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Éric Brun

TracT siTuaTiOnnisTE pour le centenaire de l’AIT, 28 septembre 1964.

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Éric Brun

L’avant-garde totale
La forme d’engagement de l’Internationale situationniste

L ’Internationale situationniste (« IS », 1957-1971) est fondée en tant que groupe d’artistes se donnant pour projet de « construire des situations » de vie en intervenant sur son cadre (par la construction d’ambiances, de jeux et de désirs nouveaux). Elle est le résultat de l’association entre plusieurs petits groupes d’avantgarde menés respectivement par l’artiste et théoricien français Guy Debord (1931-1994) et le peintre danois Asger Jorn (1914-1973), ancien membre du groupe Cobra. Elle affirme dès sa fondation une transgression éthique et un radicalisme politique caractéristiques des avant-gardes culturelles du XXe siècle (futurisme, dadaïsme, surréalisme, Tel Quel, etc.) 1. Mais plus encore, elle entame au cours des années 1960 une mutation qui l’amène à s’engager directement en tant que groupe politique dans la mouvance « conseilliste2 ». Plus que d’une simple « politisation », la transformation des activités du groupe situationniste témoigne en effet de son inscription dans le sous-champ politique radical, qu’on peut définir avec Philippe Gottraux comme le « réseau constitué par les groupes, organisations, partis (ou fractions de partis), partageant des référents anticapitalistes et révolutionnaires, se revendiquant du prolétariat et/ou des sujets sociaux
1.  Norbert Bandier, Sociologie du surréalisme, 1924-1929, Paris, La Dispute, 1999 ; Gisèle Sapiro, « Formes de l’engagement dans le champ littéraire », in Jean Kaempfer, Sonya Florey et Jérôme Meizoz (éds), Formes de l’engagement littéraire, Lausanne, Antipodes, 2006, p. 118-130 ; Susan Rubin Suleiman, « Les avant-gardes et la répétition  : l’Internationale situationniste et Tel Quel face au surréalisme  », Les Cahiers de l’IHTP, 2, mars 1992, p. 197-205. 2. On appelle ainsi les groupes politiques marxistes anti-léninistes qui revendiquent un communisme géré directement et démocratiquement par la base, constituée en «  conseils ouvriers  » ou «  conseils des travailleurs ». Ils se réfèrent notamment à l’expérience des conseils ouvriers en Allemagne en 1918-1919 ou encore à Budapest en 1956.

dominés et cherchant, enfin, dans une praxis (où se rencontrent réflexion et action) à transformer le monde qui les entoure3 ». En même temps, l’IS fait figure avant tout de groupe de théoriciens. Elle est prise à ce titre dans les enjeux de concurrence propres au champ intellectuel, défini ici comme espace de lutte entre les producteurs des représentations et analyses légitimes du monde social/politique (qu’ils soient écrivains, artistes, scientifiques, universitaires, journalistes, ou encore militants). Au cours des années 1960, le groupe situationniste met donc en partie ses activités artistiques entre parenthèses, tout en continuant de se présenter comme « le seul mouvement qui puisse, en englobant la survie de l’art dans l’art de vivre, répondre au projet de l’artiste authentique4 ». Et il tente alors de synchroniser les projets de « dépassement de l’art » et de rénovation de la théorie et de la pratique « révolutionnaires ». Aussi intervient-il dans les champs intellectuel et politique d’une façon singulière. En effet, les situationnistes se démarquent du modèle du « militant » de l’organisation politique traditionnelle, comme du modèle de l’intellectuel engagé sartrien (qui intervient dans la politique en tant que garant des valeurs de vérité, liberté, etc.,
3. Philippe Gottraux, « Socialisme ou Barbarie ». Un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre, Lausanne, Payot, 1997, p.  12. Philippe Gottraux parle de «  champ politique radical  ». Compte tenu de son exclusion hors des frontières du champ politique légitime, cet espace tend en effet à former un champ à part entière, avec des enjeux et des capitaux propres. Mais son autonomie, étant «  par défaut  », apparaît du coup ambivalente, et notamment limitée par sa concurrence directe avec le pôle institutionnel du champ politique pour l’imposition du mode d’exercice du pouvoir légitime, et donc des frontières mêmes du champ politique. 4.  «  Le questionnaire  », Internationale situationniste, 9, août 1964, p. 25.

ACTES DE LA RECHERCHE EN SCIENCES SOCIALES

numéro 176-177 p. 32-51

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a été le seul à en être membre de sa fondation à son autodissolution. Debord engage une disqualification de concurrents intellectuels et militants. et à construire une position dans le champ artistique. ainsi que de sa notion d’« engagement » intellectuel. comme une nouvelle façon de produire la vérité sur le monde social/politique. 91 dans l’édition de 1964. Debord mobilise les principes de connaissance théorique et d’action politique contre les règles du jeu artistique. 11. Ce concept est forgé sur le modèle de celui d’« intellectuel total » élaboré par Pierre Bourdieu dans le cadre de son analyse de la concentration par Jean-Paul Sartre de toutes les espèces de capital intellectuel. « La première réalisation d’une avant-garde. On comprend dès lors le caractère central dans la pensée de Debord d’un discours marxien condamnant la spécialisation au nom de la plénitude de la vie et d’une « praxis totale ». Anne Simonin. 8. Hachette. 2002. p. 1945. La Guerre des écrivains (1940-1953). intéressé (la quête des « petites gloires »). Ils interviennent dans les luttes politiques en tant que théoriciens et expérimentateurs d’une vie « passionnante ». 1985. par le « multipositionnement » et le transfert de principes d’un champ à l’autre. à savoir la création d’œuvres esthétiques originales. Pierre Bourdieu. février 2001. 6. Gisèle Sapiro. 7. éthique et politique. 1830-1981. 1999. c’est l’avant-garde elle-même » Pour comprendre pourquoi Debord pose comme objectif la construction d’une nouvelle avant-garde dite par lui « généralisée ». Il s’agit comme pour les artistes de les renvoyer à un jeu artificiel. London Review of Books. réédité in Agone. « Sartre ». c’est en effet en premier lieu par rapport à cet espace des possibles littéraires que se comprend la stratégie de Debord.Éric Brun et au titre du capital symbolique qu’il a accumulé dans le champ intellectuel). intellectuel et politique. qui a amorcé la reconversion du groupe situationniste et qui. 31 mars 1983. Boschetti. Anna Boschetti. 1987. vol.  Maurice Nadeau. 26-27. « Sartre. Compte tenu de son identification à la position du « pape du surréalisme » André Breton. synchronisant avant-gardismes artistique. Une entreprise intellectuelle. s’appuyaient alors sur des disciplines nouvelles (la psychanalyse de Freud) et s’engageaient en politique tout en opposant à « l’étroite spécialisation de l’économique et du social6 » la réalisation du désir. à partir des années 1950. Libération. Le Marxisme et la gauche française. 121-141. Paris. ainsi que de forme d’engagement politique ? Dans un premier temps. Et dans les années 1960. dépassé (« d’arrière-garde »). en définitive coupé de la vie et de son impérative transformation. l’invention de l’intellectuel total ». cette stratégie de démarcation est reprise contre les concurrents intellectuels et militants. lorsque Debord se prend au jeu des champs intellectuel et politique. qui intervient dans la politique en tant que spécialiste et au titre d’une compétence certifiée sur un domaine spécialisé. Le discours littéraire face à l’épuration (1944-1953)  ». Dans un second temps. en se l’appropriant (non sans conflits et déni). p. 34 . à partir des années 1960. Sartre et « Les Temps modernes ». et comment celle-ci se traduit alors par une forme singulière d’engagement intellectuel dans la politique. il s’agira de voir comment s’est construite cette forme singulière d’engagement intellectuel dans la politique. au titre d’une maîtrise autoproclamée du « qualitatif ». Par exemple. Sociétés & Représentations. op.  225-232  . le champ littéraire est dominé par l’avènement de Sartre. il faut se tourner vers les luttes propres au champ littéraire des années 1950. p. Paris. Fayard. « Le droit à l’innocence. Cette stratégie consiste à produire des « effets de radicalité » ou « d’extériorité » pour se démarquer de ses concurrents. et l’adhésion lisme. 20 novembre-3 décembre 1980 . à poser le projet d’un nouvel usage de l’architecture. Histoire du surréa- Quelles sont les pressions sociales et symboliques au principe de l’adoption d’une telle stratégie dans les années 1950-1960 ? Et quelles en sont les traductions en termes de prises de position artistique. Une telle stratégie (et la forme d’engagement qui l’accompagne) a des antécédents. En portant la focale sur la trajectoire sociale et intellectuelle de Guy Debord. ou encore celui de « l’expert ». Sartre et « Les Temps modernes ». Minuit. insuffisant. Cette notion répond à la fois au sentiment millénariste de « régénération sociale » caractéristique de la Résistance et de l’aprèsguerre et au prestige croissant à la Libération du PCF et de la référence à Marx7. à créer des œuvres cinématographiques expérimentales. et s’appuie alors sur la politique et la théorie contre la création esthétique. . c’est-à-dire d’une connaissance de la pauvreté « qualitative » de la vie quotidienne et de la réalité des désirs qui viseraient à la « libérer ». Elle offre une alternative à bon nombre d’intellectuels entre une posture de l’« art pour l’art » décrédibilisée depuis la guerre8. de sa revue Les Temps Modernes. Sur la domination de la référence à Marx dans le champ intellectuel après 1945. La dynamique du champ littéraire après 1945 Après la Libération et au cours des années 1950. cit. dans la pratique. Par exemple. Voir Pierre Bourdieu. on verra comment la dynamique du champ littéraire des années 1950 et les ressources sociales dont Debord dispose pour y pénétrer amènent celui-ci à formuler le projet d’une avant-garde qui ne soit pas une « école artistique ». les surréalistes des années 1920-1930 refusaient l’art. Seuil. A. en tentant d’instituer une nouvelle façon d’intervenir dans la politique (la passion contre l’ennui). 2. Paris. voir aussi Tony Judt. Et ce quand bien même celle-ci consiste. on montrera pourquoi. Paris. maintenant. L ’inscription de Debord dans les champs intellectuel et politique dérive d’une stratégie de démarcation symbolique que l’on pourrait qualifier ici de stratégie d’« avant-garde totale5 ». 5.

Voilà des hommes ! » – « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Extrait du texte du tract [traduction] : « Ces photos […] attestent […] jusqu’à quel point l’amour de la liberté et la liberté dans l’amour continuent à définir l’esprit révolutionnaire […] ».L’avant-garde totale TracT siTuaTiOnnisTE «EspaÑa En El cOrazÓn». 35 . juillet 1964. Textes dans les bulles [traduction] : « Je ne connais rien de mieux que coucher avec un mineur asturien.

On les retrouve en 1953 dans l’ouvrage Le Communisme. 10. Parcours politique des surréalistes. Societas Scientarum Fennica. de Dyonis Mascolo. il perd aussi une part de l’appui symbolique offert par les jeunes 13.  59-75  . l’alchimie.  Voir notamment l’« Avertissement » de Maurice Nadeau qui ouvre son Histoire du surréalisme. autour du poète d’origine roumaine Isidore Isou (1925-2007) qui tente d’affirmer « l’innovation » comme valeur fondamentale. 36 . Medium. Face à ce succès de Sartre en termes de reconnaissance symbolique. le philosophe et sociologue marxiste Henri Lefebvre. Tel Quel  : la constitution sociale d’une avant-garde. De la sorte. le groupe surréaliste se fait le pourfendeur de l’URSS stalinienne. vous êtes saisi. le label surréaliste s’use aux yeux des nouvelles générations d’artistes et poètes d’avant-garde par le fait même de la forte consécration littéraire et artistique des principaux poètes et peintres ayant participé même ponctuellement au mouvement. avortée en 1948.  Il faut rappeler que certains agents comptant dans ce circuit peuvent en même temps être éloignés en termes de prises de position esthétiques ou politiques. ces proximités idéologiques sont limitées par une posture critique qui ne peut que renforcer cette image de repli à l’égard du mouvement ouvrier12. d’autres avant-gardes littéraires prétendantes réaffirment une littérature dégagée de toute autre préoccupation qu’elle-même. semble atteindre rapidement des limites en termes de consécration. etc. le rationalisme. le Parti communiste. 2005. du PCF. D’ailleurs. 1976). de défendre l’union de la jeunesse en tant que productrice du dynamisme de la société). Barthes.)  –. le groupe surréaliste d’André Breton est relativement marginalisé au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Il fixe d’ailleurs la fin historique du mouvement surréaliste après la Seconde Guerre mondiale et en appelle aux jeunes générations pour « surmonter et dépasser » le surréalisme.) bénéficient – surtout à partir de la deuxième moitié des années 1950 – de premières formes de consécrations au pôle restreint du champ littéraire. ne semble plus fonctionner dès la fin des années 1940 (à en juger par exemple par la perception négative du travail d’Isou par Jean Paulhan14 et le fait qu’Isou dans les années 1950 publie surtout chez de petits éditeurs). cela va à vau-l’eau. qui émerge rapidement sur la scène littéraire par la publication en 1947 de deux ouvrages d’Isou chez Gallimard et l’organisation de plusieurs scandales remarqués. Cette image est encore renforcée par le fait que. Paris. et en réponse nette cette fois à l’hégémonie de l’engagement sartrien. au-delà des oppositions politiques de type droite/gauche. 14. La Nouvelle Critique (1967-1980). En outre. tout en traçant souvent les limites de l’intérêt qu’on peut accorder à l’alchimie. le courant du Nouveau Roman (avec Alain Robbe-Grillet) et à partir de 1960 le groupe Tel Quel (avant qu’il ne se convertisse au projet marxiste-léniniste dans la deuxième moitié des années 1960). p. de telles critiques du surréalisme se déploient chez Sartre. auteur qui se rapprochera toutefois des surréalistes dans les années 1950. En 1947. 111-112. 1919-1969. du fait notamment de l’exil de ses principaux leaders pendant la guerre et de la faible reconnaissance de ses nouveaux membres. CNRS. Nouveau Roman et guerre d’Algérie aux Éditions de Minuit ». Sur la constitution de ce circuit de consécration.Éric Brun au PCF qui reste perçue comme la soumission à un appareil politique. Roger Vailland. à savoir Gallimard. certains auteurs qui se rattachent à ce circuit (les romanciers Alain Robbe-Grillet. Le surréalisme leur apparaît de plus en plus comme une simple « école artistique » ayant échoué dans le projet « avant-gardiste » qu’il formulait dès les années 1920 de refuser l’art pour mieux « transformer le monde » et « changer la vie »9. 12. etc. 1995. Et le premier chapitre de l’ouvrage de Frédérique Matonti. quand bien même il est proche de Trotski et se rapproche aussi des anarchistes au début des années 1950. Intellectuels communistes. Le lettrisme. Correspondance Jean Paulhan – Maurice Lemaître sur le lettrisme. s’il attire jusqu’au début des années 1950 plusieurs jeunes artistes d’avant-garde. Le Surréalisme même et Bief. Un autre mouvement se constitue aussi dès 1946. de revues (Tel Quel ou encore Critique). etc. dont vont notamment tenter de profiter certains jeunes surréalistes. ainsi que le matérialisme marxiste (en s’appuyant en priorité sur le philosophe Hegel). Paris. Voir notamment les articles du surréaliste Gérard Legrand dans les différentes revues surréalistes des années 1950. etc. plus d’espoir que moi. Helsinki. en constituant en 1947 le groupe Surréaliste-révolutionnaire contre Breton. la parapsychologie. le groupe surréaliste des années 1950 ne parvient guère à contrer les discours qui tentent de le disqualifier en le reléguant à l’irrationnel et au religieux10. 11.. 1990. Attaché à redéfinir le rationalisme – et à ce titre intéressé pour certains de ses membres à l’ésotérisme en général (l’occultisme. Ces deux courants participent de la construction progressive d’un circuit de consécration. ainsi que de la littérature « engagée ». «  La littérature saisie par l’histoire. Niilo Kauppi. afin de répondre à ceux qui assimilent cet intérêt à une pensée religieuse et « réactionnaire ».) et de « parrains » littéraires (par exemple Samuel Beckett)13. tentative de faire reconnaître le surréalisme par 9. malgré tout.  Jean Paulhan écrit en 1954 au lettriste Maurice Lemaître. voire relever en premier lieu d’un autre circuit. voir Anne Simonin. Dix lignes d’Isou. à propos d’Isou : « Lisez dix lignes de Breton ou de Cingue. Plus tard. Michel Butor. les positions surréalistes après la guerre ouvrent un espace à l’avant-garde. à contre-courant de l’hégémonie politique du PCF à la Libération et du pouvoir d’attraction qu’il en retire auprès des intellectuels. tant artistique (il s’agit d’utiliser un nouveau matériau de création : la lettre) que politique et philosophique (il s’agit. Paris. engageant aussi une critique du matérialisme marxiste et du positivisme scientiste. Actes de la recherche en sciences sociales. constitué d’éditeurs (notamment Minuit et Le Seuil). Mais c’est un espoir chaque jour plus menacé » (Maurice Lemaître. Ainsi. notamment à partir de la deuxième moitié des années 1950. La Découverte. paru chez Gallimard. […] Personne ne garde. Alors que son premier appui éditorial. dans lesquelles il critique régulièrement le positivisme scientiste. Essai sur l’obéissance politique. mars 1996. Philippe Sollers. Il se trouve ainsi renvoyé malgré lui à distance du projet « révolutionnaire11 ». le lettrisme. publié en 1945 au Seuil et depuis maintes fois réédité. Voir Carole Reynaud-Paligot. Centre de créativité. de critiques (Blanchot. l’occultisme.

2007. et constitué uniquement de citations puisées surtout dans des classiques littéraires (Lautréamont. 37 . distribué seulement à ses amis. par rapport à celui détenu généralement par les écrivains reconnus par les instances de consécration littéraire15. «  Lettre à Hervé Falcou de 1950 ».L’avant-garde totale adhérents au groupe lettriste. Paris. p. Compte tenu de cette position de nouvel entrant peu doté en capitaux symbolique et scolaire. et manifeste sa maîtrise du jeu18.  Voir notamment le témoignage de Jean-Michel Mension. la « passivité » (vs la création de sa vie). révélant en négatif l’ethos de l’artiste bohème : mépris envers la routine (vs l’aventure). 15. Dans l’échantillon analysé par Gisèle Sapiro. mais aussi. qui en 1951 avait rejoint le lettrisme. rédigé par Debord en 1958. etc.  Guy Debord.38-39 ]. Mais la faiblesse des capitaux scolaires de Debord ne doit pas être surrestimée. contre les hiérarchies proprement scolaires et professionnelles. mais aussi moderne) [voir encadré 1 « Trajectoire sociale et scolaire de Guy Debord ». 2004.-M. C’est dire que les témoignages sur le caractère « cultivé » 17. On peut voir à ce titre son adhésion au groupe lettriste en 1951 puis la fondation de l’Internationale lettriste en 1952 comme une tentative de capter les profits « de scandale » contenus dans l’étiquette « lettriste ». 18. en rupture avec Isou. et la « conception du monde d’une multitude au front de taureau17 ». de beaux yeux pour faire sauter les ponts.-M. Voir Piet de Groof. Il est en revanche doté d’une culture hautement distinctive (connaissance de la littérature classique. Debord parvient à prendre l’ascendant au sein de l’Internationale lettriste puis de l’Internationale situationniste en tant qu’un des principaux voire le principal théoricien du mouvement. cit. À ce titre un ouvrage comme Mémoires. Pour Mémoires. Un essai d’élucidation des Mémoires de Guy Debord. op. « la bêtise au front de taureau ». ainsi que l’attestent les différents témoignages de personnes l’ayant fréquenté à cette époque19. Stratégies de captation de capitaux et groupe d’avant-garde Debord dispose d’un capital scolaire relativement faible (le baccalauréat) par rapport à celui détenu généralement par les membres des professions intellectuelles telles que les professeurs.). Guy Debord. 1998. Par rapport en tout cas aux membres de l’Internationale lettriste. Il en découle l’impression que c’est dans ses capacités à séduire et « détourner » des agents souvent mieux dotés que lui en termes de notoriété (comme l’écrivain écossais Alexander Trocchi. la séparation entre travail et loisirs (vs le jeu permanent) . 25). 51. Actes de la recherche en sciences sociales. que Debord éprouve son charisme et constitue effectivement au cours des années 1950 un petit capital de visibilité dans des réseaux intellectuels et artistiques d’avant-garde. Paris. apparaît comme une façon de rendre hommage à ses proches par un ensemble d’allusions privées. auprès d’individus qui partagent souvent avec lui cette caractéristique d’un capital scolaire relativement faible en même temps que de vagues ambitions littéraires/ artistiques qui se refusent à elles-mêmes au nom du mot d’ordre selon lequel il ne s’agit pas de « réussir » comme artiste ou écrivain mais de faire de sa vie une œuvre d’art16. cet ascendant n’est possible que par une pratique de lecture intensive. Il faut également prendre la mesure du fait que. c’est notamment par « alliances » que Debord « entre » dans le champ littéraire/artistique. p. portant sur des écrivains français en activité entre 1940 et 1944 et ayant acquis une reconnaissance symbolique ou temporelle au niveau national. in Guy Debord. dans les années 1950. qui en même temps place son auteur sous les auspices de figures tutélaires prestigieuses. Le Général situationniste. Allia. et en tant que telle valorisée avant tout par une bohème qui. se regroupe aux marges de Saint-Germain-des-Prés. Voir Boris Donné. ainsi qu’à rompre avec eux. Derrière cette revendication d’un « art de vivre passionnant » (contre l’art dans sa forme « professionnelle »). Les conditions de formation de la vocation d’écrivain  ». Sans doute. Cette revendication relève autrement dit d’une forme d’universalisation – malgré un discours sur le refus de fixer une forme souhaitable du bonheur –. «“Je n’ai jamais appris à écrire”. une grande majorité rompant en effet avec lui au cours des années 1950 et fondant leurs propres petits groupes d’avant-garde. La Tribu. Il reprend ici l’expression de Baudelaire.3 % ont achevé des études supérieures (Gisèle Sapiro. 168. 16. il était à ce niveau plutôt bien doté. il est quasiment le seul à maîtriser la langue française comme première langue. Allia. et ce à une époque où Paris reste un centre culturel de premier plan pour la constitution des courants intellectuels et artistiques européens. Fayard. construit autour de lui une certaine aura de mystères. Paris. Dès les années 1950. fonde en 1952 avec quelques camarades de ce mouvement l’Internationale lettriste (« IL »). Paris. La Tribu. d’un ethos de l’artiste bohème promu de la sorte au rang de style (vs mode) de vie légitime. 2004. ou l’artiste Asger Jorn).  Mension. Allia. et J. p.  271. Le Marquis de Sade a des yeux de fille. mépris envers la prétention « petite-bourgeoise » à la réussite sociale par la possession de biens de consommation (vs une vie « authentiquement » vécue). dans ce groupe constitué initialement de peintres. étrangers de surcroît. ce sont des mépris spécifiques qui se manifestent. Il est l’un de ceux voire celui qui construit au niveau théorique l’espace des actes littéraires/artistiques passés et présents dans lequel ceux de ses amis prennent tout leur sens. 57. Mension. quoique dans une moindre mesure. Ainsi. Shakespeare. membres des professions libérales et hauts fonctionnaires. etc. 19. p. en ce qui concerne les premières années de l’Internationale situationniste. Debord commence par s’inscrire dans cette bohème. Debord a visiblement réussi à imposer une image de lui-même comme quelqu’un d’exceptionnellement cultivé. juin 2007. in J.

c’est-à-dire largement extrascolaire : alors qu’il est en seconde. » Autrement dit. par ce fait même. qui sont deux femmes à faible capital culturel. tiennent une place primordiale. et à l’égard de ses pairs : « De toute façon. plus besoin d’une réussite scolaire pour se reconnaître à ses propres yeux comme faisant partie d’une catégorie « supérieure ». il faut tout casser.Éric Brun Trajectoire sociale et scolaire de Guy Debord Guy Debord1 (1931-1994) a en guise de titres scolaires le baccalauréat. Cravan. Notamment. et il quitte immédiatement la ville de Cannes pour Paris afin de s’investir dans les avant-gardes littéraires/artistiques et mener la vie de bohème aux marges de Saint-Germain-des-Prés (il s’inscrit toutefois en faculté de droit. il a de bons résultats scolaires. je sorte habituellement avec des types sans intérêt et des filles que je n’aime pas – qui ne sont même pas belles. Lorsqu’il réussit les épreuves du baccalauréat. et n’a. mais plutôt d’un détachement à l’égard de la certification scolaire qui résulte de sa rencontre élective avec une culture « libre ». pour rassurer sa famille). il découvre la littérature moderne. un jeu radiophonique de l’époque qui se déplaçait de ville en ville et était de passage à Cannes – semble pourtant être initialement liée à un mode d’accès plus scolaire que familial : élevé par sa mère et sa grand-mère maternelle. déterminants dans la construction de la vocation littéraire5. et que l’école lui a déjà transmis une certaine culture littéraire classique. il affiche alors un certain détachement ironique en envoyant à plusieurs camarades un faire-part dans lequel il a « la douleur [d’annoncer son] brillant succès aux épreuves du Baccalauréat 2e partie – Fleurs fraîches seulement2 » . plus personne ne pourra l’être4. D’ailleurs. etc. La relative faiblesse de ses titres ne découle pas chez lui d’un échec scolaire. dans laquelle les poètes d’avant-garde. on relève la fragilisation de la position sociale de sa famille à partir de la fin des années 1920 : le décès assez précoce du grand-père maternel de Debord conduit progressivement à la perte de l’usine familiale (de chaussures). obtenu en 1951 dans un lycée de Cannes. Parmi ceux-ci. Sade. Si Debord dévalue ainsi la certification scolaire au profit de la littérature moderne d’avant-garde. Cette rencontre élective semble aussi au principe même d’un sentiment fort de distinction chez le jeune Debord à l’égard des conventions du milieu bourgeois. Il est à peine croyable qu’ayant poussé le surréalisme aussi loin. Debord s’approprie lors de l’adolescence une culture hautement distinctive. fragilisation perpétuée 38 . De sorte que son affinité pour cette culture largement extrascolaire qu’est la littérature moderne et son choix d’abandonner les études pour se consacrer à des activités « artistiques » s’éclairent davantage au regard d’autres facteurs sociaux que le capital culturel hérité. des « mesquineries qui enferment les gens3 ». on constate que Debord cumule les marques d’une origine bourgeoise à fort capital économique (et donc d’une socialisation à distance de la nécessité économique) et certains facteurs objectifs favorisant une « indétermination identitaire » et une « déviation de trajectoire ».). la culture générale dont il dispose dès l’adolescence – à en juger par exemple par le fait qu’il remporte en 1950 la « coupe interscolaire ». selon Christophe Bourseiller. notamment les surréalistes et leurs figures tutélaires (Lautréamont.

il est plus âgé que ses camarades lycéens. 56-59.. 2008. 5. p. Par ailleurs. et Christophe Bourseiller. 33-34. 1979. 4. Le Marquis de Sade a des yeux de fille. la poésie. un sens tragique de l’avenir. on peut voir en effet comment les mythes de cette culture distinctive lui permettent d’exprimer une introspection teintée de lyrisme. l’amour. 3. « Lettre à Hervé Falcou ». le tout est de passer le temps » – refus de donner à la vie une fonction (pour plutôt lui donner une forme) rendu possible par l’expérience de l’adolescence bourgeoise à distance objective de l’urgence pratique et de la nécessité économique7. 2007.. Debord. Minuit. Plon. 2. « Caractère de peintres (dé)peints ». l’aventure. issu d’un milieu social moins élevé dans la hiérarchie sociale. Regards sociologiques. bref la vie d’artiste. 1. 2004. p. « Debord ». est l’objet d’une surprotection de la part de sa grand-mère maternelle qui produit une certain isolement à l’égard du reste de ses frères et sœurs. qui débouchent sur l’affirmation selon laquelle « nous ne sommes pas sur cette planète tout à fait insuffisante pour quelque chose. bois & charbons : la dérive et ses sources surréalistes occultées ». 72. et apprenti pharmacien. 56. 1999. son père. p. Voir Simon Borja. Vie et mort de Guy Debord. En clair. Seul Guy Debord garde donc son patronyme. « “Je n’ai jamais appris à écrire…” ». 123. Analysant la constitution de l’habitus artistique d’une artiste-peintre. Enfin. trouve refuge dans la pratique d’écriture et du dessin. 1931-1994. ce notaire (assurant à nouveau un fort statut social à la famille) adopte les enfants que la mère de Debord avait eus entre-temps d’une union (illégitime). 7. Fayard. alors que Debord a quatre ans. Gisèle Sapiro. « Debord & Chtcheglov. il remarque que l’enfance solitaire de celle-ci (liée dans son cas à une très grande précocité culturelle) favorise une « autodissection distinctive » qui. Paris. Guy Debord. Voir Pierre Bourdieu. Ibid. trait probablement accentué par le fait que. et se retrouve ainsi hors jeu en termes d’héritage. Ibid. Les éléments biographiques mentionnés sont tirés de Boris Donné. 39 . in Mélusine. et sans doute une enfance plutôt solitaire. ayant quelques années de retard scolaire (du fait a priori de sa santé fragile et des déménagements successifs de sa famille). La Distinction. par le biais duquel il accède à la connaissance des avant-gardes littéraires. cit. 109-124. Paris. 12-33. moyennant d’autres facteurs sociaux. p. p. Cela peut favoriser le développement précoce de dispositions à l’introspection trouvant refuge dans la poésie6. p. À la lecture de sa correspondance lycéenne avec son ami Hervé Falcou.L’avant-garde totale par le mariage de sa mère avec Martial Debord. de beaux yeux pour faire sauter les ponts. ils permettent d’alimenter une réflexion sans cesse réitérée sur le sens de la vie et sur sa médiocrité actuelle. Un autre facteur d’indétermination identitaire et de perturbation de la trajectoire intervient (et renforce aussi le premier) à travers le décès précoce de Martial Debord. 6. Et ils apportent d’un même mouvement les palliatifs à cette médiocrité : non pas une réussite professionnelle mais bien plutôt le charisme qui accompagne la pratique du scandale. Paris. 28. Critique sociale du jugement. « Le surréalisme en héritage : les avant-gardes après 1945 ». un questionnement existentiel (sans doute renforcé aussi par la lecture de Sartre à la même époque). enfant à la santé fragile et fils unique du premier mariage de sa mère. On peut penser que cela joue d’autant plus dans le sens d’une mise à distance de la destinée bourgeoise que sa mère se remarie – alors qu’il a treize ans – avec un notaire qui a lui-même déjà des enfants.. art.

  Boris Donné. Toutefois. qui consiste à revendiquer la destruction de l’art et du statut d’artiste. avant lui. de purifier le modèle d’avant-garde. de la création d’œuvres esthétiques originales. la formation d’une « nouvelle civilisation24 » permettant à tout un chacun de construire sa propre vie dans un sens « passionnant ». Pour produire la croyance dans le désintéressement de l’IS à l’égard des « petites gloires » artistiques en même temps que dans la force des avancées contenues dans son programme. comme le Nouveau Roman et les épigones du surréalisme.. peintures). Mélusine. in G. in Le Marquis de Sade a des yeux de fille…. 1957.). Paris. au gré des alliances : en 1950-1951. ce qui ne tromperait personne pendant bien longtemps25 ». Debord. Debord. vers l’œuvre comme création des conditions de création : « Il faut signifier une fois pour toutes que l’on ne saurait appeler création ce qui n’est qu’expression personnelle dans le cadre de moyens créés par d’autres. etc. etc. 28. de nouveaux objets et de nouveaux outils. Fayard. La création n’est pas l’arrangement des objets et des formes. l’action directe22 ». Paris. Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l’organisation et de l’action de la tendance situationniste internationale. 21. ils cherchent souvent à rompre avec les conventions artistiques en place. Réédité in G. puis formule. puis donné à voir en partie sur le terrain des galeries . Il s’agit en quelque sorte pour Debord. Il engage en ce sens une redéfinition des notions d’œuvre et de création. lettre au situationniste Walter Korun. 109-124. Potlatch. et malgré leurs transgressions respectives des formes artistiques traditionnelles. p. où les positions sont donc « à faire » plus que « toutes faites ». le projet d’un urbanisme nouveau avec un dénommé Ivan Chtcheglov20. sont contraints de s’imposer par l’innovation et l’originalité. Stratégies de démarcation et re-définition des notions d’œuvre et de création Dans un champ littéraire/artistique qui obéit à la logique de la « révolution permanente21 ». 16 juin 1958.  Guy Debord. p. in «  Le surréalisme en héritage  : les avant-gardes après 1945  ». vieux rêve des avantgardes qui se perpétue dans la mesure où elles semblent tour à tour échouer dans sa réalisation en devenant de « simples » écoles artistiques.  Souligné par nous. par la promotion de nouvelles synthèses artistiques. La création lettriste. Internatio- les arts sont des jeux médiocres et qui ne changent rien23 ») mais la « culture ». le label « lettriste ») n’indique finalement qu’« une pseudo-école de plus dans le même cadre artistique périmé. 26. «  Le champ littéraire ». 1999. À cette fin. 23. Il se porte ainsi vers la position la plus « radicale » en apparence. Œuvres. p. 22. op. Debord. Gallimard. La dynamique de cette stratégie de captation de capitaux par constitution successive de petits groupes d’avantgarde permet en partie de comprendre le déploiement des activités de Debord sur plusieurs terrains culturels. Debord agit de façon à produire sur le long terme un capital de reconnaissance symbolique qui durerait car anticiperait/contrerait les effets de routinisation précoce de la nouveauté – lorsque la reconnaissance se dévalue d’elle-même et en rapport à ses modalités d’acquisition (compromission. Il tente d’éviter que le label « situationniste » (ou. cit. comme utilisation synthétique des différents moyens plastiques. 22 juin 1954. 25. 2. 24. à partir de l’emploi de l’ensemble des arts et techniques (dont notamment l’urbanisme conçu comme « synthèse des arts »). compte tenu de ses dispositions propres et de la dynamique du champ dans les années 1950 (position du surréalisme et du lettrisme notamment).Éric Brun du jeune Debord en disent généralement plus sur leurs auteurs que sur Debord lui-même. Correspondances. avant même de rejoindre Isou en 1951 et de rompre avec lui en 1952 pour fonder l’IL. effet de mode et de succession répétitive d’écoles stylistiques. 3-46. 1. Actes de la recherche en sciences sociales. Il dit à l’inverse investir comme terrain d’opération non pas l’art dans ses limites traditionnelles (« Tous 20. vol. « Debord & Chtcheglov. Debord ambitionne de dépasser son programme de création lettriste « en préconisant le silence. la reconnaissance par les pairs). bois & charbons  : la dérive et ses sources surréalistes occultées  ». 2008. conserveraient selon Debord le cadre « dépassé » de l’art. au nom d’un « art de vivre » et d’une créativité généralisée [voir encadré 2 ci-contre « La culture situationniste contre l’art »]. les nouveaux entrants. 89. p.  Pierre Bourdieu. en 1952-1953. tout en s’orientant de plus en plus nettement vers la philosophie/sociologie et la politique par l’intermédiaire d’autres rencontres. Guy Debord. il cherche alors à produire ce que l’on pourrait appeler des « effets de radicalité » ou « d’extériorité » à travers la mise en scène d’une « rupture radicale » à l’égard du milieu artistique. projet développé par la suite en collaboration avec Asger Jorn. février 1953. ce jeune « littéraire » se lance dans le cinéma expérimental avec Isou et les lettristes . » nale lettriste. G. poésies. 2006. Reste qu’ils indiquent comment Debord est parvenu à s’imposer dans ses petits groupes successifs en y adoptant le rôle de théoricien. Autrement dit. « Notice pour la fédération française des ciné-clubs ». « Lettre à Hervé Falcou de 1951 ». 104. au-delà de l’innovation esthétique. 1. l’objectif visé par son groupe serait. septembre 1991. cet élargissement du terrain d’action découle aussi et surtout des stratégies de démarcation déployées par Debord à l’égard des avant-gardes littéraires concurrentes (passées et présentes). c’est l’invention de nouvelles lois sur cet arrangement26. dénués du capital symbolique propre à cet univers (la notoriété. Guy Debord. De la même façon. Ainsi. 322. par le fait qu’ils continuent finalement de produire des œuvres (romans. 40 .

 37-38. 4. p. Il dépassera cette ère close de son primitivisme pour une communication complète. un art de l’interaction. d’anti-spécialiste est encore une spécialisation jusqu’au moment d’abondance économique et mentale où tout le monde deviendra “artiste”. à un sens que les artistes n’ont pas atteint : la construction de leur propre vie1. Elle tend naturellement à une production collective et sans doute anonyme […]. Tout le monde devenant artiste à un stade supérieur. la culture situationniste réalisée introduit la participation totale. l’art était essentiellement unilatéral. d’amateur-professionnel. Internationale situationniste.  «  Manifeste  » du 17  mai 1960.L’avant-garde totale La culture situationniste contre l’art « Contre le spectacle. décembre 1958. Le rôle de situationniste. 2. Nous inaugurons maintenant ce qui sera. directement. c’està-dire inséparablement producteur-consommateur d’une création culturelle totale. » 1. Les artistes – avec toute la culture visible – en sont venus à être entièrement séparés de la société. la culture situationniste sera un art du dialogue. c’est une organisation du moment vécu. photographie et citation éditées dans la revue Internationale situationniste. Contre l’art unilatéral. sans réponse. Contre l’art conservé. Contre l’art parcellaire. on assistera à la dissolution rapide du critère de nouveauté […]. historiquement. 41 . elle sera une pratique globale portant à la fois sur tous les éléments employables. comme ils sont séparés entre eux par la concurrence. le dernier des métiers. Guy DEbOrD. Mais avant même cette impasse du capitalisme.

Éric Brun 42 .

L’avant-garde totale 43 .

dont Debord est directeur – qu’il cherche à positionner son mouvement en « avant » des positions établies. Mathieu. 208. Debord.Éric Brun Certes. Simonin. d’architectes. » 27. notamment les surréalistes et les lettristes. in Correspondances. Debord mobilise les principes plus présentes dans le texte de 1963 (adressé à un public d’amateurs d’art) que dans celui de 1965 (adressé avant tout aux intellectuels et militants) où. Alors que dans les années 1950 les avant-gardes concurrentes. Debord. cit. texte de présentation de l’exposition situationniste réalisée en 1963 dans une galerie du Danemark. en 1961. février 2001. 1. tout en luttant contre leurs spécialisations respectives au nom de l’expérience d’une « praxis totale28 ». cit. 31. alors que le texte de 1965 Adresse aux révolutionnaires d’Algérie et de tous les pays reprend pour une grande part le texte intitulé Les Situationnistes et les nouvelles formes d’actions dans la politique ou l’art. mais en définitive le groupe. p. Celui-ci n’est plus l’œuvre artistique (sa « qualité » et son « originalité »). Debord. Au sens positif du terme. lorsque la guerre d’Algérie et le retour de de Gaulle au pouvoir contribuent à une repolitisation du champ littéraire. sont à distance de la philosophie marxiste et de l’engagement en faveur du mouvement communiste. Internationale situationniste. Correspondances. En 1958. in G. certains “Angry young men” les plus connus)33 ». le fait de se tourner vers le mouvement ouvrier reste « la chose la plus scandaleuse32 dans l’art moderne décomposé qui est devenu généralement apolitique ou fascisant (Klein. op. de sociologues. vol.  Souligné par Debord. 32. elles sont pour une part effacées. 2001. c’est par l’introduction de clivages d’ordres théorico-politiques vis-à-vis des positions littéraires/artistiques concurrentes – clivages présentés par l’intermédiaire de la publication de la revue centrale du groupe situationniste. 33. Elle permet en effet de prétendre faire de l’art et de s’inscrire dans l’histoire de l’art par des moyens et sur des « terrains » qui ne sont pas reconnus à un moment donné comme « artistiques ». in G. op. et affirme son soutien au mouvement communiste international. les réflexions sur l’art sont quand même bien L’action politique et la théorie critique contre les avant-gardes artistiques concurrentes À une époque où les catégories politiques ont été importées comme mode de démarcation des positions dans le champ littéraire31. Gisèle Sapiro. 44 . « De l’usage des catégories de “droite” et de “gauche” dans le champ littéraire ». op. 28. même lorsque l’IS s’éloigne à partir des années 1960 du terrain des galeries d’art.  Ainsi. cit. p.  G. p. Cela s’inscrit dans la continuité de toutes les transgressions des avant-gardes artistiques précédentes...  2. qui conduit même le Nouveau Roman à s’engager en politique34. Confronté à l’augmentation du nombre de peintres dans le groupe situationniste à la fin des années 1950 (lesquels ont d’ailleurs souvent une compétence certifiée en matière artistique après avoir suivi des écoles de beaux-arts ou des études d’histoire de l’art). 19-53. mobilise à partir de 1954 la philosophie de Marx. «  L’avant-garde en 1963 et après  ». 30. p. 192. cit. lettre à Robert Estivals. Cette manière de se positionner par le radicalisme politique retrouve les tentatives passées d’allier avant-gardismes artistique et politique lesquelles. pour les renvoyer à « l’arrière-garde » et les disqualifier en tant qu’« écoles artistiques » bourgeoises. Mais cette redéfinition appelle à un déplacement de l’objet même de la valorisation. lettre à Constant du 21  mars 1959. sa théorie et son histoire : « La première réalisation d’une avant-garde. Guy Debord. c’est l’avant-garde elle-même27  ». 9. op.. 11. en pouvant paraître avoir « échoué » à ce niveau. 1. 15  mars 1963. démissionnaire depuis peu de l’IS. sans disparaître totalement. On se rend compte en tout cas de cette utilisation de la politique comme moyen de démarcation lorsque Debord écrit par exemple que si « l’interaction entre pensée et politique » est certes une problématique « vieille comme le monde ». Cette redéfinition par Debord des notions d’œuvre et de création apparaît au fondement même de la possibilité du « multipositionnement » caractéristique de l’avant-garde totale. De fait. vol. Sociétés & Représentations. vol. par l’intermédiaire par exemple de l’organisation d’un scandale en avril 1958 devant l’Assemblée générale de l’Association internationale des critiques d’art. 34. Correspondances. « La littérature saisie par l’histoire ». écrit Debord en 1963 pour distinguer son avant-garde « généralisée » (« projet de dépassement de la totalité sociale ») de l’avant-garde « au sens restreint » (dont les « réalisations » selon lui relèvent « d’abord [de] concessions aux banalités du vieux monde culturel »).  Voir les lettres de Debord au situationniste Constant du 28 février et 3 mars 1959. août 1964. les « ready-made » d’un Duchamp par exemple.  «  Le Questionnaire  ». d’urbanistes. ou d’expositions « scandaleuses  » dans des galeries d’avant-gardes comme la galerie Drouin. 195-201. l’IS tente de forcer le regard sur soi des instances de consécration artistique. Ainsi. maintenant. Debord affirme alors qu’il faut à l’inverse faire de l’IS un groupe composé à la fois d’artistes. A. cela encourage Debord à renforcer son propre engagement : il participe à la fin des années 1950 aux manifestations et aux réunions contre la guerre d’Algérie et la prise de pouvoir par de Gaulle et il est présent en 1960 parmi la deuxième vague de signataires du « Manifeste des 121 ». en ont fait un enjeu à part entière des luttes littéraires et artistiques et ont perpétué le sens missionnaire et politique contenu dans la métaphore d’« avant-garde ». il n’en reste pas moins qu’elle replace toujours ses activités théoriques et politiques (certes à différents degrés selon le public visé29) à la suite d’une histoire de l’art qu’elle accomplirait : « Nous sommes des artistes par cela seulement que nous ne sommes plus des artistes : nous venons réaliser l’art30. Debord. 29. pour disqualifier le peintre et architecte Constant.

. On y lit en effet un texte au titre significatif (repris d’Auguste Blanqui). L ’IS justifie alors cette position en affirmant que l’aliénation urbanistique ne serait qu’un effet d’un problème plus général.  Richard Gombin. Plus significatif encore d’une volonté de créer une position propre au sein des champs intellectuel et politique. 1956-1962 ou la parenthèse de l’ouverture ». Le titre de l’article est repris de la chanson de Jean-Baptiste Clément sur la répression de la Commune de Paris  : « La semaine sanglante ». celle des « conseils de travailleurs ». une fois que Debord a démissionné du groupe « socio-barbare ».) en se référant alors à une tradition politique spécifique. 8-9. Karl Korsch. Judt. à redécouvrir la vraie pensée de Marx et à reconsidérer des mouvements tels que le luxembourgisme. les makhnovistes. formes d’organisation. c’est-à-dire à intégrer les individus à la société considérée comme aliénante. p.36. 36. il définit le terrain de l’IS comme un terrain proprement « culturel » tandis qu’il participe individuellement entre 1960 35. Cette manière de couper les prétentions de bouleversement et de radicalité d’une action uniquement portée vers l’urbanisme est appuyée en transférant le système de classement révolution/réformisme de la politique vers l’art et l’architecture : une action urbanistique « spécialisée » ne reviendrait en effet qu’à « aménager l’existant ». à la suite de SouB.  «  Les mauvais jours finiront  ». la théorie conseilliste. Après avoir brièvement présenté les indicateurs à partir desquels on peut assurer que Debord. cette dernière affirme que le projet d’« urbanisme unitaire » ne saurait viser à un nouvel urbanisme mais à une « critique de l’urbanisme » en tant que discipline spécialisée. « Arguments. 37.L’avant-garde totale de connaissance théorique et d’action politique : alors que le démissionnaire utilise le concept situationniste d’« urbanisme unitaire » pour théoriser sa maquette d’une ville utopique (« New Babylon ») en partie élaborée au sein de l’IS. Selon elle. . qui commence par affirmer que « la révolution est à réinventer » et poursuit en établissant les modalités principales du projet et de l’organisation « révolutionnaires ». « Critique de l’urbanisme ». s’inscrivent effectivement dans les champs intellectuel et politique. l’IS apparaît désormais intéressé par l’enjeu symbolique qui anime les différentes organisations politiques de gauche « radicale » : être reconnu en tant qu’incarnation légitime de la théorie et de la pratique « révolutionnaires » [voir illustration. Ainsi. etc. 32]. et avec lui l’IS au cours des années 1960.  12. et que le groupe situationniste a été épuré d’une grande partie de ses peintres (en 1962). en s’inscrivant désormais directement dans les divisions internes à la mouvance politique se réclamant du mouvement ouvrier. Et progressivement il « se prend au jeu » des luttes de concurrence propres aux « intellectuels révolutionnaires » et aux « organisations révolutionnaires ». Et de fait. 34(1). L’avant-garde totale comme forme d’intervention singulière dans la politique Dans un premier temps. février 1984. la tâche serait plutôt de « soutenir » et « éclairer » la résistance à l’urbanisme moderne par la formation d’une « organisation révolutionnaire réellement résolue à connaître toutes les conditions du capitalisme moderne et à les combattre35 ». sous l’influence de SouB. et 1961 aux activités du groupe politique Socialisme ou Barbarie (« SouB »). Debord adopte ainsi une stratégie de démarcation par rapport aux avant-gardes littéraires/artistiques concurrentes qui le conduit à exiger un travail théorique et politique dans le cadre d’une pratique artistique fondamentalement redéfinie en tant que re-création de la vie (« construction de situations »). Mais au cours des premières années de la décennie 1960. Les Origines du gauchisme. Elle se porte en fait. le rapport au politique de Debord et avec lui de l’IS évolue. Seuil. Voir aussi T. 7. op. août 1961. la tentative de synchroniser avant-gardisme artistique et politique s’exprime chez Debord à travers la recherche d’une liaison avec des organisations politiques « radicales ». avril 1962. 6. Debord positionne ainsi l’IS sur les questions qui structurent le sous-champ politique radical (mots d’ordre. Gil Delannoi. 45 . on analysera sa forme d’intervention dans la politique. « Instructions pour une prise d’armes ». etc. 127-145. cit. Paris. p. Internationale situationniste. etc. 1971. vers les références théoriques et politiques qui sont (re)découvertes depuis les événements de 1956 (les révélations faites lors du XXe Congrès du PCUS à propos des crimes de Staline et l’écrasement de la révolte en Hongrie par les Soviétiques) au sein d’une gauche intellectuelle et politique cherchant à se différencier du communisme « orthodoxe » : Lukács. p. Ses prises de position politique. Internationale situationniste. l’IS appelle en 1962 à retravailler l’histoire du mouvement ouvrier. p. On notera par exemple que le document qu’il produit en juillet 1960 conjointement avec un membre de ce groupe politique. celui du capitalisme moderne. en indiquant les pressions sociales et symboliques qui la déterminent. et elles se précisent. avant de se présenter elle-même comme un « signe avant-coureur » du « nouveau mouvement révolutionnaire37 ». Ce glissement est sensible dès le numéro six d’Internationale situationniste (août 1961). Revue française de science politique. Il adapte alors cette stratégie contre ses nouveaux concurrents « intellectuels » et « militants ». se déplacent d’un soutien au communisme international vers une critique plus « radicale » du communisme d’État. est présenté comme un « protocole d’accord entre l’avant-garde de la culture et l’avantgarde de la révolution prolétarienne ». intitulé Préliminaires pour une définition de l’unité du programme révolutionnaire.

Éric Brun SiTuaTiOnnisTE pEnDanT lEs événEmEnTs DE mai 1968 en train d’écrire sur une fresque de la Sorbonne : « Camarades ! L’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier bureaucrate aura été pendu avec les tripes du dernier capitaliste ». 46 .

. Il s’agit bien plutôt de disqualifier les règles légitimes de l’action politique et de l’exercice de l’intelligence. C’est donc en opérant une synthèse entre art. comme celle intitulée De la misère en milieu étudiant. théorie et politique – c’est-à-dire en synchronisant sur le plan des méthodes et des enjeux ces trois sphères – que Debord vise à accumuler des profits qui sont des profits de distinction. S ou B . Il ne s’agit donc aucunement de tourner le dos à certaines caractéristiques de type « artistique » au profit des règles légitimes de l’exercice du politique (obtenir une adhésion en masse par le vote ou par la construction d’un parti de masse). etc. Debord ne peut s’appuyer sur l’autorité que confère un capital symbolique propre au champ intellectuel. Marx. en tant que capitaux à part entière. publié chez Buchet-Chastel. etc. la connaissance de l’histoire des avant-gardes et de certains classiques littéraires et philosophiques (Lautréamont. au moment où il démissionne de SouB et le construit comme un nouveau concurrent direct. même si les oppositions directes avec les groupes lettriste et surréaliste sont moins apparentes au cours des années 1960. en même temps. Réédité in G. de Guy Debord. etc. qui sont principalement d’ordres artistique et théorique.L’avant-garde totale Ainsi. le sociologue et philosophe marxiste Henri Lefebvre. Fédération anarchiste. Mais il y occupe une position plutôt inédite. 1963. l’activité de Debord et des situationnistes dans les années 1960 est d’ordre « théorique » avant tout. se « prend au jeu » des luttes plus spécifiques aux organisations politiques. ainsi que de l’histoire du mouvement ouvrier. ses dispositions antérieures. En parallèle. Debord revendique en tout cas ce multipositionnement : « Le mouvement situationniste apparaît à la fois comme une avant-garde artistique. de Raoul Vaneigem. ni sur un capital scolaire fort et/ou un statut d’universitaire. Hegel. « détourné » par de jeunes étudiants pro-situationnistes qui étaient parvenus à s’y faire élire). structuralisme. et plus directement avec les différents agents qui cherchent à rénover la théorie « révolutionnaire » et le marxisme en dépassant le PCF « sur sa gauche » : la revue Arguments (« bulletin de recherche » fondé en 1956. Debord continue d’adhérer aux valeurs propres de l’avant-garde littéraire/artistique (autonomie. Son groupe ne dispose pas pour autant du capital qui assure une position dominante au sein du sous-champ politique radical : à la différence du PCF. nouveau réalisme. 39. op. » De fait. etc. radicalité. Synchronisation et contestation des champs artistique. même indirectement. d’imposer dans les espaces politique et intellectuel. de dialoguer avec son histoire (et notamment avec ce qui est perçu comme l’incapacité du surréalisme à devenir en son temps une authentique force politique « révolutionnaire »). l’IS se présente aussi au cours des années 1960 avec sa propre conception de la lutte révolutionnaire et sa propre théorie du monde capitaliste moderne. une recherche expérimentale sur la voie d’une construction libre de la vie quotidienne. Jean Duvignaud et Kostas Axelos). l’IS n’a ni l’autorité politique d’une organisation de masse. Elle se trouve de ce fait en concurrence avec les groupes politiques d’extrême gauche existants. et. pour assurer la validité de ses énoncés sur le monde social/politique contre les intellectuels concurrents. pas plus qu’il ne s’agit pour Debord d’être perçu comme un « intellectuel ». p. enfin une contribution à l’édification théorique et pratique d’une nouvelle contestation révolutionnaire38. pas plus qu’il ne peut s’appuyer sur l’autorité que confère la reconnaissance d’une maîtrise des procédures scientifiques. 38. D’ailleurs. intellectuel et politique. Dès lors. Les modalités déjà présentées de son entrée dans les luttes politiques expliquent qu’il se positionne auprès d’organisations qui se veulent « révolutionnaires ».). transgression. animé notamment par Edgar Morin. mais aussi avec les courants artistiques et intellectuels des années 1960. Œuvres.) et. Son activisme politico-théorique passe alors par la publication de la revue du groupe mais aussi de diverses brochures. qui inscrit ses activités dans les champs littéraire/artistique. Debord. En outre. à savoir le charisme qu’assure le style de vie artiste. 47 . Il débouche aussi en 1967 sur deux ouvrages : La Société du spectacle. et Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations. rédigée en 1966 par le situationniste Mustapha Khayati. le marxiste Pierre Fougeyrollas. chez Gallimard. Debord inscrit donc les activités situationnistes directement dans les champs politique et intellectuel. ni de lien avec une organisation syndicale. tout en organisant en 1963 une exposition au Danemark ou encore en continuant de réfléchir à la fin des années 1960 à un usage « révolutionnaire » du cinéma. Feuerbach.. Informations et Correspondance ouvrière (« ICO »)39. qui est elle-même issue d’une scission avec Socialisme ou Barbarie. a été en effet publiée avec l’argent de la section locale de l’UNEF à Strasbourg. Issu de Informations et liaisons ouvrières (ILO). Les Situationnistes et les nouvelles formes d’action dans la politique ou l’art. Guy Debord. on peut considérer que l’IS est un agent collectif effectivement multipositionné. cit. à l’origine d’un scandale diffusant plus largement l’étiquette « situationnisme » (cette brochure. intellectuel et politique À partir des années 1960. Debord (et avec lui l’IS). art cinétique. le théoricien de SouB Cornelius Castoriadis. celle de la «  société spectaculaire-marchande ». 647-653.

41. 2) que l’activité intellectuelle est « idéologique » si elle ne s’articule pas à une expérimentation (post-)artistique d’un nouveau style de vie « libre » et à une visée directement politique de transformation du monde. désignée de manière négative à travers l’expression de « politique spécialisée ». Guy Debord engage une subversion des conventions légitimes de l’exercice de la politique. Cette organisation est pour l’IS l’expression d’une nouvelle forme d’aliénation. Il s’agit en effet de récuser le modèle traditionnel de l’organisation «  révolutionnaire  » bureaucratisée. La Profession politique. L’IS note en effet que « [le] dévouement et [le] sacrifice se font payer 40.35] ou encore de bandes dessinées [ voir illustration p. Cette critique est normative.42-43]. qu’il « ne faut pas seulement demander du pain. C’est l’auteur du texte qui souligne. Debord développe une forme singulière d’intervention intellectuelle dans la politique en assurant 1) que l’activité politique est « contre-révolutionnaire » si elle ne s’articule pas à une expérimentation (post-)artistique d’un nouveau style de vie « libre » et à la construction théorique d’une analyse du capitalisme moderne . » Ce mode de fonctionnement dont l’incarnation idéal-typique est implicitement le PCF serait aussi valable selon Debord pour décrire le concurrent SouB (ou plutôt « Pouvoir ouvrier ». de même que les valeurs du jeu et de la libération des mœurs (au principe de l’ethos de l’artiste bohème). à travers par exemple des détournements de photos érotiques [voir illustration p. dans le sens d’une « technocratisation » du pouvoir. Cela se traduit concrètement dans les façons dont le groupe se manifeste par l’introduction de décalages vis-à-vis des formes traditionnelles de propagande politique. op. cit. 7. elle traduit sous une forme qui se veut directement politique l’opposition structurale entre l’avant-garde artistique et le PCF (et ses artistes/intellectuels). p. Debord critiquait le communisme « orthodoxe » (incarné par les États « ouvriers ». l’expression « politique spécialisée » ne sert pas à caractériser spécifiquement cette modernisation. « Le minimum de la vie ».. après avoir dès les années 1950 redéfini l’art de manière à exiger l’exercice de celui-ci par des moyens extra-artistiques (en l’occurrence ici théoriques et politiques). laquelle revendication de ce fait « retomberait […] au rang d’un souhait abstrait et moralisateur42 ». En 1962. 43.Éric Brun Ainsi. 45. attaché à défendre la liberté totale d’information et de création contre le jdanovisme. L’avant-garde totale contre le modèle du « militant » Pour s’opposer aux organisations politiques concurrentes autant que pour imposer la validité de ses capitaux propres dans ce nouvel espace. p. de réaliser directement l’art (les valeurs de création. 44. de désir. à la fois pour se différencier des concurrents et pour légitimer ses dispositions propres dans les espaces politique et intellectuel (face aux organisations politiques concurrentes et face aux intellectuels concurrents). Ibid. intéressé) est d’acquérir une autorité dans l’organisation. en ce qu’elle induit une redéfinition de l’activité «  révolutionnaire  » légitime. mais passionnée45 ». il estime de la même façon que l’activité « révolutionnaire » doit consister en premier lieu dans le fait de « donner l’exemple d’un nouveau style de vie – d’une nouvelle passion46 ». cit. Belin. En revanche. Si Debord reconnaît en effet que Pouvoir ouvrier ne relève pas du modèle de l’organisation bureaucratique. à l’époque de l’IL. Paris. 3  août 1954. Refusant la politique spécialisée en ce qu’elle encourage d’abord « les meilleurs [dans ce domaine] à se montrer stupides sur toutes les autres questions ».) dans la vie quotidienne. « Les mauvais jours finiront ». l’organisation fondée par ce groupe) et ce quand bien même celui-ci témoigne aussi d’une volonté de s’opposer à la bureaucratisation du mouvement ouvrier. Potlatch. mais des jeux44 ». Le renouvellement politique de 1958 ». C’est qu’elle vise en premier lieu les prétendants concurrents à un statut d’avant-garde politique. le PCF et la CGT) en affirmant que « le vrai problème révolutionnaire est celui des loisirs43 ».). de la représentation de la Ve  République comme régime politique des techniciens et experts  : Brigitte Gaïti. d’un développement de la « consommation » et d’un retrait des individus dans la sphère de la « vie privée »40. «  …  Une idée neuve en Europe  ».. 46. Déjà. Internationale lettriste. cit. toujours en autorité (serait-elle purement morale) » et poursuit en affirmant : « L’ennui est contre-révolutionnaire41. hiérarchisée et disciplinée. il critique cependant le rapport « spectaculaire » de professeur à élève qui y régnerait sous couvert de la revendication d’une participation de tous. «“Syndicat des anciens” contre “forces vives” de la Nation.  «  Instructions pour une prise d’armes ». 1999. Potlatch. in Michel Offerlé (éd. de jeu. art.« Les mauvais jours finiront ». dépossédé de son autonomie décisionnelle et/ou de sa vie.  Internationale lettriste. p. celle du « militant » qui exécute et/ou se dévoue à son organisation. autrement dit. 13 juillet 1954. ou encore que « la lutte sociale ne doit pas être bureaucratique. 16. 3. Les usages situationnistes de la thématique de la « spécialisation » répondent souvent à l’image diffuse d’une modernisation du capitalisme. 16. 48 . À ce niveau. Refusant aussi de recourir à la pratique traditionnelle du recrutement massif (pratique par laquelle les organisations militantes manifestent généralement leur puissance). Sur la construction.. l’IS érige le modèle « sectaire » de l’avantgarde (au sens de regroupement d’un petit nombre d’initiés) tout en évacuant au moins au niveau du 42. etc. 4. elle la décrit aussi comme un jeu artificiel dont l’enjeu (impur. op. XIXe-XXe siècles. à partir de 1959.

et échapper à quelque autre contrôle que ce soit47 » [voir illustration p. Internationale situationniste. » 53. « Du rôle de l’IS ». mai 1956. vise plutôt à être le « détonateur » d’une « explosion libre qui devra [lui] échapper à jamais. 52. et insiste à l’inverse sur le fait que l’activité théorique de l’IS ne saurait être perçue comme enfermement dans une « forteresse spéculative » (« Nous sommes capables d’apporter la contestation dans chaque discipline. Par exemple. créativité. séparé du reste de la société49. Il n’est pas un moyen d’action que nous ne soyons capables. Solidarity. Paul Mattick. en accord sur des objectifs et pour des actions précises. 8. certaines positions marxistes dissidentes remettent en cause le modèle défendu par Sartre – à savoir l’intellectuel garant des valeurs de liberté. octobre 1967. Pour Debord. au cours de ce débat. À cette fin. Elle défend en effet au cours des années 1960 une conception du groupe révolutionnaire restreint en nombre. les situationnistes affirment que ce refus explicite d’effectuer un travail théorique (au nom de l’autonomie de la lutte ouvrière) ne ferait finalement que perpétuer la séparation entre les « idéologues écrans » du conseillisme (Maximilien Rubel. en même temps que toutes les hiérarchies qui les abritent »). Chris Pallis) et les ouvriers de son organisation48. Il note en effet qu’« un des rares individus capables de comprendre la plus récente image scientifique de l’univers va devenir stupide. 17-20. p. d’employer. etc. p. au nom du fait qu’il perpétue un statut privilégié de l’intellectuel. Un aperçu plus complet des rapports entre les deux groupes est effectué dans la brochure d’Henri Simon. Debord brocarde aussi l’impuissance qui accompagnerait le statut d’intellectuel en tant que spécialiste de l’intelligence. Cette critique du pouvoir de l’intellectuel apparaît aussi très clairement dans un texte de 1962 au ton agressif et prophétique intitulé « Du rôle de l’IS51 ». qui annonçait : « Nous n’avons rien à voir avec la littérature. ces « idéologues » du conseillisme jouiraient d’une autorité non perçue comme telle dans l’établissement d’une théorie elle-même non perçue comme telle. Ce dernier rejette les « intellectuels dans leur quasi-unanimité ». Il écrit par exemple en 1956 que la pratique du détournement amorcée par le poète Lautréamont est un moyen permettant de « [battre] en brèche toutes les murailles de Chine de l’intelligence » en vue d’une « première ébauche d’un communisme littéraire50 ».L’avant-garde totale discours la relation inégalitaire. Internationale situationniste. sans troupes ni disciples. ou bien envoyer des pétitions au Président de la République dans le dessein d’infléchir sa politique53 ». tout en rendant possible la reconnaissance de la validité théorique de ses propres énoncés sur le monde social/politique. 50. et qui. il lui faut en retour éviter d’être assimilé à un groupe d’« intellectuels » (ce qui remettrait en cause leur prétention à l’avant-garde tant politique qu’artistique). 6.) et la pensée « révolutionnaire ». Intervenant dans la politique en tant que groupe de théoriciens avant tout.  63-64. […] Nous sommes des spécialistes de la révolte. « c’est-à-dire les gens qui possédant à bail la pensée d’aujourd’hui. ICO et l’IS. au besoin. 7. Déjà. Nous ne laisserons aucun spécialiste rester maître d’une seule spécialité. 48. Debord opère une critique des intellectuels en tant que spécialistes 47. avril 1962. 23. en mode d’intervention pleinement politique et en principe de distinction dans les luttes entre organisations. ce qui lui permet d’un même mouvement d’exiger la valorisation de son propre multipositionnement. L’avant-garde totale contre les intellectuels et les experts Le pôle radical du champ intellectuel connaît un débat dans les années 1950 qui porte sur la question du rôle social de l’intellectuel. octobre 2006. confronté au groupe concurrent ICO. 11. de nous en servir comme tout le monde. Internationale situationniste. Autrement dit. au besoin. Pour une analyse plus développée de ce débat. Nous sommes prêts à manier transitoirement des formes à l’intérieur desquelles on peut chiffrer et calculer52 »).  Guy Debord. «  Perspectives de modifications conscientes dans la vie quotidienne  ». 27. Les Lèvres nues.  «  L’opération contre-situationniste dans divers pays  ». Internationale situationniste. Échanges et Mouvement. faisant alors écran entre les ouvriers combatifs des organisations conseillistes (ICO. prophétise leur disparition (« Qu’ils tremblent ! Leur bon temps est passé.  «  Lire ICO  ». Debord reprend cette exigence d’un dépassement de la division du travail entre intellectuel et non-intellectuel. et peser longuement les théories artistiques d’Alain RobbeGrillet. «  Mode d’emploi du détournement  ». selon l’IS. refusant de jouer le rôle de « l’enseignement révolutionnaire ». Nous les abattrons. août 1961. 49.  Guy Debord et Gil Wolman. Paris. retournant par là le stigmate d’« intellectuel » qu’ICO leur accole. le travail politique doit également consister pour une part au moins en un travail de construction de la théorie du monde social. retour sur les relations entre Informations correspondance ouvrières et l’Internationale situationniste. Il s’agit ici d’une adaptation de la « Déclaration du 27 janvier 1925 » du groupe surréaliste. esprit critique. En effet. Mais nous sommes très capables. en l’absence « d’un accord théorique et pratique ». intéressés et impuissants. –. 49 . 51. doivent forcément se satisfaire de leur propre pensée de penseurs ». le travail théorique réalisé par l’organisation politique est présenté comme le garant même de sa « rupture » avec l’aliénation. etc. voir l’article de Gisèle Sapiro dans ce numéro. groupe d’obédience conseilliste qui développe une conception du travail politique résolument tourné vers la pratique et la mise en réseau des expériences ouvrières. composé uniquement de personnes « égales » en capacités. et engage une redéfinition des modes de construction théorique de la « vérité ».51]. p. p. janvier 1963. ce qui lui permet de légitimer les dispositions théoriques de l’IS et même de disqualifier les concurrents qui ne disposeraient pas de celles-ci.

il fait référence dans son exposé à la XIe thèse sur Feuerbach de Marx en affirmant qu’« étudier la vie quotidienne serait une entreprise parfaitement ridicule. stratégie ajustée prioritairement à une catégorie à fort capital culturel mais dont une part importante n’est pas certifiée scolairement. 59. De la misère en milieu étudiant. 32(3). cit. du champ politique vers le champ artistique . p. dans le texte « Du rôle de l’IS ». pour Debord. 56. On peut faire l’hypothèse que le « conformisme de l’anticonformisme » caractéristique de la condition étudiante décrite par Bourdieu et Passeron dans les années 196058 fournit à cette stratégie de démarcation symbolique – et notamment à la critique situationniste de l’étudiant comme être méprisable. l’IS entreprend de redéfinir les procédures légitimes de construction de la vérité. idéologies et classes ». 13. 20. Debord. Par l’articulation entre les principes d’action. pour l’IS. il institue la réalisation d’une synthèse entre des activités tout à la fois « théoriques ». rôle indispensable mais non dominant. Souligné par nous. etc. qui connaissent alors en France un processus d’institutionnalisation et de professionnalisation dans le cadre de la demande étatique d’expertise54. Se revendiquant de la « vérification scientifique et rigoureuse55 ». p. et ne peuvent donc « espérer rejoindre le qualitatif » dont l’IS revendique elle-même le monopole («  nous avons le qualitatif  »). « le rôle des théoriciens. créativité. ils rétorquent que ceux-ci manquent aussi d’informations : par leur nature même. est vouée à se transformer en « idéologie  ». en renversant les hiérarchies établies dans l’activité scientifique (réflexion/action .. En tout cas. « Perspectives de modifications conscientes dans la vie quotidienne ». «  La planification des sciences sociales ». il faut aussi légitimer plus précisément la validité de ses énoncés sur le monde social/politique. tout en développant une critique des règles du jeu en vigueur dans les différents univers en question. 365-379. l’IS institue ainsi l’ ethos propre de l’artiste bohème (sa réflexion sur la forme de vie souhaitable et son expérience d’un style de vie « libre ») en capital proprement intellectuel (connaissance de la pauvreté « qualitative » de la vie quotidienne. op. G. Par le transfert de systèmes de classement d’un champ à l’autre (« révolution vs réaction/réformisme ». « Pionniers par défaut  ? Les débuts de la recherche au Centre d’études sociologiques (19461960)  ». 8. Minuit. Debord élève une barrière symbolique entre lui et ses concurrents renvoyés à « l’arrière-garde ». Paris. comment les gens vivent réellement ». sont pour elle des concurrents directs. connaissance. « Du rôle de l’IS ». Strasbourg. juillet-septembre 1991.Éric Brun Reste que.. 50 . en faisant référence à Marx et/ou en intervenant dans les revues intellectuelles sur des thématiques sociales et politiques chères aux situationnistes. soumis.  Voir Michael Pollak. si elle n’est pas articulée à la pratique. 19. dans le cadre de stratégies de démarcation symbolique visant à accumuler des profits de distinction. p. Invité en 1961 au groupe de travail sur la vie quotidienne réuni par Lefebvre au Centre d’études sociologiques – laboratoire du CNRS créé en 1946 et qui concentre à cette époque l’essentiel de la recherche en sociologie –. 2-3. Internationale situationniste/étudiants de Strasbourg. p. c’est seulement dans une optique directement politique de transformation du monde que l’on pourrait atteindre la vérité.  Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron. Les Héritiers. et d’abord condamnée à ne rien saisir de son objet. compte tenu du fait que plusieurs sociologues. 55. Ainsi. 1964. On voit donc comment. En affirmant aussi à de nombreuses reprises 54. « politiques » et « artistiques ». les « experts » ne peuvent « qu’ignorer comment les ouvriers travaillent. 105-121. si les situationnistes reconnaissent ne pas avoir la « quantité d’informations » dont disposent les différents « experts » des questions sociales et politiques (qu’ils stigmatisent comme « racaille technocratique »). que la pensée théorique. Internationale situationniste. et des désirs qui viseraient à la bouleverser). novembre 1966. et les désirs latents.). comme le critère même de la reconnaissance d’une avant-garde authentique en « rupture » avec un monde social considéré comme aliénant. 58. Ainsi. p. et la revendication de la disparition des champs en tant que sphères spécialisées qui empêcheraient la libération d’une vie authentiquement vécue. cit. est d’apporter les éléments de connaissance et les instruments conceptuels qui traduisent en clair – ou en plus clair et cohérent – la crise. si l’on ne se proposait pas explicitement d’étudier [celle-ci] afin de la transformer56 ». janvier 1963. du champ politique vers les intellectuels . sensibles par ailleurs à une légitimation directement politique d’un style de vie « libre ». du champ artistique vers le champ politique. Actes de la recherche en sciences sociales. « passion vs ennui ». intellectuel et politique. juin 1976. « action vs réflexion ». op. « Domination de la nature. Revue française de sociologie. tels qu’ils sont vécus par les gens57 ». Debord et l’IS sont amenés à se multipositionner dans les champs littéraire/artistique. recherche empirique/ théorie). Par ailleurs. et d’une avant-garde réellement capable de transformer ce monde. les étudiants et la culture. vivant dans l’illusion d’une « fausse » liberté et la consommation de « fausses » avant-gardes culturelles59 – un public : étudiants en quête incessante de distinction par rapport à la « masse » des « étudiants ». L ’IS ne peut pas ne pas réagir face à ce développement de l’expertise des sciences sociales. à un moment où le paradigme scientifique et la démarche empirique s’imposent dans les sciences humaines et sociales. l’IS s’impose comme 57. AFGES. et Johan Heilbron.

capital littéraire et conjoncture de crise ». Matonti. connaissance et action. Sociologie des crises politiques. ce que les surréalistes (qui avaient eux aussi élaboré une stratégie d’avant-garde totale en leur temps) n’ont visiblement pas réussi à faire en marquant l’histoire comme avant-garde littéraire et courant artistique avant tout. mai-juin 1968. Paris. On peut alors se demander si cette « situation de crise générale comme [synchronisation] de différents champs61 » qu’est Mai 68 ne donne pas à voir certaines des conditions sociales de la reconnaissance d’une « avant-garde » qui se situe « aux marges » de différents espaces sociaux avec un souci de cohérence entre les principes de création. La dynamique des mobi- lisations multisectorielles.  212. 60. «  Les mobilisations de l’avant-garde littéraire française en mai 1968. Mai-juin 1968. Éd. Boris Gobille. automne 2003. Intellectuels com- munistes…. p. p. et de ce fait tend à être connue et reconnue aujourd’hui comme courant politique « révolutionnaire » moderne. de l’Atelier. 1984. Paris. et Dominique Damamme. Paris. Frédérique Matonti et Bernard Pudal (éds). Michel Dobry. Archives & Documents situationnistes. Actes de la recherche en sciences sociales. 51 . 158. juin 2005.L’avant-garde totale référence peu avant les événements de mai-juin 1968 auprès de certains étudiants contestataires (souvent en rupture de la Fédération anarchiste60).  Pierre Bourdieu. Voir Sylvain Boulouque. Il a déjà été dit comment la longue crise de l’Union des étudiants communistes (UEC) dans les années 1960 avait contribué à ce qu’une partie importante d’une génération d’adhérents potentiels échappe au PCF. 67-83. Capital politique. op. 2008. comme s’il fallait attendre la fin de sa trajectoire pour en faire une « œuvre d’art » à part entière. valorisable et de fait aujourd’hui valorisée. 3.  cit. lesquels joueront d’ailleurs le rôle de déclencheur de la crise en 1968. et plus particulièrement après sa mort. PrEmiEr cOmics réalisé par le Conseil pour le maintien des occupations (formé le 17 mai autour de l’Internationale situationniste et du groupe des Enragés). Minuit. p. dont certains seront parmi les animateurs les plus en vue de Mai 68. Reste que si Debord a accumulé les profits de distinction à travers le label situationniste à partir de la fin des années 1960. Presses de la Fondation nationale des sciences politiques. Or on pourrait sans doute voir un processus similaire dans le cas de la FA. Voir par exemple F. L’IS parvient même à capter une partie du mouvement à ses débuts [voir illustration p.46]. «  Si loin si proches. 1986 . 61.  30-61  . Voir aussi Boris Gobille. il n’a été reconnu comme l’un des écrivains et artistes importants du XXe siècle que bien plus tard. Homo academicus. Les rapports entre anarchistes et situationnistes  ».