You are on page 1of 13

«Réponse à une question»

,
Esprit, no 371, mai 1968, pp. 850-874.
Dits Ecrits tome I texte n°58
http://1libertaire.free.fr/MFoucault403.html

Je remercie les lecteurs d'Esprit d'avoir bien voulu me poser des questions, et J.- M. Domenach de m'avoir
donné la possibilité d'y répondre. Ces questions étaient si nombreuses – et chacune si intéressante – qu'il ne
m'était guère possible de les examiner toutes. J'ai choisi la dernière * 1 (non sans regret d'abandonner les
autres) :
1) parce qu'au premier regard elle m'a surpris, mais que j'ai été vite convaincu qu'elle concernait le coeur
même de mon travail ;
2) parce qu'elle me permettait de situer au moins quelques-unes des réponses que j'aurais voulu faire aux
autres ;
3) parce qu'elle formulait l'interrogation à laquelle nul travail théorique aujourd'hui ne peut se dérober.

*
Ce que j'entreprends de faire, comment ne pas admettre que vous l'avez caractérisé avec une extrême
justesse ? Et que vous avez, du même coup, nommé le point de l'inévitable discorde : « Introduire la
contrainte du système et la discontinuité dans l'histoire de l'esprit» ? Oui, je me reconnais là presque tout
entier. Oui, je reconnais que c'est là un propos presque injustifiable. Pertinence diabolique : vous êtes
parvenu à donner de mon travail une définition à laquelle je ne peux éviter de souscrire, mais que jamais
personne ne voudrait raisonnablement reprendre à son compte. Soudain, je sens toute ma bizarrerie. Mon
étrangeté si peu légitime. Et ce travail qui fut un peu solitaire sans doute, mais toujours patient, sans autre
loi que lui-même, assez appliqué, pensais-je, pour pouvoir se défendre tout seul, je m'aperçois maintenant
combien il déviait par rapport aux normes les mieux établies, comme il était criard. Pourtant, deux ou trois
détails dans la définition si juste que vous proposez me gênent, m'empêchant (m'évitant peut-être) d'y
donner mon entière adhésion.
D'abord, vous employez le mot système au singulier. Or je suis pluraliste. Voici ce que je veux dire. (Vous me
permettrez, je pense, de ne pas parler seulement de mon dernier livre, mais aussi de ceux qui l'ont
précédé ; c'est qu'ensemble ils forment un faisceau de recherches, dont les thèmes et les repères
chronologiques sont assez voisins ; c'est aussi que chacun constitue une expérience descriptive qui s'oppose
et donc se réfère aux deux autres par un certain nombre de traits.) Je suis pluraliste : le problème que je me
suis posé, c'est celui de l'individualisation des discours. Il y a pour individualiser les discours des critères qui
sont connus et sûrs (ou à peu près) : le système linguistique auquel ils appartiennent, l'identité du sujet qui
les a articulés. Mais d'autres critères, qui ne sont pas moins familiers, sont beaucoup plus énigmatiques.
Quand on parle de la psychiatrie, ou de la médecine, de la grammaire, de la biologie, ou de l'économie, de
quoi parle-t-on ? Quelles sont ces curieuses unités qu'on croit pouvoir reconnaître au premier coup d'oeil,
mais dont on serait bien embarrassé de définir les limites ? Unités dont certaines semblent remonter jusqu'au
fond de notre histoire (la médecine non moins que les mathématiques), tandis que d'autres sont apparues
récemment (l'économie, la psychiatrie), et d'autres, peut-être, ont disparu (la casuistique). Unités où
viennent s'inscrire indéfiniment des énoncés nouveaux, et qui se trouvent sans cesse modifiées par eux
(étrange unité de la sociologie ou de la psychologie qui, depuis leur naissance, n'ont pas cessé de
recommencer). Unités qui se maintiennent obstinément après tant d'erreurs, tant d'oublis, tant de
1* Une pensée qui introduit la contrainte du système et la discontinuité dans l'histoire de l'esprit n'ôte-t-elle pas tout fondement à
une intervention politique progressiste ? N’aboutit-elle pas au dilemme suivant :
- ou bien l'acceptation du système,
- ou bien l'appel à l'événement sauvage, à l'irruption d'une violence extérieure, seule capable de bousculer le système ?

1

l'ouverture d'un horizon inépuisable. l'univers de nos discours. si je peux définir de quelles modifications internes elles ont été susceptibles . ce n'est pas l'unité d'un objet. c'est un espace de dispersion. des oublis. Peut-être y a-t-il des discours qui peuvent à chaque instant redéfinir leur propre individualité (par exemple. rapports sociaux. Or il me semble que le premier de ces recours est tautologique. la théorie politique ou l'analyse de la société) et dans le contexte non discursif où elle fonctionne (institutions. Il y a formation discursive individualisée chaque fois qu'on peut définir un pareil jeu de règles. au-delà de toute manifestation et de toute naissance historique. dans aucun des cas que j'ai cités. qui n'obéit pas non plus à celui de la psychopathologie) : l'épistémè n'est pas une tranche d'histoire commune à toutes les sciences . ils permettent de situer à leur place respective les différents seuils : car rien ne prouve par avance (et rien ne démontre non plus après examen) que leur chronologie est la même pour tous les types de discours . pour toutes ses options théoriques (qui souvent s'excluent les unes les autres). Je dirai que l'histoire naturelle ou la psychopathologie sont des unités de discours. si je peux définir les conditions qui ont dû être réunies en un moment très précis du temps. des physiocrates à Keynes ?). et parfaitement circonscrite. Le recours empirique ou psychologique : rechercher le fondateur. mais. Enfin.2 L'épistémè n'est pas un stade général de 2 Ce fait. si je peux définir enfin à partir de quel seuil de transformation des règles nouvelles ont été mises en jeu. dans la simultanéité ou la succession. le second extrinsèque et inessentiel. interpréter ce qu'il a voulu dire. Le recours historico-transcendantal : essayer de chercher. une fondation originaire. fixer le moment des éveils. ininterrompue. le seuil qu'on peut décrire pour l'analyse du langage au début du XIXe siècle n'a sans doute pas d'épisode symétrique dans l'histoire des mathématiques . C'est en repérant et en systématisant leurs caractères propres que je voudrais tenter d'individualiser les grandes unités qui scandent. Ce qui permet d'individualiser un discours comme l'économie politique ou la grammaire générale. 2) Les critères de transformation ou de seuil. la sensibilité ou l'intérêt des hommes. des changements dans l'esprit. non pas la somme de ses connaissances. déjà bien repéré par Oscar Lange. c'est plutôt l'existence de règles de formation pour tous ses objets (si dispersés qu'ils soient). mais l'écart. pour toutes ses opérations (qui souvent ne peuvent ni se superposer ni s'enchaîner). des crises. tant de métamorphoses. la chimie. mais les types d'histoires – c'est-à-dire de rémanence et de transformation -qui caractérisent les différents discours (l'histoire des mathématiques n'obéit pas au même modèle que l'histoire de la biologie. ce n'est pas une structure formelle . raconter les traditions et les influences. et. des prises de conscience. les mathématiques peuvent réinterpréter en chaque point du temps la totalité de leur histoire) . J'ai retenu trois groupes de critères : 1) Les critères de formation. les oppositions. non pas la grande histoire qui emporterait toutes les sciences dans une seule et même envolée. ce n'est pas un choix philosophique fondamental . 3) Les critères de corrélation. chose bien plus paradoxale. les distances. pour que leurs objets. conjoncture économique et politique). ce n'est pas non plus une architecture conceptuelle cohérente . les relations de ses multiples discours scientifiques : l'épistémè n'est pas une sorte de grande théorie sous-jacente. un projet qui serait en recul par rapport à tout événement. Ces critères permettent de substituer aux thèmes de l'histoire totalisante (qu'il s'agisse du « progrès de la raison» ou de l' « esprit d'un siècle ») des analyses différenciées. c'est un champ ouvert et sans doute indéfiniment descriptible de relations. Demeurent deux recours traditionnels. mais qui subissent parfois des mutations si radicales qu'on serait en peine de les considérer comme identiques à elles-mêmes (comment affirmer que c'est la même économie qu'on retrouve. et qui maintiendrait à travers l'histoire l'esquisse toujours dénouée d'une unité qui ne s'achève pas. suivre le filou le destin de ces significations. le seuil de formation de l'économie politique (marqué par Ricardo) ne coïncide pas avec la constitution -par Marx -d'une analyse de la société et de l'histoire. détecter les significations implicites qui dormaient silencieusement dans son discours. ou le style général de ses recherches. le discours ne peut restituer la totalité de son histoire dans l'unité d'une architecture formelle.nouveautés. leurs concepts et leurs options théoriques aient pu être formés . explique à la fois la place limitée. leurs opérations. les différences. c'est un jeu simultané de rémanences spécifiques. Ils permettent en outre de décrire. pour tous ses concepts (qui peuvent très bien être incompatibles). Je dirai que la médecine clinique est une formation discursive autonome si je peux définir l'ensemble des relations qui la définissent et la situent parmi les autres types de discours (comme la biologie. et le caractère fondateur de ces 2 . Ils permettent de décrire. qu'occupent les concepts de Marx dans le champ épistémologique qui va de Petty à l'économétrie contemporaine. comme épistémè d'une époque.

Là encore. en somme. contraintes de l'esprit humain). les changements par généralisation (extension au verbe de la théorie du mot-désignation. de rémanences . souveraine et unique. mais constitué le changement. Notion. Ensuite. les concepts. les changements par délimitation (le concept d'attribut est spécifié par la notion de complément) . ou des sensibilités séculaires. qui s'intitulera à peu près : Le Passé et le Présent : une autre archéologie des sciences humaines. je les ai caractérisés . le thème du devenir (forme générale. si volontiers. l'écart. et définir avec le plus grand soin les transformations qui ont. on pense la succession. luttant. il est repéré dans l'espace tridimensionnel du corps) . Je ne cherche pas à détecter. les options théoriques. l'analyse de types différents de transformation. mélange confus de l'identique et du nouveau) par l'analyse des transformations dans leur spécificité. apparition d'une nouvelle forme d'esprit) . influence. je n'ai pas décrit davantage des pensées. et disparition par conséquent de la théorie du verbecopule) . c'est un rapport complexe de décalages successifs.la raison . dans laquelle. les changements par passage à l'autre terme d'une alternative (primat des voyelles ou primat des consonnes dans la constitution des racines) . 3 . J'espère avoir le temps d'analyser les problèmes du discours historique dans un prochain ouvrage. Mon problème : substituer à la forme abstraite. j'ai défini des jeux de règles. Mais l'usage du singulier ne me paraît pas convenir tout à fait. les opérations. méticuleusement. de transformations. à partir de signes divers. qui me soit plus étranger que la quête d'une forme contraignante. détecter les changements qui affectent les objets. habitudes de pensée. mettre entre parenthèses toutes les explications psychologiques du changement (génie des grands inventeurs. sur toutes les manifestations de la pensée : je n'ai pas fait l'histoire d'un transcendantal syncopé. 1) À l'intérieur d'une formation discursive déterminée. 2) Détecter les changements qui affectent les formations discursives elles-mêmes : . de seuils. naissant. avec obstination. j'ai fait proliférer les systèmes. comme de grandes âmes fantomatiques jouant leur théâtre d'ombres sur l'arrière-scène de l'histoire. Enfin. élément abstrait. dites-vous. je ne dis pas : provoqué. Partout où je l'ai estimé requis. mêmes concepts pour une théorie de l'histoire. balbutiant. * Une pensée. s'éteignant. je les ai composés entre eux. j'ai décrit des faisceaux de relations. un temps. toute la vivacité de la différence : établir. crises de la conscience. grandes formes mentales. les changements par exclusion ou inclusion (l'analyse des langues comme systèmes de signes représentatifs fait tomber en désuétude la recherche de leur parenté. l'esprit unitaire d'une époque. Rien. la forme générale de sa conscience : quelque chose comme une Weltanschauung. On peut distinguer ainsi (je me limite à l'exemple de la Grammaire générale) : les changements par déduction ou implication (la théorie du verbe-copule impliquait la distinction entre une racine substantive et une flexion verbale) . vous le voyez. les changements par passage au complémentaire (du projet de construire une langue universelle et transparente dérive la recherche des secrets cachés dans la plus primitive des langues) . qui «souligne la discontinuité ».déplacement des lignes qui définissent le champ des objets possibles (l'objet médical au début du XIXe siècle cesse d'être pris dans une surface de classification . Ces différents types de changement constituent à eux tous J'ensemble des dérivations caractéristiques d'une formation discursive. cause première et effet universel. en effet. Remplacer. qui est réintroduite en revanche par la quête d'une langue primitive). les changements par permutation des dépendances (on peut fonder la théorie du verbe sur celle du nom ou inversement) . Ce qui implique deux choses : mettre entre parenthèses toutes les vieilles formes de continuité molle par lesquelles on atténue d'ordinaire le fait sauvage du changement (tradition. je suis pluraliste. J'ai étudié tour à tour des ensembles de discours . dont l'importance aujourd'hui -chez les historiens comme chez les linguistes -ne saurait être sous-estimée. générale et monotone du « changement ». Je n'ai pas décrit non plus l'émergence et l'éclipse d'une structure formelle qui régnerait. et faire surgir au contraire.

garantissait dans d'autres domaines la transposition d'un instrument d'analyse . les concepts d'une même formation) . L'histoire des « idées» ou des « sciences» ne doit plus être le relevé des innovations. dans les premières années du XIXe siècle.déplacements fonctionnels : la théorie de la continuité des êtres qui. les bouleverse. . Toutes ces transformations d'un type supérieur aux deux autres caractérisent les changements propres à l'épistémè elle-même. le nombre. celui dont l'oeuvre porte tel ensemble de modifications. Tous ces changements d'un type supérieur aux précédents définissent les transformations qui affectent les espaces discursifs eux-mêmes : des mutations. le discours des naturalistes n'a pas pour rôle de pénétrer dans les choses. c'est de ne pas mêler une telle analyse avec un diagnostic psychologique. ceux qui affectent simultanément plusieurs formations discursives : .nouvelle forme de localisation et de circulation du discours dans la société (le discours clinique ne se formule pas dans les mêmes lieux. Canguilhem .interversion dans le diagramme hiérarchique (l'analyse du langage a eu. troisième type de changements. Une chose (légitime) est de se demander s'il était génial ou quelles avaient été les expériences de sa prime enfance. la grandeur et la disposition des éléments pourront être traduits de manière univoque) . déjà plus qu'à moitié morts. comme théorie générale des signes. et notant selon un code . 3) Enfin. Mais l'important pour moi. Mais autre chose est de décrire le champ de possibilités. Des redistributions. mais de tendre une surface de transcription où la forme. il ne s'accumule pas. il cesse d'être écoutant. 4 . maintenant.altération dans la nature de la rection (la grammaire classique. il ne se diffuse pas. il n'a pas les mêmes procédés d'enregistrement. Vous voyez pourquoi je préférerais qu'on dise que j'ai souligné non pas la discontinuité. c'est un espace de positions et de fonctionnements différenciés pour les sujets. les renouvelle . Le discours n'est pas le lieu d'irruption de la subjectivité pure . c'est de définir entre toutes ces transformations le jeu des dépendances : .ils y ont leur place (et leurs possibilités de déplacements). d'y saisir le langage qu'elles enveloppent secrètement.dépendances intradiscursives (entre les objets. interprétant. il ne se conserve ni se conteste de la même façon que le discours médical du XVIIIe siècle). les opérations. c'est de donner pour contenu au concept monotone et vide de « changement» un jeu de modifications spécifiées. de l'autre. 1) L'important. la biologie assure l'importation «métamorphorique » d'un certain nombre de concepts : organismes -organisation . . n'est pas de constituer une typologie exhaustive de ces transformations. mais que les sujets discourants font partie du champ discursif . au profit de la biologie) . au XIXe siècle. Voilà un petit lot (une quinzaine. . est prise en charge au XIXe siècle par le discours scientifique. peut-être) de modifications diverses qu'on peut assigner à propos des discours.. pendant l'époque classique. un rôle recteur qu'elle a perdu. mais les discontinuités (c'est-à-dire les différentes transformations qu'il est possible de décrire à propos de deux états de discours). 3) Ce qui m'importe. 4) Ce qui m'importe surtout. 3 En quoi je suis les exemples de méthode donnés à plusieurs reprises par M. et de le produire au jour . et puis. c'est de montrer qu'il n'y a pas d'un côté des discours inertes. vie -vie des mots ou des langues) .nouvelle position et nouveau rôle du sujet parlant dans le discours (le sujet dans le discours des naturalistes du XVIIIe siècle devient exclusivement sujet regardant selon une grille. fonction -fonction sociale . les types de transformation qui caractérisent sa pratique discursive. déchiffrant) . leur fonction (et leurs possibilités de mutation fonctionnelle). .nouveau fonctionnement du langage par rapport aux objets (à partir de Tournefort. la forme d'opérations. mais l'analyse descriptive des différentes transformations effectuées 3 2) Ce qui m'importe. un sujet tout-puissant qui les manipule. au XVIIIe siècle relevait du discours philosophique.

les limites et les formes de la dicibilité : de quoi est-il possible de parler ? Qu'est-ce qui a été constitué comme domaine de discours ? Quel type de discursivité a été affecté à tel et tel domaine (de quoi a-t-on fait le récit . ses règles. À cette question. et à quelles fins ? 5 . sans invoquer cette intention de dire qui est toujours en excès de richesse par rapport à ce qui se dit . Mais une archéologie : c'est-à-dire. ses conditions. À vrai dire. etc. la grammaire et la théorie de la représentation) . L'histoire. . mais sans doute infidèle ? Que cherchez-vous. mais des événements : la loi d'existence des énoncés. vous ne décrivez pas le champ sémantique qu'ils parcourent . Vous le voyez : absolument pas question de substituer une catégorie. à celle non moins abstraite et générale du « continu ». sinon à retrouver derrière eux l'intention des hommes qui les ont formulés. les significations que volontairement. La différence. vous ne les étudiez pas selon leur structure grammaticale . sans rapporter les faits de discours à la volonté -peut-être involontaire -de leurs auteurs . dans Histoire de la folie et Naissance de la clinique. Vous avez raison : ce que j'analyse dans le discours. * Un dernier point sur lequel j'espère pouvoir être plus bref. discursifs ou non. ou à leur insu. non des codes. J'entends l'ensemble des règles qui.dépendances interdiscursives (entre les formations discursives différentes : telles les corrélations que j'ai étudiées dans Les Mots et les Choses entre l'histoire naturelle. obscure ou explicite. comme son nom l'indique d'une manière trop évidente. ce qui les a rendus possibles . cet imperceptible supplément au système linguistique et qui est quelque chose comme l'ouverture de la liberté ou l'histoire de l'esprit ?» Là gît peut-être le point essentiel. c'est l'analyse descriptive et la théorie de ces transformations. la distraction ou la fête. Par ce mot. différentes les unes des autres (avec. des sujets parlants . Tout ce jeu de dépendances.eux et aucun autre à leur place . chacune.) ? . la pédagogie et l'enseignement. définissent : . c'est celle. me direz-vous ? « Les textes que vous prenez pour matériau. ou conservés de cette époque à travers les avatars de l'effacement. sans essayer de capter la légèreté inouïe d'une parole qui n'aurait pas de texte. mais qu'elle est un jeu de transformations spécifiées. et.dépendances extradiscursives (entre des transformations discursives et autres qui se sont produites ailleurs que dans le discours : telles les corrélations étudiées. de quoi a-t-on voulu faire une science descriptive . à une époque donnée et pour une société déterminée. Je m'efforce au contraire de montrer que la discontinuité n'est pas entre les événements un vide monotone et impensable. En quoi ce que je fais n'est ni une formalisation ni une exégèse. faire apparaître le faisceau polymorphe des corrélations.les limites et les formes de la conservation : quels sont les énoncés destinés à passer sans trace ? Lesquels sont destinés au contraire à entrer dans la mémoire des hommes (par la récitation rituelle. entre le discours médical et tout un jeu de changements économiques.. je n'entends pas la masse des textes qui ont pu être recueillis à une époque donnée. ils y ont déposées. j'essaie de répondre sans me référer à la conscience. la description de l'archive. sinon à découvrir la pensée qui les anime et à reconstituer les représentations dont ils ont donné une version durable peut-être. en levant le privilège indéfiniment reconduit de la cause. qu'il faudrait se hâter de remplir (deux solutions parfaitement symétriques) par la plénitude morne de la cause ou par l'agile ludion de l'esprit . à quoi a-t-on accordé une formulation littéraire. son niveau) et liées entre elles selon les schémas de dépendance. la publicité) ? Lesquels sont notés pour pouvoir être réutilisés. ni d'une façon générale les règles formelles de sa construction : car je ne me soucie pas de savoir ce qui le rend légitime. Vous employez l'expression « histoire de l'esprit». politiques. les conditions de leur émergence singulière . ce n'est pas le système de sa langue. l'économie. cependant. le « discontinu ». je voudrais le substituer à la simplicité uniforme des assignations de causalité . La question que je pose. ce n'est pas la langue qui est votre objet. Alors ? que cherchez-vous. j'entendais plutôt faire une histoire du discours. ou lui donne son intelligibilité et lui permet de servir dans la communication. leur corrélation avec d'autres événements antérieurs ou simultanés. sociaux).

quelles classes ont accès à tel type de discours ? Comment est institutionnalisé le rapport du discours à celui qui le tient. . quelles transformations leur fait-on subir (commentaire. des sciences. silencieusement. collectivités linguistiques. Vous m'interrogez sur les rapports entre ce que je dis et une certaine pratique politique. je crois qui puisse être légitimement posée. quels sont ceux qu'on retient. quel système d'appréciation leur applique-t-on. exégèse. quels groupes. 5 Est-il nécessaire de préciser encore que je ne suis pas ce qu'on appelle « structuraliste» ? 6 . Et tout cela pour peu de chose : proposer trois légers changements à votre définition. Il décrit. mais au champ pratique dans lequel il se déploie. Je n'interroge pas les discours sur ce que. non sur les contenus qu'ils peuvent recéler. ce que j'ai voulu faire. Mais l'accord préalable était nécessaire. entre classes. N'imaginez pas que je veuille truquer la partie . non pas. mais ses conditions d'existence5 . ses lois de construction. et vous demander votre accord pour que nous parlions de mon travail comme d'une tentative pour introduire « la diversité des systèmes et le jeu des discontinuités dans l'histoire des discours». du savoir. bien piétinant. non pas comme un thème pour un commentaire qui le ranimerait. qu'on essaie de reconstituer ? Et qu'en fait-on. mais sur le fait et les conditions de leur apparition manifeste . Il s'agit d'une analyse des discours dans la dimension de leur extériorité. intrinsèquement. * Pardonnez-moi : j'ai été bien long. Vous me posez une question autrement sérieuse. mais comme un monument4 à décrire dans sa disposition propre . ils veulent dire. c'est vers lui qu'elles se dirigent. qu'on importe. non sur le sens qui se maintient en eux comme une origine perpétuelle. ni non plus si mes textes le sont (en euxmêmes. ou définitivement invalidés ? Quels sont ceux qui ont été abandonnés comme négligeables et ceux qui ont été exclus comme étrangers ? Quels types de rapports sont établis entre le système des énoncés présents et le corpus des énoncés passés ? . ou que je cherche à éviter le point de votre question en discutant ses termes à l'infini. L'une concerne les opérations critiques que mon discours effectue dans le domaine qui est le sien (l'histoire des idées. mais sur le champ où ils coexistent. mieux que je l'ai fait moi-même. quel rôle leur donne-t-on à jouer ? . la seule.Lesquels sont mis en circulation et dans quels groupes ? Quels sont ceux qui sont réprimés et censurés ? . Me voici au pied du mur.. mais sur les transformations qu'ils ont effectuées . selon la succession de ses formes ou selon l'épaisseur de ses significations sédimentées.traiter le discours passé.chercher dans le discours. De là trois conséquences : .les limites et les formes de la réactivation : parmi les discours des époques antérieures ou des cultures étrangères. Il me semble qu'à cette question on peut donner deux réponses. Canguilhem. Il me faut répondre. la lutte pour la prise en charge des discours ? C'est sur ce fond que se détachent les analyses que j'ai commencées . à la question de savoir si je suis réactionnaire . nations. à celui qui le reçoit ? Comment se signale et se définit le rapport du discours à son auteur ? Comment se déroule. comme les méthodes structurales.les limites et les formes de la mémoire telle qu' elle apparaît dans les différentes formations discursives : quels sont les énoncés que chacune reconnaît pour valables ou discutables. analyse).. culturelles ou ethniques. . non pas à la pensée.) : ce qu'il met hors circuit était-il indispensable à une politique progressiste ? L'autre concerne le champ d'analyse et le domaine d'objets que mon discours essaie de faire apparaître : comment peuvent-ils s'articuler sur l'exercice effectif d'une politique progressiste ? 4 J'emprunte ce mot à M. de la pensée. Je n'écris donc pas une histoire de l'esprit.les limites et les formes de l'appropriation : quels individus. Non pas. à l'esprit ou au sujet qui ont pu lui donner naissance. à travers un certain nombre de signes bien codés). qu'on valorise. demeurent et s'effacent. certes.référer le discours.

je voudrais substituer l'analyse du champ des différences simultanées (qui définissent à une époque donnée la dispersion possible du savoir) et des différences successives (qui définissent l'ensemble des transformations. où les sensibilités se métamorphosent. sous sa forme traditionnelle. ou. la biologique. de l'ancien et du nouveau. et assigner des conditions de naissance et de disparition.les barrages. qui sépare l'inerte et le vivant . . simple lieu d'expression pour les pensées. dans ce que les hommes ne disent pas. je voudrais opposer le repérage des rôles et des opérations exercées par les différents sujets « discourants » . . du fermé et de l'ouvert. la dynamique. tombent en désuétude. et -pourquoi pas. et qui déposerait dans le discours la trace ineffaçable de sa liberté . À toutes ces dichotomies. de lever les occultations. pour moi. revivifiées. 3) Lever la dénégation qui a porté sur le discours dans son existence propre (et c'est là. En particulier : . établir ces limites. l'inertie des connaissances acquises ou les vieux frayages de la pensée . 2) Effacer les oppositions peu réfléchies. 7 .remettre en question le thème d'un sujet souverain qui viendrait de l'extérieur animer l'inertie des codes linguistiques. un monde de textes endormis nous attendrait dans les pages blanches de notre histoire. À ce thème. leurs conditions d'existence : le socle historique du discours n'est pas un discours plus profond -à la fois identique et différent . dans le domaine de la pensée. que le discours. un thème) . En voici quelques-unes. En un mot. leur niveau). pour un temps indéfini. là où l'histoire de la pensée. les découpes à modèle sémantique (une idée. les découpes à modèle linguistique ou rhétorique (un genre. l'opposition entre les formes moyennes du savoir (qui en représenteraient la médiocrité quotidienne) et ses formes déviantes (qui manifesteraient la singularité ou la solitude propres au génie) . À ces thèmes. le rôle de l'histoire est de réveiller les oublis. leurs règles de formation. . c'est entreprendre -tâche difficile. À ce thème.admettre que toutes les opérations sont faites avant le discours et en dehors de lui (dans l'idéalité de la pensée ou dans le sérieux des pratiques muettes) . et l'idée que. on pourrait encore écouter le murmure profondément enfoui d'une signification . les thèmes inconscients) . Et je voudrais l'affranchir ainsi de la triple métaphore qui l'encombre depuis plus d'un siècle (l'évolutionniste. je voudrais opposer l'analyse de systèmes discursifs historiquement définis. d'effacer ou de barrer à nouveau . un style). par conséquent. leur dépendance.remettre en question le thème de l'origine indéfiniment reculée. les choses muettes et le silence lui-même seraient peuplés de paroles : et là où aucun mot ne se fait plus entendre. se donnait un espace indéfini. les connaissances. les imaginations.ne jamais traiter le discours qu'à titre d'élément indifférent. Là où on racontait l'histoire de la tradition et de l'invention.ne reconnaître dans le discours que les découpes à modèle psychologique et individualisant (l'oeuvre d'un auteur. leur hiérarchie. qui oppose le mouvement et l'immobilité). et sans consistance ni loi autochtone (pure surface de traduction pour les choses muettes . la plus importante des opérations critiques que j'ai entreprises). l'opposition entre les périodes de stabilité ou de convergence universelle et les moments d'ébullition où les consciences entrent en crise. remettre en question le thème d'une subjectivité qui constituerait les significations puis les transcrirait dans le discours. auxquels on peut fixer des seuils. du sujet et de la signification implicite. qui lui impose le partage entre le régressif et l'adaptatif .remettre en question le grand postulat interprétatif selon lequel le règne du discours n'aurait pas de frontières assignables . n'est que ce léger surcroît qui ajoute une frange presque impalpable aux choses et à l'esprit : un excédent qui va sans dire. plus précisément. . je les résumerai ainsi : 1) Établir des limites. Cette dénégation comporte plusieurs aspects : . ils continueraient à parler . de raconter l'histoire des idées comme l'ensemble des formes spécifiées et descriptives de la non-identité. remettre en question ces trois thèmes de l'origine. bouleversées.Les opérations critiques que j'ai entreprises. d'extrêmes résistances le prouvent bien -de libérer le champ discursif de la structure historico-transcendantale que la philosophie du XIXe siècle lui a imposée. en effet ? -son oeuvre de jeunesse ou de maturité). du statique et du dynamique. où toutes les notions sont révisées. du mort et du vivant. j'entreprends de raconter l'histoire de la perpétuelle différence . je voudrais opposer que les discours sont des domaines pratiques limités qui ont leurs frontières. par ordre d'importance croissante : l'opposition entre la vivacité des innovations et la pesanteur de la tradition.

de l'origine. le jeu de leurs relations. ou l'histoire des formes mentales. se transforme. c'est. Le discours apparaîtrait ainsi dans un rapport descriptible avec l'ensemble des autres pratiques. Cette incertitude se manifeste de plusieurs manières : . des concepts ou de la conscience. où commence celle des opinions et des croyances ? Comment se partagent l'histoire des concepts et l'histoire des notions ou des thèmes ? Où passe la limite entre l'histoire de la connaissance et celle de l'imagination ? .difficulté à définir la nature de l'objet : fait-on l'histoire de ce qui a été connu. bref. Il définit ainsi un certain nombre d'opérations qui ne sont pas de l'ordre de la construction linguistique ou de la déduction formelle. la souveraineté d'un sujet pur. Le discours. ce n'est pas ce qu'on a « voulu» dire (cette obscure et lourde charge d'intentions qui pèserait. ce qui permet d'en faire une analyse historique -. histoire de la pensée. sociale. parole-écriture. à un moment déterminé. la forme de leurs dépendances. Alors permettez-moi de vous prendre à témoin de la question que je pose à tels qui pourraient s'alarmer : « Est-ce qu'une politique progressiste est liée (dans sa réflexion théorique) aux thèmes de la signification. mots-choses). disparaît (selon des règles également définissables) . histoire-vérité. ou l'histoire de leur interférence ? Fait-on l'histoire des traits caractéristiques qui appartiennent en commun aux hommes d'une époque ou d'une culture ? Décrit-on un esprit collectif ? Analyse-t-on l 'histoire (téléologique ou génétique) de la raison ? . ni à offrir à la solidité des choses la surface d'apparition qui va les redoubler. mais de déployer plutôt le champ d'une histoire générale où on pourrait décrire la singularité des pratiques. Pas question de composer une histoire globale qui regrouperait tous ses éléments autour d'un principe ou d'une forme unique -. la loi de cette différence. qu'à côté de tout ce qu'une société peut produire (« à côté» : c'est-à-dire dans un rapport assignable à tout cela). et la profonde téléologie d'une destination originaire ? Une politique progressiste 8 . je voudrais substituer l'analyse du discours lui-même dans ses conditions de formation. que ce quelque chose existe.puisqu'il ne fait pas autre chose que de dire ce qui est dit. à toute la thématique qui garantit à l'histoire la présence inépuisable du Logos. il y avait le refus de reconnaître que dans le discours quelque chose est formé (selon des règles bien définissables) . histoire des connaissances. acquis. Et c'est dans l'espace de cette histoire générale que pourrait se circonscrire comme discipline l'analyse historique des pratiques discursives. du sujet constituant. je voudrais opposer que le discours n'est pas rien ou presque. oublié. dernière tâche critique (qui résume et enveloppe toutes les autres) : affranchir de leur statut incertain cet ensemble de disciplines qu'on appelle histoire des idées. histoire des sciences. subsiste.difficulté à assigner le rapport entre ces faits de pensée ou de connaissance et les autres domaines de l'analyse historique : faut-il les traiter comme signes d'autre chose (d'un rapport social. dans la série de ses modifications et dans le jeu de ses dépendances et de ses corrélations. Au fond de cette dénégation qui a pesé sur le discours (au profit de l'opposition penséelangage. mais qui laissent leurs marques repérables. Au lieu d'avoir affaire à une histoire économique. d'une situation politique. bref. enveloppant une histoire de la pensée (qui en serait l'expression et comme le doublet). dans l'ombre. Il apparaît comme un ensemble de pratiques réglées qui ne consistent pas simplement à donner un corps visible et extérieur à l'intériorité agile de la pensée. politique. il est constitué par la différence entre ce qu'on pourrait dire correctement à une époque (selon les règles de la grammaire et celles de la logique) et ce qui est dit effectivement. il y a formation et transformation de « choses dites ». d'une détermination économique) ? ou comme leur résultat ? ou comme leur réfraction à travers une conscience ? ou comme l'expression symbolique de leur forme d'ensemble ? À tant d'incertitudes.difficultés à délimiter les domaines : où finit l'histoire des sciences. ce n'est pas ce qui est resté muet (ces choses imposantes qui ne parlent pas. au lieu d'avoir affaire à une histoire des idées qui serait référée (soit par un jeu de signes et d'expressions. À cette dénégation. soit par des relations de causalité) à des conditions extrinsèques. Il déploie un domaine « neutre» où la parole et l'écriture peuvent faire varier le système de leur opposition et la différence de leur fonctionnement. Voilà quelles sont à peu près les opérations critiques que j'ai entreprises. Le champ discursif. d'un poids bien plus grand que les choses dites) . leur profil noir sur la surface légère de ce qui est dit). 4) Enfin. Et ce qu'il est -ce qui définit sa consistance propre. C'est l'histoire de ces «choses dites» que j'ai entreprise. on aurait affaire à une histoire des pratiques discursives dans les rapports spécifiques qui les articulent sur les autres pratiques.

elles n'ont pu se produire. Mais enfin. évolutionnistes par lesquelles on masque le problème difficile du changement historique -. de transférer à l'État les charges de l'assistance) . et qu'on ne saurait le renvoyer à quelque instauration plus qu'originaire . la pratique libérale et concurrentielle pour les riches) . un bruit d'ailes qu'on a peine à entendre dans le sérieux de l'histoire et le silence de la pensée ? Enfin doit-on penser qu'une politique progressiste soit liée à la dévalorisation des pratiques discursives. ils en ont aperçu les implications économiques (désir chez les employeurs de disposer d'une main-d'oeuvre saine . altérée : ils en ont reconnu les conséquences politiques (malaise. de leurs relations. Dans tout cela. et avec les effets qu'on a pu constater. Première hypothèse : c'est la conscience des hommes qui s'est modifiée (sous l'effet des changements économiques. désir. non pas la structure épistémologique la plus forte (mathématiques ou physique). et. ce qui a permis les autopsies . » À quoi je répondrai à peu près : « Il existe actuellement un problème qui n'est pas sans importance pour la pratique politique : celui du statut.. des conditions d'exercice. d'autre part. économie. au contraire. importance plus grande accordée au corps vivant comme instrument de travail . comment ce travail de termite sur la naissance de la philologie.et assez clairement les périlleuses facilités que s'accorderait la politique dont vous parlez. Voilà ce dont j'ai entrepris l'analyse historique -en choisissant les discours qui ont. ou presque. * Vous êtes en droit de me dire : « Cela est bel et bien : les opérations critiques que vous faites ne sont pas aussi condamnables qu'elles pourraient le paraître au premier regard. mais avec deux champs d'application distincts : l'hôpital pour les classes pauvres . si elle jouait d'une constante métaphorisation du temps par les images de la vie ou les modèles du mouvement. politiques) . mécontentement. de la connaissance. du fonctionnement. et leur perception de la maladie s'est trouvée. si elle renonçait à la tâche difficile d'une analyse générale des pratiques. de la raison. des valeurs symboliques et de toutes ces significations secrètes investies dans les pensées et dans les choses.ou avec sa mise en question ? Et une telle politique at-elle partie liée avec toutes les métaphores dynamiques. ou. Le problème est de donner à ce rapport encore confus un contenu analytique. biologiques. elles ne rendent pas compte de la formation d'un discours scientifique . des idées ou des opinions ?» Il me semble que j'aperçois en revanche . et s'inscrire parmi les problèmes qui sont aujourd'hui les siens ? Il y avait un temps où les philosophes ne se vouaient pas avec un si grand zèle à la poussière de l'archive.. des rapports expressifs. ils y ont transcrit leur nouvelle conception du monde (désacralisation du cadavre. 9 . révoltes dans les populations dont la santé est déficiente) . de la conscience. de l'institutionnalisation des discours scientifiques. et surtout parce qu'il est facile de saisir «intuitivement» le rapport entre cette mutation scientifique et un certain nombre d'événements politiques précis : ceux qu'on groupe -même à l'échelle européenne -sous le titre de la Révolution française. parce qu'il serait d'une grande légèreté d'y dénoncer une « pseudo-science » . sociaux. » Soit un exemple simple : la formation du discours clinique qui a caractérisé la médecine depuis le début du XIXe siècle jusqu'à nos jours. par le fait même. pour se réfugier dans une histoire globale des totalités. de leurs transformations. que dans la mesure où le discours médical avait reçu un nouveau statut.a-t-elle partie liée avec une pareille forme d'analyse . bien des choses ne sont pas fausses. ils y ont transposé leur conception de la société (une seule médecine à valeur universelle. Je l'ai choisi parce qu'il s'agit d'un fait historiquement très déterminé. d'une part. si elle se donnait la garantie d'un fondement originaire ou d'une téléologie transcendantale. chez la bourgeoisie au pouvoir. un chuchotement extérieur. mais le champ de positivité le plus dense et le plus complexe (médecine. mais. sciences humaines). afin que triomphe en son idéalité incertaine une histoire de l'esprit. souci de la santé remplaçant la préoccupation du salut). de l'économie ou de l'anatomie pathologique peut-il concerner la politique. avec leur destruction méticuleuse ? Et encore : y a-t-il quelque parenté nécessaire entre une politique progressiste et le refus de reconnaître dans le discours autre chose qu'une mince transparence qui scintille un instant à la limite des choses et des pensées. puis disparaît aussitôt ? Peut-on croire que cette politique ait intérêt à ressasser une fois de plus le thème -dont j'aurais cru que l'existence et la pratique du discours révolutionnaire en Europe depuis plus de deux cents ans auraient pu nous affranchir -que les mots ne sont que du vent.

que ce soit une évolution pathologique totale chez un individu dont on établit les antécédents et dont on observe quotidiennement les troubles ou leur rémission. nouvelle découpe de l'objet médical par l'application d'une autre échelle d'observation. ce qui est transformé par la pratique politique. à sa décision de ne plus accepter comme nature ce qui s'imposerait à elle comme limite et comme mal ? De telles analyses ne me paraissent pas. sous des stratifications encore féodales. la forme de leur connaissance et le contenu de leur savoir . les «espèces morbides» en « foyers lésionnels »). des entrées et des sorties d'hôpital. dans des concepts. statutairement. doit les rétribuer par la leçon médicale qu'il donne : il paie le droit d'être secouru par l'obligation d'être regardé et cela jusqu'à la mort incluse) . puisque le malade. elle a permis la substitution d'un quadrillage anatomique serré. c'est trop évident. de ne plus maîtriser le monde par le seul savoir théorique. sa thérapeutique ne correspondent-ils pas au projet. dans la classe sociale dominante. Et cela par un certain nombre d'opérations décrites ailleurs. nouveau statut de l'assistance qui crée un espace hospitalier d'observation et d'intervention médicales (espace qui est organisé d'ailleurs selon un principe économique. elle a transformé le mode d'existence du discours médical. mais le système qui offre au discours médical un objet possible (que ce soit une population surveillée et répertoriée. en fin de compte. de leurs causes. par transposition. au milieu des autres discours et d'une façon générale des autres pratiques. me semble-t-il. de cumul. étayé en profondeur. ce ne sont pas les concepts. S'il y a bien en effet un lien entre la pratique politique et le discours médical. ce qui a été transformé par la pratique politique. d'insertion et de fonctionnement . le mode d'existence et de fonctionnement du discours médical pour que se produisent de telles transpositions ou de telles correspondances ? C'est pourquoi je déplacerais le point d'attaque par rapport aux analyses traditionnelles. bénéficiaire des soins. puis. ni ne « s'expriment» dans les concepts. ce n'est pas non plus parce que cette pratique s'est réfléchie d'abord. par la suite. La hâte avec laquelle on rapporte d'ordinaire les contenus d'un discours scientifique à une pratique politique masque. mais leur système de formation (la substitution du concept de «tissu» à celui de « solide» n'est évidemment pas le résultat d'un changement politique . qui se superpose à la première sans l'effacer (la maladie observée statistiquement au niveau d'une population) . de cohésion fonctionnelle. leur manière de percevoir les choses ou de concevoir le monde.Seconde hypothèse : les notions fondamentales de la médecine clinique dériveraient. nouveau fonctionnement du discours médical dans le système de contrôle administratif et politique de la population (la société. des rapports sociaux du type fonctionnel et économique. c'est le système de formation des concepts : à la notation intermittente des effets de la maladie et à l'assignation hypothétique d'une cause fonctionnelle. la conscience des hommes. est considérée et « traitée». Ou encore : le refus de voir dans les maladies une grande famille d'espèces quasi botaniques et l'effort pour trouver au pathologique son point d'insertion. mais par un ensemble de connaissances applicables. elles non plus. l'abandon du principe classificatoire au profit d'une analyse de la totalité corporelle correspondaient à une pratique politique qui découvrait. de leur champ de dispersion et de leurs voies éventuelles de diffusion). mais ce que la pratique politique a modifié. parce que cette pratique a changé. le niveau où l'articulation peut être décrite en termes précis. son mécanisme de développement. pertinentes. d'une façon plus ou moins claire et systématique. nouveau mode d'enregistrement. 10 . mais ses conditions d'émergence. Les idées de solidarité organique. des décès. ni ne « se traduisent ». d'une pratique politique ou du moins des formes théoriques dans lesquelles elle se réfléchit. rapport du personnel médical aux malades dans le champ hospitalier) . quasi continu. parce qu'elles éludent le problème essentiel : quel devrait être. que je résume ici : nouveaux critères pour désigner ceux qui reçoivent. constitution des archives . de conservation. importés en médecine . en fin de compte. d'abord. de diffusion et d'enseignement du discours médical (qui ne doit plus manifester l'expérience du médecin. des notions ou des thèmes qui ont été. et le repérage local des anomalies. le droit de tenir un discours médical . mais le système de leur formation (enregistrement administratif des maladies. à mon sens. c'est d'une manière beaucoup plus directe : la pratique politique a transformé non le sens ni la forme du discours. selon les catégories de la santé et du pathologique). mais constituer d'abord un document sur la maladie) . en tant que telle. ce n'est pas. ce ne sont pas les «objets»médicaux (la pratique politique ne transforme pas. Ce qui est transformé par la pratique politique. que ce soit un espace anatomique autopsié) . ce ne sont pas les méthodes d'analyse. de communication tissulaire. sa cause et. Or -et c'est ici que l'analyse prend sa complexité -ces transformations dans les conditions d'existence et de fonctionnement du discours ne « se réflètent ». les méthodes ou les énoncés de la médecine : elles en modifient les règles de formation.

par conséquent. peuvent être objets d'une pratique politique. et singulièrement les discours scientifiques. de concepts biologiques comme ceux d'organisme. comme s'il n'avait pas de consistance propre. de vous faire le témoin de la question que je pose : est-ce qu'elle n'est pas bien connue. dans ce qu'elles ont à la fois de spécifique et de dépendant. Ce n'est pas au nom d'une pratique politique qu'on peut juger de la scientificité d'une science (à moins que celle-ci ne prétende d'une manière ou d'une autre être une théorie de la politique). ou pratiquer la valorisation symbolique des notions (en discernant dans une science les concepts qui 11 . transfert et métaphorisation des concepts) trouvent leur condition historique de possibilité dans ces modifications premières : par exemple. en le faisant apparaître comme un ensemble des pratiques réglées s'articulant d'une façon analysable sur d'autres pratiques. que j'ai décrite dans Les Mots et les Choses) . la médecine. la validité et l'efficacité d'un discours scientifique. j'essaie de définir en quoi. Ces transformations ne sont pas arbitraires. elle transforme les conditions d'existence et les systèmes de fonctionnement du discours. puisqu'elles n'ont plus à passer par la conscience des sujets parlants. en faire le matériau brut d'une inquisition psychologique (en jugeant l'un par l'autre ce qui est dit et celui qui le dit). des séries successives. de ses conditions. .comment décrire entre un discours scientifique et une pratique politique un ensemble de relations dont il est possible de suivre le détail et de saisir la subordination. Elle n'a pas non plus un rôle de critique universelle. encore une fois. elle ne fait pas naître. l'importation. . en termes d'idéalité pure ou de traits psychologiques. leur fonctionnement et leurs transformations -peut concerner la pratique politique. des fonctionnements. d'une analyse des solidarités. quand on lui parle d'une pratique. si long.comment les relations entre une pratique politique et un champ discursif peuvent s'articuler à leur tour sur des relations d'un autre ordre. Cet exemple. je ne m'amuse pas simplement à rendre le jeu plus compliqué pour certaines âmes un peu vives . Permettez-moi. ni par l'efficace de la pensée. dans quelle mesure. les conditions d'existence et les règles de formation des discours scientifiques ne condamne pas toute politique à un choix périlleux : ou bien poser. communication des modèles. on peut comprendre : . Elle n'a pas un rôle thaumaturgique de création . dans l'analyse de la société. pour une chose seulement mais à laquelle je tiens : vous montrer en quoi ce que j'essaie de faire apparaître par mon analyse . ou à n'y déchiffrer que la destination historico-transcendantale de l'Occident ? Et. d'évolution. beaucoup plus chargé idéologiquement que les comparaisons « naturalistes» des époques précédentes) qu'en raison du statut donné au discours médical par la pratique politique. cependant. si on veut.comment assigner le rôle propre de la pratique politique par rapport à un discours scientifique. de toutes pièces.Il me semble qu'à partir d'une semblable analyse. de ses transformations historiques ? Est-ce qu'elle n'est pas bien connue cette politique qui. . Vous montrer ce que cette pratique peut en faire. puisque les énoncés d'un discours scientifique ne peuvent plus être considérés comme l'expression immédiate d'un rapport social ou d'une situation économique . ou bien intervenir directement dans le champ discursif. Relations très directes. Vous convaincre qu'en esquissant cette théorie du discours scientifique. Mais au nom d'une pratique politique on peut mettre en question le mode d'existence et de fonctionnement d'une science . « technocratique ».comment les phénomènes qu'on a l'habitude de mettre au premier plan (influence. sur un mode qu'on peut bien appeler. n'offre pas des possibilités indéfinies de modifications. de ses règles. Relations indirectes. les systèmes qui régissent leur émergence. même de maladie. ni « libres» : elles s'opèrent dans un domaine qui a sa configuration et qui. au début du XIXe siècle. est à la fois reliée à une pratique politique (sur un mode que j'ai analysé dans la Naissance de la clinique) et à tout un ensemble de modifications « interdiscursives » qui se sont produites simultanément dans plusieurs disciplines (substitutions. Ainsi. plus précisément : est-ce que le refus d'analyser. sans tenir compte du fait qu'il est lui-même une pratique réglée et conditionnée) . des sciences . depuis le fond du XIXe siècle. de fonction. cette politique qui répond en termes de pensée ou de conscience. s'obstine à ne voir dans l'immense domaine de la pratique que l'épiphanie d'une raison triomphante.la positivité des discours. à quel niveau les discours. à une analyse de l'ordre et des caractères taxinomiques. n'a eu au XIXe siècle le rôle qu'on lui connaît (beaucoup plus important. quelles que soient les conditions réelles de son exercice et l'ensemble des pratiques sur lesquelles il s'articule (instaurant ainsi le discours scientifique comme règle universelle de toutes les autres pratiques. leurs conditions d'existence. et dans quel système de dépendance ils peuvent se trouver par rapport à elle. La pratique politique ne réduit pas à néant la consistance du champ discursif dans lequel elle opère.

Voilà le point où ce que j'essaie de faire. voici à peu près ce que je dirais : « Déterminer. mais que je l'établis . les jeux du génie et de la liberté.une politique progressiste ne fait pas de l'homme ou de la conscience ou du sujet en général l'opérateur universel de toutes les transformations : elle définit les plans et les fonctions différentes que les sujets peuvent occuper dans un domaine qui a ses règles de formation .une politique progressiste ne considère pas que les discours sont le résultat de processus muets ou l'expression d'une conscience silencieuse . mais d'un obscur ensemble de règles anonymes. Cette entreprise. et susceptibles de certaines transformations). à recomposer tous ces textes maintenant revenus au silence. ou littérature. . leurs conditions. de cette inquiétude qui cherchait à s'apaiser en elles. . tout cela pour qu'il ne reste rien de cette pauvre main qui les a tracées. depuis deux mois bientôt. à analyser. en leur positivité (c'est-à-dire en tant que pratiques liées à certaines conditions. et singulièrement des discours scientifiques (leurs règles de formation.science. ou le libre jeu des initiatives individuelles . là où d'autres politiques font confiance à l'abstraction uniforme du changement ou à la présence thaumaturgique du génie . qu'il ne fait point de différence entre ma vie et ma mort ? 12 . rejoint la question que vous me posez. avec leurs conditions. soumises à certaines règles. leurs dépendances. là où d'autres politiques ne reconnaissent que des nécessités idéales. ou le temps de l'histoire présent dans la forme de la conscience ? Il faudrait que je suppose que dans mon discours il n'y va pas de ma survie ? Et qu'en parlant je ne conjure pas ma mort. un zèle si grand pour les maintenir au-delà du geste qui les articule. ou discours politiques . étant donné ce que chacun veut mettre. Je devrais dire : c'est là le point où votre question -tant elle est légitime et bien ajustée atteint en son coeur l'entreprise qui est la mienne. Ce qu'il y a de déplaisant à faire apparaître les limites et les nécessités d'une pratique. muette et intime conscience qui s'y exprime.ils forment une pratique qui s'articule sur les autres pratiques . Ce qu'il y a d'insupportable enfin. pense mettre de « soi-même» dans son propre discours. . ou plutôt que j'abolis toute intériorité en ce dehors qui est si indifférent à ma vie. Ce qu'il y a de provoquant à traiter comme un faisceau de transformations cette histoire des discours qui était animée jusqu'ici par les métamorphoses rassurantes de la vie ou la continuité intentionnelle du vécu. si je voulais lui redonner formulation sous l'effet de votre interrogation qui.sont « réactionnaires» et ceux qui sont « progressistes») ? * Je voudrais conclure en vous soumettant quelques hypothèses : . ne serait pas « trace» ? Et son murmure ne serait pas le lieu des immortalités sans substance ? Il faudrait admettre que le temps du discours n'est pas le temps de la conscience porté aux dimensions de l'histoire. mais que .une politique progressiste ne se trouve pas à l'égard du discours scientifique dans une position de « demande perpétuelle» ou de « critique souveraine ». une piété si profonde attachée à les conserver et les inscrire dans la mémoire des hommes. leurs transformations).une politique progressiste est une politique qui définit dans une pratique les possibilités de transformation et le jeu de dépendances entre ces transformations. sans que jamais s'y dessine le visage transfiguré de l'auteur : eh quoi! tant de mots entassés. mais elle doit connaître la manière dont les divers discours scientifiques. ce qu'il y a d'insupportable à découper. tant de marques déposées sur tant de papier et offertes à d'innombrables regards. depuis une dizaine d'années maintenant. pour que se constitue le savoir qui est le nôtre aujourd'hui et d'une façon plus précise le savoir qui s'est donné pour domaine ce curieux objet qu'est l'homme. à combiner. et de cette vie achevée qui n'a plus qu'elles désormais pour survivre ? Le discours.une politique progressiste est une politique qui reconnaît les conditions historiques et les règles spécifiées d'une pratique. » Je sais presque autant qu'un autre ce que peuvent avoir d'« ingrat» -au sens strict du terme -de pareilles recherches. quand il entreprend de parler. ne cesse de me presser -. ou énoncés religieux. des déterminations univoques. depuis le XVIIe siècle. et si neutre. dans une pure transparence. là où on avait l 'habitude de voir se déployer. dans ses dimensions diverses. se trouvent pris dans un système de corrélations avec d'autres pratiques. ce qu'a dû être en Europe. Ce qu'il y a d'un peu grinçant à traiter les discours non pas à partir de la douce. en sa détermination la plus profonde. . le mode d'existence des discours.

de s'entendre dire : le discours n'est pas la vie . si consolante. et qui allez signer ce texte de votre nom -.Tous ceux-là. de ce discours où ils veulent pouvoir dire immédiatement. les fables même qu'on leur racontait dans leur enfance obéissent à des règles qui ne sont pas toutes données à leur conscience . Ils ne peuvent pas supporter -et on les comprend un peu . croient ou imaginent . En chaque phrase que vous prononcez -et très précisément en celle-ci que vous êtes en train d'écrire à l'instant. ce qu'ils disent. la blanche indifférence : «Qu'importe qui parle . il se peut bien que vous ayez tué Dieu sous le poids de tout ce que vous avez dit . quelqu'un a dit : qu'importe qui parle. ils ne souhaitent guère qu'on les dépossède. mais ne pensez pas que vous ferez. du moins leur «sens» par la seule fraîcheur d'une parole qui ne viendrait que d'eux-mêmes. plutôt que d'être privés de cette tendre certitude. peu importe dont la frêle et incertaine existence doit porter leur vie plus loin et plus longtemps. indéfiniment. la mythologie de leurs ancêtres. sinon le monde. Tant de choses.» 13 . leurs pratiques sociales. sans distance. son temps n'est pas le vôtre . ils préféreront nier que le discours soit une pratique complexe et différenciée. en outre et par surcroît. et demeurerait au plus près de la source. un homme qui vivra plus que lui. vous ne vous réconcilierez pas avec la mort . ce petit fragment de discours -parole ou écriture. je comprends bien leur malaise. vous qui vous acharnez à répondre depuis tant de pages à une question par laquelle vous vous êtes senti personnellement concerné. ce qu'ils pensent. Ils ont eu sans doute assez de mal à reconnaître que leur histoire. de tout ce que vous dites. dans leur langage. en lui. en chaque phrase règne la loi sans nom. leur économie. sinon la vie. la langue qu'ils parlent. leur ont déjà échappé : ils ne veulent plus que leur échappe. de pouvoir changer. en outre. obéissant à des règles et à des transformations analysables.