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10 Catégories 1

10 Les catégories d’Aristote comme introduction aux domaines cognitifs
Dans le cours d’aujourd'hui, je vais faire référence à Aristote, mais pour une raison plutôt
curieuse. Non pas parce que l’œuvre d’Aristote est le fondement de toute théorie de la
classification. Bien entendu, elle est fondatrice à beaucoup d’égards. Sa classification des
plantes et des animaux constitue un système magnifique à lui seul. Sa théorie logique du
genre et de l’espèce s’est prolongée dans les taxonomies systématiques, qui naissent avec
Linné au dix-huitième siècle. Elle a connu d’autres prolongements avec les théories des
espèces naturelles apparues au dix-neuvième siècle. Et on peut parfaitement soutenir
qu’Aristote a fait un bien meilleur travail que la plupart de ses successeurs, nous y compris.
Mais si je m’intéresse à Aristote aujourd'hui, ce n’est pas pour des raisons historiques, pour
retracer l’évolution de ses idées. Ce n’est pas par intérêt d’archéologue ou par goût de
l’antique, pour montrer qu’il a vu juste. C’est plutôt pour introduire des travaux récents en
sciences cognitives et pour mettre en lumière des parallèles remarquables entre l’organisation
aristotélicienne des catégories et les travaux actuels sur les « domaines cognitifs » et une
théorie cognitive de la classification. Je souligne qu’il ne s’agit pas du tout ici de proposer une
nouvelle interprétation d’Aristote. Pas du tout, je le répète. Je remarque au contraire qu’une
analyse très courante de son œuvre s’accorde étroitement avec un ensemble important de
thèses récentes en sciences cognitives. Par conséquent, je vais devoir examiner le texte
d’Aristote, ou du moins une traduction moderne. Mais je m’en tiendrai là, sans évaluer les
diverses interprétations ni même en faire état. Pour aujourd'hui, je me bornerai à examiner une
manière de considérer les catégories d’Aristote. J’en viendrai aux sciences cognitives au
prochain cours.
Le corpus des commentaires sur les Catégories d’Aristote est énorme : des centaines de
livres, des milliers d’articles, dans des douzaines de langues. Le fait est remarquable par lui-
même, dans la mesure où ce texte a probablement été conçu comme une simple introduction,
une façon informelle de préparer les étudiants à travailler sur les Topiques. Certains ont
avancé que les distinctions établies dans les Catégories étaient spécifiques à la grammaire du
Grec ancien, et par conséquent qu'elles n’étaient pas pertinentes dans d’autres langues, et
encore moins en logique universelle ou en métaphysique. « Benveniste (1966) montre que les
dix catégories d’Aristote recouvrent des catégories nominales et verbales qui sont spécifiques
à la langue grecque » (Gernet, 1985, 240). L’interprétation de Benveniste a eu beaucoup de
succès auprès d’une génération qui mettait l’accent sur la différence et sur
l’incommensurabilité des langues de cultures différentes. Mais il y a aussi beaucoup de
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spécialistes qui jugent que l’analyse d’Aristote est tout à fait indépendante de son
environnement linguistique.
Peu importe qui a raison, les textes d’Aristote ont ouvert la question des catégories et
définissent toujours le cadre de nombreux débats. Le plus récent vient d’apparaître, sous le
titre Quelle philosophie pour le XXI
e
siècle (folio essais, Paris : Gallimard, 2001). On trouve
dix philosophes au fin du XX
e
au Beaubourg, dont chacun discutent une des dix catégories
d’Aristote. (Colloque au Beaubourg, février 2000). Jules Vuillemin a parlé de la substance.
Jacques Bouveresse a traité de la quantité. Et de la suite, jusqu’à la passion, la catégorie
assigné à Stanley Cavell. On lit dans l’avant propos :
Durant vingt siècles, ces catégories (modifiées, complétées ou adaptées selon la
diversité des causes philosophiques) ont dicté la grammaire élémentaire du
raisonnement philosophique. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Faut-il les abandonner ?
Faut-il les repenser à nouveaux frais ? Il n’est de réponse possible que singulière, par
l’examen de chaque catégorie, et plurielle, dans le respect de la diversité des grandes
approches et traditions philosophiques qui se répondront comme un écho les un aux
autres. (7-8).
Moi-même, j’écrit l’article sur la qualité pour cette collection. Mais aujourd’hui j’introduis les
catégories ensemble, pas une par une. J’utilise ici la traduction traditionnelle de Tricot, mais il
y a aussi une traduction assez intéressante par Y. Pelletier de l’Université de Montréal, sous le
titre non de Catégories mais Les Attributions (Catégories) (Montréal : Bellarmine et Paris :
Les belles lettres).
Le chapitre 3 des Catégories présente les Genres et les espèces. On pourrait dire que les
seize lignes de ce court chapitre sont le lieu de naissance de toute la théorie des classifications
naturelles.
Le chapitre 4 présente les Catégories, ou plutôt ce que, plus tard, des spécialistes ont
appelé les catégories. Elles sont « les expressions sans aucune liaison ». Aristote en parle
comme si elles étaient exactement au nombre de dix, ou au moins dix. Leurs noms sont
traduits par Tricot de la façon suivante : la substance, la quantité, la qualité, la relation, le lieu,
le temps, la position, la possession, l’action, la passion. En grec, le mot traduit par
« substance » est en fait une forme nominale du verbe être, de sorte que « être » ou « entité »
seraient plus appropriés. Par ailleurs, Tricot nous dit que « les Catégories sont, pour Aristote,
les genres les plus généraux de l’Etre. » Les disciples d’Aristote étaient déjà divisés quant à
l’interprétation de la « substance ». Pour certains, Aristote avait un concept unique, dont la
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présentation la plus développée est donnée dans la Métaphysique. Pour d’autres, il a eu
différents concepts de substance, qui ont évolué au cours de son œuvre.
Posons-nous une question plus simple : pourquoi appelons-nous cela une liste de dix
catégories ? Ce n’est pas parce que l’ouvrage a été intitulé d’abord les Catégories – « ce titre
semble s’être imposé » parmi différentes désignations de ce livre « vers la fin du deuxième
siècle après J.-C. » (Frede 1987, 18). Ce nom s’explique par le fait que dans les Topiques, I.9,
dans une liste à peu près semblable (la seule autre liste explicite de dix éléments), les items
sont nommés « catégories de la prédication ».
Dans les Topiques, la liste des dernières neuves catégories est identique à la liste des
Catégories : Quantité, Qualité, Relation, Lieu, Temps, Position, Possession, Action, Passion.
Dans la traduction des Topiques, la première d’entre elles n’est pas nommée « Substance »
mais « Essence ». Il y a des traducteurs qui préfère « Ce qu’une chose est » – je l’écrirai : ce-
que-c’est. Il ne va pas du tout de soi que la première entrée des Catégories, à savoir la
« substance », soit la même que la première entrée des Topiques, à savoir « ce qu’une chose
est ». La situation est différente pour les neuf autres entrées, pour lesquelles les deux listes
peuvent raisonnablement être considérées comme identiques.
La première entrée sur la liste dans les Catégories est la « substance ». Aristote prend
comme exemples l’homme et le cheval. Au chapitre suivant, il parle de « La substance, au
sens le plus fondamental, premier et principal du terme… par exemple, l’homme individuel
ou le cheval individuel. Mais on appelle substances secondes les espèces dans lesquelles les
substances prises au sens premier sont contenues, et aux espèces, il faut ajouter les genres de
ces espèces. » Ainsi, l’homme et l’animal sont tous deux de telles substances secondes. En
admettant que les chapitres 4 et 5 soient de la même main et composées à peu près à la même
époque, alors, en toute rigueur, la première entrée dans la liste C devrait être une substance
seconde, avec des exemples d’animaux, d’homme et de cheval. Michael Frede (1987, 39-42)
avance des arguments solides, fondés sur l’analyse détaillée des textes, en faveur de la thèse
selon laquelle la première catégorie ne devrait pas être pensée comme substance, du moins
pas au sens du livre intitulé Métaphysique. Assurément, dans la liste des Topiques, le premier
élément Essence, ou ce que c’est semble avoir plus d’extension que Substances dans la liste
des Catégories. Dans les Topiques, en I. 9, un peu après la liste, Aristote écrit,
Et il est de soi évident qu’en signifiant ce qu’est la chose, on signifie tantôt la
substance, tantôt la qualité, tantôt l’une des autres catégories. Quand, en effet, se
trouvant en présence d’un homme, on dit que ce qu’on a devant soi est un homme
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ou un animal, on indique ce qu’il est, et on signifie une substance ; mais quand, se
trouvant en présence d’une couleur blanche, on dit ce qu’on a devant soi est blanc
ou est une couleur, on indique ce qu’elle est, et on signifie une qualité. De même
encore, si, se trouvant en présence d’une grandeur d’une coudée, on indiquera ce
qu’elle est, et on signifie une quantité. Et de même dans les autres catégories : pour
chacune des notions de cette nature, si, d’une chose donne, on affirme soit la chose
elle-même, soit son genre, c’est l’essence qu’on exprime ; quand au contraire, c’est
sur une chose autre que la chose elle-même que porte l’affirmation, ce n’est pas
l’essence qu’on exprime, mais bien la quantité, ou la qualité, ou l’une des autres
qualités.
En admettant que l’ensemble du Topiques I.9 est de la même main et de la même époque, il
apparaît que la liste des Topiques est logiquement différente de la liste des Catégories. Je ne
veux pas dire que les deux listes sont incompatibles, mais simplement que dans le cas des
Topiques, les exemples illustrant le premier item peuvent être associés à d’autres items de la
liste. Blanc est un exemple de « Ce qu’une chose est », et désigne une qualité. Par ailleurs,
homme est un exemple de « Ce qu’une chose est », et désigne une substance, qui n’est pas une
autre entrée de la liste des Topiques.
Il y a amplement matière à des débats de spécialistes pour concilier les deux listes dans
les deux seuls endroits où figurent des listes de dix. Dorénavant, quand je parlerai des
catégories d’Aristote, je désignerai la liste de dix qui figure dans les Topiques, mais en
employant les exemples donnés dans les Catégories. La première catégorie sera notée ce-que-
c’est.
Voici donc les catégories et les exemples d’Aristote. J’emploie ce-que-c’est pour
désigner la première, et pour les autres les termes traduits des Catégories :
Ce-que-c’est : homme, cheval ;
Quantité : long de deux coudées, long de trois coudées ;
Qualité : blanc, grammairien ;
Relation : double, moitié, plus grand ;
Lieu : dans le Lycée, au Forum ;
Temps : hier, l’an dernier ;
Position : il est couché, il est assis ;
Possession : il est chaussé, il est armé ;
Action : il coupe, il brûle ;
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Passion : il est coupé, il brûle.
« Homme » désigne évidemment une personne, un être humain. « Les noms par lesquels
Aristote désigne ses dix catégories sont grammaticalement hétérogènes. Les exemples qu'il
donne sont également hétérogènes » (Ackrill 1963, 78). C’est le moins qu’on puisse dire.
Certains items de la liste semblent très généraux, tandis que d’autres paraissent très
spécialisés. Ainsi, les exemples répétés de position ne sont pas des exemples de position au
sens de « situation dans l’espace » (Le Petit Larousse, sens numéro 1). Cela relève,
probablement, du lieu. Pour la « position », les exemples renvoient au sens d’attitude, de
posture du corps ou d’une partie du corps : il s’agit là d’un sens spécifique du mot
« position » en français (Le Petit Larousse, sens numéro 7.)
La possession présente plus de difficulté. Aristote n’inclut dans ses exemples que des cas
de possession qui se référent à des choses que l’on peut porter, chaussures ou armure. Les
hommes et les chevaux porte l’armure. En français, on dit « ferrer » et non « chausser »,
quand il s’agit de chevaux. En anglais, les chevaux comme les gens ont des « shoes » --
« horseshoes » pour les chevaux. Le mot—un peu archaïque—qui désigne le fait d’être
chaussé ou ferré est le même : shod. À cet égard, je crois que l’anglais est plus proche du grec
que le français, de sorte que « chaussé » peut s’appliquer aux deux exemples d’Aristote,
l’homme et le cheval. La position et la possession semblent avoir un sens plus précis que ce à
quoi on s’attendrait dans une liste très générale de catégories. Dans d’autres cas, les items de
la liste d’Aristote sont au contraire plus généraux encore que ce à quoi on s’attendrait
naturellement.
Les exemples d’Aristote pour la catégorie de la relation vont également présenter des
difficultés au vingt et unième siècle, pour nous qui sommes les héritiers d’une logique des
relations développée seulement au vingtième siècle. Aristote admet des relatifs indépendants,
tels que demi et plus grand, même s’il ressort clairement de son analyse des relatifs que
quelqu'un qui sait qu’une chose est une moitié ou est plus grande, sait aussi de quoi cette
chose est la moitié ou par rapport à quoi elle est plus grande. Il se pourrait que nous ayons
encore plus de mal, dans le cas de la quantité (taille), à admettre de penser de façon
indépendante long-de-trois-coudées.
Que ce soit parce qu’il a retenu d’abord l’homme et le cheval comme exemples de ce-
que-c’est, ou pour d’autres raisons, les exemples d’Aristote font immédiatement penser à ce
que l’on peut dire d’une personne telle que Socrate. À titre d’exercice, nous devrions varier
ses exemples et choisir une autre personne, pourquoi pas Jeanne d’Arc. On peut poser
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différentes questions à son sujet, par exemple : Quoi ? Une femme. De quelle taille ? Un
mètre quarante. Qualité ? Grammaticalement incorrect (en latin). Relation : plus petite (que
ses partisans). Où ? A Rouen. Quand ? En 1431. Position ? Debout. Possession ? Un sac (sur
la tête). Action ? Prière. Passion ? Brûlée (sur le bûcher).
De quoi la liste des dix catégories est-elle la liste ? Simplicius, dans son commentaire
néoplatonicien des Catégories, rédigé dans les années 530, a donné les quatre manières
élémentaires de répondre à cette question : (1) les mots, (2) les choses, ou les êtres, (3) les
pensées, et (4) les mots au sens où ils désignent des choses. Simplicius disait que les
philosophes avaient proposé ces interprétations concurrentes depuis des siècles. Quinze
siècles plus tard, sa remarque reste vraie.
On peut traduire la liste des catégories comme une liste de différents types d’êtres, à
savoir les choses désignées par ce qui est « dit sans aucune combinaison ». Même si c’est là
ce que sont les catégories, il y aura quatre listes parallèles, par exemple une liste des
catégories elles-mêmes, c'est-à-dire (2) différents types d’êtres, et une liste de mots (1), ou de
mots au sens où ils désignent des choses (4) (des noms pour chaque type d’être fondamental).
Il y aura aussi une liste (3) des pensées évoquées par les mots, ou des pensées des êtres (qui
dépendent de la manière dont on conçoit les pensées).
Comme le signalent de nombreux spécialistes, il y aura aussi une liste parallèle de
questions : « Qu’est-ce que c’est ? » ; « de quelle taille ? » (quantité). « Où ? », « Dans quelle
posture ? », etc. Même si nous nous arrêtons à l’une des quatre réponses possibles proposées
par Simplicius, pour dire de quoi les catégories sont la liste, nous restons toujours dans une
certaine obscurité. Quel était l’objet de la liste d’Aristote ?
Pour se figurer ce que voulait faire Aristote lorsqu’il a introduit les catégories, il semble
naturel de partir de l’idée suivante, même si elle ne suffit pas pour fournir une explication
complète : beaucoup de spécialistes allemands ont soutenu que le premier objectif d’Aristote
était de venir à bout des arguments épineux qui s’appuyaient sur la prémisse selon laquelle
une personne ne peut pas à la fois être la même et être néanmoins deux choses à la fois. Si !,
réplique-t-il, une personne peut être plusieurs « choses » différentes à la fois, mais des choses
de catégories différentes. Ce n’est pas simplement un argument logique permettant de
triompher facilement de raisonnements fallacieux. On ne peut défendre une liste de différents
types de réponses qu’en posant qu’elles sont de caractère différent dans leur principe. Il y a là
une invitation à faire de l’ontologie.
KIRSCH
Comment: sans préjuger de votre connaissance
des données anthropométriques de la population du
15
e
siècle, je me permets de vous faire remarquer que
vous touchez là un sujet sensible qui pourrait
constituer un grave attentat à la grandeur de Jeanne
d’Arc, héroïne des Français et de leur extrême droite
(la plus extrêmement bête du monde). Brûlée par les
Anglais, la voilà rétrécie par les Canadiens… Nous
étions chauvins, nous allons devenir franchement
xénophobes. Par diplomatie, 10 cm de plus me
sembleraient bienvenus. Bon, mettons 5, et n’en
parlons plus ?
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Prenons-nous maintenant la catégorie de l’essence, ou de « Qu’est-ce que c’est ». Par
ailleurs, assez loin de l’objectif de la liste, se pose une question supplémentaire. La première
catégorie est-elle comparable aux autres catégories ou a-t-elle en quelque manière une
préséance sur les autres, comme le laissent entendre de nombreux textes ? Ne faut-il pas
savoir d’abord ce qu’est Jeanne d’Arc – c'est-à-dire une personne, ou une femme, ou une
sainte – avant de pouvoir poser la question « où ? », et à plus forte raison « dans quelle
position, ou posture ? » ? On peut comprendre « Qu’est-ce que c’est ? » comme une première
question dont la réponse indique quelles autres catégories sont appropriées. On peut imaginer
qu’Aristote n’a pas donné une liste de dix catégories, avec des exemples de chacune, mais
qu’au contraire il pourrait avoir suggéré une enquête par catégories, c'est-à-dire une séquence
de questions. Première question, Qu’est-ce que c’est ? Réponse : un homme, ou un cheval. Si
l’on choisit l’homme (ou le cheval), d’autres types de questions fondamentalement différentes
se posent, incluant celles que soulèvent les neuf autres catégories. Disons que chaque type
élémentaire de réponse T à la question « Qu’est-ce que c’est ? » génère un ensemble C de
catégories. Les prédicats qui relèvent de l’une des catégories C générées par T sont pertinents
quand ils sont attribués à un item du type T. Par exemple, à la question « Qu’est-ce que
c’est ? », la réponse « cheval » génère, entre autres, les catégories « qualité » et
« possession ». Ainsi, il devient pertinent d’attribuer le prédicat « blanc » et « revêtu d’une
armure » à quelque chose qui serait un cheval. De ce point de vue, ce-que-c’est est une
catégorie véritablement première, celle qui détermine quelles autres catégories sont
applicables.
Cette présentation est peut être trop asymétrique. Elle implique (et peut-être un
aristotélicien insisterait-il sur cet aspect) qu’en premier, il y a ce-que-c’est, et qu’ensuite vient
le reste des catégories. Peut-être faut-il rechercher plus de symétrie, et considérer qu’un
ensemble de catégories « secondaires » peut déterminer une réponse à « Qu’est-ce que
c’est ? ». Dans une présentation formelle de ces questions, il sera plus facile de partir de ce-
que-c’est et d’examiner ensuite les catégories, mais il se peut que le fait de procéder selon cet
ordre soit plus une question de commodité que de métaphysique.
Quoi qu’il en soit, les catégories ne sont que le commencement. Chacune des dix
catégories implique une classe de prédicats. Ainsi, ce-que-c’est est une catégorie qui recouvre
différentes sortes de réponses élémentaires à la question « qu’est-ce que c’est ? ». Animal,
homme, cheval, plante, automobile, vertu et même la blancheur universelle (Frede soutient
que ce-que-c’est est beaucoup plus général que tout ce que nous considérons comme une
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classe de substances). Si, comme dans l’exemple d’Aristote, la réponse est soit homme, soit
cheval, alors les neuf autres catégories au moins sont pertinentes lorsqu’on les applique à un
tel objet. La catégorie du lieu recouvre diverses réponses à la question « Où ? », telles que
« dans le Lycée », et « au Forum ». La catégorie être-dans-une-position, ou posture, recouvre
diverses sortes de postures : assis, couché, debout. Mais peut-être devrions nous préciser
posture ou position propres à des personnes. Si la réponse à la question « Qu’est-ce que
c’est ? » avait été non pas « homme » ou « cheval », mais « poisson », la catégorie de la
position ou posture serait toujours adaptée, mais « assis » ne serait pas pertinent, dans la
mesure où les poissons ne sont ni assis, ni non-assis. Et si la réponse à « Qu’est-ce que
c’est ? » est « une vertu », alors la catégorie de la position n’intervient pas du tout.
Je propose qu’on pense des neuf catégories comme coordonnées. On entend souvent que
les catégories sont mutuellement exclusives (et certains le plupart des lecteurs soutiennent
qu’Aristote pensait que sa liste de dix était exhaustive—« elles sont dix, ni plus ni moins »
Tricot, Topiques, p. 21, n. 3). Certes, mais attention : nous pouvons concevoir les catégories
comme sélectionnant des classes de prédicats qui s’excluent mutuellement, de sorte que (sans
doute) aucun prédicat ne relève de plus d’une catégorie. Mais les prédicats d’une catégorie
n’excluent en aucune façon des prédicats d’autres catégories. Porter l’armure n’exclut pas
être assis. Nous avons dressé une liste de dix attributs de Jeanne d’Arc, chacun appartenant à
une catégorie différente. Ainsi, un prédicat de chacune des dix catégories peut être appliqué à
juste titre au même individu. De fait, c’était précisément le but d’Aristote si l’on s’en tient à la
lecture minimaliste selon laquelle Aristote cherchait à réfuter de mauvais arguments. Une
chose peut avoir plusieurs attributs différents en même temps.
En conséquence, nous pouvons établir une analogie entre les catégories et les
coordonnées géométriques dans un repère orthogonal. Dans un contexte spécifique, où Jeanne
d’Arc est-elle située dans la catégorie « temps » ? (1431, tel et tel jour, à telle heure). Où est-
elle située dans la catégorie « posture » ? (debout). Le temps et la posture sont semblables aux
axes x et y, et Jeanne d’Arc possède une coordonnée sur chacun de ces axes. L’analogie avec
un système géométrique ne fonctionne pas parfaitement parce que dans la catégorie de l’avoir
(possession), elle a un sac (sur la tête), et elle est pieds nus (sans chaussures). Il est
vraisemblable que, dans la catégorie de la quantité (taille), elle ait 150 cm (de haut) et 50 cm
(de tour de taille). Néanmoins, il reste quelque chose de cette analogie : chaque catégorie,
correspondant à un type différent de question, correspond aussi à une manière d’affirmer une
chose déterminée. Chacune des coordonnées indique l’une des « sortes d’information qui peut
KIRSCH
Comment: Votre précision, concernant les
mensurations de Jeanne d’Arc, me laisse décidément
perplexe. Je ne vois qu’une solution, la science fiction
a raison, et vous étiez sur place à l’époque. La
question est de savoir de quel bord vous étiez…
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être exprimée en tant que prédicat » (Loux 1997, 8). On peut trouver que la catégorie ce-que-
c’est ressemble à une famille de systèmes de coordonnées : chaque réponse à « qu’est-ce que
c’est » détermine les coordonnées indiquant la place d’un objet.