laissât prévoir, un fervent zélateur du « progrès ». Dans ses ouvrages précédents, le
progrès restait aux mains des forces de l'argent et ne profitait nullement au reste de la
population. Mais voilà que lui-même acquiert un des instruments les plus étonnants du
progrès : une automobile !
Sur les routes parcourues sans effort par l'auto ronronnante, se joue – et il faut bien
constater que cela dure encore –, le drame de la vie et de la mort. Celle de quelques poulets
imprudents au début, mais qui sera bientôt suivie par celle d'êtres humains, dont on tâchera
de montrer jusqu'au non-sens – voir la mort de la petite Madeleine –, qu'ils sont des martyrs
du « progrès ». Avec leur instinct sûr, la plupart des animaux se conduisent avec sagesse
devant ce nouveau mobile inventé par l'homme. « Sur la route la mort fait les cent pas »,
écrivait Louis-Ferdinand Céline, qui détestait l'automobile.
On lui avait rabâché, à lui aussi, que l'homme seul possède, avec quelques autres
particularités, l'intelligence et l'âme, selon la dualité traditionnelle imposée par le huitième
concile œcuménique de Constantinople, en l'an 869. Cette fameuse « âme », qui fit que le
petit Octave, élève du collège des jésuites de Vannes, pour en avoir généreusement prêté une
aux animaux, fut marqué au fer rouge de la honte par son professeur devant ses camarades.
Être supérieur, possesseur de cette « âme » unique, l'homme s'avère pourtant étrangement
incapable de maîtriser son invention roulante, qui avale bon an mal an, de nos jours, 5 000 de
nos compatriotes, sans compter les blessés.

L'œuvre hors-normes d'Octave Mirbeau est doublement méritoire.
Publiée en 1907, elle a en effet la particularité de se dérouler en grande partie en
territoire allemand, le territoire de l'“ennemi” qui a subtilisé l'Alsace et la Lorraine à la
France, et cela sept ans seulement avant le premier de deux conflits qui nous ont opposés à
ce pays. Mirbeau y réaffirme inlassablement sa confiance dans la marche vers l'unité de
l'humanité. Cette avancée sera facilitée par la machine, qui contribue à une meilleure
connaissance réciproque des peuples. Ainsi en est-il de l'automobile.
L'auteur va à l'encontre d'une fraction non négligeable des français, agités par des
“braves à trois poils” du genre de Barrès ou de Déroulède. Ce dernier, armé de son parapluie
et précédé d'un nez surprenant, tympanisé par Laurent Tailhade, « tailladé » en quelque sorte
pour reprendre l'expression de Sacha Guitry, « pérore régulièrement contre l'Allemagne,
Place de la Concorde, juché sur la statue de la ville de Strasbourg », notait Paul Morand
dans son ouvrage, 1900. Ce malaise que la société française ressent en se transformant, devait
bien s'exprimer, d'une manière ou d'une autre. Pendant ce temps, les sages des deux côtés du
Rhin, qui pensaient pouvoir digérer la puissance de la montée de la machine, n'arrivaient
vraiment pas à se découvrir d'ennemi héréditaire, sinon peut être l'Angleterre...
Par ailleurs, une autre partie de l'opinion considérait l'automobile comme un engin
inutile et dangereux, de même que l'avion, alors à ses débuts, qui était jugé par de nombreuses
“autorités”, dont la plupart des chefs militaires, comme sans intérêt pour l'armée. Charron
fabriquera pourtant une des premières auto-mitrailleuses, et l'avion favorisera, dans la bataille
de la Marne, le tournant que nous connaissons.
Le récit du voyage en Allemagne que donne Mirbeau est d'autant plus agaçant, pour
ces deux catégories de Français, qu'il montre un pays propre et accueillant, doté de
fonctionnaires polis, un peuple fier de ses progrès techniques, équipé insolemment de belles
routes, alors que les nôtres sont hors d'âge et hors d'usage... et ceci même si la Mercedes se
révèle inférieure à la Charron, qui venait à bout de tout. On peut discuter entre hommes de
bonne compagnie de leurs mérites comparés. Et puis, un peu de patriotisme ne peut pas faire
de mal...
Le propriétaire de la “628-E8”, qui écrivait pour L'Auto, se vouait parallèlement à
la poursuite de son œuvre, à la promotion des artistes de talent et à la cause de l'Anarchie,
entendue comme une réalité vécue, car, tout comme Laurent Tailhade, les théories ne
l'intéressaient pas.
Ce mélange à base d’automobile, excessivement non-homogène, voire détonnant,
attira à Mirbeau quelques ennemis supplémentaires, mais il était depuis longtemps fixé sur
la valeur morale de la plupart des êtres humains. Un simple exemple illustre ses convictions :
Arthur Meyer, son ancien directeur au Gaulois, parangon de conformisme et de patriotisme
dans ses souvenirs, n'émargeait-il pas aux fonds secrets de l'ambassade de Russie, avec
d'autres, pour promouvoir l'emprunt russe, ne fréquentait-il pas par ailleurs le salon d'une
ancienne “horizontale” reconvertie dans la vertu patriotique ? (Histoire de la Grande Guerre,
de Jean Galtier-Boissière).

* * *

Mirbeau découvre donc dans un premier temps l'aspect révolutionnaire du voyage en
automobile. Avec les mots, les paysages se précipitent, les impressions se superposent. Cette
vision fugitive et répétée des êtres et des choses finit tout de même par indisposer
sérieusement notre auteur, qui avait pourtant jeté par-dessus les moulins tous les arts, dans
lesquels, le temps semblait bêtement figé. Mais peu à peu le récit laisse apparaître les traces
d'une inquiétude naissante devant la dictature que l'automobile exerce sur notre rapport au
temps. Ces images entrevues le long de la route, sont en fait bien appauvrissantes, une fois
que l'exaltation de la nouveauté s'est dissipée.
De même que la vie formidable, après une longue agonie, s'écoule goutte à goutte du
corps de Balzac, l'écrivain par excellence auquel revient tout naturellement Mirbeau, le
contraste est grand avec la brutalité des décès dus à l'automobile. Impossible désormais pour
l'épouse hystérique de vivre une improbable et hideuse idylle à deux pas du mourant. La mort
tourne le dos à l'amour, même réduit à son expression la plus basse : le monde sombre dans
autre chose... C'est ainsi que j'interprète la présence, dans l'ouvrage, de ce long chapitre
contesté sur La Mort de Balzac. Le romantisme, vaincu par la machine, quitte ses deux vieux
compagnons, la mort et l'amour, et cela à jamais.
En fin de compte l'auteur nous avoue benoîtement que le principal mérite de l'auto est
peut-être, après tout, de nous sauver de l'ennui, ce qui rend finalement son discours plus juste
et bien moderne. Cela justifierait la course folle sur les polders hollandais endormis, au
risque de se voir, comme ce conducteur de tapissière, réorienté vers son point de départ.
Autre symbole parlant des effets progressifs de l'automobile sur l'homme désormais
« endormi »...

* * *
Mélangeant comme toujours imaginaire et réel, Mirbeau nous livre ici une fable « avec
moralité », comme au temps de ce bon monsieur de La Fontaine. Je vois dans La 628-E8,
quitte à me tromper, le véritable testament de l'auteur, qui accrédite, avec sept ans d'avance, la
perspective d'un monde sans espoir, avec pour seul viatique celui de l'ironie mordante devant
la destinée. Dingo, paru en feuilleton en 1913, en sera le dernier avatar.
Jean-Pierre BUSSEREAU