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JOURNAL

LITTÉRAIRE
de
PAUL LÉAUTAUD

P A R I S
M E R C V R E
XXVI,

D E

RVE DE

CONDÉ,

MCMLVI

F R A N C E
XXVI

AVERTISSEMENT
Je tiens à le donner. Je n'ai pas ajouté, ni retranché un mot
aux conversations, entretiens ou propos qu'on m'a rapportés
ou que j'ai entendu tenir devant moi, les uns et les autres non
relatés à distance, mais notés le soir même. Les gens qui m'ont
connu de près m'ont toujours tenu pour un homme qui ne ment
jamais et, de plus, dénué de toute imagination. Cela pour
répondre aux réclamations de tiers intéressés.
Vendredi 24 septembre 1943.

Des pages de ce volume contiennent des lignes de points. Eiies concernent des
passages qui ne peuvent être pubiiés actuellement.

1893
3 Novembre. — Cette nuit, pour la première fois depuis
que Jeanne et moi nous nous sommes quittés, j'ai rêvé de
Fugère, et encore pas au point de vue passionnel. Je le voyais et
l'écoutais chanter, et le distinguais avec une netteté encore
présente maintenant que je suis levé, habillé, et que j'écris cette
note. Ce rêve vient peut-être que j'ai parlé un peu de Fugère, et
beaucoup de Jeanne hier soir avec Laure qui est venue prendre le café chez moi. Jeanne sera ce soir chez sa mère. Avanthier, en me quittant pour monter dans l'omnibus, elle m'a dit :
« Je viendrai vendredi. Vous me verrez... » Je lui ai répondu :
Non, et en ce moment, je ne sais pas très bien si j'irai ou si je
n'irai pàs.

1894
7 Avril. — Écrit dans le Luxembourg. A l'école, je ne
jouais pas. Quand j'arrivais avant l'heure de la classe, je me
promenais seul sur les trottoirs de la cour. J'étais déjà au
suppHce des cris et des poussées de mes camarades.
J'allais à l'école et en revenais seul, autant par sauvagerie
et timidité que peut-être par goût de la sohtude. Mes maîtres
m'ont-ils aimé un peu ?... Je n'étais ni des bons élèves ni des
pires et je me souviens que j'avais énormément de pensums,
qui me faisaient me coucher presque chaque soir à une heure
très avancée, bien après mon père rentré du théâtre.

Vendredi 24 Août. — Je retournais chez Berr' après déjeuner. En passant devant le Café Mahiéu, je vois à la terrasse
Verlaine avec cette femme qui l'accompagne toujours. J'ai
acheté un petit bouquet de violettes à la fleuriste qui se trouve
à côté de la pâtisserie Pons et je le lui ai fait porter par un
commissionnaire, allant me poster sur le terre-plein du bassin
pour voir de loin l'efl'et. Il a porté le bouquet à son nez, pour
en respirer le parfum, en regardant de tous côtés d'où il pouvait lui venir. J'ai repris mon chemin, enchanté de mon geste.
28 Octobre. — JuUen Sorel. Presque un modèle !
1895
Avril. — Je me suis décidé à porter des vers au Mercure.
J'ai fait connaissance du directeur, Alfred Vallette, que je
n'avais vu jusqu'ici qu'aux représentations de
UŒuvre.
Accueil charmant. Je m'étais fait donner un petit mot d'introduction par Lugné-Poe. Il m'a dit : « Il n'y a besoin d'aucune
introduction pour venir ici. » En partant, j'ai dit à Van Bever,
dans son petit bureau qui sert d'entrée : « J'ai apporté des vers.
Ils seront pris. »
Mai. — Mes vers sont acceptés.
Juillet. — Pourquoi faire part de nos opinions ? Demain,
nous en aurons changé.
Gardons-nous d'écrire des lettres afi"ectueuses. L'amitié a
sans cesse des hauts et des bas, — des très hauts et des très bas.
Août. — La franchise est bien bête.
Admirer, aimer, respecter, c'est s'amoindrir.
Tous ces enfants qui jouent et crient dans la rue, s'ils pouvaient mourir...
1. Fabricant de gants, rue Jean-Jacques Rousseau, chez qui j'étais t tribun ».
Parent de Georges Berr, de la Comédie-Française. Un excellent homme. Mon père
lui avait parlé d'une place pour moi, lui disant qu'il me donnerait ce qu'il voudrait, que c'était pour mon argent de poche. Quand il me raconta cela, et que je le
renseignai, lui disant que mon père ne me donnait pas un sou et qu'il me fallait
gagner ma vie, il se confondit presque en excuses de ne pouvoir me payer mieux et
de me voir dans un pareil emploi.

Lorsque, dans une conversation, j'émets des arguments
pour telle ou telle chose, dans tel ou tel sens, il me serait tout
aussi aisé d'émettre des arguments dans le sens opposé. Cela est
du reste souvent un jeu pour moi.
Je fais tout ce que je veux de moi-même.
Décembre. — Arriver à quarante ans avec un millier de vers
dont la beauté me mérite d'être bafoué, voilà ma seule ambition.
Tout ce qui est l'autorité me donne envie d'injurier.
C'est une force que n'admirer rien.
Lire... cela m'est une vraie souffrance.
1896
Janvier. — Pour bien vivre, il faut souvent penser à la
mort, dit, je crois, un proverbe. Je ne sais si j'aurai vécu bien,
mais je ne peux jamais faire la connaissance de quelqu'un
sans penser aussitôt à l'attitude que je devrai prendre quand
je suivrai son enterrement.
Mardi 18 Février. — Quelle journée vide ! et pourquoi estce que je la note ici ? Depuis midi je suis enfermé dans cette
chambre, morne, paresseux, amer, et malgré cet Essai de Sentimentalisme composé à moitié et qui n'est pas trop mal, je n'ai
touché la plume que ce soir pour écrire ces lignes. Je suis navré
quand je songe qu'il me reste peut-être bien des années à vivre
une pareille existence. Je me désespère de plus en plus. Rien
ne me remonte, aucun espoir ne me donne du courage. Et
pourtant, j'aime passionnément les lettres. Je vais me coucher.
Il n'y a encore que la complète nuit du sommeil pour avoir la
paix.
Dimanche 22 Mars. — Vallette me disait tantôt : « Si on
mettait de l'argent sur les écrivains comme on en met sur les
chevaux, j'en mettrais sur Tinan^, »
1. A cette époque, je passais toutes les après-midi des dimanclies, jusqu'à 6 lieures
du soir, avec Alfred Vallette, dans la salle de rédaction du Mercure, prise sur le
petit appartement qu'il occupait 15, rue de l'Échaudé Saint-Germain, où a débuté
la revue.

5 Mai. — Ce soir, Van Bever, que je n'avais pas vu depuis
le premier numéro de L'Aube, à l'occasion de laquelle il m'avait
dit nombre de choses blessantes mais vides, est venu me voir,
joyeux, pour de bonnes choses qui doivent lui arriver prochainement : un emploi à l'Assistance publique, mariage, succès
actuel, paraît-il, de la revue. Me reprochant ma sauvagerie,
mon soin à rester chez moi, il m'a dit : « Toi, tu es l'ami des
mauvais jours. Quand on n'a pas de quoi manger, tu es toujours
là pour faire partager ton dîner. Mais sitôt qu'on a un peu de
bonheur, on ne te voit plus. »
17 Juin. — La littérature... Voilà une... qui m'aura donné
bien de la peine.
Tout ce qu'on dénomme aujourd'hui littérature, combien
c'est léger, superficiel, inutile presque, comparé aux livres de
Taine, de Renan.
Je suis allé une après-midi voir Van Bever à la mairie du
Panthéon, pendant son séjour dans le bureau de l'Assistance
publique. Il me reçut avec ces paroles : « Ah ! mon cher, j'ai
peu de temps. En ce moment, je travaille. J'écris trente pages
par jour. » Et comme je lui exprimais ma surprise : « Ah ! tu
sais, moi, je n'écris pas pour les « intellectuels ». J'écris pour les
concierges. » Après quelques minutes, il s'excusa de ces paroles,
prétendant n'avoir voulu faire qu'un paradoxe. « Un paradoxe,
lui dis-je. Tu m'étonnes. Il n'y avait aucun paradoxe dans ce
que tu m'as dit. »
Très choqué de la façon dont il recevait les malheureux qui
venaient à son guichet, et comme je le lui disais, il a eu un geste
d'indifférence et de mépris : « Tu ne les connais pas ! »
Mardi 23 Septembre. — Après une visite, le matin, aux Puvis
de Chavannes (panneaux pour la Bibliothèque de Boston), et
après avoir déjeuné avec Boulanger, entré, en revenant chez
moi, à la Nationale, pour rechercher dans la collection de VÉcho
de Paris un passage d'un « La Palférine ». Rencontré dans la
salle, avec Henri Albert et La Jeunesse, Tinan, qui me demande
si j'ai bien reçu une lettre de lui. Sur ma réponse négative, il
me dit : « Paul Fort fonde une revue. Il vous a écrit une lettre,
à laquelle j'ai joint un mot, pour vous demander quelque chose.
Nous aurions mieux fait de vous écrire au Mercure. Enfin,

j'espère vous y voir prochainement et nous vous donnerons de
plus amples explications. »
Passé à l'étude' et chargé le petit clerc d'aller rue de Savoie
voir s'il y avait des lettres pour moi, mais ne me voyant pas,
la propriétaire avait tout rendu au facteur.
17 Octobre. — Hier soir, quelques instants après m'être
couché, dans une sorte de demi-sommeil, je me suis entendu
composer et dire à haute voix des vers merveilleux. Ce matin,
impossible d'en retrouver un. C'est la seconde fois que cela
m'arrive.
Un Essai sur mon frère : J'ose espérer que tu m'aimeras
toujours assez pour te défendre de la vocation littéraire. Car,
si tu l'avais, comme je t'aime beaucoup, je souhaiterais que tu
aies du talent, et comme j'écris moi-même, si tu avais du talent,
cela me rendrait bien malheureux.
4 Novembre. — Il n'y a encore que les gens qui écrivent
qui sachent lire.
26 Novembre. — Je souhaite aussi écrire quelques pages qui
puissent encore me plaire quand j'aurai cinquante ans.
19 Décembre. —
Tu ne sauras jamais combien je t''eusse aimé
Toi qui aurais pu naître et qui fus supprimé
Possible enfant noyé. Vers un pays meilleur
Que celui où j'habite, — et ta mère, — le fleuve
T''a emmené sans doute, et la route fut douce
A ton ébauche close, et tu fus ce qui mouille
De facile douceur la peine de l'amour
Et qui fait qu'on y prend malgré soi quelque goût.
Je ne sais où tu es et ce sera toujours
Ainsi. Je ne sais pas non plus ou est ta mère.
Je ne la vis qu'un soir. Elle me fut très chère.
Désintéressée elle l'eût été encore
Plus. Souvenir ! J'entends encor le bruit sonore
Et les préparatifs de ta mort. Tu n'avais
Aucune forme mais je te voyais déjà.
Je te voyais. Je me disais déjà : Voilà
1- J'étais devenu clerc d'avoué, dans l'étude de M® Barberon, 17, quai Voltaire.

Comme je fus, jadis, il y a bien longtemps,
JHmaginais aussi le tout petit enfant
Que tu aurais pu être, tôt, plus tard, et puis...
J'ai pensé : le néant pour lui sera meilleur...
Je suis seul aujourd''hui... Vers un pays meilleur
Le fleuve empli de chants t'a emmené...
1897
Dimanche 3 Janvier. — Été tantôt au Mercure. Vallette
m'apprend la réception de mon deuxième Essai et me dit à
ce sujet quelques paroles, dont celles-ci, au hasard de la mémoire
mais qui sont textuelles : « C'est de beaucoup supérieur à tout
ce que nous recevons... Méfiez-vous d'arriver à trop de sécheresse... On sent encore un peu le travail... Et puis, vous savez,
cela a été reçu à l'unanimité. Il est rare qu'on trouve autant
de conscience, un aussi grand souci d'écrire. On sent chez vous
la volonté de dire telle chose, rien que cette chose, sans plus,
et avec le mot le plus juste... C'est vraiment bien... C'est très
bien... » Tout cela pendant la lecture, par lui, devant moi,
dudit Essai.
Vendredi 15 Janvier. — Bout de l'an Verlaine.
A dix heures, messe à Sainte-Clotilde.
A midi, rendez-vous au cimetière.
Ensuite, déjeuner chez Jouanne, avenue de Clichy. Convives :
Mallarmé, Quillard, Dierx, Rodenbach, Rachilde, Fannyï,
Léon Deschamps, Vallette, Valéry, Fort, Tinan, Dujardin,
Alexandre Natanson, Herold, Vielé-Griffin et Fontainas.
J'ai acheté, chez un antiquaire de la rue Mazarine, pour
pas cher, une chaise de travail assez jolie. Provient de la vente
Camille Doucet.
13 Mars. — Demain, je dois voir Suzanne. Elle me recevra... Où peut-on être mieux ?... Aussi, aujourd'hui, je veux
me reposer : j'éviterai de parler.
1. Fanny Zaessinger, modèle de Léandre, amie de Jean de ïinan et de Henri
Albert.

14 Mars. — Ne conseiller personne, ne rien révéler, indiquer
à personne. Pourquoi hâter et favoriser le développement
d'autrui ?
15 Mars. — Le veuf de la rue Monsieur-le-Prince, rencontré si souvent, les yeux si rougis de son chagrin, — puis
quelques mois après, meilleur air, — un peu plus tard, meilleur
air encore en se promenant le soir boulevard Saint-Michel, —
enfin, un soir, aperçu à la terrasse d'un café en compagnie
d'une jeune femme, l'air tout à fait consolé, et, même, plus
que consolé.
26 Mars. — Il y a toujours une chose qui m'intéressera plus
que les œuvres mêmes des écrivains : c'est la façon dont ils les
écrivirent, ce sont les sentiments, sincères ou imaginés (supérieurs, ces derniers), qui les animaient en écrivant. Quand ils
écrivent, je voudrais pouvoir les voir.
Il y a deux auteurs que je ne connais pas, à qui je n'ai jamais
parlé. Je les ai seulement lus, mais quand je pense à eux, je
me dis : mon cher Jammes, mon cher Gide.
Parce que j'avais trop lu dans les poètes le mot : rêver,
combien d'heures j'ai passées accroupi dans mon fauteuil, et
sur moi-même.
Chez l'épicier, une cliente : « Des pâtes. Donnez-moi des
lettres. Ça amuse les enfants. » — Heureux enfants !
27 Avril. — Que l'amour des femmes est solide ! Une fiUe
me disait ce soir, en me parlant de son « ami » : « Eh ! bien, si
je me fâche avec lui, c'est toi que j'aimerai. »
Pour une préface aux Essais de Sentimentalisme : Peut-être
quelques-uns ont-ils souri de ces pages. J'en souris bien moimême. Quand je les écrivais, je me demandais en même temps
quelle nécessité de les écrire. Et voici qu'elles sont réunies en
volume. Ce qui prouve qu'ici-bas il faut s'efforcer d'être
convaincu, dans un sens ou dans un autre.
2 Mai. — J'ai marqué quelque part mon désir de satisfaire
surtout les esprits fatigués et difficiles. Certes, ce n'était pas
pour obtenir beaucoup de lecteurs. Et pourtant, je sais bien
que nombre de gens vont aimer ces pages rien que pour se dire
des esprits, etc., etc.

10 Mai. — Je fais de moi tout ce que je veux.
24 Mai. — Rencontré Tinan, rue Bonaparte, à 6 heures.
Après poignées de mains : « Je parie que j'ai oublié de vous
donner mon livre. Vous ne l'avez pas reçu ? — Moi : Non. Mais
je ne m'attendais pas à le recevoir. — Si, si. J'aime beaucoup
ce que vous faites. C'est parce que vous n'étiez pas àiî'- la liste
des gens qui font des chroniques... Mais c'est entendu. Je mettrai un exemplaire pour vous au Mercure. »
Jésus
9

Vaillant
Émile Henry
Caserio
Angiolittis
25 Juillet. — Boulanger est vraiment bien. L'autre soir, —
22 juillet, — parlant de quelque chose dont toutes les parties
se tiennent bien, il me disait : une chose ténue, et ce soir, à
dîner, parlant d'un conte signé : Marni, dans le Journal, il
déclarait idiot le quatrain inséré dans ce conte. Or, ce quatrain, c'étaient des vers de VHarmonie du Soir. Boulanger
l'ignorait, mais s'il avait su que ces vers étaient de Baudelaire,
il les aurait sûrement trouvés admirables, alors même qu'ils
eussent été mauvais.
10 Septembre. — M. Paul Léautaud n'a encore écrit que
quelques pages. Quand ce ne serait que pour cela, il faut l'en
remercier.
5 Octobre. — Été au cimetière Montmartre, à la tombe de
Renan et à la tombe de Stendhal.
HÉRODIADE

Hérodiade, concierge.
Salomé, sa fille, trottin.

Antipas, banquier juif, sénile.
loakanan, jeune poète symboliste.
Hérodiade propose sa fille à Antipas. Salomé, à qui elle en
parle, recule toujours l'instant de la livraison. Elle veut d'abord
s'offrir loakanan, qu'elle a entrevu sur le Pont des Arts et qui
ignore le désir qu'elle a de lui. Après tels et tels incidents,
Salomé a touché avec loakanan, puis cède à Antipas, lequel,
pendant sa joie, tire la langue.
15 Octobre. — Quelle difficulté à écrire me prend dès que
je commence. Ce soir encore, à ce point malheureux de cette
difficulté, j'ai tout quitté, et je suis sorti, me désoler au hasard
des rues. J'ai pourtant écrit deux ou trois bonnes pages. Je
possède de plus en plus la connaissance du style. Et j'ai encore
un peu de sentiment. Et j'ai aussi en moi une certaine harmonie
même, parfois, ma chambre est trop étroite pour l'excitation
que me donnent mes idées. Qu'est-ce donc qui me manque ?
Sans doute, je me suis trop amusé avec moi-même, j'ai trop
joué avec mon cerveau, avec ma sensibilité, et je n'ai pas assez
gardé d'illusion. A côté de moi qui travaille, il y a trop souvent
un autre moi qui examine, raisonne, critique, et trouve toujours
tout mauvais. Et puis, pourquoi tant chercher ? Et quel jeu
dangereux que trop chercher !
17 Octobre. — Et puis, il serait temps d'écrire sans s'occuper
des autres livres. Après tant de réflexions, d'essais, je dois
posséder ma manière, ou bien je ne la posséderai jamais. Il
serait temps d'écrire tranquillement, librement, comme si
j'étais seul vivant. Quittons le souci des livres, des maîtres.
C'est de trop penser à eux qui m'a paralysé jusqu'ici. Soyons
nous-même, si c'est possible, si c'est possible...
25 Octobre. — Julien Sorel. Oui, un modèle.
Écrit ce qui suit à Vallette, en lui adressant ma réponse à
l'enquête du Mercure sur l'Alsace-Lorraine : « D'autre part,
voulez-vous remettre à M. de Gourmont, pour un Épilogue,
peut-être, ces mots que je tiens directement d'un ami de la
dame.
« Une dame, que le Père Olivier guide dans le choix de ses
lectures, quand elle lui demanda si elle pouvait lire le Manne-

quin d''Osier d'Anatole France, reçut du dominicain cette
réponse : « Si vous voulez, mais c'est « assommant. »
M. Bertin m'a raconté cela il y a quelques jours.
Mardi 2 Novembre. — L'anecdote du Père Olivier est dans
les Épilogues de Gourmont, dans le Mercure de novembre.
14 Novembre. — Je me rappelle que vers mes dix-huit ans
j'étais un enragé dormeur. Tout était bon à mon sommeil, lit
ou plancher, chaise ou table.
Dimanche 28 Novembre. — Aujourd'hui, au Mercure, je disais
à Vallette que j'ai passé la soirée d'hier samedi chez Van Bever.
Je lui disais que M™® Van Bever lui reprochait de ne pas travailler, etc., et que, à mon avis, la paresse de Van Bever doit
tenir au manque d'organisation de son ménage. Vallette m'a
répondu : « Oui..., oui..., mais, vous, voyons, croyez-vous que
Van Bever fasse jamais quelque chose en littérature ?... Je ne
sais pas s'il vous l'a dit. Il nous a apporté un roman, ici. Eh !
bien, il lui manque vraiment d'avoir réfléchi, et il ne me semble
pas disposé à réfléchir jamais. Et puis, je suis bien fixé : il ne
fera jamais rien. »
1898
18 Mars. — Il y a, dans la voix de M'i® Brandès, des nuances,
des sortes de déchirures délicieuses, qui éveillent en moi une
grande tendresse.
26 Mars. — Il me faut bien dire que je ne ressens rien du
goût, du besoin, peut-être, qui portent certains écrivains à
s'entourer d'un décor : tableaux, gravures, mobilier, bibelots,
etc... Ces gens me font un peu l'effet de marchands dans des
bazars. Par exemple, la photographie de la collection Nos
contemporains chez eux, où on voit Loti dans toute sa turquerie. Il paraît qu'un jour Concourt demanda à Renan :
Pourriez-vous-vous me dire de quelle couleur est le papier de
votre chambre à coucher ? et que Renan lui avoua n'avoir
jamais songé à s'en rendre compte. Je ne suis pas loin de m'en
tenir à ce désintéressement. N'est-ce pas un certain vide de

soi-même, un certain manque de vie intérieure, qui fait qu'on
se plaît au milieu d'un décor, que même on en a besoin ? Pour
moi, jusqu'ici, les choses extérieures, de cette sorte, existent
à peine. Je craindrais même' que des tableaux arrêtent mon
regard, ma réflexion. Mes murs nus sont au contraire comme
s'ils n'existaient pas.
i®"" Mai. — Écrire une étude sur quelques jeunes écrivains
n'ayant que peu publié : un livre, ou sexdement quelques pages
çà et là.
Un avant-propos.
Ch. Maurras
Valéry
Léon Blum
Ch. Morice
Un final.
5 Juin. — Je pleure encore en me récitant Le Balcon.
21 Juin. — Quai Malaquais, vers quatre heures, rencontré
Davray, retour de Londres. Il me dit que Edmund Gosse et
Arthur Symons, à qui il a rendu visite, l'ont questionné un peu
sur moi, à propos de mon troisième Essai, paru dans le Mercure
de ce mois, et qui me déplaît si fort. N'y a-t-il pas là simplement une camaraderie ?
P. V. Il a une tournure d'esprit si charmante qu'il entend
avec plaisir les inepties que des femmes lui disent, et auxquelles
il donne un sens très profond. Par exemple, la petite juive du
Vachette, devant qui il parlait littérature, et qui lui a dit :
« Enfin, à quoi ça sert tout ce que vous faites là ? »
Écrire de petites méditations avec les grandes notes non
utilisées dans les Essais :
La critique est la conscience de Vart. — Ernest Hello.
Vimagination est Vœil de Vâme. — Joubert.
In utrumque paratus : Être prêt à tout.
Miserere super turbas : J'ai pitié des masses.
Écrire : Le Bonheur.
Tant pis, vers le bonheur d''autres m''entraîneront
Par leur tresse nouée aux cornes de mon front.
MALLARMÉ.

Les amants des prostituées
Sont heureux, dispos et repus...
BAUDELAIRE.

Sur la vie heureuse, par Sénèque.
4 Septembre. — Se surveiller, être conscient, toujours.
Se défier du style de Renan, de tous les styles dits grands
styles.
Ne pas faire de phrases faciles, fades. Au contraire, des
phrases dures, sèches, même rudes. Une harmonie se dégage
aussi de ces phrases.
Simplifier, sans cesse.
Le moins possible d'épithètes.
Une phrase tendre et chantante par ci par là, comme un
sourire voilé, atténuera.
Savoir choisir... Pour exprimer xme idée, un sentiment, dix
mots, dix images s'offrent. Savoir choisir...
J'écris, je sais ce que je vais écrire, et après y avoir pensé
j ' y pense encore et j'aimerais mieux ne rien faire que de
l'ignorer.
Petites choses dures et serrées, pleines de reflets et insaisissables, à la fois unes et multiples, tantôt frémissantes et tantôt
glacées, petites vies éternelles et sans limites : idées, tout l'art,
peut-être, ne vaut pas votre rigueur.
Valéry est anti-dreyfusard aussi fortement que je suis dreyfusard. II nous arrive de parler de « L'Afi'aire » dans nos promenades du soir. Nous nous heurtons en éclatant finalement
de rire. Jamais nous n'avons eu le moindre mot ensemble à
ce sujet, nos relations, notre réciproque cordialité ne s'en ressentent en rien. Serait-il plus passionné que moi, à ce qu'il
vient de me raconter ?
« Mon cher... J'arrive dimanche chez Schwob. Qu'est-ce que
je vois sur la cheminée ?... La photographie du colonel Picquart... Je n'ai pas fait un pas de plus. J'ai dit à Schwob : Mon
cher ami, vous avez cette photographie sur votre cheminée...
Je vous dis adieu... Vous ne me reverrez plus... Il peut compter
que je n'y remettrai pas les pieds. » — A moi raconté par Valéry
lui-même.
Une autre fois : « Qu'on le fusille (Dreyfus) et qu'on n'en

parle plus. » J'ai été un peu éberlué. « Voyons ! Voyons ! Je
veux croire que si la décision vous appartenait, vous hésiteriez
un peu. — Moi ! Pas du tout ! »
Conversations :
Je ne m'amuse pas toujours. Cette façon d'envisager la
littérature, ces questions extra-littéraires, me paraissent bien
compliquées, bien artificielles. Pas du tout dans mes cordes.
10 Septembre. — Les journaux, ce matin, annoncent la mort
de Mallarmé, hier, subitement, dans sa petite maison de Valvins. Celui-là fut mon maître. Quand je connus ses vers, ce fut
pour moi une révélation, un prodigieux éblouissement, un
reflet pénétrant de la beauté, mais en même temps qu'il me
montra le vers amené à sa plus forte expression et perfection,
il me découragea de la poésie, car je compris que rien ne valait
que ses vers et que marcher dans cette voie, c'est-à-dire : imiter,
ce serait peu digne et peu méritoire. Je me rappelle que j'en
parlai à tous mes collègues de l'étude et que j'allai acheter chez
Perrin un exemplaire de Vers et Prose pour chacun d'eux. Mallarmé est vraiment le seul poète. Depuis que je l'ai lu, j'ai cette
opinion. Comme poète, par l'expression, la quintessence de la
forme, il est de beaucoup au-dessus de Hugo, et Verlaine, à
côté de lui, n'est qu'un élégiaque. Les vers de Mallarmé sont
une merveille inépuisable de rêve et de transparence.
C'est Mallarmé, je crois bien, qui décida de mes relations
avec Valéry. Je l'avais jusqu'alors vu aux mardis du Mercure
sans guère lui parler. Un mardi que j'allais au Mercure, j'entrai
au bureau de tabac de la rue de Seine, entre la rue Saint-Sulpice et la rue Lobineau. Valéry en sortait. Il m'attendit et nous
fîmes le chemin ensemble. Je ne sais plus ce qui l'amena à
prononcer le nom de Baudelaire. Je lui répondis qu'il y avait
un poète que je mettais bien au-dessus : Mallarmé. Depuis
que je ne sais quelle sympathie me lie avec lui, nous en avons
souvent parlé ensemble. Il devait même, un soir de cet hiver,
m'emmener avec lui rue de Rome. Je n'aurai pas ce plaisir.
J'avais projeté d'écrire sur Mallarmé un « Hommage au Poète ».
Ce travail est encore à faire.
Mallarmé est mort. Il a enfoncé le cristal par le monstre
insulté. Le cygne magnifique est enfin délivré.
Et quelle qualité : il était unique.

27 Septembre. — La pensée du suicide m'obsède de nouveau
depuis quelques jours. Chaque année, j'ai deux ou trois mois
de cet état.
1er Octobre. —
Z, Y , X...

Alors, tout le monde s'en alla.
La fosse était fermée.
On commençait à jeter des pelletées de terre.
Un à un, les assistants défilèrent devant la fosse et aspergèrent le cercueil de quelques gouttes d'eau bénite.
Le prêtre murmura ses oraisons.
Dans ce trou, on descendit le cercueil.
Après des détours, on trouva l'emplacement oii un trou était
préparé.
On arriva au cimetière.
On partit.
A l'heure indiquée, tout le monde se trouva rassemblé au
logis du défunt.
Il mourut.
Il eut des enfants.
Il se maria.
Il eut des maîtresses.
Il fit son service militaire.
Il passa son bachot.
Il entra au collège.
Il fit sa première communion.
Il alla à l'asUe.
Enfin, il naquit.
M. Bête aimait la règle, la tradition, la méthode, mais, par
un paradoxe irrésoluble, il avait eu la vie la plus décousue qui
soit.
J'ai raconté ce canevas d'un petit récit, ce soir, à Valéry,
en descendant ensemble le boulevard Saint-Michel, au moment
que nous traversions la rue Cujas.
3 Octobre. — La bêtise des gens est si grande que je crois
fort que la plupart des gens qui vont au Musée national du
Louvre croient que tous les tableaux qui y sont rassemblés
sont de peintres français.

10 Octobre. — Valéry, qui était chez moi ce soir, m'a dit, en
regardant mon manuscrit en train : Votre écriture ressemble
beaucoup à celle d'Edison.

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Û

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Couverture pour Mélanges.

Été voir cette après-midi Tinan à la Maison Dubois. Je n'ai
pu le voir que quelques minutes dans sa chambre. On est venu
le chercher. En me quittant et en plaisantant : «Je suis désolé...
Vous m'excuserez... Vous voyez... on m'emmène encore... » (je
pense, dans la salle d'opérations).

29 Novembre. — Valéry est venu ce soir, chez moi, après
dîner, me cherchier pour aller nous promener^. Pendant que
je me préparais, il a pris une feuille de mon papier^, et y a
écrit :
Conte
à Paul Léautaud

Il y avait une fois un écrivain, — qui écrivait.
Valéry.
1899
3 Février. — Je pense aux individus qui n'ont pas parlé,
qui n'ont pas écrit, qui n'ont fait que passer, qui n'ont rien
laissé d'eux, n'ayant pas trouvé, peut-être, les mots dont
ils avaient besoin. Un grand silence, savant, peut-être ? Le
mot de Valéry est peut-être vrai : Plus on écrit, moins on
pense.
Quand une phrase sonne mal, n'est pas d'une ligne droite
et claire, la raison en est toujours ou qu'elle contient des mots
1. A cette époque, Valéry habitait à l'Hôtel Henri IV, rue Gay-Lussac, sa chambre
dont je revois très bien la disposition (le guéridon, avec le cahier de papier écolier
couvert de notes, le tableau noir), donnant sur l'Impasse Royer-Collard. Moi, 11, rue
de Condé. Presque chaque soir nous partions en promenade dans Paris. Nous montions sur l'impériale d'un omnibus et nous allions de terminus en terminus, jusque
dans les quartiers les plus excentriques. D'autres soirs, tout bonnement prendre
des bavaroises chez Prévost, boulevard Bonne-Nouvelle, en face le Gymnase. Le
dimanche, les quais derrière Notre-Dame, la passerelle de l'Estacade, disparue
aujourd'hui, où nous faisions une pause. Retour pour l'heure à laquelle il faisait
sa visite à Huysmans, — J. K. (Joris-Karl) comme il disait, — rue Saint-Placide.
C'était lui surtout qui parlait et je l'écoutais. Il m'intimidait beaucoup, souvent
jusqu'à la gfne, l'embarras, par le compliqué, le caractère extrêmement abstrait de
ses vues littéraires. Il avait certainement besoin d'un auditoire, et si piètre que je
fusse sous ce rapport, je lui en servais.
Son hôtel évoquait pour lui, grand lecteur de Balzac, la Pension Vauquer, du Pére
Goriot, que Balzac place à peu près dans le même quartier (rue Neuve Sainte-Geneviève, aujourd'hui rue Tournefort, • à l'endroit où le terrain s'abaisse vers la rue de
l'Arbalète •). La table d'hôte : des étudiants, des employés, une ou deux dames, la
»
,
. .
,
.
discusI Mort
qui trompe. Balzac a-t-il pris là le surnom qu'il donne à Vautrin : Trompe-la-Mort ?
Cette note m'a fait rechercher Le Père Goriot dans mes livres. J'ai retrouvé sur
le papier qui lui sert de couverture ces lignes que j'avais bien oubliées. « C'est mon
exemplaire du Père Goriot que je lisais si souvent quand j'étais jeune homme. Je
l'ai encore aujourd'hui 21 novembre 1925, dans ma 53® année. Que sont les romans
d'aujourd'hui auprès de celui-ci. •
Je pense de même aujourd'hui 21 janvier X940, le quatrième jour de ma 69® année.
2. Je l'ai encore.

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inutiles ou que sa construction est mauvaise. Ainsi d'une page,
d'un chapitre, de tout un tout.
Écrire : La Couronne, 1896.
La Ceinture, 1899.
Les objets d'art, 1899.
Le Petit Livre des Prostituées, 1896.
23 Février. — Voyez des gens causer dans la rue. Ils ont l'air
de comédiens qui récitent un rôle. Rien ne passe sur leurs
visages des mots qu'ils disent. C'est qu'ils ne pensent pas, qu'ils
ne pensent jamais, qu'ils se servent des mots de tout le monde,
de phrases toutes faites, par habitude.
3 Mars. — Si j'avais un enfant, je ne voudrais pas qu'il soit
élevé dans un quartier comme Monceau ou le Champ de Mars.
Il me semble qu'il ne serait pas un vrai Parisien.
6 Mars. — Il me semble que si je possède une certaine intelligence, c'est l'intelligence de la bêtise. Je veux dire que je
connais assez bien ce que c'est que la bêtise : bêtise de la mère
de famUle, bêtise de la maîtresse, bêtise de l'épouse, bêtise du
petit bourgeois, bêtise du fidèle employé, bêtise de bien des
particuliers différents.
9 Avril. — Lisant les premières lignes et quelques autres
ailleurs dans le manuscrit du quatrième Essai, Vallette me dit :
Oui... oui... On sent que c'est fait. C'est si rare... Cela doit
vous faire souffrir, n'est-ce pas, les gens qui écrivent mal.
11 Avril. —
L E SILENCE A P A R I S .
Rue Amyot, j'avais les enfants dans la rue.
Rue de Savoie, j'avais les enfants dans la rue, un piano en
face jusqu'à onze heures du soir, le marteau du serrurier en
face également, et souvent les bruyantes conversations de mes
voisins d'en dessous.
N'y pouvant plus tenir, ayant vu un autre hôtel, rue d'Assas,
d'aspect religieux, j ' y loue une chambre, je paie un mois. En
deux voyages, j ' y apporte, après l'étude, mes affaires ; ma
lampe, mon petit poêle, ma quinzaine de livres et mon casier.

J'avais compté sans les voitures, à la sortie de Bullier, dévalant entre minuit et une heure la rue d'Assas avec un train
d'enfer. Le lendemain matin, à six heures, j'étais rue de Savoie,
reprenant ma chambre. Trente francs de perdus.
Rue des Fossés-Saint-Jacques, j'avais le locataire d'en dessus, qui marchait pesamment, comme un éléphant, — dans la
cour les marteaux des ouvriers en instruments chirurgicaux, —
les gueulements incessants des étudiants de l'hôtel toujours à
faire ripaille, et dans le voisinage le bruit encore d'un piano.
Rue de Condé, j'avais le matin, l'après-midi, le soir, à chaque
instant, devant ma porte, mes deux voisines qui comméraient,
s'empruntant l'une à l'autre, l'autre à l'une, ceci ou cela, du
sel ou du poivre, ou du sucre, ou un peu de pain, passant la
soirée ensemble, chez celle dont la chambre était contiguë à
la mienne, ma table tout contre la cloison qui nous séparait,
le bruit me parvenant encore de leurs bavardages à voix basse
à la suite de mes réclamations, — le violon du fils du concierge
de la maison d'en face, les enfants dans la rue, et, l'été, une
chaleur si intense, ma chambre sous le toit, que je ne pouvais
demeurer à ma table, et partais m'asseoir sur un banc du côté
du Parc Montsouris pour ne rentrer qu'à minuit.
Rue Jacob, toute la gamme ! J'ai un piano au-dessous de
moi, un nouveau-né qui hurle, au-dessous également, — oil
donc se balade le microbe du croup ? ... — les bonnes habitant
dans les mansardes du bâtiment d'en face et qui disent, avec
leurs consœurs des chambres au-dessus de la mienne, du mal
de leurs maîtres, — un escalier (je suis au premier, par rapport
à cet escalier), un escalier, dis-je, en bois de violon : quand on
le monte ou descend, tout vibre et résonne, une chambre, à
côté de la mienne, dans laquelle des jeunes gens couchent jusqu'à trois, au-dessus une sorte de jeune rapin siffleur, chanteur,
de pas lourds et, par dessus tout, le ronflement des omnibus
de la rue Bonaparte.
Un tombeau, S. V. P.
27 Avril. — Je redéménage. Je vais rue des Feuillantines.
Chère, amoureuse et mélancolique maison. Là, habita quelque
temps Jeanne M..., devenue la maîtresse de Fugère, installée
là par lui en attendant qu'il ait divorcé pour l'épouser. Chaque

samedi, quand j'étais soldat, je la retrouvais à minuit au coin
de la rue de l'Abbé-de-l'Épee, à sa descente de tramway,
retour de la Gaieté, et rentrais avec elle. Pendant mon séjour
au Val-de-Grâce, le matin, je venais la voir de loin à sa fenêtre,
me disant bonjour d'un signe de main. La même chambre,
que j'ai trouvée : à louer. Trouverai-je le silence dans cette
maison moitié hôtel ? On la dit habitée par quelques-unes de
ces créatures qui me sont si chères.
J'ai besoin d'un lit. J'ai parlé à la bonne de la maison. Le
propriétaire pourra m'en vendre un. Il vient de perdre sa
femme. Il faut attendre quelques jours pour le voir.
J'ai vu le propriétaire. Une sorte de Tartuffe, bien soixantedix ans, la barbe en éventail, onctueux de voix et de manières,
parlant les yeux baissés et les mains croisées sur son ventre.
Il m'a mené dans une pièce du rez-de-chaussée, sorte de remise
à meubles. Je vois un lit, qui m'allait. Combien ? Cinquante
francs. A côté, un autre. Seule différence : plus frais. Combien ?
« Oh ! celui-là, c'est le lit dans lequel ma pauvre femme est
morte. Je ne pourrai pas vous le donner à moins de quatrevingts francs ». J'ai pris le premier. J'étais ravi du trait en m'en
allant. Je n'arrêtais pas : Merveilleux ! merveilleux ! J'emménagerai à la fin du mois.
16 Mai. — Eh ! bien, non. La chère, amoureuse et mélancolique maison n'est pas encore le rêve. C'est d'abord abusivement loin pour venir déjeuner, les jours que je pars de l'étude
à onze heures pour y être de retour à midi. J'y suis ensuite
assommé par les tintements de je ne sais quelles cloches qui
appellent aux repas, aux récréations, aux levers et aux couchers
les élèves d'une école religieuse située rue Saint-Jacques, et
par les sonneries des quarts, demies et trois quarts des heures
qui sonnent à quatre ou cinq horloges du quartier, Val-de-Grâce,
couvent, coUège, Sourds-Muets, etc. La maison est un peu, si
peu que ce soit, hôtel meublé. Il n'y a que des chambres, et
aucun appartement. Les uns sont en meublé, les autres sont
dans leurs meubles, et elle est habitée par un tas de ces rustauds, laids et lourds, brutaux et stupides qu'on appelle « étudiants ». L'un, au-dessus de moi, fait son ménage à minuit, à
l'heure oiî je me dispose à me coucher. L'autre, à côté de moi,
le fait à six heures du matin, à l'heure où je commence à dormir
avec efficacité. Et dans les cours voisines, des enfants, cons-

tamment. Par dessus le marché, une découverte, dont je ne
me doutais J)as. Affreux de revenir vivre dans un endroit où
on a vécu. Affreux et horrible. Un vrai supplice moral. On n'a
qu'une idée : fuir... Moi qui croyais délicieux de me retrouver
dans cette chambre où Jeanne et moi... Heureusement, nous
sommes en mai. Nous serons bientôt dans les chaleurs. J'ai le
défaut de travailler peu durant ces mois. En octobre, je déménagerai de nouveau. Je chercherai l'analogue de la rue de Condé
comme chambre et dans la même région.
J'ai fait la connaissance, dans cette maison, d'un fils Longuet,
le plus jeune, extrêmement vif et amusant de caractère et de
façons. Une petite aventure aussi. Une locataire se tient chaque
soir sur son palier, assise sur une chaise, à coudre ou à lire.
Chaque fois je que passais, en sortant après mon dîner : « Vous
allez vous promener ? Vous êtes gentil. Vous devriez venir me
voir ». Je répondais je ne sais quoi et m'en allais. Il y a deux ou
trois soirs : « Alors, vous sortez encore. Vous ne voulez pas
entrer un peu chez moi ? Je vous trouve si gentil. Cela me ferait
tant plaisir ». Je me laisse faire. Nous entrons chez elle. Toutes
sortes d'amabilités. Sans y penser beaucoup, je passe une main
sous sa jupe jusqu'à sa cuisse. Une peau !... comme une râpe !...
Je me suis souvenu aussitôt d'un rendez-vous urgent que j'allais
oublier et j'ai filé. Je guette maintenant quand je sors si elle
est sur son paher, j'attends qu'elle soit rentrée ou je passe rapidement, fort gêné de cette histoire.
20 Juin. — « ... la gloire, qui est'encore, quoi que l'on dise,
ce qui a le plus de chance de n'être pas tout à'fait une vanité. »
RENAN,

Discours de réception à l'Académie.

« Avoir quelque chose à dire, ne pas gâter la beauté naturelle
d'un sujet noble, d'une pensée vraie, par le désordre, l'obscurité, l'incertitude, le faux-goût, telle est la condition essentielle
de cet art du bon langage... »
RENAN,

Discours de réception à VAcadémie.

« L'homme qui a obéi est à jamais perdu pour certaines délicatesses de la vie ; il est diminué intellectuellement... L'état
de conscrit est funeste au génie. »
E . RENAN,

Discours et Conférences, p.

58.

« ... en politique et en philosophie, quand je me trouve en
présence d'idées arrêtées, je suis toujours de l'avis de mon
interlocuteur. En ces délicates matières, chacun a raison par
quelque côté... il faut se garder de parti-pris ; il est bon de varier
ses points de vue et d'écouter les bruits qui viennent de tous les
côtés de l'horizon. »
E.

RENAN,

Discours et Conférences, p. 75.

« ... ce qui fatigue, c'est la contention, c'est l'effort pénible.
Laissez la pensée venir à vous, avec son vêtement naturel, qui
est la parole... ne mettez pas de bornes à votre curiosité ; aspirez
à tout savoir : les limites viendront d'elles-mêmes. »
E. R E N A N , Discours et Conférences, pp. 238-239.
Volume intitulé : Discours et Conférences.
2 Juillet. — La phrase doit être entière, d'une seule ligne,
je veux dire non coupée par des point et virgule, ponctuation qui ne correspond à rien : autant commencer une autre
phrase.
S'appliquer aux phrases longues, qui permettent seules l'harmonie. Cela, d'ailleurs, m'est plutôt aisé.
20 Juillet. — Et ces soirs d'affaissement, oii il suffit de relire
quelques phrases d'un écrivain aimé pour sentir se ranimer en
soi les éléments de l'harmonie et se réveiller l'intelligence.
Juillet. — Barrés.
Supérieur illusionniste.

Le don d'assembler
des mots qui ont l'air
d'exprimer une idée.
Les lignes de Jean de Tinan, dans Penses-tu réussir ? page 65,
sur Barrés.
L'intelligence de pren-

Ce qu'il y aurait

à

écrire sur ce sujet,

dre autour de soi des par-

j^^ig combien difficile, et combien déli-

construire de nouveau un
tout qui, aux non initiés,

cat surtout vis-a-vis de Barres. 11 laudrait, pour Cela, ne pas aimer ses livres

celles de beauté et d'en

semble une beauté neuve.

.

^^^^^^ ^ ^ ^

V

I

V

TI J-

^^ ^^ p ^ ^ v o u l o i r ,

comme je le veux, observer vis-à-vis de
lui une attitude silencieuse plutôt que
désagréable.

Intelligence critique et

ru^àîtt:;;^™?:"!^^

une beauté neuve, car celleci comporte toujours une
certaine part d instinct,
d'inconscient...

Oui,

Sur

cette influence qu'indiscu-

tablement Barrés a eue sur certains
d'entre nous, et sur ce sUence que ceuxmêmes gardent à ce sujet, U y aurait
^

i

^ /

.

d mteressantes choses a ecnre.

Examiner d'abord la nature de cette influence, combien
elle est diverse, dispersée, émiettée, jamais totale ni solide,
combien elle est, si on peut dire, ratée. Cet enseignement dh
culte du moi, pris par Barrés dans Stendhal, et formulé par IM
dans trois livres à jamais admirables, lequel.de nous partHt
avoir cherché à l'amplifier encore dans un^Iivre ? Les uns,- Ifts
plus nombreux, ont pris à Barrés son style, œttains adjectifs.
D'autres, le goût de certaines sensations, etc. Moi, par exeiiiple,
il me semble bien que ce que me fut Barrés, c'est : un professeur
de rhétorique.
Tout cela... il me semble que tout cela tend à démontrer que
Barrés ne fut jamais ce qu'on appelle vraiment un écrivain original, c'est-à-dire un écrivain qui apporte, durable ou passagère, une intellectualitê nouvelle. A peu près, il est une sorte de
carrefour, où se croisent et se combinent les influences de Renan,
de Taine, de Stendhal, de Goethe, de Baudelaire, un peu de
Hegel, un peu de Ménard, un peu d'un tas de philosophes purs
et de sociologues, d'où ce que Mauclair appela le barrésisme.
Ses presque pastiches de Renan, de Ménard, voire de Bourget.
Tout de même, que de beautés dans ses livres !
Renan
Taine :

Barrés
Bourget

Stendhal
20 Août. — Été au Pére La Chaise, à la tombe de Tinan.
Valéry, rencontré ce soir devant le café Rouge^, m'a donné
quelques indications de soins pour un léger échaufl'ement qui
m est venu. C'est BI... qui a dû me passer cela avec sa métrite.
1. A l'emplacement de la Gare du Luxembourg actueUe.

Octobre. — Il était si timide et si délicat que lorsqu'il disait
à quelqu'un des paroles aimables, il y mélangeait toujours des
mots un peu méchants.
Et comme beaucoup de ses pareils, il avait cette naïveté
de prêter aux femmes des délicatesses dont elles n'ont jamais
rien.
Corps pâle et charmant, oeuvre d'art inoubliable.
Mercredi 6 Décembre, — Été ce soir au Mercure pour parler
des Poètes d^aujourd'hui. Gourmont était à faire son service
du Songe d'une femme. Il tenait à la main un exemplaire sur
lequel il venait d'écrire l'envoi. Il a dit devant moi : « On envoie
ses livres à des gens qu'on méprise bien. »
1900
6 Janvier. — C'est une impression que j'ai quelquefois que
les Concourt ont dû avoir, à écrire leurs livres, plus de plaisir
que nous les nôtres. Ces descriptions de quartiers, d'intérieurs,
de costumes, ces notations de couleurs, de langage, d'habitudes,
les types particuliers d'hommes et de femmes qu'ils ont peints,
leur sens extrême de tout ce qui compose la beauté, le charme,
l'attrait d'une femme dans les plus menus détails physiques,
toute la fantaisie et la curiosité de l'un et tout le savoir de
l'autre. Les livres d'aujourd'hui, à côté des leurs, ont un air de
besognes de bureau.
Mardi 16 Janvier. — Été aujourd'hui chez Mesdames Mallarmé, au sujet des Morceaux choisis pour le Mercure. Valéry,
par lettre, leur avait demandé une audience pour moi puis
m'avait avisé qu'elles m'attendaient, ou plutôt que M'i® Geneviève Mallarmé m'attendait aujourd'hui ou demain vers cinq
heures. J'ai donc pénétré dans l'exquis petit appartement où
vécut Mallarmé et dans lequel je devais aller lui rendre visite,
conduit par Valéry, si sa mort soudaine n'était survenue. J'ai
vu la petite salle à manger avec son poêle de faïence blanche
que je connaissais déjà par la photographie de Nos contemporains
chez eux. J'ai vu la chaise Louis X V , sur laquelle, sur une autre

photographie, Mallarmé est représenté assis. J'ai vu presque
tout entier le cadre dans lequel il vécut longtemps et j'ai connu
une part de l'impression que j'aurais ressentie, si j ' y étais venu
de son vivant avec Valéry. Cette petite salle à manger, cet
étroit et lumineux salon où j'ai causé ce soir, tout ce charmant
et coquet appartement, j'ai eu là une image parfaite de l'élégance vraie et simple dans la pauvreté ou presque.
Quant aux femmes qui, dans ce cadre, entretiennent le souvenir d'un époux et d'un père, quant à M^i® Mallarmé surtout,
les mots élégance et grâce naturelle les peignent fidèlement.
Aucune fausse tristesse, aucune parade mortuaire. Rien qu'un
accueil aimable et mélancolique à moi qui venais les entretenir
du poète et d'un travail à servir sa mémoire.
Entre autres paroles, je noterai les suivantes de M^i® Mallarmé, en réponse à ma demande de renseignements pQur une
nomenclature de tous les articles parus sur son père : « Nous
avons gardé longtemps tous les Argus. Nous les gardions dans
notre maison de Valvins. Je m'étais procuré, pour les y mettre,
un grand sac de grosse toile, un sac à pommes de terre. J'appelais même ce sac le « sac à gloire ». Nous y enfournions au fur
et à mesure des coupures de journaux... Et un beau jour, tout
cela était si sale, si encombrant, si pauvre, que nous avons tout
jeté.»
Cette photographie d'un tableau de Manet (femme sur un
divan) que je viens d'acheter ce soir, chez un marchand de
tableaux de la rue Le Peletier, en revenant de chez les dames
Mallarmé, j'ai à la regarder un plaisir tout à fait particulier.
18 Janvier. — 4 heures 20. Trouvé dans ma cour^, en rentrant,
France qui cherchait la concierge pour lui demander si un docteur Brissot^, il me semble, demeurait dans la maison. Cherché
la concierge, que France n'arrivait pas à découvrir. Remerciements de sa part, politesse exquise et simple. Moi : C'est avec
plaisir que je vous renseigne, Monsieur. — A l'égard de la
1. 9, rue Bonaparte, o(i j'étais venu habiter après la rue des Feuillantines. Une
chambre comme un couloir, toute petite fenôtre sur la gouttière, mais la vue d'un
jardin. Pierre Louys venu un soir pour me voir, à ma rentrée de l'étude, au sujet
des Poules d'aujourd'hui et de Valéry, je ne sais plus ce (jue j'inventai pour l'empêcher
de monter et pour rester à parler dans la rue. Il me serait parfaitement indiîïôrent
d'être logé de même aujourd'hui. Ces choses ne comptent pas pour moi, si j'ai du
silence.
2. Exactement : Brissaud. Il demeurait au numéro 5. Je l'ai croisé souvent,
corpulent, trapu, le visage coloré, moustache en brosse, haute-Iorme à bord plat,
porté en arriéré. Grand ami de France.

concierge la même politesse parfaite, lui parlant son chapeau
à la main, s'inclinant à son départ !
27 Février. — La seule foi qui me reste, et encore ! c'est la foi
dans les Dictionnaires.
Jeudi 8 Mars. — Midi, en allant pour une affaire de l'étude
à la justice de paix de la rue d'Anjou, contemplé la Comédie
qui flambait. Je n'ai pu m'empêcher de dire (pour moi) : Ces
sociétaires, toujours de beaux feux !
Que de souvenirs de ma petite enfance : Victor Hugo, l'épée
d'Hernani, les cadeaux de
Bartet au jour de l'an, — et de
mon adolescence... demeuraient pour moi dans tous ces couloirs,
foyers, bureaux garnis de tableaux.
15 Avril. — Ce soir, en écoutant Moréno dans Aricie, je
pleurais tout bas.
Avril. — Sous ce titre : Ratures.
Méfiance des écrivains qui écrivent trop bien.
Toutes les phrases qui m'ont plu.
Ah ! comme je travaillerais bien, ce soir que je suis si loin
de mes papiers.
et cette contemplation mentale de tel ou tel autrui, à chaque
geste, à chaque pensée... et ce plaisir ou cette consolation selon
que geste ou pensée sont bons ou mauvais.
la peur constamment de cette fièvre qui me prend et me tient
pendant que j'écris.
N'ai-je pas trop sacrifié au goût des phrases, au goût de l'harmonie?
L'insipide Flaubert, et l'ennui que dégage la perfection, la
perfection de la forme.
qu'il ne faut pas avoir peur de ses propres idées, ni peur de
les exprimer, quand même elles vont à l'encontre des idées
admises, surtout si elles vont à l'encontre des idées admises.
Il semble bien que nous sommes tous possédés exagérément
de la manie niaise d'écrire, ou mieux, de surtout bien écrire.
S'il me fallait dire les livres que j'aime, pourrais-je même
dire : des livres ?... plutôt des pages... quelquefois même pas
des pages... des phrases seulement.

Ah ! la fortune qui permettrait de s'abandonner à ce culte
des hôtels dont parlait Stendhal.
Et signer : Un Essayiste.
Et donner cela à la Revue blanche.
... il résolut de rompre avec le passé. Et pour commencer,
son père étant venu à mourir, il s'abstint d'aller à l'enterrement.
10 Mai. — Épigraphes pour les Poètes d^aujourd'hui :
Ce sont des enfants qui se sucent le pouce.
RENAN.

L'alexandrin est un cache-sottise.
STENDHAL.

11 Août. — Van Bever m'avait toujours dit jusqu'ici bien
du mal de Guédy, allant même jusqu'à prononcer le mot :
mépris. Et il me disait hier que s'il rencontrait Guédy, il lui
parlerait volontiers. Cela ne montre-t-il pas un individu qui,
venant d'avoir son nom un peu répandu, souhaite de rencontrer
quelqu'un perdu de vue depuis longtemps pour avoir le plaisir
de s'oiïrir à sa vue et de se sentir peut-être envié ?
13 Août. — Quel ennui me donne une salle de spectacle !
J'y vois tout de suite un grand jeu de massacre. J'aurais plaisir
à choisir dans les spectateurs les plus grotesques pour les
abattre avec une balle de crin. Mais surtout m'y ennuie le bruit
que les acteurs font en parlant.
14 Août. — On donnerait quelquefois beaucoup pour avoir
écrit quelques pages vraiment belles.
15 Août. — Je viens de découvrir aujourd'hui seulement,
dans un livre que je relisais pour la vingtième fois au moins,
deux fautes de français que je n'avais pas vues jusqu'ici. (Le
Jardin de Bérénice). Mais le charme en est-il rompu ? Une jolie
femme est quelquefois plus jolie avec un léger défaut.
Je n'ai guère eu jusqu'ici l'esprit d'un jeime homme.

Septembre. — Il me semble qu'il faut lire avec un peu de
défiance les éloges qu'on écrit de certains écrivains, de leur
vivant, et dans lesquels il est dit qu'ils furent peu désireux
d'être connus, qu'ils chérirent leur art avant tout, qu'ils gardèrent constamment le souci de leur dignité, etc., etc. Tout cela
est d'une vérité bien incertaine. Le seul fait de parvenir à la
notoriété fait supposer de leur part plus ou moins de petites
choses basses, sans doute peu importantes, mais réelles tout
de même. Ils ne gagnèrent cette notoriété que par la réclame
que leur firent des écrivains de journaux, et ces derniers ne la
leur firent que parce qu'ils avaient été gagnés à la leur faire
par des complaisances, par des services, ou simplement par des
marques de sympathie ou d'estime hypocrites.
Et d'autre part, ce compliment qu'on adresse quelquefois
à certains écrivains ignorés ou presque, d'avoir toujours eu
une belle tenue littéraire, n'est le plus souvent qu'une charité
pour les consoler de leur obscurité.
Les livres sont rares que j'ai pu achever de lire.
Pour Ratures :
Une constante illusion nous soutient, et je veux dire que
nous n'agissons jamais que sous l'influence de cette illusion.
Épigraphe : Les jets d^eau que je regarde retombent toujours.
R.

DE

GOURMONT.

Novembre. — Les goûts de l'esprit ne dépendent en rien du
tempérament qu'on a. J'en trouve une preuve dans mon indifférence actuelle pour tout ce qu'écrit maintenant Barrés. Et
pourtant, combien j'ai aimé ses livres : Sous Vœil des Barbares,
Un Homme libre. Le Jardin de Bérénice, et combien je demeure
aimer ce dernier ! Mais l'attitude, les idées, toute la conduite
de Barrés dans l'affaire Dreyfus m'ont tout à fait détourné de
lui. J'aurais cru pourtant que mon goût pour ses écrits influencerait ma pensée et déciderait de mon attitude dans toute cette
aff'aire et me ferait aller où lui-même il irait. Et voici qu'A n'en
est rien. J'ai lu sans beaucoup de plaisir Les Déracinés, j'ai
acheté L^Appel au soldat que j'ai revendu après en avoir lu trois
pages, et je sens bien que je n'achèterai plus les livres de Barrés..'.
Le Jardin de Bérénice garde tout mon amour, alors que son
auteur, par ses idées présentes, m'est devenu un étranger.

1901
5 Février. — L'air bête qu'ont les gens bons quand on
les complimente de leur bonté. De même les gens honnêtes.
Quel contraste avec l'air vif, malicieux, des autres gens ! Il y a
plus de ressources avec un coquin qu'avec un honnête homme.
18 Mars. — M. Anatole France.
M. France est certainement l'un des dix écrivains qui comptent à notre époque.
Je crois bien que ce que je préfère dans toute l'œuvre de
M. France, ce sont les études qu'on a écrites sur son auteur.
Si tous les écrivains avaient ressemblé à M. France, nous en
serions encore à Homère.
Les plaisirs à trouver dans les livres de M. France sont selon
l'érudition qu'on possède : à chaque page on retrouve des souvenirs de ses lectures.
Au fond, il n'est qu'un Joseph Prudhomme qui discourt
sans cesse... à propos de tout et de rien.
Intelligent, oui... mais la sensibilité supérieure à l'intelligence.
Être un grand écrivain, n'est-ce pas créer ou avoir créé une
façon de sentir, et, par suite, une façon de penser ?
Et presque sûrement ce ne sera point le fait de M. France.
L'insupportable agacement de ses citations.
Cet un peu vulgaire Jérôme Coignard.
Certes, M. France est un grand littérateur, mais un grand
écrivain?...
D'ailleurs, qu'est-ce, vraiment, qu'un grand écrivain?
Quand on songe qu'on dit : un grand écrivain, de ce pauvre
Flaubert, qui ne fut qu'un ouvrier de style, — encore que ce
style soit d'une uniformité désespérante et glacée, — sans
intelligence ni sensibilité.
Il n'est pas une phrase parfaite de M. France qui donne
autant d'émotion que la moindre phrase sèche, écrite sans souci,
de ce tendre et troublant Stendhal.
Ce n'est pas tout de bien écrire, il faut encore que sous les
mots passe une sensibilité.

On ne me comprend pas quand je reproche à certains styles
de n'avoir rien de tremblant...
Et puis, l'insupportable ennui que dégage la perfection...
Tandis que...
La négligence, une certaine négligence est un grand principe,
motif, d'art.
Je sais bien qu'avant de signer ces pages, je devrais reprendre
deux ou trois livres de M. France... Je sais bien que si je relisais
quelques pages... je me laisserais reprendre... et que je ne penserais plus beaucoup de tout ce que je viens d'écrire, mais ce ne
serait là qu'un instant, et ce sont les idées écrites ici qui sont
les bonnes pour moi. Quand je les renie, ce n'est plus moi vraiment qui pense. Et puis, après tout...
La perfection, la perfection de la forme surtout, qu'est-ce
d'appréciable?
Ainsi, j'ai découvert récemment dans Le Jardin de Bérénice
deux fautes graves de langue, mais ce sont les nuances exprimées .
dans ce livre qui me sont chères et mes découvertes n'ont
diminué en rien mon amour, au contraire.
20 Mars. — Pour juger une pièce, chercher le personnage
principal, examiner les idées qu'il exprime, si elles sont bonnes,
ou si elles sont étroites, vieilles, bien pensantes. Si, ayant
celles-ci, le personnage principal de la pièce est sympathique
au public, la pièce n'est pas loin d'être méprisable : elle ne
dérange rien.
22 Mars. — On ne devrait pas avoir de livres. L'intelligence
ne crée pas. Elle se traîne en raisonnements, en analyses et elle
use les jardins oii elle rôde. Un écrivain ne vaut que s'il crée
une génération, c'est-à-dire s'il crée une façon de sentir, et par
suite une façon de penser. Qui sait si les grands écrivains ne
furent pas un peu des ignorants? Ah ! les érudits... Ce qu'il
faut faire, c'est se chercher, et, pour se trouver, se dédoubler,
chercher à se voir, découvrir le particulier qu'on a, si restreint
qu'il soit. En un mot, ce qu'il faut, c'est savoir sa sensibilité.
Alors, on rapporte tout à elle...
Quand donc pourrai-je oublier la « rhétorique » et ne plus
faire, malgré moi, des phrases?
Grande ferveur stendhaUenne.

Je sens tellement combien ces livres-là ( Vie de Henri Brulard,
Souvenirs d^Égotisme), depuis presque un an dans ma bibliothèque, et que j'avais lus auparavant, me plaisent, que j'ai
envie de ne plus les lire pour les retrouver presque neufs plus
tard, quand je ne pourrai plus que lire.
Je sens que je deviens.
0 mon cher Stendhal !
29 Mars. — Été revoir au Cimetière Montmartre la tombe
de Stendhal pour le remercier de Lucien Leuwen.
2 Avril. — Je ne veux plus écrire désormais que de la manière
dont on écrit les Souvenirs ou les Mémoires.
12 Avril. — Été revoir ce que sont devenues les demeures de
Stendhal à Paris :
Hôtel des Lillois, 63, rue de Richelieu ;
Hôtel de Bruxelles, 47, rue de Richelieu ;
Hôtel d'Italie, place Favart ;
Hôtel de Valois, 71, rue de Richelieu.
... la fantaisie, qui est au-dessus de l'art...
BALZAC

Splendeurs et Misères des Courtisanes.
13 Avril. — Trouvaille extraordinaire. J'ai acheté aujourd'hui, pour 12 francs, sur l'argent des Poètes d^aujourd'hui, —
bienfaits de la poésie ! — chez le petit bouquiniste de la rue de
Seine à la jolie boutique un peu en retrait, face à la rue des
Beaux-Arts, les deux volumes de la Correspondance de StendhaU. Rien qu'à les entr'ouvrir, je sens que je vais avoir un
tel plaisir à les lire que j'ai comme une envie de retarder ma
lecture.
14 Avril. — Les deux ou trois fois qu'il m'est arrivé qu'on
me parle de ce que j'ai écrit, je n'ai jamais pu ni'empêcher de
presque éclater de rire.
1. Édition originale, qui mieux était.

15 Avril. — La bêtise est une maladie qui ne pardonne pas.
Il y a en ce moment un beau Constantin Guys chez un bouquiniste du quai Malaquais.
C'est une sorte de cabriolet attelé.
Le cheval est admirable.
24 Avril. — Ce soir, pour la deuxième fois, je suis allé dîner
chez Valéry. Il y avait, avec lui, sa femme, sa mère, sa bellesœur, le peintre Odilon Redon, distingué, mise très soignée,
parlant précieusement, minutieusement, et M*®® Redon, et
leur fds, un jeune garçon de huit à dix ans. Combien, cette fois
encore, j'étais mal à mon aise ! Quand le dîner fut annoncé,
pour sortir du salon, M. Redon prit le bras de M™® Valéry mère,
Valéry celui de M™e Redon, et je me trouvai dans le salon avec
Mme Valéry et sa sœur et le jeune Redon. Il y eut une minute
bien ridicule. Je ne savais que faire, à laquelle des deux dames
je devais offrir mon bras, ni même si je devais l'offrir à quelqu'une des deux. M"® Paule Gobillard, la belle-sœur de Valéry,
eut même un mot charmant : « Laquelle de nous deux ? » dit-elle
en regardant le jeune Redon. Il me fallut bien alors prendrç
un parti. J'offris le bras à M"»® Valéry. Le dîner alla assez bien.
Je servis à boire assez exactement à M®® Valéry mère et à
Mme Valéry, entre qui on m'avait placé, comme, du reste, la
première fois, mais, cette première fois, j'avais été vraiment
un sommelier bien négligent. Puis, il fallut quitter la table,
rentrer au salon. L'histoire d'accompagner recommença, et de
nouveau j'offre mon bras à M""® Valéry. Je n'ai pas dit cinquante mots dans toute la soirée, tant j'étais gêné, et, s'il faut
le dire, tant je m'ennuyais. Le café, que j'aime tant, me fut
lui-même sans saveur, à prendre assis, au milieu d'une pièce,
avec la tasse entre les mains... Les autres personnes bavardaient, de je ne sais quelles choses, visites aux Salons, etc.,
etc... Je me serais tout à fait ennuyé sans une petite aquarelle
de Manet, je crois, ou de Bcrthe Morizot, posée sur le piano,
et qui fait mon bonheur chaque fois que je vais chez Valéry.
Cette aquarelle, où on voit une dame un peu allongée sur un
canapé, avec une petite fille debout, un peu penchée sur elle,
est vraiment dans les tons que j'aime. Je la vois encore maintenant,
(Croquis de ce tableau)

Le bleu et le blanc, il me semble bien, y dominent. Et sans
elle, combien ma soirée eût été pesante ! Vers la fin, M. OdOon
Redon se mit à parler des vignes de Bordeaux, dont il est natif.
Il a dit un tas de choses curieuses pour qui ignorait, comme
moi, cette espèce d'industrie du vin. Potins aussi sur Vallotton,
marié depuis peu à une veuve fort riche et qui ne peut plus rien
faire, tant il est assailli de visites, à recevoir et à rendre.
La belle-sœur de Valéry, M^e Paule, est la seule personne
avec qui je sens que je serais à l'aise...
En sortant, sitôt sur le trottoir, et la porte tirée, j'ai poussé
le tout semblable : ouf ! que la première fois.
Et pourtant, ces lumières, ces meubles légers, ces femmes
simples, gracieuses, tout ce cadre joliment teinté et miroitant,
j'aime cela... mais l'habitude me manque, un peu trop, même.
25 Avril. — Les lettres de remerciements pour des envois
de livres sont vraiment assommantes à écrire, surtout quand
l'auteur n'a pas tout mon amour.
27 Avril. — J'aime cette mélancolie que me donne la vue des
belles choses.
29 Avril. — Les livres que j'aime, il me suffit quelquefois
de les prendre et de rêver sur leur titre...
Il y a, dans les rues, dans tout leur mouvement, leurs persJectives, les couleurs différentes des boutiques, selon les heures,
es saisons, des beautés...
Cette après-midi, au Palais, je regardais un petit clerc, un
garçon d'une quinzaine d'années, mis très simplement, d'une
façon un peu ancienne... l'air léger, «pirituel, clair... Je songeais
qu'il aurait pu faire un personnage du ton que j'aime, dans un
tableau de Manet.
Il y a des gamins qui ont des beautés vraies.
30 Avril. — Depuis quelque temps, une de mes lectures
favorites est la lecture des catalogues des bouquinistes.
3 Mai. — Je lisais cette après-midi dans la Revue de Paris
le commencement d'un nouveau roman de Paul Adam : UEnfant
d'Austerlitz. Il m'a fallu lire deux fois la première phrase pour

la comprendre, tant tout ce style est contourné, confus, pour rien.
Cela m'a suffi. D'ailleup, aucun intérêt dans tout ce pathos.
4 Mai. —
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le soir, il descend, le voici :
... Vois se pencher les défuntes années
Sur les balcons du ciel, en robes surannées.
Surgir du fond des eaux le regret souriant...

,

Quel admirable paysage, ces vers !
Je me les disais ce soir, assis sur un banc, dans le Luxembourg, vers huit heures. Le crépuscule donnait à tout le jardin
une profondeur infinie et une vapeur légère flottait. J'étais sur
la terrasse, non loin de la porte des serres. Dans la partie basse
du jardin, le jet d'eau montait et redescendait presque sans
bruit. Bientôt, le tambour commença à battre. On allait fermer. Je songeais que j'avais devant moi un beau paysage baudelairien et je songeais en même... et qu'aurait bien rendu
Manet ou Fantin-Latour. Arrivé dans la grande allée qui fait
face au Sénat et par laquelle on va aux petits Luxembourgs,
jè me retournai. Le jet d'eau qui montait toujours mettait une
grande colonne de cristal mat sur le gris des pierres du Palais.
Et un jeune homme, debout, dessinait au crayon, sur un album,
ce paysage crépusculaire.

1902
20 Février. — Je suis allé dîner hier soir chez Valéry.
Soirée charmante. Conversation très intéressante avec Valéry.
Passé dans la salle à manger avec ces dames. Je me fais. J'ai
eu deux ou trois mots heureux.
4 Mars. — Causé avec Régnier au Mercure.
Son urbanité parfaite. Son mot : le vieux Stendhal, — à
propos de la façon de travailler de quelques écrivains.
Le Mais de Flaubert supprimé et rétabli soixante-trois
fois.

8 Mars. — Eu un plaisir ce soir sous les Galeries de l'Odéon.
Un individu a acheté Le Rouge et le Noir. Il avait demandé et
acheté déjà des livres de Rousseau, de Balzac, et une Histoire
de la civilisation en Angleterre, en plusieurs volumes, par?... {sic.)
P. V., causeur merveilleux. Tout le monde fait cercle, au Mercure, le mardi, pour l'entendre. Des vues extrêmement originales.
Une façon extra-intellectuelle de voir et définir les choses de
la littérature dans toutes leurs combinaisons, ce mot entendu
presque dans un sens de laboratoire, ou de clinique, ou de calculs algébriques, toutes les parties soigneusement préméditées,
l'élément artistique gardant toutefois son rôle, il dirait presque :
son jeu. Son grand exemple est Le Corbeau de Poe, commencé
par la fin. Un tel raffinement de raisonnements et de déductions
qu'à la fin lui-même il perd pied et ne trouve d'autre échappatoire qu'un : Enfin, vous voyez... Vallette s'est mis à l'appeler :
L'homme qui ne finit jamais.
Également, grand admirateur de Napoléon. Il me cite souvent,
avec une expression da physionomie charmante (gouaillerie —
plaisir littéraire — Hein? Qu'en dites-vous?) le mot de Balzac :
Cet homme qu'on représente les bras croisés et qui a tout fait.
Autre côté : très impressionné, séduit, par l'histoire des
Pensées de Pascal, écrites, griffonnées sur des morceaux de
papier, jetés pêle-mêle dans un sac. Je sens cela chez lui sans
qu'il m'en ait dit plus que quelques mots. Un certain côté de
son esprit, a u s s i . N o u s ne parlons guère de Pascal que pour
nous gausser de la sottise de ses annotateurs. Par exemple,
Ernest Havet sur : Les rivières sont des chemins qui marchent.
« Oui, mais à condition qu'ils aillent oîi on veut aller. »
Il plaisante aussi, avec un peu de sérieux conforme à sa
conception de la littérature : « La littérature, la cuisine, c'est
tout un : il faut réussir son plat, n'y rien oublier. On se moque
de Georges Ohnet. Mais, mon cher, c'est un homme très fort.
Il sait à merveille ce qu'il faut mettre dans un livre pour qu'il
plaise au public : un peu de sentiment, un peu de romanesque,
1. Dans les recueils de Notes qu'il a publiés ces dernières années, dont beaucoup
remontent à cette époque, il y a cette merveille qui a tout le ton de Pascal : L'ennui
1 a pas de figure.
Quelle saveur, à la fm de sa vie, on trouve aux choses de sa jeunesse. Cela pour
les passages de ce genre que je retrouve en publiant ce Journal. Il semble qu'alors
on ne les goûtait pas à leur prix. Il s'y mêle aussi quelque chose d'un rapiirochement,
d une comparaison : Qui m'aurait dit... Loin de me racornir en vieillissant, je suis
devenu plus écorchable, — je ne trouve pas mieux que ce mauvais mot, — je m'en
aperçois une lois de plus.

un peu de... un peu de... etc., etc. Doser tout cela. Juste dans
les proportions qu'il faut. Là-dessus : servez chaud. Ceux qui le
blaguent seraient bien embarrassés d'être aussi habiles. »
28 Avril. — Comme j'ai encore un cœur sensible ! Hier, je
pleurais en écoutant la romance de Chérubin dans le Mariage
de Figaro.
9 Mai. — Combien, le plus souvent, je me serai trouvé seul,
de cette solitude morale, quelquefois plus douloureuse, quand
on la constate, que la solitude physique.
Parents, amis, compagnons de bureau, jusqu'à mes maîtresses, et je pourrais même dire : surtout mes maîtresses !
presque aucun de ces êtres n'a sympathisé avec moi comme
goûts, idées et désirs. Encore, les amis, d'autres bonheurs
étaient possibles avec eux. Mais les compagnons de bureau !
mais les maîtresses ! Je leur ai toujours fait à tous, plus ou
moins, l'effet d'un timbré.
Décembre. — Quel livre ridicule j'aurais fait si je l'avais écrit
deux ou trois ans plus tôt. Je n'ai qu'à voir mes anciennes
notes pour en juger.
Lectures. — Je me rappelle très bien l'époque à laquelle je
me suis laissé aller à aimer un peu Anatole France. C'est quand
je travaillais aux Poètes d'aujourd'hui. J'avais eu besoin de
La Vie littéraire. En lisant ces volumes... mais cela dura peu.
C'est-à-dire que pendant quelque temps je balançai, tantôt
aimant, tantôt détestant. Je me souviens très bien que déjà
vers 1892, quand paraissait dans UEcho de Paris La Rôtisserie
de la Reine Pédauque, je ne pouvais sentir cette littérature.
(Conversation avec Van Bever, un soir, rue de Richelieu.)
Je ne suis pas fou de moi, le plus souvent.
Quand je songe aux livres que j'ai lus, aux livres que j'ai
un peu aimés, çà et là, et plus ou moins longtemps, et dont
aujourd'hui je ne pourrais plus relire une ligne. Ah ! combien
je m'aime peu quand je me regarde comme j'étais alors.
Comme Rousseau, « je sentis avant de penser ». Et ce n'est
guère que vers vingt-sept ans que je commençai vraiment à

penser, et un peu après à avoir des idées sur tel ou tel sujet.
Avant je n'avais que des idées sur des sujets hors la littérature.
(manquent des pages dans le manuscrit)

... donner le caractère de chaque individu, trois mots sur
son physique et ses habitudes.
Me souvenir de mes goûts, de mes idées, de mes aspirations,
— successivement.
Je rejoins un ami : le dépeindre physiquement (moi).
Je le connais beaucoup, je ne dirai pas qu'il est mon meilleur
ami : il a trop de moments où il me déplaît et me déconcerte.
Finir :
je n'ai pas besoin de dire, je pense, que ce jeune homme...
c'est moi. Il paraît qu'il est immoral de parler de soi. Moi, je
ne sais guère que parler de moi. Alors, je me suis plu à ce
moyen. Se dédoubler, c'est le don suprême.
2 Décembre. — Je pensais encore ce soir aux maladresses,
ou plutôt aux dépréciations que doivent me causer ma timidité
et mon abus de la réflexion. J'étais monté, en passant, au Mercure. C'était mardi. Il y avait des gens. J'étais près de la cheminée. En entrant, j'avais serré la main à Régnier, à qui j'ai
écrit il y a quelques jours au sujet de l'envoi de son livre La
Cité des Eaux. A un moment, Régnier se leva et se rapprocha
de moi, près de la cheminée. Je m'en sentais embêté, à l'idée
qu'il allait me parler et qu'il me faudrait lui répondre. Fargue
se joignit à nous. On parla de ce qu'est un livre, achevé, fini,
et publié, un livre enfin où on n'est plus tenté de corriger, de
refaire, etc... Quand je dis : on parla... Eux, parlèrent ! Quant
à moi, j'aurais bien dit quelque chose, mais au moment de le
dire, je me disais : Oh ! cela ne va guère les intéresser, ce que
j'ai à dire n'a vraiment rien d'extraordinaire, — et je ne disais
rien. Ils ont dû se dire : Ce pauvre Léautaud n'est vraiment pas
souvent en train, — ou bien : Ce pauvre Léautaud, est-il pot !
C'est plus fort que moi. Je suis ainsi partout, s'entend quand
je suis avec des gens de mon bord. Par exemple, les quelques
fois que je suis allé chez Valéry. Lui, sa femme, sa belle-sœur
ont beau faire les aimables. Je dis : Oui... Ah ! vraiment... de
temps en temps, et c'est tout. Là non plus je ne dois pas passer
pour un aigle. Il est vrai que jusqu'ici, chez Valéry, j'étais
préoccupé de ma tenue, cela me paralysait. Ce que j'aurais

voulu, ç'aurait été qu'on me laissât jouir du cadre, en silence :
lumières délicates, peintures profondes, ces femmes en toilettes
claires, et Valéry, avec son air français traditionaliste.
Et puis, c'est aussi une chose que je remarque de plus en
plus : quand on me parle, j'entends à peine. Je ne suis occupé
que d'étudier le visage de celui qui me parle, ses jeux de physionomie, et qu'à m'imaginer ce qu'il peut bien penser, exactement, en me disant telle ou telle chose. C'en est ainsi partout,
avec des amis, avec des connaissances, avec M. Lemarquis^,
avec tout le monde. L'individu parle, et moi je songe à ce qu'il
est, à ce qu'il doit penser, à sa situation, etc... Heureusement
qu'après l'avoir quitté, je retrouve vite, avec un petit effort
cérébral, tout ce qu'il m'a dit.
Ce n'est pas la même chose avec mes compagnons de besognesi
Si avec des camarades de lettres, je pèse mes paroles selon le
sens critique que je suppose à mon interlocuteur, avec mes
compagnons de besognes, au contraire, qui ne connaissent rien
de mon vrai moi, je les accable de railleries, voilées ou sans pitié,
selon que c'est un supérieur ou un égal. Il n'y a guère que
M. Bertin^ qui y ait échappé. Il est vrai qu'il vaut dix cama^
rades de lettres, celui-là, par l'intelligence qu'il a très vive,
nette et diverse.
Ma timidité m'a paralysé même pour des affaires personnelles^.
Exemple : ce roman. Je voulais expliquer quelques désirs à
VaUette, quant à des caractères, des couleurs, etc... Au moment
de parler, je me suis dit : A quoi bon ! Je vais passer pour un
raseur, ou je vais avoir l'air de poser, etc... et je n'ai rien dit.
1. II. Lemarqiiis, administrateur judiciaire, 3, rue Louis-le-Grand, chez qui
j'étais entré comme secrétaire.
2. Mon principal à l'Étude Barberon.
3. Après 35 ans de collaboration au Mercure, lié avec lui comme je l'étais, ayant
la matière toute prête d'un volume, Passe-Temps, je ne savais comment demander
à Alfred Vallette de me le publier. Il fallut qu'il me parlât, un matin, d'un diner
auquel il avait été la veille, où on lui avait parlé du Pelil Ami, en lui demandant
pourquoi on ne le trouvait plus au Mercure, pour que je me risque à lui dire un mot
de ce nouvel ouvrage, qu'il accepta tout de suite et qui fut envoyé dès le lendemain
à la composition. Avec la nature d'esprit que j'ai, je n'en revenais pas.
Alfred Vallette a quelquefois collaboré à ce Journal, quand il en connut l'existence.
Cette connaissance se place, je pense, un peu après 1920. Une anecdote, une circonstance, qui l'amusait, (pii lui paraissait intéressante. Il me la racontait : t Vous
mettrez cela dans votre Journal ». 11 lisait les Souvenirs, les Mémoires, écrits, sur la
fin de leur vie, par des camarades à lui, sur leur jeunesse littéraire. Il pestait contre
nombre de faits faussés par l'éloignement, les erreurs de mémoire. Il me disait à ce
sujet : t J'ai plus confiance dans votre Journal : les choses écrites chaque jour ». Cela
m'amena à lui parler un jour, quelque temps avant sa mort, des diflicuités que je
rencontrerais i)eut-être, après lui, pour sa publication, et à lui demander s'il ne voudrait pas me faire un traité. • Faites-le, me dit-il. Je le signerai ». Le lendemain,
nous le signions ensemble.

Je songe aussi à ce besoin que j'ai de m'en aller seul de
l'étude, jusqu'à inventer des courses, ou dire : Je ne vais pas
de ce côté-là, ce soir, — pour Chailley^, très gentil, pourtant,
et qui se mêle aussi d'écrire, lui. Mais, voilà ! Il en est encore à
la littérature Flaubert, Heredia^. Ne lit-il pas Byzance et L'Agonie de ce déplorable Jean Lombard ? La littérature, c'est une
ligne :
A

L

2

Z

Il en est à D. Moi, j'en suis à 0 . Cela m'ennuie de remonter
et lui ne peut pas descendre d'un coup la différence.
3 Décembre. — On est mal disposé à faire des phrases littéraires quand on sort d'être occupé toute la journée, comme je
le suis, de chiffres, de discussions, de rendez-vous, d'inventaires,
d'états liquidatifs et de la rédaction de lettres d'affaires. Bons
ces amusements pour ceux qui ont du loisir, le temps de flâner
et de rêver. L'harmonie qu'Ûs peuvent avoir en eux les occupe
tout entiers. Moi, quand je rentre le soir, n'ayant qu'avec beaucoup de peine et par très courtes échappées pu penser à moi, à
mes idées, etc... j'ai assez de me rechercher, de me recomposer,
pour me vivre un peu, et de tâcher de me rappeler les deux ou
trois idées auxquelles j'ai pensé, en courant.
Le moyen aussi, après des journées de pareilles besognes,
de se plaire à des livres purement littéraires, comme la plupart
des romans, ou à des livres de vers, comme la plupart de ceux
qu'on publie. Cela ne fait pas assez suite, c'est un changement
trop vif dans le mode dont on vit. Il faut des livres de faits
clairs et nets, écrits « net et court », comme écrivait dernièrement Régnier sur Stendhal, — ou alors des livres littéraires mais
d'une sensibilité ultra particulière, comme Laforgue, ou Heine.
Mais surtout, les livres qui conviennent, ce sont les livres de
mémoires, ou des autobiographies : Bachaumont, les Souvenirs
d''Égotisme, la Vie de Brulard, la Correspondance de Beyle.
1. Mon collège à l'Étude Lemarquis.
-i. II me remit un jour, pour les présenter au Mercure, une suite de Sonnets imités
î "crcdia. C'était là pour lui le summimi de la poésie. J'ai eu en horreur Les Trophées dès leur publication.
Autre curiosité : un de mes collègues à l'Étude Barberon, garçon à grosse fortune,
HUI, s'il avait su le lire, aurait dû abominer France pdur son anarcliisme, n'avait
retenu de tous les volumes de l'Histoire Contemporaine (pie ce détail, dont il n'arrêtait
pas ae s'émerveiller : un personnage appelé ïricouillard.

5 Décembre'-. — J'ai vu, après si longtemps, ma mère, ce
qu'on ne remplace pas, nous connaissant si peu l'un et l'autre,
et nous en sommes là, comme si nous ne nous étions pas revus.
Encore une chose avec laquelle j'ai joué, jeu que je paie.
13 Décembre. — Confidentiel.
Mes lettres d'admiration à H. de R. — la dédicace du P. A.^
— ne sont qu'un jeu adroit, du moins en intention. Sans doute,
des poèmes très beaux, et qui me touchent, mais ses livres de
prose... cela m'est tout à fait égal, comme beaucoup d'autres
livres. Quand j'ai envie de lire, c'est toujours les mêmes livres
qui m'attirent : la Vie de H. B. — les Souvenirs d^Ég. — la Correspondance de St. ou L'art romantique... Il n'y a qu'une beauté
de forme dans les livres de H. de R. Cela ne me contente pas.
16 Décembre. — Autrefois, c'est-à-dire il y a quelques années,
je n'aurais pu écrire sans parler ma phrase tout haut (genre
Flaubert). Puis, je me suis trouvé obligé d'écrire silencieusement... C'est une meilleure méthode, en ce sens qu'on se trouve
moins porté à faire de la rhétorique. Il faut s'apprendre à écrire
en silence, se forcer à se taire.
Décembre. — Les diverses et successives idées que j'ai eues
du beau littéraire.
Les écrivains que j'ai aimés tour à tour, depuis C... (dix-sept
ans) jusqu'à St. (trente ans) en passant par...
ceux que j'ai aimés vraiment, parce que je ne songeais pas
à l'imitation (je les aime encore).
ceux qui n'avaient que mon imagination et qui m'influençaient (maladresse dans le travail littéraire par suite de ces
influences successives).
Chacune durait un an, un an et demi, puis venait une autre
ceux que je n'ai jamais aimés,
Daudet.
mes anciennes lectures. La façon dont je lisais, ce que je
cherchais, ce que je trouvais, ce qui me plaisait : des phrases,
de l'harmonie et de la tristesse. Je n'étais pas encore sensible
1. Écrit au verso de la page 46 du manuscrit.
2, C'est lui qui avait été mon « lecteur • et qui avait donné un avis favorable.

aux idées, à la légèreté, à l'ironie, à l'esprit... Et quelle juvénilité ! Un nom célèbre me faisait battre le cœur, comme dit
quelque part M™® Ancelot.
(Manque un feuillet dans le manuscrit).

13 Décembre. — Je note une de mes manières de penser à
ma mère. Je finirai peut-être à les noter toutes, une par une.
Cela me fera comme un petit catalogue psychologique à ce sujet.
Il y a les portraits, les photographies chez les libraires, quand
j'en vois oii il y a quelque chose du visage de ma mère. Il y a
la traversée de la Seine, le soir, avec tout l'espace obscur, du
Pont des Saints-Pères vers la Cité. Cela me rappelle le pont du
canal à Calais, que je traversai, le soir de mon arrivée, minuit
et demi, je crois, dans le brouillard. Il faudra que j'écrive un
jour ce séjour à Calais, et l'affaire d'un certain soir, le lendemain ou le surlendemain de mon arrivée. Sorti vers huit heures
pour aller chez le pharmacien, je rencontrai, en revenant, au
coin de la rue de Guise, une femme. Chemin jusqu'à une sorte
de champ plein de charpentes... Je racontai que je m'étais
perdu. Mais la manière qui m'occupe aujourd'hui : C'est quand
je vois dans la rue, ou en chemin de fer, ou dans un café, quand
il m'arrive de regarder, du dehors, à travers les vitres, les
groupes de consommateurs, une femme amoureuse, penchée
vers un homme, l'un et l'autre tout près. Hier, en chemin de
fer, en allant à Courbevoie, il y avait un groupe ainsi à l'autre
bout du wagon. Il y avait à peine de lumière, la femme avait
une voilette, je voyais à peine son visage. Je songeais que ma
mère a été aussi une femme amoureuse, qu'elle s'est aussi
penchée vers un homme, vers des hommes, dans la tendresse
des premiers sentiments... Calais, fin octobre 1901. Déjà plus
d'un an que je...
Boulanger. Le seul individu jusqu'ici avec qui j'ai parlé
d'une façon un peu avancée de mes projets littéraires, ou de
ce que j'écrivais sur le moment. Un ignorant, d'ailleurs, quoique
pas bête, mais sans culture, tombé tard sur les livres. (Il avait
trente-cinq ans quand j'en avais vingt-six ou vingt-sept, avait
nené la vie vide d'un calicot ou d'un employé de bureau). Je
cessai de le voir peu à peu, ne trouvant rien chez lui qu'une
phonographie de mes idées, de mes paroles, etc... Avec cela, il
®vait des préoccupations socialistes qui m'assommaient, n'ayant

rien à faire avec la littérature. J'ai dit qu'il était le seul avec
qui j'aie parlé de mes travaux. C'est que mes deux autres amis
intimes : Van Bever est rarement capable de détailler et analyser une idée, un ouvrage, parle de tout superficiellement, et
je craindrais de paraître poser en lui parlant de ce que je fais
(ses reproches au sujet du Petit Ami pour ne lui avoir rien dit
de ce livre, ni de ce qu'il devait contenir, etc., etc...) — et
l'autre, Valéry, va si loin dans son système, voit la littérature
d'une façon si mathématique (malgré le grand goût qu'il a
pour des choses purement littéraires, comme Hugo, Mallarmé...),
que je trouve mes idées quelquefois fragiles à côté des siennes.
Un admirable causeur, comme... (voir passage de La Cousine
Bette), des aperçus frappants de justesse, des mots étonnants
comme celui-ci sur Nietzsche : Un tzigane philosophique. C'est
indiscutablement l'individu avec qui j'ai goûté les plus vifs
plaisirs intellectuels. Malheureusement pour moi, j'ai presque
toujours raté mon rôle dans nos parties, timidité, égoïsme,
plaisir d'écouter en sUence, opinion qu'il allait trop loin. Il
m'a dit beaucoup de bien du Petit Ami... mais que pense-t-il
réellement de moi ? Avec lui, chez lui, jamais je n'ai été ce que
je suis vraiment, toujours pour les mêmes raisons. (Voir note
à ce sujet de mon silence avec tout le monde.) Valéry ne m'a
pas influencé. Il s'est seulement trouvé que nous nous sommes
joints à un même carrefour. Il m'a une ou deux fois rappelé le
mot de Stendhal : Il n'y a que deux choses qui ne s'imitent pas :
le courage devant l'ennemi — et l'esprit de conversation. Je crois
que sa citation, pour ce dernier point, était beaucoup pour moi.
Il m'a soutenu aussi au moment oii je commençais à détester
Flaubert, France, tous les rhétoriciens, l'amour des phrases,
le style nombreux. Et une chose nous était commune : le désintéressement du roman, et le goût pour les notes.
Insister davantage sur le caractère de Valéry.
Parler aussi de son aspect physique.
16 Décembre. — Un exemple de ma timidité. J'étais d'avis
qu'on pouvait faire mieux, qu'il y avait à faire mieux que
Baudelaire. (Conversation avec Boulanger et Van Bever, un
soir, rue Caulaincourt.) Van Bever disait que j'exagérais. Boulanger approuvait. C'était Van Bever qui avait raison. A cette
époque, j'étais fou de Mallarmé. Je rêvais d'écrire des poèmes
définitifs : La Couronne, Danseuses, Hôpital, Le Poème, et

quelques autres, deux cents vers au plus, mais des vers ! ! î^. Il
y a eu comme cela la crise élégiaque (17 à 20 ans), — la crise
poétique (et un peu romans et nouvelles) (20 à 25 ans), — la
crise philosophique (Taine, Renan, Barrés) (25 à 28 ou 29 ans),
— puis j'ai commencé à être un peu moi-même (article sur
Tinan), la besogne des Poètes d'aujourd'hui m'a nettoyé, la
lecture assidue et amoureuse de Stendhal, une lecture plus
profonde, plus studieuse qu'autrefois, m'a éclairé, de longues
réflexions. Après avoir rêvé un livre élégiaque, barréssiste (Le
Petit Livre des Prostituées), j'ai commencé ce livre sur un ton
Anatole France qui m'a dégoûté au bout de vingt pages. Honte
de ressembler à quelqu'un. J'ai tout recommencé, résolu à
écrire rien que selon moi, presque comme cela viendrait. Au
beau milieu du livre. Calais, ma mère, la mort de Fanny. J'en
reviens avec une chose nouvelle en moi, du moins jusqu'alors
sommeillante : une raillerie... Et ce livre devient Le Petit Ami^,
un livre qui me déplaît, que je n'achèterais certes pas si j'étais
public, et qui aurait peut-être pu être un vrai livre, si je l'avais
écrit en style d'affaires.
24 Décembre. — Vallette, qui m'avait déjà dit cela à peu près,
me disait ce soir, devant Gourmont : « Je ne sais pas ce que
donnera votre livre. Mais je n'entends que des gens qui en
parlent. Il y en a qui trouvent cela très bien, et d'autres qui
ne peuvent pas le sentir. »
Et je ne sais quel autre jour, tout près, le 13 janvier 1902 :
« Il y a des livres dont on ne dit rien. Par exemple, le roman
du Mercure en ce moment. C'est bien, c'est soigné, c'est bien
fait, seulement cela n'a rien de nouveau. On le lit et on n'en
parle pas. Cela aurait pu paraître il y a vingt ans. C'est la chose
indifl"érente. Tandis que votre livre, c'est la chose qui pique la
curiosité, qu'on discute. On s'intéresse au bonhomme qui s'est
raconté là... »
Et Albert me disait, il y a quelque temps, que les épigraphes
témoignent d'un goût rare. Valéry, lors de ma visite, m'avait
déjà fait compliment des épigraphes.
1. Il m'était venu cette idée que tout l'art de Mallarmé tenait, pour une bonne
part, dans la montée des vocables à leur plus haute et plus rare expression. J'avais
acheté, à cet ellet, un Dictionnaire des Analogies dont j'attendi\is beaucoup.
2. C'est Alfred Vallette, je l'ai raconté ailleurs, qui trouva ce titre, sur mes explications du sujet du livre, dans une séance du comité de lecture, lui, Régnier, Gourmont, Dumur, à laquelle il m'avait demandé de venir pour décider de cette question.

1903
10 Janvier. — Vu Georgette pour la dernière fois. Elle part
mardi soir, neuf heures, pour l'Angleterre. Elle n'est plus seule.
Elle aime follement. Comme elle respire le bonheur, la légèreté ! « Laissez-vous une pensée ici ? lui ai-je demandé. Un
regret ? » Elle m'a répondu qu'elle n'a que de la joie de partir.
Elle m'a dit être venue trois fois me demander rue de Condé,
le soir, demandant chaque fois si j'étais seul, et comme on
lui répondait toujours..., elle repartait. Nous avons déjeuné
ensemble, fait un grand tour, elle avait affaire à la Préfecture.
Que de choses nous avons dites, que de choses surtout je lui ai
dites, ou évoquées seulement ! Depuis les journées ensemble de
la rue de Savoie, jusqu'à nos quelques entrevues de l'année
dernière. Que de choses gâchées, disions-nous mutuellement !
« Et pourtant, m'a-t-elle dit, il me semble que tous les deux
cela aurait pu aller. » Elle m'a promis de m'envoyer son adresse,
de m'écrire quelquefois. Je lui ai parlé de la possibilité de nous
revoir, un jour, dans plus ou moins d'années, moi ayant quarante, ou quarante-cinq ans. Elle répondait : « Qui sait ? » —
et ensuite : « Il n'y aura peut-être pas moyen, si j'ai des enfants. »
Si elle avait été libre demain dimanche, nous nous serions peutêtre vus encore une fois. C'était si pénible de se dire ainsi au
revoir, en faisant des courses ! Mais toute sa journée de demain
est prise. Je l'ai quittée place Favart, à deux heures cinq
minutes. Nous nous sommes serré deux fois la main, voilà
tout, moi lui souhaitant d'être heureuse, eUe souriant doucement, disant : « Jusqu'ici j'en ai l'assurance » ou à peu près.
Tout le temps de notre entretien elle parlait ainsi de sa joie,
de son bonheur... J'ai essayé de savoir ce qu'est son ami. EUe
s'est absolument refusée à parler de ce sujet. Elle va tout à
l'heure chez Pirou se faire photographier. Elle riait tout le
temps, et moi aussi, un peu, tant m'était lourde la pensée de
tant de choses ratées et qui pourtant... irréparable... Elle me
regardait à la dérobée, quelquefois. A ce moment, je lui ai dit :
« Qu'est-ce qu'il penserait, s'il vous voyait en ce moment?... »
« Bast ! m'a-t-elle répondu, il n'y a pas de danger ni pour lui
ni pour moi. — Vous n'en savez rien, lui ai-je répondu. » Puis,

nous avons parlé de ma lettre, et j'ai dit : « Ce n'est pas la peine
de demander quelque chose qu'on refuserait. — Certes, a-t-elle
répondu. — Et puis, ai-je ajouté, à quoi bon cela, du moment
qu'on penserait à un autre ! — Certainement, à moins d'être
des bêtes et nous n'en sommes ni l'un ni l'autre. » Je lui ai
parlé de Van Bever, de ce que m'a dit quelquefois
Van
Bever. Je lui ai parlé du bonheur de Van Bever. « Au commencement, disais-je, je riais de tout ce romanesque. Maintenant...
Après tout, c'est extraordinaire, mais ce sont peut-être les
choses dont on rit qui sont les choses vraies? — C'est la vie
comme il faut la vivre », répondit-elle.
Je ne l'avais jamais autant regardée qu'aujourd'hui. Elle
n'est pas laide du tout, et de plus elle a beaucoup de grâce,
et une physionomie fort spirituelle. Le reflet du bonheur, sans
doute. Quand on est heureux, toutes les parties de nous-mêmes
prennent toute leur valeur. Pendant que nous prenions le café
au Café de Rohan, je lui ai parlé des gens que j'ai semés jusqu'ici, maladroitement, pour chaque fois le regretter durement
après. Je lui disais aussi combien, tout au fond de moi-même,
j'ai peu d'attachement pour quoi que ce soit. Jusqu'aux choses
qui me réussissent qui ne me plaisent pas. « Alors, dit-elle,
celles qui ne vous réussissent pas doivent vous être parfaitement indifférentes ? — Non, lui ai-je répondu, celles-là au
contraire marquent en moi... » Une dernière carte : Ne m'oubliez
pas. Je n'ai en moi que de la solitude.
Je lui ai dit aussi, à un moment, nous étions quai de l'Horloge, devant le Palais, à deux pas du Pont... : « Qu'est-ce qu'il
dirait, si vous ne partiez plus ? — D'abord, c'est impossible,
me répondit-elle. Les malles sont bouclées. On ne part pas ainsi
sans avoir bien réfléchi. » En marchant ainsi avec elle, pendant
une heure et demie, je regardais les rues, les quais, les ponts,
les maisons de tous ces quartiers oii je passe et repasse depuis
douze ans, ott tant de ma vie traîne, de ma vie vide, ratée,
oii il n'y a que des souvenirs, rien de construit. J'aurais voulu
me trouver soudainement seul, dans un coin fermé, pour pleurer sur tout cela. J'étais plein, à déborder, d'amertume et de
cendres. Je l'ai même dit à Georgette en traversant le PontNeuf : « Il faut que je me retienne pour ne pas vous planter
la... — Pourquoi, alors, avez-vous voulu nous revoir ? — Oh !
J ai été plusieurs fois sur le point de vous écrire, pour vous dire
qu après tout, il valait peut-être mieux ne pas nous revoir.

Seulement, je sentais que je le regretterais après, et alors... Et
pxiis... »
Je lui ai dit aussi qu'après tout c'est moi le roulé : « C'est moi
le volé, le roulé. Avant je me disais que cela viendrait un jour,
que je vous trouverais. Tandis que maintenant je n'ai plus
rien où me raccrocher. » Elle disait non, ou bien que c'était ma
faute, ce qui est vrai, puis je lui rappelais ses hésitations : « Non,
non, lui dis-je, vous vous êtes plutôt bien moquée de moi,
etc., etc... »
Je goûte en ce moment ces idées : gâchages, départ, irréparable, jamais plus, vieillir, et je le confesse, je pleure, caché
par mon casier à papier, dans tout le bruit de l'étude.
Pendant que nous étions au café je lui ai dit deux ou trois
mots du livre, l'opinion de Van Bever, le mot de Boulanger.
Si j'avais encore été chez Barberon, je serais rentré chez moi
pour ne penser qu'à toutes ces choses.
Je lui ai reparlé de l'idée que j'ai que nous nous retrouverons
certainement un jour...
En revenant, je cherchais les recommandations que j'avais
à lui faire : m'écrire, me donner de ses nouvelles, n'avoir recours
qu'à moi, en quelques circonstances que ce serait, pour quelque
motif, et je les lui ai faites, lui disant qu'elle me trouverait
toujours : « Jusqu'à faire la traversée ! » me dit-eUe à un
moment, en souriant.
C'était la troisième fois qu'elle venait à l'étude pour me voir.
Je lui disais à un moment que les femmes jugent trop sur
les apparences, qu'elles ne voient des choses que l'apparence,
jamais les dessous. Elle convint que pour sa part elle réfléchit
plutôt peu sur ses actions. Je lui dis alors combien c'est tout
le contraire pour moi, qui réfléchis toujours trop, pour toutes
choses, ce qui fait que je n'agis jamais, ne retiens jamais rien,
et ai tant de choses derrière moi dont je n'ai pas profité.
Elle parlait de ces huit années gâchées, depuis 1895, pleines
de reprises. Lourdeur, remords de tout cela. ^Ue, du moins,
elle recommence quelque chose. Je lui disais : « Comme elles
sont loin les journées de la rue de Savoie. »
Je m'imagine comment nous serons quand nous nous reverrons, si jamais nous nous revoyons.
Quand elle vint à parler de ses enfants possibles : « Cela
aurait dû nous arriver, lui dis-je, nous n'en serions pas là ! —
Ah ! certainement, répondit-elle, certainement... »

Cette idée de fini, d^irrêparable, me revient d'instant en instant, me serrant la gorge, m'interrompant toute autre idée.
Elle voulait venir déjeuner chez moi. J'ai prétexté que
c'était trop loin. Puis, au café, elle me dit : « Qu'est-ce qui va
se passer chez vous de ne pas vous voir ? — Mais que voulezvous qu'il se passe ? Mon chat attendra, voilà tout... » Et je
lui parlai de Boule. C'est alors qu'elle me dit : « Oui, oui... » et
me dit être venue me demander trois fois à ma concierge.
Je me rappelle en ce moment toute mon histoire avec Georgette. Quand j'allais la voir avec mon père à l'Orphelinat des
Arts. Marie Laurent, la directrice à cette époque, avait réussi
à la faire prendre comme pupille. Amoureuse de moi. Disant
à ses camarades : « Je serai sa femme, ou j'entrerai au couvent. »
Ses vacances, un été, chez nous, à Courbevoie. Devenus là
amant et maîtresse. On lui avait donné ma chambre. Je couchais sur un matelas par terre, dans la salle à manger. Quand
Louise (la maîtresse de mon père et ma future belle-mère)
était couchée, elle venait me retrouver. Au moment de..., je
me retirais. Son étonnement, ses questions, à se sentir « mouillée ». Elle avait un petit capital de 15.000 francs. Mon père me
conseillait de l'épouser : « Elle a 15.000 francs ! » Ma réponse
à mon père : « Et quand les 15.000 francs seront mangés ? »
Je tenais déjà avant tout à ma liberté, à ne m'embarrasser
d'aucun lien, d'aucune charge, pauvre comme je l'étais, et
faisant passer avant tout — quand je dis : tout, amitiés, amours,
plaisirs, argent, — mon travail. Nos recommencements rue de
Savoie, puis rue des Fossés-Saint-Jacques. Comme elle m'aimait,
et avec quelle grâce, fidèle, confiante, dévouée. Laisse-moi
venir. Je ne te gênerai pas. Je te regarderai travailler. Comme
j'ai dû lui faire du mal, à la pauvre enfant. Le plaisir passé,
je ne pensais qu'à la voir partir.
Des années se passent. De fois à autre, chaque année, je lui
écris chez Delafon, tant je me sens seul. Jamais de réponse.
Un jour, je lui écris que je vais peut-être quitter la France...
Pur mensonge, dans l'idée de mieux réussir. Et trois jours
après, un matin, à neuf heures, je la trouve sur le quai, à la
porte de l'étude. « Il est trop tard, me dit-elle. C'est fini. »
Je lui écris étant rue Bonaparte (c'est la fois ci-dessus) quand
je ne savais qu'attendre de Bl...

Puis un jour, en 1901, elle m'écrit chez Barberon, pour un
conseil dont elle a besoin. Je vais la voir rue Saint-Honoré à
la sortie de son travail. Un soir, je monte chez elle. Je caressais
de la main son visage : « Ah ! me dit-elle soudain en tombant
dans mes bras, reste. Je t'aime. Si tu savais comme j'ai pensé
à toi. Il y a si longtemps que j'attends ce jour... » Je fus trop
sérieux, ce soir-là, — je le lui disais aujourd'hui même, et elle
était de mon avis : nous n'en serions pas là, — et l'obligeai à
être sage. Bl... chez moi. Découcher. Complications. Dérangement dans mon travail. Je la déliai de mes bras et je partis.
Nous recommençons à nous voir, de ci, de là. Je lui offre de
réunir nos existences, qu'elle dise oui ou non. Elle ne sait
répondre ni l'un ni l'autre, se moque de moi, et un soir,
vexé, je la reprends...
Je suis quelque temps sans nouvelles.
Puis elle me récrit pour un conseil à propos des droits de
mutation sur son legs. Je lui donne un rendez-vous place de
la Madeleine. Elle a déménagé, elle habite du côté de la gare
du Nord. Je lui promets de lui prêter des livres.
Quelques jours se passent. Elle m'écrit pour me rappeler
ma promesse. Je lui donne rendez-vous place du Théâtre-Français et lui porte des livres, l'accompagnant jusqu'à deux pas
de son domicile, que j'ignore toujours.
Enfin, elle m'écrit sa lettre du 10 janvier 1903... Je lui
réponds. Elle me rapporte mes livres à l'étude, sans un mot,
je suis absent. Je lui écris pour lui demander un rendez-vous,
— elle vient avant-hier jeudi, à midi, me rate — puis enfin,
aujourd'hui.... Encore une journée qui comptera pour moi.
Cela fait quelques-unes déjà ! Je disais à Georgette que je
n'aurais épousé qu'elle seule — et ma ressemblance avec mon
père, au sujet de Fanny^.
11 Janvier. — « Il me semble pourtant que nous deux cela
aurait pu aller... Et je vous aimais bien... »
1. Quand je revins de Calais, pour la mort de Fanny, que je racontai cela h mon
père, et que je lui dis que j'avais revu ma mère, il me dit de In première (il avait
eu les deux sœurs pour pjaîtrçssps) : « C'est la seule femme que j'aurais dû épouser •,

Nous nous sommes dit notre âge : 26 ans, 31 ans.
Tout près de Bulton, si je me souviens bien.
Ce soir, à six heures, en rentrant, je me suis arrêté sur le
quai, tant j'avais la gorge serrée depuis l'après-midi.
Et arrivé, assis dans mon fauteuil, cela été plus fort que moi,
je me suis remis à pleurer.
« La vie est bête », disait-elle. Et elle convenait qu'il y avait
de notre faute à tous les deux, et pas de la mienne à moi seul,
ou de la sienne à elle seule. Et puis, cette idée m'est insupportable à penser qu'un autre, maintenant.... Ah ! il n'y a pas à
dire, ce n'est plus comme avant.
Pas un mot de sympathie, pas un mot de vrai regret, quelque
chose comme des coups d'oeil en arrière, voilà tout.
Je lui dis alors : « Cela me fera deux endroits où je désirerais
aller... » Elle ne comprenait pas bien. « Oui, Genève — et où
vous serez. »
Je lui dis quelques instants plus loin : « Ah ! on ne verra
probablement pas autant de lettres d'Angleterre chez moi que
de lettres de Suisse. — Cela vaudra mieux, n'est-ce pas ? ditelle. — Mais non, mais non », répondis-je...
Au Café aussi, quand nous parlions du livre, elle me demanda
de lui récrire les deux vers de Rossetti : « Je ne les ai plus, je
n'ai pas pu garder votre lettre. Écrivez-les moi, je n'ai pas pu
comprendre ce qu'ils veulent dire. » Je ne les récrivis pas. Je
lui demandai alors des indications pour l'envoi du livre... « Si,
si, envoyez-le moi, dit-elle. — Avec n'importe quelle dédicace,
je veux dire la dédicace que je voudrai ? — Oui, oui, n'importe
quelle dédicace », répondit-elle.
Nous nous sommes dit : « au revoir », elle avec bonne santé,
je veux dire très tranquillement.
« Ah ! la vie est bête, dit-elle à un moment. — Non, lui répondis-je, non la vie n'est pas bête. Elle est moqueuse, voilà tout.
Elle s'amuse à nous présenter le bonheur — et à nous le retirer
aussitôt. »
Je sortis de l'étude. Elle était à m'attendre sous la porte.
Nous nous sommes abordés en souriant. Par moments, durant
tout notre entretien, de midi à deux heures, j'éclatais de rire,
et elle aussi. Ah ! tristesse de tout cela.
Son bonheur éclatait dans toutes ses paroles de partir, de
sa nouvelle vie.

Départ mardi, 9 heures, gare Saint-Lazare.
Je note les eflfets de la grande douleur morale sur moi. Serrement à la gorge, froid par tout le corps, peur affreuse du vide,
besoin de me coucher et de dormir, névralgie, fatigue générale,
attendrissement, pitié, irrésolution, immense solitude morale,
besoin infini de silence, grande clairvoyance de mes fautes,
grande détresse à l'idée que je mourrai un jour.
13 Janvier. — J'éprouve encore le besoin d'écrire...
Depuis samedi, j ' y songe. Ce que je regrette en Georgette,
c'est l'amour vrai, le premier amour d'une femme. Aucun homme
ne l'avait occupée que moi, jusqu'ici. J'avais été le premier et
j'étais resté le seul. Comme nous le disions samedi : a Quel
dommage qu'un enfant ne nous soit pas venu. Nous n'en serions
pas là. »
Elle n'avait pas de passé, elle. Ah ! les jours où j'allais la
voir à l'Orphelinat des Arts. Elle rêvait de moi, et ses camarades la faisaient enrager, comme elle me l'a dit par la suite.
Vie ratée, avoir passé à côté d'un tel bonheur, l'avoir dédaigné
si souvent. Les jours aussi de la rue de Savoie. Dire que c'est
ma faute ! Comme j'étais bête, ignorant et présomptueux. Je
prônais la sécheresse, et pleurais quand j'étais seul. Comme elle
était tendre, elle ! « Mon pauvre Pauf », me disait-elle quelquefois à cause de ma signature^. Comme elle m'aimait ! Jusqu'à
imiter mon écriture ! Signe certain de l'amour, ce penchant à
prendre certaines façons de quelqu'un.
Pauvre Pauf ! c'est maintenant surtout qu'on peut le dire,
mais je suis seul à le dire.
Lundi soir, rentré chez moi, je lui ai encore écrit quelques
lignes, en cachette de Bl... Je ne pouvais y tenir. Je souffrais
de cette entrevue si banale, de cet au revoir si froid.
Je lui écrivis donc, pour lui demander encore un rendezvous, lundi soir, ne serait-ce qu'une heure, dans les environs
de chez elle — pour lui dire en deux mots ma détresse — pour
lui donner des indications d'adresses pour m'écrire, chez moi
ou au Mercure — et pour lui souhaiter tout le bonheur.
Je n'ai encore rien d'elle et elle part ce soir. Dimanche
encore, je savais qu'elle était chez des amies, et le soir, je suis
allé regarder sa maison, 50, Faub. Saint-Denis, comme un
1. L'/ ressemblant à une /.

gamin de dix-huit ans, mais hier lundi, je comptais bien
avoir une lettre chez moi, ou la voir venir à l'étude. Chaque
fois que la porte s'ouvrait, une émotion me prenait. Aujourd'hui, encore rien.
Qui sait ? Elle ne voulait peut-être que me faire payer ma
conduite d'autrefois. Sachant sa réussite, le reste ne lui importait. Et puis, elle aime, c'est le grand point et qui explique tout.
Elle n'a pas eu un mot de regret. Et pourtant si, quand elle
disait : « Il me semble que nous deux... Et je vous aimais bien... »
J'ai beau faire : ces derniers mots me tirent les larmes chaque
fois que je me les redis.
Et cette pauvre Bl... Elle souffre depuis dimanche, depuis
que je lui ai dit la cause de mon chagrin. Elle m'a dit des tas
de choses justes, et elle comprend bien des choses que je ne
lui ai pas dites. Par exemple, cet illogisme de souffrir du départ
de Georgette et de sa liaison — tandis que je m'occupais à
peine d'elle avant. Seulement, elle ignore...
J'ai toujours le même poids sur le cœur, le même serrement
de gorge, quand j'arrête ma pensée sur cette séparation.
Comme j'ai froid à tout mon être, et peu de goût à vivre, à travailler. Vie ratée, vie ratée, je me redis ces mots désespérément.
Jamais plus, aucun retour en arrière possible, et si jamais elle
revient, elle ne sera plus la même, un autre aura traversé sa
vie. J'aurai beau avoir été le premier, du moment qu'elle part
si légèrement aujourd'hui, que sera-ce alors ? Et si elle a des
enfants ?... Et puis, reviendra-t-elle jamais ? Ah ! ma vie,
ma vie, qui fuit de plus en plus, sans retour. Comme je voudrais
revenir à vingt-cinq ans, à vingt ans. Si même j'étais encore
à l'année dernière, à cette époque !
Comme je regrette d'avoir détruit, il y a quelque temps,
à cause de scènes de Bl..., quelques lettres de Georgette et
quelques notes de moi !
Je sens cette fois-ci plus que jamais combien j'ai eu tort de
jouer avec certaines choses, sinon avec toutes. Je le sens même
tant, que je me prends à regretter d'avoir écrit ce livre, qui va
paraître dans quelques jours, et où j'ai joué avec un sentiment
si sacré. Misère de tout cela. N'ai-je donc pas fini de souffrir ?
Et vais-je déjà commencer à souffrir de ce livre, alors que je
croyais que je n'en souffrirais que bien plus tard ? Et Georgette, comment me jugera-t-elle quand elle le lira ?
Et je le sais aussi, si Georgette revenait, ne partait point,

et m'offrait... je ne sais pas si je pourrais quitter Bl... Non,
je crois bien que je ne le pourrais pas, surtout, si pauvre, elle,
si peu bien portante.
13 Janvier. — Neuf heures sonnent. C'est l'heure du départ
du train. Maintenant c'est fait, et dans quelques minutes, elle
ne sera plus dans cette ville où je vis. Maintenant, c'est la
chose accomplie, finie, fermée. La vie va continuer. Revenu
du Mercure il y a une heure, après y avoir entendu tant de
paroles sur mon livre, j'ai moins de dispositions à m'attendrir.
Moi qui voulais aller à la gare, pour la voir passer. Cette histoire de correction, ce de oublié à la page 8, cette superstition :
cette faute sera réparée, mais alors, ce soir, pas de Gare SaintLazare...^.
Et pas un mot, un seul mot de réponse, à mes deux dernières
cartes. Ce que c'est que le bonheur !
Maintenant je serai dans l'attente d'une lettre de là-bas.
LE MERCURE.

Mes débuts.
Rachilde, Vallette, Quillard, Tinan, Fanny, Fargue, Albert.
Le mot de Tinan sur Fanny : Elle porte ses mains comme des
bouquets.
Ce qu'on dit du Petit Ami.
rapporté à moi par Vallette.
d'abord : un grand bien — ou un grand mal.
les uns louent la sincérité, presque le document humain.
un individu qui va jusqu'au bout de ses sentiments.
les autres parlent d'immoralité : « Tout de même, c'est sa
mère ! »
puis diverses opinions :
— on sent un individu qui, au fond, ne s'amuse guère de ce
qu'il fait.
— C'est abominablement lâché. — Cela aurait gagné à être
plus transposé. — Cela manque d'atmosphère. — Cela ne plaira
pas à tout le monde. Il n'y a que des raffinés qui le goûteront.
— C'est très bien, à cause de la sincérité, et même, la blague
1. Il y avait une autre bêtise, que je ne vis que trop tard, qui me désola bien
autrement, que je fis corriger à la plume sur les exemplaires donnés : page 88, ses
pour des.

rend plus vive encore cette sincérité. — Au fond, c'est un livre
triste. — Il y a des trous : on se demande par exemple ce que
vous alliez faire au Théâtre-Français, ce qu'est Valéry, dont
vous mettez le nom sans qu'on s'y attende. Le mieux, c'est la
mort de la Perruche (Albert). — Tout le monde m'en parle
à chaque instant. Il y en a qui trouvent cela abominable,
d'autres au contraire qui le trouvent très bien. Bonheur, par
exemple, qui m'en aurait pris un exemplaire, aujourd'hui, si
les volumes avaient été là. Il ne vous connaît pas. Il m'a
demandé : « Qui est-ce, M. Léautaud ? » Oui, on trouve cela
bien, curieux, à cause de la sincérité. C'est si difficile. D'habitude, on enjolive trop, c'est trop littéraire. Et la preuve de
cette sincérité, ce sont vos remords. Vous m'amusez même
avec vos remords. Vous êtes le monsieur qui s'est montré tel
qu'il est et qui se demande s'il n'a pas été trop loin (Vallette,
ce soir même). — L'autobiographie, le genre le plus attrayant
(Banville).
La grande conversation de Van Bever, dans son bureau du
Mercure et en le reconduisant, 17 décembre 1902. Vraie et
grande amitié, mais tout de même, manque, un peu, de légèreté... Pouvais-je aller le raser avec cette histoire de ma mère,
et le reste, et par exemple, aller lui lire mon manuscrit^ ?
Mais, quand même, quel témoignage d'amitié !
Quant à mon avis, à moi... Ah ! je suis encore trop près, je
ne sais pas trop. Tantôt content, tantôt navré.
Il paraît que certains ont dit : « Ah ! ah ! oui, c'est tout à
fait bien. Mais nous l'attendons au deuxième. »
Il n'y a pas qu'eux, et je ne manque pas moi-même d'inquiétude sur ce deuxième livre, si je le fais jamais. Il n'y a pas
qu'eux : je m'attends encore bien plus moi-même.
17 Janvier. — On vit presque chaque minute en songeant
à une petite joie prochaine, lendemain ou surlendemain, à de
petits plaisirs de toutes sortes, petits changements, nouveautés,
on ne sait quoi de fragile mais qui nous changera, et qui, lorsqu'on l'a, n'est plus rien du tout.
21 Janvier. — Bl... va dîner aujourd'hui avec son ancien
ami Alb. B... Elle devait déjà dîner avec lui il y a quelques
1. Cette niaiserie ! Je n'ai jamais donné dans ce travers avec personne.

jours, jeudi ou vendredi dernier il me semble. Ce soir en rentrant, j'avais trouvé un mot m'avertissant qu'elle était allée
voir Marie, qu'elle irait probablement ensuite chez Berthe et
qu'il se pouvait qu'elle ne rentre pas dîner. A midi, elle ne
m'avait rien dit de tout cela, mais en dînant, son frère fut amené
à me dire qu'elle avait averti qu'elle dînerait dehors.
A onze heures Bl... rentra, un tout petit peu grise, sans
vouloir me regarder. Quand nous fûmes couchés, elle finit
enfin, de paroles en paroles, par me dire qu'en effet, elle avait
dû dîner avec Alb..., mais qu'au dernier moment il l'avait
informée qu'il ne pouvait venir, qu'elle a fait cela pour se venger (Georgette), qu'elle a besoin d'affection, qu'elle est une
jeune femme, que je suis vraiment trop indifférent, etc., etc.,
— et enfin que ce dîner est remis à mercredi.
Aujourd'hui, en déjeunant, elle nous dit à son frère et à moi
qu'elle ne sera pas là ce soir pour dîner. Je lui demandai où
elle dînerait, oii elle allait. Elle me répondit qu'elle allait chez
les Pinteux. Naturellement, je savais à quoi m'en tenir. Depuis
jeudi, j'attendais aujourd'hui pour voir ce qu'elle ferait. Je
la quittai comme d'habitude, puis, aussitôt dehors, en réfléchissant..., je remontai pour lui dire : « Tu sais, je sais très bien
que ce n'est pas à Vincennes. — Cela vient de te venir maintenant, que tu remontes exprès ? — Non, je le savais déjà
tout à l'heure. Je n'avais rien voulu dire. N'est-ce pas que
je ne me trompe pas ? » Elle ne répondit rien. « Enfin, ce
sera comme tu voudras », lui dis-je encore. Et je suis parti.
Je ne voulais pas l'empêcher d'y aller, car enfin c'était une
porte de sortie — et d'autre part je ne voulais pas rester neutre,
pour ne pas avoir à me reprocher de n'avoir rien fait pour
empêcher...
Et pourtant, dimanche, elle paraissait ne plus penser à
rien. Bouquet pour mon anniversaire, blague à tabac, l'aprèsmidi baisers un peu, moi restant sage, — et hier au soir, relations.
Je serai joli, si cela arrive. Plus de Georgette et plus de Bl...
Et les affreux dimanches d'autrefois qui recommenceront...
Et mon cher Boule !...
8 Février. — Je pensais ce matin à ce soir, dans les derniers
mois de 1901, ou dans les premiers mois de 1902, il faudra
que je voie cela avec les lettres, où me trouvant chez Georgette,

au moment que j'allais m'en aller, elle me tomba dans les bras
en me disant : « Ah ! je n'ai jamais cessé de penser à toi...
Reste, dis ! Si, reste... » Quel dommage, peut-être que j'aie
été si sage, et si réfléchi, mais j'étais alors en plein travail de
mon livre, et je me dis aussitôt qu'une telle histoire allait
peut-être bien me déranger. Je pensai aussi à la scène avec Bl...,
le lendemain. Rester ! Cela voulait dire : coucher là. II est vrai
que j'aurais toujours pu me relever et rentrer, si tard que c'eût
été, mais aussi je m'attendais si peu à une telle attitude, de
la part de Georgette. Je la croyais toujours la jeune fille sérieuse,
presque sévère, d'autrefois, et c'était vraiment de ma part
de la bien mauvaise psychologie, un manque même de toute
psychologie, car enfin autrefois, à Courbevoie, et rue de Savoie...
Toujours est-il que, souci de mon livre, souci de ma tranquillité avec Bl..., et surprise de la démonstration de Georgette,
je ne répondis à Georgette que des paroles presque sérieuses,
en la câlinant un peu, sa tête sur mon épaule. Elle a certainement dû me garder une petite rancune de ma conduite de ce
jour-là. Il me semble bien, du reste, qu'elle me l'a dit quelque
temps après, quand je lui racontai la surprise que j'avais
éprouvée, mon déconcertement, etc... Elle qui autrefois parlait toujours mariage. Il me semble aussi, oui, je me rappelle,
qu'elle me dit que maintenant, au contraire, elle ne tient plus
du tout au mariage.
J'écris cette note, Bl... en train de lire à deux pas de moi.
Avec elle aussi, le souci de ma littérature a souvent guidé ma
conduite. Depuis que nous sommes ensemble, nous avons été
plusieurs fois sur le point de nous séparer. C'est toujours le
souci de la tranquillité dont j'ai besoin pour penser à mes
travaux et pour travailler qui m'a fait la forcer à rester. Elle
partant, c'eût été un changement dans ma vie, dans mes habitudes. J'aurais été plus ou moins de temps préoccupé d'elle,
de sa vie, et triste, malheureux, etc... De là plus ou moins de
temps sans tranquillité morale, partant sans la faculté de
travailler.
Je disais plus haut que c'est dommage peut-être que mon
histoire avec Georgette n'ait pas mieux tourné, que je n'aie
pas su profiter mieux de la situation, etc., etc... Mais si je
l'avais écoutée autrefois, rue de Savoie, par exemple, ma vie
aurait-elle été la même ? Non, sans doute. Aurais-je pu écrire
ce livre : Le Petit Ami, dans le ton où il est écrit ? Mon Dieu,

peut-être oui, peut-être non. II est vrai que ce livre aurait été
écrit autrement, que cela aurait peut-être mieux valu. En tous
cas, j'aurais écouté Georgette au commencement de 1902,
j'aurais eu plus de décision vis-à-vis d'elle et du reste, que cela
n'aurait pas beaucoup influé sur le ton ni la matière de ce livre,
qui était presque achevé. Tout au plus aurait-il pu se produire
que Georgette m'ait blâmé pour certains passages et que je
l'aie écoutée... Mais j'écoute toujours si bien moi seulement !
Une telle docilité eût été peu de mon fait.
Tout cela n'empêche pas que le souci de ma littérature aura
eu une bonne part dans la façon dont j'ai dirigé ma vie, si tant
est que je l'ai dirigée. Je n'en regrette pas moins, non plus,
Georgette, qui m'eût été une compagne d'esprit, autant qu'une
femme peut l'être. Elle, au moins, m'aimait vraiment, et j'étais
vraiment quelque chose et quelqu'un pour elle. Enfin, je suis
bien forcé de songer que si je n'avais pas connu Bl..., je n'aurais
peut-être pas pu écrire, dans mon livre, quelques pages qui ne
sont pas trop mal, par exemple l'histoire de la Perruche...
10 Février. — Rachilde me disait tout à l'heure au Mercure :
« — Je vais commencer demain^. Dites donc, il y a des gens
1. Sa lecture pour le compte rendu dans la rubrique des Romans qu'elle tenait
au Mercure.
On a lu dans une Note précédente l'appréciation, souvent justifiée, d'Alfred Vallette sur les Mémoires et Souvenirs écrits à distance. Voici qui la confirme.
Dans quelques souvenirs sur sa librairie pendant la guerre 1914-18 (La Gazette
des Amis des Livres, n° Janvier 1940), M"" Adrienne Monnier écrit :
1» Paul Léaulaud, que ie voyais souvent en allant faire mes réassortiments au Mercure, m'avait raconté que pendant Je ne sais combien d'années une des plaisanteries
familières de la maison était de dire aux visiteurs en désignant la case où reposaient les
volumes de Gide : • Vous ne voulez pas emporter quelques nourritures ? (Les Nourritures terrestres). Il y en a Ib qui se perdent.
Jamais je n'ai entendu au Mercure cette plaisanterie de commis voyageur.
2° Ce même Léautaud (l'expression est élégante et civile), quand j'exprimais mon
admiration pour Paul Claudel, disait : Ah l non, pas de ce type-là, il va nous ramener
les curés.
Type, curés, ce n'est pas du tout là mon vocabulaire. Jamais je ne me suis exprimé
de cette façon, comme jamais ne m'est venue à l'esprit la moindre idée de la portée
cléricale de l'œuvre de M. Paul Claudel.
3» Le bureau que ledit Léautaud (bis), occupait au Mercure était transformé en
grenier (?) à croûtes... le sol étant recouvert de journaux sur lesquels séchaient une
grande variété de croûtons. (Des croûtons sont généralement secs)... Le soir, on le
voyait se profiler le long des grilles du Luxembourg, le dos courbé sous un gros sac...
11 est exact que le parquet de mon bureau était couvert de pains de quatre livres
ouverts en deux et mis là à sécher. Mais jamais on n'a pu me voir partir le dos
courbé, etc., etc. Pour cette bonne raison : c'était le messager qui transportait chez
moi ces provisions.
Alfred Vallette ne voyait comme causes aux défauts des Mémoires et Souvenirs
que le recul du temps et les erreurs de la mémoire. Il oubliait : l'invention, et féminine ! — la meilleure.
N O T E P O U R R É P O N D R E A QUEI.QUES L E C T E U R S . — Ce Journal est publié sur une
copie à la machine à écrire des textes originaux, sans qu'un mot y soit changé, ce

qui m'en ont dit beaucoup de mal, et puis d'autres qui trouvent
cela très bien. » Et elle ajoute, avec un air bête au possible :
(( Vous voulez donc aller au grand public ? »
18 Février. — Le Petit Ami a paru aux étalages des libraires
cette après-midi, vers trois heures, environ trois exemplaires
à chacun. La vue de cela n'est pas gaie, de ce livre que personne
ne feuillette. Boulevard des Italiens, à la Librairie Flammarion,
un flâneur l'a pris, l'a ouvert, et lu en divers endroits, et l'a
reposé.
Ce matin, a paru aussi Vérité, l'épais et lourd roman de Zola.
Il en est déjà au quarante-et-unième mille.
Je ne suis jamais bien sûr d'avoir du talent. C'est même
bien rare que je me sente quelque chose... Ce soir, en regardant tous ces étalages, je m'en sentais encore moins. Question
grave : que pense le passant qui s'arrête, prend Le Petit Ami,
le feuillette, le lit çà et là, et le repose ?
Monceau^ me dit que Schwob est surpris de n'avoir pas
reçu Le Petit Ami, Je lui en ai pourtant dédicacé un exemplaire.
Je lui en envoie un autre. Ce soir, je retrouve le premier, oublié
dans un tiroir de ma commode.
Envois. Sur l'exemplaire de Moréno : Punique exemplaire
en témoignage d^admiration (pour son talent à dire les vers).
Sur l'exemplaire de Gourmont : A Monsieur Remy de Gourmont, grand excitateur d'esprit.
Mardi 24 Février. — Ce matin, une dépêche de mon frère.
Mon père ne va pas mieux. Il faut que je vienne. J'avais renqui, je crois, se prouve assez, et en observant même les dispositions et les blancs du
manuscrit. Quand un mot manque, ou qu'un passage reste en suspens, rien de la
Censure, c'est qu'il est ainsi dans le texte, sans que je sache pourquoi, après si
longtemps. De mc-me les indications de pages ou de feuillets manquant dans le
manuscrit, mises sur la copie, ce qui est un motif de surprise pour moi tout le
premier. Je n'ai jamais rouvert les cahiers originaux depuis que je les écrivis, je
ne les al pas en ce moment entre les mains et je ne puis rien vérifier.
, Il faut aussi tenir compte que beaucoup de passages de ce Journal, à l'époque
a laquelle j'en suis, étaient des sortes de notes, courtes ou longues, que je me proposais de compléter (l'indication est mOme mise quelquefois pour moi), ce que je
n ai jamais fait.
M. Georges Le Cardonnel me connaît bien peu s'il croit que ces indications de
pages manquantes ou ces points de suspension à des pages inachevés sont mis là
P®""" PJse. Poser en quoi ? pour quoi V pour qui ? Seigneur !
Naturellement les Moles de bas de pages sont d'aujourd'hui.
1. trère de M"® Moréno, alors employé au Mercure.

dez-vous à cinq heures avec Vallette. En allant à la gare SaintLazare, je lui ai mis à la poste une carte postale :
Cher Monsieur,
Excusez-moi. Je ne pourrai pas venir ce soir. Il me faut retourner à Courbevoie. Mon père ne va pas mieux. Il va même plus
mal. C^est la fin, certainement. Quelle singulière idée pour un
mardi-gras de s^habiller en mort.
Cordialement à vous.
22 Mars. — Été chez Schwob, pour la première fois, à la
suite de son invitation en réponse à l'envoi du Petit Ami. Un
individu charmant, d'un visage curieux. Il ressemble à Napoléon. Infiniment instruit, il sait tout, et toujours simple, jamais
pédant. On est introduit par un domestique chinois, qui ajoute
encore une nuance à l'élégance très fine de ce logis vaste, clair
et silencieux. De l'antichambre, vu un singe gambadant dans
une pièce voisine. Compliments de Schwob. Puis vient Moréno,
accueillante comme une camarade. Je ne sais quel membre
de l'Académie des Inscriptions arrive, grand, maigre, longue
barbe blonde, lorgnon, que je connais de vue pour le rencontrer
souvent rue de Richeheu, entrant à la Nationale. Puis un autre
visiteur. On parle de la tiare de Saïtapharnès. Schwob va chercher dans une pièce voisine un colTret Renaissance, paraît-il,
en argent, richement ciselé, acheté par lui à Nice, je crois. Il
le passe à chacun de nous. On l'examine, on l'admire, on cause.
Puis Schwob pose le coffret sur la cheminée. D'autres gens
arrivent. José de Charmoy, un tout jeune homme, l'auteur du
Monument Baudelaire, visage rasé, pâle et brun, très allure
Renaissance, avec sa femme, délicieuse comme une enfant de
quatorze ans. Puis, un tas d'autres gens... A un moment,
Moréno aperçoit le coffret sur la cheminée : « Comment ! Marcel... Tu laisses ce coffret là... C'est fou !... On ne sait pas qui
vient ici... » et elle disparaît aussitôt en le remportant dans un
endroit plus sûr. Un peu après, je bavarde avec Schwob. Affaire
Gil Blas, Revue bleue, place de secrétaire, mes besognes d'étude,
manque de temps. Vu Gide, qui me parle de mon livre, dont il
a parlé avec Valéry, qui a réussi, me dit-il, à le faire un peu
changer d'avis... Compliments. Je lui enverrai un exemplaire.
Vu la comtesse de Noailles. Grande dame, assez, mais pas tout

à fait très simple. Quelqu'un lui demande ce qu'elle aimerait :
« Vivre dans une forêt vierge ! »
5 Avril. — Retourné chez Schwob. Vu Guérin, Théry, le
jeune Édouard Champion, qui se fait présenter à moi. Un vrai
visage de valet de répertoire. Grand coureur de femmes, paraît-il,
et qui doit, du conseil de son médecin, se ranger un peu, sinon,
gare !... Il aime beaucoup le livre. Nous parlons de nos rencontres
dans des rues, souvent, depuis longtemps. Invité par Charmoy
à l'aller voir chez lui les jeudis soir. Schwob parle de mon livre,
de l'article d'Ernest-Charles, du refus de mon article par Périvier. « Ce qui distingue Léautaud, dit-il, c'est qu'il est un sentimental, qui sait qu'il est sentimental. Ses attendrissements
sont toujours coupés par une sorte de rire, comme chez Heine ».
Il n'y a pas à dire : si j'écoutais tout ce qu'on me dit, je finirais
par me prendre au sérieux et par m'emballer. Heureusement
qu'il n'y a pas de danger. Heureusement ??? Moréno toujours
charmante. Chose curieuse : je me sens plus à l'aise avec elle
qu'avec Rachilde. Guérin déteste le livre. Je vois chaque fois
chez Schwob un jeune Anglais adorable comme une jolie femme.
Il y a aussi un nommé Nigond, poète, dont Schwob et Moréno
paraissent raffoler, et qui a l'air bien nigaud. Quant à moi, je
ne parle pas, ou à peine. Moréno m'appelle déjà : le sauvage.
Au fond, je ne m'amuse guère. Et puis, en deuQ, mon complet
noir m'assomme. Et puis encore, peu de chose de ce qu'on dit
autour de moi m'intéresse. Ce que j'aimerais, ce serait causer
avec Schwob, et un ou deux autres. L'ennui surtout, c'est que
je ne corinais rien de tous ces gens-là, — et que j'ai une telle
habitude du tête-à-tête avec moi-même.
Affaire Gil Blas. — Le Petit Ami venait de paraître*. Je
reçois une lettre de Périvier. Il a lu mon livre. Le Gil Blas
m'est ouvert si je veux y collaborer. Que je lui apporte quelque
chose. J'en parle à Vallette^. Il me dit : Vous pouvez toujours
1. On trouvera que je parle beaucoup de ce livre. C'est bien mon avis. Mon Journal
est ainsi. Laisser cela de côté ? Quand on n'a rien fait dans sa vie, on se rattrape sur
le peu qu'on a tait.
2. Je n'ai jamais rien fait dans ce genre sans lui demander son avis. Nous riions
ensemble des déconvenues qui m'arrivaient. Quand j'écrivais aux Nouvelles LilUraires, je dus à deux reprises donner ma démission à Maurice Martin du Gard pour
compte non tenu de la promesse de liberté qui m'avait été faite. Un matin, Vallette
me raconta qu'il avait dîné la veille avec lui et M. Gillon, de la Librairie Larousse.
Maurice Martin du Gard avait exprimé sa vive sympathie pour moi, disant que
J étais un écrivain original. « Trop, même 1 • avait ajouté M. Gillon. t Le mot m'a

essayer. Je fais ce raisonnement : cet homme a lu Le Petit Ami.
•Le mieux que j'ai à faire, c'est de lui porter un article dans le
même ton. J'écris un article sur le monument à Gavarni, avec
lequel on vient d'abîmer la place Saint-Georges, le substituant
au bassin où j'allais si souvent, quand j'étais enfant, faire
marcher un petit bateau. Je le porte à Périvier. Il va le lire.
Que je revienne dans quelques jours. Je reviens cinq fois :
l'article n'est pas encore lu, — il l'a donné à hre, — le lecteur
n'est pas là, — il n'y a pas encore de réponse. La dernière fois,
Périvier me dit : Impossible. Je ne peux pas laisser parler dans
mon journal de son père et de sa mère comme vous le faites.
Je lui dis : Je vois que vous avez lu mon livre. Mais cela fait
six fois que je viens. A douze sous d'omnibus chaque fois, c'est
plus que ne vaut l'article. Vous ne me reverrez pas.
7 Avril. — Dîné chez les parents de Tinan avec Albert^.
Accueil charmant. Décidément, je pourrai mettre cette formule-là partout. M. de Tinan grand collectionneur d'outils
d'art, un bourru très distingué, et sachant des tas de chosesv
Mme (Je Tinan, une bourgeoise tout à fait, vous entretenant de
ses petits ennuis de maison, par exemple de sa femme de chambre
qui veut devenir la cuisinière. Le mari disant sans cesse des
méchancetés à sa femme. On me montre des portraits de Tinan,
celui, si intéressant, fait par Louys : Tinan ouvrant une porte
(photographie reproduite dans la Revue Encyclopédique). On
parle de WiUy, de son duel avec Mitty, appelé Monsieur de Quatorzheures dans Claudine s'en va. Cela nous reporte au temps
bien tait rire, me dit Vallette. Je leur ai dit : t Vous êtes étonnants, tous. Vous venez
chercher Léautaud. Trois mois après, il ne vous plaît plus. Ce n'est pas un débutant.
Vous devez le connaître. Ce n'est pas lui qui est allé vous trouver. Il ne demande
rien à personne. Laissez-le tranquille •. Et a moi : Vous ne trouvez pas que j'ai raison ? Qu'ils vous fichent la paix.
I:-. J'ai eu, beaucoup plus tard, une autre affaire Gil Bios, quand M. Pierre Mortier
le lit reparaître. Olire charmante de collaboration, à laquelle je ne donnai pas suite.
Il paraît qu'il y avait dans la salle de rédaction un tableau des gens dont il fallait
dire du bien, des gens dont on pouvait dire du mal, et des gens dont il ne fallait pas
parler. C'était tout à tait un programme pour moi.
1. J'aurais dû l'indiquer plus tôt : Henri Haug, dit Henri Albert, le traducteur
de Nietszche.
Henri Albert connaissait tout Paris : le « grand monde », la bourgeoisie, le monde
de la galanterie, la littérature. Il tenait un Journal. A sa mort, ces papiers sont
passés entre les mains de son trère. Il faut souhaiter qu'ils n'aient pas été détruits,
par puritanisme, « respect des convenances », comme ces gens qui, sans aucun droit,
mettent au teu les lettres d'un écrivain, à leur avis t préjudiciables à sa mémoire ».
Ils oublient comiquement que, ces lettres détruites, le fait demeure connu. Exemple :
la lettre de Vigny à Marie Uorval.
La non publication, absoiunlent abusive, véritable « Fait du Prince », de la partie
posthume du Journal des Goncourt, n'a pas d'autres raisons que des plaisanteries
de ce genre.

où Tinan travaillait pour Willy. Maîtresse d'Esthète. Le sculpteur Fix-Masseau propose un jour à WUly un paquet de lettres
d'une ancienne maîtresse (la femme qui servit pour Une Passade), en lui disant qu'il pourra peut-être en faire quelque chose.
Willy lui donne rendez-vous pour quelques jours après, en disant
qu'il amènera un sténographe. Au jour dit, Willy arrive avec
Tinan. « Mais il me semble que Monsieur est Monsieur Jean de
Tinan », dit Fix-Masseau. « Taisez-vous donc ! dit Willy. Cela
ne fait rien. C'est un ami. » Fix-Masseau raconte son histoire,
Tinan prend des notes, Willy boit et fume. Tinan part pour
Jumièges, se met au travail, deux ou trois mois. Willy va pendant quelques jours pour examiner le travail, donner le ton,
et ce fut Maîtresse d'Esthètes. Tinan toucha cinq cents francs.
Tinan fit aussi Un vilain Monsieur, mais, ici, le sujet était de
lui. Paul Acker y travailla aussi un peu. Je me rappelle avoir
vu souvent Tinan, trouvant un mot drôle, au hasard de la
conversation, demander aussitôt un « bleu » pour envoyer son
mot à Willy, qui le fourrait dans sa chronique. Tinan a laissé
des tas de choses, d'abord les papiers remis à Louys et à Albert,
puis des lettres, des brouillons, etc. Ce soir encore, je ne me
suis guère amusé. Cela me fait pourtant plaisir de voir des gens,
des lumières, d'entendre bavarder. Ah ! réussir ! Comment y
arriver, si je m'ennuie autant partout, si partout je ne pense
qu'à moi ? Toujours la même chose : rien ne m'étonne, ne me
ravit, ni les choses, ni les gens, et je ne crois pas que ce soit parce
que je m'en fais avant une trop grande imagination. J'étais
comme cela quand j'étais enfant. J'arrive, je me mets dans un
coin, et là je pense à moi, à mes affaires. Oui, c'est là le vrai :
je ne pense qu'à moi. De plus, de quelque endroit qu'il s'agisse,
de quelques gens aussi, en deux fois j'ai vu ce qu'est le premier
et ce que valent les seconds.
Ce soir, j'avais été chercher Albert chez lui. Il est fort bien
installé. La dépouille de Tinan.
Les talons de mes bottines faisaient du bruit. J'en étais gêné.
Je ne sais plus si j'ai noté le nom que j'avais donné à Tinan :
Rastignac de Cirques, Cabarets et Concerts^.
8 Avril. — Donné aujourd'hui ma démission à l'Étude
Lemarquis pour la fin du mois. Je ne ris pas. Que va-t-il adve1. Titre de la Chronique qu'il avait au Mercure.

nir de ce moi si peu hardi, si peu illusionné sur son propre
compte, lancé en pleine littérature ? Mais s'y lancera-t-il vraiment, du reste^ ?
30 Avril. — Été passer la soirée chez Charmoy, pour la troisième fois. M™® de Charmoy est tout à fait mieux en toilette
d'intérieur. Ce soir, je causais avec elle. Je continue à lui trouver cet air de gamine un peu libre... A part cela, tout ce qu'il y
a de convenable. Charmoy très simple. Remarqué qu'ils ne
savent pas toujours le nom des gens qu'ils reçoivent. Quelle
bande de gens, tous ces trois jeudis. Des cabots, des cabotins,
des jeunes gens de lettres, des vieux : Ventura, Fleischmann,
Prax, Bonnefon, Lacuzon, et quels autres ! Pour la plupart,
des pantins. Mon excitant jeune Anglais est là. Il s'appelle
Reginald. Je dis mon impression à M™® de Charmoy : Si j'avais
une femme, je la tromperais avec lui. Le cher enfant est anglais,
ce qui lui donne, pour parler français, de petites mines gauches
et délicieuses, et il se destine au théâtre. Sa maman vient toujours le chercher vers la fin de la soirée. Il peut avoir dix-huit,
vingt ans. Albert est là, aimable adroitement. On est reçu et
on passe la soirée dans l'atelier de Charmoy, au milieu d'énormes
sculptures, le Baudelaire, le Sainte-Beuve, une énorme Camille
imprécante, les bras et les seins en l'air, et divers autres bustes
ou ébauches. Vers onze heures, thé, chocolat et gâteaux. Deux
petites cuillers pour trente personnes. Parfois, ce qui n'est pas
rose, des cabots récitent des choses. Le premier jeudi, quel
plaisir rare : Moréno récita UInvitation au voyage, dans un coin,
pour trois ou quatre qui étions là. Il aurait fallu ne plus rien
entendre après. Jamais aucune artiste ne m'a donné autant
d'émotion. Pas un geste, pas un effet, aucune déclamation,
mais quelle profondeur ! Le premier jeudi,
de Charmoy
1. La vérité est que je donnai ma démission dans les conditions suivantes. On
m'avait promis de l'augmentation à la fin de ma première année. Entre temps, mon
collègue comme secrétaire, un nommé R..., avait volé à l'étude, au moyen d'écritures
truquées et de si^atures imitées, une somme de 42.000 francs. Quand cela se découvrit, alors qu'il était en vacances, je m'empressai de remettre au fondé de pouvoirs
quelques papiers que R... m'avait donnés à lui garder, en disant que je les avais
pris sans me douter de rien, et que, d'ailleurs, si j'avais su quelque chose, je n'aurais
rien dit, mon métier n'étant pas de dénoncer les gens. La fin de ma première année
de présence arrivée, je priai ce fondé de pouvoirs de vouloir bien rappeler à M. Lemarquis sa promesse d'augmentation. Il s'y refusa en ces termes : t Je ne m'occupe pas
des gens qui approuvent les voleurs •. C'était interpréter tout de travers ce que je
lui avais dit. Je le lui répétai et j'ajoutai que, puisqu'il se refusait à transmettre ma
demande, je donnais ma démission. En fait, sur la demande de M. Lemarquis, je
continuai à venir à l'Étude les après-midi, jusqu'au règlement final d'une affaire
dont j'étais chargé.

m'avait demandé si cela me ferait plaisir qu'elle me fît faire
un petit article quelque part. « Moi, Madame, lui avais-je
répondu, mais certainement. Je ne demande que la gloire, moi ! »
Et le jeudi suivant, j'avais appris que Fleischmann avait écrit
des choses dans le Voltaire. Quelle publicité ! Il n'y a guère que
les garçons de bureau des ministères qui lisent ce journal. Le
dit Fleischmann était là, qui me demanda un exemplaire, que
je lui promis, avec l'intention de ne pas tenir. Mais le lendemain, il déposa des journaux chez moi, et ce soir je lui ai remis
un exemplaire déjà destiné et pas envoyé, sur lequel j'avais
gratté le premier envoi. (L'histoire de F... avec le Mercure,
au sujet d'un livre chipé. F... le vendant sous le nom de J... de
la H... Celui-ci prié par le Mercure de rembourser et rétablissant
la vérité, en allant chez le bouquiniste avec une photographie
de G... et une de F... Le bouquiniste reconnaît tout de suite le
vendeur, F... et F... fabricant une fausse lettre de Vallette, oii
il était dit qu'on s'était trompé, qu'on lui faisait des excuses).
En revenant, bavardé avec Albert. Je lui dis combien il fait
l'effet de quelqu'un en qui on ne peut avoir confiance, que
jamais moi, par exemple, je ne me serais attendu à autant de
sympathie, d'aide, de sa part. Nous parlons du milieu Charmoy, lui des gens, moi de mon ennui. « Cela ne m'embête pas
de sortir, lui dis-je, mais je sens que sortir pour de tels endroits
est si peu utile, pourra mener à si peu, etc... »
Faire tout, dire tout, sans croire ni tenir à rien si ce n'est
qu'à son plaisir, s'il y a moyen.
Dimanche 3 Mai. — Dans le métro, en revenant de Vincennes.
Une jeune fille, seize ou dix-sept ans, blonde, jeune, et ces couleurs légères, cette roseur sensuelle aux narines... Il faisait des
réflexions, comparait, combien profondément. Ah ! pas de passé,
là, et quel avenir !...
Mai. — C'est cela, la vie. On travaille, on fait des livres,
avec des tas de salutations à Pierre et à Paul. On attend la
gloire, la fortune, — et on claque en chemin.
(Manque des pages dans le manuscrit.)

6 Mai. — Ce n'est pas brillant, moi dans la littérature tout
à fait. D'abord, je ne réussis pas à m'y mettre tout à fait. Ce

qu'on fait autour de moi ne m'intéresse pas assez. Je m'en
aperçois de plus en plus : une seule chose m'intéresse : moi, et
ce qui se passe en moi, ce que j'ai été, ce que je suis devenu,
mes idées, mes souvenirs, mes projets, mes craintes, toute ma
vie. Après cela, je peux tirer la ficelle. Tout le reste ne m'intéresse que par rapport à moi.
Quand je ne suis pas dans une certaine excitation, joie ou
chagrin, je n'ai de ^oût à rien, ni une idée, rien. Serais-je donc
romanesque ? Je relisais ce matin dans la Vie de Henri Brulard
le passage du « moment du génie ». C'est tout à fait mon cas.
Quand écrire devient du travail, j'enverrais tout au diable.
Et pourtant, j'ai une volonté extrême. J'ai quelquefois recommencé quelquefois dix fois la même page, le même chapitre.
J'étais malheureux comme les pierres. Cela ne faisait rien. Je
recommençais.
Je n'ai aucune confiance en moi. Il faudrait que j'aie la force
de ne rien lire, de croire en moi, et en moi seul, comme si seul
j'écrivais. Et puis commencer, le commencement de quelque
chose, voilà le difficile. Quelle corvée, les premières phrases.
Que d'autres sujets encore, de pas d'emballement. Les
défauts, coquilles, phrases oubliées, irréparables peut-être
du P.
— puis, de me sentir si peu solide, si malade, j'en
suis sûr, tout au fond. De plus, ce manque de facilité, souvent.
Tous les éloges, tous les encouragements n'y feront rien. Je
le sens. Il n'y a que moi qui compte en cette matière. Ce que
je ne trouve pas bien est à jamais pas bien. Je n'ai pas encore
d'idée bien nette sur mon livre. Je donnerais beaucoup pour
pouvoir le recommencer. Je n'y changerais pas grand'chose. Je
n'y mettrais même que les phrases notées au crayon sur de
petites feuilles volantes. Mais que ce serait beaucoup à mes
yeux, surtout si je trouvais une meilleure fin, plus serrée et
moins littéraire, du chapitre vu.
Je ne suis décidément pas assez fou de moi.
On m'a fait ces jours-ci envoyer des exemplaires pour le
Prix Concourt. Je trouve cela hideux. Un prix ! La littérature
primée ! Pauvres choses ! Des potaches, quoi ! Il est vrai que
cinq mille francs ! Et peut-être cela peut-il se passer en silence.
Que de bonnes volontés rencontrées. Ah ! je pourrai le dire :
j'aurai inspiré de la sympathie à tous ceux qui m'auront connu,
et je suis si sec, pourtant, trois jours après les choses. La vie
n'est pas assez suivie, il n'y a que des à-coups, et les intermit-

tences sont trop longues. Ces notes aussi sont écrites beauco^up
trop vite, avec pas assez de réflexion. Tout n'est-il donc qtie
besognes ?
9 Juin. — Il n'y a pas un écrivain qui me dontfeTplus l'envie
d'écrire que Stendhal, avec la Correspondance, la Vie de H. Brulard et les Souvenirs d^Égotisme, — et toutes ^ s <Préfaces.
10 Juin. — Il y a des moments, trop fréquent»; b^las ! où
j'aime mieux rêver sur ce que j'ai à écrire ou sur ce que j'écrirais, que d'écrire.
11 Juin. — Passé aujourd'hui rue des Martyrs. Vraiment,
à six heures du soir, ce n'est pas loin de ressembler à la rue
MoufiFetard. De plus, moi qui rêvais de retourner habiter ce
quartier où j'ai passé mon enfance, maintenant je ne l'oserais,
tant j ' y retrouve à chaque pas le souvenir de mon père, et tant
l'idée de la mort m'y poursuit et me glace même en plein jour,
rien qu'à circuler dans toutes ces rues.
11 Juin. — Je songeais aujourd'hui en me promenant à
tous les lieux communs qu'on a écrits sur le plaisir d'être
imprimé, de corriger des épreuves, de voir son livre, de lire des
articles sur soi, etc... Quelles pauvres âneries ! Je cherche quel
plaisir analogue j'ai bien pu avoir. Je ne trouve rien ou tout à
fait très peu. C'est que j'ai toujours trop su ce que je faisais,
ce que j'avais fait et que, contre l'idée que j'ai de moi, rien ne
peut prévaloir, trop malheureusement.
18 Juin. — Raconté à moi par
L'histoire

, mai 1903.

Sybil Sanderson qui est morte il y a un mois, aurait dépensé
près de 400.000 francs pour lancer Francis de Croisset. Sybil
Sanderson était fort belle femme. — Francis de Croisset est
fort laid, l'air d'un valet, — de grande maison, U est vrai. Mystères de l'amour. Il faut croire d'ailleurs qu'elle l'a mal lancé,
car il n'est pas allé loin.
Ce qu'on dit de la littérature de Montesquiou qui serait
surtout de la littérature de Yturri (M. de Serpigny, dans Le

Mariage de Minuit). Et le mot de Montesquieu, dimanche
14 juin, chez Schwob : « Je vais être obligé! de me confiaer dans
le silence, oui, pour assez de temps... » Et comme tout le monde
avait l'air de se demander ce qui était arrivé : ^ Oui, mon
pauvre Iturri est malade, bien malade, même... »
11 Juillet. — Il n'y a plus que des livres comme ceux de
Stendhal et ceux de Nietzsche, — ces derniers si difficiles qu'ils
me soient le plus souvent, — pour me mettre le cerveau en
mouvement.
14 Juillet. — Passé la journée chez Schwob, lequel malade,
au lit, i»t d'un moral navrant. Conversation sur des gens :
Régnier, Rachilde, Jarry, Albert, Fargue. Nous parlons de
l'affaire Adelsward, et du joli physique que *** avait alors, au
temps du Théâtre de l'Œuvre. A ce propos, Schwob me dit,
en parlant de lui : « J'ai eu bien tort, un jour... Il était venu
me voir, et certainement il ne venait que pour cela... J'ai eu
peur d'avoir des histoires... »
Mon opinion depuis longtemps sur la littérature de Schwob.
Au fond, très au fond, je n'y trouve aucun intérêt. C'est de la
fabrication, de la marqueterie et je sens comment c'est fait et
avec quoi. De vastes lectures, dans tous les genres, — des phrases
et des idées notées sur des fiches, — puis arrangement, combinaison de ces phrases et de ces idées classées par catégories,
en un tout quelconque. Il n'y a à retenir qu'un art merveilleux, une adresse inimitable, une grande délicatesse dans l'art
de choisir, un considérable savoir, mais, au fond, tout cela
sent les vieux livres. C'est truqué au possible. Il n'en ressort
qu'une intelligence exceptionnelle, un sens critique poussé à
son dernier développement, ce qui, certes, est beaucoup. Il
y a aussi des pages de critique, sur Meredith, sur Stevenson,
sur Courteline, qui sont uniques. Schwob sait toujours dire,
sur tous les sujets, une parole définitive, juste, exacte, mais
dans ses livres, qui sont trop travaillés, aucune sensibilité ne
paraît. Seule, une impression d'étrange, de mystérieux, qui doit
lui venir de Poe et de la fréquentation de Shakespeare.
Il faudra que je développe cela un jour.
16 Juillet. — Je goûte à l'avance le goût de ma tristesse
quand je serai de nouveau seul, dans quelques jours. Je sais

si bien ce que sera mon état moral. Il faudra que j'en profite
pour écrire la dédicace à la Perriiclie.
Juillet. — J'ai beau faire, écrire des lettres flatteuses, soit
pour des livres reçus, soit pour des articles sur le P.
je m'en
moque et n'en pense pas un mot, tant peu de choses m'excitent,
même de mes propres affaires. S'il y a un grand écrivain aujourd'hui, ce qu'il peut être hasardeux de prétendre, c'est Barrés,
et Gourmont, ce dernier depuis deux ou trois ans, et malgré
l'insipide marotte qu'il a de l'Art avec un grand A. Les autres,
Schwob, France, Régnier, etc., sont des truqueurs, rien de
plus. Il y aurait peut-être eu Laforgue... Et puis, tous ces gens
à romans, à nouvelles, à poèmes jamais interrompus sont sans
intérêt. Il n'y a qu'une chose qui me rende curieux chez eux,
c'est la faculté qu'ils ont ainsi d'écrire sans s'arrêter, un roman
tout de suite après un autre, comme Régnier, par exemple. A
part cela, rien, pas de personnalité. Ce qu'ils font, un autre
pourrait le faire, et c'est là qu'est la tare. Des travailleurs,
voilà tout. C'est peut-être beaucoup, oui. C'est peut-être rien
aussi.
18 Juillet. — Le soir, au Petit Luxembourg, les vieilles
pauvres catins qui traînent sur les bancs, cherchant l'ombre
pour leurs rides mal fardées et de pauvres michés pas difficiles.
Elles ne doivent faire que de maigres affaires, et aussi, sur ces
bancs, ne travailler que dans un certain genre... Il y a là, le
soir, de nouvelles allées des veuves, les veuves...
22 Juillet. — Quel effort il me faut faire sans cesse pour
maîtriser ma pitié, ma bonté.
29 Juillet. — Je songe que je ne dois guère imiter les écrivains que j'aime, puisque je trouve si peu de choses qui me
plaisent dans ce que j'écris.
2 Août. — Pour les Paysages Parisiens. Combien savent jouir
de tout cela... Jouir aussi de la vue des singuliers bonshommes
qu on rencontre, comme ce petit vieux marchand de ballons
vu aujourd'hui à la barrière de Vincennes, avec ses manières
tout à fait Louis X V et son mauvais parler des faubourgs.

6 Août. — Je fais des rêves de ^rand travail, quand je serai
installé ailleurs, loin de cet imbécile à mandoline^.
7 Août. — La rue des Saints-Pères, vue de tout à fait en bas,
de l'impériale de l'omnibus. Aspect province. On la dirait
fermée en haut.
14 Août. — Je me dis parfois que j'étais peut-être né pour
faire des affaires. J'ai besoin d'activité, et d'une activité un
peu obligatoire, et de préoccupations et de responsabilités.
Alors, je me sens un peu vivre, et je sens le prix et le goût de
la vie. Je ne suis pas non plus si maladroit que je l'aurais cru.
Quand j'ai quitté l'étude Barberon pour entrer chez Lemarquis,
j'étais un peu effrayé à l'avance du travail que j'allais avoir à
faire. J'ai pu m'apercevoir par la suite qu'au fond il n'y a rien
de difficile et que rien ne donne de la capacité comme de se
trouver devant un travail qu'il faut à toute force accomplir,
seul, et avec ses seuls moyens. On trouve alors en soi le moyen
de s'en tirer et l'expérience que j'en ai faite a été telle que je
crois bien que si je trouvais demain n'importe quel travail,
si difficile qu'il soit, je l'accepterais, pourvu qu'il soit bien
rétribué, avec la joie à l'avance des difficultés inconnues à
étudier et à aplanir. Le tout, c'est qu'on me laisse un peu faire
seul. Je fais une ou deux gaffes au début, mais j ' y prends toujours une leçon, et cela m'arrive rarement après. Ce qui me fait
dire que j'étais peut-être né pour les affaires, c'est la sorte de
plaisir que j'éprouve depuis deux ou trois mois à discuter avec
tous ces créanciers ou avoués de créanciers. Il est vrai que c'est
moi qui tiens le bon bout, puisque c'est moi qui ai l'argent et
qui paie. Eux, ils désirent recevoir, et ce désir leur enlève toujours plus ou moins de leurs moyens. Je leur mets l'argent là,
sous les yeux, l'offrant ainsi, ou pas. Je vois sur leur visage le
travail de la tentation, de la réflexion courte, de cette pensée :
« Après tout, mieux vaut un peu moins que pas du tout, ou
que dans très longtemps. » Et presque toujours, ils cèdent.
Plaisir à convoquer ainsi un créancier de 1.000 francs, par
exemple, qui attend son argent depuis dix ans, et de lui dire,
d'un ton aimable : « Je vous offre quatre cents francs. C'est à
1. Le locataire de la chambre à côté de la mienne, 29, rue de Condé.

prendre ou à laisser. » Et puis, plaisir aussi des négociations
secrètes^.
1. Voir Passe-2'emps : Souuenirs de Basoche.
M. Lemarquis était un t as • dans sa prolession. Il avait été nommé liquidateur
de l'allaire de Panama, comme mandataire des obligataires. li avait écrit l'tiistorique de l'allaire. Vingt pages. Tout y était. Quand je lus cela, ce lut un émerveillement pour moi. Il y a plus de proUts à tirer, pour le style, auprès de tels hommes,
qu'auprès de n'importe quelle de nos célébrités littéraires. (Il y a longtemps que je
suis arrivé à cette opinion : c'est le dernier mérite d'im livre que d'être bien écrit, —
au sens : rhétorique). Avec les manières les plus civiles, il fit restituer à un avocat
célèbre qui avait été abusivement «honoré • dans l'allaire.
Il me conlia, pendant mon passage chez lui, le dossier d'une succession de près
d'un million dont il avait été nommé séquestre. (La môme allaire dont je parle
ci-dessus). Les londs étaient déposés à la Caisse des Dépôts. Cette succession était
grevée d'un passif de près de 800.000 francs. Les créanciers attendaient depuis
quinze ans. Ils avaient tous fait opposition à la Caisse. On ne pouvait rien retirer
sans leurs mains-levées. On ne pouvait obtenir celles-ci qu'en les payant. Pour les
payer, il fallait les fonds. Après entente avec le I^résident du Tribunal, M. Lemarquis paya (au mieux, comme je viens de l'expliquer) les créanciers de ses deniers,
obtint ainsi les mains-levées, retira les fonds de la Caisse et régla avec l'héritière,
à laquelle nous avions réussi à sauver une bonne part.
Son métier était sa vie. Pendant mon passage chez lui, il se maria. Vojage de
noces pendant cinq ou six jours. Il se fit faire une liasse de dossiers pour les étudier
pendant ce voyage.
Il portait, à mon entrée chez lui, des chapeaux haute-forme d'une tubulure
énorme, qui lui entraient jusqu'aux oreilles, et qui lui allaient, tout au moins y
était-on habitué. Il fallut son mariage pour lui faire adopter un modèle plus coquet,
sous lequel il paraissait tout gêné.
Je me suis trouvé un soir, à l'époque que je faisais la critique dramatique, presque
son voisin à l'orchestre de la Comédie-l-'rançaise, M»» Lemarquis avec lui. Je ne
serais pas loin de jurer qu'il pensait plus à telle allaire en cours entre ses mains qu'il
n'écoutait ce qui se racontait sur la scène, ne perdant très probablement pas au
change.
J'avais chez lui de bien modestes appointements comme secrétaire. Mais 1» quand
j'eus terminé le règlement de cette succession, j'eus une belle gratification et il
n'aurait tenu qu'à moi de rester a l'Étude. 2» j'ai appris dans mes années de basoche
bien des ciioses, qui m'ont été tort utiles dans ma vie, moralement : perte de prestige,
à mes yeux, des gens de procédure, et juridiquement : nomureuses connaissances en
bien des maticres. J'aurais bien des histoires comiques a raconter dans ce genre,
notamment avec ma propriétaire, entre autres une longue affaire d'expertise, l'expert
portant un nom charmant, le diminutif du nom de l'endroit le plus agréable chez
une femme. Il faudra que je le fasse un jour.
Après les premiers mois de la guerre de 1914, si profondément atteint par ce que
je me représentais des tueries qui s'accomplissaient, ayant en horreur les propos
surchaullés que j'entendais de la part de certains guerriers en chambre, je voulais
me faire nommer juge de paix en Bretagne, dans le coin le plus reculé. J'en avais
parié à Philippe lierthelot : • Rien de plus facile, me dit-il. Vous voulez aller loin,
alors que tout le monde veut être à Paris ou tout près. Avec « massié Priand • ce
sera fait tout de suite ». Je ne me décidai pas, par peur du regret.
A propos de ce que je dis sur le style au début de cette note. Je tiens à mettre ici
une note de ces jours-ci dans mon Journal. C'est mon regret, souvent, pour certaines
notes de ces dernières années, que, certainement, je n'aurai pas le plaisir de les voir
publiées. Mon Journal s'étend sur plus de quarante années. Il faudrait que le Seigneur
m'accorde vraiment un grand répit. Il n'y a pas que la rhétorique. Il y a la préciosité,
l'amour voulu du pathos. Le Professeur Henri Mondor vient de faire paraître un
livre : L'Amitié de Verlaine el [il a ouulié le de, c'est fùcheux comme laute), Mallarmé'.
Dans ce livre, beaucoup de lettres et de billets de Mallarmé, du tour qu'on sait.
Quelle antipatliie me donnent pour lui cette pose, cette préciosité, ce taraliiscotement
de vocaDulaire et de style ! Un petit cxirait aussi d'un article qu'il écrivit sur l'unique
lois qu'il vit Himbaud. Il décrit les mains énormes cju'avait celui-ci, telles qu'on les
voit dans le tableau de Fantin-Latour. Puis : « J'appris qu'elles avaient autographié
de beaux vers... la bouche n'en récita aucun...". Auloyrapliié pour écrire l Une bouche
' Comme une raison sociale, une marque de commerce : les voitures de DionBouton, Pâtes Rivoire et Carret.

15 Août. — II n'y a décidément que moi, que ce qui m'est
arrivé, que ce qui me touche, que j'aime ou recherche qui
m'intéresse, et j'aurais certainement de la peine à inventer
les bêtises nécessaires dans un roman.
Je n'ai jamais eu de chance avec les femmes. Il est toujours
arrivé un moment où leur bêtise a dépassé mon amour.
Je repense à cette idée que j'avais en 1897, d'écrire moimême une étude sur moi.
On n'est pas beau après l'amour. Mouvements ridicules, où
on perd chacun un peu de matière. Grandes saletés.
19 Août. — J'ai vu aujourd'hui une belle chambre, rue
Chabanais, à côté de la célèbre maison, maison Restauration,
au dernier étage, superbe cheminée en marbre vert, à deux pas
de cet hôtel Louvois, place Louvois, si joli d'aspect, oiî ma mère
habita dans sa jeunesse, entre 1875 et 1880, à deux pas aussi
de cette rue de Richelieu où habita St. et que j'ai tant parcourue quand j'étais enfant, pour aller avec mon père, de la
rue des Martyrs à la Comédie et en revenir. Mais 380 francs,
sans cuisine, sans gaz, sans eau. Ce serait une folie.
L'étonnement, l'admiration de Vallette pour l'affaire Humbert, à cause des débats qu'il lit. Gendelettrie, cette admiration et cet étonnement, manque d'habitude des affaires, d'en
voir, de savoir ce que c'est, et tout le jeu des combinaisons
qu'on y trouve souvent. Aussi une sorte de naïveté chez Vallette qui fait qu'il ajoute^.
19 Août. — Je suis tout occupé, depuis huit jours, de la
recherche d'un logement, et tout au plaisir d'une bergère et
d'une bibliothèque que je veux me faire faire^. J'ai acheté
qui récite des vers I II trouvait merveilleux d'écrire ainsi ! Un homme ti'est pas intelligent quand il donne là-dedans jusqu'à la lin de sa vie.
Quant au Professeur Henri Mondor, lui aussi il donne dans la pose à la mode :
« On peut cependant imasiner... que Mallarmé... eût aimé de rencontrer... • Il faut
bien montrer qu'on sait écrire.
1. L'allaire Humbert fut également confiée à M. Lemarquis, et je le précédai un
matin à la Banque Humbert, rue Auber; pour l'apposition des scellés et l'inventaire.
(Voir Passe-l^emps ; Souvenirs de basoche).
2. Je ne trouvai pas ce que je voulais, c'était cher, mon indécision naturelle aidant,
mon désir s'usa et je ne lis pas ces folies. J'ai appris progressivement à me passer
ainsi de bien des choses que je désirais, en laissant s'user mon envie, enchanté, après,
de ma victoire.

aujourd'hui les Lettres Intimes et le Journal de St. que je n'avais
pas eu le temps d'acheter jusqu'ici. Je me retiens pour ne pas
garder ces lectures pour ma nouvelle installation.
21 Août. — Il y a une époque où certaines de mes idées me
surprenaient moi-même, et où je n'osais les dire, m'efforçant
presque d'en changer. Il n'y a pas longtemps que j'ai atteint
ma liberté.
Je ne dois pas avoir le don de l'amitié, puisque je dis du mal
de mon meilleur ami. Il est vrai que ce mal est si justifié.
22 Août. — Sur le tramway Madeleine-Courbevoie, en revenant de Courbevoie. C'est un métier que de faire un livre, a dit
La Bruyère. Je ne suis pas de cet avis. Ou si c'est vraiment un
métier, quand on l'a appris, ce qui est nécessaire, il faut aussi
de toute nécessité l'oublier.
Quand je songe à mon père mort, c'est toujours à l'état dans
lequel il doit se trouver que je songe. Je ne sais même quelle
curiosité me ferait désirer le voir tel qu'il est, si c'était possible.
Maurice aussi, chaque fois que nous sommes allés au cimetière,
a eu cette pensée de l'état de la décomposition. Preuve certainement de non-religion.
23 Août. — Je suis en train de lire, depuis trois jours, le
Journal de St. Quelle capacité d'analyse, si jeune pourtant.
Que n'en étais-je capable au même âge et même aujourd'hui.
Je manque toujours de patience pour creuser, j'ai toujours
aussi trop peu de temps quand j'écris.
Depuis deux mois j'apprends l'anglais. Je le dois un peu à
Bl..., qui s'était mise à l'apprendre en cachette. Pendant quelques jours, nous avons travaillé ensemble, mais maintenant
je ne puis que travailler seul. Je le dois aussi un peu à l'ennui
que j'ai éprouvé chez Schwob de ne savoir parler anglais avec
la société, mais d'ici que je puisse parler !
Je n'oserais pas encore écrire une étude sur St., malgré tout
le désir que j'en ai et le plaisir que j'en aurais.

J'ai eu trois ou quatre fois des mouvements d'ambition. Le
premier, en allant de chez Mounet à la République française
voir Pitou^ (mon mouvement eut lieu rue des Capucines). Le
deuxième, à la réception de mon deuxième Essai, et le troisième à la réception du P. A., mais cinq minutes, chaque fois
et après, plus rien.
Mon intelligence ne me rend pas toujours autant que je voudrais. Le certain, je l'ai pu vérifier mille fois, c'est que j'ai
une sensibilité remarquablement vive, clairvoyante et particulière.
24 Août. — A m'examiner et à me souvenir, je crois bien
que je n'ai de sentiments que par l'imagination.
24 Août. — Ma collaboration au Gil Blas.
24 Août. — J'expliquais hier à l'étude la nécessité de n'avoir
point pour magistrats des hommes honnêtes. N'ayant aucune
capacité criminelle, comment ceux-ci pourraient-ils juger des
crimes ? On ne juge que de ce qu'on connaît bien.
Utilité de parler sans retenue quand je suis avec des inférieurs.
Dans le flot des mots, je trouve souvent des choses très bien,
que je peux ensuite noter.
Je vais écrire la notice Régnier. Voici le questionnaire que
je lui adresse.
25 Août. — Quand je disais que j'étais peut-être né pour
les affaires. M. Lemarquis m'avait déjà fait des compliments
avant son départ en vacances et j'ai appris ce matin par
M. Mahaud, mon principal, que la première chose que M. Lemar1. Eugène Pitou, le secrétaire de la rédaction. Je le connaissais déjà par mon passage comme employé au journal (1889). Je commençais à penser à écrire, portant
toujours avec moi une petite serviette avec du papier blanc sur lequel je n'écrivais
jamais rien. J'avais quitté le journal pour me présenter au Conservatoire. J'étais
allé un matin chez les Mounet pour leur réciter je ne sais plus trop quoi. Une tirade,
de Ruy Blas, je crois bien. Ce dut être alireux. Ils me conseillèrent d'aller voir Pitou,
pour un secrétariat d'homme de lettres. Je crois bien que je ne m'en présentai pas
moins au Conservatoire. Je n'en suis pas très sûr. Si oui, ce dut être encore plus
alireux. Je ne savais que réciter. Je vois de quel côté, au fond, je penchais, par mon
t mouvement d'ambition
à l'idée de devenir secrétaire d'un homme de lettres, ce
que j'eus la chance de ne pas devenir.

quis lui a dite à son retour de vacances, à lui Mahaud, a été
pour lui dire sa satisfaction de moi.
25 Août. — Départ Bl... Elle va décidément vivre chez elle.
J'ai été cette après-midi voir son appartement. C'est très bien.
Seul de nouveau comme autrefois, avec ceci en plus, que je suis
malade. A quoi bon cinq ans et demi de liaison, dont trois et
demi de ménage. Enfin, depuis plus d'un mois qu'elle était
à Vincennes, j'ai pu m'habituer un peu. Les soirées vagabondes,
les dimanches pesants, toute l'affreuse vie que me créent mes
incessants accès de fatigue, de goût à rien, de doute, vont
recommencer. A quoi est-ce que je tiens, bien au fond, et quoi
ou qui tient à moi ? N'y pas songer. La réponse serait peut-être :
rien, et personne. Tâcher de vivre. J'ai trente et un ans passés.
Quarante et un viendra bientôt, puis cinquante et un, puis
peut-être soixante et un, puis il faudra s'en aller, quitter tout,
tout, et pour quel toujours. Et il en sera de même pour elle,
et deux êtres qui auront vécu si près, vieilliront séparés. Tout
à l'heure, elle pleurait en embrassant Boule sur le lit. Pauvre
femme, elle est aussi sensible que moi, aussi attachée, aussi
tendre en cachette. Qu'elle est jolie quand elle est heureuse^ !
Je l'ai bien fait pleurer, et elle m'a aussi souvent fait de la peine.
Allons, une croix sur tout cela. Tout à l'heure, rue Gay-Lussac,
je la reconduisais, elle m'a fait la quitter comme si elle avait
quelqu'un à voir.
Je dois noter, pour être vrai, ce ridicule : j'ai eu deux ou
trois larmes en écrivant ceci.
28 Août. — Si en effet j'ai eu du bonheur à sentir, c'est presque
uniquement les fois que j'ai senti avec ma sensibilité propre,
sur des sujets personnels, pour ainsi dire, en dehors de tout
passé, de toute imitation ou réminiscence.
« Il y a, dit-il (Nietzsche), un degré d'insomnie, de rumination, de sens historique, qui vient à l'être vivant et finit par
l'anéantir, qu'il s'agisse d'un homme, d'un peuple ou d'une
civilisation. Pour le plus petit comme pour le plus grand
nnî"

n'était pas jolie. Toujours la même histoire : l'effet de l'illusion
On n'est pas jolie quand on est aussi sotte. La beauté sans esprit n'est
l'o
beauté. Mieux vaut une laide avec de l'esprit. Même dans certaine occupation,
I esprit a son intérêt. L'amour dans la bêUse est un piètre amour.

bonheur, il y a toujours une chose qui le crée : le pouvoir
d'oublier, ou la faculté de sentir, pendant que dure le bonheur,
d'une façon non historique. »
Août. — Quand j'aurai un moment, refaire dans le P. A. le
chapitre de la correspondance avec ma mère, la seconde moitié,
et plus près encore de la vérité. Parler de ses enfants : « Cela
me fera des relations pour plus tard. » Des livres envoyés pour
eux : les Livres de la Jungle par Kipling. Faire à la fin un examen de ma conduite, plus serré et plus sérieux, serrer toute la
fin, et enlever ce côté littérature en diable.
Remplacement Valéry auprès de M. Lebey du 24 septembre
compris au 11 octobre compris.
Déménagement de la rue de Condé pour la rue de l'Odéon
le 6 octobre. Horreur de tout ce quartier latin. Quand pourrais-je habiter ailleurs ?
7 Septembre. -— Je suis en train d'écrire la notice Régnier, —
pas drôle, sans fantaisie. Je me repose de temps en temps dans
les Mémoires de Grammont. J'aurais été amusé de la signer :
M. Dupont Alexandre.
20 Octobre. — Comme il y a longtemps que je n'ai suivi ce
Journal. Préoccupations de toutes sortes, déménagement,
etc..., remplacement Valéry. Pas le temps ni le goût de me
regarder. Si, pourtant, pendant mon remplacement de Valéry,
re-senti en moi mon désir, mon goût pour le luxe, mon horreur
de la pauvreté. Comme nos idées changent, ou plutôt se modifient, se déforment et se reforment, d'année en année. Tout
au fond, l'essentiel du caractère reste le même, oui, mais les
trous se bouchent, les bosses s'aplanissent, on est plus savant,
plus adroit, moins sincère et moins spontané. Grand progrès, qu'il faut plaindre d'ignorer ceux qui ne s'améliorent
jamais.
Ce soir, Bl..., après de grands soins et de grandes fatigues,
pendant plus de huit jours, pour m'installer dans mon nouveau
logement, est partie habiter pour de bon dans son appartement
de la rue Gay-Lussac. Mes idées, mes sentiments sur cette sorte
de séparation, je ne sais trop si je les sais moi-même. C'est bien,
et c'est aussi infiniment triste; Avoir vécu ensemble près de
quatre ans, se connaître depuis dix ans, et n'en être plus que

là. Et dire que si cette séparation est sérieuse, et reste une
chose accomplie, nous ne penserons plus l'un à l'autre, dans
trois ou quatre ans, qu'en souriant doucement, tout comme
déjà elle pense à son ancien ami Albert, et moi à telle ou telle
autre... Je n'ai pas voulu lui laisser emporter notre cher Boule,
qui l'adore et qui a pour elle mille et mille gracieusetés. Je me
donne un peu tort. Ce chat l'aime sans doute plus qu'il ne
m'aime, malgré toutes ses gentillesses pour moi, mais je l'aime
aussi tant, moi. J'aurais été si navré de ne plus l'avoir. J'ai
besoin par moments de caresser, d'aimer, de chérir, de m'apitoyer sur une tendresse.
Pauvre Bl... ! Quelles sont ses pensées. Le soir de son départ,
j'ai encore eu un mouvement un peu brusque, à propos de je
ne sais quoi. Elle était justement pleine de la mélancolie du
départ. Je le vis aussitôt sur son visage. Elle se fâcha un peu,
et me dit ces mots : « Après tout, tu as raison, va. Cela m'empêchera d'avoir des remords. » Le matin, ou dans la journée, je
ne sais plus, son porte-monnaie traînant, j'avais vu dedans de
l'argent dont elle ne m'avait rien dit. Qui sait, qui sait ?
Et si oui, tant mieux, peut-être, de toutes les façons, pour
le moral et pour son existence.
22 Octobre. — Une bonne journée : touché 175 francs dans
mes affaires d'étude (quand je disais que j'étais peut-être né
pour les affaires !) et revu Georgette.
Ah ! Georgette ! Vendredi dernier, 16, ma nouvelle concierge
me remet une lettre, renvoyée du 29 rue de Condé. Je ne
reconnaissais pas l'écriture. Je l'ouvre et la lis en montant
l'escalier. C'était de Georgette. Elle se trouvait à Paris, avait
des ennuis, voulait me demander conseU. Bref me demandait
à venir me voir, et aussi si j'étais oui ou non marié. A dire vrai,
j'en avais plutôt de l'ennui. Je craignais encore des histoires
avec Bl... Le soir, profitant d'une course à faire, je saute jusque
chez Georgette. Pas là. Sa concierge m'indique une maison
voisine où elle se trouve chez des amis. J'y vais, la fais demander
et en cinq minutes nous causons. Histoire de meubles, de loyer,
pas d'intérêt, pas un mot à retenir. Je la quitte, sans aucune
entente de nous revoir.
Le 20 octobre au soir, après le départ de Bl..., j'écris à Georgette que, ayant pu si mal causer ensemble, je suis à sa disposition pour un rendez-vous, soit où elle voudra, soit chez moi.

Ce matin, je reçois d'elle une lettre m'annonçant sa visite pour
l'après-midi.
J'écris ces lignes au sortir de mon dîner, l'ayant mise en
fiacre boulevard Saint-Germain pour qu'elle aille vite dîner
chez sa couturière, à Montmartre, chez qui elle était attendue.
Georgette est arrivée cette après-midi à trois heures. Nous
avons d'abord bavardé. Elle m'a raconté que son jeune homme,
dont elle était folle, non seulement l'a trompée moralement,
mais encore a abusé de sa confiance matérielle. Elle l'avait
chargé, en partant en Angleterre, de payer ses termes, d'encaisser les loyers de sa sous-locataire, etc... Il n'a pas payé les termes,
a gardé les loyers, et de plus a pris dans les affaires de Georgette
tout ce qui lui plaisait, et enfin s'est marié avec une autre
femme^. Si bien que Georgette est dans un pétrin. Heureusement,
le père du monsieur s'est décidé à désintéresser le propriétaire.
Bavardages encore, Georgette disant qu'on ne la lui refera
plus, qu'elle est renseignée, etc., etc... jusqu'à dire que maintenant elle ne marchera plus que pour de l'argent. Pour moi,
je ne, savais dans quel sens aller, parler. Je flottais entre la
crainte de paraître indélicat si je proposais certaine chose ou
niais si je ne la proposais point. Je l'embrassai un peu, elle
riant, disant que cela n'avait aucune importance, qu'elle est
de bois, etc... Nous prîmes du thé. Puis, à un moment, elle me
fit remarquer combien elle avait engraissé. Je lui dis oui, mais
que j'en pouvais juger mal, ne voyant que son visage. Je la
pris par la taille, puis par les bras, et lui dis qu'en eflfet elle avait
acquis d'excellents bras. Je tâtai sa poitrine, lui demandai à
voir ses seins, une seule minute. Je parlai pendant près d'une
demi-heure, elle disant non, que ce serait ridicule, se défendant,
en gestes, en regards et en paroles. Ah ! fausse pudeur, feinte
des femmes, paroles qui disent non, gestes aussi, mais pensée,
sous le front, qui dit : Vas-y donc, et qui suit vos mouvements,
la marche active ou reculante de votre action. Si ridicule que
j'étais, à l'en croire, qu'eût-ce été si je n'avais pas poursuivi ?
Je lui enlevai son manteau, je dégrafai son corsage, j'embrassai
ses seins, sa gorge, et sa bouche que maintenant elle abandonnait, je l'entraînai vers le lit, malgré sa molle résistance, je
l'embrassai encore, puis je la fis s'étendre pour de bon, l'embrassai encore, puis, sa tête dans mon bras gauche, de la main
droite, je relevai sa jupe. Là, il fallut cinq bonnes minutes
1. L'amour a de ces surprises.

pour la faire céder. Elle s'animait, me serrait un peu. Je la
caressai d'im doigt, avec un vrai résultat, et après je lui deman-,
dai (depuis une heure, je la tutoyais comme autrefois) : « Yeuxtu ? » Naturellement, pas de réponse, et je répondis moi-même :
Oui, et ce fut oui. Elle est une femme maintenant, pleine de
sensibilité dans les choses de l'amour, oui, vraiment, et elle est aussi devenue une jolie fille.
Le lever a été bête comme tous ces levers. Son visage ne laissait rien voir de clair, contentement ou fâcherie. Je l'ai câlinée
encore un peu, elle me regardait... Qu'y avait-il dans ces yeux ?
Je ne suis pas encore assez fort pour le démêler avec certitude.
Qui sait si elle n'a pas pensé à l'autre, pendant que je l'aimais.
J'étais bien près, moi, à chaque minute, de l'appeler : Blanchon ! Enfin, nous sommes descendus, je l'ai mise en voiture,
étant entendu que nous nous retrouverions ce soir à dix heures
et demie, au coin du pont de la rue Caulaincourt. J'étais gêné
de la quitter si vite après... Cela avait l'air d'une rencontre
de fille. Je lui ai dit de réfléchir, pour que nous sachions quelles
vont être maintenant nos relations. Elle repart en Angleterre
dans une semaine. Que sera-t-il de tout cela ?...
En tout cas, pour aujourd'hui, et jusqu'à ce moment, ce
n'est pas moi qui pose. Chacun son tour, ma chère Georgette ?
Seulement, j'ai un peu envie de me coucher, tant il me faut
peu pour me mettre par terre.
Et cela se résume ainsi : Nous nous sommes revus, nous avons
fait l'amour, sans y attacher l'un ni l'autre aucune importance.
Une fois de plus !... Georgette le disait elle-même : cela ne signifie
rien.
,
Une heure du matin. Rien de saillant. J'ai reconduit Georgette à sa porte, après avoir été ensemble un moment dans un
café face à la gare du Nord (le même qu'avec Fanny, quelquefois). Nous avons causé, toujours avec le même ton de blague.
A un moment, elle parla de sa vieillesse, ou quelque chose
comme cela. Je lui rappelai sur ce sujet l'admirable sonnet de
Ronsard : « Quand vous serez bien vieille... » et sur sa demande,
je le lui écrivis au crayon sur un petit bout de papier tiré de ma
poche. Ce n'est qu'après que je songeai que j'avais peut-être
eu l'air de vouloir faire parler le sonnet sur mon compte, alors,
que, vraiment, il n'y a pas pour deux sous de sentimentalité en
moi à l'égard de Georgette.

Il est à peu près entendu qu'avant son départ (le 2 novembre),
nous déjeunerons une fois ensemble et irons à Carnavalet,
qu'elle ne connaît pas, et une autre fois irons quelque part
ailleurs, dînerons ensemble, et passerons la soirée chez moi.
Je le lui ai dit : je n'ai pas pu me rendre compte entièrement
de son amélioration physique, et je tiens à m'en rendre compte
par détails et en totalité.
Samedi 24 Octobre. — Il faut que je prenne encore quelques
notes sur ce recommencement avec Georgette. Je peux m'en
servir un jour. Autant vaut que ce soit complet. Quel changement dans Georgette ! Il y en avait déjà un peu quand nous
nous revîmes chez elle, rue Saint-Honoré, et qu'un soir que
j'étais venu la voir, à mon départ elle se jeta à mon cou, en
me suppliant de rester et de passer la nuit avec elle. Elle ne
parlait déjà plus mariage, et même de la trouver si libre, cela
m'interloqua un peu. Il y avait déjà un peu loin de la toute
jeune fille qu'elle était rue de Savoie, et, avant, à Courbevoie.
Et pourtant pas si loin, dès Courbevoie dans quelques jours
de vacances qu'elle vint passer chez mon père, elle a été ma
maîtresse, me laissant très bien venir la retrouver dans son lit,
et rue de Savoie, et rue Saint-Honoré, comme ici avant-hier,
je l'ai toujours eue facilement. Je commence à savoir ce que
valent ses protestations, ses refus, etc... Au fond, chaque fois
qu'elle m'a écrit, sous un prétexte ou sous un autre, elle savait
très bien où nous en arriverions. Aujourd'hui, cependant, elle
a vraiment changé, moralement. Dire qu'elle est arrivée à
envisager de vivre de son corps, pour ainsi dire, elle qui autrefois se scandalisait de mes propos sur la meilleure carrière pour
une femme. Elle m'a rejoint, il n'y a pas à dire, et qui sait ?
c'est peut-être mon élève, au fond.
Ce qui me plaît surtout en elle aujourd'hui, c'est le ton de
raillerie avec lequel elle parle de tout, oui, de tout. Ainsi, avanthier, quand je la caressais, pour commencer, et qu'elle avait
l'air de dire : Bah ! après tout, qu'est-ce que cela fait !
Ce n'est qu'un peu après qu'elle s'est animée vraiment. Jeunesse de corps, pas fatigué encore, il y avait quelque temps
que je n'en avais senti l'agréable. Je me suis rappelé hier et
aujourd'hui l'idée que j'ai déjà eue à propos de Georgette
qu'elle avait vraiment beaucoup de ce qu'il faut pour faire une
cocotte d'un certain étage. Cette fois-ci, elle n'a pas eu de

paroles tendres. Cela viendra peut-être la prochaine fois, et
pour moi, je n'ai guère fait que l'embrasser. Les mots : je faime,
n'ont été prononcés ni par elle ni par moi. Qu'importe ! Avanthier soir, au café, quand je lui ai dit tout bas que je n'ai pas
assez vu combien son corps a changé et que je veux absolument
le voir, elle a souri tout simplement avec un petit air heureux.
Il doit n'y avoir chez elle qu'une affaire de sens, puis quelques
souvenirs autour, puis deux ou trois airs très faibles de sentiment. Nous faisons les tendres en riant, et l'amour en plaisantant.
Mardi 27 Octobre. — Georgette aura beaucoup contribué
à former et à modifier mes idées sur les femmes, encore qu'il
soit bien faux de juger de toutes par une. Il serait plus exact
de dire : à me faire penser sur les femmes de la façon dont il
faut penser pour n'en plus tirer que des plaisirs, et plus aucuns
chagrins, ou du moins le moins possible. J'aurai vu avec elle :
1° la petite pensionnaire timide et romanesque, amoureuse du
premier jeune homme qu'elle voit (il est vrai qu'alors j'avais
moi-même l'air bien romanesque), qui parle de n'épouser que
lui au monde, et qui se laisse prendre par lui à la pemière
occasion (ses vacances à la maison, à Courbevoie, elle couchant
dans ma chambre et moi dans la salle à manger, et elle venait
me retrouver quand Louise était endormie), — 2° la toute jeune
fille qui continue presque malgré elle dans la voie où elle a
commencé, avec des remords inutiles, de grandes pudeurs,
un sentiment excessif de ce qu'elle croit être malhonnête — et
qui de plus est fort séduite et impressionnée par le côté vie
spéciale de son amoureux (rue de Savoie, les dimanches, quand
elle arrivait le matin et se recouchait aussitôt avec moi, obéissante et à la fois joyeuse et triste, elle aurait désiré me voir
travailler, comme elle disait, et, elle me le disait encore jeudi
dernier, je l'intimidais alors beaucoup), — 3° la jeune fille,
à qui sa jeune folie reprend, après des années de séparation,
malgré le triste souvenir de choses qui au fond ne sont guère
jolies. Elle a un peu vécu, s'ennuie, ne veut pas s'avouer ce
qu'elle désire. Au premier prétexte possible, elle m'écrit,
sachant bien que je lui répondrai et ce qui en résultera (fin 1901,
quand elle m'écrivit à l'étude Barberon, que nous nous vîmes
plusieurs fois chez elle, et que le premier ou second soir elle me
sauta au cou en me demandant de rester, — fin 1902, quand elle

m'écrivit de nouveau. Cette fois-là, il n'y eut rien, parce qu'elle
était déménagée et ne voulait même pas me dire son adresse.
C'est alors qu'elle vint plusieurs fois en cachette pour me voir
chez moi le soir, demandant à la concierge si j'étais seul, recevant la réponse que non, et s'en retournant, — puis en janvier
1903, quand elle m'annonça son départ in England, et, le jour
de nos adieux, me demandant à venir chez moi. Il n'y avait
pas moyen, naturellement. J'avais déjà dû lui faire croire que
je travaillais le soir à l'étude pour qu'elle ne tombe pas chez
moi. Mais si elle était venue chez moi, ou si j'avais fortement
insisté, sûrement je l'aurais encore eue), — 4° la jeune femme
(elle a ou va avoir vingt-sept ans), bien changée de la jeune fille,
plus sceptique, plus railleuse, avec des sentiments moins forts,
et qui commence à distinguer, à choisir dans la vie, à ne plus
chercher, autant que possible, que son plaisir, la Georgette de
jeudi dernier, qui me semble être aussi devenue plus sensuelle.
Qui sait, du train dont nous allons, je pourrai peut-être ajouter
au fur et à mesure un 5°, un 6°, etc..., pour la femme de trente
ans, pour la femme mûre, pour la femme sur le retour d'âge,
et pour la vieille amie !
On a chaque année, chaque mois, chaque jour, quelque chose
de nouveau à apprendre.
Mercredi 28 Octobre. — Je crois que je me suis un peu vanté,
ou que j'ai écrit trop tôt. Ce n'est plus moi qui tiens le bon bout.
Georgette n'a répondu à aucune de mes lettres (23 et 27 octobre)
ni n'est venue. Tout de même, une telle conduite est exagérée.
Aussi suis-je d'un agacé ! ! C'est bien la peine que les femmes
nous donnent tant de mal pour les avoir, pour nous être ensuite
si vite assommantes. Pour Georgette, je n'y vois plus clair.
C'est elle qui est revenue, me demandant à venir chez moi.
Sitôt mon rendez-vous indiqué, elle est venue. Sans me vanter,
elle paraissait plutôt heureuse du dénouement. Elle avait dit
oui à notre projet des déjeuners, des promenades et des soirées
chez moi ensemble. Et puis, soudain, plus rien ! J'ai bien envie
d'envoyer tout cela au diable. Je néglige mes affaires, je n'ai
pas encore fixé de rendez-vous à mon peintre ni à ce Chinois,
ni repris ma notice Régnier, c'est ridicule. En attendant, j'ai
fait ce soir une troisième lettre à Georgette, que je lui ai portée
chez elle, où elle n'était pas. Je voulais l'attendre à sa sortie

de chez ses amis, rue des Deux-Gares. Renseignement pris chez
cette autre concierge, M. Terchet était à l'Opéra-Comique avec
sa fille. Sans doute Georgette avec eux. J'ai pris le tram et suis
rentré. Nous verrons demain si Georgette viendra, ou si elle
écrira. Elle est si capable de repartir in England sans rien dirQ.
Il n'y a pas à dire : j'aurais eu un grand plaisir à la revoir
encore une ou deux fois, et je rage un peu. C'était peut-être
là son but. Mais si elle revient, elle aura affaire à moi.
Jeudi 29 Octobre. — Finis amor, probablement, ou du moins
jusqu'au prochain recommencement. Il y en a bien eu déjà
trois ou quatre. Il peut bien y en avoir un autre. J'avais envoyé
ce matin à Georgette un petit bleu pour lui donner rendez-vous
chez moi aujourd'hui, soit à deux heures soit à six heures. A
deux heures, personne. Je suis parti chez Kelley. Je suis rentré
à six heures un quart. J'avais dit à ma concierge, si on venait,
que je rentrerais à six heures. Georgette est venue en mon
absence. Ma concierge m'en informe et me dit qu'elle lui a dit
qu'elle ne pourrait pas revenir du tout, et me remet une cartelettre que Georgette a dû m'écrire dans un bureau de poste
en s'en allant. Je ne tiens décidément plus le bon bout et je
n'y vois toujours pas très clair. J'ai répondu tout de suite à
Georgette. J'avais d'abord fait une lettre sentimentale, un peu,
du moins. Puis, en dînant, j'ai changé d'idée, et je lui ai fait
une autre lettre, assez bien, si je ne me trompe. Elle n'a aucune
chance de tout raccommoder, mais au moins elle ne me donne
pas un air bête. Il est dix heures. Je viens de descendre la mettre
à la poste. Georgette l'aura demain matin. Qui sait, à cause
de l'avant-dernière phrase : Je vous conseille... elle va peut-être
me la renvoyer ? Qui sait aussi si cela ne va pas la faire venir ?
C'est vrai pourtant, que j'aurais eu un grand plaisir qu'elle
revînt, à la ravoir comme l'autre jour, mais avec plus de temps,
et mieux. Jeudi, cela a duré à peine, nous n'étions pas couchés
et nous étions restés pour ainsi dire habillés. J'aurais voulu
coucher une fois vraiment avec elle. Un corps de femme pas
fatigué, presque le corps d'une vierge, avec les formes d'une
femme de vingt-sept ans. C'est plutôt rare, et je le retrouverais
ailleurs, que cela n'aurait plus le même agrément qu'avec
Georgette. Il y manquerait nos souvenirs.
Le triste, l'irréparable dans tout cela, c'est la dizaine d'années
écoulées, et la sensation de vieillir. Je vais avoir trente-deux

ans au mois de janvier, elle va avoir vingt-sept ans le mois
prochain. Comment, quand, nous retrouverons-nous ?
26 Octobre. — « J'ai bien examiné M... et son caractère m'a
paru très piquant ; très aimable et nulle envie de plaire, si ce
n'est à ses amis ou à ceux qu'il estime ; en récompense, une
grande crainte de déplaire. Ce sentiment est juste et accorde
ce qu'on doit à l'amitié et ce qu'on doit à la société. On peut
faire plus de bien que lui, nul ne fera moins de mal. On sera
plus empressé, jamais moins importun. On caressera davantage,
on ne choquera jamais moins. »
Je relisais Chamfort ce soir, au lit. Ce portrait ci-dessus, par
lui, c'est beaucoup moi.
J'aurai aimé l'ironie par-dessus tout, je crois, et même trop.
Je me sens de plus en plus malade. Depuis deux ans et demi,
mes douleurs de reins vont en s'augmentant. Cela agit sur mon
moral. Le goût de tout diminue, je ne vis plus que par éclaircies.
Moi qui avais déjà si peu de ressort. Jolie vie, si cela continue.
30 Octobre. — Il faut attendre si longtemps pour être publié,
même au Mercure, où je suis pourtant depuis huit ans, que c'est
à ne plus écrire. Il y a pourtant des gens à qui cela fait envie,
et je le disais ce soir à Morisse, en allant au vernissage du Salon
d'Automne. L'autre jour, je rencontre Régismanset. Il me
raconte qu'on lui a refusé un roman au Mercure, sans même le
lire, pour encombrement de manuscrits : « Vous, au moins,
vous avez un pied dans la maison ! — Ah ! oui, parlons-en, lui
répondis-je. Un pied... de grue, alors ! »
3 Novembre. — Une heure du matin. Dîné ce soir et passé la
soirée avec Fernand Caussy, à la suite de bavardages sur Stendhal. Restaurant italien. Passage des Panoramas, boulevards,
Weber. Individu assez agréable. Pas d'esprit, mais trois ou
quatre idées intéressantes, à lui, et justes.
6 Novembre. — J'ai encore fait des folies aujourd'hui. J'ai
encore dépensé une quarantaine de francs à acheter du Stendhal,
et j'aurais dépensé beaucoup plus, si je m'étais écouté tout à
fait. Mais je dirai comme lui, à propos de Balzac : « Que j'aime

cet auteur. » Je n'aime même plus que lui, en littérature, et
puis Baudelaire, pour les vers. « Pourquoi n'écrivez-vous pas
quelque chose sur Stendhal ? me disait quelqu'un l'autre jour.
— J'aime trop, répondis-je. Je raterais. »
Comme les plaisirs diminuent, à mesure qu'on vit, j'entends
leur nombre. Il est vrai que ceux qui restent en sont plus vifs,
et qu'on les sent aussi mieux, et qu'on y est plus sensible. Il
doit se mêler à cela une idée inconsciente de périssement.
8 Novembre. — Il n'y a pas que le pédantisme des savants.
Il y a aussi celui des ignorants, chez les gens sans instruction,
qui n'ont lu que deux ou trois livres d'école communale, et qui
ne ratent pas une occasion de s'en souvenir, au sujet de n'importe
quoi.
10 Novembre. — Je relisais ce soir Le Livre de Monelle, de
Schwob. On ne doit pas se sentir vivre à écrire de telles choses,
ni sentir son époque. C'est de la littérature de tour d'ivoire. Il
faut plus de simplicité, de naturel, de vérité, pour avoir la sensation de la vie en écrivant et d'être l'homme qu'on est.
11 Novembre. — J'ai classé il y a quelques jours la correspondance entre ma mère et moi, pour être tout prêt le moment
venu de la publier. Il n'y a plus qu'à écrire la préface, pour
qu'on comprenne, et pour expliquer les petits faits. Cela m'a
reporté à ce mois d'octobre 1901, à Calais... J'y pense souvent,
du reste, presque chaque matin. Un certain brouillard sur la
Seine, quand je passe sur les quais, suffit à me transporter à
ces jours à la fois tristes et heureux, et à me redonner la même
émotion qu'alors.
12 Novembre. — Aujourd'hui, chez Kelley, première esquisse
de mon portrait^.
1. Jeune peintre anglais, dont j'avais fait la connaissance chez Marcel Schwob.
Des lecteurs m'ont écrit pour me demander quels sont les vers de Rossetti auxquels j'ai fait allusion dans le Mercure, 1®' avril, page 20. Les voici traduits :
Regarde-mfii. je suis ce qui aurait pu être.
On m'appelle aussi jamais plus, trop tard, adieu I
Dans mon dernier fragment, j'ai parlé de l'Hôtel Louvois, place Louvois, « si joli
a aspect •. On l'a bien enlaidi depuis cette note, exhaussé de plusieurs étages, élargi
le crois bien des deux côtés, doté d'un toit affreux. Un peu auparavant, avait disparu la charmante maison Restauration à trois étages, qui faisait l'angle de la rue

Vendredi 13 Novembre. — Hier jeudi, première séance chez
Kelley pour mon portrait. Il en a fait une esquisse étonnante,
pleine de promesses, je dirais presque admirable. C'est plein de
simplicité et de vérité. Nous avons dîné ensemble, puis il m'a
emmené à la Gaîté Montparnasse, voir Blockett, dont il va
faire aussi le portrait. Nous avions parlé peinture toute la
journée. Cela avait réveillé mes idées sur cet art et les goûts
que j ' y apporte. Pendant que les bêtises se débitaient sur la
scène, je regardais la salle, pleine de populaire, et partout, le
jeu des lumières, des ombres, des couleurs, la scène très claire ;
avec le feu de la rampe, les taches éclatantes des robes et des
gorges des actrices, le noir cru et sec des chanteurs en habit
noir. La salle était pleine de la fumée des fumeurs. Une sorte
de brouillard avec des taches mobiles, les lignes un peu molles
des galeries, des loges. Toute la force avec laquelle je sens ces
choses me revenait, et je disais à Kelley que si j'avais été peintre,
je n'aurais guère aimé que les portraits et la peinture des décors
des cafés-concerts, des musics-hall, etc. Nous avons alors un
peu parlé de Degas. C'est quand on regarde de pareils décors
qu'on se rend compte du grand talent de ce peintre.
Vendredi 13 Novembre. — Un mauvais jour, pourtant.
Je me rappelle aussi, car il faut en finir, Hélène L..., que je
rencontrai un soir, à minuit, place de l'Observatoire, en revenant de chez un ami. Un visage intéressant, avec de beaux
yeux tristes. Je l'emmenai tout de suite dans un hôtel de la
rue Denfert-Rochereau, où je la laissai vers quatre heures du
matin, ayant toujours eu cette manie de ne pas vouloir découcher. A quel point dégourdie déjà, et si libertine, si jeune
Rameau et de la rue de Richelieu, avec son pittoresque magasin de livres et de gravures anciens. On vient de mettre bas la maison du même genre qui lui faisait pendant à l'autre angle de la place. Nous verrons bientôt là un de ces immeubles à la
mode américaine qui remplissent de plus en plus Paris. Beaucoup de ce quartier si
particulier s'en va. La rue des Petits-Champs élargie, la Banque de France agrandie
d'une construction qui a tout l'aspect d'une prison. La Place des Victoires aura certainement son tour un jour. Où qu'on passe, la laideur, l'utilitarisme gagnent. Le
Pont des Saints-Pères, élargi, est hideux, comme tout ce qui est monumental. Je
passais aujourd'hui (8 mai), sur les boulevards, à la fourche dij boulevard des Italiens et du boulevard Haussmann prolongé. C'est laid comme le boulevard Voltaire,
et plein maintenant des commerces les plus vulgaires. Une affreuse bâtisse a remplacé, à l'angle de la Chaussée d'Antin et du boulevard, la maison oti habita Rossini.
Quand des sociétés littéraires, historiques, savantes, n'ont pas pu sauver, à ClermontFerrand, la maison de Pascal, il n'y a plus à s'étonner de rien dans ce domaine. Cette
partie des boulevards, de la Madeleine à la rue Drouot, qui était autrefois, il y a seulen^ent cinquante ans I presque une promenade réservée ! Aujourd'hui, sur dix passants, huit étrangers, et de quels genres ! Une société qui se mélange à ce point de
pareils éléments perd forcément son goût propre. Là aussi, c'est la dégringolade
démocratique, — comme en littérature.

encore ! Comme elle me faisait une certaine caresse, sans la
moindre demande de ma part (j'ignorais encore complètement
cet exercice amoureux), je lui fis remarquer à un certain moment
qu'il se pourrait bien... « Qu'est-ce que cela fait ? me réponditelle, au contraire ! » Je sus tout de suite sa vie, comme toujours,
et j'appris d'elle que, encore en pension, ayant trouvé chez sa
mère un exemplaire des Fleurs du Mal, elle l'avait emporté et
le lisait en cachette, le soir, au dortoir. « Tu connais Baudelaire ? » me demanda-t-elle. Cet étalage littéraire ! Je lui
répondis vaguement : a Baudelaire ?... Non. » Elle vint ensuite
me voir quelquefois chez moi, et quelquefois aussi nous allâmes
faire l'amour dans différents hôtels. Cette histoire deux ou trois
mois seulement. Un mot qu'elle me dit un jour : « Tu es trop
diplomate en amour. » M""® D..., une femme mariée, qui demeurait rue de Rennes. Je l'avais rencontrée rue de Seine, je l'avais
regardée, elle m'avait souri. Elle était en compagnie d'une
autre femme, et, trouvant un prétexte, elle s'arrêta un instant
sous une porte cochère oii je la rejoignis. Nous prîmes rendezvous pour un soir, deux ou trois jours après, place Saint-Sulpice, et elle se laissa toxit de suite emmener dans un hôtel du
boulevard Montparnasse, où elle ne fit pas davantage de
manières. Charmante créature encore. Quels seins, quelle
croupe, quelle peau douce et agréable, et quelle facilité aussi,
des plus irréprochables. Une belle image callipyge, quand je
me la rappelle. Elle revint chez moi deux fois, toujours aussi
charmante. Elle avait beaucoup à se plaindre de son mari,
paraît-il — un être bougon, sévère, mais assez absent pour des
voyages, heureusement. Elle ne restait avec lui que pour son
fils qu'elle adorait, un gamin de cinq ou six ans, qu'elle s'était
même promis de me faire connaître. La dernière fois qu'elle
vint chez moi, j'étais préoccupé, une de mes affaires secrètes
d'étude qui ne marchait pas, dont l'échec possible m'inquiétait.
Notre entretien s'en ressentit. Je fus moins aimable qu'à l'habitude, ayant en cela tort de toutes les façons, car cette femme
n'avait songé avec moi qu'à l'amour. Quand elle partit, il était
convenu que je lui écrirais quand je voudrais la voir. Puis des
changements d'existence m'arrivèrent, je ne lui écrivis pas, et
nous en sommes restés là. Claudine H... une grande fille de
dix-huit ans, qui vivait chez sa tante, rue Broca. Je l'avais
rencontrée un jour, avant le dîner, boulevard Saint-Michel,
qui s'en allait en course du côté du Châtelet. J'avais lié conver-

sation, nous avions fait la route ensemble, puis nous étions
revenus rue Broca. Pendant tout le chemin elle n'avait absolument rien voulu entendre, et ce ne fut qu'arrivés rue Broca
qu'elle me dit de l'attendre un peu, qu'elle allait essayer de
trouver un moyen pour ressortir, car la tante n'était pas commode. Au bout d'un quart d'heure elle ressortit, et je l'emmenai
dîner, puis ensuite dans un hôtel de la rue Vavin. Là, tous mes
efforts furent vains. Elle ne voulait consentir à rien qu'à se
laisser embrasser le corps, remettant à une autre fois, le lendemain, si je voulais. ^Ce soir-là elle n'était pas disposée. Je
n'étais guère content. Nous ressortîmes, et je fis le chemin avec
elle boulevard Montparnasse vers le boulevard de Port-Royal.
Arrivé à la hauteur de la rue Campagne-Preirdère, j'aperçus
Hélène L... qui rentrait chez elle, rue de Montparnasse. Je
lâchai aussitôt Claudine pour rejoindre Hélène, que je réussis
à emmener dans un autre hôtel, aussi rue Vavin. Ma soirée
n'était pas tout à fait perdue. J'avais dîné avec l'une, je faisais
l'amour avec l'autre. Je fus assez de temps sans revoir Claudine H... qui ne m'intéressait guère à la vérité. Là encore, j'ai
eu grandement tort. Le ... rencontre avenue de l'Opéra. Changement de situation. Hôtel rue de l'Arbre-Sec. Conversation.
Rendez-vous où j'attendis deux heures pour rien. Rue Berthe.
Me voit-on aller ainsi rechercher une femme, au diable, sans
même avoir de données sûres.
20 Novembre. — On reparle de Cecil Rhodes dans les journaux, à propos du procès et de l'histoire de la Princesse Radziwill. Quel homme ! Cela ne m'arrivera pas. Mais entre être
un Cecil Rhodes et un Victor Hugo, je n'hésiterais pas : le premier. Quelle sensation de l'action et de la puissance il a dû avoir !
23 Novembre. — Je viens de lire La Faim, de Knut Hamsun,
acheté dix sous chez le bouquiniste en face chez moi. J'en suis
tout remué. Grand talent simple et dur. Un vrai livre.
« Méfiez-vous du premier mouvement, il est toujours généreux. »
TALLEYRAND.

4 Décembre, 10 h. du soir. — Bl... est venue coucher chez moi
hier au soir. Ce matin, je suis parti, la laissant à la maison.
J'avais oubhé de serrer mon Journal. Elle l'a ouvert, elle a lu

les pages concernant mon histoire avec Georgette, il y a quelque
temps. Elle est venue me trouver à l'étude. Elle avait une
voiture. Nous nous y sommes enfermés un moment. Scène,
larmes. J'étais abasourdi et vexé pour ma négligence. Elle avait
emporté Boule. Cela a été toute une affaire pour qu'elle me le
rende. Et avec cela, jolie.
L'après-midi je lui ai écrit. Ant. en rentrant ce soir me dit
avoir trouvé là-bas un mot de B... lui disant qu'à partir d'aprèsdemain dimanche il logerait chez elle. Je suis allé ce soir
l'attendre à la porte de Max D... J'ai essayé de tout raccommoder. Cela me navre tant de lui avoir fait tant de peine encore
et de la perdre. Elle n'a rien voulu entendre, rien, n'a pas voulu
venir, n'a pas voulu que je monte chez elle. Comme je souffre,
à mon tour !
(Sans date.) — Été chez Bl..., lundi 7 décembre vers cinq
heures. Elle me fait répondre par Marie qu'elle n'est pas là.
Je lui fais remettre un mot par A... la priant de venir me voir.
Malade, elle me fait répondre de venir moi-même. J'y vais.
Je lui propose de revenir chez moi, mais d'une façon si bizarre,
que chaque fois que je venais de dire quelque chose pour la
décider, je m'empressais de dire autre chose pour la faire refuser, et c'est vrai que j'étais aussi plein du désir de la voir consentir que de celui de la voir refuser, peut-être plus plein de ce dernier ! Elle était couchée. Un moment je me penchai sur elle
pour l'embrasser. Elle me dit : « Pardon, je ne te ferai plus de
peine. » Je ne pus m'empêcher d'éclater de rire, ce qui lui fit
mal énormément, à la pauvre femme. Je partis ensuite sans
avoir rien décidé nettement, ni rien dit de bien affirmatif...
Je suis retourné chez elle dimanche soir 13, pour rectifier
une commission mal faite par Ant. Bl... et moi avons seulement
bavardé. Hier au soir mardi 14, vers onze heures, elle est arrivée
chez moi, sans m'avoir prévenu. J'étais en train de lire les
Lettres de Laforgue et tout à cette lecture. Bl... bavarda. Je
lui répondis d'une façon extrêmement distraite. Elle me questionna sur notre affaire de nous remettre ensemble. Je recommençai malgré moi à ne lui répondre ni oui, ni non, et comme
elle disait : « Eh ! bien, je vais m'en aller, je ne veux pas te
déranger plus longtemps, » je me mis à préparer la bougie en
lui disant : « Attends, je vais t'éclairer. — Alors ! tu me laisses

partir ? Moi qui étais venue pour rester avec toi. » Je ne savais
comment m'en tirer. Je lui dis de rester si elle voulait. « Tu
n'y tiens pas, n'est-ce pas, me dit-elle. — Je ne dis pas cela,
lui répondis-je. Seulement on a si mal dormi l'autre fois. J'ai
déjà repris l'habitude de coucher seul... » Nous descendîmes
l'escalier. Elle pleurait. Je lui rappelai alors, comme un moyen
de m'excuser, ce qu'elle m'avait écrit l'autre fois, sur ce que
je n'étais bon qu'à satisfaire mes désirs, mes besoins même,
etc., etc. Elle me répondit : « Enfin, tu aurais pu me dire de
rester. Tu ne m'aurais pas touchée, mais tu m'aurais au moins
montré de l'amitié. » Arrivés en bas, ayant demandé le cordon,
je lui offris encore de remonter, deux fois. Elle paraissait ne
savoir que faire, puis enfin dit non et partit. Ce matin, j'ai
reçu deux places pour le Vaudeville jeudi. Arrivé à l'étude,
j'ai écrit à Bl... pour l'en informer et lui dire que je comptais '
sur elle pour venir avec moi. J'ai écrit également à Henriette
pour prévenir que je ne serais pas libre jeudi. Cela me faisait
un drôle d'effet d'écrire ces deux lettres. C'est la première fois
que cela m'arrive. En allant chez Kelley, j'ai été remettre ma
lettre à Bl..., à elle-même, chez elle. Comme je ne suis resté
que trois minutes, je n'ai rien pu savoir de son humeur... Ce
soir, à sept heures, en rentrant, je trouve cette longue lettre
d'elle, sur l'enveloppe de laquelle j'ai écrit, ce qui est vrai : Je
ne l'ai pas volé ! C'est elle qui a raison. EUe ne peut plus croire
à aucune sincérité de ma part. Je ne sais pas moi-même ce que
je veux faire, ce que je dois faire, ce qu'Û me plairait de faire
à notre sujet à tous les deux. J'ai une grande affection pour elle.
Mon cœur se serre quand je pense à sa solitude, à sa détresse
morale, et aussi, à ceci, que dans une dizaine d'années ce sera
fini poilt elle, ou à peu près. Et d'ici là, quelle vie aura-t-elle
avec tout cela. Misérable vie ! changements, amertume...
D'autre part, je me suis réhabitué à vivre seul, à n'entendre
plus aucune conversation, à pouvoir penser à mes affaires sans
un moment d'arrêt, à coucher seul. D'autre part encore, nous
avons eu de telles scènes, elle m'a dit tant de choses dures,
jusqu'à me frapper, que je me dis qu'une véritable union, et
sans aucune arrière-pensée, est bien difficile, bien improbable.
Cela m'a pourtant déjà coûté bien cher de jouer et de plaisanter avec tout. Je sens bien que je vais continuer, cependant.
A midi, Bl... a dû comprendre en me voyant que je n'avais
pas encore eu sa lettre. Nous allons voir si elle va me faire dire

quelque chose par Antoine quand il rentrera, et si elle viendra
avec moi au Vaudeville jeudi. On joue Germinie Lncerteux.
Marié y joue Jupillon, un rôle de marlou, je crois. Celui-là, au
moins, aura trouvé un rôle à sa mesure.
Ce soir, avec la lettre de Bl..., j'ai aussi reçu une lettre
d'Hélène. Mes deux lettres de ce matin, mes deux réponses ce
soir. Cela continue. Don Juan, va !
1904
Lundi 4 Janvier. — Schwob m'a procuré un jeune Chinois
auquel je donne des leçons de français.
Ce Chinois habite boulevard de la Madeleine, non loin de
l'Olympia. Je lui demande un soir pourquoi il ne circule pas
dans son costume national, avec sa natte dans le dos, selon
la coutume de son pays (il la porte roulée sous son chapeau).
Il me dit : « Je sortais ainsi dans les premiers temps. J'ai dû
y renoncer. Sur le boulevard, toutes les femmes me tiraient
sur la queue. »
J'ai dû lui expliquer l'équivoque d'un pareil propos.
J'ai fait acheter le Thomas Graindorge à mon Chinois. Cela
m'a fait relire le mien. J'y trouve un grand plaisir. C'est un
vrai livre.
SCHWOB. — Petit, voûté, pâle ou jaune suivant les jours.
Les yeux d'autant plus brillants, avec beaucoup de blanc.
Une certaine ressemblance avec Napoléon.
On le dit morphinomane, éthéromane.
On dit même qu'il a des rapports avec le Chinois qui le sert.
Je le connaissais déjà de vue.
La première fois, au temps qu'il habitait rue de l'Université,
un matin, en allant à l'étude, débouchant de la rue Bonaparte
sur le quai Malaquais, en pelisse, frais rasé, le visage couvert
de poudre de riz.
Une autre fois, sur les quais, bouquinant, coiffé d'un « melon »
énorme, son petit chien Flossie sous le bras.
Une autre fois, dans les couloirs de la Comédie, probablement un soir de première, d'une pièce dans laquelle jouait
Mlle Moréno, en habit noir tout passé au gris.

Une autre fois, à la représentation d''Annabella, au Théâtre
de l'Œuvre, sur la scène, pendant l'entr'acte, après sa conférence sur Ford, courant après tout le monde pour avoir une
cigarette.
Peut-être aussi une fois, au Mercure, chez Vallette.
Je connaissais déjà parfaitement M^® Moréno, pour l'avoir
vue souvent dans les couloirs du théâtre quand elle était à la
Comédie. Je l'ai vue aussi plusieurs fois, il y a quelques années,
le dimanche matin, à la gare Saint-Lazare, quand j'allais à
Courbevoie chez mon père, et qu'elle prenait le train avec
Mendès pour aller à sa maison de Saint-Germain.
Ce qu'elle me raconta un jour de la facilité à faire venir
Mendès avec une lettre de femme, jeu auquel elle s'est amusée
souvent. Elle lui écrivait, en déguisant son écriture, une lettre
supposée d'une admiratrice, qui serait heureuse de faire sa
connaissance, qui l'attendra tel jour, à telle heure, à tel endroit,
dans un fiacre, qu'il pourra reconnaître à telle ou teUe particularité. Jamais de ratage. Chaque fois, il arrivait au rendezvous. La portière du fiacre ouverte. M*'® Moréno se montrant :
« Eh ! bien, idiot, c'est moi ! »
Je ne sais plus qui, de leurs familiers, m'a raconté entre
autres détails de la liaison de Moréno avec Mendès, celui-ci :
Mendès finissait généralement sa soirée à la Brasserie du carrefour Châteaudun. Fréquentes scènes entre les deux amants,
Mendès parfois un peu ivre, et un soir, à la sortie, la jetant par
terre, lui tenant le visage dans le ruisseau, avec ces mots :
« Embrasse ta sœur, la boue. »
C'est à lui, certainement, qu'elle doit sa façon merveilleuse
de dire les vers.
On la trouve laide. On n'est pas laide avec un visage si expressif, si fin en même temps. Les yeux, le nez, la bouche sont pleins
d'esprit. Elle en a d'ailleurs comme rarement chez une femme.
C'est la malice et la satire féminines en personne. Avec cela,
excessivement simple, camarade, et même un peu voyou.
Elle disait, l'autre jour, d'une dame qui a les jambes un peu
torses : Elle a des jambes Henri II.
J'ai fait une gaffe à déjeuner. Je me suis mis à dire que j'ai
horreur des gens du Midi. M^i® Moréno a éclaté de rire : « Dites
donc, Léautaud ! Vous savez que je suis née à Bordeaux et de
parents de ce côté-là. »

L'influence des gens qu'on fréquente. Schwob, couché, faible,
de vie si mince, trouvant tout vain, sans intérêt, vivant dans
une faible lumière, obligé de demander aide pour se bouger,
avec des : A quoi bon ? sur tout. On sort de là en se disant soimême : A quoi bon ? Tout comme au contraire le spectacle,
le voisinage, la fréquentation d'un homme actif, alerte, d'humeur vive, un peu chaude, vous donne du cœur et de l'esprit
au travail. Il y a certainement une hygiène de société comme
il y a une hygiène de lecture, — ces livres qu'il faut bien se
garder de lire, si admirables qu'ils soient ou qu'on dise qu'ils
soient.
Mardi 5 Janvier. — J'ai vu quelques intérieurs d'hommes
de lettres ; rien de plus déplaisant. Il n'y a pas que le pédantisme
du savoir. Il y a aussi celui du décor. Des livres partout, au
fond matériaux de travail du locataire. Cela sent la fabrication
de livres à plein nez. Aucun naturel, aucune grâce : jusqu'aux
bibelots et tableaux, tout converge vers ceci : la littérature.
Combien j'aime mieux la chambre simple et même pas ornée
de l'amateur qui note ses idées, selon qu'elles lui viennent, sans
souci de faire des phrases, et qui n'a que quelques livres, mais
qu'il a lus. Homme de lettres : ce n'est pas loin aujourd'hui
de homme de peine.
Je suis dans une période de goût à rien, qu'à rester dans un
fauteuil, au coin de mon feu, à remâcher de quotidiennes rêveries. Cette dernière nuit j'ai rêvé de ma mère, et toute cette
journée j'ai pensé à elle.
Qu'on est long avant d'oser être soi. Ce n'est pas qu'on soit
soi très tard, non, c'est bien ce que je dis, il faut beaucoup de
temps avant de se décider à se montrer tel qu'on est, délivré
du souci de ce qui est admiré et qu'avant on cherchait naïvement à imiter, se forçant à le trouver bien, malgré la secrète
diflférence que l'on en sentait avec soi.
II n'y a rien qui donne de l'assurance, et je dirais presque
de l'esprit, et l'aplomb de ses propres idées, comme mille francs
dans sa poche et à soi.
Ce ne sont pas les idées qui me manquent, pas les sujets de
travail, ce sont les débouchés. Écrire pour mon tiroir, non.
J'ai plus de plaisir à faire des affaires que je n'en aurais certainement à écrire certains petits livres bêtes comme ceux que
font certains de mes amis.

Dimanche 10 Janvier, quatre heures et demie. — Été chez
Schwob. Tout en bavardant, je lui dis avoir rencontré José
de Charmoy, il y a quelques jours, et qu'il paraît qu'il travaille
à un buste d'Ernest-Charles. Il ne me répond pas tout d'abord,
assis tout près de son feu, dans un fauteuil Louis X I I I , fumant
un de ses éternels cigares, des Favoritos, et l'air encore bien
par terre. Il avait aujourd'hui devant lui une petite table
carrée, haute, en bois blanc, sur laquelle sa lampe et deux livres
anglais. Il me dit : « — Il devient bien emm
Charmoy...
Je me suis aperçu que ce n'est qu'un tapeur. Il m'a tapé —
quand je dis tapé je n'entends pas d'argent, non, mais il se
sert de vous. Il m'a demandé mon nom pour le Baudelaire,
il me l'a redemandé pour le Vigny, pour Sainte-Beuve. Il est
encore venu l'autre jour me demander mon nom pour je ne
sais quel monument Nietzsche. Non ! cette idée d'un monument Nietzsche à Paris. Je comprendrais à Nice, à un endroit
où il a vécu, où il a pensé. Mais qu'on nous foute la paix, avec
tous ces monuments. Oh ! non, et puis, tous ces monuments
funéraires, le tombeau de Baudelaire, le tombeau de Vigny,
Sainte-Beuve, Poe, et la littérature qui s'en suit, les Reliques
d'Un Tel, Jules Tellier, le Tombeau de Louis Ménard. Moi qui
ai horreur de la mort ! Mais ce sont des croque-morts, tous ces
gens-là. Ah ! et puis il abuse, Charmoy. Ainsi il a répété partout que Mademoiselle Moréno avait posé pour le monument
Vigny. Ce n'est pas vrai. Ce qui n'empêche pas qu'il fait passer
des Echos tous les trois jours. Je ne reçois que des coupures de
journaux où il y a cela. J'en ai plein le dos. Pour le Nietzsche
il avait cherché à me faire taper par Albert, mais Albert qui
est plus fin s'est défilé. »
Ce que Schowb est changeant. Je l'ai connu il y a six ou sept
mois, emballé de la Comtesse de NoaUles. Comme je lui disais
dimanche que Barrés lui avait donné sa voix pour le prix Concourt, dans l'enquête du Gil Blas, il s'est mis à dire en se
moquant et en imitant la voix de Barrés : « Madame de No-aïlles..
En voilà encore une ! »
Je lui ai parlé de mon article Potins Comédie. Il m'a vivement déconseillé de le donner à Séché, la Revue d^art dramatique s'étant disqualifiée avec son histoire du Talion, pas même
menée jusqu'au bout. « D'ailleurs, on ne paie pas, et alors,
quel profit aurez-vous. » J'y avais déjà songé, entendant Séché
dire l'autre soir que sa revue ne payait pas. Schwob m'a dit

d'aller au Figaro ou au Gil Blas. J'ai dit Gil Blas. Je dois dîner
chez lui un prochain soir, pour voir M'i® Moréno, qui ajoutera
peut-être quelques souvenirs à mes notes.
Mardi 12 Janvier. — Hélène Leroux me reprochait aujourd'hui d'être trop diplomate — ce sont ses propres mots —
dans les choses de l'amour !
Jeudi 14 Janvier. — Été voir Moréno, dans Polyeucte, au
théâtre Sarah-Bernhardt. Elle n'a pas été loin d'y être parfaite.
Quand elle le rejouera jeudi prochain, elle sera parfaite. C'est
avec de telles artistes que la tragédie pourra redevenir une
chose intéressante. A la Comédie, on n'y cherche que la pompe,
la déclamation, l'elfet, et le public sommeille.
De Max jouait Polyeucte. Je n'aime guère ce comédien, qui
manque souvent de simplicité, de sang-froid, et qui chante les
vers. Il a fort mal dit les Stances :
Source délicieuse en misères fécondes...
On ne l'a pas applaudi, ce qui fait qu'il n'a pas voulu revenir
sur scène après le baisser du rideau, malgré les applaudissements de tous ses petits admirateurs, disséminés çà et là dans
la salle et des cris de : De Max ! de Max ! La même chose s'est
reproduite à la fin de la pièce. Le rideau s'est rouvert trois fois,
sans que de Max reparût. Cela tournait au ridicule.
Après Polyeucte, on jouait un acte de M. Boni de Castellane :
Le Festin de la Mort. Une cellule à la prison de Saint-Lazare
sous la Terreur. Un ci-devant y est enfermé qui doit être exécuté à l'aube. Il a obtenu la faveur que sa femme passerait
avec lui cette dernière nuit, et en sa compagnie il donne un
dîner à d'autres ci-devants prisonniers comme lui. Pendant le
dîner, propos quelconques, puis le prisonnier reste seul avec
sa femme. Ils sont jeunes tous les deux, pleins d'amour l'un
pour l'autre. A si peu de distance d'être séparés pour toujours,
l'un allant mourir, ils laissent revenir leurs souvenirs, les
images des lieux où ils s'aimèrent, et plus ils parlent, plus l'heure
de la mort approche et plus leur émotion augmente, jusqu'aux
larmes... A ce moment, au fond de la cellule, de l'escalier qui
mène aux étages supérieurs de la prison, un petit vieillard
paraît, en robe de nuit et bonnet de coton, un flambeau à la

main, cherchant de son mieux les cabinets d'aisance. Il parcourt la cellule sans voir les deux époux restés dans un coin,
heurte la porte de la cellule, se dit tout haut : « Non ! ce n'est
pas par là, je me trompe. », puis s'en retourne, toujours tremblotant, tâtiUonnant, un peu grotesque. Le ci-devant et sa
femme ne peuvent alors s'empêcher d'éclater de rire, d'un rire
énorme, nerveux, irréfrénable, persistant... Les portes de la
prison s'ouvrent, les gardes entrent, saisissent le mari, le ligotent, l'arrachant des bras de sa femme, l'entraînant, le mari et
la femme riant toujours aux éclats, terriblement aux éclats,
et le rideau tombe.
J'ai été plus secoué que par aucun spectacle sanguinaire. J'ai
su après que des gens dans la salle avaient ri et que ce serait l'effet
général sur le public. Moi, j'ai pensé tout de suite à l'effroi qui
allait prendre ces deux époux, cinq minutes après, quand ils
s'apercevraient l'un et l'autre qu'ils ne s'étaient pas dit adieu.
Après la représentation, invité par Théry à dîner au Zimmer
avec Schwob et Moréno. Je ^uis d'abord rentré un peu chez
moi, puis les ai retrouvés à six heures et demie. Beaucoup parlé
tous de la journée, Moréno très ennuyée des bêtises de de Max,
qui avaient rendu tous ses camarades un peu hébétés devant
le public. Moréno se plaignait aussi de se retrouver toujours
une étrangère parmi ces comédiens pourris par la tradition,
et qui ne comprennent rien aux choses simples, vraies, et un
peu modernes qu'elle veut faire, qu'elle fait et qui sont du reste
toute sa nature. A la Comédie comme ailleurs, les cabots, quand
ils jouent du Racine, se figurent jouer des pièces historiques,
reproduisant exactement les mœurs et le langage de l'époque
à laquelle elles se passent, etc., etc., alors que rien n'est moins
historique que les pièces de Racine, qui étaient surtout faites
pour la cour de Louis X I V . Nous avons beaucoup bavardé
là-dessus. Il y avait là un M. Toulet que je ne connaissais pas.
A propos de la pièce de M. de Castellane, il se mit à citer une
anecdote rapportée par Stendhal dans les Mémoires d'un Touriste. Comme il disait seulement l'anecdote, je lui dis que je
la connaissais et où elle se trouvait. (Il paraît que l'aventure
qui fait le sujet du Festin de la mort est arrivée à M. de Custine.)
Cela nous lia tout de suite, et au bout d'un quart d'heure de
conversation, notre amour commun pour Stendhal et notre
commune horreur pour Flaubert, qu'U me répondit ne pas
aimer non plus, nous fit deux camarades.

Nous sommes ensuite montés dîner, au premier étage. J'étais
à côté de Moréno. C'est une remarque que j'ai déjà faite, elle
ne m'intimide pas du tout, effet que me font d'ordinaire les
femmes. Cela tient certainement à ce qu'elle n'a aucune pose,
que son esprit est naturel, sans aucun apprêt.
Elle joue dans La Sorcière de Sardou. A neuf heures et demie,
elle a été s'habiller, après nous avoir fait placer, Théry, Toulet
et moi dans la salle, où nous avons vu les trois derniers tableaux,
assommants au possible. Schwob était rentré sitôt après le
dîner. Nous sommes allés voir Moréno dans sa loge. Elle joue
une très vieille sorcière. Elle était grimée en conséquence et
comme je la regardais sans cesse : « Cela me change, hein ? —
Mon Dieu ! je n'aime guère vous voir comme cela. — Ce n'est
pas Sarah qui paraîtrait ainsi, dit Théry. — Oh ! rassurez-vous,
répondit Moréno. Cela lui arrive aussi, ... le matin ! »
Je suis rentré à minuit et demi, ayant mon saoul du théâtre,
et avec la migraine. A Polyeucte, je m'étais retenu de pleurer,
des sortes de sanglots de tête, uniquement, et cela m'avait
donné mal à la tête.
Vendredi 15 Janvier — Vu Albert au Mercure. Il paraît qu'il
court des histoires lesbiennes sur
avec M^ie *** et
quelques autres. Il y aurait aussi une nouvelle histoire***-***.
*** aurait même écrit dernièrement une lettre où il dit que
l'enfant (le soi-disant fils de ***) est de lui. Comme je le disais
à Albert, décidément, une nouvelle ne suffira plus.
Dimanche 17 Janvier. — J'ai bien envie de faire ma cour à
Schwob et à Moréno, en leur demandant de me faire revoir
Polyeucte jeudi prochain.
Je me suis peut-être un peu vanté en ce qui concerne les
« affaires ». Depuis cinq jours je m'occupe d'une, intéressante
pourtant, au premier chef, puisque j ' y gagnerai, si elle réussit
bien, à peu près un billet de mille francs. Eh ! bien, il ne m'en
reste pas le moindre bonheur, de ce que j'entends par bonheur,
La moindre page de ma littérature m'aurait réchauffé bien
davantage. Si j'en ai joui un peu, cela a été de ma certaine
adresse à agir, et encore ne pourrai-je en juger que l'affaire
terminée. En tout cas, je me tâte, et c'est tout ce que je trouve.
Mauvais jour. Bl... m'avait invité à déjeuner, je n'y suis pas
allé. Kelley vient de m'écrire qu'il est rentré et que j'aille le

voir cet après-midi. Je ne sais pas si j'irai. Je n'ai de goût à rien,
qu'à rester seul, horriblement triste. Je ne déteste pas ce que
je fais, j'ai un peu moins de manque de confiance en moi, mais
je sais si bien que ce que j'écris intéressera si peu de gens, et il
faut avec cela attendre si longtemps pour être publié. Les
revues sont pleines d'articles scientifiques. Où trouverait-on
la place pour la légèreté, la raillerie, l'humour et un aussi prononcé égotisme ? J'ai une Variété au Mercure depuis six mois.
Quand paraîtra-t-eUe ? Peut-être encore six mois à attendre.
Quel goût alors à écrire ? Avec cela, je sais si peu, si mal me
remuer, me montrer, me faire valoir. Bl... me disait avant-hier
soir ou plutôt hier matin que je me faisais toujours trop petit
garçon devant les gens. Elle n'a que trop raison. Je lui expliquais le pourquoi, qui est que je vois tant de gens sans aucune
valeur, sans aucune personnalité, se faire mousser, s'agiter,
parler, quémander, que j'ai toujours peur de leur ressembler
et de produire l'effet que je crois qu'ils produisent. Quel tort !
Ils ennuient, ils choquent, mais ils obtiennent, ils avancent.
Exemple : Charmoy. Il demande son nom à Schwob à chaque
instant. Schwob est furieux, mais il se laisse faire, et c'est encore
Charmoy qui a ce qu'il voulait.
J'ai beau songer à chaque instant que j'ai trente-deux ans,
que je gagne cent francs par mois, que je n'ai rien fait. Cela
ne change rien à ma timidité, à mon manque d'entregent. Ce
ne sont pas les difiicultés, ni le travail qui me rebutent, au
contraire. C'est l'espèce de sensation que j'ai de l'encombrement, la sensation de la différence qui me sépare des autres.
De plus, si j'étais certain de voir mes travaux imprimés dans
un délai assez court, je n'arrêterais pas de travailler, tout en
étant fort hésitant. Ce qui me glace, c'est l'idée qu'après avoir
fini quelque chose, il me faudra attendre à n'en plus finir. De
plus, aucun appât de gain réel... J'aurai vécu, je le vois de plus
en plus, plus pour le désir des choses que pour les choses ellesmêmes. Tout se ressemble, les femmes sont les mêmes, les choses
atteintes ne font plus envie, et ce qu'on a décidé, quand il
s'accomplit, vous fait regretter ce qu'on a rejeté et qui aurait
pu être.
Par exemple avec Bl..., toutes ces dernières semaines. A la
suite de la scène à propos de Georgette, j'avais projeté de lui
demander de revenir. J'en avais parlé à son amie M™® Dalby.
J'avais même été Je lui dire à elle-même. Ce soir-là, en lui par-

lant, je lui parlai de façon à ce qu'elle refusât, et elle s'en aperçut bien. Il y a quelques jours, deux ou trois jours avant le 14,
je suis allé lui dire de donner congé. C'était le soir. Nous avons
causé tout un moment. Nous avons examiné la question d'un
nouveau logement. Pas plutôt commencé, je voyais tous les
futurs inconvénients de ce recommencement de notre vie d'il
y a cinq mois : manque de solitude, de silence pour moi, et ces
discussions ensemble à chaque instant, ma liberté perdue et
aussi, et surtout, mon illusion littéraire. Il faudra que j'explique
cela un jour. Si bien qu'elle ne put s'empêcher de remarquer
encore mes contradictions, mes réticences. « Que veux-tu, lui
dis-je, tu ne m'empêcheras pas d'examiner tout. Je suis bien
obligé de penser qu'il est bien rare qu'on raccommode vraiment
ce qui a été cassé. Je me suis réhabitué à vivre seul, sans rien
entendre, à penser sans cesse à mes affaires, sans être distrait,
sans personne qui me parle. Et puis, être encore obligé de vivre
comme un petit ménage ! »
La pauvre Bl... ! Elle était prête de pleurer, parlait de sentiments, d'affection. Hélas ! ce n'est pas l'affection qui me
manque, mais le sentiment, mais l'amour, mais l'esprit de
sacrifice, de dévouement, d'aide ! Comme c'est loin de moi.
Depuis cinq mois, je ne suis pas loin d'être redevenu aussi sec,
aussi égoïste qu'autrefois, quand je vivais seul. Il y a aussi
un peu la question d'ambition, la question de plaisir. Je voyagerai peut-être, j'aurai peut-être d'autres relations, je rencontrerai peut-être une certaine femme, non pour le mariage, oh !
non, mais pour une liaison utile et agréable... Que ferai-je alors,
si j'ai Bl... ? Ou je serai arrêté, ou ce seront des scènes, des
larmes. Ce soir dont je parle, elle aurait dit : « Non, je ne reviendrai pas », que j'en aurais été heureux — pour en être peut-être
ennuyé dix minutes après. Voilà le jeu que je joue depuis qu'elle
est partie. Aucune des deux solutions ne me plaît, ni ne me
déplaît, ou plutôt je ne puis arriver à fixer l'une ou l'autre.
Deux jours après, Bl... m'a appris que sa concierge lui avait
répondu qu'il était trop tard pour donner congé. J'en étais
presque heureux, pourquoi même dire presque ? Elle m'a
demandé de lui prêter pour son terme. Je lui ai refusé. Avanthier vendredi, je suis allé la voir dans la journée. Elle m'accueillit froidement. Je lui demandai la raison. Elle avait été obligée
de mettre ses deux ou trois bijoux au Mont-de-Piété — et
Marie d'aller emprunter trente francs à ses parents pour pou-

voir payer leur terme. Hier matin, chez moi, elle m'a dit :
« Quand je songe tout de même que tu as douze cents francs
(elle croit que je n'ai que cela) dans ton tiroir et que tu as refusé
de me prêter pour mon terme ! Et dire que tu n'en as pas de
remords ? — Mais non, je n'en ai pas de remords. Je t'avais
prévenue. Je n'ai pas besoin de payer le terme de Marie. —
Pourtant, vendredi, quand tu es venu à la maison, si je t'avais
demandé vingt francs, tu me les aurais donnés ? — Oui, mais
j'aurais été furieux. » Et c'est vrai, et je n'ai aucun remords.
Après tout, tout cela m'assomme. Quelle vie plate, toujours la
même. Qui sait ? Le bonheur ce serait peut-être d'avoir de
l'argent, une valise avec cinq ou six livres et ses vêtements,
et de vivre tantôt ici, tantôt ailleurs, en changeant sans cesse
de gens, de paysages, d'idées, sans aucun attachement, et en
prenant des notes partout et sur tout. On mourrait un jour ou
l'autre, oii l'on pourrait. Le moindre sentiment, la moindre
affection, la moindre chose qu'on possède est une chaîne.
Dimanche
— J'arrive chez Schwob à une heure. Il est
dans son salon avec deux messieurs, dont l'un, grand, à la
longue barbe blonde, m'est connu, pour le rencontrer souvent
du côté de la Nationale, une serviette bondée sous le bras.
Schwob est en train de leur faire admirer un coffret en argent.
Renaissance, paraît-il, richement ciselé. Il me le passe. Je le
pose ensuite sur un petit guéridon qui se trouve près de moi.
A ce moment, Moréno fait son apparition. Voyant le coffret,
sans dire bonjour à personne, se précipite : « Comment, Marcel,
tu laisses ce coffret-là ? On ne sait pas qui vient ici... » et disparaît aussitôt, l'emportant dans un lieu plus sûr.
Je dînais ce soir chez Schwob et lui tenais compagnie pendant la soirée, comme il m'arrive souvent à la demande de
Moréno, jusqu'à l'heure d'aller la chercher au théâtre. Au cours
de la conversation, après le dîner (comme toujours, Schwob
dans son lit et moi sur une petite table près de son lit), comme
il me parle de Villon, il me dit : « Vous ne savez pas ce que
Mendès m'a dit, un jour ? Que Villon ne peut pas être un grand
poète parce qu'il a été un voleur ! » Puis, après un temps, et
d'un ton presque de confession : « Moi, je fais bien pire que voler,
pour vivre. »
Allusion à la liaison de Moréno avec le Comte de Dion, associé d'un sieur Bouton dans la fabricatipn des voitures auto-

mobiles. Cette liaison faisait vivre le ménage. Le Comte de
Dion avait par surcroît fait cadeau d'une voiture à Moréno.
Schwob s'y prélassait de temps en temps, dans des promenades.
Il m'emmena une fois qu'il allait rendre visite à la mère de
Moréno, rue Chaptal. A la montée de la rue Notre-Dame-deLorette, de la rue Fontaine, le mécanisme de cette voiture était
si parfait qu'on avait l'impression de rouler sur l'eau.
Lundi 18 Janvier. — Il n'y a aucune règle pour la composition littéraire.
Samedi 23 Janvier. — Une heure du matin. Été voir Moréno
dans sa loge, à onze heures, après sa scène dans La Sorcière.
Beaucoup parlé de Schwob. Moréno amère sur ce sujet, Schwob
neurasthénique en diable, exigeant, malade imaginaire, faisant
des scènes, et quand on semble lui montrer qu'il a tort, se mettant à pleurer. Moréno me disait combien elle trouve cela peu
rose, et comme elle songe avec peine que ce n'est pas fini. « Plus
tard, cela m'est égal. C'est maintenant qui m'intéresse. Voyezvous, moi, quand je ne pourrai plus faire l'amour, ce sera fini.
Je me rentrerai. Je donnerai des leçons... » Je voulais lui parler
des histoires qu'elle m'a promises sur la Comédie-Française.
Il n'y a pas eu moyen. Elle est occupée à l'excès. Théâtre,
leçons, petits travaux pour Schwob. Elle me parlait du ménage.
C'est eÛe qui fournit à tout. Schwob ne s'occupe de rien, et
quand il a besoin de mille francs, c'est elle qu'il faut qui les
trouve. « Cela me serait égal si j'avais des compensations, mais
ce que c'en est loin ! »
Elle était à sa toilette, en train de se démaquiller. Elle apparaissait, jeune, avec ce visage si expressif, si pénétrant. Je ne
pus m'empêcher de lui dire que c'est pourtant vrai qu'elle
ressemble prodigieusement à M^i® Fel, dont La Tour a fait
un si beau pastel. Le même contour, la même bouche, le même
nez un peu de travers, presque le même sourire. Une ressemblance aussi vive trouble presque. Là-dessus, elle me raconte
l'histoire de Théry, l'avocat ami de Schwob. Théry est de Soissons. Il y a longtemps, il avait rapporté chez lui une photographie du pastel de La Tour. Quand Moréno se mit avec
Schwob, dont il était l'ami depuis longtemps, Théry fit sa
connaissance, et tout de suite, fut frappé de la ressemblance

de Moréno avec le pastel. Il le donna alors à Moréno. Elle me
dit que M^e Fel était du reste une juive de Bordeaux.
Au départ du théâtre, elle voulut aller à pied, et je l'ai reconduite jusqu'à sa porte. Restés là une bonne demi-heure. Elle
rebavardait sur Schwob, me disant encore son regret de certains plaisirs. « Que faut-il que je fasse, hein ? » Je lui répondis
que c'est l'esprit de sacrifice qui est bien la chose qu'il faut
le plus détester, la plus destructive, la plus annihilante. Elle
approuvait. « J'ai sacrifié ma jeunesse, mon amour du luxe, de
la coquetterie, jusqu'à mon amour de l'amour. Ce n'est pas
à soixante ans que je ferai l'amour, n'est-ce pas ? Voyons,
Léautaud ? Qu'est-ce qu'il faut que je fasse ? Donnez-moi
un conseil ! »
Mercredi 3 Février. — J'ai rêvé, cette nuit, de ma mère.
Elle m'apparaissait un peu plus forte qu'elle n'est. Nous étions
à Calais, dans sa chambre, auprès de son lit, elle en corset. Je
la tenais dans mes bras, lui embrassant les seins, le creux des
épaules, et sous les bras... Il m'en reste ce matin toute une sorte
de singulière émotion. J'ai rêvé ensuite que je me trouvais
avec Aricie, dans une situation très intime, et inutilement, lui
expliquant les raisons de mon insuccès.
Samedi 6 Février. — Retourné voir Moréno dans sa loge.
Conversation à peu près la même : Schwob, elle et ses goûts.
Accompagnée encore jusqu'à sa porte. Je reste là à l'écouter,
encore sur le même sujet : L'amour, tout ce qui lui manque,
ce que je ferais à sa place, une bonne demi-heure. Certainement
que je joue un rôle de nigaud, comme tous les timides.
Je reste, devant ces propos, sans guère répondre. On me
dirait peut-être, si je les racontais : Propos engageants, avances.
Complétant notre certaine intimité quand je vais la chercher
au théâtre, se déshabillant et se rhabillant dans sa loge, devant
moi, sans la moindre gêne, de la façon la plus naturelle, pas
loin de se trouver nue. Je répondrais ? Que répondrais-je ?
Attiré par l'amour. Je suis occupé de bien autres choses. Ma
timidité fait le reste, la peur de me tromper, l'embarras dans
lequel je me trouverais. Et pas S3ulement l'embarras : le ridicule.
'
Certainement, si je voulais, si je n'étais pas ainsi arrêté...
Je regretterai peut-être un jour Je n'avoir pas voulu, de ne

m'être pas décidé. Un ratage de plus. J'en compte déjà deux
ou trois de ce genre. J'en prends l'habitude.
Singuliers propos, extrêmement engageants, qu'elle me tient
là, sur le pas de sa porte, pendant une dizaine de minutes, que
j'écoute sans savoir qu'en penser, sans presque y répondre, à la
fois peu attiré, bien hésitant, l'amour m'intéressant peu, ma
timidité faisant le reste. « Voyons, Léautaud, vous voyez dans
quel état est Marcel. Ce n'est pas gai pour une femme jeune.
Donnez-moi un conseil. Qu'est-ce que je dois faire ? Ce n'est
pas quand j'aurai soixante ans que je ferai l'amour. Qu'est-ce
que vous en pensez ? »
Mercredi 10 Février. — Dîner chez Schwob, avec Moréno,
Schwob couché, Moréno et moi à une petite table, devant la
cheminée. Moréno devait me donner quelques histoires sur la
Comédie-Française, ce qu'elle fit. A 9 h. 20 départ pour le
théâtre. Schwob, se disant fatigué, préfère rester seul. Je vais
avec Moréno et je passe la soirée dans sa loge. Encore grande
conversation sur Schwob, puis nous parlons du procédé de
Moréno comme diseuse de vers. Je lui dis que j ' y ai pensé et
ce que j'ai trouvé. Ce n'est pas tout à fait cela. Elle m'explique.
C'est assez plastique. Moi qui ne voyais rien, et je persiste du
reste à ne rien voir de plastique dans sa manière de dire les
vers. Bonheur de conversation, vrai bonheur. Nous avons
parlé de Baudelaire. Elle l'aime autant que moi, et le sent
autant que moi, je l'ai bien vu. Comme moi aussi, elle ne trouve
que lui comme poète, et déteste Gautier, par exemple, ce poète
uniquement de la forme.
Charmante intimité. Elle se déshabille et s'habille devant
moi. Comme l'autre soir, assise à sa toilette, elle faisait son
visage, la gorge nue, ses seins libres et visibles. J'ai rarement
vu autant d'expression, de finesse, à un visage de femme.
L'étonnant aussi, avec elle, c'est que pour une comédienne, elle
n'a rien de comédien. Un grand naturel, presque de la gaminerie.
Elle m'a encore beaucoup parlé d'elle, de son existence, de ses
goûts en amour, de son goût pour les fraîcheurs, les choses
vivantes, la bonne santé. Je l'ai reconduite à pied jusqu'à sa
porte. Nous avons parlé de la rupture Schwob-Valéry.
Elle m'a parlé de son enfance, dans le quartier Notre-Dame
de Lorette. Elle est née comme moi en 1872. Elle a évoqué en
s amusant la petite fille qu'elle était. « Nous nous sommes

sûrement rencontrés, allez ! » me disait-elle. Je lui aurais baisé
les mains, tant elle était charmante.
Après dîner, au moment de partir, Schwob ayant constaté
ce qu'il avait de fièvre, trouva 37,3, mais ajouta d'un air paisible et gémissant : « J'ai beaucoup plus que cela. » Aussitôt
dans sa chambre, à elle, Moréno esquissa une sorte de cancan,
en me disant : « Avez-vous vu le coup de la fièvre ! » en riant,
et cela, devant sa bonne.
Je voudrais bien savoir ce qu'il y a sous certaines paroles de
Moréno, quand elle se plaint de son manque de plaisir, de son
manque d'amour... et aussi : toute sa liberté de gestes et de
tenue avec moi. Cela fait trois soirées que je passe dans sa loge,
et trois soirées qu'elle est la même. Un plus hardi que moi ne
chercherait pas longtemps.
J'oubliais de noter ce que m'a dit Schwob pendant le dîner.
Ces jours-ci, Théry a vu Hennique, qui lui a dit que j'ai été à
deux minutes d'avoir le Prix Concourt. C'est le sujet du livre
qui a fait hésiter. Cela confirme de tous points la lettre de Mirbeau à Schwob, lettre à laquelle je ne croyais pas absolument.
Je commence à être vexé. Cinq mille francs de ratés à cause
de trois ou quatre sots ! D'autant plus que, comme je l'ai dit
à Schwob, l'occasion était unique pour moi. Je ne suis guère
tourné vers le roman, je m'y sens de plus fort incapable, et il
n'y a guère à compter que je puisse avoir le prix une autre
année. Schwob, lui, répond à cela qu'il faut quand même
essayer. « A votre place, je ferais l'histoire d'une de ces femmes.
Vous avez tout ce qu'il faut pour cela, et vous auriez certainement le prix. » Moréno appuyait. Je lui ai répondu : « Si encore
j'avais continué mes relations avec ma mère, j'aurais pu avoir
les documents... » Je leur réponds surtout que je suis tout à autre
chose qu'à un livre de ce genre, par exemple un livre sur Paris,
— et aussi un grand désir de prendre l'air.
Samedi 13 Février. — En tout cas, mes vrais ou à peu près
vrais sentiments m'ennuient, — tandis que les'autres me sont
im grand plaisir.
Je répétais ce soir à Vallette ce qu'a dit Hennique à Théry
à propos du prix Concourt et je lui disais que je commençais
à être vexé. « Surtout que ce n'est pas seulement 5.000 fr. que
vous avez perdus, mais 7 ou 8.000 avec la vente. Sans compter
bien des choses morales. » Tout à fait ce que je pense : le ressort

que vous donne le succès, le stimulant. Le travail cesse d'être
un travail. Quant à faire ce que me disait Schwob ? Non.
Il me parlait aussi du prochain numéro du Mercure qu'il
appelle un beau numéro, avec un beau Régnier (mon article
sur Henri de Régnier), un bel article de Gourmont. Je ne savais
oii me mettre. Je lui dis : « Voyons ! voyons ! vous me flattez,
je crois. — Mais non ! mais non ! C'est très complet. J'aime les
choses complètes. »
Dimanche 14 Février. — Je me suis laissé dire oui pour Bl...
Je n'en suis ni happy ni unhappy. Ce que je sais, c'est que j'ai
tort à mon égard, cela est indiscutable. Adieu le silence, la solitude, et la jouissance que me donne la solitude, et la sorte
d'esprit et d'idées que me font ce silence et cette solitude. Je
vais recommencer à n'être moi que par morceaux. Je ne suis
pas encore un homme fort, puisque je suis encore sensible, si
peu que ce soit, à ce qui concerne autrui.
Vendredi 19 Février. — Je suis allé me promener dans le
quartier de la rue des Martyrs. Je passais rue Clauzel et je suis
entré au 14. Une concierge très aimable. Je lui ai demandé si
Ml'® Legrain vivait toujours. Réponse : oui, et qu'elle a été
très malade et qu'elle est encore bien faible. Elle a soixantedix ans. Je demande comment elle vit : elle est au bureau de
bienfaisance. Je demande ce qui pourrait lui faire plaisir. La
concierge me dit : des oranges. Je vais en acheter quelques-unes.
Je reviens et je monte cet escalier, cet escalier !... Souvenirs,
si présents ! J'arrive au cinquième, à la porte de M'i® Legrain.
Auparavant je veux revoir le petit couloir, le petit escalier,
et la porte de la chambre de Marie, autrefois. Comme tout cela
est petit, qui me paraissait si grand. Je reste là quelques minutes,
adossé au mur, dans une émotion... Je suis redescendu. J'ai
frappé à la porte de M''® Legrain. La clef était à la serrure. Je
l'ai tournée et suis entré. J'avais dit : « Bonjour, Mademoiselle. »
La pauvre vieille me regardait avec étonnement. « Vous ne me
reconnaissez pas, lui ai-je dit. Je suis le petit garçon de Madame
Pezé. » Elle s'est rassurée tout de suite. Je lui ai dit que je lui
apportais quelques oranges, je les ai posées sur sa commode,
cela m'a paru lui faire plaisir. Nous avons un peu bavardé, elle,
plutôt, car, moi, je ne disais rien, ou à peine. Quelle petite vieille
nette et propre, et que cette chambre était propre aussi. Elle

m'a encore raconté les derniers jours de Marie. Marie avait
soixante-treize ans. Elle est morte en 1886 ou 1887. A mi-chemin du cimetière, il n'y avait personne derrière la voiture. Les
deux personnes qui avaient été une moitié du chemin n'avaient
pu aller plus loin à cause de leur travail. C'était à quatre heures
de l'après-midi. Elle n'a manqué de rien. La femme Pascal,
sa voisine, M^i® Legrain et une autre voisine l'ont assistée. Elle
a été malade quinze jours, sans très grandes souffrances, et elle
est morte tout doucement, sans aucune agonie. Dix minutes
avant, elle parlait encore avec ces femmes. Il y avait cinquante
francs dans le tiroir de sa commode. On les a remis au concierge
qui s'est occupé de tout. On ne savait pas notre adresse, à moi
et à mon père. C'est pourquoi nous n'avons pas été prévenus.
En 1886 ou 1887, j'avais quatorze ou quinze ans. Aurais-je été
sensible à cette mort, à cet âge si bête. Pauvre vieille, quelle
peine cela me fait quand j ' y pense de ne l'avoir jamais revue,
ni assisté à sa mort. Je me rappelle le jour que j'allai pour la
voir. Je devais avoir dix-sept ou dix-huit ans. On me répondit
qu'elle était morte. Je n'en revenais pas. Je n'avais pas du tout
idée de son âge. Quand je l'appris à mon père, il regretta aussi
de n'avoir rien su, disant qu'il l'aurait aidée. Je crois qu'en
effet il l'eût fait. Elle lui avait rendu assez de services, pour
bien peu d'argent, et elle avait été assez dévouée pour moi, et
il l'avait congédiée d'une façon assez laide, M^'® Legrain me
le disait aujourd'hui : Elle m'aimait comme son propre enfant.
« Vous étiez un enfant sans mère, elle voulait la remplacer. »
Il y a chez ces vieilles femmes des trésors de tendresse vraiment
grands.
J'avais scrupule à faire tant parler M^i® Legrain. Je voyais
combien cela la fatiguait. Je me suis levé, j'ai remis moi-même
en place, devant le lit, la chaise qu'elle m'avait fait prendre
pour moi. Je lui ai dit au revoir, que j'espérais la revoir encore.
Elle voulait me remercier de ma visite. Je lui ai dit que tout le
plaisir était pour moi. Je ne voulais pas qu'elle se lève pour
m'accompagner. Elle y a tenu. « Quand vous repasserez, et si
je suis encore vivante, montez, vous me ferez grand plaisir. »
Il y a chez cette pauvre vieille toute une petite distinction.
Elle s'exprime très correctement, avec tous les mots voulus.
Aucun argot, aucun vice de langage. Certaines femmes s'affinent
en vieillissant. Pourtant, celle-là devait être une ouvrière. Elle
m'a dit qu'à la mort de Marie elle travaillait au journal Le

Moniteur. Maintenant, que sait-on ? Elle a chez elle des portraits à l'aquarelle qui montrent une demoiselle élégante et
de fort bon ton. C'est à écouter de telles vieilles femmes, qu'on
sent encore plus la beauté du poème de Baudelaire.
Après l'avoir quittée, je suis encore allé revoir le petit escalier et la porte de la chambre de Marie. Si j ' y avais entendu du
bruit, je crois bien que je serais monté frapper, pour revoir cette
chambre dont j'ai gardé un souvenir si exact. Puis je suis redescendu, j'ai bavardé un peu avec la concierge et je suis parti.
J'oubliais de noter que j'ai demandé à M"® Legrain des nouvelles de Mme Leroux. Aucunes nouvelles. Mme Leroux avait
quitté la maison, pour entrer au service d'une sorte d'évêque
sans diocèse, tout en gardant sa chambre dans la maison.
Ml'® Legrain pense qu'elle doit être morte. M™® Leroux avait
une dizaine d'années de plus qu'elle, ce qui fait qu'elle aurait
aujourd'hui quatre-vingts ans. On avait dit aussi qu'elle était
retournée en Savoie. Les Pascal, eux, sont repartis dans leur
pays, le Piémont.
Je songeais en revenant combien est singulier l'attachement
que j'ai gardé pour toutes les choses de mon enfance, et l'émotion que je ressens à les revoir, ou à y penser. Pourtant, cette
après-midi, en arrivant rue Clauzel, j'ai éprouvé une sorte de
malaise. J'avais demandé çà et là le prix de logements à louer,
sans aucune idée de venir habiter dans ce quartier. Je sentais
que si j'habitais dans ce quartier, tous mes souvenirs me reprendraient, que je ne vivrais plus que dans ce passé, et maintenant
que mon père aussi est mort, j ' y retrouve trop, partout, l'image
de la mort. Je ne crois pas que j'aille jamais habiter par là.
En revenant, j'ai vu passage de l'Opéra un petit garçon,
accompagné d'une vieille bonne, qui s'émerveillait de tous les
jouets du grand magasin dont j'ai parlé dans le P. A. Je suis
resté un moment à le regarder. Il me rappelait si bien moi.
Rue des Martyrs aussi, je regardais toutes ces jeunes femmes
circuler. Je me disais que si j'habitais par là, je finirais bien par
parler à l'une ou à l'autre, un jour. Cela encore me rappellerait
trop mon père. Mieux vaut pas. Ailleurs, au moins, j'oublie
que je peux ressembler à un autre.
réfléchis maintenant à ce que m'a dit M"® Legrain de
âge qu'aurait aujourd'hui M™® Leroux. Elle doit certainement
se tromper. Si elle avait raison,
Leroux aurait eu, quand
je la connaissais, cinquante-sept ans. Ce n'est pas possible. Je

me rappelle assez bien son visage. Elle pouvait avoir au plus
entre trente-cinq et quarante ans.
Lundi 22 Février. — Été ce soir voir Moréno dans sa loge.
Comme je le lui ai dit en entrant : « J'avais une petite commission à vous faire pour Scliwob. J'ai tout de suite sauté sur ce
prétexte pour venir vous voir. » Il paraît que Schwob est
malade, pour de bon cette fois : entérite, paraît-il. Nous étions
en train de bavarder, quand une dame est entrée. Je n'ai pas
retenu son nom. Moréno nous a présentés, pourtant, mais j'ai
toujours l'air si bête quand on me présente et je pense toujours
si bien à autre chose ! Il faudra que je lui demande le nom de
cette dame, une assez jolie fille. Elle doit être une nouvelle de
la Comédie, car elle a connu mon père. Elle et Moréno se sont
mises à parler de Brandès, qui vient de se remettre avec..., —
pour qui c'est bien fini avec..., — pour qui c'est décidément
sérieux avec le premier. On ne disait pas les noms, si bien que
je ne sais rien. Je le regrette. Ce sujet m'aurait fort intéressé.
Brandès est pour moi une des deux ou trois femmes vraiment
jolies, séduisantes, attirantes. Jusqu'à sa voix, une de ces voix
déchirées, si émouvantes. Je ne sais plus dans quelle pièce elle
jouait un rôle de femme âgée, les cheveux presque blancs.
Presque plus jolie encore. Je ne pus me retenir de le lui dire
(je me rappelle l'endroit : devant la porte du petit escalier
menant à la scène).
Je dînerai chez Schwob demain soir. Moréno m'a dit qu'il a
dû m'écrire pour cela. Je commence à ne plus pouvoir travailler.
Visites par ci, dîners par là. Cela ne m'ennuie pas vraiment,
sans m'amuser beaucoup. Pendant ce temps-là, je ne fais rien.
Je pensais tout à l'heure que c'est un vrai esclavage que ce
besoin de tout noter de ses moindres idées, faits ou gestes. Je
n'y puis résister. Le dommage, c'est que je le fais toujours en
courant, et trop superficiellement.
Mardi 23 Février. — Dîné chez Schwob, arrivé à 7 heures.
Moréno, qui dînait en ville, était encore là. Je lui ai tout de
suite demandé qui était la dame d'hier. Tout simplement la
fille d'Henry Fouquier. Moréno me dit qu'elle lui a fait, après
mon départ, une foule de questions sur moi. Il paraît qu'elle a
lu The small friend. Puis Moréno et Schwob se mettent à parler
d'une automobile qu'ils veulent acheter. Puis Moréno passe

dans sa chambre s'habiller. Je demande à Schwob ce que fait
cette demoiselle Fouquier. II me répond tout de go : « La gougnotte, et il ajoute : C'est une femme très dangereuse » et le
répète encore une ou deux fois. Je lui dis que c'est la femme
qu'il me faudrait pour le livre qu'il me conseille d'écrire pour
le prix Concourt. « Mais comment vous mettre en rapport ?
Elle n'aime pas les hommes... — Oh ! lui dis-je, ce ne serait que
verbal, nos rapports ! »
Dîner ensuite. Toute une soirée d'admirable conversation
de la part de Schwob. Nous parlons de la filiation des écrivains,
de l'influence, etc... Il me dit la filiation de Rabelais : les Quinze
joies du mariage, Pétrone, un peu Lucien, un peu Cicéron,
Villon. Il me raconte la genèse de Madame Bovary, Bouilhet
conseillant à Flaubert de mettre en littérature l'histoire d'un
petit médecin du pays. Il me donne raison de dire que Flaubert
a donné naissance à toute une catégorie d'écrivains détestables.
Je lui disais que Flaubert, par influence, avait amené certains
individus à croire qu'il sufilsait de suer trois jours sur une phrase
pour être un écrivain. Puis il me parle des influences que luimême a subies, tombant juste avec ce que je pensais : Platon,
quatre pages du Banquet, Daniel de Foë, Poe, énormément,
Flaubert, dans les commencements, jusque, non compris, Spicilège. Il me dit : « Quand j'écris, je pense toujours au commencement du Capitaine Fracasse (Gautier). — Jules Verne !!! »
Histoire de la lecture de Poe à onze ans, Schwob chez son
père, directeur du Phare de la Loire. Histoire de sa lecture De
Vamour, de Stendhal, et de Madame Bovary, de Flaubert, le
premier trouvé admirable, l'auteur un homme profond, très
fort, le second trouvé inepte, l'auteur un sot de raconter une
histoire si plate, Charles Bovary n'ayant à ses yeux rien de ce
qui fait un héros de roman. Histoire de l'article de Schwob,
tout jeune homme, sur Jules Verne, dans lequel il écrivait que
ce dernier avait trouvé ses idées dans Poe, tel ouvrage venant
de tel ouvrage de Poe, tel de tel, tel de tel et tel de tel autre.
Il me lit ensuite des pages du poète..., puis, pour me faire
voir la filiation de Poe avec D. de Foë, l'ouvrage de ce dernier
sur La Peste de Londres. L'influence est flagrante. C'est le même
son sous les mots, le même agencement, la même atmosphère
spirituelle.
J'ai un beau travail à faire avec mon étude sur Schwob, pour
le Mercure. Le réussirai-je ? C'est surtout l'épigraphe qui me

manque. Depuis qu'il a lu celle sur Régnier, il ne fait que m'en
parler. Je lui dis, pour lui faire plaisir : « C'est une préparation »
(à la sienne).
Jeudi 25 Février. — Tout à l'heure, dans une heure et demie,
à une heure du matin, il y aura un an que mon père est mort.
Rien ne peut effacer de ma mémoire ces cinq jours et nuits
passés à son chevet. Je le vois, comme si j ' y étais, lever doucement la tête, après avoir été immobile depuis le dimanche
précédent, comme quelqu'un qui veut éternuer, ayant repris
son visage habituel, sans plus rien de cette grimace qu'il avait
prise. La tête retombe, puis se relève, puis retombe, puis se
relève encore, pms retombe. Un léger soufHe encore et plus
rien. Affreuse chose, affreuse, affreuse. Je ne trouve pas les
mots, je ne peux pas écrire. Je ne peux que revoir devant moi
ce visage, que me retrouver reporté à cette soirée, la fenêtre
ouverte, les trains sifflant, la flamme de la bougie vacillant,
regardant depuis cinq jours cet homme mourir. Jamais je
n'oublierai ces dernières minutes. Il était si bien redevenu luimême. Et maintenant, après un an ? C'est à cela aussi que je
songe.
Lundi 7 Mars. — Dîné chez Schwob, avec Moréno. Après
le dîner, été avec Moréno au théâtre.
Jeudi 10 Mars. — Je pensais ce soir à la ressemblance qu'il
y a entre un acteur et un écrivain de forme. Un acteur qui
met une pièce en scène combine les aflées et venues des personnages, leurs différentes attitudes, leurs gestes, ce qu'ils feront
à tel moment, à tel autre, le tout calculé pour offrir au spectateur, qui regarde autant qu'il écoute, quelque chose qui fasse
bien. Je vois agir de même un écrivain de forme, un Flaubert,
un Gautier. Le sujet trouvé, il combine, calcule la façon de le
raconter, les contrastes, les couplets, les grands tableaux et
les moindres, etc., etc. En un mot, aucune préoccupation du
naturel, de la spontanéité. Il faut que le lecteur soit empoigné
et arrive à dire : Fichtre, c'est rudement bien ! — j'entends le
lecteur ordinaire. Qu'il est préférable qu'un autre lecteur ne
se dise rien, mais rêve et s'attendrisse, en laissant de temps en
temps un peu le livre — un livre tout différent naturellement.

Vendredi 11 Mars. — Dîné chez Schwob, sans M^® Moréno.
Depuis que je dois écrire une étude sur lui, pour le Mercure,
Schwob ne me lâche plus. Je le disais l'autre jour à Vallette.
Il s'étale à mes yeux, brille, parle, fait le beau (littérairement),
se raconte. Je ne m'amuse pas toujours, parce que je n'ai pas
toujours quelque chose à dire. Je ne puis croire non plus que
ma conversation puisse intéresser Schwob. Il a beau m'accabler
de gentillesses, être avec moi un véritable ami. Ce n'est que de
la gentillesse, de l'amitié. Je sais bien que je ne suis pas distrayant. J'ai trop l'habitude du monologue intérieur, même
en société. Il y a quelque chose de La Rochefoucauld làdessus : « On s'ennuie presque toujours avec ceux que l'on
ennuie. »
Schwob me disait ce soir qu'un de ses meilleurs contes, selon
lui, est celui intitulé : La Peste.
Il me parle du grand rôle, chez lui, de l'inconscient. Quand
il se met devant sa feuiUe de papier, il ne sait pas trop ce qu'il
va écrire. Un état d'excitation tout à fait particulier. Puis, un
mot, une image visuelle, lui viennent. Tout un conte fait avec
cela.
Je n'y crois guère. Il donne, au contraire, à le lire, l'impression d'une constante construction consciente, je suis tenté de
dire : fabrication, avec une grande activité cérébrale.
Samedi 12 Mars. — Je ne veux pas relire ce que j'ai écrit
l'année dernière de mon opinion sur The Small Friend. Je suis
arrivé à être malheureux, quand j ' y pense, de certains passages
littéraires, trop couplets. Je regardais l'autre jour chez M. Bertin
son exemplaire. Au chapitre de la Correspondance avec ma
mère, les dernières pages n'ont pas été coupées. M. Bertin a eu
raison. Ces dernières pages sont lamentables. Pourquoi n'ai-je
pas eu alors, dans toute l'incertitude dans laquelle j'étais, le
mécontentement même, le courage de couper davantage et
terminer plus sèchement.
La notice de Régnier ne vaut pas grand chose, étant trop
^perficielle. Seul le style m'en plaît. Il aurait fallu que j'écrive
Ihe Small Friend comme cela. Cela n'aurait pas empêché
ironie, la clownerie, qui étaient et sont encore extrêmement
moi et cela aurait été moins sentimental, moins bête. Je me
paierai un jour le plaisir de le refaire pour moi.
V^uestion d'époque. Le style de la notice Régnier n'est pas

voulu. Je l'ai écrite ainsi du premier coup. J'ai beaucoup
réfléchi depuis un an. Il ne faut pas être trop littéraire.
Samedi 19 Mars. — Dîné chez Schwob. Moréno dînait en ville.
Elle m'avait écrit de venir tenir compagnie à Schwob. Je suis
arrivé vers 7 heures, ayant été obligé d'aller à l'étude jusqu'à
6 heures. Moréno était encore là pour un quart d'heure.
Grande soirée de conversation. Les filiations de France :
Compère Mathieu, Aventures de M. Pickwick, de Dickens. Nous
parlons de Jarry, de Jammes, de Bataille, de Renard, que
Schwob a découverts, vus, le premier. « Je ne me suis jamais
trompé. Quand j'ai dit d'un tel : c'est bien, j'ai toujours eu
raison. Pas question d'intelligence. Sensibilité littéraire, voilà
tout. »
Autre 'propos : « Oh ! non, vous savez. Je commence à en
avoir assez du sourire à la Voltaire. Il est entendu que nous
ne croyons plus à certaines choses. Ne les blaguons plus. Redevenons sérieux sur d'autres idées. »
Moréno veut fonder un théâtre, sur l'emplacement du Cirque
d'été. Mémoire adressé au Conseil municipal, avec Hérold.
Schwob mécontent, à cause du Mémoire imprimé à U Émancipation, imprimerie communiste. L'indication de l'imprimerie, au bas du Mémoire, peut faire rater l'affaire.
Mercredi 23 Mars. — Une chose qui console de vieillir, qui
même y fait trouver de l'agrément, c'est de savoir, d'année
en année, plus et mieux, et de voir plus clair : choses et gens,
et soi-même.
Samedi 26 Mars. — Je rentre du Palais à 4 heures. Je trouve
une carte de Schwob chez la concierge. Deux minutes plus tôt
je l'aurais trouvé. Invitation à dîner.
Dîné avec lui et Moréno. Conversation sur la pédérastie au
sujet des histoires du boulevard Montparnasse. Je suis en train,
et sans aucune gêne. Je raconte mon histoire de ces gamines
de la rue Monge, l'année dernière, un soir que j'attendais Bl...,
en visite dans une maison au coin de la rue des Boulangers,
et qui voulaient m'entraîner de l'autre côté, dans une rue assez
obscure menant place du Panthéon, l'une d'elles tenant en
main un rouleau de papier significatif, et que je me gardai biem

de suivre, devinant les parents là-bas à attendre, et le chantage. Moréno riait. Schwob très attentif. Ensiiite, au théâtre
avec Moréno, que je quitte au moment de son entrée en
scène.
Dimanche 27 Mars. — Je ne vois rien. Je n'ai pas voulu
demander à Schwob ce qu'il voyait là. Je n'ai pas besoin de
voir d'après un autre. J'aime mieux voir quelque chose là où
un autre ne voit rien. J'ai passé assez d'années à m'efForcer,
à admirer ce qu'on me disait qui était admirable. Le temps est
venu, depuis un an, d'être moi, passionnément.
Jeudi 31 Mars. — Dîné chez Schwob, Moréno absente.
Il me parle de la gloire littéraire, de ce qui survit, l'anecdote :
La Sibylle et Tarquin. « Il ne reste rien de lui. Et il a pourtant
énormément écrit. J'aurais aimé à le lire. Ses phrases étaient
certainement belles. Elles ressemblent à celles de Rabelais.
Il ne reste rien. » Cela dit avec une grande chaleur.
Il me dit que la survivance est aux petits livres, à ceux qui
ont peu écrit. « Je suis bien tranquille pour Baudelaire. Il y a
Balzac, je sais bien. Mais c'est qu'il avait beaucoup à dire, voilà
tout. » Il convient avec moi de la nécessité, de l'utilité, pour
ainsi dire, de ce qu'on appelle le mauvais style de Balzac,
comme étant plus propre à exprimer, rendre la vie, que le style
travaillé.
Il me dit : « Je n'écris que lorsque je sens que j'ai quelque
chose à dire, que je me sens tout à fait le besoin de le dire. »
Je me sxiis mis à lui dire que tout cela est très beau, que ce
doit être une grande force en soi que de pouvoir parler ainsi,
qu'il n'y a guère que lui qui le puisse. Si d'autres le faisaient,
on ne pourrait s'empêcher de trouver qu'ils exagèrent, et se
vantent. Il me répond : « Il y avait Mallarmé... Il y a aussi
Jules Renard. »
La conversation vient sur Loti. Je dis : « Est-ce chez lui habileté acquise, procédé, ou qu'il est resté à ce point ouvert à
l'impression. Un tel pouvoir d'évocation ? — C'est certainement
qu il est resté ouvert à l'impression. »
Schwob me dit ce qu'il lui a raconté de la façon de travailler
de Loti : une première version avec les notes immédiates, une
deuxième de souvenir, une troisième de souvenirs encore.
Ensuite, un mélange des trois.

Samedi 16 Avril. — Dîné chez Schwob, sans Moréno, vue
seulement une heure, et qui va dîner chez Bernheim, des BeauxArts. Cela devient une habitude. Sitôt que Moréno dîne en
ville, pour que Schwob ait quelqu'un, on m'invite. Je suis décidément incapable du sentiment de reconnaissance, de vraie
amitié. Au fond, je ne suis attaché vraiment à rien ni à personne.
Je songe que ce que j'ai le plus aimé, jusqu'ici, et vraiment,
c'est-à-dire avec une grande affection, c'est mon chat Boule,
et Bl..., quand elle ne m'impatiente pas, ce qui est joliment
rare. La famille, les amis, les relations, cela ne me fait pas
grand chose, non plus que la sympathie ou l'antipathie qu'on
peut avoir pour moi. Je ne crois pas que personne puisse se
vanter avec raison de m'avoir pour ami. Je ne ferai pas tort,
mais jamais non plus je ne suis porté à me dévouer. Dans toutes
les lettres que j'ai écrites, s'il y en a dix de senties, et encore,
c'est beaucoup. La sincérité, c'est bon à l'égard de soi-même.
A l'égard d'autrui, c'est sans intérêt, et le plus souvent bête,
et maladroit. Ce qu'on appelle les bons sentiments ne sont
que des ridicules. On en a toujours assez, sans avoir encore
ceux-là. Ce qui importe avant tout c'est soi, tel qu'on est. Du
moment qu'on l'est avec réflexion, avec sens critique, tout est
sauvé. Je le disais hier au soir à Gourmont et à Vallette, au
Mercure. II faut avoir le goût de ses idées, même fausses ou
déplaisantes. Je me demande souvent ce qu'on doit penser de
moi. Hier, j'avais dit quelque chose que Gourmont n'avait pas
entendu. Pendant que Vallette et Dumur causaient, il m'a dit
à trois reprises : a Qu'est-ce que vous dites ? » Il me semble
qu'on ne tient pas à savoir ce qu'a dit quelqu'un qu'on juge
un sot. Dans sa réponse à l'Enquête de la Weekly Review, Gourmont a cité The Small Friend, avec l'épithète : méprisant.
J'aime ce qualificatif donné au ton du livre, mais cette citation,
ce n'est que le gré de son nom cité dans ma réponse à moi. Quel
plaisir on m'aurait fait si on m'avait fait, au sujet de The Small
Friend, les mêmes critiques que j'en fais moi-même. Au lieu
de cela, ces compliments littéraires. Que ne l'ai-je écrit dans le
style de la notice Régnier, style que je n'ai pas du tout cherché.
J'avais résolu d'être net et sec. Cela a su ffii Je l'ai été dès le
premier jet. Si Le Petit Ami était écrit ainsi,îl serait déjà beaucoup mieux.
Dîné chez Schwob, sans Moréno, partie vers 8 heures, pour
aller chez Bernheim,

Schwob couché à sa place habituelle, la grande glace au-dessus de la tête du lit, entouré de guéridons chargés de livres,
dans le petit salon.
Il me parle de Crébillon. « Je suis retombé sous le charme
d'un homme dont on a dit pis que pendre. C'est Crébillon le
fils. » Il vient d'acheter de lui un ouvrage qu'il ne connaissait
pas : Lettres de la Marquise de M... au Comte de R..., 2 vol. 1735.
Il me lit la première de ces lettres, une lettre admirable de
finesse, d'élégance, de féminité (la Marquise au Comte). Lecture faite d'une façon merveilleuse, toutes les nuances de l'esprit
de l'épistolière observées, rendues. Un vrai plaisir d'entendre
lire de cette façon.
Il me parle ensuite de Daniel de Foë. Il veut reprendre sa
Préface de Mail Flanders pour un Essai sur Foë, à propos de sa
vie extraordinaire, et de sa fin mystérieuse à 71 ans, dans une
sorte d'exil volontaire, de cachette secrète, loin de Londres.
Il me lit la dernière lettre de Foë à son fils, la dernière lettre
qu'on ait de lui. Il croit avoir pénétré les raisons de cet exil de
Foë.
Il me lit aussi une page de Foë : Royal Gin. Le Suicide admirable d'ironie et d'humour. De la quintessence de Baudelaire,
comme il dit. On voit tout de suite, à cette lecture, la filiation
de Poe avec Daniel de Foë.
Jeudi 21 Avril. — Dîné ensuite chez Schwob, Moréno allant
encore dîner chez Bernheim.
Les relations ne sont pas toujours drôles. Il m'a fallu ce soir
entendre éreinter Barrés par Schwob, depuis Le Jardin de Bérénice jusqu'au volume Du Sang, de la Volupté et de la Mort.
Passe encore pour le premier (les cinquante premières pages
restent pour moi un délice de lecture), mais le second ! Schwob
en écrira-t-il jamais un pareil^ ?
Heureusement que je suis arrivé à une certaine solidité et
que toutes les idées, opinions, jugements de Schwob ne prennent
guère sur moi. Je me tais ou réponds sans que cela tire à conséquence, voilà tout. Il y a encore cinq ou six ans, il m'aurait
probablement influencé désastreusement.
La notice ne sera pas commode à écrire, d'autant plus qu'elle
sera le plus possible une étude. Il me faudra concilier mon
p/

rf"
'Je rectifie. Je viens de relire à peu près Du Sang, de la Volupté
ae la Mort. Il n'y a pas loin de n'y avoir que des phrases et que des phrases.

absence de goût, mon agacement, mon antipathie même pour
Flaubert, avec une critique justement d'une sorte de Flaubert
plus savant, plus fin, mais encore plus joaillier. Ce sera drôle.
Quelle littérature loin de moi et de mes goûts et de mes idées
et de ce que je veux faire ! Je n'ai pourtant pas l'intention de
me contredire pour le simple but de ne pas lui déplaire. Je
tâcherai d'être adroit, voilà tout. Il a voulu me duper un peu,
avec son explication de sa façon d'écrire, et ce serait par trop
bête de faire même semblant de l'avoir cru.
Il m'a donné à lire le scénario de la pièce que Bergerat a écrit
sur Villon, et à laquelle il doit collaborer pour la documentation.
Je dois probablement l'aider, sous peu, dans la mise en ordre
d'un livre sur Villon, à paraître chez Champion.
Moréno et lui parlent de faire un procès à Sarah Bernhardt,
Moréno pour ses appointements, et lui pour une pièce à lui
commandée, livrée, et non encore jouée.
Mardi 26 Avril. — Cette après-midi, l'avenue de l'Observatoire, pleine de soleil, avec les premiers arrosages. Je la traversais. Tout de suite, j'ai revu mon père, comme je le voyais
souvent, s'en revenant du théâtre vers la Gare Saint-Lazare,
après une répétition, un cigare à la main, l'autre main sur sa
canne, avec tout l'aspect qu'il avait. J'étais pourtant bien loin
de penser à lui. J'allais rue de Louvois, chercher un huissier
pour aller prendre possession de l'Université Populaire, faubourg Saint-Antoine, au nom et à la place de M. Lemarquis.
L'huissier n'était pas là. Obligé de l'attendre. Je me suis
assis sur un banc, dans le square Louvois. C'est un endroit qui
m'a toujours beaucoup plu, comme tout ce quartier. Je voyais
à ma gauche l'Hôtel Louvois, où ma mère descendit une fois,
lors de l'un de ses séjours à Paris, dans sa jeunesse, j'ai l'époque
chez moi, dans une de ses lettres. Quel homme à souvenirs je
fais !
Samedi 30 Avril. — J'ai eu deux, trois bons mois, du
15 novembre au 15 février derniers. J'étais seul, j'ai gagné
quelque argent, j'ai eu trois maîtresses que je n'ai pas vues
plus de deux fois chacune, ce qui est le bon moyen pour n'en
pas être assommé. De plus, je travaillais et étais en excellentes
dispositions pour continuer.

Lundi 9 Mai. — Reçu la visite, à trois heures, de M. Louis
Lavialle, ce jeune homme de Besançon, qui m'avait écrit à
propos de The small friend, grand admirateur qu'il en était.
Il y a deux semaines, un soir, à 6 heures, en rentrant, j'avais
trouvé sa carte chez ma concierge. Il était venu pour me voir.
Il était même monté frapper pour s'assurer que la concierge
ne se trompait pas en lui disant que j'étais sorti. Je lui avais
écrit de venir me voir la semaine suivante, en me prévenant.
Jeudi soir 5 mai je recevais une lettre m'annonçant sa visite
pour le lendemain vendredi. J'avais justement rendez-vous
avec M. Lemarquis à la Coopération des Idées. Je décidai de
m'hahiller et d'aller rendre un peu ses dérangements à ce jeune
homme, 15, rue Choron, en plein quartier des Martyrs. Je le
supposais seul à Paris. Pas du tout. Toute la famille, sauf le
père, installée dans une boutique de teinturerie. Le père, receveur particulier des finances nommé récemment à ArgenteuU.
La mère, une jeune femme ayant dû être jolie et pas trop mal
encore. Un autre Lavialle de seize ans, d'une précocité ! ! ! Je
n'en revenais pas et je le lui ai dit. Puis un tout petit bébé de
deux ans, menacé d'idiotie, une tête enflée au possible, le front
s'avançant et les deux tempes dépassant l'ovale de la tête.
Rien de plus pénible à voir. Mon admirateur, lui, n'était pas
là, étant auprès de son père à Argenteuil. Enfin, il est venu
cette après-midi. Il est bien jeune, et bien naïf, et bien timide.
Il m'a pourtant fait quelques appréciations fort justes sur The
small friend, et d'autres sur la poésie de Mallarmé et de Jammes.
Il en est encore à l'âge où l'on va regarder la maison de l'écrivain qu'on aime, l'âge oii les moindres détails sur cet écrivain
vous touchent infiniment. Il m'a dit qu'il était allé au cimetière
de Saint-Ouen chercher la tombe de la Perruche. Il m'a demandé
le numéro de la maison de la place Vintimille. Il m'a questionné
sur les détails de The small friend et sur sa demande, pour lui
faire plaisir, j'ai feuilleté sous ses yeux l'ensemble de la correspondance avec ma mère, je lui ai montré les bouquets de violettes, les étiquettes de colis, tous ces riens charmants : « Si
vous saviez quel effet cela me fait de voir tout cela, m'a-t-U dit. »
Je me reproche, moi, d'avoir, sur le moment, souri, en moimême, de cette puérilité. Il me citait de mémoire des passages
du livre. Il m'a demandé aussi l'adresse de la maison de Mallarmé. J'ai cherché les lettres de M^e Mallarmé et je la lui ai
donnée : 89, rue de Rome. Il se destine aux Chartes, mais écri-

vaille en secret, sans encore oser rien trop dire ni montrer.
Parbleu, il écrira ; je me l'étais dit dès sa première lettre, mais
aussi que d'aperçus, d'idées, d'ignorances provinciales. Paris
ne l'étonné pas. Ces gens sont décidément étonnants, eux ! En
deux mois, ils s'imaginent avoir vu Paris. Il m'a dit aussi qu'il
était venu deux fois, avant de m'écrire et même avant de laisser
sa carte. Les deux fois il était monté jusqu'au troisième, puis
n'avait pas osé monter jusqu'à la porte. J'ai été très camarade,
l'ai invité à revenir. Quel dommage qu'il ne soit pas le jeune
homme rêvé, seize ou dix-sept ans, un peu joli et féminin...
Mardi 10 Mai. — Le recommencement avec Bl... va bien
difficilement. On se dispute, et à dire vrai, il y a de la faute des
deux. Dans ces moments-là, elle me reproche — les femmes
exagèrent toujours — de lui avoir conseillé de se prostituer,
cela parce qu'étant encore rue Gay-Lussac, elle avait trouvé
un monsieur, fort convenable, quarante-cinq ans à peu près,
professeur dans un collège, qui lui faisait la cour très civilement, et qu'il n'aurait tenu qu'à elle d'avoir pour amant, et
que je lui ai répété souvent, depuis, qu'elle avait eu ainsi l'occasion de notre commune tranquillité, elle vivant à part, son
existence à peu près assurée, moi conservant ma solitude et
ma tranquillité, sans le souci de son sort, et que c'était vraiment bêtise de femme de n'avoir rien su voir de tout cela. Elle
peut dire tout ce qu'elle voudra, c'était la meilleure solution.
J'ai perdu ma solitude, elle a beaucoup à faire sans que je lui
en sache gré, je ne travaille pas comme je le voudrais, et nous
dépensons de l'argent. Tout ce qui ressemble au ménage me
fait de plus en plus horreur. Si j'avais 20.000 francs devant
moi, je lui en donnerais 5.000 pour qu'elle consente à vivre à
part. J'aime mieux être seul dans une petite chambre, au dernier
étage, que deux, mieux installé.
Vendredi 13 Mai. — Je suis allé aujourd'hui voir M'ie Jeanne
D..., poétesse, artiste dramatique, demi-mondaine et ancienne
maîtresse de mon ami Pierre G... G... est mort l'année dernière
au mois d'août, d'une façon assez intéressante. J'ai l'intention
d'écrire quelque chose sur lui. J'ai écrit à M^'® D... de vouloir
bien me donner quelques notes. Elle a préféré un rendez-vous.
C'était aujourd'hui à trois heures et demie. Boulevard Péreire,
numéro... Petit hôtel particulier. Grand salon sur le devant,

derrière, la salle à manger, avec une baie sur un court jardin.
Il y avait bien huit ans que nous ne nous étions vus. Elle ne
m'a pas dit si elle me trouvait changé. Moi, je l'ai trouvée plus
pâle, du moins il m'a semblé, et je le lui ai dit. Grande jolie
fiUe rieuse, aux yeux superbes, du moins on le dit, ce ne sont
pas les yeux comme je les aime, pas tout à fait, la figure aussi
est un peu sèche, une de ces femmes avec de l'éclat et de nature
froide. Elle est fine, elle a de la race, est à cent lieues d'aucune
vulgarité. Elle m'a dit bien peu de choses sur Pierre. J'ai appris
qu'elle a un fils de lui. Ce fils a aujourd'hui huit ans. Van Bever
a été témoin de la déclaration. Il ne m'en a jamais parlé. Admirable discrétion. Van Bever mérite vraiment d'être tenu en
grande estime. Nul n'a plus que lui le respect des secrets, des
affaires d'autrui. M^'® D... m'a ensuite parlé de sa littérature
(j'avais commencé), m'a donné un exemplaire de son dernier
volume de vers : Vers Vinfini, m'a parlé de ses lectures, de ses
projets, de ses ambitions. Tout cela était un peu bien simple.
Elle ne connaît rien de ce que j'ai fait. Elle m'a demandé de
lui envoyer des exemplaires. Je suis bien embarrassé. Je n'en
ai aucun. Elle m'a montré le coin oii elle « travaillait ». C'est
un peu bien artistu, et truqué. C'est le « cadre » dont on parle
quand on est jeune. Enfin, c'est une femme, et une femme habituée, et s'y appliquant, à faire de la grâce, des joliesses, à plaire.
On n'est pas pour rien un ancien premier Prix de Beauté du
Concours du Gil Blas. Au moment de la quitter, je lui ai dit
que j'ai l'intention d'écrire une chose très libre, très franche,
sans mettre son nom à elle, bien entendu, si elle y voyait un
inconvénient. Elle a un peu rougi... m'a dit que du moment
que je ne mettrai pas de nom... Il faudra que je lui demande
d'autres renseignements, plus intimes ceux-là, des renseignements sur sa liaison avec G... Elle doit me copier quelques-uns
des vers de G..., jamais publiés. Quand nous étions dans le
salon, assis à bavarder, comme je lui disais la bêtise de nous
être perdus de vue. G... et moi, elle m'a dit : « Je ne sais pas.
On se fait quelquefois des idées qui n'ont rien de fondé. — Non,
non, lui ai-je répondu. Il n'y a rien eu de cela. » Il n'y a eu que
de la négligeirce, c'est assez, et cela vaut mieux. Pas la peine
d'y ajouter je ne sais quelle pudibonderie ridicule.
^ Cette jeune femme a su faire son chemin. Elle a su aussi
s utiliser. C'est le grand point d'arriver à savoir ce qu'on veut
et ce qu'on peut faire, et d'agir en conséquence. Elle paraît

l'avoir vu tout de suite. Guédy l'a amenée d'Algérie à Paris.
Il n'avait pas d'argent, ni d'emploi. Il fallait vivre. Elle a tout
de suite fait la grue, allant chaque soir au boulevard, dans des
cafés. Vers minuit, Guédy allait la chercher dans un endroit
convenu. Van Bever m'a raconté, à cette époque, qu'un soir,
au Café des Princes, ayant trouvé quelqu'un, elle s'était fait
payer avant, avait prétexté un certain besoin, était sortie du
café, avait sauté dans un fiacre où l'attendait Guédy, et fouette
cocher ! L'autre qui sans doute s'excitait déjà, pouvait attendre
que la jolie créature revienne. Je ne m'effarouche pas à ce sujet.
II faut être méfiant en tout, et sur tout,> dans la vie, et même
quand on croit qu'on va s'offrir une femme. Tant qu'on n'y
est pas...
Vendredi 13 Mai. — J'ai besoin de certains excitants pour
supporter une femme. Vendredi dernier, ma rencontre avec
Claudine Hervet, comme un soir de février dernier. Elle ne me
reconnaissait pas. Grâce à ma mémoire, elle m'a vite reconnu,
avec toutes les indications que je lui ai rappelées sur notre première entrevue. EUe est maintenant en ménage avec je ne sais
qui, et dans la journée, fait la grue. Je lui ai dit que si je l'avais
connue avec de telles dispositions, je lui aurais proposé mieux,
sorte de langage, de conseils, etc., etc. J'avais grand plaisir à
parler ainsi à cette fille. Elle m'a répondu, — avec quelle facilité ! — sur ma demande, que cela ne lui fait rien de coucher
avec des gens, pourvu qu'ils aient de l'argent. Je l'ai emmenée
dans un hôtel de la rue de l'Arbre-Sec, je crois. Nous sommes
restés là une demi-heure, trois quarts d'heure, et j'étais déjà
son amant de cœur, lui parlant des bonnes affaires qu'on ferait
ensemble, si elle voulait, lui disant qu'il faudrait qu'elle fasse
tout ce qu'on lui demanderait, si on y mettait le prix, etc...
Enfin, une délicieuse préface à une petite traite de blanche.
Tout cela était presque convenu, elle devait réfléchir, se décider
à quitter son monsieur de huit jours (il n'y avait que huit jours
qu'elle était en ménage), nous devions nous revoir le surlendemain dimanche dans une chambre qu'elle a rue Zacharie dans
un sale (affreux) hôtel. J'y suis allé la demander^ l'ai attendue
une heure. Personne. Petite dinde. EUe aura oublié notre rendez-vous. Je l'ai cherchée, depuis, chaque après-midi au Luxembourg, où je croyais qu'elle allait de temps à autre l'après-midi.
Toujours personne. Elle loge rue Burque, mais je ne sais à quel

numéro. Cela aurait si bien marché. Elle est jeune, pas du tout
abîmée, pas défiante. J'en aurais peut-être fait une catin appréciable, et une créature facile à mon plaisir difficile.
Tout cela sans doute n'est guère joli. Je me doute, si on lisait
ce qui précède, qu'on serait fort choqué et même plus. Puisque
j ' y trouve un plaisir ! (théorie et pratique !). Son plaisir avant
tout. Cela m'a toujours intéressé, et c'est en moi comme un
besoin irrésistible chaque fois que je cause avec une femme.
Dimanche 22 Mai. — Je constatais encore l'autre matin
combien mon visage porte plus que mon âge réel. Certains
jours, je parais bien trente-six, trente-huit ans. Mon caractère
est un peu de même le plus souvent. De bonne heure, je n'ai
plus eu de juvénilité. Je me rappelle les années, 11, rue de Condé,
rue des Feuillantines et rue Bonaparte, de 1897 à 1900 à peu
près. Comme j'étais déjà vieux, comme j'avais peu la notion
de Vavenir, du futur, à croire que j'avais plus vécu que je n'avais
à vivre. Ce qui m'a sauvé, c'est mon extrême sensibilité et mon
grand amour de moi. Sans cela, toutes ces années de réflexions,
d'analyses solitaires (elles durent encore) m'auraient rendu
tout à fait neutre, alors que je suis au contraire arrivé à une
grande indépendance d'esprit et de jugement.
J'ai toutefois perdu de très bonne heure la folie de la jeunesse,
et je me trouve aujourd'hui replié plus qu'il ne conviendrait.
Je songeais l'autre matin aux causes de cette maturité morale.
Je ne me suis jamais beaucoup plu aux livres d'enthousiasme,
aux livres de pur lyrisme, je pourrais presque dire jamais plu
aux livres de tout jeunes gens. Je sais bien qu'il y a Tinan,
mais chez Tinan, il y a l'ironie et n'est-ce pas un peu moins
de jeunesse, l'ironie ? Les livres de foi m'ont toujours un peu
assommé aussi. J'ai toujours été porté vers les livres oti l'auteur
dit : je, et se raconte. Or ce sont rarement des livres de jeunes
gens. Je crois même que The small friend, si l'on tient compte
de certains faits qui s'y trouvent, est une certaine exception, comme venant d'un jeune homme, cela, je le répète, en
dehors de toute valeur littéraire, uniquement par rapport aux
faits.
Il y a aussi beaucoup de la façon dont j'ai été élevé, de toute
la solitude de mon adolescence, de ma première jeunesse, de la
difficulté pour moi à trouver des gens qui me plaisent. J'ai
passé dix ans à lire, à remuer des idées littéraires, à apprendre

à écrire, à me chercher, â réfléchir, sans avoir personne avec
qui causer littérature, et maintenant que je connais quelques
gens, leurs goûts, leurs idées, leurs préférences sont si diff'érents des miens, que ma situation est à peu près la même.
Quels sont aussi les livres qui m'ont le plus touché, ou plu, et
cela uniquement parce que je m'y retrouvais un peu, soit par
l'atmosphère, soit par la sensibilité, soit par les idées, et je dis
m'y retrouver, car en réalité aucun livre ne m'a influencé, à
cause de mon goût très prononcé pour moi-même ! Des livres
comme Les Fleurs du mal, comme les Souvenirs de Renan,
comme les Journaux et la Correspondance de Stendhal, comme
le Graindorge de Taine. J'ai raison quand je dis qu'aucim livre
ne m'a influencé. Je n'avais pour ainsi dire pas lu Stendhal
quand j'ai commencé au Mercure, puisque je ne connaissais
que ses romans, et que je leur préfère de beaucoup le Brulard,
les Souvenirs d''êgotisme et la Correspondance que je n'ai lus
que trois ou quatre années plus tard. J'avais déjà cependant
le goût de la sécheresse, de la netteté, à ce point que Vallette,
si flaubertiste, me répétait sans cesse de me méfier. J'ai simplement perfectionné ce que j'avais en moi, et j'ai été aussi longtemps à oser être moi. Même quand j'ai écrit le Petit Ami, je
n'étais pas encore tout à fait arrivé à oser être moi. Maintenant,
si ce n'est une dizaine de livres, et uniquement pour le plaisir,
je pourrais très bien me passer de livres.
II y a aussi comme causes de cette maturité certains faits
de ma vie. Il est certain que si j'avais vu mourir Fanny, que
si j'avais revu ma mère, et que si j'avais vu mourir mon père
quand j'avais dix-huit ou vingt ans, cela n'aurait pas marqué
sur moi comme cela a marqué. J'étais alors bien un peu léger,
bien un peu dénué de réflexion. Mais la mort de Fanny, l'entrevue avec ma mère et la mort de mon père, tout cela suivi de
si près, me sont arrivées quand j'avais vingt-neuf, trente
et trente-un ans ; j'étais en pleine transformation morale ;
j'étais comme une terre fraîchement remuée, toute remuée
plutôt, et tout ce que ces trois incidents dégageaient d'émotion,
de vie, etc., etc... est entré en moi sans peine et m'en a marqué
d'autant plus profondément. Toutes les réflexions que je n'aurais pas faites à dix-huit ou vingt ans, je les ai faites alors, et
avec quelle acuité, à cause de l'état moral oii je me trouvais,
sans me rendre compte alors de la coïncidence, que je vois
aujourd'hui. Je venais de lire tout Stendhal, je venais de réflé-

chir intensément sur mes lectures, je commençais à me trouver,
un goût me venait pour mes idées, un j'm'en fichisme pour les
idées d'autrui, je perdais la paralysie qu'est l'admiration, etc.,
etc... Il m'arriva par-dessus tout cela trois faits vivants, et de
quelle vie, hélas ! et de quelle vie si bien à moi ! Ma pauvre
Fanny, cette mère adorée, et cet homme, mourant si affreusement. Oui, c'est bien de tout cet ensemble que je suis sorti.
Enfin, il y a aussi, un peu, cette ressemblance de visage que
je commence à avoir avec mon père. Jusqu'ici je ne l'avais pas
eue. Cela vient de ce que je ne l'ai connu que déjà un peu âgé,
puisqu'il avait déjà 38 ans quand je naquis. Mettons douze
ou quinze ans pour l'âge où j'ai pu observer. Il avait alors
53 ans.
Mercredi 25 Mai. — Il faut l'avouer. Je n'ai jamais eu guère
d'idéal, au grand sens du mot, ou plutôt mon idéal, cela a toujours été mon plaisir. En littérature, je n'ai jamais poursuivi
un idéal ; j'ai cherché jusqu'à ce que cela me contente, ou à peu
près. Tout cela n'est pas clair. J'avais, j'ai peut-être un idéal,
puisque je recommence plusieurs fois ce que je fais.
Jeudi 26 Mai. — L... est venu me voir aujourd'hui. C'est
la deuxième fois. Nous avons eu une meilleure conversation
que la première fois. Il m'a parlé de ses histoires de femmes. Il
a en ce moment une petite ouvrière dont il dit grand bien sous
le rapport du vice. Il est déjà assez corrompu. Je l'améliorerai
dans ce sens. Plus il parlait, plus il se confiait. Il paraîtrait qu'il
a été raccroché l'autre soir rue Coustou, à Montmartre, par
un jeune gamin d'une douzaine d'années. Il ne l'a pas suivi
simplement par crainte du scandale. Je lui demandais ce qu'il
en aurait bien fait, ne le supposant guère porté dans cette voie :
« Mon Dieu ! une certaine pédérastie... » m'a-t-U répondu. Il
n'est pas fleur bleue pour deux sous. Quel dommage qu'il n'ait
pas encore seize ans ! Nous avons beaucoup parlé d'une jeune
personne à lancer, à diriger dans l'art de se prostituer. Rien ne
le choquait, au contraire. Il abondait tout à fait dans mon
sens. Pour moi, je l'avoue, j'étais quelque peu en érection en
parlant de ces choses tout en marchant dans les rues. J'étais
à deux pas de lui proposer de remonter chez moi... Mais je l'ai
regardé. Décidément, non. Il est un peu trop homme. Sa petite

ouvrière lui a demandé de lui faire des vers. II a horreur des vers
élégiaques. Tout ce qu'il a trouvé pour la contenter est ceci :
Dans ta soupente,
On a la gueule en pente.
Ses parents ne lui donnent pas un sou d'argent de poche.
Ils l'ont mis à la porte pendant trois jours parce qu'il avait
découché. Il me disait que s'ils recommençaient, il savait oiî
aller coucher. Sa petite ouvrière gagne cent vingt francs par
mois, et il lui aurait donné assez d'argent, dans les commencements, paraît-il, pour qu'elle l'entretienne un peu.
Il doit revenir très prochainement. Il va falloir que je l'amène
à me procurer quelques spectacles agréables, par exemple une
soirée chez sa petite ouvrière, avec une camarade à celle-ci, et,
lui. Je leur ferai faire l'amour sous mes yeux.
Il m'a montré quelques-uns de ses vers. Ils sont presque bien,
et surtout ne sont ni l'élégie ordinaire, ni les vers naturistes
d'aujourd'hui.
Il m'a parlé de deux amies qu'il avait à Besançon, des jeunes
grues remarquables, paraît-il. S'il avait eu de l'argent, il en
aurait probablement amené une à Paris.
Sa mère a grande confiance en moi, je lui ai prodtiit une
excellente impression. Si nous organisons des rendez-vous le
soir, je lui écrirai comme si je l'invitais. Il aura ainsi toute la
liberté nécessaire.
Il cherche une petite place pour gagner un peu d'argent de
poche, tout en préparant son examen des Chartes.
Samedi soir 4 Juin. — Université Populaire. Il n'y a pas
moyen de travailler dans ce petit coin dont je dispose à l'Université. Il me faut entendre vociférer, à trois mètres de moi,
tous ces « camarades », tous ces « compagnons », tous ces
« citoyens », appellations à vomir. Peu gai. Alors, je rêvasse,
me balançant dans une sorte de rocking-chair que j'ai trouvé
là. Je songe ce soir que j'aurai profondément aimé et goûté :
en littérature : Stendhal et Baudelaire, en peinture : Goya et
Manet, et, comme dessinateurs, trouvant souvent le dessin
supérieur à la peinture, Constantin Guys et Toulouse-Lautrec.
J'en ai aimé aussi bien d'autres, surtout en littérature. En définitive, maintenant que je ne lis plus guère, ou seulement sans

curiosité, et que je touche à la maturité, c'est bien ceux ci-dessus que je puis nommer.
Jeudi soir 9 Juin. — Université Populaire. Je vois M. Gerbaud, le même qui m'a tapé pour Le petit ami, les Poètes. Je
vais à lui. Je lui dis aimablement : « Vous êtes bien du Conseil,
je crois. — Oui. — Eh ! bien, je crois que vous pouvez vous
préparer à ne pas siéger demain. — Ah ! comment cela ? —
Mais, M. Lemarquis... »
Là-dessus, Lapicque, qui classait des clichés photographiques
pour sa conférence, se mêle à la conversation. Elle continue
entre lui et moi, lui commençant ainsi : « Je ne vois pas de quoi
M. Lemarquis veut se mêler. Tous les moyens révolutionnaires
seront bons pour lui résister. La magistrature est le rebut de la
société. Vous savez que les étudiants en droit sont les plus
cancres des étudiants. Les juges, les avoués, tout ce qui touche
à la magistrature sont ce qu'il y a de plus bas dans les étudiants
en droit. M. Lemarquis est peut-être bon pour remplacer une
porte, faire remettre un carreau. Il n'a rien de ce qu'il faut pour
organiser une Université Populaire. Si j'ai un conseil à donner,
c'est de le mettre dehors s'il veut se mêler de nos affaires. » Je
lui réponds qu'il parle comme un enfant, ou un ignorant complet. Lui, à son tour : « Je crois être un homme autant que vous. »
Je réplique : « En tout cas, s'il vous est possible de demeurer
dans le domaine de la raison, vous ne pouvez nier la contradiction entre votre Conseil d'Administration et la Donation
de M. Lemarquis. » Il se met là-dessus à recommencer sa tirade :
« La magistrature, etc., etc... »
J'ai fini par m'échauffer, à tant d'ignorance et de bêtise prétentieuse : « Vous exagérez vraiment ce qu'est une Université
Populaire. Ce n'est pas si étonnant que cela, croyez-le. Je vous
prie d& noter que ce n'est plus le secrétaire de M. Lemarquis
qui vous parle. C'est le simple particuher que je suis. Il ne faudrait pas que vous veniez dire que, dans ma fonction, j'ai tenu
les paroles que je tiens. Non, c'est moi seul, en dehors de
ma fonction, qui^parle. Je vous prie de croire que M. Lemarquis a organisé, dirigé des affaires autrement difficiles qu'une
Université Populaire. Car, je vous le répète, c'est pure illusion chez vous. Ce n'est pas du tout si énorme, ni si remarquable. »
Je me suis retenu de lui dire également : Dire : la magistra-

ture est le rebut de la société, n'a pas plus de valeur que si je
vous disais : tous les professeurs de Sorbonne, — dont vous
avez des conférenciers, — sont des sots, encore que quelquefois
cela arrive.
Je ne célébrerai pas la fonction de magistrat. Non plus celle
de professeur. Il y a là une vulgarité de dévouement qui me
choque. Ce besoin, ce goût d'enseigner les autres. Voilà bien qui
ne m'intéresse pas, ni même que j'estime.
Il croyait aussi être très fin et me piquer en me disant : Les
étudiants en droit sont les plus cancres entre les étudiants.
Pour lui c'était s'adresser à moi, me viser, d'une façon détournée. Je n'ai jamais été étudiant, même en droit. Je lui ai dit :
« Vous me prenez à partie, personnellement, alors que vous ne
me connaissez pas, et ne savez rien de moi. »
Samedi 11 Juin. — Valéry est venu me voir cette après-midi,
pour savoir ma réponse à la lettre qu'il m'a écrite, il y a deux
ou trois jours, pour me demander si je pourrais le remplacer
auprès de M. Lebey pendant quinze jours (une période militaire
à faire). Nous avons parlé de bien des choses. Il est venu plusieurs dimanches poux me voir. Une fois, il venait me chercher
pour m'emmener chez Huysmans. Il m'a parlé de la brochure
Régnier. « Une phrase m'a mis en colère », m'a-t-il dit. Je cherchai devant lui laquelle. Il s'est expliqué. C'est celle relative à
la fidélité de Régnier à Mallarmé. J'ai en effet oublié un peu
ce que Valéry m'a dit autrefois de la défection de Régnier,
partant pour ne plus revenir, entraînant derrière lui quelques
autres, presque les derniers fidèles, et le grand isolement qui
en résulta pour Mallarmé. J'ai dit à Valéry combien je regrette
d'avoir, pour un point si important, manqué un peu de mémoire,
car je n'aurais pas hésité à dire la vérité. Si au moins Valéry
m'avait écrit lors de la publication de la Notice dans le Mercure !
Il ne se rappelle pas si c'est dans le Mercure ou dans la brochure
qu'il l'a lue. Comme style, elle lui plaît. Il a eu ce mot : barbelé,
ce qui veut dire chez lui : dur, presque brutal, un peu militaire.
Huysmans l'a lue. Le passage Régnier-Mallarmé lui est apparu
comme une énorme ironie et il s'en est amusé.
Nous avons parlé de Schwob. Valéry a eu ce mot exquis, et
d'une justesse : « Quand je pense à Schwob, j'ai toujours envie
de dire : Monsieur Marcel Schwob, Expert. » Je le mettrai dans
ma notice.

Dimanche 12 Juin. — Avant-hier vendredi, à l'enterrement
de Querlon, j'ai trouvé Ernest-Charles, qui est venu aimablement à moi, et avec qui j'ai bavardé en faisant le chemin de la
gare à la maison des parents Querlon. Il m'a demandé ce que
je fais, m'a reparlé de la Revue bleue, répété de lui apporter des
articles pour la Revue bleue, en un mot une infinité de choses
aimables, plein de sympathie, d'encouragement. Au retour à
Paris, j'ai tenu à aller à lui, sur le quai d'Orsay, pour le
remercier encore, en lui disant au revoir, de tous ses bons
propos du matin. Il m'a répondu qu'il est chez lui chaque
dimanche matin, et sera toujours heureux de me voir. Du
diable, si je sais comment et en quoi profiter de la Revue
bleue. Il y a déjà eu en l'air ces coins de Paris, comme dit
Charles, mais il les voit uniquement descriptifs et littéraires,
tandis que je les vois, moi, très personnels, pleins de noms, de
souvenirs personnels, d'indiscrétions. Je le lui ai dit une fois,
l'année dernière, chez Charmoy. J'ai bien vu que ce ton
n'irait guère.
Mercredi 15 Juin. — Université Populaire. Dans ce petit
cabinet, fait de planches de sapin pas même peintes. Il s'y
trouvait par bonheur une sorte de rocking-chair, resté là,
paraît-il, à la suite d'une représentation sur la scène de l'U. P.
de Maison de Poupée, par Lugné-Poe et sa troupe. Le profond
ennui que j'éprouvais à venir là tous les soirs ne s'augmentait
pas au moins de l'intolérable souffrance, pour moi, à être assis
sur une chaise. Je pouvais contempler sur la cloison, devant
moi, les portraits mélangés de M. de Curel, de Tolstoï, de Carlyle, d'Auguste Comte, de Darwin, de Wagner, de Zola, de Baudelaire, de Becque, de Maeterlinck, de Littré, de Claude Bernard, d'Ibsen, de Mozart, de Nietzsche, d'Henri de Régnier,
de Pierre Laffitte, illustrations de journaux, qu'on a découpées
et collées là au fur et à mesure. Coopération des Idées, ah ! oui.
Combien de ceux dont le portrait est là eussent été partisans
d'une U. P. Carlyle, Wagner, Nietzsche, Baudelaire, Ibsen,
Becque, peut-être ? On a bien raison de dire que l'ironie se fait
jour partout. Tout autour de moi, sur des rayons, c'était l'entassement des vieux numéros de la revue. Les premiers soirs, j'ai
cherché à me distraire en en lisant au hasard. On en pensera
ce qu on voudra : au bout de trois numéros, ma curiosité était
éteinte.

Vendredi 17 Juin. — Hier au soir, étant couché, je songeais
au penchant, je pourrais dire au sentiment, qui m'a porté vers
certains écrivains, tout à fait en dehors de leur œuvre littéraire,
c'est-à-dire à aimer leur personne vraie, l'homme réel que fut
chacun d'eux. Comme je m'endormais, cela prit dans mon esprit
l'apparence de quelques pages à écrire, et ce matin, à mon réveil,
ma songerie me revenant, je m'y suis décidé.
Je serais bien tenté à ce sujet de remonter un peu dans ma
vie et de parler des quelques écrivains qui me touchèrent, tour
à tour, un moment plus ou moins long. Mais non. Je ne rougis
pas à l'avouer : j'ai été longtemps à me trouver, ou plutôt à me
retrouver, car, le jour que je me suis trouvé, de sang-froid et
après mille réflexions et recherches solitaires, je n'ai rien trouvé
d'autre que celui que j'étais au commencement, à cela près
que tout ce qui était en lui s'était augmenté, amélioré, affermi
en moi. De là que les écrivains que j'ai pu goûter pendant mes
recherches et mes réflexions ne touchaient pas au profond de
mon caractère, mais n'étaient que des passe-temps, des essais,
des pierres de touche. La facilité avec laquelle je les ai quittés,
l'absolu néant de leur influence sur moi, encore que je ne croie
à l'influence d'aucuns livres, et toute cette ressemblance entre
le moi d'aujourd'hui et le moi d'alors, prouve bien qu'ils ne
furent que cela, des passe-temps, des essais, etc.
Cette petite Galerie :
Henri Becque, dans son appartement vide de la rue Matignon, se tenant de préférence dans une grande pièce claire,
meublée seulement d'un fauteuil, d'une canne de jonc et d'une
petite planchette de bois blanc fixée au mur — ou dans sa
chambre de célibataire de l'avenue de VilJiers, le dernier soir
avant la Maison Dubois, se mettant au lit de bonne heure,
pour fumer un cigare en lisant, une vieille bouteille de Champagne vide sur la cheminée, ses ustensiles de cuisine par terre,
sur un coin de table la note du marchand de vin pour le dîner :
2,fr. 75, et dans im bas de placard, le manuscrit poussiéreux
des Polichinelles inachevé...
Brummel, dans sa retraite de Caen, à l'hôtel d'Angleterre,
ordonnant à de certains jours qu'on lui prépare son appartement comme pour une fête du temps de sa splendeur, à Londres,
quand il était le favori du futur Georges IV, et, l'heure arrivée,
se tenant au centre, sous le feu des lumières, dans la grande
tenue de sa jeunesse, habit bleu Whig à boutons d'or, gilet de

piqué et pantalon collant noir, attendant les invités. Puis,
tout à coup, comme s'il se fût dédoublé, annonçant lui-même
à pleine voix les noms d'autrefois : Le Prince de Galles, lady
Fitz Herbert, lady Comingham, lord Yarmouth, etc., etc.,
tous ceux, et celles qu'il avait subjugués, allant au-devant de
chacun d'eux, comme s'ils fussent vraiment entrés, eux qui
étaient morts pourtant !... Puis, quand tous ces fantômes
étaient là, s'apercevant de sa démence dans ce salon vide,
retombant accablé dans un fauteuil, pour y fondre en larmes.
Stendhal, à l'Hôtel des Li'lois, 63, rue de Richelieu, entrant
chaque soir finir sa soirée chez la Pasta, logée au même hôtel,
« ravi d'entendre parler milanais et respirant l'idée de Métilde
dans tous les sens », remontant ensuite dans sa chambre, au
troisième, corriger les épreuves De VAmour. — Ou dans son
consulat de Civita-Vecchia, « ennuyeux comme la peste »,
employant ses loisirs à écrire le Brulard et les Souvenirs d^Égotisme, et dans les dernières années, déjà malade, encore plus
éteint et plein de regrets, en compagnie de ses deux chiens :
« J'ai deux chiens que j'aime tendrement... J'étais triste de ne
rien avoir à aimer. » — Ou encore cette soirée du 22 mars 1842,
à sept heures, sur le trottoir de la rue Neuve-des-Capucines,
à deux pas du boulevard, vieux beau frappé d'apoplexie et
transporté dans une boutique...
Baudelaire, au Casino de la rue Cadet, grave et spleenétique
au milieu des filles éclatantes, au milieu de la frénésie des
lumières, des musiques et des chahuts, — ou dans sa chambre
de la Maison de santé du docteur Duval, avenue d'Eylau,
tellement changé que, se regardant dans une glace, il ne se
reconnaissait plus et se saluait, ne se rappelant son nom qu'en
le voyant sur la couverture de ses livres, ne disant plus guère
que ces trois mots nerveux : Non, cré nom, non, et ne retrouvant
un peu de vie qu'aux noms aimés de Manet et de Wagner, ou à
la musique du Tannhduser que des femmes^ venaient lui jouer.
Le sec Mérimée, retiré à Cannes avec ses deux Anglaises, et
faisant chaque jour plusieurs kilomètres pour porter à manger
a un chat abandonné.
Constantin Guys, rentrant à l'aube dans sa chambre de bonne,
rue de Provence, et là, penché sur sa table, ardent et pressé,
s escrimant à fixer sur le papier les prodigieuses images qu'il
rapporte de ses chasses dans Paris, au travers des foules élé1- Marie SabaUer.

gantes ou populaires, ou dans les salons pleins de guipures des
bordels de tous genres. Ou ce soir de Carnaval, 1883, déjà très
vieux, ayant dîné chez un ami, et, toujours curieux des spectacles de la vie mouvante et colorée, s'en allant seul pour se
perdre encore une fois dans la foule, et soudain, traversant la
rue du Havre, renversé par un fiacre et transporté, les jambes
brisées, à la Maison Dubois, où il demeura sept années, immobile sur son lit, presque abandonné, à demi inconnu, lui, le
Peintre de la Vie Moderne !
Paul-Louis Courier, dans son grenier de la Chavonnière,
encombré d'outils, de sacs de grains et de bottes de fourages,
son fusil à côté de lui, écrivant ses Pamphlets et ses Lettres
familières.
Chamfort, révoqué, sur la dénonciation d'un subalterne, de
son emploi de la Nationale, retiré, après sa première arrestation, dans une unique pièce, à l'entresol, 10, rue de Chabanais,
et là, menacé d'être arrêté de nouveau, s'ouvrant les veines
avec son rasoir.
TiUy, le « beau Tilly », dans sa galante rencontre, un soir,
dans une rue de Versailles.
Du 17 au 24 juillet malade au lit d'une sérieuse blennorragie
attrapée sans aucun péché, je veux dire sans aucune infidélité
à Bl... Simplement, un commencement d'échauffement auquel
je n'avais pas fait attention. Ou la vérité... Non, je ne le raconterai pas. Qu'est-ce qui m'a pris, ce soir-là, en revenant à minuit
et demie de l'Université Populaire. Il paraît que, où dix passeront sans rien attraper, je serai pincé tout de suite.
Le dimanche 24 juillet je sors pour la première fois, en voiture, le soir, promenade avenue des Champs-Élysées, avec Bl..,
et Maurice, qui était venu dîner. Le lendemain matin, commencement d'une douleur au genou, et d'un mal d'yeux. Je vais
à l'étude le lundi, mardi et mercredi, et ce dernier jour, le soir,
assis dans un fauteuil, voulant me lever, je me trouve avec la
jambe droite hors de service, et obligé d'être presque porté
dans mon lit. Hvdarthrose du genou, ophtalmie ou conjonctivite. Au lit, du 27 juillet au 19 août. Le 21 je pars à Dimancheville avec Bl..., qui revient le 25 pour repartir en Suisse.
Je reviens à mon tour le 28, marchant avec une canne comme
un vieux monsieur, en boitant, et pas capable de faire cinquante
mètres d'un trait.

Jeudi 18 Août. — Je me rappelle avoir noté, il y a quelque
temps, le rapport qu'il me semble qu'il y a entre le caractère
que j'ai et les livres que j'ai lus, caractère que n'ont en rien
formé lesdits livres. Au fond, aucun livre ne m'a vraiment
fait de l'eflet, je veux dire : influencé. Je songeais, aujourd'hui,
aux causes, pour ainsi dire, qui m'ont porté de préférence vers
certains livres. J'ai eu une enfance assez solitaire, assez repliée,
de même mon adolescence, celle-ci, en plus, assez malheureuse.
J'ai acquis, contracté plutôt, de bonne heure, le penchant à
réfléchir sur moi, à penser à moi, aux moindres circonstances de
ma vie, à me retourner sans cesse vers moi-même, ayant de
très bonne heure des souvenirs. Il me semble bien que c'est
tout cela qui m'a porté vers les livres dans lesquels des individus se racontent, se complaisent à se raconter, à se décrire, à
s'analyser, soit d'un point de vue littéraire, soit d'un point
de vue sentimental, ou passionnel, depuis tel qui raconte les
misères de sa petite enfance, à tel autre qui note et évoque les
moindres circonstances de sa vie d'homme.
Septembre^.
jouis d'un état de santé tel que je puis, paraît-il, à propos de
la moindre chose, attraper les pires, cela à cause tout à la fois
d'une surextrême nervosité et d'un grand lymphatisme.
Je compte bien pouvoir rentrer fin courant ou commencement octobre. Le temps se gâtera. Si même je ne puis encore
marcher, je serai mieux chez moi. Je marchotte comme un
vieux monsieur, en boitant, appuyé sur une canne. Une canne
qui a été donnée à mon père par l'actuel roi d'Angleterre, alors
qu'il était encore Prince of Wales, lors d'une tournée de la
Comédie à Londres. Que voulez-vous : on se console comme
on peut: Si vous saviez, un trajet de dix mètres me fatigue
comme un trajet triple. Adieu jeunesse, me dis-je quelquefois.
Quand ma belle-mère était là, elle avait avec elle une jeune
pensionnaire, une jeune fille de dix-sept ans, sachant jouer du
piano, naturellement. Elle me jouait quelquefois quelque chose.
J ai retrouvé ainsi un petit air du Voyage de Surette, qui dormait dans ma mémoire. Lointaines années. Je revoyais toute
cette opérette bête à mourir, le chœur des petites femmes
chantant VEatudiantina, et quelles paroles ! et dans leur groupe,
1. Probablement lettre à Valéry.

ma première bonne amie, mais oui, mon cher, à qui le goût du
théâtre était venu en cachette, —j'étais si pauvre, je montrais
si peu de sens pratique, — et qui devait épouser par la suite
le pitre du théâtre, lequel s'appelait La Gaieté, comme il
convient.
Jeudi 2®'' Septembre. — Dîné avec Valéry au Café d'Orsay,
et passé ensuite la soirée avec lui au Vachette où nous trouvons
Moréas que je quitte à minuit, après avoir mis ensemble Valéry
au métro.
Dimanche 4 Septembre. — Marcel Schwob : Cœur double.
Ce livre est la réunion de plusieurs contes dans la manière de
presque tous les meilleurs conteurs connus. Il semble que
M. Schwob, après avoir, avec sa grande sensibilité littéraire,
démonté la manière de chacun de ces écrivains, ait voulu faire
l'expérience, pour son propre compte, des secrets qu'ils avaient
découverts et pénétrés, en reconstruisant, avec les éléments
à lui fournis par ses analyses, l'ensemble que compose ces éléments. Tel un chimiste décomposant un corps et le recomposant
ensuite, et réussissant à faire presque mieux que l'auteur
original.
Vendredi 9 Septembre. — J'ai une Variété sur la ComédieFrançaise à faire pour le Mercure, à propos d'un petit livre de
souvenirs d'un ancien claqueur et figurant, que j'ai moi-même
connu autrefois. Ce travail m'assomme. Avec cela, je ne suis
pas en train. Il y a si longtemps que je n'ai travaillé, avéc cette
maladie dont je sors. Si bien que ce soir encore je n'y touche
pas. J'aime mieux penser à cette conversation que j'ai eue
avant-hier après-midi avec Van Bever. J'y ai pensé toute la
journée d'hier et toute celle d'aujourd'hui, durant mes trajets
en tramway pour aller et revenir de chez M. Lebey. J'avais
demandé à Van Bever s'il a vu le manuscrit du roman que
Marie Krysinska a déposé au Mercure. Il me répondit qu'il
l'avait vue elle-même et que c'est à lui-même qu'elle a remis le
manuscrit. De là amenés à parler de nos visites, il y a sept ou
huit ans, chez Marie Krysinska. « C'est encore moi qui t'ai mené
là, me dit-il, et qui y ai mené aussi Marié. Comme un rien peut
changer la vie d'un homme, quelquefois. C'est chez Krysinska
que Marié a connu Irma Perrot... — Oui, oui, et j'aurais pu y

connaître aussi une femme, si je m'étais laissé faire. » Je lui
parlai de cette Denise qu'Irma Perrot et Marié avaient cherché
à me donner pour maîtresse, car toutes ces créatures avaient
pour habitude de s'offrir les jeunes gens qui leur plaisaient et
qu'elles jugeaient d'un bon service. Je me rappelle ce soir, dans
un café de Montmartre, avec Irma, Marié et cette Denise, il se
trouva que celle-ci avait oublié quelque chose chez elle, qu'il lui
fallait absolument. Il était à peu près dix heures. On me soutint que je devais l'accompagner, ce que je fis sans bonne grâce,
très peu galant que j'étais comme encore aujourd'hui. Arrivés
chez elle, Denise me fit entrer dans sa chambre à coucher, bouleversa tout son lit pour y trouver ce qu'elle cherchait, me fit
l'aider dans cette recherche, s'étendit, pour regarder dans la
ruelle, en travers du lit, les jupes comme incidemment relevées,
etc., etc. Marié et Irma avaient eu beau chercher à m'exciter,
me vanter la dame, je ne bougeai pas et la recherche finie
redescendis avec elle et retournai au café comme j'en étais parti.
Là-dessus, Van Bever de me dire que j'ai beau dire, que je
suis un homme à femmes, que j'ai eu des aventures. « Tu veux
dire des mésaventures. » J'ai simplement été plusieurs fois le
Joseph de plusieurs M™® Putiphar, toutes jeunes et presque
toujours jolies. Tantôt je ne comprenais pas, tantôt je comprenais, mais craignais de me tromper, et l'air bête que j'aurais.
Toujours ma timidité. Il y a eu cette Denise, que je ne regrette
pas. Elle était affreuse. Il y aurait eu Laure Fleur, l'élève de
mon père. Je devais avoir vingt-et-un ans. Elle m'avait invité
à déjeuner chez elle, rue Godot-de-Mauroy. Je la trouvai en
peignoir très vaporeux. Le déjeuner fut charmant, sauf ma
gaucherie. Après le déjeuner, nous passâmes dans un petit
salon pour prendre le café. Elle se mit sur un canapé, son peignoir assez relevé laissant voir ses jambes, sa gorge pas très
mvisible sous les guipures du col. Familière, rieuse, joueuse,
m'appelant Paul à tort et à travers, faisant tout ce qu'il fallait.
Elle alla même jusqu'à murmurer, — j'en ai pitié aujourd'hui
le sonnet de Baudelaire, La mort des Amants :
Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères...
« Qu'est-ce que vous pensez de l'amour, Paul ? » Je n'en
pensais rien. Je crois bien que je trouvais, déjà, à cette époque,
cette question ridicule. Je ne savais que dire. Je m'ennuyais.

J'attendais le moment de m'en aller, d'être délivré de cette
gêne dans laquelle j'étais. Au bout d'une heure, Fleur me déclara
qu'elle avait à sortir, et je partis, soulagé, je me le rappelle.
C'est une occasion que je regrette. Fleur était très jolie. J'y
ai songé pour la première fois il y a deux ou trois mois et j'ai
dû le noter : je commence à déplorer d'avoir une nature qui
me permet si peu d'user des femmes. Est-il vrai que ce soit là
le seul plaisir qui ne s'émousse pas ? Quand je vois une jolie
femme et que je sens que, peut-être... je suis toujours arrêté
par ceci : qui sait si tu ne resteras pas en plan, avec ta manie
de toujours penser à autre chose ? Et même, si tu ne restes pas
en plan, tu sais bien qu'au bout de cinq minutes, tu ne seras
plus bon à rien. Cette perspective me gêne et je passe mon
chemin.
J'ai croisé Fleur l'année dernière rue Saint-Honoré. Elle ne
m'a pas vu. M'aurait-elle vu, qu'elle ne m'aurait pas reconnu.
Elle avait bien vieilli, était bien fanée. Si elle n'avait été avec
une autre femme, je crois bien que je lui aurais parlé. Que lui
aurais-je dit, ma timidité étant toujours aussi forte ?
Il y a aussi la sœur de G... (avant Fleur, je devais avoir dixhuit ou dix-neuf ans), qui un soir m'avait mis au défi de passer
la nuit avec une femme sans la toucher. Je l'ai emmenée dans
un hôtel de la petite rue de Vaugirard, et, elle couchée, et moi
assis sur une chaise contre le lit, je montrai, — volontairement
(eUe avait une odeur qui me repoussait), de quoi j'étais capable.
Quelque temps après : « Qu'est-ce que tu as fait à la sœur de
G..., me disait Van Bever. EUe n'arrête pas de dire que tu es
un garçon grossier, sans éducation, qui ne sait pas se conduire
avec les femmes. » Je me contentai de répondre : « Oui, oui, je
sais, je sais. »
II y a ensuite Aricie... Je ne crois pas me tromper, après tout
ce qu'elle m'a dit, plusieurs soirs de suite, me faisant l'accompagner, m'emmenant en voiture avec elle. J'ai noté tout cela
au long, il me semble bien. Avec elle aussi j'ai été Joseph, bien
certainement. Je craignais de comprendre mal, je voyais ma
gêne, mon ridicule. Je le disais à Van Bever et il m'approuvait :
c'est doublement bête. Une femme ne vous parle pas ainsi pour
rien. Si, le moment venu, elle joue l'offensée, la pudeur, etc.,
il ne faut pas s'y arrêter, au contraire. Joli à dire. Je n'ai jamais
rien eu d'un hussard. Jamais non plus la patience voulue.
Avec Aricie, j'étais encore plus indécis. Se faire rabrouer

par une femme comme elle, pleine d'esprit et d'ironie. Van
Bever me disait, sans rien m'apprendra, que lorsqu'une femme
vous a tenu de pareils propos, vous a fait une telle « Invitation
au voyage », elle est mal venue à aller répandre que vous avez
cherché à lui manquer de respect. Quand même, j'ai beau savoir
le mécanisme, la réflexion, le doute me font toujours hésiter
et m'arrêtent toujours. Et peut-être aussi le « feu sacré » qui
me manque. Une seule fois je n'ai pas tenu compte des non
d'une femme. C'est l'année dernière, presque à pareille époque,
avec Georgette, la pupille de mon père. Elle avait été ma maîtresse pendant un séjour de vacances chez mon père. Je l'avais
déjà eue une dizaine de fois, dans l'espace de sept, huit années.
Mon hésitation, ma timidité en étaient très diminuées.
Il y a aussi, j ' y songe seulement, ma future belle-mère, quand
j'avais quinze ans, quand elle me faisait, le dimanche, enlever
mon pantalon sous le prétexte de le raccommoder, ou venait
le soir m'agacer dans mon lit, avec l'air de jouer. Je n'y comprenais rien, mais, là, rien du tout. Elle m'ennuyait. Je ne
savais que lui dire : « Laisse-moi. » C'est là une M®® Putiphar,
encore qu'elle n'eût que cinq ans de plus que moi, que je regrette
d'autant moins qu'elle me répugnait physiquement, la peau
huileuse (je n'ai jamais pu l'embrasser), malpropre à ne pas
décrire.
Il y a aussi, les souvenirs me reviennent en écrivant, l'histoire de la petite bonne Clotilde, si jolie, à Courbe voie, j'avais
quatorze ans, quand nous habitions 7, rue de l'Ouest, qu'on
faisait coucher avec moi n'ayant pas d'autre lit, et sur qui, un
soir que nous venions de nous coucher, je pris pour un des
petits que la chienne Diane venait de faire, une petite surface
chaude et velue que je me mis à caresser pendant quelques
minutes, dans le silence de l'intéressée.
Je dois bien en avoir encore deux ou trois autres... Quand
on est porté vers ce genre... Par exemple, la jolie anglaise de
la rue Bara, connue chez Schwob, qui me faisait venir chez elle
a onze heures du soir...
J'y ai songé souvent. Pour avoir vraiment du plaisir avec
les femmes et de la chance avec elles, il faut être un individu
piussant (j'entends physiquement, bien entendu), hardi, et peu,
très peu cérébral. En toutes circonstances, je dis toutes, telles
lemmes comme telles autres, moi je pense toujours trop à autre
chose, à moi, par exemple.

Je songe aussi que j'ai un grand défaut, et grave en cette
sorte de choses : je ne donne pas de plaisir aux femmes, ayant
fini en cinq minutes et ne pouvant jamais recommencer. D'autre
part, si j'attends, adieu ! J'ai vite fait de me laisser tout à fait
distraire par mes réflexions. Je n'aime dans l'amour que le
dévergondage. Je n'ai rien du soupirant. La patience pour faire
la cour à une femme me manque tout à fait. Rien ne m'ennuierait plus. Je ne vois le plus souvent dans les femmes qu'un
plaisir des sens. Si je connais un peu une femme, et qu'elle
paraisse vouloir en arriver à une certaine chose, je serai gêné,
indécis, examinant tous les possibles, et finalement n'aboutissant à rien, cas Moréno. Ce n'est guère la première fois que j'aurai
du plaisir avec une femme. Il faut une certaine intimité pour
arriver au dévergondage. Ou alors ne pas se connaître du tout,
sentir qu'on ne s'est réunis que pour le plaisir physique. Quelle
complexité. De la part de A., il n'y avait pas d'autre désir,
sûrement. Elle passe pour coutumière de ces passades, du reste,
mais voilà, j'ai craint de voir mal, tout en étant certain de voir
juste, etc., etc.
Il me semble que je puis m'appliquer cet axiome.
J'ai toujours eu besoin d'excitation (pour écrire aussi, du
reste). Or, on ne peut pas demander certaines choses à toutes
les femmes. Il faut d'abord arriver à l'intimité.
C'est tout le contraire pour le plaisir de passage. Si je ne
connais pas, si je vois et suis vu pour la première fois, je ne
serai pas gêné. Si, au contraire, je connais et suis connu, je
n'oserai rien, perdu dans mes incertitudes.
Rencontré aujourd'hui à midi, place de l'Aima, ErnestCharles, toujours charmant à mon égard.
Samedi 10 Septembre. — Comme je pense à ma mère depuis
quelques jours. La reverrai-je jamais, et quel âge aurons-nous ?
Comme ce me sera pénible si elle est très vieille, les cheveux
blancs et le visage tout abîmé. Il faudrait bien que je la revoie
avant.
La dernière fois que LaviaUe est venu, j'étais en train de
parler, et le soir, après notre dîner d'étudiants, je ne sais pourquoi je lui ai parlé de mon égoïsme, qui me rend incapable de
sacrifier mon plaisir à quoi que ce soit, amitié, devoir, reconnaissance, etc... « Cet égoïsme est si fort, lui dis-je, il est tellement ma nature, que, voyez, je suis incapable d'écrire sur im

autre sujet que moi, d'écrire quoi que ce soit sans parler de
moi. II n'y a que moi qui m'intéresse. J'aurais à parler de cette
table que je trouverais encore le moyen de parler de moi. »
Singulière marque de la force de ma personnalité, qui déborde
partout. Le bizarre, c'est que, en général, je ne parle jamais de
moi, ni de ce que je fais. Pour en revenir à cette puissance de
mon moi, c'est comme cette capacité que j'ai de me rappeler
l'enfant que j'ai été, — ce grand amour, jusqu'à l'émotion
vraie, que j'éprouve pour moi enfant. Il y a là quelque chose
de très particulier.
Dimanche 11 Septembre. — Il faut aussi noter les journées
dures. Je ne le fais pas assez souvent. Elles sont nombreuses.
Je suis du reste depuis quelques jours dans un état de sensibilité assez « jeune mariée » comme dirait Valéry. Je pense à ma
mère, je pense à Georgette. Je fais des idées de voyage à Genève,
à Londres... et le soir, quand tombe la nuit et qu'avant de monter en tramway je regarde le paysage du Bois au loin qui
s'embrume, ou de la Seine oîi flottent des vapeurs indécises,
je sens monter à mes yeux, à ma bouche, je ne sais quelle mélancolie... N'ai-je pas été toujours comme cela ? Si, et j'ai cent
occasions de me le rappeler, mais revenons à aujourd'hui. Il y
avait ce soir, dans le tramway, en revenant de chez M. Lebey,
toute une famille : une grand-mère, une mère et deux jeunes
filles. Celles-ci n'étaient point jolies, certes, avec chacune leur
grand nez, mais l'une, celle qui était assise en face de moi,
avait un visage plein de grâce, surtout quand elle parlait, et
souriait, avec de jolies dents, deux yeux assez beaux... Elle
avait beaucoup de Georgette dans la mimique du sourire, de
la conversation, en inclinant la tête pour regarder... Un jeune
homme était à côté d'elle, avec qui elle parlait, et qui accompagnait la famille. A leur air à tous les deux, c'étaient évidemment deux fiancés, et, elle, elle devait l'aimer beaucoup, cela
se voyait à sa façon de le regarder, de lui parler en confidence,
presque en souriant. Mon Dieu, ce tableau n'avait rien d'étonnant. Les personnages étaient du commun et leurs physionomies quelconques, après tout. Il a pourtant ajouté à ma
mélancolie « jeune mariée ». Il faut bien en convenir : ce petit
onheur que je regardais, je ne l'ai jamais eu. Ou du moins
je 1 ai bien eu à ma portée, autrefois, avec Georgette, mais je
ai rien vu, et même, j'ai joué avec, même je l'ai refusé, ne

voulant me lier à rien, absolument rien. Combien le sentiment
a eu peu de part dans mes affaires de femmes, tout à la sensualité, au vice, et au vice réfléchi. Je peux me rappeler : Jeanne,
à Courbevoie aussi bien qu'à Paris, au commencement et au
recommencement : cela allait jusqu'à la dépravation. Georgette,
la même chose, à peu près, moins tout de même, car sa pudeur,
son ignorance, sa confiance me gênaient. Quant à Bl..., si elle
m'aime, cela lui est venu par habitude, par les jours ajoutés
aux jours, mais elle n'a jamais eu ce sentiment vrai, celui
qu'avait Georgette, celui qui rendait si doux ce soir le visage
de cette jeune fille. Du reste, la façon dont nous nous sommes
connus. — Il n'y a vraiment rien de sa faute. J'ai eu devant
moi une seule fois une femme qui m'aimait, avec son cœur,
et son esprit, et sérieusement : c'est Georgette. Jeanne, c'est
alfaire de peau de part et d'autre, et Bl..., c'est plutôt ime
grande amitié. Il manque à notre union un peu de l'élément
moral : elle me l'a dit une fois, et c'était cri du cœur : Mes idées
lui déplaisent. Il est vrai qu'elles déplaisaient aussi à Georgette.
Ce qui n'empêche pas que lorsque un peu fatigué de ma solitude morale, je pense à la compagne qu'il me faudrait, c'est
encore à Georgette que je pense. Elle était aussi une femme,
elle l'est même devenue, je l'ai bien vu l'année dernière. Avec
eUe j'aurais eu les deux... mais je me trompe, après tout. De
plus, l'élégie n'est guère mon fort, je le vois bien en relisant
ces notes, qui ne valent pas grand'chose. Avec le caractère, les
goûts et les idées que j'ai, et ma nervosité excessive, c'est encore
la solitude qui me convient le mieux. Seulement, il y faut bien
quelques plaisirs. Or, je commence à chercher les miens. Écrire ?
J'ai dit souvent ce qu'il en est. Lire ? à part dix ou quinze
livres, le reste m'assomme. Les femmes ? j'ai parlé d'elles deux
ou trois pages avant. Il y a moi, mais je suis si peu fou de moi,
quelquefois, et si las. Vrai, il n'y a plus guère que de fumer des
cigares, assis seul dans ma chambre. Mais ils ne sont pas toujours bons, et je suis aussi forcé de songer à la dépense qu'ils
me font. Même les quelques lettres que je reçois quelquefois,
pour mes travaux, ne me font pas grand'chose. Ainsi hier j'ai
reçu une lettre de Gabriel Fabre à propos de la variété Le Grand
Match. Je lui ai répondu très aimablement. Au fond, ce que tout
cela me fait peu d'eâ"et !
A la réflexion, il me faut bien apporter quelques corrections à
tout ce qui précède. J'ai vraiment beaucoup aimé Bl..., pris

que j'étais par sa maladie, sa solitude, ses beaux yeux tristes,
et j'ai encore pour elle une vraiment grande affection. De son
côté, elle a aussi une grande amitié pour moi, j'en suis sûr, et
une grande patience.
Vendredi 16 Septembre. — Les connaissances de Van Bever
en français. J'arrive tout à l'heure au Mercure. Il finissait une
préface à des poésies de Bussy-Rabutin qu'il va publier. Il me
dit : « Je vais te la lire, pour que tu me dises si ça peut aller. »
Il lit. A un passage il y avait le mot : nonobstant ; « J'emploie
ce mot, me dit-U, avec un certain petit air... » Je lui dis qu'il
vaudrait peut-être mieux mettre : malgré. « Ah ! mais, non,
me réplique-t-il, ce ne serait plus du tout la même chose. Il
faudrait changer la phrase. » Je lui explique que cependant
nonobstant et malgré ont le même sens, etc., etc... « Mais non,
mais non, dit Van Bever ; tu te trompes. Nonobstant ne conditionne pas, il confirme, il appuie, U veut dire : à cause justement de, en raison même de cela. »
Naturellement, je soutiens mon dire. « Tu vas voir, dit Van
Bever, et il prend son dictionnaire, comme un écolier, cherche,
trouve, et c'est moi qui ai raison, à son profond étonnement.
D'où nécessité de supprimer son nonobstant avec lequel il
avait cru m'étonner si fort.
Il n'y a cependant personne comme lui pour trouver que
personne ne sait écrire, pour dire d'un tel ou d'un tel qu'il ne
connaît pas le sens des mots, qu'ils emploient des mots qu'Us
ne connaissent pas, etc., etc... C'est tout Van Bever, cette critique ininterrompue et ignorante — et cette ignorance de tout
ce qui se rattache aux choses de la langue.
Samedi 17 Septembre. — 9 heures du soir. Place de l'Étoile,
à la porte du métro. Deux gamins. Je les regarde. Ils se séparent.
Je continue à les regarder. L'un d'eux, assez bien de visage,
qui avait fait une cigarette, vient, comme je fumais, me demander du feu. En lui en donnant, je lui demande pourquoi son
camarade l'a quitté. Il me répond qu'il attend quelqu'un. Je
demande : « Monsieur ou dame ? » Il me répond : « Un monsieur,
un anglais. » Je continue à le questionner : « Pourquoi faire ? »
11 me répond qu'il n'en sait rien. Je lui dis : « Voyons, comprenez-vous ce que je veux dire ?... » Il me regarde en souriant, et
me répond : « Oui. » Je lui dis alors : « Alors, vous marchez ?... »

Nouveau oui. Je lui dis : « Bon, mais comment vous arrangezvous, ovi va-t-on ? » Il appelle alors son camarade, qui vient, et
indique, ou le Bois, ou je ne sais quel hôtel, loin, rue Saussure.
En route tous trois vers le Bois, toute l'avenue du Bois. Jolie
conversation. Ils ont l'un seize ans, l'autre dix-sept. Celui avec
lequel j'ai l'intention... est décidément d'ime assez gentille
figure, l'air d'avoir quinze ans. Arrivés à la porte du Bois, des
craintes me prennent. Station sur un banc. Anecdotes salées. Je
leur raconte le conte des Bottes, des Conteurs Italiens. Projet de
venir chez moi. Nous nous dirigeons vers le métro. Puis je réfléchis, qui sait si, mon adresse connue, ils ne me relanceront pas.
Je parle d'une voiture... Nous remontons à la place de l'Étoile.
Toutes mes réflexions quant aux risques à courir m'avaient un
peu refroidi. D'ailleurs, ces jeunes complaisants n'étaient que
pour des plaisirs innocents, bouche ou main. Le reste, encore
vierges. Sous prétexte d'aller à une vespasienne, je cherche à
m'esquiver. Ils me rattrapent, me font une petite scène, bien
justifiée, d'ailleurs. Je les avais gardés pendant deux heures,
pour rien en somme. Leur soirée perdue. Je suis repris du désir
de les utiliser, au moins un, celui qui me plaisait. Puis, l'heure,
mes inquiétudes revenues. Bref, nous nous séparons, place de
l'Étoile, étant convenus d'un rendez-vous pour le lendemain
dimanche ou le surlendemain lundi, entre 8 heures et demie et
neuf heures place de la Madeleine.
Ce qu'ils m'ont raconté de certaines femmes qu'ils trouvent,
le soir, sur les chaises, à l'entrée de l'avenue du Bois, et qui les
emmènent dans le Bois, pour se faire faire minette, moyennant
un bon pourboire.
Avenue du Trocadéro, petite rue en descente vers le quai,
entrée de maison, entre deux grilles du jardin de façade...
Jeudi 6 Octobre. — Valéry que j'ai vu aujourd'hui, me disait
qu'il y a eu, il y a quelques jours, une dispute terrible entre
Louys et Régnier.
Samedi 22 Octobre. — Été ce soir à la Comédie, pour revoir
le Foyer des Artistes, pour l'article sur la Comédie-Française
signé Maurice Boissard, qui paraîtra en janvier in the Mercure.
Demandé après Gaillard. Gaillard conduit à Sainte-Anne le
mardi précédent, 15 octobre. Troubles cérébraux : grandeurs
d'argent, commencement de paralysie du cerveau.

Lundi 24 Octobre. — II est une heure. Il y a aujourd'hui, à
ce moment, trois ans que j'étais à Calais, que ma mère arrivait,
et il y aura ce soir, vers dix heures, trois ans que j'ai pu l'embrasser, après si longtemps, près de vingt années de séparation, de
silence, d'ignorance l'un de l'autre. Malgré la comédie qu'elle
m'a jouée, ce que je donnerais pour être encore à ce jour-là.
Je suis plein de souvenirs. Le matin, en allant à l'étude, avec
le léger brouillard qu'il fait en ce moment, quand je passe sur
les quais, j'ai tout à fait l'illusion d'êfce là-bas, à Calais, me
promenant le long du canal, et toutes mes sensations me
reviennent.
Mardi 1er Novembre.
Mardi 8 Novembre. — Je viens de finir d'améliorer un peu
l'article sur la Comédie, remis au Mercure il y a quelques jours.
Il y a du plaisir dans la méchanceté, décidément. Malgré mes
difficultés à être content de ce que je fais, je me suis tout de
même amusé en disant du mal de tous ces cabots que j'ai en
grippe, rien que pour les avoir vus.
Mardi 8 Novembre. — Banville était bien rasoir ce soir au
Mercure avec la réforme orthographique, dont il est fort partisan. Je me suis rencontré avec Remy de Gourmont, contre
lui.
A un autre moment, Banville se mit à dire qu'à 30 ans la
plupart des écrivains n'avaient plus la foi, que du métier plus
ou moins, et qu'on n'avait la foi qu'à 16 ans. La foi ? il faudrait
d'abord s'entendre sur ce que c'est.
Si on prend la majorité des écrivains, c'est-à-dire si on
excepte les prodiges, presque toujours des poètes, avec lesquels
il ne peut guère être question d'idées, de sens critique, etc.,
etc., — et si on prend leurs œuvres à l'époque de la foi, si on
veut de 16 à 25 ans pour suivre Banville, on trouve presque
^"J'jours des œuvres manquées, ou contenant une grande part
limitation de tel ou tel aîné qu'ils goûtent plus particulièrement, œuvres qu'un jour ou l'autre ils mettent presque hors
de leur œuvre. Ce n'est guère qu'à partir de 25 ans, souvent
P 'Jf tard pour beaucoup, qu'un écrivain découvre sa personnalité et se délivre de l'imitation. Surtout, et c'est un point

auquel je songeais ce soir au Mercure, sans prendre la parole,
c'est vers 25 ou 30 ans qu'un écrivain commence ou arrive
à avoir le goût de ses propres idées, le courage de ses façons
de sentir et de penser, une certaine indépendance intellectuelle
pour tout dire d'un mot. Avoir ce goût de ses propres idées,
même si elles choquent ou déplaisent, c'est l'essentiel — et le
difficile. Foi ou pas foi, cela n'a pas d'importance, et d'ailleurs,
du fait même que l'on écrit quelque chose, c'est bien montrer
plus ou moins de foi.
On agitait aussi la question de la certaine inconscience chez
l'écrivain. Mes idées là-dessus.
Vendredi 11 Novembre. — La différence d'une phrase de
sentiment chez un rhétoricien et chez un écrivain spontané.
Par exemple, chez Stendhal, dans le Brulard, chez France,
le début du dernier chapitre de La Rôtisserie ou dans Le livre
de mon ami.
Chez France, c'est de la littérature. Toute personne qui sait
ce que c'est d'écrire sentira ce qui fait, ce qu'il y a qui fait que
c'est de la littérature. La phrase a passé dans le moule littéraire.
Chez Stendhal, c'est le sentiment exprimé tout nu, spontanément, tel qu'il vient d'être éprouvé.
Savoir écrire bien, en écrivant mal, c'est-à-dire sans recherche.
Cela a l'air d'une plaisanterie.
Valéry que j'ai vu cette après-midi, me disait que certains
écrivains comme Huysmans, comme Schwob, semblent se
sentir isolés, perdus, parlant presque un autre langage, au
milieu de cette époque oii la préoccupation du goût n'existe
plus, cette époque pleine de journaux, de hâte, d'ignorance.
Être arrivé à pouvoir écrire comme Flaubert, ce qui est du
reste à la portée de tout le monde, il n'y faut pas que de la
patience — et faire alors le chemin en arrière, désapprendre
en quelque sorte. La phrase dans une introduction de SainteBeuve, tome I®'' des Lundis : « Il n'a pas le temps de les gâter. »
Il ne faut pas trop travailler, tout en travaillant ; il faut savoir
s'arrêter à temps.
Jeudi 17 Novembre. — Je le constate chaque jour. Je n'ai
pas plus de confiance en moi qu'il y a neuf ans. Je ne sais même
j^as si je n'en ai pas moins, et je n'ai guère plus de facilité à
travailler. Si même je tiens compte du travail fait, j'en ai moins.

Samedi 17 Décembre. — Je suis encore allé faire un tour cette
après-midi dans le quartier de la rue des Martyrs. J'ai vu le
hideux monument à Gavarni, avec quoi on a abîmé la charmante vieille fontaine de la place Saint-Georges. Je me suis
assis un moment place Bréda, sur le banc à côté de la station
de voitures. J'ai pensé un moment combien de fois mes yeux
avaient vu ce décor, quand j'étais enfant. Tout ce coin est
encore si bien le même. J'ai pris ensuite la rue Clauzel, et suis
entré demander des nouvelles de M^i® Legrain, comptant bien
que la concierge allait me répondre qu'elle était morte. Au lieu
de cela, réponse que M^i® Legrain, qui s'était remise de la maladie
dans laquelle je l'avais vue à ma dernière visite, était de nouveau malade, et au lit, cette fois. Je n'avais pas l'intention de
monter, mais je suis monté tout de même. La clef était sur la
porte, je suis entré. M^® Legrain était en effet au lit. Nous
avons bavardé un moment. Elle me parla tranquillement de sa
mort prochaine. Au fond, eUe doit être d'une bigoterie effroyable.
Elle m'a aussi reparlé de Marie, de sa mort (selon elle, il y a
une quinzaine d'années, ce qui ferait 1888 ou 1889), de son
enterrement, etc. Au bout d'un quart d'heure, en ayant assez,
je l'ai quittée, en lui disant, malgré ses dénégations, « A la prochaine fois ». Avant d'entrer, je n'avais pu me retenir d'aller
revoir le petit escalier, au fond du couloir obscur, et en haut,
la porte de l'ancienne chambre de Marie.
Lundi 19 Décembre. — Ce soir vers six heures. Bl... était à
préparer son dîner et moi à lire. Marie arriva, bavarda de choses
diverses. Bl... était dans la cuisine, Marie sur la porte. A un
moment, Marie dit : « Je vous demande pardon, mais il faut
que je me mouche » et sur ce entra aussi dans la cuisine. Je
l'entends deux minutes après dire, et si haut que cela attira
mon attention : « C'est pour Boule ce qui cuit là ?... » sans que
Bl... répondît rien.
Après le départ de Marie, je demande à Bl... ce qu'elle est
venue faire, si elle lui a apporté quelque chose. Réponse négative. J'insiste. Même réponse. Je dis alors à Bl... que je ne suis
pas^ SI niais, sans dire ce qui avait éveillé ma curiosité, ou du
moins il me semble que je ne lui ai pas dit alors. Je me lève de
mon fauteuil, je vais à Bl..., et rapidement j'introduis la main
dans son corsage. J'en retire une carte-lettre, à elle adressée
rue Gay-Lussac, oCi un rendez-vous lui était donné pour hier

dimanche, neuf heures moins un quart-neuf heures, place du
Théâtre-Français.
J'avais emporté la carte pour la lire à ma table, près de la
cheminée. Bl... n'avait fait que peu de résistance, et peu de
défense que je lise. Après avoir lu, j'ai posé la carte-lettre sur
une chaise à côté de moi, et j'ai repris mon livre, d'un air naturel. Je pensais à tout cela, en ayant l'air de lire. Elle est venue
reprendre sa lettre, puis est venue se rasseoir, et a repris aussi
le livre qu'elle lisait avant l'arrivée de Marie. Nous en sommes
arrivés à ce point, je le constate, qu'elle n'éprouve aucune gêne,
et que je ne trouve, moi, aucun reproche. Encore une scène
pour ce roman auquel je songe depuis quelque temps et pour
lequel je prends des notes de temps à autre, quand je vois un
fait, une anecdote intéressante. Je dis cela sans aucune pose,
simplement parce que je l'ai pensé aussitôt. Ainsi donc, ce serait
vrai, elle aurait un amant ! Je me le suis dit souvent, elle-même
me l'a dit souvent, mais je ne pouvais y croire tout à fait... Je
n'ai plus en moi ce qui crée la jalousie. De plus, je lui ai tant dit,
tant dit certaines choses sur ce sujet, je l'ai presque tant encouragée... et j'ai aussi tant l'habitude de tout raisonner, ce qui
diminue l'effet de tout sur moi !
Un moment après, en dînant et après, nous avons dit deux
trois mots de tout cela en plaisantant. La maladresse de Marie,
de crier si fort, nous amusait tous les deux.
1905
Mardi 24 Janvier. — Van Bever me racontait tout à l'heure,
au Mercure, devant des gens, ceci, que lui a raconté, il y a deux
ou trois jours, Jean Rodes, le correspondant du Matin en Mandchourie, de passage à Paris, oti il a été obligé de passer pour
gagner Pétersbourg. Sur le paquebot sur lequel voyageait
Rodes, à la bibliothèque de l'équipage, il y avait un exemplaire
du Petit Ami. Il se trouvait dans les passagers une certaine
jolie femme, luxueuse, un peu exceptionnelle d'allures, une sorte
d'aventurière, pour parler comme Rodes. Elle avait pris le
volume et le lisait. Jean Rodes, voyant le titre par-dessus son
épaule, lui dit : « Ah ! Madame, vous lisez ce livre ?... — Ah !
cela, c'est un livre extraordinaire », répondit-elle avec feu.

C'est une jolie chose. Si loin, si ignorés l'un de l'autre. Je
penserai quelquefois à cette femme.
Il y a aussi deux ou trois jours, Olivier de la Fayette, que
j'avais rencontré et avec qui je bavardais, m'a dit qu'un nommé
Boissy, qui écrit à La Chronique des livres, qui ne savait pas
que la Fayette me connaît, et qui a lu ma brochure sur Régnier,
lui a dit : « Il y a quelqu'un qui a écrit qu'on se plaît à appeler
M. Anatole France un grand écrivain, alors qu'il n'est qu'un
excellent écrivain. Je l'embrasserais, celui qui a dit cela. » Ce
qui prouve, comme je le disais à la Fayette, qu'on est quelquefois récompensé d'écrire comme on pense.
Mercredi
Février. — Voyage à Beauvais, chez un M. Hercelin, avec M™® Dehaynin et son petit jeune homme, qui
s'appelle, si j'ai bien entendu, Paul Wertheimer. Voyage
ayant pour but un emprunt, encore, sur les droits dotaux de
Mme Dehaynin.
Avant le train, je les ai accompagnés au buffet de la gare
du Nord et après leur repas. M™® Dehaynin désirant finir sur
du chocolat, je lui ai offert un des deux inséparables Grondart
dont j'avais fait provision. Cela m'a amené à être renseigné sur
le petit jeune homme. Dans le wagon elle continuait à pignocher
son chocolat : « T'en veux, coco ? » lui a-t-elle dit. Coco en a
accepté un petit bout.
Au retour, à Creil, pendant l'arrêt pour le changement de
train, confidence de M™® Dehaynin. Ils doivent se marier. « Ce
n'est pas une beauté, me dit-elle, mais il est si bon ! » Elle ne
m'a pas dit à quoi. La pauvre femme. Il a vingt-trois ans, elle
en a au moins trente-cinq. Quelle illusion ! Elle paraît l'adorer,
SI peu joli qu'il est. Comme elle me recommandait de ne rien
lui dire de mes craintes sur la réussite de l'emprunt : « Il est
aussi d'une famille riche, paraît-il. A ce point qu'il cherche à
emprunter 100.000 francs sur ses droits. » Rien que ça ! Tout
cela, comme l'argent de l'emprunt présent, pour faire la fête
ensemble. J'aurais bien tort d'avoir des scrupides à accepter
une commission.
Rentré à Paris à six heures moins le quart. En fiacre chez
^amaron, rue de Magdebourg. Pamaron encore à son bureau,
ji-n fiacre Chaussée d'Antin. Le petit jeune homme assis sur
fe strapontin, en face M"»® Dehaynin, qui le calait dans ses
jambes. Une de ses mains ne se voyait plus, passée sous sa robe

à elle, et tous deux se regardant avec des yeux ! Ils ne se gênaient
vraiment pas. Je finissais par en avoir assez de regarder par la
portière, pour ne pas les déranger. Les mêmes manières chez
le petit jeune homme que chez Marié.
Le Mercure du l^r février contient mon article sur la Comédie
signé Maurice Boissard.
Samedi 4 Février. — Été chez M. Pinteux, pour lui faire
écrire une lettre supposée d'un vieux cabot de province à Vallette, au sujet de l'article sur la Comédie. Son beau-père a une
parente à Bordeaux. On lui enverra la lettre, elle la mettra à
la poste, et s'il vient une réponse, nous la retournera. La lettre
a le défaut d'être un peu longue, bien que je l'aie déjà un peu
raccourcie.
Samedi 11 Février. — Cette après-midi, au Mercure, dans le
bureau de Van Bever, vu Jean de Gourmont. Il m'a tout de
suite reconnu dans l'article. L'article a aussi beaucoup amusé
Remy de Gourmont. Arrive Gabriel Faure, l'auteur de La dernière journée de Sapho et de La route de volupté. Il demande
à Van Bever de qui est l'article. Aux Beaux-Arts où est employé
Faure, on croit, à ce qu'il dit, que l'article est de Schwob, ainsi
qu'à la Comédie, mais lui en doute. Il insiste pour que Van
Bever lui dise l'auteur vrai. Van Bever s'y refuse, disant qu'il
ne peut pas, mais que certainement ce n'est pas Schwob :
« Tenez, demandez à Léautaud, lui dit-il. Il sait bien que ce
n'est pas Schwob. » Faure vdent à moi, me demande ce que j'en
sais. Je lui dis que je ne sais rien de plus que lui, que j'ai essayé
de savoir auprès de Vallette, mais en vain, et que du reste,
nous cherchons peut-être pour rien, que c'est peut-être tout
bonnement un vieux monsieur, M. Boissard, pour de bon. Faure
me répond que non, qu'il faudra bien qu'il sache, qu'il va chercher : « Eh ! bien, si vous trouvez, dites-moi qui c'est, lui dis-je,
car cela m'intéresse aussi. » Je l'attends, le jour où il viendra
me donner des nouvelles.
Dimanche 12 Février. — Été voir Schwob. Il me demande
tout d'abord pourquoi je ne suis pas allé à son cours, après lui
avoir demandé une carte. Je prétexte mon travail chez Lemarquis. Je lui apprends ainsi que j'ai quitté Lemarquis fin jan-

vier. Il me demande ce que je compte faire. Je le lui dis : déménager, pour être mieux sans payer plus cher, et tâcher de me
mettre à travailler, pour de bon. Car rentrer dans la procédure
à 100 ou 150 francs par mois ! Mieux vaut essayer de faire
quelque chose. J'ai trente-trois ans. Les années sont précieuses.
Il est temps. Vallette me disait même il y a quelques jours qu'il
est grand temps. J'ajoute que je voudrais bien cependant
trouver quelque chose, dans un journal de province, qui m'assure
60 ou 80 francs par mois, chronique, critique littéraire, ou à
peu près. Il me répond qu'il y a bien le journal de son frère. Le
Phare de la Loire, mais que justement cela ne marche pas, qu'on
va réduire les frais. Puis, il m'explique ceci. Son cours sur Villon
a été remarqué par M. Michel Bréal, qui en a parlé à M. Croiset,
le doyen de la Faculté des Lettres, et il me donne à lire une
lettre où on lui promet une salle à la Sorbonne l'année prochaine
pour les mêmes leçons. Il a appris de plus que lors du remplacement du père Deschanel, on ne voulait pas nommer Lefranc,
et qu'on ne l'a élu qu'à regret, pour écarter Brunetière, et que
les jeunes professeurs ont alors dit qu'il était dommage que lui,
Schwob, n'ait rien publié du genre professoral, sans quoi on
aurait pu le proposer. Il ajoute qu'il est presque certain qu'après
avoir fait son cours à la Sorbonne, et publié un ou deux ouvrages
de critique littéraire, il pourra obtenir la création, tout exprès
pour lui, d'une chaire de littérature comparée. Tout cela, c'est
beaucoup, beaucoup de travail. Il va de plus prendre la suite
d'une édition de Marot commencée par (nom oublié). Il a son
courrier, ses pièces de théâtre, etc... Enfin, il me propose de
venir l'aider, lui faire ses lettres, lui classer ses notes, etc...,
deux ou trois heures chaque jour. Il ne pourra me donner, pour
le moment, que cinquante francs par mois. Que je voie si cela
me convient. Je ne sais trop que dire, ni oui, ni non. Cela dérange
joliment mes plans d'existence, mais je vois Schwob si en train,
si lancé ! Je le quitte, étant convenu que je reviendrai demain
lundi, à quatre heures. Il m'a aussi demandé des nouvelles de
Valéry.
Bl..., qui m'attendait dans la rue, et à qui je raconte tout
cela, n'est pas du tout d'avis que j'accepte, ou alors le matin.
Ce n'est pas la peine de faire le sacrifice de ne pas prendre une
place qui me rapporterait cent vingt-cinq ou cent cinquante
francs par mois, pour gâcher mes journées pour cinquante.
Jille a tout à fait raison. Ce sera dur demain à dire à Schwob.

Schwob m'a aussi dit quelques mots de l'article Boissard sur
la Comédie. Je lui disais que jusqu'ici il n'avait pas fait grand
bruit. Il paraît au contraire qu'on lui en a beaucoup parlé,
et que pas mal de gens croient aussi qu'il est de lui.
Lundi 13 Février. — Été chez Schwob. Ayant été fort loin
chercher un logement, obligé de rentrer chez moi pour prendre
d'autres chaussures, je n'arrive qu'à cinq heures et demie. Il
m'attrape tout de suite, me montre une petite table toute préparée, avec une lampe, des papiers, de quoi écrire. CharlesLouis Philippe était là. Je m'étais assis sur le divan, comme
un visiteur. Schwob me fait lever, me montre la petite table,
me met une chaise sous le derrière, et, sans me laisser le temps
de dire deux mots à Philippe, me donne un tas de coupures de
journaux, dans lesquelles tirer de quoi faire cent lignes sur lui
et Pierné pour l'éditeur de La Croisade des enfants. Pensant
être sorti quand j'arriverais, il avait fait une petite note où
tout cela m'était expliqué. Un peu mécontent d'un tel accueil,
je lis les coupures, pour les cent lignes en question. Pendant ce
temps, Schwob bavarde avec Philippe, de choses et d'autres.
Prix Concourt, Marie Donadieu, La Maternelle de Frapié, les
importances de Descaves,
de Noailles, à qui il il applique
avec très à la place d'ure peu, le mot de M®® (nom oublié) sur
les Maximes de La Rochefoucauld : « Joli, mais un peu colifichet ! » De temps à autre, il s'interrompt, pour me dire que
je mets beaucoup trop de soin à lire les coupures. Je lui réponds
que j ' y trouve des choses qui m'intéressent et qu'alors je les
lis. Puis, il reçoit des lettres, les lit. Je peux causer un peu avec
PhiUppe. Puis c'est sept heures. Philippe s'en va. Schwob a à
sortir. Il me dit d'emporter les coupures chez moi, de faire les
cent lignes et de les porter le lendemain chez l'éditeur, d'écrire
une lettre à une certaine personne, d'un manuscrit à envoyer
à Arthur Symons — et me dit d'être là demain mardi, de bonne
heure. J'essaie alors de lui dire, — mon mécontentement avait
diminué un peu ma timidité, — que pour de tels travaux, je
n'ai pas besoin de lui, que je pourrais aussi bien les faire le
matin. Il me répond non. Il me reparle des cent lignes en question. « Ce n'est pas la peine de tant chercher, me dit-il. Vous
comprenez bien que s'il fallait que ce soit soigné, littéraire, je
ne vous le donnerais pas. » Je riais en moi-même de cette gentillesse, qui me rappelait le mot au sujet de la vente de l'exem-

plaire du Parnasse satyrique dont il m'a fait cadeau : « Vous
pourrez toujours le vendre. Cela vous fera quelques francs », —
et les trois sous qui restaient sur les vingt francs qu'il m'avait
remis pour l'achat des fiches destinées à établir l'Index de cet
ouvrage et qu'il voulait absolument me laisser, — comme un
pourboire, — si bien que je dus lui répondre : « Mais pas du tout.
Je n'ai pas besoin de trois sous. » Au moment de partir, il me
rattrape dans l'antichambre pour me dire qu'il est aussi entendu
que je resterai à dîner trois fois par semaine, que « ce sera toujours cela ». Pour le coup, je profite du moment, et je lui explique
que, vraiment, sa combinaison ne me va pas, que ne prenant pas
de place pour être libre, je trouve maladroit de m'aliéner pour
si peu, etc., etc. Il me dit que ce sera comme je voudrai, etc., et,
rouvrant la porte quand je descends l'escalier : « Vous savez,
mon cher, ce que j'en faisais, c'était pour vous rendre service. »
Mardi 14 Février. — Vu Van Bever au Mercure, ce matin.
Vallette a reçu la lettre de Bordeaux. Il la trouve extraordinaire,
paraît-il, tout à fait cela, le vieux cabot, qui parle de ses costumes et de ses perruques. Il a dit à Van Bever que si je venais
je monte le voir, qu'il me la montre. Je suis si peu sûr de mon
sérieux que je préfère remettre à tantôt. Je vais voir Monceau,
à qui je raconte ma séance d'hier avec Schwob, mes raisons de
refuser, et à qui je demande son avis. Il me donne raison, me
dit qu'il ne voudrait pas travailler pour Schwob pour rien au
monde, tant il est exigeant et tyrannique. Que je n'ai qu'à lui
expliquer mes raisons ce soir. Que les premiers jours, comme je
le lui dis, Schwob ne sera pas content, trouvera que c'est moi
qui ai tort, etc... — mais qu'au bout de quelques jours il
comprendra très bien.
Rentré déjeuner. Fait les cent lignes pour l'éditeur de La
Croisade des Enfants. Je les porte, puis je monte voir Vallette.
Il me montre la lettre de Bordeaux, que je fais semblant de
lire vraiment. Il me répète que c'est tout à fait cela, etc., etc...
L'affaire est tout de même ratée, car il ne publiera pas la lettre.
Morisse est là. Je leur raconte à eux aussi mon affaire avec
Schwob. Ils m'approuvent aussi de ne pas accepter. Ce n'est
pas comme la place à Tours, que m'avait offerte Théry, il y a
quinze jours, et que tous trouvaient singulier que je ne prenne
pas, tous, sauf Théry lui-même qui comprenait très bien que
je ne veuille pas quitter Paris.

Je vais Chaussée d'Antin, chez Pamaron, pour l'affaire
Dehaynin. J'y suis retenu jusqu'à cinq heures passées, et
n'arrive chez Schwob qu'à cinq heures et demie. Aussitôt
entré, il me dit : « Décidément, Léautaud, je ne crois pas que
cela pourra marcher ? » Je ris, lui dis qu'en effet... Enfin je lui
dis que j'ai porté les cent lignes, écrit la lettre, envoyé le manusçrit et que je lui rapporte les coupures de journaux. Je lui dis
que ce n'est pas une question d'argent, que, la preuve, c'est
que je lui offre de venir le matin, gracieusement. Il ne veut rien
entendre, et au bout de quelques minutes me dit qu'il ne veut
pas me retenir davantage. Je lui dis au revoir et je m'en
vais.
Carrefour de l'Odéon, je rencontre Albert. Il ne savait pas
que j'avais quitté Lemarquis. Je lui parle de Schwob, de mon
affaire ci-dessus, de mon idée de trouver quelque chose dans un
journal de province. Nous parlons des revues oii donner des
articles, de La Revue bleue, où je n'ai encore rien donné, malgré
les demandes de Ernest Charles, ne pouvant trouver un sujet
d'article pouvant être pris. Je cite l'exemple de mon article
sur la Comédie, qui m'aurait certainement été refusé partout.
Nous sommes d'accord pour dire que le grand mérite du Mer• cure est de pouvoir y écrire tout ce que l'on veut, sans qu'on
vous épluche rien, etc., etc... et pour finir, Albert me dit ceci :
« Vous ne me faites pas du tout l'effet d'un individu qui puisse
écrire sur n'importe quoi. Il faudrait que vous ayez une rubrique
au Mercure. Enfin, travaillez toujours. On verra. »
Je monte au Mercure. Vallette montre la lettre de Bordeaux
à des gens, la lisant avec des gestes, et des intonations. Monceau avait été mis au courant par Morisse. Il me conseille de
laisser tomber la blague dans l'eau, car Vallette en a trop parlé
et trop ri. Il se fâcherait certainement s'il savait la vérité. Il
va répondre au vieux cabot, du reste. Je verrai cette réponse,
car elle me sera retournée par l'intermédiaire de M. Pinteux.
Vendredi 17 Février. — Après bien des démarches, des courses,
des accrocs, l'emprunt Dehaynin est chose faite. M™® Dehaynin
a touché cette après-midi et m'a versé ma commission : 2.500
francs.
Samedi 18 Février. — M. Pinteux me remet la réponse de
Vallette.

Dimanche 19 Février. — On commence à parler un peu de
l'article sur la Comédie. Le Cri de Paris, La Revue Hebdomadaier, un journal de La Haye, en parlent et donnent une ou
deux des anecdotes.
Mardi 21 Février. — Lavialle, encore en congé de convalescence, vient me voir. Je lui fais écrire une lettre à Bixiou,
à La Revue Hebdomadaire, pour remercier des citations. Je le
fais signer : Louis Couturier, secrétaire. Je l'emmène ensuite
chez Valéry. Valéry a fait la connaissance de La Fayette chez
René GhU. Histoire du 100 de cartes offert par Thivez Rapide à
La Fayette, dans un banquet où ce dernier avait dit de ses vers.
Je raconte à Valéry mon histoire Schwob. Il est très étonné.
Je lui explique alors que tout cela tient à ma trop grande
réserve, à ma trop grande timidité, à mon air un peu trop petit
garçon — bien que je n'en pense pas moins, en moi-même —
vis-à-vis de Schwob.
Mercredi 22 Février. — Van Bever me dit qu'on va tirer le
sixième mille des Poètes d''Aujourd'hui. Je monte chez Vallette,
savoir si c'est exact. Oui. Nous parlons des deux volumes, refonte
de l'ouvrage. Il est entendu que nous les ferons pour octobre
1906.
Il y aura du tirage pour obtenir de meilleures conditions.
Van Bever serait d'avis qu'on partît à trois cent-cinquante,
ptds tout de suite à cinq cents. En réalité, on va tirer les onzième
et douzième éditions, les premiers tirages des deux volumes,
tout de suite à quinze cents, feront les treizième, quatorzième
et quinzième éditions. L'idée de Van Bever n'a rien du tout
d'exagéré.
Dimanche 26 Février. — Deuxième anniversaire de la mort
de mon père. Été au cimetière, à Courbevoie, avec Bl...
Lundi 27 Février. — Je descends ce matin pour acheter le
foie de Boule. La femme de ménage avait monté le journal.
Cependant, en passant, je m'arrête chez le marchand de journaux, j'en regarde quelques-uns. Le Gil Blas, que je ne regarde
plus depuis longtemps, puisque VEnquête Le Cardonnel-Vellay
n'y paraît plus, était devant moi. Je l'ouvre machinalement.
A la première page un titre : M A R C E L S C H W O B . Je pense aus-

sitôt : un article sur Schwob, il peut me servir de document
pour ma brochure. Je commence à le regarder. Je lis le début :
Marcel Schwob vient de mourir... Je ne tenais plus en place,
de surprise, d'impatience. Je jette mes trois sous. Je cours au
marché acheter le foie. Je remonte au galop. Rien n'allait assez
vite. Schwob mort ! Lui qui, il y a quinze jours, me parlait, si
vivant, si alerte, si plein d'ardeur et de projets. Quelle impression nous fait la mort, quand il s'agit de gens que nous connaissons, que nous voyons fréquemment. Je m'habille. Je déjeune
à la hâte. Je pars rue Saint-Louis-en-l'Ile. Marie me fait entrer.
Je trouve dans le salon Théry, avec deux messieurs que je ne
connais pas, mais dont l'un ressemble assez à Schwob pour que
je devine son frère. Je prie Théry de me présenter, que je n'aie
pas l'air d'un simple curieux. Il le fait. J'apprends que Schwob
est mort hier dimanche, à une heure de l'après-midi, malade
d'une sorte de pneumonie ou grippe infectieuse, depuis lundi
ou mardi dernier. Vendredi dernier, en effet, le 24, au Mercure,
Morisse, à propos du départ de Monceau pour le Midi où un
frère de Moréno est en train de mourir de la phtisie, m'avait
dit : (( Quant à Schwob, il prétend qu'il est malade aussi, qu'il a
la peste, etc... » et sur un ton un peu gouailleur, si bien que je
m'étais dit aussi que ce n'était rien, « Schwob s'alarmait encore
à faux ». Maintenant ! Dire que j'aurais pu venir dimanche.
Théry et Pierre Champion (l'autre monsieur, qui se fait connaître à moi) ont vite dit à Maurice Schwob nos relations avec
son frère. Je lui offre mes services, mon aide, sans qu'il ait à
se gêner. II me propose de revenir à trois heures, pour porter
des notes aux journaux. Les obsèques auront lieu après-demain
mercredi, à Montparnasse. Puis Théry se prépare à s'en aUer,
appelé au Palais, et a l'air de vouloir que je parte avec lui. Je
dis au revoir à Maurice Schwob et à Champion. Arrivé près de
la porte de sortie, je demande à Théry s'il a vu Schwob. Il me
dit non. Je lui dis alors que j'aurais bien voulu le voir encore
une fois. Il rentre dans le salon, faire part de mon désir à Maurice Schwob, qui me dit : « Vraiment, vous voulez ? C'est une
bien pénible impression. Vous ne craignez pas de le regretter ?...
— Non, non », lui dis-je. Il m'ouvre la porte de la chambre de
Moréno. J'entre, et là, je vois Schwob étendu, la tête seule
découverte, la figure très jaunie, la bouche un peu plissée, un
peu de barbe commencée à pousser au menton, les yeux encore
ouverts, ternes et figés. Maurice Schwob nous dit qu'il n'y a

pas eu moyen de les fermer. Je pars avec Théry, qui me dit
qu'il a appris la mort de Schwob en rentrant chez lui hier au
soir, par une lettre que Benoît, le chauffeur, était allé porter
chez sa concierge. Jeudi il avait demandé des nouvelles de
Schwob par téléphone. On lui avait répondu que le médecin
était là, qu'il était très content, que le mal était enrayé, et il
avait été rassuré. Arrivé devant le Palais, je le quitte. Il a
conseillé à Maurice Schwob de ne pas laisser rentrer Moréno
rue Saint-Louis-en-l'lle, d'autant plus que Guitry et Jean
Coquelin se sont offerts tout de suite à la prendre pendant
quelques jours.
Je rentre chez moi. Je ressers, pour envoyer un message à
Valéry. Je passe ensuite au Mercure, oii je savais que la nouvelle était connue. Vallette avait même été le matin rue SaintLouis-en-l'lle. Je voulais proposer à Vallette, s'il n'avait personne de mieux, de faire l'article dans le Mercure. Il était deux
heures moins vingt. Personne encore, ni Vallette, ni Morisse,
ni Van Bcver. J'attends. Ne voyant venir personne et devant
être rue Saint-Louis-en-l'Ile je prépare une lettre à Vallette,
quand Morisse arrive. « Vous avez vu Van Bever, Vallette ? »
me demande-t-il. Je lui réponds non. « C'est parce que Vallette
veut vous demander si vous voulez faire un Schwob pour le
prochain numéro. Il avait dit que le premier qui vous verrait
vous le dise. » Cela se trouve bien. Je dis à Morisse que c'est
entendu et qu'il donne la réponse à Vallette, puis je pars rue
Saint-Louis-en-l'Ile.
Maurice Schwob était dans la salle à manger, avec un employé
des pompes funèbres. J'attends un moment dans le grand salon,
en compagnie d'une dame que j'apprends bientôt être M"!® Nozière. Maurice Schwob arrive, prépare ses notes pour les journaux. Hérold arrive aussi lui rendre visite et s'assied. Puis les
notes sont finies, Maurice Schwob me donne les explications.
Je le prends alors un peu à part, pour lui demander la permission de venir l'assister, le soir, pour la mise en bière, pour que
Schwob ait au moins un ami, jusqu'au bout. Je lui montre aussi
une petite branche de lilas blanc, que j'ai apportée pour mettre
avec Schwob. Il est entendu que je reviendrai ce soir, à huit
heures. Je le quitte. Avant de sortir, je cause un moment dans
la cuisine, avec Marie, Benoît et Ting, le chinois. Schwob s'est
senti malade mardi dernier, à la Bibhothèque, pris de frisson
et obligé de se faire ramener chez lui. Il avait la rage de sortir

le soir, et avait pris froid lundi soir, en sortant de chez M™® Dick
May, rue Victor-Massé. Il s'est vraiment senti malade, le côté
pris, disant à Marie : « Marie, ne me quittez pas. Je me sens
bien malade, là, le côté pris. » C'était vendredi 24, où il est
tombé tant de neige. Marie lui a répondu que ce devait être le
temps, qu'il neigeait. « Ah ! il neige, répondit Schwob. Ah !
vous me rassurez, Marie. » Il avait pris en haine son chinois,
ne voulant plus le voir ni qu'on le laisse approcher de lui, « cet
individu qui me martyrise » comme il disait. Tout cela parce
que Ting ne se gênait pas pour dire au médecin que tel jour,
Schwob s'était piqué tant de fois à la morphine. Car c'était là
une des grandes causes de son affaiblissement, comme aussi
des moments de vie, d'entrain, de brillant qu'il avait. Son frère
me l'a dit lui-même. Avant d'aller à son cours sur Villon, il se
faisait chaque fois une piqûre. « Quand vous le trouviez brillant, me disait Maurice Schwob, c'était cela, il s'était fait une
piqûre. Si vous étiez revenu une heure après, vous auriez vu
le changement. Il payait son heure ou deux de vie, d'intelligence. » Il avait d'abord commencé les piqûres autrefois, au
début de sa maladie, pour apaiser ses souffrances, puis ensuite
s'était piqué pour se redonner un peu de vie, un peu d'énergie.
Cela lui avait peu à peu abîmé le cœur, paraît-il, et la moindre
indisposition était devenue très dangereuse pour lui. Cependant,
il ne s'est pas vu mourir. II pensait fort au contraire se tirer de
là. Il avait été malade de même il y a quelques années, à Samoa,
et s'en était tiré. On lui rappelait cela pour lui donner de la force,
et il se croyait bien loin de mourir. Il paraît que le chinois a
peur, ne veut plus même passer dans l'antichambre, peur qui
doit certainement faire partie de l'âme chinoise. Je dis à Marie
que j'ai apporté une branche de lilas et que je reviendrai ce
soir à huit heures pour la mise en bière. Elle me dit qu'on va
mettre mes fleurs sur le lit de Schwob, à côté du bouquet
apporté tout à l'heure par M™® Nozière. Moréno a été prévenue
par dépêche. Elle sera à Paris demain mardi.
Je vais faire mes courses dans les journaux, à l'Agence
Havas, chez Lagrange et C^®, où Maurice Schwob m'a l'air
plutôt très connu et très aimé, puis je rentre dîner. A huit
heures, je suis de nouveau rue Saint-Louis-en-l'Ile. Les croquemorts ne sont pas encore arrivés. Le cercueil est dans l'antichambre. Je m'assieds dans la salle à manger, et bavarde un
moment avec Maurice Schwob, qui me parle de son frère. Ils

ont encore leur mère, qui vit à Nantes, soixante-seize ans, chez
Maurice Schwob. Enfin, les croque-morts arrivent. Nous passons dans la chambre où est Schwob. On prépare le cercueil,
on l'y couche. Sa figure est moins changée qu'à midi. Il a tout
à fait l'air apaisé, les yeux très cernés seulement. Qu'il est
mince ! On l'enveloppe d'ouate, on place sur sa poitrine ma
branche de lilas, à ses pieds le bouquet de M""® Nozière, nous
le regardons encore une fois, puis on referme le drap, o n soude
le couvercle de zinc, on visse la planche de dessus du cercueil
qu'on installe sur des tréteaux, et qu'on recouvre d'un drap
noir des pompes mortuaires. Je demande à Maurice Schwob
s'il le veillera. Il me répond que non, qu'il juge inutile de
prendre une fatigue qui serait tout à fait indifférente au mort,
que du reste il couche à côté, — dans le petit salon où travaillait Schwob — et qu'ainsi il le veillera. Il met son pardessus,
devant aller place de la Bourse, téléphoner à leur mère, la
consoler, « ce qui n'est pas une besogne facile par téléphone »,
comme il me dit. Nous nous quittons au bout de la rue SaintLouis-en-l'Ile, et je rentre. Boulevard Saint-Germain, j'aperçois Gide. Je vais à lui. Il sait la nouvelle. Je lui apprends
l'heure des obsèques. Il vient, me dit-il, de rédiger une note
pour VErmitage. Il me parle ensuite de mon article sur Stendhal qui doit paraître dans le numéro du 15, puis je le quitte.
Rentré chez moi, je me mets tout de suite à faire le canevas
de mon article, écrivant tout de suite le commencement et la
fin, avec quelques lignes écrites au crayon dans la rue, à deux
heures cette après-midi, en retournant chez Schwob. Il faut
que je le donne samedi. Je ne sais vraiment pas si j'arriverai.
J'oubliais de noter, qu'à six heures, j'ai vu Vallette et ai pu
lui donner moi-même ma réponse pour l'article. Il y avait là
Gourmont. Nous avons parlé un moment de Schwob, de sa
littérature, de tout ce qu'elle montre bien de juif, combien il
était peu juif dans sa vie. Gourmont disait qu'il arrive toujours
un moment oii le juif devient vulgaire, plus bas. « Ce moment-là,
lui répondis-je, ce furent les Diurnales, pour Schwob. » Gourmont me dit que lui-même il ne saurait par oii prendre l'article.
Vallette me charge aussi de savoir si on peut envoyer des fleurs.
Je l'ai demandé ce soir à Maurice Schwob. Il m'a répondu qu'il
les accepterait avec reconnaissance. Maurice Schwob a été très
simple. Si douleur il y a, elle est bien intérieure.
Je le disais à Vallette ce soir : « J'ai bien peu de temps pour

l'article. Il est vrai que je vous l'apporterai à la dernière minute,
que vous n'aurez rien de mieux et qu'il faudra bien que vous
le j)reniez. » Les articles de ce genre, c'est une affaire de lieux
communs.
Mardi 28 Février. — J'ai été ce matin donner la réponse à
Vallette pour les fleurs. Il me recommande de faire surtout un
article d'ami, de ne pas éreinter. Morisse m'avait déjà dit tout
de suite lundi : « Surtout n'éreintez pas. » J'ai plaisanté : « Vous
savez pourtant combien il m'est difficile de dire du bien d'un
ami ! »
Mercredi
Mars. — Ce matin, enterrement de Scliwob.
Beaucoup de monde. Presque tous les amis des débuts de "
Scbwob. Enterrement bien. Rien de religieux, rien non plus
d'anti-religieux. Une sorte de silence, ou d'ignorance des cultes,
voilà tout. Discours de M. Croiset, doyen de la Faculté des
Lettres, et de M. Michel Bréal, lu par son fils. Van Bever revient
avec nous et déjeune à la maison. Il nous lit après déjeuner
des vers d'Aubigné, dont il prépare une édition. Il lit atrocement mal les vers. Moréno était rue Saint-Louis-en-l'Ile, en
noir, défaite, rougie, toute en larmes.
OBSÈQUES D E SGHWOB

:

Vallette, Rachilde, Régnier, QuiUard, Renard, WUly, Colette
Willy, Vielé-Griffin, Van Bever, Tristan Bernard, Sacha Guitry,
R. Coolus, Saradin, Paul Fort, Ch.-H. Hirsch, Valéry, Richepin,
Ponchon, Georges Hugo, Hérold, Jarry, Prudhon, J, de Charmoy.
Jeudi 2 Mars. — On ne voit plus que moi au Mercure. Je
vois VaUette. Il me demande de parler tout de même un peu
des livres de Schwob. Cela va être du joli, en si peu de temps.
Je lui dis aussi le ton de mon article, que je vais jusqu'à la
mise en bière. Il me dit de faire ce que je veux. Il me demande
ce que je ferai de pages. Je lui dis quatorze ou quinze. Nous
examinons la question du temps. Il y a un dimanche qui tombe
mal. Que je lui remette mon manuscrit samedi, cela n'avancerait
à rien. Autant vaut que j'aie le dimanche en plus. Sur ce, il me
prépare une enveloppe, une lettre, et il est entendu que j'enverrai moi-même mon manuscrit à l'imprimerie dimanche.

Dimanche 5 Mars. — J'ai mis mon article à la poste ce matin.
Si je l'avais gardé davantage, je l'aurais tout refait, sauf les
trois premières et trois dernières pages, qui peuvent aller. Je
n'ai eu fini qu'hier au soir à deux heures. Cela ne vaut pas cher.
Moi qui, sans le vouloir, ne fais jamais de métaphores, j'en ai
fait trois. J'en ai supprimé une. Il en reste deux. J'en supprimerai une sur les épreuves. Quant à la troisième : lampe merveilleuse, au début, je ne vois pas moyen de l'enlever sans tout
défaire. A moins de l'enlever, tout simplement. Le passage de
la critique des livres est déplorable, incomplet, trop dur, et le
passage où je parle du moral de Schwob, est un amas de lieux
communs. Il m'aurait fallu le double de temps, et que je puisse
laisser aller mon ironie. Je la sentais toute prête en écrivant,
mais sans la réflexion nécessaire pour lui donner sa place.
Lundi 6 Mars, — Nous avons dîné hier chez Chatelain. Il
me parle de Valéry, qu'il a revu à l'enterrement et avec qui il
a longuement causé. Il est d'accord avec moi sur les lacunes,
les trous qu'on constate dans les théories de Valéry, sur sa
psychologie du langage et de l'esprit. Lacunes et trous qui
doivent être dans son intelligence.
Aujourd'hui et hier, je n'ai fait que prendre note de suppressions à apporter sur mes épreuves de Schwob. Cela va être job.
Il paraîtra de moi, le 15, Mercure et Ermitage, deux articles
qui se contredisent presque l'un l'autre.
Mardi 7 Mars. — Été au Mercure chercher mes épreuves,
Vallette n'a pas le temps de rien lire. Il me donne encore une
lettre et une enveloppe pour envoyer mes épreuves ce soir à
Poitiers, de façon à avoir de la mise en page après-demain
jeudi 9.
Toute l'après-midi je corrige, refaisant tout le passage purement biographique, pour le faire tout à fait complet. Je termine juste pour la poste à six heures un quart. Je n'ai eu le
temps de rien améliorer vraiment, puisque pas le temps de
récrire. Je ne suis pas mécontent de ma fin, quoique je me
demande s'il n'y a pas une sorte d'indélicatesse à tant étaler
ainsi l'aspect physique de la mort d'un ami, et la part qu'on
a prise à la cérémonie de cette mort. C'est là un scrupule qui ne
me quitte pas. Mais quoi ! C'est en moi un goût, un besoin irrésistible. Pas d'autre raison à ma demande de voir Schwob

mort, de venir pour sa mise en bière, et de le décrire mort. Et
encore, je n'ai fait nulle ironie. Tandis qu'elle accompagne
toujours mon goût. Voir sur Fanny, dans le Petit Ami, et ce
que je suis en train d'écrire sur la mort de mon père.
J'ai dit mes scrupules à Van Bever. Il m'a dit qu'il n'y avait
rien à avoir de cette sorte, que j'écrivais pour le public (je lui
parlais du triste effet pour Moréno, peut-être, de ce que j'ai
écrit). Bl... n'est pas non plus de mon avis. De plus. Van Bever
trouve l'article bien, si peu qu'il l'ait lu ce matin sur les premières épreuves, bien, et bien écrit. Il n'a vu que le commencement et la fin, et du reste, ses goûts sont si différents des
miens.
Jeudi 8 Mars. — Été au Mercure ce matin, examiner les
secondes épreuves, en mise en page. Vallette paraît l'avoir un
peu lu, puisqu'il avait déjà, avant mon arrivée, noté des coquilles
non corrigées, mais il ne m'en dit rien. Je relis encore une fois.
Plus mauvais effet, encore, et maintenant, il n'y a plus à y
revenir. Cela paraîtra tel quel. Sur mon avis, Vallette mettra
une petite note, aux Échos, pour donner la date de la mort
et des obsèques de Schwob, ce qu'il a fini tout de même par
trouver utile de faire.
Le sixième mille des Poètes est tiré. On a mis en vente aujourd'hui la onzième édition.
Comme je l'ai dit à Vallette, cela sert quelquefois de prendre
des notes sur tout. Mes notes écrites après chaque entrevue
avec Schwob m'ont joliment servi.
Vendredi 10 Mars. — Été aujourd'hui avec M. Pinteux et
Bl... prendre des mesures pour les papiers dans le futur logement 17, rue Rousselet. Nous ne serons pas mal, mais ça va
être tout un changement de quartier.
Samedi 11 Mars. — Été cette après-midi aux Boufiies-Parisiens, samedi de poésie et de musique. Louis Perrot disait des
vers du Montgaillard de Van Bever et on jouait un petit acte
de Gaubert. Dans une loge derrière nous, il y avait cette Denise,
l'amie d'Irma Perrot, qu'elle voulait absolument me colloquer
autrefois. Tout ce monde là a bien ^^eilli. Il a passé une dizaine
d'années, U est vrai.

Avec cette mort de Schwob, la pensée de la mort m'est
revenue, obsédante au possible.
Dimanche 12 Mars. — Dire que je n'ai pas encore touché
à cet article, sur un Institut de Beauté, que je me suis laissé
coller à arranger et à mettre sur pied par ce M. Tissot que j'étais
allé voir de la part de Vallette, pour une place quelconque
dans une publication genre Mon Dimanche. Il y a bientôt un
mois que je l'ai. J'aurai l'air de quoi, si je ne lui en donne pas
de nouvelles. S'occuper de l'émaillage du visage, de la réfection
des nez et des oreilles, de l'agrandissement des yeux ! J'ai encore
plus peur de mal faire. Ce monsieur a été si aimable, et de plus,
je puis avoir à le revoir un jour et obtenir quelque chose de lui.
Lundi 13 Mars. — Hier dimanche, été voir Valéry. Nous
avons beaucoup parlé de Schwob, littérairement, et de là, de
beaucoup de questions httéraires. J'avais déjà une déplorable
idée de mon article sur Schwob et des raisons intimes pour
cela — ainsi en moi-même que pour l'article sur Stendhal —
ma conversation avec Valéry m'a fait une idée encore plus
déplorable. Pourtant, je le dis sincèrement ici, où je suis le
seul lecteur, Valéry ne m'a rien dit en l'espèce que je ne susse
déjà. Seulement, voilà, quand j'écris, il me suiBt, on dirait, de
sentir mes idées et je ne travaille pas assez à les démonter, à les
expliquer sur le papier. C'est ainsi que lorsque j'ai écrit en
courant, dans l'article sur Schwob, le passage où il y a le mot
originalité, je me disais en même temps qu'il y avait cependant
une originalité chez Schwob, qu'elle existe dans ses livres, et
la plus belle peut-être des originalités, celle de l'intelligence.
Et voilà encore que je déforme le sens du mot, qui n'est pas
rare, curieux, mais bien : personnel. Pour tout dire, être original, c'est être soi. Or, en littérature, il y a pour ainsi dire
deux façons d'atteindre à l'originalité. Il y a les écrivains qui
examinent d'abord ce qui se fait autour d'eux, et qui, cela fait
et posé, prennent le domaine non exploré, non employé, ou le
moins employé. C'est la mauvaise façon, celle qui équivaut à
nen. Il y a l'autre ensuite. Celle qui consiste à examiner tout
ce qui se fait, et en l'examinant, à le rapporter à soi, pour mesurer ce qu'il contient de soi, dans quelle mesure il adhère à soi,
etc..., et à la rejeter, naturellement, puisque déjà, fait, jusqu'à
épuisement de toutes les choses connues, faites, etc... On pro-

cède ainsi à une sorte d'élimination de tout ce qui n'est pas soi
pur, puisque d'autres l'ont pu faire, qui fait que l'on arrive
enfin — à la condition, il est vrai d'être quelqu'un — à trouver
le domaine unique et à sa seule ressemblance, puisque, en réalité, c'est enfin son moi, en tant que pouvant être exprimé,
qu'on a trouvé. Pour tout dire, l'originalité, c'est un calcul,
le résultat d'une opération, et d'une opération où l'on retranche
sans cesse, ce qui suppose une grande culture, un grand acquis,
et une clairvoyance, et une possession de soi extrêmes.
Les premiers livres de Schwob ne sont — Cœur Double et
Le Roi au masque d^or — que les résultats de sa grande faculté
d'assimilation, après avoir démonté certains livres, ce que
j'appelle la gageure d'avoir reproduit tels et tels écrivains,
et mieux encore qu'eux, puisque n'ayant pas, comme eux, plus
ou moins d'inconscient, mais ayant, au contraire, démonté
jusqu'à cet inconscient, comme il démontait le reste, ce qui le
faisait, lui, Schwob, toujours de sang-froid et calculant sa mise
en œuvre — Vies imaginaires seraient ou bien près, le livre
de l'originalité atteinte de la première façon ci-dessus, la mauvaise. Aucun de ces trois livres ne contient le vrai Schwob,
celui que nous avons connu. Spicilège commence seul à le
contenir et on peut penser que les prochains livres de Schwob
l'auraient contenu de plus en plus, c'est-à-dire auraient été
de plus en plus les résultats de ses opérations d'esprit, de ses
points de vue littéraires, très dégagés enfin d'érudition, ou de
plus ou moins de tours de force d'imitation gagée (pariée).
Voilà des points auxquels je pensais en écrivant mon article
— je les avais développés un peu à Chatelain le soir que j'ai
dîné chez lui, le dimanche 5 mars, même jour où j'avais mis
l'article à la poste. En écrivant, il me manquait le temps pour
les expliquer, les rendre clairs, autant que la recommandation
de Vallette, de ne pas faire trop de critique, me limitait beaucoup. C'était surtout le manque de temps. Il est probable que
je mettrai un jour l'article dans un volume. Je devrais dès
maintenant me mettre à écrire tout ce qui précède, pour remplacer les passages si superficiels et si mauvais. J'élaguerais
aussi un peu les avant-dernières pages, et j'aurais peut-être
une dizaine de pages supportables.
Jeudi 16 Mars. — Maintenant qu'il y a une quinzaine d'écoulée depuis la mort de Schwob, il est permis de penser quels

peuvent être les sentiments de Moréno. Monceau me disait
tout à l'heure au Mercure, comme je lui demandais des nouvelles
de sa sœur, qu'elle était repartie, qu'elle devait être en ce
moment à Gênes, pour jouer. Singulier métier, quand on s'y
arrête, et singulière existence. Quels rares instants pour le
plaisir, ou la douleur, de la songerie, du souvenir. Il me semble
par moments que je ne pourrais le supporter, moi qui, à chaque
fois qu'il m'est arrivé de très vives contrariétés ou chagrins
moraux, ai si difficilement pu supporter la compagnie de mes
collègues de bureau. Le théâtre, pour Moréno, ce doit être ce
qu'était le bureau pour moi, et la conclusion est la même. Je
songe, de plus, aux sentiments intimes de Moréno, la secousse,
et la première douleur passées. Après tout ce qu'elle m'a dit
souvent, certains soirs, comme je l'ai noté, quand je la ramenais
du théâtre, le sacrifice de sa jeunesse, de son goût pour l'amour,
etc., etc... Faut-il dire : C'étaient des paroles, dont les premières
amenaient les suivantes, des paroles, rien de plus — ou : Maintenant, si ces paroles étaient bien sa pensée, elle doit avoir
une sorte de satisfaction. Ce que je viens d'écrire me gêne, je
l'avoue. Il me semble que c'est une sorte de trahison envers le
mort, envers celui qui fut mon ami. Heureusement que mes
pensées sur Moréno sont purement des suppositions.
D'autres ne réfléchissent pas autant, n'ont pas, même en
eux-mêmes, puisqu'ils laissent voir tout le contraire, les mêmes
scrupules que moi. Lundi dernier, j'avais reçu une lettre de
Pierre Champion, me priant de l'aller voir au sujet du glossaire que j'ai fait pour le Parnasse satyrique de Schwob. Il
venait de recevoir les placards des notes, pleins de fautes
énormes. Il se mit à m'en parler. Pas un instant, à l'égard de
Schwob, l'ami ne parut. Il ne me cacha pas que si Welter,
l'éditeur du Parnasse satyrique, ne lui accorde pas une rétribution quelconque, il ne s'occupera pas du tout de corriger les
dits placards ni de donner aucun soin à l'établissement du livre.
Il allait si loin dans cette voie qu'il me proposait même de grossir, aux yeux de Welter, la part de travail que j'avais faite.
11 ne m'a pas fallu peu de paroles pour le prier de n'en rien faire,
et l'amener à considérer de façon exacte la très petite chose
que j avais faite et encore, très gracieusement, pour obliger
ochwob, voilà tout. Il ajouta ensuite, comme nous parlions
des autres travaux laissés en plan par Schwob : « Avec cela,
vous savez, nous somme? aussi un peu enfoncés, nous, avec

l'ouvrage que Schwob devait nous donner (le Villon) et dont
il n'y a rien de fait. » Tout le libraire se montrait dans ces
paroles et le ton avec lequel elles étaient dites. Vraiment, est-ce
que, pour le simple travail de correction qu'il reste à faire, pour
le Parnasse satyrique, Pierre Champion n'aurait pas pu les faire,
sans tant examiner, rien que pour rendre service à Schwob,
pour faire que cette nouvelle partie de son œuvre (lingiiistique)
ait un commencement, si petit qu'il soit ?
Un peu trop sucrés et maniérés, Pierre et Édouard Champion.
Le premier vous fait des courbettes comme si on était un personnage, et le second vous appelle son cher ami, alors que je
l'ai peut-être vu trois fois en tout jusqu'ici.
Appris ce soir, au Mercure, la mort d'Hugues Rebell,
survenue hier ou avant-hier. Un bel esprit, fin. curieux, très
raffiné. A propos de mon article sur Stendhal, je lisais dernièrement un livre récent de lui : Les Inspiratrices de Balzac,
Stendhal et Mérimée. C'est fait avec des livres, et cependant tout
l'esprit un peu hautain de Rebell y paraît, plein de séduction.
Un curieux individu aussi, sorte de sadique, de corrompu
à l'excès. Je le vis pour la dernière fois l'année dernière, traversant la rue Corneille. J'en demeurai stupéfait. Le Rebell
d'autrefois, assez corpulent, avec son visage d'abbé du xviii® siècle, était devenu un homme maigre, courbé, avec le masque,
tout à fait, du Voltaire de Houdon, la démarche vacillante,
s'appuyant sur une canne, sénile et ravagé à la fois. Il avait
bien mis cinq minutes pour traverser la chaussée de la rue
Corneille. Une certaine maladie probablement, des façons de
faire l'amour anormales à l'excès, la ruine de sa fortune, tout
cela avait dû l'amener là.
Quelqu'un disait ce soir au Mercure, c'était Van Rever :
« Encore un qui aurait pu avoir une belle carrière, etc., etc... »
Je ne pus m'empêcher de répliquer ce qui est vrai, à mon sens :
« Il a fait mieux qu'écrire et laisser une belle œuvre. Il a été
un individu curieux, d'une vie étrange, singulière, et avec les
circonstances de sa vie, on pourra écrire une biographie pas
ordinaire, surtout à notre époque. » Rien que les circonstances
de sa mort, étant donné l'homme qu'il était, je les trouve
pleines de beauté. Ruiné, poursuivi par ses créanciers, par certains êtres louches, compagnons de ses débauches, qui sans
doute cherchaient à le faire chanter — malade, devenu un vieil-

lard, le mot n'est pas exagéré, il avait quitté son appartement,
disant à son propriétaire : a Je m'en vais, vous ferez celui qui
n'en sait rien au juste.. Je vous laisse tout ce qui est là-haut
(ses meubles, et le reste de ses collections) pour vous payer de
ce que je vous dois. Gardez-moi le secret. » Il était allé vivre
au Marais, dans une chambre, sous un faux nom, avec sa bonne,
qui était en même temps sa maîtresse, paraît-U. Il ne sortait
jamais que le soir, la nuit, pour prendre un peu l'air, ayant ainsi
plus de chance de n'être pas rencontré et reconnu. II y a quelques
jours, il prit froid. Dans l'état où il était, cela ne traîna pas. On
le rentra. Son frère qu'on prévint, arriva, le fit transporter à
l'Hôtel-Dieu, où il mourut tout de suite. Hier, je crois, on a
emmené son corps à Nantes, d'où il était, je pense, et où il sera
enterré. Je le répète : cela, cette mort, dans le mystère, le vice,
et la pauvreté, je le trouve f)lein d'une sorte de beauté. Presque
la même mort qu'Oscar Wilde, un autre dandy aussi, un autre
encore de ceux qui vivent en marge de la société, les meilleurs,
les plus doués, les plus intéressants. Aucune pose de ma part
ici-: je suis vraiment, au plus profond de mon esprit, séduit,
conquis, ému par le relief que comportent de tels individus,
de telles existences.
Je veux noter tout de suite quelques anecdotes que j'ai
entendues ce soir sur RebeU.
A une époque, il avait une collection de femmes chez lui.
Donc, aucune tranquillité d'esprit. Alors, quand il avait à
travailler, sans prévenir, il s'en allait habiter, le temps qu'il
lui fallait, une chambre d'hôtel chez Foyot, dont il ne sortait
pas, où personne ne le savait que son éditeur, et sous un faux
nom. Il avait le goût du mystère, et souvent il lui arrivait de
s'évader, de fuir ses amitiés, ses relations, etc...
J'ai dit qu'il était excessivement pervers. Ainsi, il avait une
chatte. Il s'était mis à la masturber. Si bien qu'à la fin, cette
chatte ne le quittait plus. Cela alla bien quelque temps, puis
cela assomma Rebell. La chatte n'en était pas moins exigeante.
Ce fut alors le valet de chambre qui dut s'occuper d'elle. Quand
elle se montrait amoureuse, Rebell appelait le valet de chambre : « Jean, lui disait-il, masturbez la chatte » tout comme il
aurait dit : « Jean, donnez-moi mon chapeau. » Et le domestique
remplissait son office, avec un crayon taillé soigneusement à
cet effet.
Il paraît qu'il avait été ruiné en partie par suite des vols

de son domestique. Il lui remettait, ne s'occupant personnellement de rien, tout l'argent nécessaire pour solder ses dépenses,
et celles-ci étaient grosses. Le domestique prenait l'argent, et
ne payait rien. A la fin, l'argent s'épuisa, et les créanciers se
révélèrent.
Ce que cet homme a dû souffrir, depuis quelques années. Il
faut laisser les imbéciles dire que c'était de sa faute.
La médiocrité, la platitude, et d'esprit, et d'existence,
emplissent la vie. De tels individus nous donnent l'occasion
de nous en rendre vivement compte et de nous secouer un peu.
Il paraît que René Gliil est allé chez Sansot proposer sa propre
biographie, disant qu'il avait un biographe sous la main. C'est
bien amusant.
II recommence aussi les Écrits pour Vart, avec le même esprit,
les mêmes vers bizarres, les mêmes théories et les mêmes prétentions, se flattant, après avoir exercé, selon lui, une influence
sur les Symbolistes, d'exercer une influence aussi sur les jeunes
écrivains actuels. On se demande s'il faut se tordre — ou se taire,
en s'interrogeant. Plus de dix ans passés et qui n'ont en rien
modifié l'esprit d'un homme. Bien curieux, bien surprenant.
Et il a un cercle, paraît-il, de jeunes joueurs de flûte ressuscitant
ou presque le salon de Mallarmé, sans ce qui faisait le charme
du salon de Mallarmé, sûrement. Il faudra que je trouve le
moyen d'aller voir cela.
Mardi 21 Mars. — Robert Scheffer a été autrefois secrétaire
ou lecteur de la reine de Roumanie, connue en littérature sous
le nom de Carmen Sylva. Il a naturellement été mêlé à de petites
choses, ou en a vu ou entendu d'autres. Il y a quelque temps,
je l'entendis un soir parler avec VaUette d'un livre qu'il achevait, composé de souvenirs et de potins sur ladite cour de Roumanie. Il devait l'apporter très prochainement, et le Mercure
l'éditer. Or, j'ai appris aujourd'hui ceci : le livre composé,
Scheffer en a adressé des épreuves à Carmen Sylva, ou par une
tierce personne les lui a fait connaître. Résultat : il lui a été
donné 5.000 francs pour ne rien publier. Il raconte lui-même
le fait, le présentant comme une indemnité très raisonnable à
lui donnée, en raison du sacrifice qu'on lui demandait. Tout de
même, ce monsieur écrivant un livre de potins, et adressant
ensuite des épreuves à la principale intéressée ! L'intention
saute aux yeux. Il savait ce qu'il faisait et qu'il y gagnerait

plus qu'avec l'édition, surtout aux conditions du Mercure. Un
livre à la douzième édition ne fait pas 3.000 francs, et douze
éditions c'est déjà beau. SchefFer pourra dire de son livre qu'il
ne s'est pas vendu, mais qu'il a été tout de même payé. Chantons.
Jeudi 23 Mars. — Passé rue Clauzel. Appris la mort de
M^'® Legrain, arrivée le 25 décembre dernier.
Vendredi 24 Mars. — Aujourd'hui, au Mercure, Van Bever
m'a donné à lire un article qu'il a écrit sur Van Gogh, pour
avoir mon avis. Je n'ai pas eu à chercher des détours. Cet article
est très bien, il est même très beau par endroits, avec des
réflexions qu'on retient, et une certaine sobriété de style, rare,
très rare chez Van Bever. Je n'ai pas pu m'empêcher de lire
jusqu'au bout, sans rien sauter. N'est-ce pas le meilleur éloge
qu'on puisse faire ? Van Bever a vraiment un beau cerveau
d'artiste, et il sent vraiment ce qui est beau, et d'une beauté
vraie, c'est-à-dire pas courante, pas routinière, la beauté-mère
pour ainsi dire, celle qui peut fournir à tout à un art. Dommage qu'y manque un peu de savoir pour mettre en œuvre,
pour ordonner. Encore a-t-il fait bien des progrès en ce sens.
Qu'il se débarrasse de certains mots qu'il aifectionne trop,
comme, emprunter, participer, concept, et quelques autres
qui ne me viennent pas, et ce sera tout à fait bien. Il me disait
tout à l'heure qu'il ne savait pas où placer son article. C'est
vraiment dommage, et je le lui ai dit : il aurait tout à fait tort
de le mettre de côté ou de le déchirer, comme il y pensait.
Quant à Van Gogh, encore un de ces êtres comme je les aime,
extraordinaire, un peu fou, en dehors de tout le cadre social,
de toute la médiocrité de la vie courante. Ils ne sont pas si
fréquents ces êtres. Quand on en rencontre un, il ne faut pas
se lasser de songer à lui et de l'aimer. Cela nous sort, nous lave
de notre au jour le jour, bien forcé, hélas ! et des artistes ou
écrivains pour qui leur art ou leiir littérature ne sont plus ou
moins qu'une entreprise.
Lundi 27 Mars. — Je ne ris pas quand je pense à mon existence. J'ai trente-trois ans et je suis sans place. Qu'est-ce que
je ferai quand j'aurai mangé les quelques mille francs que j'ai,
ce qui demandera deux ans ou deux ans et demi. En admettant
meme que j'aie beaucoup travaillé pendant ce temps-là, le

résultat ne compensera jamais la dépense, pas même moralement. Et d'autre part, reprendre une place ? Bien difficile d'en
trouver une bonne, d'abord. Et ensuite, j'aurais peut-être tort
de ne pas me risquer. Si je n'ai rien fait à quarante ans, je suis
fichu : j'ai déjà si peu fait, pour l'âge que j'ai. Le ressort,
l'entrain, beaucoup de confiance en moi, voilà ce qui me manque.
Et si peu d'imagination, d'invention, aussi. Je ne sais pas dénicher les sujets, ou trouver comme Van Bever des idées de livres
de vente. Et j'ai déjà tant de mal à m'emballer sur les choses
qui me plaisent. Tout le reste me serait encore plus fastidieux.
J'ai publié deux livres : Les Poètes d'Aujourd hui et Le Petit
Ami. Le premier, dont on a beaucoup parlé, s'est bien vendu
et se vend encore bien. Le second. Le Petit Ami, on en a seulement pas mal parlé, et c'est celui qui, moralement, m'importe
le plus. Il est connu, on en parle, mais cela ne sort pas du monde
littéraire, lequel n'achète point. Ce n'est pas entraînant.
Mardi 28 Mars. — Été au Mercure. Vallette me demande
des nouvelles de mes affaires. Je lui dis qu'elles sont toujours
de même, et que ça ne m'amuse pas beaucoup. Il me dit qu'il
faut me lancer, me mettre à écrire, etc... Je lui dis que c'est
très bien, qu'à la rigueur je suis tout prêt, mais où placer mes
travaux ? Je ne connais personne, je n'ai pas le goût d'aller
faire antichambre dans les autres revues, ni le goût d'avoir
affaire à des gens qui vous refont vos phrases, ajoutent, retranchent, etc... Et puis je sais si bien ce qui m'attend avec ma chère
« littérature ». Le mot d'Albert : « Vous ne me faites pas l'effet
d'un individu qui puisse écrire sur n'importe quoi. » Il y aura
toujours quelque chose qui choquera les gens, quand ce ne
serait que ma façon de toujours parler de moi. Je disais à Vallette mon désir de trouver une chronique régulière dans un
journal de province et il me parlait d'un moyen pour trouver
cela, avec peine, il est vrai, mais d'un autre intérêt, dans des
magazines anglais, quand Mazel est arrivé et a tout interrompu.
Mazel doit faire pour un prochain Mercure l'article sur Rebell
qu'il a beaucoup connu, moins ces dernières années. Il a parlé
un peu de lui, du contraste qu'il y avait entre Rebell, qui disait
qu'il faut dominer, être riche, très riche, jouir — et qui a mené
sa vie de telle façon qu'il a perdu sa carrière littéraire, qu'il est
mort très pauvre, et en somme a plutôt souffert. Il disait aussi
que les livres de Rebell donnent cette impression d'être tout

près d'exprimer de certaines choses, mais qu'ils sont manques,
et qu'en réalité Rebell n'a jamais réussi im ivre, si l'on se place
au point de vue de ce qu'il voulait que fiit ce livre. Je n'ai pu
m'empêcher de lui dire que je trouvais cela fort intéressant,
qu'il n'y avait peut-être là qu'une élégance d'esprit, un indi^ddu
qui avait tellement joui des idées qu'il voulait exprimer qu'après
cela elles ne l'intéressaient qu'à demi et qu'il ne faisait plus
que s'en amuser. Quant à ce qu'on appelle sa vie gâchée, ratée,
comme on dit, je lui dis : « Ce que je vais dire est peut-être une
bêtise, mais vraiment, il y a tant de gens qui réussissent leur
vie, que, quelquefois, ceux qui ratent la leur, et d'une certaine
façon, sont plus intéressants. » Et j'ajoutai ce que j'écrivais il
y a quelques jours : « Il vaut mieux, il est plus intéressant, étant
donné que c'est soi qui importe avant tout, d'avoir une vie
curieuse, particulière, que d'écrire n'importe quels livres. Écrire
des livres, de très beaux livres même, mon Dieu, cela est à la
portée de beaucoup. Mais être un individu rare, singulier, très
tranchant sur l'ordinaire ! »
J'ai oublié de noter dans mes notes précédentes que Rebell
s'appelait de son vrai nom : Glassar.
En sortant. Van Bever me dit qu'un docteur Michaud, vaguement homme de lettres aussi, et qui vient le voir de temps en
temps au Mercure, l'a chargé de me demander si je voudrais
lui donner un exemplaire du Petit Ami. Il connaît un pharmacien, nommé Fourneau, qui connaissait Tinan. Ce M. Fourneau
a lu Le Petit Ami, en a dit un très grand bien au docteur Michaud,
et alors celui-ci voudrait bien le lire aussi. Comme je l'ai dit
à Van Bever : ce livre n'a que ce moyen de se vendre. Un tel
l'a lu, en parle à un tel, qui pense à l'acheter, et l'achète quelquefois. S'il faut se mettre à le donner, oii est alors la chance
d'en vendre un exemplaire de temps en temps. C'est gênant
de refuser, on a l'air d'un grossier personnage. D'autre part,
je me prive d'exemplaires pour moi, pour ne pas abuser du
Mercure. Si cela continue, j'aurai épuisé l'édition à moi seul.
Vallette m'a appris que Schwob avait fait un testament, et
que Moréno est légataire universelle.
Mercredi 29 Mars. — Maurice Schwob ne m'a toujours pas
écrit pour l'article du Mercure. Depuis quelque temps, depuis
trois ou quatre jours après l'article, j'ai cherché le pourquoi.
A-t-il été froissé de ce que j'ai écrit en terminant, cette sorte

de tableau de l'aspect physique de la mort, et a-t-il pensé que
je ne lui avais demandé à voir le mort et à assister le soir à la
mise en bière que pour courir après en faire de la littérature !
Il se tromperait certes grandement, mais enfin, mon hypothèse
ne manque pas de vraisemblance. Le jour même où j'ai été
chercher mes épreuves, j'ai soumis ce point à Van Bever : n'y
a-t-il pas une sorte d'indélicatesse à noter ainsi le côté physique de la mort ? Quand ce ne serait que pour Moréno ? Van
Bever m'avait répondu qu'il ne voyait rien de cela, que j'écrivais pour le public, etc... N'empêche qu'il restait ce point :
j'avais demandé à Maurice Schwob de voir le mort — de revenir le soir. Je pouvais très bien avoir l'air de n'avoir demandé
cela que pour mon article. Il est vrai que, à ma première visite,
quand j'ai demandé à voir Schwob mort, je ne savais pas encore
que je ferais l'article, puisque je n'étais pas encore allé au
Mercure.
Ce soir, je m'en suis expliqué avec Monceau. Van Bever et
Morisse étaient là. Eux deux n'ont rien voulu entendre à mes
scrupules, à mon hypothèse de Maurice Schwob froissé, etc...
Monceau m'a mieux compris, m'a tout à fait compris. « Notez
bien, lui ai-je dit, que je me moque des remerciements de qui
que ce soit. Je n'ai pas fait cet article, pas plus que rien de ce
que je fais, pour faire plaisir et pour être remercié. Je cherche
simplement le pourquoi d'une certaine chose. Et notez aussi
que Van Bever, lorsque je suis allé lui demander son avis, avec
mes épreuves, m'aurait dit d'enlever la fin, que je l'aurais
quand même laissée. » Là-dessus Monceau m'a répondu :
« Quant à moi, je ne vous cache pas que si vous me l'aviez
demandé, je vous aurais conseillé de l'enlever. »
Monceau m'a appris ce que Van Bever ne pensait pas à me
dire. L'éditeur Welter a annoncé le Parnasse satyrique de
Schwob dans la Bibliographie de la France, mais de cette façon :
Parnasse satyrique, par Marcel Schwob, avec un glossaire par
M. Paul Léautaud, revu et corrigé par M. Pierre Champion. »
Je contrôlerai l'exactitude de cela demain ou après demain.
Je trouve le procédé un peu fort. Que Champion fasse ce qu'il
veut en ce qui le concerne, mais me donner, à moi aussi, l'apparence de profiter ainsi du mort, de fourrer mon nom, de l'étaler,
là, sans rater l'occasion ! D'autant plus que ce n'est pas exact.
Le glossaire n'est pas de moi. Schwob avait simplement souligné des mots dans son livre. J'ai mis ces mots sur des fiches.

J'ai classé ces hches, et j'ai reporté les mots ainsi classés sur
des feuilles de papier. Travail à la portée d'un enfant. Il est
vrai que Champion, quand je l'ai vu ce lundi que j'ai dit plus
avant, et que je lui expliquais la simplicité de ce travail, m'a
répondu sans rire : « Mais mon cher Monsieur, c'est entendu,
ce n'est rien. Seulement c'est avec des riens comme ça qu'on
entre à l'Institut. » Nous nous sommes bien amusés de cette
réponse, ce soir. Monceau, Morisse et Van Bever, en leur racontant cela. Le mot de Champion exprime peut-être la vérité,
ce qu'il y a de plus drôle. Au fond elle est peut-être plus vraie
qu'on ne croit, cette réponse.
Samedi 7®"" Avril. — Vallette a vu hier Maurice Schwob. Il
s'est dit très content de l'article. J'ai vu aussi l'annonce du
Parnasse satyrique. Elle est convenable. On y parle seulement
de mon obligeance.
Dimanche 2 Avril. — Boule est malade. Je l'ai mené ce matin
chez le vétérinaire, un homme charmant, rue de Pontoise.
Commencement de bronchite. Nous lui avons tondu la gorge,
pour des applications de pommade iodurée. II est très abattu,
et tousse, très rauque. Quels yeux tristes il a aussi. Il me faut
toute ma raison pour ne pas pleurer. Il semble qu'il comprenne
nos soins, notre tristesse, et qu'il est malade.
Mercredi 5 Avril. — Lundi soir, ce pauvre Boule a été bien
malade. J'étais allé à VErmitage avec Van Bever. Je rentre
tard, à huit heures dix. Bl... me dit tout de suite que Boule
venait d'avoir une petite crise et qu'elle était fort inquiète.
Au lieu de me mettre à dîner, je cours rue de Pontoise chercher
le vétérinaire. Absent, dîner en ville, rentrera tard. Je donne
des indications à l'infirmier, pour que le vétérinaire vienne sans
faute le lendemain matin. En route, j'entre chez un pharmacien du boulevard Saint-Germain, pour tâcher tout de même
d'avoir l'adresse d'un autre vétérinaire. Je lui parle de l'état
de mon chat, et que néanmoins il ne manque pas d'appétit,
qu'il ne semble pas fiévreux, etc... Il me dit de me rassurer,
de lui faire boire du lait un peu chaud, avec un peu de rhum,
tout comme à une personne. J'achète le nécessaire. Nous faisons boire Boule. Un instant après grande crise. Boule les flancs
battants, la langue tirée, haletant, étouflant presque. Nous

n'en menions pas large, Bl... et moi, et déjà nous pleurions,
ne pouvant nous retenir. Ce chat nous est si cher. C'est même
un peu notre lien. Je ressors, vais chez des pharmaciens demander des adresses de vétérinaires. Je n'en peux trouver aucun.
A ma rentrée. Boule est un peu calmé, mais si abattu. Cependant, de même que lorsque j'étais rentré, à huit heures, il trouve
encore la force de nous donner de petits coups de tête affectueux. Chère bête, si sensible, si intelligente, si tendre, et si
consciente, on dirait, de l'affection qu'on a pour elle. Nous
faisons du feu dans la chambre, et toute la nuit je me suis
relevé pour veiller à ce qu'il fût bien couvert.
Le lendemain matin mardi, il semblait aller mieux. Le vétérinaire est arrivé à onze heures. Maurice était là. Le vétérinaire
mis au courant, il nous a dit que ce que Boule avait eu la veille»
était une syncope, et qui pourrait se renouveler. Boule est
beaucoup plus pris qu'D le ne pensait. Broncho-pneumonie,
ou quelque chose d'approchant. Nous convenons de le lui mener
l'après-midi pour lui tondre l'estomac, pour des applications
de teinture d'iode. Mais le moment venu, il n'a pu tondre qu'un
côté. Boule si nerveux qu'il craignit une crise. Je l'ai achevé à
la maison, puis lui ai mis la teinture d'iode. Mécontent, cherchant à se sauver, il était encore plein de gentillesse et assez
docile aux paroles. Jusqu'au soir ni )a nuit il n'a plus toussé,
et maladroitement nous avions cessé de faire du feu. Ce matin
il allait encore bien, mais à midi, grande toux et de nouveau
grand abattement. Nous refaisons du feu partout. En ce moment
il fait du soleil, et selon l'indication du vétérinaire. Boule est
à la fenêtre, enfermé dans sa maison d'osier. Oui, il est très
pris. Emphysème cardiaque, dit aussi le vétérinaire, qui craint
fort qu'il ne soit asthmatique après tout cela. Quand le reverrai-je souple, dispos, jouant avec moi à cache-cache, ou à courir,
et me mordant, et me sautant après les jambes comme auparavant. Avec quelle vivacité je serais malade à sa place, et
quelle peur et quel chagrin il nous a faits. On peut rire, si l'on
veut : je m'en... moque.
Jeudi 6 Avril. — Ce soir, à 6 heures, rencontré Remy de
Gourmont au Mercure. Compliments sur mon article sur
Schwob. Je lui réponds en riant. Il me répète ses compliments.
Après tout, il pensait peut-être ce qu'U disait. Quelle raison
pour le contraire ? Parlé ensuite ensemble de Schwob. Je lui

complète ce qwe je pense du talent littéraire de Schwob. Puis
Gourmont me dit : « Il va vous manquer maintenant. » Nouveaux propos sur le certain éloignement que je me sens pour
les livres de Schwob. Trop soignés, trop « fabriqués ». Nous
concluons par une préférence pour plus de spontanéité ou, si
on veut, moins d'art. Plus de spontanéité, surtout. Gourmont
est aussi arrivé à cette opinion, qu'il a exprimée, je le lui ai dit,
dans ses Promenades littéraires. Quand on connaît ses premiers
livres, c'est là un grand changement de sa part.
Mardi 12 Avril. — Installé depuis le huit rue Rousselet,
n° 17. Devant mes fenêtres, les jardins des Frères de SaintJean de Dieu. Ce soir, au crépuscule, assez beau paysage, avec
des airs de profondeur. Comme ce quartier est province, vieilles
femmes, tout à fait le quartier des humbles de Coppée. Le montant de la vie moderne y manque vraiment trop et je ne crois
pas que j ' y moisirai. Ce matin, c'est plein de cris d'oiseaux, de
chants de coqs, à se croire à la campagne.
Lundi 17 Avril. — Jean de Gourmont, en me reconduisant
ce soir, me disait, au coin de la rue de Sèvres et de la rue Vaneau,
que son frère, en lisant devant lui l'article sur Schwob, lui a
dit : « Léautaud a de la personnalité. Il arrivera. » J'ai dit à
Jean de Gourmont en me moquant : « Oui... Seulement, il faudrait avoir plus d'activité et plus d'ambition que je n'en ai »,
— et, à la vérité, je ne m'en sens aucune. J'écris vraiment pour
mon plaisir.
Mardi 18 Avril. — Comme la solitude me manque ! J'en
étouffe !
Dimanche 23 Avril. — Je recommence à être exaspéré, à
froid, des façons de comprendre, de penser et de juger de Bl... !
Il n'y a pas à dire : les femmes ont un cerveau à part, sur lequel
rien ne prend. Entêtement et médiocrité, les voilà toutes. EUes
vivent dans la minute, mais pas plus, ni avant, ni après. Aucune
liaison dans le fonctionnement cérébral. Et avec cela, une
logique ! Par moments, je pense à m'en aller, à tout planter là.
Ce serait dur, pendant les premiers temps, car je n'ai pas assez
de dureté, assez de force méchante, mais depuis si longtemps.

je jouis si peu de moi, de mes songeries, de mes petits plaisirs
littéraires. Le ménage me gâte tout, jusqu'à l'atmosphère.
Nous nous sommes encore chamaillés ce soir, elle s'énervant,
pleurant, etc... C'est tout ce qu'elles savent faire, pleurer. Si
bien que j'ai fini par lui dire que je finirai par prendre mon
chapeau et m'en aller. A quoi elle a répondu qu'elle en serait
très contente, et qu'elle avait aussi sa pensée là-dessus. J'avais
bien raison quand je lui disais, chez elle, rue Gay-Lussac,
en janvier 1904, quand nous examinions la question de nous
remettre ensemble, que ce raccommodement était bien risqué.
Nous le voyons aujourd'hui. Quand on s'est disputé une fois, il
y en a pour toute la vie.
Boule a eu une petite rechute mercredi dernier. J'ai fait revenir le vétérinaire. Il faut de nouveau le soigner activement.
Cependant, il n'a aucun abattement. Il nous parle, se promène, ~
et hier et avant-hier il jouait avec moi. Avec cela, on gèle dans
cette maison oiï rien ne ferme bien. Comme je m'y déplais et
comme je regrette ma chambre. Pourquoi ne suis-je pas resté
seul ! On a toujours assez de liens dans la vie, sans s'en créer
soi-même qu'on pourrait éviter.
Van Bever a publié un article dans F Ermitage du 15 avril :
Marc Papillon de Laphrise. Être si intelligent, avoir tant d'idées,
un tel sens de l'art et même un esprit si amusant, si moqueur,
et écrire de cette façon. Il y a un préambule d'une page auquel
il est impossible de rien comprendre. Clichés, phrases vagues,
embrouillées. C'est à désespérer.
Dimanche 23 Avril. — Lu Le Passé vivant, de Bégnier. Un
beau livre, et quel art, nuancé, pénétrant. Comme la vie et la
mort s'y mêlent de près. J'en suis tout remué. Images voluptueuses, de vie ardente et de mélancolie, comme je les goûte,
ah ! trop bien même, et quelles songeries sur mon compte,
devant tant de talent, tant d'imagination. Mon impression
est si vive, si émue, que je ne sais comment écrire ma lettre de
compliment à Bégnier.
Jeudi 27 Avril. — Betourné à Mon Dimanche, pour cette
affaire d'articles à retaper. Bevu ce jeune homme qui m'avait
écrit si aimablement, et révélé à moi comme un lecteur de The
small friend. En bavardant aujourd'hui, il m'a dit qu'il connaissait trois autres de mes lecteurs, avec lesquels, la veille, à pro-

pos de notre connaissance faite de l'un et de l'autre, il avait
parlé de moi et du livre. Lors de ma première visite le 14 courant, j'avais déjà eu de la peine, en le voyant s'extasier sur la
trouvaille de l'histoire de la mère, comme il disait, à le convaincre
qu'il n'y avait là aucune trouvaille, mais bien une histoire très
vraie. Or, ces trois autres lecteurs étaient comme lui, et il a
eu beau les renseigner, ils continuent à croire quelque peu à
de la pure imagination, très admiratifs d'ailleurs, paraît-il. J'ai
été obhgé de lui répéter ce que je lui avais dit la première fois :
à savoir que tout était vrai, et que je possédais toute la correspondance échangée entre ma mère et moi, et que je publierais
certainement xm jour.
J'avais à passer ensuite chez Carjat, pour une photographie
de Baudelaire, puis chez Monceau, pour prendre de ses nouvelles. J'étais passé avant au Mercure, Caussy s'y trouvait
et il m'a accompagné dans toutes ces. courses et m'a même
ramené au coin de la rue Rousselet, dînant dans le quartier,
pour aller ensuite passer la soirée chez Van Bever. Bavardé
tout le long du chemin. J'ai appris ainsi de lui que Fénéon, avec
qui il est lié, a beaucoup de sympathie pour moi, qu'il a aimé
Tlw small friend, et l'article sur Stendhal, dernièrement. C'est
paraît-il jusqu'au ton de ce que j'écris qu'il aime. J'ai été surpris
et heureux d'apprendre cela. Je ne m'en serais jamais douté.
Vendredi 28 Avril. — Passé chez Nadar. J'avais commandé
une épreuve de la photographie de Guys. J'avais même payé.
Or, il s'est trouvé que le cliché s'est abîmé, la gélatine s'est
déchirée, il y avait de grandes raies vides sur l'épreuve. On m'a
fait part de la presque impossibilité d'obtenir quelque chose de
satisfaisant et l'on m'a remboursé. Je n'aurai pas ce portrait
d'un artiste que j'aime tant.
A propos d'une phrase de l'article sur Schwob, on trouve dans
une petite revue Les Essais que je parle trop souvent de moi,
insolent et ridicule à la fois. C'est la première fois que se produit cette critique et elle m'amuse. On n'a pas fini de me la
faire. Comment ferais-je pour ne pas parler de moi, et quoi
écrire, alors.
Vendredi 28 Avril. — En sortant de chez Carjat, où mon
Baudelaire n'était pas prêt, comme j'avais un mot à faire
remettre à Maurice, j'en ai profité pour passer par la rue Lafer-

rière. C'est à la maison qui porte le n" 12 que j'allai voir ma
mère en 1881. Je me suis renseigné aujourd'hui plus exactement que la première fois, il y a quelques mois. La personne
qui tient cette maison meublée m'a dit, sur ma demande, que
cette maison meublée existait bien avant 1881 et qu'elle avait
toujours eu cette affectation. Quant à des registres de voyagexirs,
rien. Quant au n® 16, entre lequel j'hésitais, ce n'a jamais
été qu'une maison... de prostitution pour ainsi dire. C'est
pourtant le no 16 que j'ai mis dans The small friend. C'est
amusant.
Mardi 9 Mai. — Aperçu Fleur dans la Cour de Rome (Gare
Saint-Lazare) entrant au bureau des Omnibus. Abordé. EUe
m'a reconnu presque tout de suite. Bavardé un moment. Au
moment de la quitter : « Donnez-moi donc votre adresse, me
dit-elle, je vous écrirai. Vous viendrez passer un jour à la campagne chez moi, cet été. »
Mercredi 10 Mai. — Ce soir, à quatre heures, je vois sur le
quai Malaquais, couché au pied d'un étalage de bouquiniste,
un malheureux chien maigre et l'air malade ! Je m'informe à
la bouquiniste s'il lui appartient. Non. Je cours chez le boucher
de la rue des Saints-Pères acheter du bœuf cuit. Je reviens, le
donne à cette bête, qui n'en fait qu'une bouchée. Un monsieur
nous regardait. Il me dit : « Il faudrait l'envoyer au refuge de
GenneviUiers. — Oui, répondis-je, et l'on devrait toujours avoir
sur soi le numéro de téléphone. — Je l'ai, moi. Je suis le
vétérinaire de l'étabUssement. Si je n'étais si pressé, j'aurais
mené cette bête chez un vétérinaire, chez M. Goulay, et l'aurais
fait prendre demain matin. » Je lui dis que je connais M. Goulay, et que je m'offre à mener le chien moi-même chez lui. Ce
monsieur me donne sa carte : (Georges Bouscatel, ancien vétérinaire du Jardin d'Acclimatation, Vétérinaire, Chef de Service
au refuge des chiens de GenneviUiers, 1, rue Roussel, Parc
Monceau) sur laquelle il écrit quelques mots pour son confrère.
Le bouquiniste me trouve un bout de corde et me voilà parti
vers la rue de Pontoise avec ce pauvre chien déjà l'air tout
heureux d'avoir un maître. Je lui rachète en route encore
autant de bœuf, dont il ne fait encore qu'une bouchée. Chez
M. Goulay, je trouve l'infirmier, je lui explique l'affaire, il
prépare une niche, une écuelle de pâtée, une écuelle d'eau, et

le chien est installé. Il pleurait dans sa niche, et déjà, quand
nous attendions l'infirmier, comme je lui parlais doucement,
il s'était levé sur ses pattes et m'avait léché la main, en me
regardant avec de tels yeux ! J'avais à le quitter le même chagrin que s'il eût été mon chien depuis longtemps, et depuis que
je l'ai quitté, l'idée de lui ne me quitte pas.
20 Mai. — On n'est soi vraiment que dans les moments de
sentiments vifs. En individus, en sentiments et en œuvres, il
n'y a que l'excessif qui compte.
28 Mai. — Il y a trois arts : la littérature, la peinture et la
musique.
Non, non, je ne veux pas être un écrivain comme les autres,
inventeurs d'histoires plus ou moins agréables. Je ne veux
raconter que ce qui m'a touché, occupé, que ce que j'ai aimé,
ou que ce dont j'ai souffert.
31 Mai. — Être l'homme de son cœur, disait Chamfort.
Être l'homme de son esprit, dirais-je aussi. Les deux n'en font
qu'un, peut-être. Chamfort ! Il a des mots, des expressions qui
sont toutes modernes. Il est tout à fait à la mesure de notre
sensibilité actuelle. Éponger la vie, comme c'est bien. Il y a du
Chamfort chez quelques écrivains actuels, des jeunes.
Du 20 mai au 8 juin à Dimancheville, pour Boule, sur le
conseil du vétérinaire.
Vendredi 2 Juin. — Je ne dois avoir aucun scrupule à écrire
mes histoires personnelles. Par exemple, mort de mon père, —
rencontres de femmes, — autres rencontres, etc., etc. Qu'ai-je
à m'inquiéter de déplaire ou de plaire ? Rien de plus rare que
les livres où un homme s'est raconté. Ce n'est pas pour cette
raison que je doive me raconter, mais puisque je suis invinciblement porté à me raconter et ne me plais qu'à cela, j'ai encore
plus de raisons pour ne pas me laisser arrêter par cette considération que je pourrai ennuyer ou choquer.
Mercredi là Juin. — Sans m'en avoir rien dit de toute la
journée, ni hier, Bl... a manifesté soudainement l'intention de
sortir, tout à l'heure, le dîner à peine fini, se dépêchant même
de s'habiUer, comme si elle se trouvait déjà en retard. Étonné,

je lui demande où elle va. Je ne pouvais croire que c'était
sérieux, après une grande course faite cette après-midi : « Je
vais faire un tour — je vais acheter de la soie avant qu'il fasse
nuit — j'ai besoin de sortir. » Devant cela, je vais fermer la
porte et mets la clef dans ma poche. Elle croyait que je plaisantais et me demande instamment la clef, que je lui refuse,
lui demandant de me dire sérieusement où elle va, et que si elle
va faire un tour, je vais aller avec elle. Elle m'objecte alors le
soin de ne pas me fatiguer, que j'ai déjà beaucoup marché,
etc... Bref elle finit par me dire qu'elle a à sortir, et sans moi,
et que si je l'accompagne elle n'aura plus besoin de sortir —
que je lui ai toujours dit qu'elle était libre, qu'elle pouvait faire
ce qu'elle voulait, et que je devais voir que j'avais tort de ne
pas la croire quand elle me dit qu'elle a un amant. Bref, j'ai
fini par lui demander le temps qu'elle serait, que j'allais lui
donner la clef. Elle me répond une heure. Je lui donne la clef.
Elle s'apprête à sortir. Je lui demande à quelle heure elle sera
là. A dix heures, me répond-elle. Or, il était huit heures vingt
Je lui fais remarquer que ça fait plus d'une heure.
Je suis descendu derrière elle, et suis allé jusqu'au bout de la
rue Rousselet. Mais j'avais attendu trop longtemps, à réfléchir.
J'ai eu beau regarder à droite et à gauche rue de Sèvres, je ne
l'ai pas aperçue.
Vendredi 16 Juin. — H y a un certain art à éviter les phrases
parfaites, les jolies phrases, qui n'est pas moins vif que l'art
de les chercher, en ce sens qu'il est plus près du naturel, plus
près de l'expression spontanée. Par exemple, à propos de ma
mère, j'ai écrit ce matin : « Il me semble qu'autrement ce ne
serait plus ma mère. » Cela veut dire que si ma mère était autre
que ce qu'elle est, il me semble, etc., etc... Un autre aurait sans
doute écrit : « Il me semble que tout autre, ce ne serait plus ma
mère » — ou : « Il me semble que si eUe était autrement... »
N'est-ce pas plus près du naturel, du ton de la causerie comme
je l'ai écrit, sans l'avoir cherché, tel que cela m'est venu ? Je
ne changerais pour rien au monde une phrase qui contient deux
fois, même trois, le même mot, si elle dit ce que je veux dire et
si elle est venue ainsi.
Vendredi 30 Juin. — Été chez Alfred Pouthier l'auteur de
ces Soliloques si baudelairiens, qu'il m'avait envoyés à l'occa-

sion de l'article sur Schwob. Rien de bien extraordinaire comme
individii. Rencontré chez lui un monsieur Henry Girard, grand
ami de Huysmans, et le dédicataire du quartier Saint-Séverin.
Individu charmant et si divers. Jeune comédien — jouant si
rarement — et grand connaisseur littéraire. A connu Barbey,
Villiers, Bloy, etc... Seulement quarante ans. Demeure encore
rue Caumartin dans la maison où il est né. A pour le servir la
bonne même qui l'a élevé et qui lui reproche souvent son peu
de notoriété, à côté de tant de camarades très sortis. Avait eu
une petite fille d'une maîtresse. Petite fille morte. Est devenu
le parrain de la fille de son frère, et cette enfant est pour lui
comme la petite morte revenue. Une grande tendresse, beaucoup de sensibilité, un joli visage fin, et traditionnel, le vrai
visage français. Lecteur du Petit Ami. C'est étonnant, relativement, ce que j'en rencontre de ces lecteurs.
Lundi 10 Juillet. — Après une course, ce matin, j'entre au
Louvre (le magasin s'entend) pour flâner. Qu'est-ce que j'aperçois, en filant rapidement entre des comptoirs ? Georgette, en
demoiselle de magasin, très élégante, très en forme, le cou fort
décolleté. Nous nous sommes aperçus ensemble. En observant
un moment, j'ai constaté qu'elle était là comme interprète, et
en effet, elle était pour l'instant attachée à tout un groupe
d'anglaises qu'elle accompagnait de rayon en rayon. J'ai
attendu presque une heure le moment de pouvoir la trouver
seule. Enfin, elle passa seule devant moi. Je lui dis rapidement :
« Peut-on vous dire deux mots ? — Non, non », me répond-elle
très négligemment, oh ! mais là, d'un négligemment. Je n'ai
fait ni une ni deux, sans insister, je suis parti. Après tout...
je ne me sens ni la patience ni le courage d'avoir des assiduités,
d'attendre son bon plaisir en allant la relancer. Ce temps-là
est un peu passé. J'ai autre chose à faire que de me fatiguer.
Il doit y avoir quelque temps qu'elle est à Paris, et au Louvre.
Pas trop, peut-être, car elle paraissait encore un peu mal au
courant, quoique ayant déjà l'air fort liée avec tous ces brillants
commis. En tous cas, se trouvant à Paris, elle ne m'a donné
aucun signe de vie.
Mercredi 12 Juillet. — Retourné au Louvre pour changer des
chaussures. Aperçu encore Georgette, sans savoir si elle m'a vu.
Je suis passé, en revenant, savoir ruç de l'Odéon si une jeune

dame était venue me demander depuis que je suis déménagé.
Personne. Georgette a peut-être une liaison, elle aussi. Après
tout, c'est mieux ainsi. Oîi cela nous conduirait-il, des histoires
de flirt et le reste. Il est un peu bien tard — pour moi.
Ces jours derniers, un jour il y a une douzaine de jours, et
hier, on a encore vendu deux Petit Ami.
Lundi 31 Juillet 1905. 9 heures du soir. — La première fois
que je le vis, 31 juillet 1905, cinq heures et demie, refuge rue
Meyerbeer, au croisement de la rue Gluck. Pas très grand,
boiteux, mais joli de visage, rasé, un sourire charmant, ni
trop gouape ni pas assez, complet gris foncé, mais surtout ime
anglaise casquette d'un vert allant vraiment bien à son teint
pâle, avec le brun de la barbe rasée et deux beaux yeux gamins.
Appuyé tantôt au bronze du bec de gaz, tantôt sur son énorme
canne très ordinaire, avec sa pipe en bois à la bouche, il bavardait avec une quelconque de ces exquises grues, dont par moment
il tapotait la joue de petites claques très camarades. Bien resté
un quart d'heure à le regarder, de la devanture du Magasin
Faïences de Delft. Enfin séparation, lui se dirigeant boiteux et
appuyé sur sa canne, et sa verte casquette toujours en arrière et
sa pipe tovijours aux dents, vers la Chaussée d'Antin, et elle
montant vers l'Opéra et prenant les boulevards vers... à gauche.
Sous le péristyle de la Maison de Blanc en face Fleury, je lui
dis au passage : « Vous ne voudriez pas me donner des tuyaux
sur votre jeune homme de tout à l'heure ? » Pas un mot de
réponse, regard méfiant même. Mauvais moyen de s'y prendre.
Quelle belle collection : Types du boulevard. Il faudra que j ' y
pense.
Lundi 7 Août. — Il y a quelque temps que je n'ai rien noté.
C'est que j'étais à travailler à terminer enfin le récit de la mort
de mon père, commencé au lendemain de sa mort, laissé, repris,
laissé, etc... Il fallait en finir. Cela était devenu une corvée,
presque plus sans attrait. Si je ne me trompe, avec ce gros
piorceau, je suis débarrassé des travaux à faire avec des notes
déjà un peu vieilles. Dorénavant je tâcherai d'éviter ce mode
de travail. Je ne prendrai que les notes essentielles, et de la
façon la plus brève. Autrement, c'est-à-dire, à prendre des notes
d'une façon trop écrite, le jour venu, c'est une peine du diable
à les faire entrer daps J'ensepible -r— pt aussi à les sacrifier. J'ai

remis mon manuscrit à Vallette. Je passerai dans le numéro
du l®"" novembre. Ce sera la Toussaint. Avec le titre : In memoriam, cela fera un tout. Je prendrai les deux numéros du mois.
Il y a bien des passages qui font légèrement double emploi
avec des passages du Petit Ami. Je n'ai pu les éviter, et d'ailleurs
pas moyen de faire autrement. C'est maintenant une période
épuisée.
J'ai aussi travaillé et négocié auparavant dans cette vue,
les pages me concernant dans le volume d'interviews littéraires
Le Cardonnel-Vellay qui doit paraître vers la fin de l'année.
Ils avaient rapporté mes confidences d'une façon sérieuse à
l'excès. J'avais eu l'occasion d'en prendre connaissance au
Mercure. J'ai arrangé tout cela et je crois que c'est beaucoup
mieux, en ce sens que tout y a le ton de boutade.
15 Août. — Bien cru que j'allais être père, tous ces jours-ci.
Il n'en est rien. Je dis heureusement, après réflexion.
Vendredi 18 Août. — Il y a quelques jours, au Mercure,
Gourmont m'a demandé si je voudrais faire un volume de pages
choisies de Stendhal dans la collection du Mercure. J'ai dit
oui. Il m'a demandé mes vues sur ce sujet. Je lui ai dit qu'il
faudrait surtout donner le vrai Stendhal, l'amateur de soimême, l'homme qui se regarde, s'écoute, s'analyse sans cesse,
l'égotisme, enfin. Il m'a approuvé entièrement. Ce soir, nous
retrouvant au Mercure, nous sommes allés nous asseoir au
Luxembourg, pour parler de tout cela. Nous avons aussi parlé
de bien d'autres choses, par exemple des romans prétendument
nietzschéens de Paul Adam et de M®® de Noailles, dont les
héros sont seulement des gens grossiers, qui ont pour morale
d'écraser tout ce qui gêne leur marche, les empêche d'arriver
à leur but. Comme je n'ai pas lu ces romans, c'est Gourmont
qui m'a renseigné. Il me dit : « C'est cela la philosophie de
Nietzsche pour Paul Adam et Mme j g Noailles. » Je lui dis :
« Mais c'est de la bêtise, alors ? » Il approuve, en riant. Ensuite,
longue conversation sur la production eifrénée de tous nos
écrivains actuels, raconteurs d'histoires, plus ou moins adroits
inventeurs de sujets, au fond sans personnalité ni grand intérêt.
Je dis combien je me sens incapable d'autant de travail, d'imagmation, de diversité. Il me demande comment je pense que
Stendhal peut se différencier de tous ces faiseurs de « copie ».

Je lui réponds sans chercher qu'à mon avis les romans de
Stendhal ont été pour lui des occasions, des moyens d'utiliser
les circonstances de sa vie, les caractères qu'il avait observés,
les intrigues qu'il avait surprises, ses propres aventures, ses
propres sentiments, en un mot un moyen, une façon de recréer
et de revivre sa vie, que c'est la raison pour laquelle il a beaucoup écrit, se racontant, parlant de lui sans cesse, sous une
forme ou une autre, jusque dans ses lettres, qui sont, pour
beaucoup, encore une forme de l'autobiographie. Nous avons
aussi parlé de Huysmans. Gourmont me dit qu'il est extrêmement grossier dans ses propos et qu'à l'époque qu'il le fréquentait il en a été souvent très gêné. A ce qu'il me dit, il aurait
accompagné Huysmans dans tout le quartier Saint-Séverin à
l'époque à laquelle Huysmans préparait ce qu'il a écrit sur ce
quartier. Je dis combien je trouve le Quartier Saint-Séverin
un livre curieux. Nous parlons aussi de A vau Veau, qui est également si bien Huysmans. Gourmont me dit qu'il y a aussi les
Sœurs Vatard, le vrai type, selon lui, du roman naturaliste.
Mercredi 23 Août. — Reçu la visite de Verrier, venant me
demander un article pour VErmitage. C'est la première visite
de ce genre. A quand la Revue des Deux-Mondes ?
Vendredi 25 Août. — Remy de Gourmont ce soir au Mercure.
Encore parlé des Pages choisies de Stendhal. Rendez-vous
demain soir au Mercure. J'apporterai un ou deux volumes,
VAmour, par exemple. Nous dînerons ensemble.
Samedi 26 Août. — Au rendez-vous, à six heures, au Mercure.
Gourmont était déjà là. Nous avons parlé des Pages choisies,
de ce que nous y mettrons, beaucoup de l'amour, du Brulard,
des Souvenirs d'Égotisme, de la Correspondance, chapitres de
la Chartreuse, du Rouge et Noir, morceaux des Mémoires d'un
Touriste, Rome, Naples et Florence, etc., etc., extraits des notes
Colomb, Mérimée, articles Balzac et Bussière. J'ai enlevé de
première main le chapitre que je veux faire avec les Préfaces
de Stendhal. Gourmont a reconnu que ce sera à la fois très particulier et très intéressant. Nous sommes sortis du Mercure
où nous étions seuls depuis une heure. Un tour sous les galeries
de l'Odéon, pour savoir des nouvelles d'un ouvrage de Rivarol,
Petit dictionnaire des grands hommes, dont Gourmont a besoin

pour ses Pages choisies, puis été à pied jusqu'au café de Gourmont, le Café de Flore, au coin du boulevard Saint-Germain
et de la rue Saint-Benoît. Nous avons bavardé tout le long du
chemin. Combien Hugo et Musset sont devenus, au moins pour
nous, rococos, dessus de pendule. Gourmont me dit que Samain
est maintenant au Mercure le poète qui se vend le plus. Combien l'imitent et se servent de lui, par exemple Gregh et M""® de
Noailles, ainsi que de Jammes. Des juifs en littérature et de
ce qu'on pourrait écrire à ce sujet. Au café, la conversation
continue. Nous parlons d'Élémir Bourges et de la fameuse Nef.
Gourmont me dit qu'il trouve tout cela insupportable mais
qu'il n'oserait pas dire son opinion. Bourges, à son avis, a imité
des tas de gens, jusqu'à Mendès, ce qui est un comble, dit-il.
« Mais voilà. Il est convenu qu'il est admirable et qu'on l'admire.
Alors, on l'admire. On dit : « Bourges est là-bas, à Fontainebleau, qui médite, qui travaille, qui pense. » Et tout cela aboutit à mettre dix ans pour accoucher de La Nefl » Le ton de
Gourmont en disant cela : raillerie, sorte de pitié. Gourmont
est tout à fait de mon avis quand je lui dis l'horreur que j'ai
pour tous ces livres dans lesquels l'antiquité nous est resservie
d'une façon ou d'une autre. Nous parlons de GhO. Je dis que
je ne sais jamais si je dois éclater de rire ou me taire, tant je
me demande, devant une telle fidélité à des idées si bizarres,
si ce n'est pas moi, après tout, qui ne comprends pas et qui ai
tort, mais que, tout de même, qu'on puisse ainsi n'avoir changé
en rien, pendant quinze ans, qu'on puisse ainsi avoir si peu évolué, fait si peu fonctionner son intelligence en dehors du même
point, cela me choque, me donne un étonnement qui n'est pas
loin de la moquerie. « Mais, me dit Gourmont, vous le connaissez, Ghil ? Il n'y a qu'à le regarder, avec sa tête de « calicot à
cheveux frisés ». C'est un imbécile. » Il répète ce mot plusieurs
fois : « C'est un imbécile ! » avec ce rire franc qu'il a, et ce bégaiement auquel on finit très bien par se faire. Nous parlons aussi
de Régnier. Il l'aime beaucoup. C'est un plaisir pour lui quand
il peut passer un moment avec lui, et il n'y a pas beaucoup de
gens dont il puisse en dire autant, me dit-il.
Nous parlons aussi de Retté si vulgaire, « commis voyageur
littéraire ». A huit heures nous allons dîner, au Duval en face,
a l'autre coin de la rue Saint-Benoît. Il est si tard qu'il n'y a
presque plus rien. Après le potage, la conversation reprend.

Sur son frère : « Je trouve qu'il m'imite un peu », me dit-il. Je
lui dis que je ne trouve pas. J'ajoute : « Je pense que vous
devez bien vous en rendre compte, que ce n'est pas drôle d'avoir
un frère comme vous quand on écrit. » Je ris en lui disant cela
et il me répond : Oui, en riant aussi. Après le dîner, nous retournons au café. Une femme quittait la table voisine de la nôtre
au moment que nous nous asseyions, passant entre les deux
tables pour s'en aller et frôlant légèrement Gourmont. Il l'a
presque touchée, par derrière, d'une main, comme pour la
chasser, d'une tape, dans un geste d'impatience et d'antipathie. Gourmont me parle théâtre. Il a été récemment à la Comédie, voir du Molière. Il raffole du Bourgeois, du Malade, du
Pourceaugnac. Le reste, non, si ce n'est VAvare ou Tartuffe.
Nous parlons du manque de comique dans le théâtre actuel,
des raisons de ce manque de comique, qui sont la manie qu'on
a de vouloir enseigner, éduquer, moraliser, exposer une thèse,
etc., le dogmatisme grossier qu'ont tous les auteurs, leur manque
de légèreté d'esprit. Gourmont me parle de CourteUne. Je lui
objecte que le comique de CourteUne n'est à mon avis qu'un
comique de situations, alors que le vrai comique est le comique
des caractères. Je lui dis mon admiration pour Beaumarchais
et qu'il a eu raison, lui, Gourmont, d'écrire une fois que l'ironie
est le sel qui conserve tout. Si on ne sait pas railler, rire, se
moquer, on n'a qu'un talent provisoire, démodé le lendemain,
sans compter profondément ennuyeux tout de suite. La conversation vient ainsi sur lui-même. Je lui parle de la différence
entre le Gourmont d'aujourd'hui et celui du début. Il en
convient, mais il me dit que ce qu'il est aujourd'hui avec le
goût extrême qu'il a pour les idées, n'est en réalité qu'un retour
à ce qu'il était à vingt ans et que ce qu'on appelle le Gourmont
du début, c'est-à-dire de Phênissa, des Proses moroses, etc.,
etc., n'a été qu'une étape. Je lui demande s'il écrirait encore,
comme dans un de ses premiers livres, qu'il aime mieux les mots
que les idées. Il s'étonne d'avoir écrit cela, et avoue qu'il
ne l'écrirait plus, qu'il aime mieux les idées. Il me parle de
Verlaine, de l'histoire des vêtements achetés pour Verlaine par
Huysmans. Huysmans obligé de le surveiller à la sortie du
magasin, pour qu'il n'aille pas les vendre. Nous parlons de
Beaumarchais, du Mariage de Figaro. A onze heures nous sortons du café et nous nous quittons, rue des Saints-Pères, devant
sa porte. Il est convenu que je vais me mettre au travail pour

le volume Stendhal. Gourmont fera le choix pour les notices,
je pense que c'est bien le moins. Nous n'avons pas parlé des
conditions. L'autre jour, au Mercure, j'ai su qu'on donne en
tout 200 francs. Mais partagerons-nous, et dans quelles proportions, ou aurais-je tout ? Ce n'est pas un petit travail, relire
tout Stendhal, choisir, découper. Sans compter toutes les copies
à faire pour les volumes épuisés.
Je songeais en rentrant chez moi combien, tout de suite, je
me suis trouvé à l'aise avec Gourmont, parlant selon mon idée,
disant mes idées, au hasard de l'improvisation, sans rien
d'emprunté, de réticent, d'hésitant, de timide. Je n'avais
jamais pu y arriver avec Schwob, même après deux ans de fréquentation. Il y a là un fait qui m'intéresse. Je ne sais pas ce
que Schwob pensait de moi, quand je parlais si peu, quand je
disais si peu de choses. Avec Gourmont, aucune gêne, j'ai tous
mes moyens, et j'ai senti souvent que je l'intéresse.
Mercrdi 30 Août. — J'ai remis mon article à VErmitage.
Je n'ai rien trouvé d'autre que le récit d'un rêve baroque que
j'avais fait dans la nuit du 5 au 6 janvier dernier et que j'avais
noté tout de suite. Je l'ai intitulé Souvenirs de basoche et signé
Boissard. On ne sait trop ce que ça veut dire et je ne sais ce
qu'on en pensera. Enfin, je l'ai donné.
Au Mercure, vu Gourmont. Lui, Vallette, Morisse et moi nous
avons parlé de l'esprit. Je ne sais trop comment cela est venu.
Je crois que c'est parce que je disais à Vallette que je voudrais
avoir des indiscrétions sur des écrivains de son groupe pour
faire quelques pages signées Boissard. Nous avons parlé des
Mémoires de Viel-Castel, dans lesquels il y a cette anecdote
sur un M. Lefèvre de VierviUe, mot de la princesse Mathilde
dont il était l'amant, à quelqu'un qui lui disait de venir le voir
descendre de chez elle : « Quel est ce pistolet que je viens de
rencontrer dans votre escalier ? — Un pistolet ? mon cher.
Dites un revolver. Il est à six coups. » J'ai vu souvent ce M. de
VierviUe au Palais, quand j'étais clerc d'avoué, devenu Président de Chambre d'appel. Je disais à Gourmont que ces écrits
sont selon moi les plus intéressants, que le plus grand plaisir
littéraire selon moi est de surprendre des gestes, des mots, des
traits, d'apprendre des histoires sur les gens, des choses cachées,
en notant tout ce qu'on voit, entend ou apprend et en le racontant ensuite, qu'U y a là selon moi une grande jouissance d'esprit.

on voit le fond vrai des individus, que si j'étais riche et libre
j'aurais passé ma vie à cela, fréquentant le plus de gens possible, recueillant tout ce que j'aurais pu savoir, payant même
au besoin les confidences et les indiscrétions. Tous riaient de
mon « cynisme ». Gourmont m'a approuvé quand je lui ai dit :
« Quels sont les livres qui restent, après tout ? Ce sont ces
livres-là, Dangeau, Tallemant, Saint-Simon, Bachaumont,
etc., etc. »
Je ne sais plus pourquoi je suis amené à un moment, à dire
que je n'ai jamais passé une heure avec Schwob sans écrire,
en rentrant chez moi, ce qui s'y était dit et passé. J'ajoute que
j'ai peut-être tort de dire cela devant eux, car ils se méfieront
et j ' y perdrai. Il faudrait au contraire avoir l'air le plus bête
et le plus indifférent.
Gourmont me raconte quelques anecdotes sur Huysmans,
Coppée, Lorrain — et le mot de Charles Morice pour les fêtes
humaines : Nous allons commémorer la bataille de Marathon.
En me voyant m'en aller avec Morisse, Gourmont cherche
à me retenir, mais il est 7 heures 1/4. Je me sauve, avec mon
paquet de volumes de Stendhal destinés à- fournir les Pages
choisies. J'avais dit en riant à Gourmont en le lui montrant :
« Voilà les pages choisies à l'état brut. » Nous avions aussi
parlé à propos du catalogue de Thibouteville Lamy, que Gourmont trouve une merveille du genre, des différents genres
d'objets à musique, tableaux, coffrets, etc... boîtes à cigares.
« Une boîte à cigares à musique, dis-je. Au moins l'air allume,
allume ! » Je me souviens maintenant que c'est de là qu'est
partie la conversation sur la mystification, à propos des objets
qu'on fait, avec des surprises, bonbons explosibles, fleurs à
jets d'eau, etc., etc., poil à gratter, l'histoire du cheveu au
crayon sur le buvard immaculé d'un chef de bureau sans
ouvrage — le raccourcissement des cannes, etc...
Vendredi
Septembre. — Vu Gourmont au Mercure. Nous
parlons de la bêtise. Congrès des instituteurs. Les croyants
laïques. Les Universités populaires. Je lui raconte les trois mois
que j'ai passés à l'Université du Faubourg Saint-Antoine,
comme secrétaire de M. Lemarquis, nommé administrateur
provisoire de la maison, à la suite du différend Deherme-Vitta,
le représentant là chaque soir. Lapicque, l'homme préhistorique. Mes franchises d'appréciations avec certains ouvriers

se prenant pour des « intellectuels », se qualifiant d ' « ouvriers
émancipés », parce qu'on est venu leur lire un soir des poèmes
de Mallarmé. Mon opinion, que je ne leur ai pas mâchée, que
lorsqu'on veut vraiment s'instruire, on ne se met pas en bande,
mais on s'enferme seul. Nous partons avec Morisse. Gourmont
a été voir la ISuit d'octobre, à la Comédie. Ridicule énorme,
naturellement. J'ai vu cela aussi. Je sais à quoi m'en tenir.
Quant au public, il admire. Comme je le dis à Gourmont : C'est
que, pour lui, c'est de la haute littérature. Cela me fait penser
aussitôt à xm mot de M™® Magne, chez les Van Bever, que
]yjme Van Bevér m'a rapporté, sur les travaux de son mari :
« Mon mari fait de la haute littérature. » Cela nous fait bien rire.
En nous quittant au coin de la rue de Rennes et de la rue du
Vieux-Colombier, Gourmont me parle de copies à faire à Carnavalet ou à la Nationale, pour ses Pages choisies de Rivarol.
Je suis de plus en plus à l'aise avec Gourmont. Aucune familiarité, bien entendu. J'ai trop horreur de cela, mais une grande
liberté d'esprit, bien des idées d'accord, lui très simple, acceptant très bien qu'on ne soit pas de son avis, un grand plaisir
pour moi de toutes les façons.
Lundi 4 Septembre. — J'ai déjà commencé à travailler aux
Pages choisies de Stendhal. Ce n'est vraiment pas facile, et c'est
de plus bien délicat, de tronquer ainsi, surtout dans les romans,
et quels romans ! Les plus serrés, les plus pleins qui soient.
J'avais relu La Chartreuse récemment. C'est vraiment un livre
extraordinaire. Son cerveau marchait, à celui qui a écrit cela !
Pas une ligne pour le joli, pour le pittoresque, pour l'amusement. Toujours quelque chose, toujours de l'intérêt. On se rappelle à chaque instant la parole de Beyle quand il disait qu'aux
écrivains cotés de son temps, il aurait fallu quatre volumes
pour écrire chacun de ses livres à lui.
Mercredi 6 Septembre. — Été au Mercure. Vallette me dit
tout de suite que Gourmont me cherchait partout. « Décidément, c'est mon numéro 2 » lui dis-je, en faisant allusion à
Schwob. Bavardages. L'inventaire annuel est terminé. Je
demande des renseignements quant au Petit Ami : Voici : Tirage
1-089. Donnés en service 142. Il en restait au 30 juin dernier
o49. C'est donc comme vendus : 298. Mieux vaut ne pas insister.
Gourmont arrive. Résultat : une liste d'un tas de choses à aller

copier à la Nationale. Je n'étais pas plus content que cela en
la prenant. Très joli, de travailler pour Gourmont, mais pendant ce temps-là je ne fais rien pour moi. Il doit me croire des
rentes. Il faudra que je l'éclairé là-dessus.
Vendredi 8 Septembre. — Été ce soir chez Van Bever, un peu
malade hier. Gourmont me réclame encore. Il a dû m'écrire.
Samedi 9 Septembre. — Été au Mercure ce matin. Morisse
me dit que Gourmont s'inquiète si j'ai commencé ses copies.
J'avais reçu dès le matin un mot de lui me demandant à me
voir ce soir au Mercure vers six heures. J'ai pris le parti d'aller
à la Nationale l'après-midi. Quand Gourmont est arrivé à son
tour, j'ai été le chercher et il s'est installé à côté de moi. Commencé les copies pour les Pages choisies de Rivarol. Il y en a
bien un peu beaucoup, mais tout ce qu'a écrit Rivarol est si
plein d'esprit, d'ironie et de finesse que le plaisir fait oublier
la besogne. A côté de nous, Laurent Tailhade faisait un
« article » avec un volume de Madame de Sévigné et un volume
de Saint-Simon. Gourmont ne l'aime guère et n'était guère
réjoui du voisinage. Remonté ensemble jusqu'à la rue SaintSulpice. Rendez-vous lundi à la bibliothèque.
Lundi 11 Septembre. — Continué à travailler à la Nationale
avec Gourmont. Remonté ensemble. Passé un moment au Café
de Flore. Nous avons parlé des Épilogues, au sujet desquels
Gourmont se demande s'il ne lasse pas la patience des lecteurs,
de leur nouvelle forme en Dialogues. Je lui ai dit tout ce que
je pense à ce sujet : que ses Épilogues, que ses Dialogues
sont parfaits, qu'il faut qu'il continue, que c'est devenu une
« rubrique » qu'on regretterait de ne plus trouver dans le Mercure, que l'esprit et l'indépendance d'esprit, le jugement libre,
sont déjà trop rares à notre époque, où tout le monde prêche
si vulgairement, que lorsqu'on a sa tournure d'esprit on doit se
rendre compte de l'intérêt de ce qu'on écrit et qu'il doit continuer. Tout cela, avec timidité et réserve, mais mieux, tout de
même, que je l'écris ici. Nouveau rendez-vous demain. Nous
avons aussi parlé, Gourmont ayant commencé, de l'éventualite
pour moi de succéder à Van Bever au Mercure. Je lui ai dit
mes scrupules : sorte de danger, inconvénient à être dans une
maison sous deux aspects : collaborateur et employé — condi-

tions pas brillantes. A quoi il a répondu pour le premier que
c'était affaire d'adresse, de tact, etc. — et pour les secondes que
les conditions pour moi seraient certainement meilleures que
pour Van Baver, de qui c'était seul la faute si elles ne l'étaient
pas pour lui.
Mardi 12 Septembre. — Je suis heureux d'avoir connu Gourmont alors qu'il est dégagé de tout le fatras et de toutes les
bêtises de « Vart » et que moi-même je commence à avoir le goût
et la franchise de mes idées même si elles paraissent singulières
aux yeux de certains. Nous sommes ensemble comme deux amateurs d'anecdotes, qui prisent par-dessus tout l'esprit et l'ironie,
sans grandes phrases. Cela ne vaut-il pas mieux que « d'esthétiser » comme on dit si joliment ?
Samedi 16 Septembre. — Travaillé jusqu'à aujourd'hui avec
Gourmont à la Bibliothèque Nationale. Nous avons fini aujourd'hui. Nous remontons ensemble et allons au café de Flore,
pour que je lui explique l'ordre de mes copies et les lui remette.
Je lui parle d'une lettre que j'ai préparée pour le Mercure, au
sujet de l'écho : Le pèlerinage de Médan (numéro 15) et de ce
niais de Batilliat, la prétention et la sottise littéraires faites
homme. Il la trouve très bien. Lundi je la porterai à Vallette.
Nous parlons aussi de ces quelques pages de Mots et anecdotes
que je veux donner au Mercure, de temps en temps. Nous en
avons déjà parlé lui, Vallette et moi. Certains de mes Mots les
ont assez amusés. Ce soir, avec Gourmont, j'ai cherché un titre.
Je lui disais mes difficultés à trouver les titres, pour quoi que
ce soit. Lui proposait : Petite chronique scandaleuse. J'ai objecté
une certaine prétention dans ce titre, trop d'importance. J'ai
trouvé : Les confidences de Vamitié. Gourmont l'a trouvé très
bien, à cause du certain sens satyrique de ce titre.
Lundi 18 Septembre. — Été au Mercure, pour voir Vallette
rentré de vacances. Ma lettre au sujet de Batilliat ne peut
passer. La raison : c'est que le Mercure passe dans beaucoup
d'endroits pour être hostile à Zola et qu'il est inutile de confirmer plus ou moins cette opinion. Gourmont arriva. Il y a encore
une courte copie à faire à la Nationale. Il me demande si je peux
venir demain mardi trois heures. C'est entendu. Nous parlons
ensuite des Confidences de Vamitié. Je dis quelques « mots »

nouveaux que j'ai trouvés et qui ne sont pas mal. Puis la conversation vient sur mon article de VErmitage : Souvenirs, par
Maurice Boissard. Dès son arrivée, Gourmont avait commencé,
en riant : « Ah ! bien, vous savez, j'ai lu votre affaire de VErmitage. Ce n'est vraiment pas clair. Qu'est-ce que ça veut dire,
voyons ? » Vallette questionne, Morisse va lui chercher VErmitage. J'explique qu'une personne, aujourd'hui avoué, et qui
a été clerc dans l'étude de ce maître V... m'a raconté ce que j'ai
écrit, en me demandant une certaine réserve, et que je l'ai
écrit sans rien y ajouter, ne voulant pas me mêler de finir d'une
façon ou d'une autre. Vallette lit, et déclare à la fin que c'est
un cauchemar, auquel on est intéressé dès les premières lignes.
Gourmont s'étend sur le ton sérieux que cela a, avec ces numéros
de la rue Laffitte si bien mentionnés : c'était là, et pas ailleurs.
Il dit qu'il va sûrement y avoir des gens qui après avoiç lu,
vont aller voir, VErmitage en main comme un Baedecker. Il
dit sur les faits racontés qu'à son avis ce devait être du sadisme,
que la jeune femme jolie devait avoir à la fin un rôle plus ou
moins obscène... Il signale ce détail, qui, selon lui, tendrait
à prouver cette débauche : que Maître V... avait emporté de
l'argent, que le point curieux, c'est qu'il ait fait entrer un étranger. Gourmont a même été jusqu'à dire qu'il serait intéressant
de rechercher ce qu'était devenu ce Maître V..., ce qu'avait été
son genre de vie, ses habitudes, etc... qu'on trouverait peut-être
des choses curieuses, etc... Enfin, je peux me vanter de m'être
amusé. Tout ce qu'ils disaient tous les trois, Vallette, Gourmont
et Morisse, avec leurs suppositions, leurs opinions, leur étonnement, me faisait rire au possible. J'ai été plusieurs fois sur
le point de leur dire la vérité : qu'il n'y avait là que le récit d'un
rêve baroque que j'ai fait la nuit du 5 au 6 janvier dernier, et
dans lequel j'ai introduit l'histoire de la maison de la rue
Laffitte pour lui donner le ton d'une chose vraie, arrivée. Je
me suis retenu, moi qui d'habitude dis si facilement tout, et
j'en suis d'autant plus content. Déjà, en bas, quand j'étais
arrivé, dans le bureau de Van Bever, Van Bever et Georges Le
Cardonnel, à propos de cet article, avaient discuté pendant
une heure sur le spiritisme, l'hypnotisme, l'envoûtement, etc.
Ce qui m'étonne, c'est la confiance de Gourmont. L'autre jour,
j'ai eu l'occasion de lui raconter l'histoire de la lettre que j'ai
envoyée à Vallette comme venant d'un vieux comédien retiré
en province, à propos de mon article sur la Comédie-Française.

En riant il m'a dit : « Vous avez décidément un tempérament
de mystificateur. » Et cette fois-ci, le moindre soupçon ne lui
vient pas ?
Mardi 19 Septembre. — A la Nationale avec Gourmont. Une
copie d'une heure et c'est bien la fin pour le Rivarol. A cinq
heures, quand nous sortons, il pleut. Nous allons à pied jusqu'à
la Place du Théâtre-Français, puis nous prenons un fiacre
pour nous mener au Mercure. Nous bavardons pendant un
moment dans le bureau de Van Bever. Je dis à Gourmont la
réponse de Vallette au sujet de la lettre Boissard-Batilhat. Il
me dit alors de la donner à VErmitage. Au moment de monter
chez Vallette, je lui dis que je pars. Il me retient à dîner et il
est entendu que je le retrouverai entre sept heures et sept heures
et demie au Café de Flore. Je suis au rendez-vous. Nous bavardons avant d'aUer dîner. Il m'annonce que le Mercure me
donnera cinquante francs pour mon travail à la Bibliothèque,
à la condition que je prendrai ma part de la correction des
épreuves de Rivarol. C'est entendu. Nous parlons encore de
l'esprit, des gens graves et sérieux jusqu'au ridicule, signe de
bêtise, de la marque que Rivarol mettait dans tout ce qu'il
écrivait, si bien qu'on peut reconnaître une page de lui sans
aller jusqu'à la signature. Je lui ai déjà dit qu'à mon avis c'est
là le signe de l'écrivain, quand on peut dire d'une page, sans
voir la signature, elle est d'un tel. Je suis amené à lui dire tout
d'un coup : « On rit mal des autres, quand on ne sait pas d'abord
rire de soi-même. » II tourne soudain la tête vers moi, ce qui est
chez lui le signe de l'intérêt, et me répond : « Oui » d'un air vif,
pénétrant. Il est entendu que nous ferons le livre sur la Révolution, une partie pour, une partie contre, dont nous avons
parlé à la BibHothèque. Nous allons dîner, toujours au Duval
en face du Café de Flore. Je remarque qu'il appelle la bonne :
Hê ! tout court. A la fin du dîner, à la caisse, pendant que
Gourmont payait, une jeune bonne qui le regardait, faisait une
mine de répulsion, en faisant son possible pour ne plus le voir.
Pendant le dîner, il m'avait demandé ce qu'il y a dans ce qui
doit paraître de moi dans le Mercure prochainement. Je le lui
ai expliqué : histoires sur les bonnes que j'ai eues étant enfant,
sur des maîtresses de mon père, sur la liaison de mon père avec
ma mère et la sœur de ma mère, etc., etc. Il a ri et m'a demandé
ce que j'écrirai bien quand j'aurai fini tout cela. Je lui ai avoué

que je n'en sais rien, et que, d'autre part, comme j'aime à écrire,
il me faut bien écrire sur des choses vraies, incapable que je suis
de rien inventer, que je n'aime au reste que les choses vraies.
Cela nous a amené à parler de l'éducation et de ses résultats :
il y a ceux qui gardent la marque parce qu'ils n'ont aucune
existence propre et qui subissent cela comme ils auraient subi
autre chose, ceux qui en gardent la marque avec hypocrisie,
gardant leur vraie nature mais la dissimulant, enfin ceux sur
qui l'éducation ne fait rien, parce qu'ils ont une individualité
très forte. Nous concluons que l'éducation a, en général, peu
d'effet, qu'on reste l'individu qu'on est et que s'il y a une
influence qui compte, c'est bien plutôt celle du milieu dans lequel
on a été élevé, comme, plus tard, celle du milieu dans lequel
on vit. Encore n'en suis-je pas du tout sûr pour ma part. Une
personnalité fortement marquée peut continuer à être réfractaire à tout, jusqu'au bout.
Nous retournons au Café de Flore. Nous continuons un peu
à parler de l'éducation. Je ne sais quoi m'amène à lui dire quelques mots sur la façon dont j'ai été élevé, la grande liberté
morale dont je jouissais, jamais mon père ne s'étant occupé
de m'imposer ses idées ni ses goûts, et combien je dois à cela
d'être dégagé de bien des choses, que bien des choses ne comptent
pas, n'existent pas pour moi. Un peu plus, et je lui disais que
même l'amitié n'est pas pour moi un bien grand lien... Je me
suis retenu à temps, heureusement, grâce à l'habitude que j'ai
de réfléchir très rapidement à tout ce que je dis, avant de le
dire. La conversation est venue ensuite sur la pauvreté, quand
on est jeune. Je lui ai dit que, pendant des années, j'ai vécu
avec cinquante francs par mois, circulant partout, allant aux
expositions de peinture, au théâtre, aux premières de la Comédie,
trouvant même le moyen d'acheter un livre de temps en temps,
et que c'était à l'époque de mes débuts au Mercure, tout cela
sans aucune dette ni emprunts à personne. J'ai ajouté que je
trouve d'ailleurs cela sans intérêt ni mérite, attendu que si
on est pauvre, il y a toujours de sa faute, témoin moi-même :
manque d'énergie, besoin de liberté, grand prix que j'ai toujours donné à un certain loisir, sacrifiant sur le reste pour
l'avoir, perpétuelle flânerie physique et intellectuelle, et que
j'ai horreur des écrivains qui se mettent un jour à raconter
leurs jours de misère. « Cela n'a aucun pittoresque, aucune
nouveauté. Il n'y a jamais eu aucune diversité dans la pau-

vreté. Il n'y a de diversité que dans la fortune. On est toujours
pauvre de la même façon. Les éléments de la pauvreté sont
toujours les mêmes. Aucun intérêt. » Cela a paru intéresser
Gourmont. Je vois à son regard quand il est intéressé par ce
que je dis. Puis il est revenu à ce sujet fréquent entre nous que
je devrais refaire pour notre époque, un Petit dictionnaire de
nos grands hommes. Je lui ai objecté le cercle trop étroit de mes
relations. Il me répond que je devrais voir du monde. Je lui
objecte encore le manque de moyens pour cela, et que je
m'ennuie généralement au milieu de beaucoup de gens. Nous
parlons aussi de ma vie matérielle. Je lui dis que j'avais espéré,
il y a quelque temps, pouvoir trouver un secrétariat auprès
d'un vieux monsieur riche, qui écrirait plus ou moins ses
mémoires, par qui je pourrais voir des gens et apprendre des
choses, non pas pour en faire des romans, grand Dieu, non !
mais pour en composer des anecdotes, des portraits. Gourmont
me parle alors du banquier juif de Hambourg, l'ami de Rivarol,
qui lui empruntait de temps en temps 100 ou 500 louis, en
l'appelant « mon cher ami ». Fuch, je crois. Je lui réponds que
je me suis dit bien souvent qu'U n'y a guère que deux choses
qui comptent dans la vie : être un homme d'esprit, ou avoir
de la fortune. Encore, l'esprit est-il préférable à la richesse,
car si on a de l'esprit, on trouve toujours un homme riche...
qui vous emprunte. La question du secrétariat nous amène
à parler de Bélugou. Gourmont me dit que c'est une sorte de
secrétaire comme cela qu'il doit être. Je lui dis que je crois que
Bélugou est plutôt précepteur dans des familles riches. Nous
parlons de lui, individu curieux et intéressant. Je dis à Gourmont : « Quand il parle, on ne sait jamais s'il ne veut pas rire. »
Gourmont me raconte qu'il a dîné une fois chez lui, avenue
Kléber, ou à peu près. Appartement superbe, sans qu'on sache
exactement quelles sont ses ressources. Gourmont suppose
qu'il doit habiter un appartement au-dessus de celui de sa
mère, et que, lorsqu'il reçoit, il fait tout monter de chez elle :
vaisselle, cuisine, et domestiques. Gourmont me dit que nous
dînerons un jour tous les trois. Il lui parlera d'un secrétariat
pour moi, à son avis étant possible à Bélugou de me trouver
cela, et j'aurai en même temps une occasion de parler à Bélugou de ses documents sur les Stendhaliens. J'ai aussi raconté
à Gourmont à quel point j'avais cru que Paupe était une invention de Stryienski, à cause de la façon dont Bélugou m'avait

dit un jour : « Vous ne connaissez pas Paupe ? C'est un bien
curieux individu. » Et puis, ce nom, aussi : Paupe... La façon
aussi dont Bélugou a parlé de lui dans sa préface des Soirées
du Stendhal-Club, quand il parle de Paupe « inventé par
Stryienski ». Je raconte aussi à Gourmont la lettre que j'ai
reçue de Stryienski, me disant du mal de Mitty, et mon étonnement d'une telle confiance vis-à-vis de moi, totalement
inconnu pour lui. « Un Stendhalien qui se déboutonne si vite... »,
dis-je. Gourmont me fait remarquer que Stryienski est surtout
un bon professeur qui s'est mis à parler de Stendhal comme
il aurait parlé d'un autre. « N'empêche, dis-je à Gourmont,
qu'il a mis au jour des livres uniques comme le Brulard et les
Souvenirs d''Egotisme. » Gourmont me dit aussi que je devrais
faire un opuscule sur les femmes de lettres actuelles. Il me donne
comme titre : Les Neuf Muses et les Trois Grâces. Je lui dis :
« Pour les Trois Grâces, nous mettrions des messieurs. » Il éclate
de rire. Nous parlons de la réédition des Poètes d''aujourd'hui
en deux volumes. Il ne veut pas croire que je puisse trouver
seize poètes à ajouter. Il entend de vrais poètes, naturellement.
Nous nous amusons un peu là-dessus. A propos de Bélugou, je
dis à Gourmont combien j'ai été surpris qu'on lui ait coupé sa
rubrique si brutalement au Mercure. Il le regrette aussi, mais
on a écrit deux fois à Bélugou pour lui demander s'il devait
vraiment continuer, et il n'a pas répondu. « Maintenant, ajoute
Gourmont, Vallette ne sait pas faire la différence entre les
hommes, il ne sait pas voir quels individus méritent d'être
ménagés, etc... — C'est un peu un chef de bureau, oui »,
répondis-je.
J'oubliais ceci. En arrivant au Mercure, Gourmont m'avait
raconté ce qui suit, en le qualifiant un bel exemple de conscience
littéraire. C'est venu à propos d'une « coupure » des Débats
sur Gobineau, qui se trouvait sur le bureau de Van Bever. « Dire
que c'est moi qui ai lancé Gobineau, me dit Gourmont. Mais
oui ! Marnold m'avait amené son frère, le jeune Jacques Morland, qui voulait écrire mais ne savait trop sur quoi, en me
demandant si je pouvais lui indiquer un sujet. Je l'avais trouvé
intelligent, avec des idées. Je lui dis alors : « Eh bien, tenez,
il y a Gobineau, dont personne ne parle, qu'on ne connaît pas.
Vous pourriez le lire, faire un article sur lui. » Un mois après,
Morland revient me voir. Il avait lu Gobineau et m'apportait
son article, mais un article contre, un article d'éreintement.

« Ah ! non, lui dis-je, ce n'est pas cela. Vous vous êtes trompé.
Relisez-le. » Un mois après, il avait fait un autre article, pour
Gobineau cette fois-ci, un article d'éloges. Je l'avais envoyé
auprès de la famille de Gobineau pour avoir des renseignements.
C'est ainsi qu'il a pu écrire l'étude qui a paru dans la Revue des
Idées, Il avait d'abord trouvé cette merveille qu'il fallait être
contre Gobineau parce que les Allemands l'admirent. Comme
point de vue, c'était joli, n'est-ce pas ? Avec sa volte-face, il
est devenu un bienfaiteur de Gobineau, presque le créateur du
Gobinisme. » Gourmont sautait doucement de rire, en racontant cela. Comme je le dis à Gourmont, après avoir voulu être
contre Gobineau, à cause de l'admiration des Allemands pour
lui, Morland a même été, dans son étude, jusqu'à faire honneur
aux Allemands de connaître et d'honorer Gobineau, alors qu'on
l'ignorait en France. « C'est sur ce premier article de Morland,
dit Gourmont, que tout le monde a marché et que le mouvement gobiniste a fait sensation. »
J'ai encore beaucoup pensé, pendant toute cette soirée avec
Gourmont, à toute l'aise que j'ai avec lui, à ma facilité de
conversation, mon abandon, etc. Toute la différence avec ce
que j'étais avec Schwob m'occupait en même temps que je
bavardais. J'ai été plusieurs fois sur le point d'en parler à
Gourmont.
Mercredi 20 Septembre. — Été au Mercure vers six heures.
Je trouve Van Bever, Gourmont et Verrier. Je dis à Verrier :
« Puisque vous voilà, c'est l'occasion de vous parler de ma
lettre. » Gourmont approuve et renseigne Verrier. « J'ai justement, dis-je, comme tout auteur, mon manuscrit dans ma
poche ». Je lui fais lire alors la lettre et il est convenu que je
la lui enverrai. Gourmont et moi montons chez Vallette qui
me demande si Ducoté a ronchonné pour mon article de VErmitage. Je réponds que je n'en sais rien. Vallette observe que du
reste il se trouvera en face du fait accompli, mais son avis est
que si Ducoté avait vu l'article avant... après tout, cependant.
Avec Verrier, Van Bever et Gourmont en bas, j'avais reparlé
des Confidences de Vamitiê, et dit à Gourmont mon nouveau
mot sur Batilliat : Je ne ferai jamais aucun bruit (et qui n'est
que l'arrangement d'une note que j'avais prise il y a quelque
temps pour la Dédicace à la Perruche). Gourmont me dit :
« BatiUiat va justement publier un nouveau roman, c'est le

moment de lui soigner sa publicité. » Je dis aussi que j'ai toute
prête ma réponse à une demande de réparation de Batilliat,
cela dit en riant et en notant l'exagération de l'hypothèse.
Ce serait une lettre à peu près ainsi : « Je ne demande pas
mieux que d'accorder réparation... Il est entendu que le choix
des armes appartient à... Pourvu cependant qu'il n'aille pas
me jeter un de ses livres à la tête. La partie ne serait plus égale
alors. » Cela a assez amusé.
Je quitte Vallette avec Gourmont et l'accompagne jusqu'à
la porte du Café de Flore. Il me parle en route combien il change
chaque jour. Cela à propos de la correction des épreuves de
son volume d^Épilogues qui va paraître. Je lui demande s'il
n'a pas souvent la tentation de corriger. II me répond vaguement, et me dit qu'en tout cas, il coupe beaucoup, certaines
choses étant devenues sans intérêt, le moment de l'actualité
passé. Il me dit qu'on réimprime Le vieux roi, qu'U a essayé
de faire des changements, mais y a renoncé, tant il y avait de
peine. Il a seulement fait des changements, mais de style seulement dans Théodat. « Cela m'amusera à comparer, lui dis-je.
— Ah ! non, pour le coup, me dit-il en riant. — Mais si, mais si,
lui dis-je. — Ne le dites à personne, alors ! » Nous nous quittons
là-dessus, lui entrant au café, moi, m'en revenant rapidement
chez moi.
J'ai aussi dit, à plusieurs reprises, ces soirs-ci, à Gourmont
et à Vallette, que si j'arrive à avoir assez de pages signées Boissard, j'en ferai un petit volume, avec une petite préface oiî,
sous la figure de son secrétaire, je présenterai M. Boissard au
public.
Dimanche 24 Septembre. — Comme je pense, depuis quelques
jours, à ces trois femmes : Jeanne Marié, ma mère, et Georgette
Crozier. La première, encore ! Ce n'est guère que par sensualité,
retour vers ma première jeunesse, mais les deux autres, ah !
les deux autres ! Deux fiers ratages dans ma vie, et que je sentirai davantage au fur et à mesure des années. Je ne peux cependant pas dire qu'ils soient entièrement de ma faute, ces ratages.
Ma mère, c'est bien elle seule qui a quitté la partie, et quant à
Georgette, à trois reprises au moins, je lui ai offert la liaison.
Singulière, inexplicable créature. Pendant trois ou quatre ans,
de 1897 à 1900 je lui ai écrit à plusieurs reprises pour lui demander de la voir, quand je ne savais de quelle façon agir (BI.) ou

que la solitude me pesait (rue de Condé, 11). Elle recevait mes
lettres et n'y répondit pas. Puis un beau jour elle m'écrit pour
me demander un conseil (quand j'habitais 29, rue de Condé,
à l'époque où j'écrivais et achevais le Petit Ami) je vais la voir,
chez elle, rue Saint-Honoré, et là, un soir, au moment de mon
départ, elle se jette à mon cou, me demande de rester, me disant
et répétant ; « Si tu savais comme j'ai pensé à toi ! » Pourquoi
lui avoir refusé ! Pourquoi avoir préféré à elle ma tranquillité
chez moi (quelle scène et quelles larmes, si je n'étais pas rentré !) et surtout à cause de ma littérature. Je travaillais et je
me disais que ce n'était guère le moment d'avoir avec Bl... des
scènes de jalousie.
Nous nous voyons quelques jours, puis elle fait la coquette,
me fait aller, et après avoir été trois ou quatre fois de nouveau
à moi, nous cessons de nous voir. Puis en janvier 1903, elle
m'écrit, qu'elle part en Angleterre. Rendez-vous à l'étude rue
Louis-le-Grand, elle me joue la comédie, je ne sais quelle liaison, soi-disant qu'elle avait. J'ai déjà écrit tout cela. Puis
enfin, en novembre 1904, quand j'habitais rue de l'Odéon,
séparé de Bl..., nouvelle lettre, elle vient me voir, se donne de
nouveau à moi, puis me rejoue encore la comédie, fait encore
la coquette et d'une façon un peu vive, même. Cette fois-là
encore, je lui ai proposé la liaison. Elle ne répondit ni oui ni
non, comme toujours, et ce fut une nouvelle séparation. Enfin,
dernièrement je la revois, employée au Louvre, et essuie d'elle
un refus de me répondre. Aucun essai de me voir de sa part,
je me suis informé rue de l'Odéon. Refus de me répondre. Je
ne sais pas son adresse. La guetter un soir, la suivre ? Ce serait
bien fatigant, et d'ailleurs par où sortent les gens du Louvre.
Je n'en sais rien, et enfin, maintenant, il me semble qu'il est
bien tard, du moins pour une liaison comme je l'entendais.
Il y aurait les marivaudages, je sais bien, et quelques passades
amoureuses, mais je suis si peu en forme, de plus en plus. Et
puis, elle est devenue assez belle fille, l'autre fois, au Louvre,
elle avait une robe assez échancrée et l'on voyait le commencement de ses épaules. Elle doit certainement avoir un amant.
Ratages, ratages, que de fois je peux dire ce mot quand je
regarde ma vie passée. Je pense quelquefois à écrire à Jeanne,
pour lui demander à la revoir. Ce serait curieux. Est-elle toujours aussi libertine ? Je me le demande. J'y songe quelquefois,
avec cette sorte de chaleur intérieure qui vous prend quand

on se rappelle certaines séances amoureuses. D'autre part,
quel changement. Il y a un an environ, je l'avais rencontrée
avec Fugère, faubourg Saint-Antoine. Une grosse femme, à
double menton, avec une croupe importante. Elle ne doit plus
faire le grand écart comme au temps de nos amours. Elle avait
cinq ans de plus que moi. Je vais en avoir trente-quatre. Cela
lui en fait bientôt trente-neuf. Mon grand tort, ce fut de ne pas
l'avoir abordée, ce jour que je l'ai rencontrée rue La Fayette,
en 1902, je crois, s'arrêtant à tous les magasins, visiblement
exprès. Elle m'aurait sûrement répondu. Toujours mon manque
d'aplomb, jamais assez hussard !
Vendredi 29 Septembre. — Comme la vie pèse, quelquefois !
Et que de fois aussi je l'aurai senti, qu'on ne réussit à la supporter qu'à force de se monter le coup. Seulement, de temps
en temps, quelque chose crève, et alors, adieu l'illusion.
Lundi 2 Octobre. — J'ai eu aujourd'hui au Mercure les épreuves
de mon In Memoriam, qui doit paraître dans les deux numéros
de novembre. J'ai passé la soirée à le relire. Lecture pas drôle.
Ce morceau ne vaut pas cher, affreusement mal écrit, monotone, ennuyeux, le ton forcé par endroits, les passages tendres
mal rendus, heurté, écrit de trente-six manières, en un mot
raté, raté, raté. Encore une expérience qui me confirme dans
ceci : Que je ne réussis pas les choses trop longues — qu'il est
dangereux pour moi d'amasser des notes pour m'en servir un
jour ou l'autre, que je n'écris tout à fait bien et ne dis tout à
fait bien ce que j'ai à dire qu'en écrivant aussitôt que l'idée
me vient, le sujet, en en faisant au moins le brouillon tout de
suite, et en entier, en profitant de l'excitation, en écrivant
d'abord tout, tout d'un trait. Ce que j'ai écrit de cette façon :
Uami d'Aimienne, le Stendhal-club, le Souvenir Boissard,
l'article sur La Comédie, le Schwob, et certains chapitres du
Petit Ami en sont des preuves sufiisantes pour moi. Tandis que
mes Essais de Sent, et In Memoriam, et certains autres chapitres
du Petit Ami, écrits avec des notes, et plus ou moins longtemps
après la conception, ont tous les défauts énumérés plus haut.
Je redirai ce que je disais une fois à Caussy : Il faut écrire avec
feu — et pour écrire avec feu, il ne faut pas que ce qu'on écrit
soit plus ou moins une besogne —- et pour que ce ne soit pas
plus ou moins une besogne il faut l'écrire dès que l'idée vous en

vient, dans la chaleur, l'excitation, la vivacité d'esprit, le plaisir enfin que produit, chez l'écrivain, l'idée de telles ou telles
pages. Et puis, il y a encore ceci, pour moi : j'ai toujours lieu
de regretter d'être revenu, trop, sur le premier jet. Je cherche,
je complique, je surcharge le ton, cela devient heurté, et souvent,
après d'infinies nouvelles versions, je reviens à la première.
Résultat : temps perdu, et plaisir gâché. J'ai aussi fait cette
constatation, ce soir. Je n'ai pas encore de style, ce qui fait
vraiment l'écrivain. Et je n'entends pas par style, une certaine
forme, mais bien plutôt un certain accent, qui marque, qui fait
qu'on reconnaît ce qu'on ht sans avoir lu la signature, je ne sais
comment expliquer cela clairement et complètement. C'est
quelque chose comme le ton caché des phrases, et les phrases
peuvent être mal faites, le ton y est toujours. Exemple : un
Rivarol, un Stendhal, un Henri Heine, un Remy de Gourmont,
un Paul Valéry. Sans ce quelque chose, il n'est pas de grand
écrivain.
Jeudi 12 Octobre. — Je reçois une lettre de M. Lemarquis
me demandant d'aller le voir demain matin.
Vendredi 13 Octobre. — Vu M. Lemarquis. Langlois, l'homme
d'affaires bien connu par l'affaire Humbert, vient de mourir.
M. Lemarquis est nommé à l'effet de représenter à l'inventaire
la Société dont Langlois était liquidateur. J'aurai à aller sur
place faire des notes sur les dossiers.
D'autre part, dans l'affaire Cronier-Say, M. Lemarquis me
demande s'il me va d'aller à la Nationale consulter des journaux au sujet d'une polémique qui aurait tendu à représenter
les héritiers Say comme au courant des spéculations de M. Cronier, lequel n'aurait plus été, en quelque sorte, que leur mandataire tacite. C'est entendu. Dès cette après-midi inventaire
Langlois, et ensuite chaque matin pour les dossiers... D'ici
quelque temps, à la Nationale l'après-midi, pour les recherches
Say.
Mardi 25 Octobre. — J'ai travaillé tous ces jours-ci après
mes épreuves d'/re Memoriam. Aujourd'hui, j'ai été les porter
au Mercure. C'étaient, pour aujourd'hui, les épreuves de la
seconde partie, n® du 15 novembre, et même les secondes, qu'on
m'avait données à revoir. J'arrive au bureau de Morisse. Le

bureau de Vallette était fermé. Morisse était en affaire avec
un candidat traducteur de Twain. Ce monsieur parti et comme
j'interrogeais du geste sur la porte fermée du bureau de Vallette, Morisse me dit : « Il est là, mais il est occupé et il a demandé
qu'on le laisse tranquille... Il lit In Memoriam. » Et ce disant,
il ouvre et nous entrons chez Vallette, en train de me lire en
effet. Alors, compliments à n'en plus finir, que c'est très bien,
d'un grand intérêt, bien mieux que Le Petit Ami, et bien plus
poussé, et très curieux, et bien autrement intéressant que bien
des romans, mais que je vais choquer, scandaliser par ma franchise, mon cynisme même. Oui, mille compliments. Il me
dit aussi que ce qui est intéressant le plus dans tout cela,
c'est encore moi, et ma façon d'avoir senti ces choses, et de
les raconter. Que je peux venir à mourir, qu'on recherchera
sûrement de telles pages, et que leur intérêt ne disparaîtra
pas pour cela. J'étais peut-être un peu content, oui, pourquoi
pas ? J'avais si peur que toute cette histoire fût affreusement
ennuyeuse ! mais j'étais aussi bien gêné, et pas tout à fait de
l'avis de Vallette. C'est toujours l'histoire de mon ironie, de
ma blague, et je le lui ai dit. Il me semble que ce que j'écris
aurait plus de chance de ne pas se démoder, de ne pas perdre
toute valeur, s'il n'y avait pas cette ironie, cette blague, que
je n'aimerais pas chez un autre, moi qui aime tant le style
sec. Qu'y faire. Sitôt que j'écris, elles me viennent, cette
ironie et cette blague, et je me dis alors que puisqu'elles sont
si bien en moi et moi, je ne dois pas les rejeter mais obéir au
contraire à mon tempérament. Et le fait est qu'elles sont bien
mon tempérament, et mon caractère moqueur, rabaisseur,
même de mes propres sentiments, et de mes meilleurs sentiments. C'est à ce sujet que Vallette m'a dit à un moment :
« D'ailleurs, personne n'en sait rien, mais qui sait si vous ne
vous dépêchez pas de rire justement pour ne pas pleurer, comme
Figaro. » Je me suis alors laissé aller à lui dire ce qui m'est
arrivé hier, en écrivant, pour l'ajouter sur mes épreuves, le
petit passage : « Que d'autres choses encore j'expertisais... » jusqu'à : « Cela allait être pour de bon, cette fois-ci ! » — et que je
n'avais pu me retenir de pleurer, me trouvant moi-même bête
au possible et ridicule de m'attendrir ainsi. Seulement, ai-je
ajouté à Vallette, je sais gouverner mon émotion, et tout cela
ne m'empêche pas de n'écrire que ce que je veux écrire. J'ai
raconté aussi à Vallette et à Morisse, qui était présent, quel-

ques-uns de ces détails, dont je n'ai rien dit, sur le côté matériel
de mon enfance, par exemple l'histoire des vêtements comme
à un enfant d'indigent, etc... et Vallette de dire que le Père
Léautaud ne l'avait pas volé. L'avis de Morisse est qu'à part
les gens qui me connaissent ou qui ont connu mon père, on ne
croira pas à des choses vraies, mais à une sorte de roman, et
que tout cela est inventé, avis qui est aussi un peu celui de
Vallette. Vallette est même allé à me proposer de faire avec
In Memoriam un petit volume à 2 francs, mais après examen,
vu le médiocre débit des volumes de ce format, l'empêchement
alors de reprendre ces pages pour un volume ordinaire, j ' y ai
définitivement renoncé. J'ai prié Vallette de tâcher de trouver
le temps de lire de même le second morceau, celui qui doit
paraître dans le numéro du 15 novembre, pour me donner
encore son avis. Le mien est que ce second morceau sera moins
bien, je veux dire moins plein, moins uni.
Vallette a tenu à faire disparaître dans la première partie
qu'il est en train de lire, le mot baiser, — quand je raconte
que ma belle-mère me racontait, quand j'étais enfant, que ma
mère se faisait baiser dans des fiacres. Dans l'impossibilité
de trouver un équivalent, ce mot ayant là le caractère d'une
injure que voulait m'adresser ma belle-mère, on s'est arrêté
à : b...
Gourmont, arrivant sur ces entrefaites, m'a déconseillé le
petit volume que Vallette, voudrait faire avec In Memoriam,
et, consulté sur le mot ci-dessus, s'est lancé dans une discussion
presque vive sur le manque d'agrément et la difficulté à faire
l'amour en fiacre. Il y met tellement d'insistance que je n'ai
pu me retenir de lui répliquer que là n'est pas le débat,
ni la raison d'être du mot dans mon récit, mais que ce mot,
ayant dans la circonstance un sens injurieux pour moi dans la
bouche de ma belle-mère, et du moment que je rapporte cette
injure comme un trait de sa conduite à mon égard, je voulais
le rapporter exactement.
Samedi 28 Octobre. — Vu Dumur au Mercure. Compliments
aussi sur In Memoriam et ceci : « Le Petit Ami était bien, mais
cela est mieux, plus senti, plus poussé. »
Lundi 30 Octobre. — Le Mercure du 1®' novembre est paru.
Ma première partie d ' / n Memoriam donne dix-neuf pages !

Je trouve Van Bever. Il m'a déjà lu. Il trouve cela très intéressant, mais d'un raide ! et ne voit pas pourquoi j'éprouve le
besoin de raconter de pareilles histoires à tout le monde. Comme
je le lui dis : « Le Mercure a environ 3.000 lecteurs. Par rapport
au nombre de gens qui existent, cela ne fait jamais qu'une
petite intimité. » Quant à Bl..., elle m'a déclaré tous ces temps-ci
ne rien vouloir en lire, tant de pareilles pages, venant de moi,
la gênent.
Mardi 31 Octobre. — J'ai acheté aujourd'hui dix actions
l^e série du Mercure pour moi, et deux pour Bl... Vallette était
venu l'autre jour à parler du Mercure, des actions. Cela m'avait
intéressé. J'avais dit que je verrais. Il m'avait dit alors qu'ayant
besoin d'argent, il vendrait volontiers quelques-unes des siennes,
mais à la condition que ce fût vraiment pour moi, le Mercure
ayant toujours veillé que ses actionnaires fussent des gens du
Mercure. Aujourd'hui c'est fait, je sxiis actionnaire. Ce soir à
six heures Gourmont, un peu étonné, a signé mes dix transferts.
Cela a amené Gourmont à nous parler de ses petites opérations de Bourse, sur certaines « bonnes valeurs », comme il
dit. Gourmont homme de bourse, c'est un côté curieux de lui,
un peu.
L'envers, comme toujours. En rentrant, pas de Bl..., et je
trouve sur ma table trois feuilles de son écriture, m'expliquant que mon manque de franchise est décidément un empêchement irrémédiable à notre vie en commim, qu'elle est partie,
que ce n'est pas une lubie, mais une chose bien réfléchie, et
qui la navrait. A la vérité, je n'ai lu tout cela qu'après. A mon
arrivée, la concierge m'avait dit que Bl... devait être chez la
propriétaire, en visite, l'ayant trouvée dans la cour et étant
remontée avec elle. Sitôt les feuilles parcourues, je suis descendu chez M™® Desquibes. J'y ai trouvé Bl..., et au bout de
cinq minutes nous sommes remontés. Explications : en cherchant des gravures dans mon casier à livres, elle avait trouvé
ce présent cahier, et lu mes notes sur Georgette, quand je la
retrouvai par hasard au Louvre. Là-dessus... je l'ai calmée,
consolée... c'est fini. J'ai mis de côté les trois feuillets. Est-ce
sentiment personnel ou que je suis en jeu ? Je trouve une certaine émotion dans ce qu'elle a écrit. C'est intéressant : peut-on
vraiment, étant ému, mettre de l'émotion dans ce qu'on écrit,

étant donné qu'on n'est nullement habile ou simplement un
peu exercé dans l'art d'écrire ?
A noter que ce soir, Vallette et Gourmont faisant le calcul,
arrivaient à trouver que les actions du Mercure arriveraient
à valoir sept cents francs.
Morisse qui me demandait hier des nouvelles de mes Confidences de Vamitiê me déconseillait de les publier, comme pouvant éloigner de moi tout le monde, en amenant les gens même
avec qui je suis le mieux, à penser qu'un jour ou l'autre
je pourrais très bien m'en prendre à eux. L'observation ne
manque pas de justesse. On s'en amusera, avec précaution
et méfiance vis-à-vis de moi.
Je suis allé il y a trois ou quatre jours chez Moréno, 7, rue
Pierre-Nicole prolongée. Elle était absente, mais je suis monté
bavarder avec la bonne. Moréno va très bien. Elle est très bien
installée. J'avais laissé ma carte avec mes amitiés. Le lendemain
j'ai trouvé au Mercure une lettre d'elle m'invitant à revenir
vers cinq heures. Je n'ai pu encore y aller. Je pense le faire
sans faute cette semaine. Elle va repartir deux mois en Égypte.
Il faut me dépêcher.
Jeudi 2 Novembre. — Une journée bien remplie. J'avais
reçu hier les secondes épreuves du second morceau d'/re Memoriam, qui doit passer dans le Mercure du 15. Comme on avait
omis d'y joindre les premières avec les corrections, ce matin,
je suis allé les chercher au Mercure. Il était onze heures. J'ai
vu Vallette. Dès hier matin, à la réception des secondes, il
avait lu le second morceau. Mêmes compliments, mais je persiste à trouver ce second morceau pas du tout très bon. Vallette
m'apprend aussi qu'on vient de demander un Petit Ami, et
Rachilde, ayant entendu que j'étais là, m'apporte mon exemplaire du Meneur de Louves, son dernier roman. Je pars.
L'après-midi, au cimetière de Montrouge avec Bl..., puis
visite à Moréno, visite sans rien d'intéressant, une demi-heure.
Pas un mot sur Schwob, ni sur mon article, ce qui valait
mieux, j'aurais été gêné. Pas un mot non plus du souvenir
dont Monceau m'avait parlé. A six heures moins dix je pars,
et me dépêche pour prendre Van Bever au Mercure. Dans son
bureau, je trouve les deux Gourmont. Je bavarde un moment,
puis Morisse descend, et me voyant me dit : « Ah ! quel dommage
que vous ne soyez pas venu un quart d'heure plus tôt. Vous

ne montez pas ? J'aurais quelque chose à vous montrer ? »
Déjà Gourmont était monté chez Vallette. Je sors avec Morisse
du cabinet de Van Bever et dans l'escalier, en nous arrêtant,
Morisse me raconte ceci :
Descaves est venu cette après-midi trouver Vallette, pour lui
demander si In Memoriam va être publié en volume et fera
un volume. Les membres de l'Académie Concourt n'ont pas
encore pu trouver un volume auquel décerner le prix cette
année, et autant qu'on peut assurer une chose. Descaves
assure que c'est moi qui aurais le prix. Il a avec lui dans
cette intention Huysmans et GefFroy. Là-dessus Vallette lui a
répondu que d'abord il n'est nullement projeté de publier
In Memoriam en volume et que de plus, ce qui est publié en
représentant une bonne moitié, il n'y a pas de quoi faire un
volume. A quoi Descaves a répliqué que je pourrais peutêtre ajouter une ou deux nouvelles, ou une suite quelconque. A ce que j'ai pu comprendre, dans ce que m'a raconté
Morisse, Vallette a alors expliqué à Descaves qu'il ne me
voit guère écrivant une nouvelle, etc... Bref, Gourmont se
trouvant avec Vallette et étant préférable, c'est aussi mon avis,
de ne pas parler de tout cela, tout de suite, devant lui, il a été
convenu que je viendrai demain après-midi vers trois heures
pour en parler plus en détails.
Rachilde, nous entendant causer, Morisse et moi, dans
l'escalier, est venue se mêler à notre conversation. Elle avait
assisté à la visite de Descaves. Elle n'a pas encore lu In
Memoriam, croyant que c'était un roman, et attendant elle
aussi le volume. Elle va alors le lire, a-t-elle dit, mais, voilà,
elle n'a pas la seconde partie. A quoi Morisse lui a répondu
qu'elle n'avait qu'à faire comme Vallette, qui hier malin, dès
l'arrivée des épreuves, s'était mis à la lire.
J'ai agité un moment avec Rachilde et Morisse l'idée de faire
un volume avec In Memoriam et ma correspondance avec ma
mère. J'ai rappelé l'histoire de la lettre de ma mère, la dernière,
que je n'ai pas encore lue, comme je l'ai dit dans le Petit Ami,
Rachilde m'a dit alors : « Alors, c'est vrai. Moi, j'avais cru que
non. Décidément, je vais croire que tout est vrai dans ce que
vous écrivez. — C'est ainsi qu'il faut le prendre », lui ai-je
répondu. Morisse me dit que si je n'ai vraiment rien, si
je ne peux pas allonger un peu cet In Memoriam, si je ne
peux pas me mettre à écrire mes histoires de femmes. Je

lui ai répondu, ce qui est vrai : que je n'ai rien, qu'il est impossible d'allonger des pages comme celles dont il s'agit, et
qu'ensuite, pour écrire mes histoires de femmes, il me faudra
au moins deux mois, sans compter que je n'y ai point encore
assez réfléchi et que rien n'en est ordonné et rangé dans ma
tête, ce qui m'est absolument nécessaire. Or, nous sommes le
2 novembre, le prix se donne le 25 décembre, il me faudrait
donner le manuscrit au moins le 2 décembre. Et puis, bâcler
quelque chose, comme cela, à date fixe. Ce que j'écris me tient
vraiment trop au cœur, je veux dire est vraiment trop lié à
moi-même. Je serais bien avancé après, avec cinq mille francs
et un mauvais livre ! Et Morisse de me rétorquer : « Oui, oui,
mais ce serait cinq mille francs, plus la vente du Petit Ami et
du second volume, bien plus de cinq mille francs par conséquent. » Je riais, de bon cœur, oui, à l'idée de ce bon Descaves,
s'éreintant, accourant au Mercure, disant son histoire, sa
pénurie de chefs-d'œuvre. « Ils se taperont, ils se taperont, il
n'y a pas à dire », ai-je dit à Rachilde et à Morisse. Comme
c'est drôle. La première fois, j'ai raté le prix parce qu'on m'a
trouvé trop scandaleux. Et aujourd'hui !
En partant avec Van Bever, je l'ai mis au courant. C'est vrai,
ce que je lui ai dit, que dans le secret de mon cœur j'ai une
sorte de plaisir d'échapper ainsi, comme j ' y échapperai sûrement, à ce prix littéraire. Être ainsi, comme un bon élève, qui
a bien travaillé, et à qui l'on donne une récompense ! Moi qui
aime tant la liberté, l'indépendance, encore plus intellectuellement que matériellement. Je me vois, caricaturé, le Petit
Ami ou autre chose sous le bras, et sur la tête, une couronne
de papier doré, découpé en feuilles de laujier. Ah ! gloire... de
carton ! Tout cela vaut-il son propre contentement. C'est difiicUe plus que quoi que ce soit, ce contentement-là.
Et tout cela tombe toujours de même, quand j'ai des besognes,
Lemarquis, Pages choisies de Stendhal, M'"® Dehaynin. J'aurais
eu quatre mois, encore ! J'aurais tout envoyé au diable, je
me serais mis à travailler ferme, et j'aurais peut-être pu m'en
tirer. Je commence à avoir assez de ce remue-ménage. Cinq
mille francs, cinq mille francs, grand éclairage, du coup ! Et
ce pauvre Mercure. Pas de chance ! C'est la deuxième fois
qu'avec moi il est sur le point, à peu près, d'avoir le prix. Il
paraît que la visite de Descaves a assez excité VaUette, à cause
de l'excellente affaire, relativement, que ce serait pour le Mer-

cure et de la sorte de réclame que cela lui ferait. Je n'ai pas sous
la main mes notes d'alors, mais il me semble que lors du Petit
Ami, Vallette m'avait dit que le Prix Concourt, rien qu'au
point de vue matériel, pouvait bien représenter pas loin de
10.000 francs. Et il y a le côté moral, réputation, nom plus
connu, et aujourd'hui il y aurait deux volumes. Enfin, je le
verrai demain.
Ce matin, Morisse m'a demandé un exemplaire du Petit Ami
que je dois lui donner dans quelques jours, quand j ' y aurai
ajouté les corrections oubliées à l'époque.
Je disais ce soir à Gourmont : « J'ai envie d'ajouter à la fin
d'/fi Memoriam : L'auteur se permet d'avertir que les présentes
pages ne sont pas près d'être publiées en volume. Les critiques qui
désirent en parler peuvent donc se payer ce plaisir dès à présent.
— Allons ! allons ! non ! ne faites pas cela, m'a répondu Gourmont, ne faites pas d'acrobaties. »
Il paraît que les membres de l'Académie Goncourt sont si
embarrassés qu'ils parlent de donner le prix à l'Enquête de
Jules Huret sur l'Amérique.
Vendredi 3 Novembre. — J'ai vu Vallette. Il n'y a rien de
très différent de tout ce que m'avait dit Morisse hier. Descaves
m'a attendu hier tout un moment, ayant dit : « Je voudrais
bien le connaître » — et Vallette lui ayant dit que je devais
venir. Il paraît aussi que Descaves a été extra-désappointé
quand Vallette lui a répondu que In Memoriam n'était pas du
tout un volume à publier prochainement. « Ce n'est pas drôle,
ce que vous dites là, disait Descaves. Vous comprenez. Nous
n'avons rien. Je lis cela hier matin, je me dis voilà notre affaire.
Je cours chez Huysmans, chez Geft'roy, tout est entendu avec
eux. Et vous m'annoncez qu'il n'y a pas moyen !... Tâchez
d'arranger cela et tenez-moi au courant. »
Bref, après bien des tergiversations de ma part, bien des hésitations, que j'ai encore — après un examen par Vallette du
cahier de ma correspondance avec ma mère, nous sommes
arrivés à ceci : Faire un volume avec In Memoriam, une Introduction à la Correspondance et la Correspondance. Vallette a
écrit une lettre dans ce sens à Descaves, en le priant de lui
répondre son avis, si cela en valait la peine.
Vrai, vrai, je donnerais quelque chose pour que Descaves
réponde non, déconseille, etc... Quel poids de moins. Rien ne

me force, je sais bien, mais je suis de caractère si hésitant, Vallette, Morisse, Van Bever, Bl..., me font voir l'occasion, qui ne
se représentera peut-être jamais, l'argent et par lui la liberté,
au lieu de reprendre, forcément, un jour ou l'autre un emploi.
Et je leur réponds : « Je vais gâcher une chose — je n'ai pas
assez de temps pour écrire mon introduction aux lettres — je
ne voulais publier ces lettres qu'après être allé à Genève,
essayer de revoir ma mère, en rapportant alors des choses intéressantes, aussi bien avec un échec qu'une réussite, mais enfin
de quoi écrire une vraie introduction — et surtout, ah ! surtout,
je vais me fermer à jamais la chance de revoir ma mère. » Ma
mère. Ah ! on n'en a qu'une et je suis si triste, si profondément
triste quand je pense à toute notre histoire. Le jour qu'elle
mourra, quel chagrin j'aurai, même en restant dans ma présente situation, si je ne l'ai pas revue — et que sera-ce alors
quand volontairement je lui aurai donné toutes les raisons
de me fermer sa porte.
Ah ! ce n'est pas pour dire, mais ils sont bien assommants,
les premiers rayons de la gloire. Et Vallette qui s'excite : retirage
du Petit Ami, vente du nouveau volume, notoriété, réclame,
etc., etc. : « Au lieu de publier des articles au Mercure et à
l'Ermitage à trois ou quatre francs la page, vous en publierez
ailleurs à dix ou vingt francs la page. — Oui, mais si le prix rate.
Nous ferons une jolie tête alors. Et puis, je serai bien avancé,
avec cinq mille francs et une chose gâchée. Ces cinq mille francs
fileront, la chose gâchée restera. » Il est vrai que Vallette entrevoit le moyen correctif de reprendre tout après, jusqu'à changer
la composition de l'ouvrage, par exemple à remplacer dans le
livre dont il s'agit, toute la correspondance par autre chose
et de refaire un autre volume avec la Correspondance seule et
l'Introduction remaniée.
L'afi"aire Dehaynin, M. Lemarquis avec les afi'aires Langlois
et Say, Gourmont avec la correction des épreuves du Rivarol,
j'ai la tête cassée et suis bien fatigué. Cependant, je pense au
Stendhal-Club, écrit en cinq ou six soirées et qui n'est pas très
mal.
Samedi 4 Novembre. — Été au Mercure ce matin, en passant
je dis à Vallette que je me suis tout de même décidé à mettre
à la poste, hier soir, après l'avoir quitté, la lettre à Descaves
que j'avais emportée. Il me dit que le comité de lecture, hier

soir, ne s'est occupé que de moi, et de parler de mon In Mémoriam. Régnier entre autres l'a trouvé très bien, et surtout l'histoire du chien, avec Clotilde, l'a amusé, disant : « Ce Léautaud !
Voyez-vous, ce Léautaud ! » On a même été jusqu'à rechercher
mes vers, dans d'anciens tomes du Mercure. VÉlêgie a été
trouvée très bien, mais le Sonnet trop mallarmiste.
L'après-midi, à la Nationale avec Gourmont, pour une
dernière copie pour le Rivarol.
Lundi 6 Novembre. — Reporté à Vallette mes secondes
[épreuves], corrigées, de la deuxième partie d'Ire Memoriam.
La réponse de Descaves était arrivée, une lettre où il dit en
substance ne pas vouloir nous causer, à Vallette, de grands frais
inattendus, et à moi, un travail qui me déplairait peut-être,
alors que somme toute le résultat est toujours un peu hypothétique et qu'il préfère ajourner cela à l'année prochaine, avec
un livre plus uni, plus à mon goût, de façon à ne pas gâcher
une candidature qui, à son avis, est à l'avance posée et viendra
sûrement un jour, et aura son tour. D'accord avec moi, VaUette
lui a répondu que tous deux nous étions de son avis, le remerciions, et que l'année prochaine, à cette époque, j'aurai un livre
tout prêt.
J'ai dit ouf ! et un ouf ! heureux, tout de suite. La publication
de notre correspondance, à ma mère et à moi, maintenant,
ne m'allait pas. Il est convenu avec Vallette : je vais écrire mes
histoires de femmes, comme je l'avais projeté avant tout cela.
Vers octobre ou novembre prochain, on en publiera un morceau
dans le Mercure, puis on tâtera Descaves, pour savoir si l'Académie Concourt a ou n'a pas de candidat sérieux, et si j'ai
quelque chance. Si non et oui, on publiera ce livre — si oui et
non, nous remettrons à l'année suivante. Car publier un livre
pour le seul plaisir d'emplir les cases de la librairie du Mercure,
c'est aussi inutile pour le Mercure que pour moi.
Je le répète : ma seconde moitié d'îw Memoriam me retire
toute ma satisfaction de la première.
Mercredi 8 Novembre. — Je reçois aujourd'hui une demande
de collaboration d'une jeune revue belge, et une lettre d'un
jeune homme de province, nommé Bernard, ancien camarade
de Lavialle. Répondre aux deux me fatigue à l'avance.

Jeudi 9 Novembre. — Satané caractère. Me revoilà aplati
au possible, sans goût, sans courage, sans entrain, sans intérêt
pour rien. La médiocrité de ma vie reprend le dessus à chaque
instant et m'assomme. On me demanderait cependant ce que
je désire, que je serais bien embarrassé de le dire.
Van Bever m'a fait cadeau aujourd'hui d'un petit livre Un
salon de Paris, par M™e Ancelot, dans lequel il y a l'anecdote
de Stendhal et ses bonnets de coton.
J'ai vu aussi au Mercure qu'on avait vendu aujourd'hm A
small friend.
J'aurai beaucoup vécu en remettant bien des choses à plus
tard, je veux dire bien des plaisirs, bien des satisfactions. J'étais
ainsi à vingt ans, à vingt-cinq, à trente. Je le suis encore aujourd'hui. Et quand il m'en arrive un bout, de ces plaisirs et de ces
satisfactions, cela ne me fait aucun effet. Il faudrait faire le
saut d'un coup, et non par étapes. Alors l'effet serait neuf, vif,
sensible. Une chose longtemps désirée, quand elle vient ne
donne plus de plaisir.
Van Bever m'a raconté lundi soir l'histoire de la maladie de
Gourmont, un lupus tuberculeux, qui menaçait le cerveau,
paraît-il. Il fallut lui brûler la peau du visage, ce qui lui a laissé
ces coutures qu'on lui voit. Beaucoup souffert, beaucoup. Soigné
tout le temps alors par M™® de Courrière.
Dimanche 12 Novembre. — Dîné avec Bl... chez M«i® Dehaynin, à l'hôtel meublé oîî elle se cache. Hôtel de Florence, 26, rue
des Mathurins. Après le dîner, petite conversation dans le
salon de l'hôtel. M'i® Marcelle Dehaynin, accompagnée au piano
par sa mère, nous danse quelques Cake-Walk, la Matchiche,
etc. Douze ans seulement et déjà si gracieuse et si osée. Une
jolie danseuse en perspective, quoi ! Je le lui disais en riant :
« J'espère, Mademoiselle, que quand vous serez à l'Opéra et
si je vais vous dire bonjour, vous me reconnaîtrez encore ? »
« C'est la danse nouvelle — Mademoiselle — On Vappelle
la Matchiche .'... »
Mardi 14 Novembre. — Je travaille depuis quelques jours
avec Lavialle à la Nationale, pour les recherches pour M. Lemarquis, au sujet de l'affaire Cronier-Say. Assommantes compulsations de ces délicieux journaux : Libre Parole, Lanterne,
Petite République socialiste, etc... Ce pauvre Lavialle est en bois.

décidément. Toujoiirs l'air de dormir, et de sortir de nuages
quand on lui parle. Des idées ridicules, cette pose du provincial
qui décrie Paris à chaque instant, ne veut pas paraître en être
étonné, en aucune façon, etc... Il y a déjà longtemps que je
m'étais aperçu de tout cela chez LaviaUe. Depuis quelques
jours, c'est mieux que jamais.
En revenant passé au Mercure. Léon Séché faisait son service de son livre sur Lamartine et Elvire. Il m'en donne un
exemplaire. Je l'ai parcouru ce soir. Lamartine et sa poésie ne
m'intéressent guère, et la manière de Léon Séché est d'un
commun !
Il nous a raconté ce soir, au Mercure, à Gourmont, à Van
Bever et à moi, des histoires bien amusantes sur ses recherches
aux Archives, relativement à un ouvrage de lui. Les origines
du Concordat — sur Gazier le propriétaire du fonds de l'abbé
Grégoire sur la Révolution — et sur le même Gazier, comme
détenteur aussi de tous les documents sur le Jansénisme et
les Jansénistes. Histoire de la lettre non ouverte dans une liasse
des Archives.
Je faisais aussi cette réflexion ce soir, en revenant de la Nationale avec LaviaUe : les histoires d'enfance des autres ne m'intéressent pas du tout, moi qui aime tant à raconter les miennes
et qui ne m'en gêne guère. Déjà l'autre jour Jean de Gourmont
me racontait quelques traits de son enfance. Ensuite LaviaUe,
ce soir. C'est prodigieusement sans intérêt, au moins pour
moi. Je fais peut-être le même efifet aux autres, avec les
miennes ?
Reçu aussi ce soir le troisième volume des Épilogues de Gourmont.
Il va faUoir se remettre à travailler. Quand je songe que pour
avoir la matière d'un volume à publier dans un an à pareille
époque U faut que j'écrive presque trois fois la matière d'/re
Memoriam ! ! Avec cela, les Pages choisies de Stendhal, Les
Poètes d^aujourd^hui en deux volumes. Sinon du pain, j'ai au
moins du travail sur la planche.
Je le disais ce soir à LaviaUe, en bavardant, en revenant et
sans lui donner de détails : « Il me semble par moments savoir
très exactement ce qui m'attend. » Oh ! dame, j'en ris, trouvant
cela puérU, mais c'est comme un pressentiment, tout à fait
involontaire. Et je songeais en moi-même pour compléter pour
moi : P. Gonc, Ac. Gonc. Je le vois bien : écrit, c'est encore

plus ridicule, et quelle tête bête je ferai si je relis cela un jour
et que ce ne soit pas.
Vendredi 17 Novembre. — Été au Mercure. Je vois Régnier.
Il me parle d'Jre Memoriam, au sujet de quoi il voulait m'écrire.
A son avis, dans le second morceau, je parais trop, j'interviens
trop, je prends trop parti. Je liii dis que je ne vois pas bien,
et il m'avoue qu'en effet ce qu'il veut dire n'est pas tout à fait
cela. Je lui dis : « Est-ce que j'ai l'air d'avoir de la rancune?
Cela m'ennuierait. Je n'en ai pas. Ce que j'ai écrit est vrai.
Tout ce que je pense de tout cela, c'est zut !... » Puis la conversation change et nous en restons là. VaUette me dit que Stock
a fait prendre cinq numéros du Mercure (de la première partie,
je pense) et que c'est sûrement pour des gens de la Comédie.
Ce que m'a dit Régnier m'intéresse. Je ne suis pas content
de ma deuxième partie, en effet. Quand je le reverrai, je lui
demanderai son avis, tout à fait.
Lundi 20 Novembre. — Depuis le 9 courant, j e vais chaque
après-midi travailler avec Lavialle à la Nationale à mes recherches dans les journaux pour M. Lemarquis, affaire CronierSay. Aujourd'hui, Gourmont m'aperçoit en arrivant. Il vient
me dire bonjour et me demande si je pars à 4 heures, pour
remonter ensemble. Au moment de partir, je m'aperçois que
j'ai besoin d'aller à l'étude, et je vais à sa place, le lui dire.
« Mais, dites donc, me dit-il, je vais y aller avec vous, chez
Lemarquis. » Nous partons ensemble. Arrivés rue Louis-leGrand : « Je vais entrer avec vous, hein ? Cela m'amusera de
voir comment c'est. » Si bien qu'il est entré avec moi et s'est
assis sur la banquette du public, pendant que je cherchais des
pièces dans le dossier Dehaynin sur mon bureau. Sa mise, son
visage, sa tournure, comme on n'en voit pas souvent, attirent
les regards. Mahaud, le principal, vient à moi, pendant que je
cherche dans mon dossier et tout bas, en le regardant : « C'est
encore un usurier de Madame Dehaynin ? » — tant il est habitué
à me voir en affaires avec des gens de cette sorte. Je réponds :
« Mais non, mais non » en éclatant de rire et en regardant Gourmont, qui regarde paisiblement le va-et-vient de l'étude.
A la Nationale, j'ai rencontré Léon Séché. Il me dit qu'hier
matin, on a beaucoup parlé de moi chez Ernest Charles, le
critique de la Revue bleue, au sujet, toujours ! d ' / n Memoriam.

Ernest Charles l'a lu, mais quoi qu'on puisse lui dire là-dessus,
il n'en veut pas démordre. « Il se paye notre tête ! » dit-il de
moi. Léon Séché me disait que les gens qui se trouvaient chez
Charles disaient, soit pour, soit contre : « On n'a jamais vu cela,
parler ainsi de soi, de sa famiUe, si librement, de façon si choquante, même. » Et Léon Séché me disait leur avoir répondu,
notamment à Charles': « Vous direz ce que vous voudrez. Vous
avez lu le premier morceau, et comme moi, vous avez attendu
avec impatience le second morceau. C'est donc que ça vous a
intéressé. Cela vaut quelque chose, alors ! » Séché m'ajoutait
encore que les gens étaient surtout vexés de voir expliqués
crûment les mêmes sentiments qu'ils avaient plus ou moins
éprouvés, eux, mais avec honte et sans oser se les avouer.
En sortant de chez Lemarquis, j'avais à passer au Louvre.
Je le dis à Gourmont. « Je vais aller avec vous, me dit-il. Je
monterai parler à quelqu'un que je connais, au troisième étage,
je prendrai le trottoir roulant. » Ce qui fut fait, étant convenu
que nous nous retrouverions à une certafaie porte d'entrée.
Bl... m'attendait. Nous nous sommes retrouvés tous trois et
sommes alors remontés vers le Mercure. Bl... avait à passer
chez le pharmacien. Elle nous a quittés rue des Quatre-Vents
et Gourmont et moi avons continué jusqu'au Mercure. Nous
avons trouvé Régnier, dans le bureau de Van Bever. J'en ai
profité pour lui dire que ce qu'il m'a dit vendredi m'intéresse. Que je ne suis pas content de ma deuxième partie, et
qu'un jour oiî je le trouverai au Mercure, comme vendredi
dernier, avec un quart d'heure de libre, je me permettrai de
lui demander quelques conseils là-dessus. Il m'a dit alors :
« Je me suis très mal expliqué l'autre jour. Je voulais même
vous écrire. » Le mot a conseil » l'a effarouché, disant : « Je n'ai
pas à donner de conseils » très aimablement. Je lui ai dit alors :
« Il doit y avoir des choses de mauvais goût aussi. » Et il m'a
répondu, à peu près : « Pour quiconque vous a déjà lu, connaît
votre tour d'esprit, tout va bien, on ne suspectera pas votre
sincérité, si effarante qu'elle puisse paraître. Pour le premier
lecteur, celui qui vous lit la première fois, il y a des choses
qui, bien loin de sembler sincères, ont au contraire l'air d'avoir
été mises là exprès, pour étonner, presque. C'est excessivement
peu de chose, mais c'est tout de même quelque chose, puisque,
du moins il me semble, cela contrarie le but même que vous
avez, le souci que vous avez, d'être vrai, exact, sincère. » Je

rapporte très mal tout ce que m'a dit Régnier. Il est du reste
entendu que nous en reparlerons plus en détails un de ces jours.
Cela m'intéresse. La critiqueTde Régnier semble être motivée
par ce que je pourrais appeler mes « a parte », ce qui a l'air de
réflexions après coup, au-dessus de la narration même, presque
de notes. J'en ai encore eu aujourd'hui l'impression : je ne crois
pas qu'on puisse trouver un homme à la fois plus distingué et
plus simple, plus discret et plus affectueux que Régnier. C'est
un écrivain et un poète d'un grand talent, il n'y a pa? à dire —
et U n'a jamais l'air de le savoir ni d'y penser.
Mardi 21 Novembre. — J'ai revu Léon Séché à la. Nationale.
Justement Ernest Charles était assis quelques tables plus loin.
Il me voit. Je le salue de la tête. Puis je parle de lui avec Séché.
Séché le connaît seulement depuis une quinzaine de jours, et
a été chez lui avant-hier pour la première fois. Je lui dis que si
je cause avec Charles, je lui dirai que lui. Séché, m'a fait part
de l'opinion qu'il a de moi, à savoir « que je me paye la tête des
gens ». Séché cherche un peu à m'en dissuader, en riant. Puis,
y, me reparle d ' / n Memoriam, encore. Des gens avec lui, notamment Régismanset, en ont parlé chez Sansot. Régismanset et
lui ont cet avis que certains « a parte » sont de trop, quelques-uns
même de mauvais goût. En un mot, un peu, il me le semble,
du moins, quelque chose de ce que m'a dit Régnier. Je n'ai pas
voulu refuser à Léon Séché le plaisir de venir me voir un soir,
pour me faire part plus amplement de ses observations httéraires. Je pense bien savoir voir clair mieux que personne peutêtre, et que je saurai ne prendre que ce qu'il faut des avis de
l'un et de l'autre. Il y a en effet, dans tout cela, un point énorme.
C'est que je n'ai souci, moi, que de rapporter très exactement
mes sentiments et mes sensations, choquants ou non, de bon
goût ou non — tandis que les autres ne voient peut-être surtout que Vexêcution littéraire.
En allant au bureau prendre mes ouvrages, je croise Ernest
Charles. Poignées de main, compliments. Il me dit qu'il a lu
In Memoriam. Je lui dis que je le sais et l'en remercie. Puis je
lui dis : « A ce propos, il ne faut pas vous froisser de cela, mais
on m'a rapporté ce que vous en pensiez, et que vous étiez d'avis
que « je me paye la tête des gens ». Eh ! bien, vraiment, non,
c'est la vérité, je ne me paie la tête de personne. C'est comme
cela, je n'y puis rien faire, et tout ce que j'ai dit est exact. Il

est seulement embêtant pour moi si je donne lieu à croire le
contraire. » Emest Charles a eu l'air un peu gêné que je connaisse
ainsi son appréciation. Il a cherché à s'expliquer et a conclu
que ce qui le gênait un peu, « c'était... la sorte de... dandinement,... vous comprenez ?... » C'est un peu la même critique
qu'il avait fait pour The small friend. Elle n'a pas d'importance
pour moi. Charles m'a aussi demandé si je travaillais, quand
j'aurais un volume. « C'est très travaillé », m'a-t-il dit d'Ire
Memoriam. « Mais non, lui ai-je répondu. Au contraire, c'est
souvent mal écrit, il y a des répétitions de mots... » Et c'est la
vérité, que ce n'est pas tant travaillé. Les meilleurs morceaux
sont venus d'un coup et je n'y ai rien changé. Tout mon travail
n'a consisté qu'à ordonner mes faits, mais il n'y a aucun travail
d'écriture. Cependant, c'est encore trop « morceau littéraire »
comme je le disais hier soir à Régnier et à Gourmont. Oui, c'est
encore trop arrangé en littérature. Comme je voudrais avoir le
talent de la négligence, la vraie, et écrire comme on prend des
notes, comme on écrit quand on écrit vraiment pour soi, comme
on écrirait si on faisait un brouillon qu'un autre sera chargé
d'arranger, de clarifier, etc... Ce que j'écris, écrit comme le
Brûlard ou les Souvenirs d''Égotisme ! Ah ! je serais tranquille,
alors, et content aussi. Tandis que, j'ai beau faire, ça a toujours
l'air de vouloir avoir l'eiir d'une « nouvelle » comme on dit en
littérature.
Il y a aussi ce perpétuel dédoublement. Je le disais aujourd'hui à Séché : « C'est la vérité. Je lirais ce que j'écris signé
d'un autre que je ne l'aimerais pas. Je n'aime pas la blague,
mais aussitôt que j'écris, eUe me vient et alors, je ne veux pas
mentir à moi-même. Je ne suis jamais très ému, sans en sourire.
J'ai perdu mon père de la même façon sentimentale que je l'ai
raconté... »
Et pourtant, comme j'aime, comme j'ai toujours aimé l'ironie, Heine, par exemple. Dans la vie, dans mes rapports avec
les gens, je suis très moqueur aussi. D'oii cela vient-il que, dans
ce que j'écris, et qui me ressemble tant, mon ironie me déplaise,
quelquefois ! C'est peut-être que je sens que mon ironie me
détruit petit à petit tous mes sentiments et tous mes moyens
de bonheur. Je pense bien souvent à ma mère. Je me berce de
l'espoir que je la reverrai un jour, je me dis que j'ai encore un
peu de bonheur à vivre, quand elle me prendra dans ses bras,
et m'appellera son fils, et m'embrassera. Tous ces baisers, toute

cette tendresse que je n'ai pas eus, et dont j'aurais été si heureux ! Eh ! bien, aussitôt l'ironie arrive, me défait cela, dès
maintenant, comme je sais bien qu'elle me défera alors, si cela
arrive, si je revois ma mère. Comme je souffrirai le jour oii elle
mourra, que je l'aie revue ou non. Ce jour-là, je serai seul pour
de bon. Est-ce que je ne puis pas dire, pour résumer, que chez
moi, le cerveau, à force de fonctionner, n'a pas pris à tout jamais
le dessus sur le cœur ?
On a vendu aujourd'hui trois The Small Friend.
Lundi 27 Novembre. — Été au Mercure, vu Gourmont. Il
me dit en me voyant : « Alors, ce n'est pas vous qui aurez le
prix Concourt, cette année ? » Ma surprise ? Je lui demande
qui l'a informé. Finalement il me dit que c'est VaUette, hier
dimanche, après la réunion de l'assemblée générale du Mercure.
Mercredi 29 Novembre. — J'étais passé vers cinq heures à
l'étude Lemarquis, pour demander à M. Lemarquis si je devais
toujours continuer à fouiller les journaux pour l'affaire CronierSay. M. Lemarquis pressé ne peut me parler sur place. Il me
dit de l'accompagner, qu'il va prendre une voiture, que nous
bavarderons ensemble pendant le trajet. Je l'accompagne. Il
me parle de l'affaire. Les recherches sont désormais inutiles.
Il a obtenu un quitus de la Société Say. Nous parlons de Cronier. Je lui dis qu'il a dû avoir cinq minutes pas drôles, avant
de se tuer... M. Lemarquis me répond : « Quant à moi, je ne me
sens guère le courage de le blâmer, étant donné... » A ce moment,
nous étions arrivés rue de Lisbonne à l'Hôtel Cronier. Nous
descendons de voiture, M. Lemarquis me dit d'entrer avec lui
si je veux et nous entrons. L'hôtel plongé dans l'obscurité, sauf
un grand salon où les gens de loi travaillent, notaire, commissaires-priseurs, experts, clercs à chacun, et maintenant M. Lemarquis lui-même. Dans le vestibxile, des meubles, des candélabres,
à moitié emballés, de la paUle sur les rampes de marbre, les
tapisseries descendues des murs, dans toutes les pièces le
désordre, le déménagement. Toute une famille vécut là, riche,
puissante, heureuse peut-être, puis un soir, rentrant là, seul,
un homme se tua. Jaluzot a plus d'estomac. Ce n'est pas lui
qui se tuera jamais : il est au-dessus de l'honneur. II avait une
jolie figure intelligente et distinguée, ce Cronier.
Je pense que la fin de la réponse de M. Lemarquis devait

être : « ... étant donné que cela m'a rapporté une belle affaire. »
Il paraît, c'est Mahaud qui me l'a dit, que M. Lemarquis
commence à ressentir les effets du surmenage où il est depuis
déjà quelques années.
Jeudi 30 Novembre. — Aujourd'hui je suis allé à Beauvais,
chez Herselin, pour la négociation d'un nouvel emprunt de
Mme Dehaynin. Je m'assomme décidément en chemin de fer.
Vendredi
Décembre. — Été au Mercure. Vallette me remet
la coupure d'un journal de Vervins, Le Libéral de VAisne, où
l'on parle d'In Memoriam. Le critique, qui s'appelle Grossel,
joli nom, parle de mon cynisme effrayant, celui de Rousseau,
moins la magie du style. La magie du style ! Ah ! la province.
Toujours en retard.
Dimanche 3 Décembre. — Je relisais ce soir des passages de
Manette Salomon. C'est vraiment, comme roman artiste, un
admirable roman. J'ai essayé de penser un peu à la sympathie
que j'épreuve pour le personnage d'Anatole. Coriolis ne me dit
rien, plutôt Chassagnol. Mais Anatole surtout, en tant que
blagueur cynique en tout. L'enterrement de Vermillon, les
pages sur la quarantaine. J'ai toujours mon avis d'autrefois :
les auteurs devaient avoir vraiment un grand plaisir à écrire
de pareils livres.
Lundi 4 Décembre. — Je n'ai pas de chance. Bl... a trouvé
dernièrement une note où j'avais marqué
[inachevé]
Elle me l'avait déjà flanqué à la figure, une ou deux fois, en
nous chicanant. Ce soir, elle lisait, j'ai été fouiller dans ses
livres. Ma note était dans sa grammaire anglaise. Elle m'a prié
de la lui rendre. Je l'ai fait, mais cinq minutes après profitant
de son inattention, je l'ai reprise et y ai pris ma note, à laquelle
était jointe une note d'elle-même. Malgré sa défense je l'ai
gardée, et lue. Il en résulte que Bl... m'a trompée, pendant
huit jours paraît-il et qu'elle n'en a retiré que du dégoût. J'ai
enfermé tout cela dans une enveloppe, pour plus tard. Il faut
songer sans cesse à mes travaux littéraires, à mes mémoires.
Bl... me disait ce soir que j'ai un cou d'enfant, quand je suis
couché, montrant ma nuque, et qu'on croirait vraiment un
enfant, à me regarder de dos.

Le Matin reproduit une note du Figaro, d'après laquelle il
paraîtrait que l'Académie Goncourt ne décernerait pas son
prix cette année. C'est aimable pour les « jeunes » comme on
dit, qui ont publié un roman ou quelque chose.
Mardi 5 Décembre. — Été au Mercure. Vallette me remet une
lettre, non signée, qu'il a reçue, à mon propos. Dans cette lettre
une demoiselle, qui a coiffé la Sainte Catherine il y a quelques
jours, déclare qu'Jre Memoriam l'a ennuyée, et déplore que le
Mercure l'ait publié. Matériaux douteux, dit-elle, quand il y
en a tant de parfaits, et que penser, en voyant que le Mercure,
lui aussi, édite de cela ?
Je crois à une mystification. Il y aurait du Lavialle là-dessous que cela ne m'étonnerait pas outre mesure. Vallette a la
rage de ne pas garder les enveloppes des lettres et je ne sais d'où
vient celle-ci, lui-même l'a oublié.
Mercredi 6 Décembre. — Dans UAurore d'aujourd'hui, un long
article sur le Prix Goncourt. Ce journal donne plusieurs candidats, dont cet imbécile de BatiUiat. Il paraît que c'est ce soir
qu'a lieu la réunion des académiciens Goncourt, sauf Huysmans,
toujours malade. Demain matin, alors, nous connaîtrons le
capitaliste.
Mercredi 6 Décembre. — Été au Mercure. Van Bever me fait
lire une lettre où Sansot l'informe qu'il vient de lire sa réponse
dans VEjiquête Le Cardonnel-Vellay, et que devant ce qu'il a
dit d'Ernest-Charles, il se voit obligé d'ajourner la publication
de tout ouvrage de lui, Van Bever. Van Bever me demande
mon avis et je lui dis : ridicule et sot, tel est l'effet que me fait
ce pauvre Sansot, car enfin quel rapport entre Sansot, éditeur,
Van Bever auteur, Ernest Charles, critique, surtout quel rapport entre les ouvrages de Van Bever et son opinion d'EmestCharles, et Sansot n'éditera-t-il plus que les auteurs qui penseront du bien de ce dernier ?
Jeudi 7 Décembre. — Le Prix Goncourt a été donné hier au
soir, dans le dîner de l'Académie, moins Huysmans malade.
Lauréat, un M. Claude Farrère, enseigne de vaisseau, 29 ans,
pour un roman : Les Civilisés, mœurs et paysages d'ExtrêmeOrient. A en croire une note du Figaro, il avait quatre membres

pour liii. Il a eu le prix après trois tours de scrutin. Les voix
se seraient réparties entre Jules Huret, les frères Leblond (toujours !), André Chevrillon et Farrère. Rachilde l'avait en quelque
sorte indiqué, quand elle avait rendu compte du livre dans le
Mercure.
Jeudi 7 Décembre. — Ce matin, en me promenant, je suis
entré chez Sansot. Je voulais sans en avoir l'air l'entendre sur
l'affaire Van Bever. Je lui a donc demandé s'il avait des nouvelles de la place de secrétaire chez Charles dont Van Bever
avait parlé à Lavialle et pour laquelle celui-ci était allé le voir,
lui, Sansot. Là-dessus, Sansot m'a répondu qu'il n'y avait guère
à espérer, après ce que Van Bever avait dit de Charles dans
VEnquête de Le Cardonnel, que LaviaUe, recommandé par lui,
justement, se présentant de sa part, fût agréé par Charles. La
question ouverte, je lui ai dit ma surprise, et que je ne comprenais rien surtout à l'attitude qu'il prenait. C'est alors qu'il
m'a répondu ce mot : « Mais si, mais si. Tenez, c'est bien simple.
Emest Charles est le gros numéro de ma maison, et Van Bever
a tapé sur le gros numéro de ma maison. » Je n'ai pas insisté,
alors, ni fait remarquer à Sansot le côté plaisant de son expression. Mais j'ai bien fait rire au Mercure, en racontant la chose.
Il faudra que j'en dise quelque chose à Ernest Charles quand
je le verrai. Cela m'amusera de lui montrer l'importance qu'il
a chez Sansot. Le gros N° !
Ce soir, je suis allé chez Van Bever. M'''® Van Bever me dit
qu'on ne me voit plus, que je me fais rare, depuis « que je deviens
grand homme ». EUe me parle d'une vieille dame qui a lu In
Memoriam et qui est foUe d'admiration, disant à M*"® Van
Bever : « Vous verrez, il aura du succès chez les femmes ! »
Caussy était là, qui avait dû dîner chez Van Bever, Caussy, de
plus en plus mauvais, diseur de mal de tout, ne trouvant rien
de bien ni de bon, amer, étroit, constipé. Il changera, je le lui
ai dit et redit bien souvent. J'ai été un peu comme cela dans
mon temps, moi, et j'ai cru aussi qu'il séyait d'être grave,
morose, dogmatique, etc... Chères blagues, naïvetés des vingtcinq ans.
Puis Ghil et sa femme arrivent, avec une dame russe d'une
quarante-cinquaine d'années. C'est la vieille dame ci-dessus.
Présentations, forcées,
Van Bever, devant mon refus,
m'ayant menacé de m'amener la dame devant moi. Compli-

ments, plaisir de me connaître, etc... La première partie un
peu vive à son avis, mais la seconde : une profonde émotion,
irrésistible, etc... Je riais, et je lui ai répondu moqueusement
au possible, lui disant qu'elle devait avoir un esprit bien singulier pour s'être plu à ces pages, etc... et je l'ai quittée, vers
onze heures, en lui répondant, quand elle me répétait son plaisir
de m'avoir vu et l'espoir que je donnerais bientôt autre chose :
« Je tâcherai, et comme je ne vous ai pas scandalisée encore,
je mettrai des choses encore plus vives. »
Caussy me jetant à un moment : « Mais vous l'aurez l'année
prochaine, le Prix Concourt. » Et à un autre moment : comme
]y[me Van Bever parlait d'Académie et disant non pour moi,
Caussy de dire : « Qui sait ? En tous cas vous serez de l'Académie
Concourt. »
Il faut hre tout cela comme je le rapporte : pour le simple
souci d'être exact. Aucune pose ni dindonnement de ma part.
A un autre moment GhU m'a dit en souriant : « Et vous ne
savez pas écrire, n'est-ce pas, vous dites que vous ne savez pas
écrire ?... » J'ai fait rire alors quand j'ai répondu qu'en tous cas
je trouvais cela très difficile d'écrire, et que les jeunes gens
m'étonnaient qui disaient écrire si facilement. « Les jeunes
gens ! Le voilà déjà qui parle des jeunes gens comme s'il était
un vieux monsieur ! » s'est exclamé Van Bever.
Au fond, je ne crois pas que je trouve si difficile d'écrire. Ma
difficidté réside plutôt dans mon manque de variété d'expression, dans mon peu d'aise à passer d'un passage à un autre, etc...
Samedi 9 Décembre. — Été au Mercure pour demander à
Van Bever de m'aider de ses souvenirs sur nos petits soupers
avec Jeanne Marié, quand elle sortait de la Gaîté, à minuit.
Il m'a renseigné. C'était quand j'étais soldat. Il a d'ailleurs de
vieilles lettres de moi. J'irai chez lui ce soir les chercher et il
me les confiera, étant entendu sur l'honneur, (il a fallu en passer
par là) que je les lui rendrai. Dame ! elles doivent être un peu
ridicules, mes lettres de cette époque. Si même j'en juge par
celles que j'ai gardées de Van Bever, de la même époque, le
ridicule doit être vif.
Morisse me dit que Descaves est venu, pour rapporter à
Rachilde le livre de Farrère, qu'U ne connaissait pas et qu'elle
lui avait prêté. Il aurait dit à Morisse : « Oh ! ça, vous savez,
c'est sûr, l'année prochaine c'est Léautaud qui aura le prix...,

à moins qu'il n'y ait un candidat vraiment imposant... ce qui
n'est guère à croire. » Van Bever disait de son cru : «... à moins
qu'il n'y ait un chef-d'œuvre ! »
Gourmont arrive. Un exemplaire de VEnquête Le CardonnelVellay traînait sur le bureau de Van Bever. Gourmont le prend,
et après l'avoir feuilleté, dit : « J'ai peut-être tort de ne pas le
lire, ce livre... Il a l'air drôle... » Je devine qu'il cherche à la table
les pages dans lesquelles il est nommé. Il trouve ma réponse,
et je vois bien qu'il la lit. Quand il a fini, il me dit : « Vous êtes
énigmatique, dans votre réponse... C'est curieux, c'est assez
bien rendu comme ton de choses dites, de conversation. » Je
lui dis que n'étant pas satisfait du ton sérieux avec lequel on
avait rapporté mes réponses, j'ai demandé à corriger, qu'on
m'a donné des épreuves et que j'ai tout refait moi-même,
questions et réponses. Il rit et me dit encore : « Vous êtes énig- '
matique », en regardant de loin, dans le volume, ma réponse,
et d'un air extrêmement rêveur, les yeux dans le vide, il ajoute :
« C'est Stendhal, qui était énigmatique ! »
Ce soir, je suis allé chez Van Bever. Recherches dans toutes
ses vieilles lettres. Nous en avons trouvé quelques-unes de moi,
sans grand intérêt. J'en ai emporté cinq, qui me serviront peutêtre. Nous avons parlé, malgré la présence de M^^® Van Bever,
d'histoires de femmes. Curieuses histoires de Van Bever avec
la sœur de Guédy (Anna) et l'autre histoire : lettre pour une
maîtresse, qui était mariée : Van Bever la remet, sous enveloppe,
sans nom d'indiqué, au concierge, avec vingt sous, pour qu'il
la remette à Madame... Le concierge oublie le nom, se trompe,
et remet la lettre dans un autre ménage.
jyjme Van Bever me dit l'opinion de Ghil sur In Memoriam.
« On n'a pas à se réjouir de le voir raconter de telles choses,
quand on a de la sympathie pour lui. » Quant à M*"® Régismanset, tout le contraire : elle trouvait qu'il n'y en avait pas
assez.
Il paraît que M™® Régismanset est au courant de toutes les
maîtresses qu'a eues son mari, et de temps en temps, se fait
rappeler leur histoire.
J'ai fait lire à Van Bever quelques lettres de lui que j'avais
apportées. Il n'en revenait pas, et trouvait cela fou, fou, et
bête, bête !...
Quant aux miennes, de lettres, il y a dedans des phrases aussi
d'une romance !...

Lundi 11 Décembre. — Aujourd'hui, je suis allé rue GrangeBatelière et rue des Martyrs, prendre des numéros de maisons
relativement aux premières années de ma liaison avec Jeanne
Marié. Souci d'être exact, rien de plus. Cependant, de penser
à tout ce que j'ai à écrire, tous ces jours-ci, cela m'a refait
penser à elle, et la revoir, par la mémoire, avec une certaine
vivacité.
Mardi 12 Décembre. — Reçu ce matin une lettre de M™® Dehaynin m'avisant que son hôtelier, après lui avoir coupé la nourriture, l'avait, devant le défaut d'argent qu'elle lui montrait,
invitée à décamper au plus tôt — et me demandant de venir
la voir vers cinq heures, muni autant que possible d'un grand
carton pour lui sortir quelques affaires. Cette idée de me faire
traîner un carton sous le bras, de la rue Rousselet à la rue des
Mathurins !... Je suis allé la voir sans carton. En effet, obligée
de déguerpir. Elle a arrêté une chambre un peu plus loin, dans
un autre hôtel, rue de l'Arcade, où, dit-elle, elle va fourrer sa
tante et sa belle-sœur, pour se retirer, elle et les deux enfants
chez une cousine. J'ai dû tout de même faire comme eux tous
le déménageur clandestin. On m'a passé, sous mon pardessus,
un manteau de femme. Dans les poches de ma jaquette, plusieurs lots de papiers. Dans les poches de mon pardessus, de
l'argenterie. Dans mes bottines, me faisant comme des guêtres
d'acier, au moins une douzaine de couteaux à manches d'argent,
et sur l'estomac, mon pardessus croisé dessus, deux sortes de
larges toques de femmes. Sans oublier une serviette de cuir,
sous le bras, et encore pleine de papiers. De là je suis allé dans
cet équipage avec M*"® Dehaynin à l'hôtel de la rue de l'Arcade,
où, pour exphquer tout sans rien dire. M™® Dehaynin, en me
parlant devant les gens, me parlait comme au fils de sa tante
et au frère de sa beUe-sœur, les ayant fait passer elles deux
comme la fille et la mère. Après deux voyages, et avoir été forcé
de m'arrêter en route pour retirer d'un de mes souliers un couteau à découper dont la pointe m'entrait dans le pied, je suis
parti, m'étant laissé enlever la promesse de revenir recommencer
demain matin.
Mardi 12 Décembre.
Réjane Le trust des .odeurs dramatiques Madame Le Tunnel
du Schlingothard

Cl^mentel Le ministre Pigegrue
Dujardin-Beaumetz Le Pont des Arts
Coppée L'anus Dei
Wiily Lapinacolette
L'Œuvre Le Radeau de la Mère Duse
Albima L'ave Maria de Goubnotte
Bartet On ne la b... pas, on la biaise
Roggers Tire Bouton
Mercredi 13 Décembre. — Ce matin, fait encore deux voyages de déménagement furtif avec M™® Dehaynin, ou plutôt
Mil® Dehaynin, car c'est en sa compagnie que j'ai fait deux fois
le trajet, ce matin. J'ai essayé de lui faire dire ce qu'elle pensait
de cette existence. Réponse peu précise. Je lui ai dit alors : ,
« Tâchez de vous en souvenir plus tard, et de n'être pas comme
votre mère, et de ne pas vous laisser rouler par les hommes. Le
contraire vaut mieux, allez. » Elle n'a pu s'empêcher de me
répondre qu'elle était tout à fait de mon avis. Elle a une douzaine d'années. On lui avait mis des tas de linge dans son
corsage. Cela lui faisait une petite poitrine, assez bien portante
même. Elle était charmante, et je le lui ai dit, en lui tâtant, en
riant, les proéminences fictives de son corsage.
Été au Mercure, vers cinq heures. Vallette m'informe qu'un
abonné l'a avisé par lettre que devant la lecture de choses
comme In Memoriam il ne se réabonnerait pas.
Jeudi 14 Décembre, — Après les éloges... le contraire. Le
rédacteur du compte rendu des revues, dans La Revue Internationale d'Égypte, trouve qu'/n Memoriam est un récit lourd,
puéril et grossier, tout en me traitant de ce si gracieux Paul
Léautaud. J'ai selon lui une tendance au mauvais goût tout à
fait contrariante, etc., etc...
C'est Jean de Gourmont qui m'a dégoté cela et me l'a montré
aussitôt, ce soir, au Mercure. Je l'en ai plaisanté et nargué.
Remy de Gourmont était là. Il a paru s'étonner que je prisse
copie de ces quelques lignes, ce qui ne m'a pas arrêté. Je tiens en
effet à toutes ces coupures. J'en ferai un article, un jour, pour
m'amuser tout à fait.
Vendredi 15 Décembre. — Bl... qui a vu aujourd'hui M. Chatelain, lui a raconté l'histoire de l'abonné du Mercure se désa-

bonnant à cause d'Jre Memoriamll lui a alors raconté que lors
de la publication du Petit Ami dans le Mercure, une cousine
d'Olivier de la Fayette, l'ayant lu, s'était désabonnée aussitôt
de la Revue.
Lundi 18 Décembre. — Pensant à me procurer de nouveaux
documents pour les pages que je vais écrire sur mes bonnes
amies, j'ai écrit, il y a quatre ou cinq jours à Marié, pour lui
demander l'adresse de sa mère, que j'aurais du plaisir à revoir.
Il m'a répondu aujourd'hui, que je pouvais aller voir sa mère ce
soir ou demain soir, 26, boulevard Rochechouart, qu'il avait
failli la perdre, et que depuis cinq mois elle était entre la vie
et la mort. Il était trop tard pour que j ' y aille ce soir. Je tâcherai
d'y aller demain soir. Je ne suis pas décidé, pourtant. Tout un
monde de choses et de gens si loin, pas vus pendant si longtemps,
presque dix ans. De plus, en rapporterai-je quelque chose
d'intéressant ?
Mardi 19 Décembre. — Je suis allé ce soir voir M™® Marié.
Arrivé là-haut, 26, boidevard Rochechouart, quartier abominable, vers huit heures et demie. En venant, passé devant la
maison de Jeanne, 26, rue Rochechouart. D'après la lettre de
Marié, je croyais sa nière toujours très malade, au lit. C'est elle
qui est venue m'ouvrir. Intérieur de cabot, en plein. Partout
des photographies, des portraits de Marié, dans les costumes et
les poses les plus divers. Encombrement de bibelots et objets
prétendument artistiques, etc... J'ai revu quelques-uns de ceux
d'autrefois, la garniture de cheminée du salon, le buste de Paola
Marié par Carrier-Belleuse... Il y avait un chat. Je le caressai,
en bavardant.
Marié me dit alors : « Nous en avons un
autre », et en même temps, appela : K Mirette ». Je n'avais pas
entendu les premiers mots, et en entendant ce nom, je dis alors :
« Ah ! il y en a un autre ? — Mais non, me répond M™® Marié,
ce n'est pas le chat que j'appelle, c'est ma bru... Vous êtes
couchée, Mirette ? Elle va venir. » Et je vois alors apparaître de
la pièce voisine une jeune femme extraordinairement vulgaire,
visant à la légèreté et à l'élégance, la femme légitime de Marié. Je
l'avais un peu oublié, qu'il était marié, et surtout je ne me
doutais pas que sa mère n'habitait pas à part. Je l'ai su par cette
dame elle-même. Il y a huit ans qu'ils se connaissent, et sept
qu'ils sont ensemble. Elle, artiste genre café-concert, ayant été

partout, Égypte, Brésil, Belgique, Italie, etc... Elle me connaissait depuis longtemps, ayant tant entendu parler de moi,
m'a-t-elle dit. Elle m'a très bien reçu, sympathie, invitation à
revenir. De la part de Marié, on m'a offert deux places pour
l'aller voir jouer dans Les trois mousquetaires, à la Porte SaintMartin. J'ai répondu que le théâtre m'assommait. Décliné
également toute invitation à déjeuner ou à dîner. M"^® Marié
jeune m'a raconté des tours de rosse d'Irma Perrot, sorte de
chantage, menaces, billets que Marié a été forcé de payer, etc...
Nous avons parlé une peu de Jeanne, qui est si grosse paraît-il.
Elle va avoir trente-neuf ans, dame ! Fugère aussi très gros.
Jusqu'à un chat qu'ils ont, et qui est énorme : « Il est en harmonie alors... » dis-je à cette nouvelle, sans finir ma phrase.
Mirette me regardait en souriant, et elle finit : « En harmonie
avec Jeanne, hein ? » Les époux Fugère ont deux mil huit cents
francs de loyer. C'est cela qui est important. Quant à la petite
PauJe, qui a maintenant treize ans, une petite merveille d'élégance et de distinction et de joliesse. J'ai demandé ses jours de
promenade, pour aller la voir. On n'a pas pu me renseigner précisément. Jeanne vient quelquefois le soir voir sa mère. Elle
aurait pu venir ce soir même. Elle n'est pas venue. Tableau, si
elle était venue. « Elle serait bien embêtée, ai-je dit, si elle me
voyait. Elle me dirait encore des sottises. — Pourquoi, m'a
•répliqué Mirette. Le temps change les gens, allez. » Sait-eUe
donc l'histoire de ma liaison avec Jeanne ? J'ai négligé de lui
dire du reste, à cause du mot sottise, que Jeanne n'avait en
vérité aucun grief à avoir contre moi.
Comme je m'étais dérangé uniquement dans l'espoir d'avoir
quelques renseignements sur Jeanne pour le morceau que je
veux écrire, j'ai essayé. « — Et votre fille, est-elle devenue une
femme sérieuse », ai-je demandé à M™® Marié. J'ai fait la
même question à Mirette, qvii m'a répondu d'un air bien vague,
oui, ou non ? Quant à
Marié : « Elle est gentille ! » c'est
tout ce que j'ai pu en tirer. « Ce n'est guère une réponse à ma
demande », lui ai-je répliqué. M™® Marié est du reste toujours
aussi bête. N'a-t-eUe pas eu l'esprit de me demander si je
mangeais toujours : mon fromage ! — si je faisa^toujours : des
poésies ! — si j'étais toujours : à l'hôtel ! Mirette paraît connaître
cette bêtise, d'ailleurs, je l'ai vu, à la manière dont elle a dit :
« Oh ! les histoires de petite mère !... » Cette idée aussi de me
parler de lettres de Jeanne que j'aurais données à garder à

Laure, autrefois. Comme je lui ai dit, pas un mot de vrai, quand
j'ai des papiers à garder je les garde moi-même. J'ai demandé
alors des nouvelles de Laure. Surprise. Elle est concierge, avec
son mari, à Paris. On m'a cherché son adresse, 1, rue AugusteBarbier.
On m'a montré tout l'appartement, la chambre à coucher,
où le lit, l'armoire, etc... ont été ornés de fleurs, en peinture,
par Marié lui-même, car il fait de la peinture. II fallait entendre
Mirette parler de cela : « Oh ! ses pinceaux. Dès qu'il a un moment,
ou quand nous allons à la campagne : « vite, mes pinceaux ! »
Toujours le violon d'Ingres ! Seulement, pour Marié, on ne sait
trop lequel des deux, de la peinture, ou du théâtre, est le violon.
A dix heures un quart, j'ai filé, promettant vaguement de
revenir, mais si peu enchanté de ma visite, tout le contraire,
même, que je n'en pensais pas un mot. Le revoir, lui, cela ne
me fait pas la moindre envie. Je n'y retournerais, et encore,
que le soir, quand il est absent, que dans l'espoir de rencontrer
Jeanne... je ne sais pas. Quelle différence d'existence. Je'n'ai
aucun brillant auprès de ces gens, il faut bien l'avouer. Ce
monde de cabots, il lui faut des choses à efl'et, des gens de même.
Je sens très bien que, sans compter qu'ils ignorent totalement
ma vie depuis le temps d'autrefois, et ce que j'ai pu faire ou ne
pas faire, mon genre d'individu, peu porté à m'étaler, à me
faire mousser, à me vanter, etc., etc... doit leur paraître excessivement de peu d'importance. Ils ont l'art de briller et de s'illusionner avec rien. Je n'ai pas cet art, moi, même avec quelque
chose.
En revenant, je suis passé par la rue Lamartine, prendre les
numéros de la maison où mon père et ma mère ont habité —
et de la maison où demeurait Jeanne Chauffet.
Ce matin, en travaillant chez Langlois, je pensais à ceci :
Depuis quelques jours, en vue des pages que je veux écrire, j'ai
beaucoup pensé à Jeanne. J'en riais depuis longtemps, et je
voulais en rire encore, et pourtant, voilà qu'à force d'y penser,
je ne sais quelle émotion me revient... J'en oublie même la
grosse bonne femme qu'elle est maintenant, que j'ai vue deux
ou trois fois ces dernières années. Celle que je revois, c'est la
Jeanne d'autrefois, si belle qu'on se retournait sur son passage,
et que de choses me reviennent, et me reprennent presque :
odeur de corps, sensation de sa peau. Jusqu'à la chaleur... et des
mouvements de physionomie, des gestes. Mon Dieu ! alors

c'est donc une blague, ou plutôt ce n'est donc pas une blague
qu'on reste toujours sensible à ces choses, et que notre vieux
bonhomme de cœur leur garde toujours un coin, et le bon ?
Toute cette dernière nuit, j'ai rêvé d'elle, telle qu'elle était alors.
Mon ami, je te le dis en confidence, prends garde à l'élégie et
au ridicule, c'est tout un.
Mercredi 20 Décembre. — J'avais essayé de cacher à Bl...
mes démarches ci-dessus et ma visite à M™® Marié, ayant pris
prétexte pour sortir hier soir mes renseignement>à aller chercher
rue Lamartine, mais elle avait trouvé la réponse de Marié dans
ma poche et était au courant. Nous nous sommes expliqués
là-dessus ce matin d'une façon parfaite, pour une fois ! Déjà
dimanche soir, nous avions bavardé tous les deux sur les
moyens pour moi de revoir Jeanne, d'avoir par là, peut-être,
quelques détails intéressants pour mon récit, etc., etc... Cette
après-midi, pendant que de son côté, elle allait chez le médecin,
je suis allé voir Laure, concierge, 1, rue Auguste-Barbier. Rien de
très intéressant comme nouvelles. Marié est toujours le même
individu, quoique marié, avec des histoires de femmes qui
l'entretiennent de cadeaux. Il paraît aussi que cette jolie Jeanne
a eu des écarts de fidélité à Fugère. C'est cela qui serait bon à
connaître en détails.
Le soir, en dînant, j'ai causé de tout cela avec Bl..., qui est
arrivée à comprendre que tout mon but, dans cette affaire, est
uniquement littéraire. Et c'est vrai, au fond, car recommencer
avec Jeanne, revoir Marié, ce serait vraiment trop fatigant.
Je le disais à Bl... : « Pour revoir Jeanne, il faudrait que j'aille la
guetter devant chez elle, entre sept heures et demie et dix heures,
et pendant plusieurs soirs de suite, peut-être. » Ensuite, si je lui
parle, comment me recevra-t-elle. Je n'ai aucune constance, et
si, sans esprit elle m'envoie au diable, je trouverai cela si
ridicule, si niais, que je n'aurai aucun goût pour insister, ce qui
serait pourtant le seul moyen d'arriver à mes fins. J'ai cet
avis : Il n'y a qu'avec une femme d'esprit, douée de sensibilité,
et capable de rêverie, sur laquelle le souvenir ait une action quelconque, qu'un homme, qui a été son amant, et son premier
amant encore ? puisse réussir à recommencer. En efi"et, la sensibilité, l'efîet du souvenir, la rêverie, ferait se reporter cette
femme à sa jeunesse, ses anciennes amours. Elle en deviendra à
la fois un peu faible et un peu re-amoureuse. Elle pensera à sa

beauté, à sa jeunesse de femme, presque finies, finies tout à
fait bientôt. Elle voudra retourner à eUes, dans cette illusion
du passé redevenu présent. Or je n'ai guère connu les dons cidessus à Jeanne et je doute qu'elle les ait acquis. Sans doute,
il y a le côté purement sensuel, le vice ? Mais est-ce un élément
de réussite pour l'amant ? Il est vrai qu'aux yeux de Jeanne,
je suis encore un jeune homme, tout au moins un homme jeune.
Il faudra que je tâche de bien analyser cela dans ce que j'écrirai.
J'ai lu hier dans VErmitage (15 novembre et 15 décembre)
des pages sur Singapour par un M. Cassai qui sont extraordinairement bien.
Jeudi 12 Décembre. — Littérairement, quelle différence entre
ce que l'on fait, et ce que l'on aime.
Ce soir au Mercure, avec Vallette et Gourmont, nous parlions
de tous ces gens, si nombreux, selon Vallette et Gourmont, qui
ont donné un premier livre très bien, puis jamais plus rien.
La cause ? Ou que ce livre n'était qu'une imitation, ou... ?
De même qu'on ordonne sa matière pour un livre, il faudrait
peut-être ordonner, tout d'abord, la matière de tous les livres
qu'on veut écrire. Oui, mais on change, on s'augmente, etc...
Vallette vient de lire Bubu de Montparnasse, dans la réédition
illustrée qui vient de paraître. Il ne le connaissait pas. Il ne voit
pas du tout le grand talent de Philippe. Dans le dernier Ermitage
j'ai lu des pages de Philippe, Croquignolle, qui sont un morceau
du roman qu'il prépare, paraît-il. C'est la première chose que je
lis de Philippe. Cela ne me prend pas du tout.
Je suis retourné aujourd'hui voir le médecin de l'Hôpital
Pasteur, que j'avais vu à même époque, en 1903. Même résultat :
mes maux de reins, mes froids aux genoux, sont nerveux. Il
m'a examiné, ausculté. J'ai, selon lui, un tempérament de
femme, un ventre de femme, des hernies de femme. Je suis un
nerveux ptosite, ou ptomatique ? — j'ai des réflexes de nerveux,
exagérés. Je suis un nerveux, un irritable. De plus, j'ai l'estomac
très descendu, les reins descendus aussi, surtout le droit. Conseil
de porter une ceinture en crêpe Velpeau pour me soutenir et me
remonter un peu tout le ventre. D^ Veuillot, je crois.
Vendredi 22 Décembre. — Je rougis de l'écrire, tant c'est
ridicule, et plein de niaiserie. Ce soir, en dînant, encore une
scène de Bl... Mariage, considération de mes amis, sorties

ensemble et sorties pas ensemble, estime et mésestime, etc.,
etc... avec le geste de s'en aller encore, et des larmes, tout le
don de se faire du chagrin, du tourment soi-même, rien qu'avec
ses nerfs, son manque de philosophie. Tout cela à cause d'une
visite que je devais aller faire ce soir à Ponthier, ce poète des
Soliloques, qui est venu me voir un soir avec Girard, l'ami de
Huysmans, et m'a écrit tout récemment, pour me dire qu'il
espérait me voir à l'un de ses vendredis, avec M^"® Léautaud.
En dînant, Bl... m'avait demandé, en sachant bien ce qu'elle
faisait, si je l'emmenais. Je lui avais dit non, très doucement,
comme je le lui avais dit, comme nous en avions même convenu
ensemble hier ou avant-hier. Là-dessus, sa figure de fâcherie,
puis progressivement des paroles, des reproches, des larmes, du
désespoir, etc... En pure perte, car rien ne me fera céder là-dessus,
sur ce sentiment que j'ai, ridicule si l'on veut, et que je garderais
même si j'étais marié, à savoir que je trouve ridicule ces gens
de lettres qui traînent leur femme partout avec eux. Ce que
j'ai écrit, ce que je veux écrire avant tout, et ce que j'ai écrit
et ce que je veux écrire n'a pas le ton d'un homme marié. Je
puis avoir une maîtresse, une amie, même une amie éternelle,
oui mais une épouse ! Tout serait démoli. Certes, c'est un
sacrifice pour Bl... et je comprends fort qu'elle ne veuille pas
se sacrifier. Le sacrifice, la perte de soi, je l'ai dit trop souvent,
trop souvent pensé, pour me démentir ici. De même pour moi,
alors. De là, cet antagonisme, chacun de nous deux dressé l'un
contre l'autre, Bl... contre moi, surtout ! Le malheur, c'est que
c'est plus bête que juste, tout en étant juste. Voyez-vous cela,
s'en aller, elle. Et oii ? et pourquoi faire ? Et moi, que deviendrais-je, si attaché que je suis à elle, si habitué que je suis à lui
dire tout de ma vie, presque tout de mes tristesses. Elle ne serait
pas heureuse, et je serais désespéré par le souci de sa vie, de sa
santé, de son isolement. Avoir tant vécu ensemble, et n'être
plus que deux êtres loin l'un de l'autre. Malheureuses amours,
malheureuses actions. Ce pauvre Borde, aussi !
Après tout cela, l'idée m'est venue, bien qu'ayant renoncé à
aller chez Pouthier, de regarder le calendrier. Pouthier reçoit
les premiers et troisièmes vendredis de chaque mois. Or, aujourd'hui c'est en réalité le quatrième vendredi de ce mois.
S'être chicanés toute une soirée pour arriver à cette constatation. L'ironie est partout, je le vois une nouvelle fois. De plus,
travailler avec de pareils heurts de temps en temps... cela irait

peut-être très bien à d'autres, qui ont besoin d'émotions fortes,
mais moi, non.
Samedi 23 Décembre. — Les lamentations, les récriminations
de BI... ont repris à déjeuner. Cela me coupe bras et jambes.
Elle parle de s'en aller. Toute notre existence encore chambardée. J'ai eu beau faire appel à sa raison, à sa patience. Quand
je dis à sa, je veux dire à la, car de raison, de patience, elle n'en
veut point avoir. D'elle-même à elle-même elle s'entête, et ne
veut point céder à son amour-propre. La petite existence tranquille que nous avons, la sûreté de mon affection, toute ma
confiance en elle, jusqu'à lui dire mes moindres chagrins,
mes moindres inquiétudes, tout cela n'est rien pour elle, ou
devient rien, devant ceci : la considération des gens que je connais,
sa situation fausse, etc... Elle a raison, elle en peut souffrir,
je le sais et je le lui ai encore dit, pour la ...ème fois ? mais
puisque c'est ainsi, pourquoi ne pas s'y faire, pourquoi de son
plein gré raviver ainsi à la moindre occasion, ces motifs de
discorde, de chagrins. Qu'y faire et que faire ? Les femmes ont
une déraison plus forte que la raison. Tout s'y brise et elles
vont à la souffrance, au dénuement, comme des bêtes à l'abattoir. Je lui ai montré qu'elle avait la meilleure part, celle du
foyer. Ne reconnaissait-elle pas, hier même, que j'étais plutôt
plein de soins pour elle ? Seulement, il y a ceci : que je lui ai
répété que marié ou non cela me déplaisait, ou me déplairait
de traîner ma femme partout... Je me perds, dans ces choses,
en les écrivant comme en les entendant ou en les disant. Noël !
Noël ! voici le petit Noël, le mien, du moins, et le sien, pauvre
irréfléchie. A quoi bon tant de préparatifs de tranquillité, sans
parler des dépenses. Un beau jour. Madame renverse tout cela'
et le fait non avenu. Et un peu de la vie a passé, pour rien.
Mercredi 27 Décembre. — Les plaintes de Bl..., qui avaient
paru passées dimanche, dans l'après-midi (elle m'avait embrassé
et nous avions fait réveillon ensemble, dans la soirée) ont repris.
Hier soir, j'avais travaillé tard. En me déshabillant pour me
coucher, j'émets la remarque que j'aurais mieux fait de préparer
mon petit lit, pour y coucher, cela m'aurait permis de travailler
plus tard. Là-dessus, Bl... ajoute que « j'aurais pu aussi penser
ainsi mieux à mes affaires ». « Mes affaires » c'est ce que je me
prépare à écrire, mes histoires de femmes. Là-dessus, Bl...

s'embarque de nouveau dans ses plaintes, ses récriminations,
me disant que c'était gai de vivre ainsi à côté d'un homme qui
pensait à une autre femme, etc., etc... J'essaie delà calmer, de la
raisonner, de lui faire entendre que tout cela après tout c'était
mon travail, etc... mais en pure perte. Il paraît que je me suis
laissé aller à rêver de Jeanne et que dans mon rêve j'ai parlé
tout haut. Quelles bêtises, que tout cela est bête et que de courage
il me faut pour le consigner ici. La petite scène s'est terminée
par la nouvelle résolution de Bl... de s'en aller, prochainement.
Dame, je lui ai répété que mon travail avant tout, et que si elle
ne voulait pas s'y faire, tant pis. Cette idée de me servir que ce
qui est gênant pour elle, simple maîtresse, lui serait indifférent,
femme légitime. C'est pour le coup, au contraire, que j'aurais
des scènes. Toute la société, en elle, devenue épouse légitime,
se dresserait contre mon immoralité. Après tout, elle fera ce
qu'elle voudra. Je ne lui dirai pas de s'en aller, ce n'est point
mon désir. Mais si elle s'en va, cela la regardera et elle seule
l'aura voulu. Mais je voudrais bien savoir à quoi m'en tenir.
J'aime peu les secousses, surtout si bêtes, bien que ses raisons
ne soient pas toutes sans raison, et j'ai besoin de calme, si je
veux travailler.
Aujourd'hui, après déjeuner, j'ai essayé de savoir ses intentions, pour de bon, d'un coup. Je n'ai rien pu obtenir de précis.
Je vois bien à sa tête que son idée est de partir et qu'un soir, en
rentrant, je trouverai la maison vide. Je voudrais bien éviter
cela, que tout fût mieux d'accord. Mais sait-on, et peut-on
arriver à des choses précises, avec une femme qui a plus de
nerfs que de raison ?
Vendredi 29 Décembre. — La fin de l'année, l'approche d'une
des deux époques oii je lui écris, me fait beaucoup penser à ma
mère, tous ces derniers jours. Ce soir, je suis revenu à pied de
l'avenue des Ternes, le long de toutes ces grandes avenues à
peine éclairées et désertes, pour mieux penser à elle. Quelle
sensibilité j'ai. Les larmes me venaient presque aux yeux. Que
fait-elle, là-bas, dans sa Genève ? Je me le demandais, comme un
enfant. Elle est avec ses deux enfants, Jacques et Zézette. Penset-elle à moi quelquefois et dans quels sentiments. Elle a vingt
ans de plus que moi, elle a cinquante-quatre ans, une vieille
femme, bientôt. Comme je voudrais la revoir, avant cela, avant
cette vieillesse, la revoir encore un peu femme, un peu la mère

de mon enfance. Cependant les années passent, déjà quatre
depuis que je l'ai revue, et je commence à désespérer. Je ne
pourrai pas y aller l'année qui vient, il me faudra attendre 1907,
et encore pourrai-je y aller, alors. Et puis, y aller, c'est bien,
mais voudra-t-elle me voir, et timide comme je suis, saurai-je
faire l'impossible pour réussir. Elle peut aussi mourir d'ici là. Je
n'ose penser à ceci : elle mourant sans que je l'aie revue. Je
recueillerais là un joli chagrin pour le restant de mes jours.
En attendant, j'ai passé une heure ce soir à votdoir faire ma
lettre habituelle de fin d'année sans arriver à la faire. Cela
irait tout seul si je me laissais aller à plaisanter doucement,
sur cette allure que je finis par avoir d'un amoureux éconduit
écrivant sans cesse à sa lâcheuse. Je ne puis tout de même prendre ce ton, et être sérieux, et tendre-tendre, surtout !... Je l'ai
tant été et avec de si beaux résultats.

1906
Mardi 2 Janvier. — Maurice est venu passer la journée à
la maison. Avant-hier il a été chez Silvain. Il lui a encore parlé
de moi, lui demandant s'il me voyait, si nous étions bien
ensemble. Certainement l'effet de la lecture d'Jn Memoriam.
Silvain ne songe pas que Maurice peut très bien ignorer mes
travaux.
Mercredi 3 Janvier. — J'ai écrit à ma mère, et à ma grand'mère. Aucune réponse de l'une ni de l'autre. Quelle dureté,
quelle sécheresse. Je comprends cela chez ma grand'mère, dont
j'ai trompé la confiance. Mais chez ma mère ! Ne pas songer à
ces sentiments, à ces choses : une mère, un fils, — surtout un
fils qui n'a jamais eu sa mère ! Je relisais ce soir quelques-unes
de ses lettres. Comme elle a été adroite, comme elle m'a mis
dedans, grâce à ma tendresse, m'abusant sans en avoir l'air,
avec des protestations même. Toute cette histoire, quelle ombre
sur toute ma vie. Que de choses j'ai racontées en plaisantant
et qui me déchirent le cœur. Je ne compte plus les jours oii je
pense à elle et où cette pensée m'est une souffrance.
Jeudi 4 Janvier. — Je stus allé cette après-midi porter ses

étrennes — un parapluie — au fils de Van Bever. II y avait
des dames qui ont parlé des Russes réfugiés à Genève. Ce nom
m'a fait lever la tête, paraît-il, alors que dans un coin, sans rien
dire, je m'assommais profondément.
Van Bever l'avait
remarqué. Quand tout le monde fut parti, elle me dit que
des dames qu'elle connait ont un parent établi médecin à
Genève, et que, ayant questionné sans en avoir l'air, elle a
entendu dire que la famille Oltramare est une des premières
familles de Genève, que c'est un nom qui compte là-bas. Cela
m'a replongé dans toutes mes rêveries sur ma mère.
Lundi 8 Janvier. — Été au Mercure. Tous ces jours-ci je
n'étais pas sorti. C'était presque une nouveauté. Gourmont m'a
parlé de Stendhal, qu'il s'est mis à lire en entier, depuis quelque
temps. Il est émerveillé, c'est bien le mot. L'intelligence, la
pénétration, l'observation, la masse d'idées et de faits de Stendhal, il n'en revient pas, on a même comme un étonnement,
la surprise d'un homme qui se dit : « Comment, il y avait cela,
et j'ai attendu si longtemps ! » Dame, c'est un peu différent des
poètes, des faiseurs de phrases, etc. Gourmont vient de lire
le Rouge. Grande admiration, et quand il me parlait de Julien
Sorel, je me rappelais ce que je mis sur mon exemplaire, quand
je lus le roman, il y a une bonne dizaine d'années : « Julien Sorel
un beau modèle ! » L'homme aussi, chez Stendhal, passionne
Gourmont. Nous avons bavardé sur lui avec vivacité une bonne
demi-heure. Quel plaisir j ' y avais ! Nous avons aussi parlé de
son style, si remarquable, au rebours de ce qu'on en dit d'ordinaire, habitué qu'on est à entendre par style : forme, au lieu
d'entendre, d'examiner uniquement la meilleure façon de dire
ce qu'on veut dire. Gourmont disait que Stendhal avait surtout
un grand plaisir à écrire. Je lui rappelais qu'il a toujours écrit,
qu'il écrivait partout, au milieu des occupations les plus diverses.
Je lui disais quel cerveau il devait avoir pour avoir tant écrit
et qui fût si plein. Gourmont le trouve décidément supérieur à
Balzac. Nous avons alors parlé de la spontanéité du style, et
Gourmont me disait presque textuellement : « Il faut écrire
facilement, que ce soit complètement un plaisir. C'est là être
un écrivain. J'ai toujours pensé que les gens qui écrivent
avec difficulté, écrire n'est pas leur affaire et n'est chez eux
qu'un bovarysme. » Il faut écrire facilement et que ce soit
un plaisir ! C'est tout à fait mon avis, depuis longtemps.

et c'est pour beaucoup dans mon peu de sympathie pour
Flaubert.
Mardi 9 Janvier. — Recommencement des mardis de
Rachilde. J'y suis allé. Les gens les plus divers : Jules Bois,
critique littéraire au Gil Blas, depuis quinze jours et qui a
commencé sa revue de la littérature contemporaine par...
M. Doumer. Le nommé Fernand Kolney, beau-frère de
Tailhade, et d'une allure extra-marlou et boucher, et des
femmes à n'en plus finir, lesquelles sauf Rachilde, M™® Monceau et M™® Morisse, sont des dindes à n'en pas finir. Ce Péladan
aussi ! J'ai rencontré là Gilbert de Voisins, qui m'a complimenté
pour In Memoriam, très simplement et très vivement, en me
plaisantant sur un point, comme il dit : c'est ma manie, quand
j'ai une phrase bien, de l'arranger aussitôt le plus mal possible.
Morisse m'avait déjà dit le sentiment de Gilbert de Voisins sur
In Memoriam, et ajouté ce détail, qu'il tenait de Gilbert de
Voisins lui-même. Le Mercure de novembre était paru. Un soir,
la mère de Gilbert de Voisins vient le trouver dans sa chambre
et lui demande s'il n'a pas quelque chose à lui donner à lire.
Gilbert de Voisins cherche, ne trouve rien, puis enfin : « Tien, lis
cela, si tu veux » et il lui tend le Mercure ouvert à In Memoriam.
Le lendemain il lui demande : « Eh ! bien, qu'est-ce que tu en
penses ? — Je trouve cela très bien, lui répond sa mère. — Et
l'auteur ? — Très bien aussi ! » Il faut savoir que M®® Gilbert
de Voisins est une ancienne danseuse. Les Gilbert de Voisins sont
une très vieille famille de France (il me semble qu'il y en a une
dans les Mémoires de Grammont). Le père de Gilbert de Voisins
l'avait épousée par amour, se mésalliant ainsi contre le gré de sa
famille. Compliments aussi de Scheffer, de Régismanset. Il y
avait là Claude Farrère, le dernier prix Goncourt, garçon
très simple. Compliments aussi de M™® Monceau, avec des mots
sur l'alFaire Descaves-Goncourt. Ma surprise de la voir si bien
informée. A mes questions : C'est tout simplement Descaves qui
a raconté la chose à des dîners et déjeuners chez Guitry, chez
Donnay, etc... disant partout : « Je viens de lire une chose
étonnante. J'aurais vraiment voulu donner le prix à ce garçonlà », etc., etc... Et pendant ce temps-là, Vallette et moi avions le
doigt sur la bouche comme deux augures ! Cela m'explique
que Demolder m'en ait parlé aussi, il y a quelques jours, me
disant qu'il était au courant, etc... Il est très lié avec Guitry.

Jeudi 11 Janvier. — Dimanche dernier Valéry était venu.
J'étais absent. En bavardant avec Bl... en m'attendant, il
avait parlé du prix Goncourt, disant que c'était dommage que
je n'eus pas eu quelque chose de prêt l'année dernière, etc...
et de Huysmans, disant qu'il n'osait plus me proposer de
m'emmener chez lui, puisque je disais toujours non, après
qu'il lui avait tant parlé de moi.
J'en avais parlé avec Bl... Que fallait-il que je fisse ? AUer chez
Huysmans, ou non. Aurais-je l'air de lui faire ma cour, d'être
intéressé, ne valait-il pas mieux continuer à ne pas bouger,
maintenant surtout ? Mais si Valéry lui avait dit quelque chose
dans ce genre : « Je veux toujours vous amener Léautaud, mais
il ne veut pas. » Je dois peut-être avoir l'air de quelqu'un à qui
la chose déplaît, qui ne veut pas du tout connaître Huysmans,
etc... Ne pas vouloir avoir l'air d'un intéressé, c'est bien. Avoir
l'air de quelqu'un sans sympathie, c'est tout à fait inutile et
maladroit, surtout étant de sentiments tout contraires.
Je suis allé demander avis à Vallette, lundi. Il m'a prévenu
tout de suite : son avis était celui d'un renfermé, pas pour deux
sous arriviste. A ma place, il ne bougerait pas. Il m'approuva
quand je lui dis que je trouverais si bien d'avoir le prix comme
cela, très innocemment, comme j'aurais pu l'avoir il y a un
mois, peut-être, sans connaître aucun des académiciens Goncourt. Nous avons envisagé l'hypothèse ci-dessus : à savoir
si Valéry avait dit à Huysmans : « J'ai voulu plusieurs fois vous
amener Léautaud... » Dans l'affirmative, il n'y a pas à hésiter,
il faut y aller.
Je suis donc allé voir Valéry aujourd'hui. Je lui ai raconté
l'histoire d'7n Memoriam-Descaves,
qu'il ignorait et lui ai
soumis la question Huysmans. Il en est résulté : qu'il a dit à
plusieurs reprises à Huysmans, à qui il parle du reste souvent de
moi, « J'ai voulu plusieurs fois vous amener Léautaud... » — que
tout bien examiné, il valait mieux que j'aille le voir, que je
n'aurais nullement l'air de venir dans un but intéressé puisqu'il
y a longtemps qu'il en est question, et que d'ailleurs, lui,
Valéry, se chargeant de m'amener et de me représenter, Huysmans sachant bien qu'il ne le ferait pas si je n'avais qu'un but
d'intérêt. Il est donc convenu que dès que Huysmans sera
rétabli, nous irons le voir ensemble. Nous avons ensuite parlé
des concurrents possibles, dont le plus sérieux est CharlesLouis Philippe. A quoi Valéry m'a répondu : « Ils commencent

à avoir assez du Charles-Louis Philippe. De plus, il a une très
belle situation, on le sait, tandis que vous, vous n'en avez pas,
je l'ai dit souvent à Huysmans et je pourrai au besoin le lui
redire. Et cela compte, vous savez, la situation, qu'on a ou qu'on
n'a pas. »
D'ailleurs, ai-je ajouté à Valéry, pour conclure, c'est toujours l'histoire de la peau de l'Ours. Nous parlons comme si
c'était fait, et tout est à faire, pour ainsi dire, car si In Memoriam
est écrit, il faut écrire le manuscrit nécessaire pour faire du
tout un volume et j'en suis encore à commencer.
Ce soir, dîner chez les Pinteux. La conversation m'a amené à
parler de ceci, sans rien préciser : il me semble bien que j'ai le
sentiment de ce que sera exactement ma vie, du but auquel
j'arriverai, avec les étapes successives. Oui, à certains moments,
je sens tout cela comme si je le tenais. Singulière chose ! Est-ce
une illusion ? Je ne l'ai un peu vivement que depuis peu de
temps, mais au fond je l'ai toujours eu, un peu et passagèrement.
J'ai tant rêvé de la gloire ! Et la gloire, qu'est-ce autre chose
que de se trouver, un jour, ayant fait ce qu'on voulait faire,
ce qu'on devait faire. De là, certainement, me vient ce remords
si vif quand je ne travaille pas. Je me dis : « Tu te manques à
toi-même, ta destinée est là, qui marche à ton côté, et tu l'as
encore quittée, alors que tout dépend de toi. » J'ai déjà bien
souffert, c'est vrai, dans mon travail littéraire, depuis dix ans
que je travaille, peu ou beaucoup. J'ai eu de temps en temps,
trois ou quatre fois, une de ces demi-heures ! Je ne peux pas
décrire cela, tout intérieur, tout de rêverie, et même je ne sais
pas si je ne suis pas un peu ridicule en l'écrivant ici. Seulement,
comme je retombe, après. Cela commence à être moins sensible,
mais ce n'est pas encore tout à fait la vraie force, la pleine
confiance. De plus, cette sensation que j'ai de ce que sera ma vie
ne me fait nullement savoir diriger ma vie, bien au contraire, ni
penser à mes intérêts. Au contraire, je suis bien plutôt dans cette
situation que ayant pour ainsi dire le pressentiment de ce que
je serai, je ne crois pas utile de me préoccuper de mes intérêts, etc... Si tout cela rate, comme j'aurai à rire, un jour.
C'est là que mes moments de désespoir ont leur bon côté. Ils
me préparent petit à petit à ce moment de grand rire.
On dit aussi que le caractère d'un homme se voit dans sa démarche. Est-ce juste ou non ? En tous cas, je sais bien que lorsque je me sens marcher, car écouter ou regarder sont insuffisants.

je sens que je marche plus fermement, plus volontairement, plus
durement qu'il y a quelques années. Quand j'ai dit cela, Bl... a
tout de suite dit qu'elle avait aussi cette impression, qu'elle
avait fait aussi cette remarque.
Il serait donc vrai que la vie, le caractère de l'individu ont
une influence sur son physique et même sur son moral. Un
homme intelligent manie mieux son intelligence s'U est libre,
sans soucis matériels, indépendant au vrai sens du mot. Or,
depuis un an, un an et demi, j'ai un peu travaillé, je sais ce que
je veux faire, j'ai un peu d'argent, je sais mieux parler, je
marche plus assuré, je suis moins gêné en tout. Seulement, là
aussi le revers arrivera peut-être. Non, il ne faut pas qu'il
arrive. J'ai beau dire, c'est ma sensation de force qui l'emporte en moi, sur le reste.
J'ai dit seulement le quart de tout cela, ce soir.
Vendredi 12 Janvier. — J'ai pensé tous ces jours-ci à ce que
Gourmont appelle le style spontané, naturel — écrire comme un
plaisir, etc... C'est profondément juste. J'en fais l'expérience
depuis dix ans et il faudra bien que je m'y rende pour toujours.
Que j'examine tout ce que j'ai écrit : ce qui s'y trouve de bon
est invariablement ce qui a été écrit en cinq minutes, d'un seul
jet, sans effort. Tout ce que j'ai recommencé, travaillé, remanié,
arrangé, ne vaut rien et est assommant. J'ai écrit le Stendhalclub en quatre ou cinq soirées, et encore je comprends le travail
purement littéraire, c'est-à-dire un certain arrangement d'ensemble — et c'est peut-être ce que j'ai écrit de mieux. Dans
l'article sur Schwob, le commencement et la fin je les ai écrits
dans la rue, au crayon, en allant et revenant de la rue SaintLouis-en-l'Isle chez moi, rue de l'Odéon, c'est-à-dire vingt
minutes. Je ne trouve pas un mot à y changer. Et ainsi pour
des morceaux de tout ce que j'ai écrit. Pour In Memoriam,
j'avais voulu refaire des passages, et quand j'ai corrigé mes
épreuves j'ai dû revenir à la première version, à celle du premier
jet, préférable en tous points. Quand j'aurai un volume d'7re
Memoriam et ce que je vais écrire, il faudra que je m'amuse à
indiquer dans mon exemplaire les passages écrits en « cinq
minutes » comme je dis. Je suis sûr que quiconque à qui je soumettrai mes indications trouverait aussi ces passages les mieux
venus de tout le volume. N'empêche que, malgré tout cela, je
sois là, depuis un bon mois, à ne pas oser commencer mes

histoires de femmes, qui doivent faire, avec In Memoriam, le
volume dont il s'agit.
Samedi 13 Janvier. — Été ce soir pour la
chez Régismanset. M*"!® Régismanset joue de la
vrai talent, mais une certaine cousine de Sansot
comme en province, en vibrant les r tout à fait
du moins pour un aussi petit salon.

première fois
harpe avec un
Orland chante
fâcheusement,

Mardi 16 Janvier. — J'avais été au Palais pour voir
M. Lemarquis. Je flânais sur les quais, en revenant, quand j'ai
rencontré Gourmont, qui m'a entraîné jusque chez Alcan, où il
edlait voir Ribot, à la Revue philosophique. Quand il a eu fini,
nous nous sommes dirigés vers la rue de Sèvres, Gourmont allant
à VErmitage. Il m'a donné en route des nouvelles de Bélugou,
apprises toutes fraîches auprès de Ribot.
Bélugou est aujourd'hui Président du Conseil d'administration
d'une Société ndnière quelconque. Ce pince-sans-rire, ce flâneur,
ce dilettante ! comme dit Gourmont : c'est assez Stendhalien.
Gourmont m'a parlé d'un projet qu'il a d'organiser dans VErmitage une Chronique stendhalienne. Il voulait que je monte en
parler avec lui à Ducoté. J'étais ereinté, je suis rentré. J'ai
aussi promis à Gourmont de l'emmener un jour voir Paupe, le
fameux bibliographe du Stendhalisme.
Mercredi 17 Janvier. — Reçu ce matin un mot de Gourmont.
C'est entendu. Nous allons organiser à VErmitage une Chronique
stendhalienne. Il me donne rendez-vous ce soir au Mercure pour
en parler.
C'était aujourd'hui l'élection du nouveau Président de la
République. J'avais écrit, dès midi, un mot de félicitation à
André Fallières. A quatre heures et demie, quand le résultat a
été connu, je l'ai porté au Petit Luxembourg. Je n'ai pas l'intention de demander tout de suite quelque chose à André Fallières,
non, et après y avoir bien réfléchi, mais quand cela viendra il
sera drôle de voir si j'obtiendrai quelque chose.
Arrivé au Mercure à 6 heures. Vallette, Gourmont, Morisse
et Van Bever. Ils connaissaient mes relations de co-clercs
d'avoué avec André Fallières, et, si j'écoutais tout ce qu'ils
m'ont dit ce soir je commencerais demain mes démarches de
solliciteur. J'ai eu beau leur exposer mes raisons, ma façon de

voir cette affaire, leur donner des détails sur mes relations
passées avec André Fallières, l'histoire de l'examen pour un
poste de surveillant dans les marchés, par exemple, ils me
donnent tort de vouloir attendre. Mes raisons ne sont pas mauvaises, pourtant, ni dénuées de sens. Les voici : Pour le fils
Fallières, étant sans aucun diplôme, j'ai la physionomie du
solliciteur le plus ordinaire, de « l'employé ». Il m'a connu
gagnant cent francs par mois, puis cent cinquante, et c'est un
point de repère, d'appréciation, qu'il m'ait offert son appui
pour ce poste dans les marchés. Ma littérature lui est inconnue,
et à ses yeux, ce que je puis écrire n'est qu'enfantillage, illusion, etc... Que j'aille le solliciter aujourd'hui, je serai à ses
yeux le même qu'il y a cinq ans et il m'offrira n'importe quoi.
Tandis que si la fin de l'année m'est favorable, je pourrai avoir
alors à ses yeux une toute autre physionomie, j'aurai plus
d'aisance pour lui demander son appui, et plus de chance pour
qu'il me procure une place d'un certain avantage, sous tous les
rapports. Tout de même, j'aime encore mieux le P[rix] G[oncourt] qu'une place par Fallières aujourd'hui et qui sait aussi,
si, quand on me saurait casé, je ne perdrais pas des chances,
étant donné ce que dit Valéry de la question « situation » ? A
quoi Vallette répond avec raison : « Et Frapié, et Farrère,
étaient-ils donc sans situation ? » Et il ajoute, tous ajoutaient
ce soir : « L'année prochaine on vous répondra qu'il est trop
tard, que vous auriez dû demander tout de suite, etc... » Puis
les considérations habituelles, et trop justes, hélas ! sur la vie
qui passe, l'occasion, et que le P[rix] G[oncourt] après tout, ce
n'est pas plus sûr que cela ! Je m'en tiens à mon avis, quand
même, et je ne demanderai rien maintenant. De toute façon la
démarche me sera assez dure, difficile. Raison de plus pour la
faire le plus utilement possible. Je le leur ai dit, du reste, ce qui
les a fait rire : « J'ai déjà écrit ce matin une lettre qui ne me
plaisait pas plus que cela, surtout un certain mot... (citoyen).
Il est vrai que j'ai ajouté une note sur mon brouillon pour
indiquer mon sentiment... »
Gourmont disait que si Doumer avait été élu, par exemple, et
comme il connaît quelqu'un l'approchant, il n'aurait pas
hésité à demander quelque chose. Il a aussi dit en riant, à un
moment : « Vous nous donnerez votre protection, hein ? —
Alors, vous savez, il faudra faire, dans vos Épilogues, des
Dialogues bloquards, lui ai-je dit. — Ce sera cher, alors, a-t-il

répondu. — Ah ! Ah ! vous les feriez !... — Mon Dieu ! non,
pas tout à fait, mais enfin, avec un mot équivoque çà et là... »
Vallette et moi avons bien ri du mot équivoque.
Je suis revenu avec Gourmont jusqu'à Saint-Germain-desPrés. Nous avons causé un peu de notre future Chronique
stendhalienne. Je vais m'occuper de voir Paupe cette semaine,
pour y aller avec Gourmont dimanche prochain, si possible.
La Chronique sera ouverte à tous ceux qui auront à dire un mot
intéressant. Comme je l'ai dit à Gourmont : « Accueillir, ménager l'imprévu, c'est du stendhalisme ». Nous allons oflFrir à
Paupe d'y continuer sa Bibliographie : va-t-il être heureux !
Nous allons lui apporter une revue où écrire, lui, cet employé
comptable, lui, qui est abonné à VArgus sous le nom de Stendhal. Excellente idée cette Chronique stendhalienne ! Je l'ai dit
à Gourmont, et il n'est pas jusqu'à l'endroit, cet Ermitage,
revue peu répandue, peu lue, qui n'aura ce caractère de discrétion toute stendhalienne. Je parlais aussi à Gourmont de faire
de petits portraits non signés des stendhaliens notoires, en les
désignant seulement par leurs initiales. « Si vous sentez le
trait, faites-les », m'a-t-il dit.
Je veux noter aussi que je commence à avoir plein le dos de
parler du P[rix] G[oncourt]. J'en deviens ridicule, je le dis à
chaque instant à Vallette quand nous sommes sur ce sujet.
On a pensé à moi, on s'est dérangé pour moi, on est même venu
me chercher, c'est entendu. Mais après ? De ce que j'avais deux
ou trois membres pour moi, cela n'assurait pas que je l'eusse
emporté. A plus forte raison, la prochaine fois, où il y aura
peut-être un autre candidat sérieux. En conséquence, plus un
mot.
Au Mercure, pendant tout le temps que nous parlions, je regardais le petit buste de Verlaine, sur la cheminée de Vallette.
« Qu'est-ce que c'est, tout ce bruit, et tous ces gens politiques,
auprès de celui-là ? »
Jeudi 18 Janvier. — Aujourd'hui jeudi je suis allé rue de
Londres, à la Compagnie d'Assurances La Prévoyance, voir
Adolphe Paupe, au sujet de la Chronique stendhalienne et de
Gourmont. J'ai retrouvé le même homme curieux au possible,
en tant que stendhalien. Après quelques paroles de cordialité,
j'ai abordé la question de la visite de Gourmont, qui désirait
fort le connaître, etc., etc... Comme il m'eût semblé fort naturel

que Paupe, qui sorti de Stendhal, n'est guère au courant de la
littérature, surtout celle actuelle, je lui ai demandé : « Vous
connaissez sans doute M. Remy de Gourmont ? » Là-dessus
Paupe m'a regardé, a cherché un peu et m'a répondu : « M. Remy
de Gourmont ?... Parbleu !... Je l'ai catalogué ! » Du moment
qu'on a écrit un article sur Stendhal, seulement même qu'on a
écrit le nom de Stendhal dans un article, Paupe, qui est abonné à
VArgus sous le nom de Stendhal et qui reçoit tout ce qu'on écrit
sur ce dernier, vous a catalogué et vous connaît. Il m'a dit
encore ce joli mot, à ce sujet même : « Stendhal est un peu
négligé depuis quelque temps. Oui. Je ne reçois presque plus
rien. » Toujours aussi modeste, répétant qu'il n'est qu'un
copiste, qu'un comptable, et qu'il n'a fait que de la comptabilité
stendhalienne. « Bélugou m'a fait du reste le plus beau compliment qu'on puisse me faire, a-t-il ajouté, en me disant qu'il
n'y avait rien de moi dans mon livre ». Bref, il a été convenu que
Gourmont et moi viendrions dimanche à deux heures rue des
Abbesses. Paupe voulait me donner un médaillon de Beyle en
plâtre. Je lui ai dit que je l'ai en bronze, il en était renversé et m'a demandé où et comment je l'ai eu. Je l'ai
renseigné, et il va l'acheter aussi. Je lui ai parlé de la Chronique
stendhalienne à VErmitage et demandé sa collaboration, facile
moyen pour lui de préparer et d'avoir tout prêts les éléments
complémentaires de son livre et de le tenir ainsi à jour progressivement. Il accepte et c'est entendu.
Vendredi 19 Janvier. — Été au Mercure pour informer
Gourmont du rendez-vous chez Paupe après-demain. Encore
beaucoup bavardé sur Stendhal, avec Vallette, le comité de
lecture incomplet ne fonctionnant pas. J'ai raconté à Vallette
tout ce que m'a dit Paupe, hier, relativement à la Correspondance de Stendhal, dont il a le manuscrit complet, et exact,
collationné sur les originaux et éclairé de notes de Bélugou et
de Stryienski. Il l'a offert à la maison Calmann-Lévy qui n'a
rien voulu savoir, et s'est seulement décidée, sur les instances
de Chéramy, à faire une nouvelle édition de la Correspondance
de 1854, en deux volumes. Toute cette affaire a été bien mal
conduite par Chéramy. Le texte de 1854 est incomplet, faussé,
il n'y a que deux cent soixante douze lettres quand Paupe en a
cinq cent soixante et en attend encore deux cents que possède
Chéramy. Il fallait ou décider Calmann à publier le nouveau

manuscrit complet, ou ne lui parler de rien. La plupart des
stendhaliens du Comité sont furieux contre Chéramy, qui
aurait en vue, avec son histoire du monument Rodin, la croix
tout simplement. Il avait dit au début à Paupe de se mettre à
l'ouvrage pour le manuscrit de la Correspondance, et d'urgence,
qu'on la publierait et que même, lui, Paupe, serait rétribué.
Or, maintenant, il prend prétexte de l'insuffisance des souscriptions pour faire passer le monument d'abord. Paupe paraît
assez désintéressé, d'après ce qu'il m'a dit. Il ne demande
qu'une chose : qu'on publie la Correspondance. S'il le faut, il
ne demandera rien comme rétribution. Le tout est de trouver
un éditeur. Bélugou lui aurait dit que s'il fallait deux mille
francs il les lui trouverait. C'est une grosse affaire, quatre
volumes. Vallette veut bien publier, mais très espacé, si on
ne donne pas d'argent. Pour faire les quatre volumes d'un coup,
il trouve que les deux miUe francs seraient d'une grande aide.
Il faut avant tout que Paupe obtienne les deux cents lettres de
Chéramy. De plus, si Calmann publie ses deux volumes avant !...
Des tas de gens les achèteront, et quand paraîtront les quatre
volumes complets, ne recommenceront peut-être pas. Gourmont et moi parlerons de tout cela avec Paupe dimanche.
Samedi 20 Janvier. — Encore au Mercure et bavardé de
Stendhal. Paupe et Correspondance de Stendhal avec Gourmont
et Vallette. Gourmont se réjouit de sa visite chez Paupe demain.
Je le prendrai chez lui à une heure et demie. « Vous verrez que
nous y serons encore à 11 heures du soir », lui ai-je dit en
riant. « Ah ! non, par exemple, m'a-t-d répondu. Une heure, deux
heures, je veux bien, mais pas plus. »
Dimanche 21 Janvier. — Départ avec Gourmont, à line
heure et demie, par l'omnibus Clichy-Odéon, à Saint-Germaindes-Prés, pour la visite chez Paupe. En montant, un premier
pied sur la marche, il me répète : « Vous savez : deux heures,
pas plus. » A noter aussi : un voyageur, passant tout près de lui, à
la vue de son visage, a un mouvement vif de la tête, comme pour
ne plus le voir. Accueil charmant, café, cigares, cigarettes. Paupe
nous a exhibé toute sa collection stendhalienne, éditions, portraits, articles, correspondance avec des stendhaliens, jusqu'à
deux assiettes ornées du portrait de Beyle. Il a copié de sa main.

pour lui, les Petits mardis stendhaliens de Bélugou dans l'ancienne Cocarde, le tome II jamais paru de PArt et la vie de
Stendhal de Collignon, comme il n'hésite pas à copier de temps
en temps, pour satisfaire la demande d'un curieux, tel ou tel
morceau introuvable de Stendhal. Gourmont a tout regardé
avec intérêt, comme moi. Paupe nous a parlé de Cordier, qui a
vu Stendhal, paraît-il, du moins il le dit, mais j'ai regardé
dans le livre de Cordier, et il semble bien que Paupe se trompe.
La ferveur soudaine de Gourmont m'amuse bien. Il parle de
Stendhal avec grande clairvoyance, d'ailleurs. A un moment,
Paupe m'a dit : « Est-ce que M. de Gourmont est aussi un stendhalien... (ce ton voulait dire : pour de bon ?). — Mon Dieu,
oui... ai-je répondu. — Si, si, si », a vivement dit Gourmont. Il
tenait si bien à convaincre qu'il ne bégayait plus. Paupe a
encore eu quelques mots étonnants. Il me montrait ses richesses,
et me disait à chacune : « Vous avez cela ? » Naturellement,
j'étais bien obligé de dire non. A la fin, il n'en revenait pas :
« Mais vous n'avez rien, alors, me dit-il. — Mon Dieu, lui répondis-je, vous savez, ce n'est pas l'envie qui manque, seulement,
l'argent... — Comment, l'argent, répliqua-t-U. Du pain, Stendhal, et la viande après, voilà ce que je dis ! » C'est tout à fait
un type. Vers 7 heures moins le quart, je fis signe à Gourmont qu'il était peut-être temps de partir. « Comment, déjà.
Oh ! bien, voyons, encore un moment », me dit-il. Lui qui
hier parlait de rester une heure, deux, mais pas plus. Paupe voulait aussi nous retenir, je lui dis qu'à l'heure qu'il était, son dîner,
etc... Cet autre mot, alors : « Oh ! vous savez, moi ! Je dîne de
Stendhal et je soupe de Beyle ».
Son exemplaire de son livre^ est orné de sa photographie.
Il y a pour ex-libris un petit carré de papier où il y a «
Paupe,
Stendhal for ever». Il a passé presque plus d'une année pour son
manuscrit de la Correspondance négligeant des travaux de
comptabilité qu'il faisait auparavant chez lui le soir et qui
augmentaient son budget. II a cinq enfants. Gourmont lui a
demandé si sa famille est stendhalienne. Il a avoué que non,
et bien au contraire. « Dame, lui dis-je, vous devez user beaucoup de pétrole, à travailler comme vous dites tous les soirs
jusqu'à minuit, et alors... — Oui », m'a-t-il répondu en me
regardant, et le ton suffisait. Ce ton évoquait M™® Paupe, les
soucis du ménage, les besoins, les dépenses plus nécessaires, etc.,
1. Histoire des œuvres de Stendhal.

et les reproches de l'épouse, à voir la lampe encore allumée à
onze heures, à cause de Stendhal. On comprend que Paupe,
comme il nous le disait, désire qu'il soit possible de lui donner
un billet de mille sur l'argent qu'on trouvera, si on le trouve,
pour éditer la Correspondance. Cela lui permettra de dire à sa
femme : « Tu vois bien, Stendhal, ce n'était pas si mauvais
que ça. Tu avais bien tort de crier autant. J'ai touché mille
francs... Embrassons-nous. »
Gourmont et moi sommes partis à sept heures. Je lui ai
rappelé, en descendant l'escalier, son « une heure, deux heures,
pas plus », ce qui nous a fait bien rire. Nous nous sommes
arrêtés en route pour manger quelques sandwichs chez Bitche,
rue Fontaine, tant nous mourrions de faim, puis nous avons
repris Clichy-Odéon. Je l'ai quitté à la rue des Saints-Pères,
rendez-vous pris demain au Mercure pour rendre compte à
Vallette. Je dînais chez les Chatelain, oiî Bl... m'attendait.
Je n'y suis arrivé qu'à 8 heures.
Comme je l'ai dit Paupe est abonné à VArgus sous le nom de
Stendhal. On ne lui envoie pas toujours toutes les coupures.
Comme il est en relations avec des stendhaliens dans toute
l'Europe, il est mis quand même au courant de tous les articles,
ce qui lui permet de voir les oublis ou les négligences de VArgus,
qu'il ne se gêne pas alors d'attraper, point par point. « Je les ai à
l'œil, comme il nous disait. Sans cela, ils ne m'enverraient pas
la moitié de ce qui paraît sur Stendhal. »
Lundi 22 Janvier. — Au Mercure, chez Vallette, avec
Gourmont. J'ai fait rire Vallette, devant Gourmont, en lui
disant qu'à sept heures il m'avait fallu arracher Gourmont de
chez Paupe, alors qu'il avait dit que deux heures suffiraient.
Gourmont lui-même en riait de bon cœur. Tout ce que nous
avons dit sur la publication de la Correspondance se résume
toujours ainsi. Le Mercure est prêt à publier le manuscrit de
Paupe, y compris les deux cents lettres Chéramy, mais de
façon espacée et en une année, si on ne l'aide point. Le seul
point inquiétant est si Calmann faisait paraître maintenant ses
deux volumes. Nous avons raconté à Vallette les détails de
notre visite à Paupe, sa famille,
Paupe, etc. Tous nous
convenions qu'il faudrait bien qu'il y ait moyen que Paupe
touche quelque chose, au cas où le Comité donnerait de l'argent
pour l'édition.

Gourmont avait acheté aujourd'hui deux exemplaires de
la Vie de Rossini. Il m'en a donné un.
Nous avons ensuite parlé du monde, d'aller dans le monde,
des gens qui reçoivent, etc. Anecdotes de VaUette sur le salon
des Banville oii l'on se r-isait d'importance, paraît-il. Personne
n'y allait plus. Tinan avnit mis à la mode de dire : « Allons
pisser chez les Banville. » J'ai amusé Gourmont et Vallette
avec mes gaffes et mes gaucheries chez M. Lebey, chez Valéry.
Mon « Cela m'est égal », répondu un soir, à un dîner chez
M. Lebey, au maître d'hôtel me versant un vin de choix en
me le nommant, comme, paraît-il, c'est l'usage. Mon embarras
à offrir le bras à une dame pour passer du salon dans la salle à
manger, chez Valéry, si bien qu'après une ou deux fois je
m'arrangeais pour rester le dernier et passer seul. Je disais que
je ne sais jamais comment faire, ni que dire, dans de telles
circonstances. « Mais pourquoi n'êtes-vous pas simplement
comme vous êtes ici », m'a dit alors Gourmont. A quoi je lui ai
répondu que j'avais besoin de connaître beaucoup les gens pour
avoir toute ma liberté, cela m'a amené à raconter un mot que
j'ai eu chez Régismanset, quand j ' y suis allé dernièrement, et
que j'avais oubhé de noter. M"^® Régismanset venait de jouer
un morceau de harpe, quelque chose de Rameau je crois. Tout
le monde applaudissait. J'étais derrière le piano, seul dans un
coin. Van Bever qui était non loin de moi me demanda : « Eh
bien ça te plaît ? — Mais oui, lui répondis-je. Seulement, il
faudrait être seul, pour entendre cela. » Ce qui amena aussitôt
une dame à me dire tout haut : « Il faut croire que nous vous
gênons. » J'avais été comme il faut être, j'avais obéi à mon
sentiment. Il ne faut pas chercher ses mots pour bien parler,
ni réfléchir à l'excès. Sans cela on n'est plus naturel. Be même
qu'il faut écrire beaucoup pour écrire de temps en temps de
bons morceaux, de même c'est en se laissant aller qu'on peut
briller dans la conversation, le talent de conversation ! Je le
rappelais à Gourmont et à Vallette. Stendhal a dit qu'il y a
deux choses qui ne s'imitent pas : le talent de conversation
et le courage devant l'ennemi. Il y a des niais qui savent se
tenir dans un salon et des hommes supérieurs qui sont incapables
de trouver sur le coup la réponse qu'il faudrait, et qui plairait.
Rendez-vous est pris avec Gourmont demain à VErmitage, à
4 heures et demie, pour parler avec Bucoté de la Chronique Stendhalienne.

Verrier m'a demandé il y a quelques jours, de nouveau, un
article pour VErmitage. Je lui ai parlé de la préface aux quartiers
de Paris que j'avais commencé à écrire pour La Revue bleue,
sur la demande d'Ernest Charles, après la publication du
Petit Ami. J'ai recherché cette préface. Cela m'a amené à relire
des tas de notes, prises en courant, pour mémoire. J'en ai
trouvé où il n'y a pas un mot à changer, et dont le ton est
excellent de spontanéité, de pas cherché du tout, de vrai,
sans rien de trop littéraire. Encore un exemple que j'ai toujours
tort, que je veux trop travailler, alors que, mon sujet bien dans
ma tête, j'écris beaucoup mieux en me laissant un peu aller, en
n'écoutant que mon plaisir. Depuis dix ans que je fais cette
expérience pour chaque chose que j'écris je devrais pourtant
être fixé, et pour de bon, et agir en conséquence. Pourquoi ce
penchant stupide à croire que ce qui n'a pas été travaillé et
travaillé ne vaut rien. « Cent fois sur le métier remettez votre
ouvrage » a dit Boileau. Qui sait ? c'est peut-être une bêtise,
ou du moins une erreur. Je le répète à chaque instant, à qui
veut l'entendre : Le vrai talent littéraire, c'est d'écrire des
livres comme on écrit des lettres, absolument. Tout ce qui n'est
pas cela n'est que pathos, pose, rhétorique, enflure. Se laisser
aller, ne pas chercher ses phrases, se moquer des négligences de
style même, le ton de sincérité et de naturel y gagnera.
Mardi 23 Janvier. — Avant d'aller à VErmitage, je suis allé
taire im tour sur la rive droite, dans les Passages Vivienne, des
Panoramas, etc. Le faubourg Montmartre. La tristesse me
prend quand je songe qu'un jour je ne pourrai peut-être plus
me promener ainsi, dans ce Paris qui m'est si cher, et qu'un
jour aussi il me faudra quitter ce monde, ces choses, cesser de
vivre enfin. Je me le dis quelquefois, moi dont les sens sont si
calmes, dont la vie est si sage. Qui sait si la plus vive sensation
qu'on puisse avoir de vivre n'est pas de posséder une femme,
des femmes. Quand je songe aux années qui viennent et qu'un
jour il faudra déménager, et que je vois une jolie femme, mon
désir s'éveille, désir de toute sa chair et des voluptés charnelles.
C'est une grande diminution de vitalité quand on est aussi
calme que moi sous le rapport des sens. Cela s'étend aussi au
cerveau, quelquefois. Très peu de chaleur, d'entrain. Tout par
accès, vitalité physique et vitalité cérébrale. Il me faut un peu
d'entraînement. Quand j'ai écrit trois ou quatre pages, si je

pouvais ne pas m'arrêter, j'irais jusqu'au bout de ce que je
veux écrire, — d'un coup.
Dimanche dernier, en omnibus, en allant chez Paupe, comme
il faisait mauvais temps, étant venu à passer devant le Printemps, où on installait tout autour une sorte de grande marquise,
et moi ayant dit que c'était bien laid, Gourmont me fit remarquer que c'était toutefois bien commode quand il pleuvait. Il me
parla des galeries de Besançon, dont parle Stendhal dans les
Mémoires d'un touriste, je crois. « Il n'en connaissait probablement pas la raison, ajouta Gourmont. C'est qu'à Besançon il
pleut trois cent soixante jours dans l'année ». Nous parlâmes
ensuite des Passages mêmes, si vivants, si fréquentés au temps
de Stendhal, et Gourmont m'expliquait que lorsqu'il était à la
Bibliothèque nationale, il habitait rue Richer et pouvait venir à
la Bibliothèque, les jours de mauvais temps, presque sans subir
celui-ci, par les Passages Verdeau, Jouffroy, des Panoramas,
la rue des Colonnes, etc.
Passage Vivienne, la librairie Melet a toute une vitrine
emplie d'éditions originales. J'y ai vu aujourd'hui un Petit Ami
dans un état parfait de neuf.
A cinq heures j'étais à l'Ermitage. Gourmont y était et avait
déjà parlé de la Chronique avec Ducoté. Cela marche très bien.
Caussy est arrivé. Gourmont qui est un peu avec Stendhal
comme la Fontaine avec Baruch, lui a demandé aussitôt :
« Êtes-vous stendhalien ? » Réponse affirmative de Caussy. A
ce sujet, Caussy est toujours étonnant. Il a cette manie de
croire toujours être le premier à vous apprendre quelque chose.
Dites-lui une chose aujourd'hui. Trois jours après, Caussy vous
la répétera, comme une chose qu'il est seul à savoir et qu'il veut
vous apprendre. C'est ainsi qu'après avoir répondu à Gourmont,
il a ajouté, en s'adressant à Gourmont et à moi : « Je sais même
une chose que vous ne savez certainement pas. » Nous le questionnons. C'était tout simplement l'histoire de la Correspondance de Paupe refusée par la maison Calmann, la publication
de nouveau des deux volumes de 1855. Nous l'avons un peu
plaisanté sur sa prétention à la nouveauté. Elle n'est pas nouvelle, comme je l'ai dit. Ainsi, quand j'allai chez Sansot, au
sujet de son différend avec Van Bever à propos d'Ernest
Charles et que je racontai au Mercure le mot de Sansot : « Ernest
Charles ! Mais c'est le gros numéro de ma maison ! » (entendant :
l'auteur le plus important et qu'il lui fallait ménager), lui.

Caussy, était là. Or, le surlendemain, Vallette reçut une carte
postale de Caussy, lui donnant la chose comme une nouvelle
inédite, dont il avait fait un quatrain pour être inséré dans le
« Sottisier » du Mercure.
Caussy collaborera donc à la Chronique stendhalienne et
Gourmont lui a demandé de faire pour ce premier numéro une
analyse de l'article de Seillière sur Stendhal paru dans la Revue
des Deux Mondes du 1er janvier, ou plutôt un extrait soigné de
toutes les bêtises et âneries énormes que contient cet article.
Ducoté, Gourmont, Caussy, Verrier et moi avons beaucoup
parlé de Stendhal, des documents qu'on pourrait trouver aux
archives, tant françaises que viennoises, relativement aux
époques où il était commissaire des guerres, puis consul. Notes
de police, aussi, lui qui parle si souvent de la police, des espions.
Lui-même a dû souvent être pris pour un espion, et il en dit
même quelque chose dans les Souvenirs d^égotisme. Je suis
parti de l'Ermitage avec Gourmont, étant entendu que nous
retournerons demain voir Paupe, pour lui dire de préparer
un morceau de bibliographie pour le premier numéro de la
Chronique.
Mercredi 24 Janiver. — Elle va bien mal, la Chronique
stendhalienne, bien, bien mal. Nous sommes allés voir Paupe,
dans son bureau, à la Prévoyance, rue de Londres. Il est tout
prêt à donner ses notes mais il nous a fait une de ces questions !... « Qu'est-ce que vous me donnerez comme rétribution ? »
nous a-t-il demandé après tout arrêté. J'ai regardé Gourmont à
ce moment-là. Il avait tourné la tête vers la fenêtre, et regardait
le paysage. Comme il devait me le dire après avoir quitté Paupe,
la question lui coupait bras et jambes et il aurait bien voulu
être parti. J'ai parlé, j'ai expliqué à Paupe que VErmitage paie
trois francs la page. Paupe s'en est étonné, sans se gêner, nous
a demandé si on ne pourrait pas aller jusqu'à cinq francs.
« Trois francs, trois francs ? Alors, cette étude que vous avez
publiée, m'a-t-il dit (il disait même belle étude) ne vous a été
payée que trois francs la page ? » J'ai répondu oui, que c'était le
prix pour tout le monde, et que même quand on dépassait un
certain nombre de pages, elles ne vous sont plus payées. Il nous
a parlé alors de la Revue bleue, où l'on paye dix francs la colonne,
soit vingt francs la page, nous a demandé s'il ne pourrait pas
avoir chaque fois au moins huit ou dix pages, de façon à ce que

cela fasse une petite somme. Gourmont ne disait toujours rien.
Je sentais que Paupe était fort incrédule, et qu'il avait peutêtre un soupçon à notre égard, celui que nous voulions avoir du
bénéfice sur lui, tout attirer à nous. J'ai alors insisté sur l'exactitude de tout ce que je lui disais, ajoutant que notre intention
avait même été de faire la Chronique sans que personne ne fût
payé, et d'employer l'argent qui aurait dû servir à payer la
collaboration à faire tous les deux ou trois mois un tirage à part
de la Chronique, sur beau papier, avec couverture, et quelques
documents iconographiques. Mais vas-y voir ! Paupe est on ne
peut plus ignorant de ces matières. Parce qu'on paie vingt francs
la page à la Revue bleue, il s'imagine que c'est ainsi partout. Il
nous a même demandé si, en plus du prix pour ses notes dans
VErmitage, on le paierait pour le tirage à part. Il nous a fait
prévoir aussi que Stryienski ne lâcherait pas ses inédits sans
argent. Le délai étant très court, nous lui avons dit qu'au lieu
de commencer dans VErmitage du 15 février, nous remettions
au 15 mars, de façon à mieux organiser, et nous sommes sortis.
Nous étions à peine dehors que Gourmont et moi, comme si
nous nous étions concertés, avons éclaté de rire. Eh ! bien, elle
était jolie, notre Chronique stendhalienne. Nous avions compté
sans les prétentions de Paupe. Prétentions très justes. Cet
homme a négligé ses travaux de comptabilité supplémentaires.
Stendhal lui a coûté beaucoup de travail, peut-être aussi beaucoup de discussions dans son ménage, il a vu Stryienski se faire
de l'argent à droite et à gauche avec Stendhal. Il veut en
faire autant. Tout cela était très juste, encore une fois. Seulement, tout cela dérangerait bien nos plans. Tant, même, que
Gourmont et moi qui devions, au sortir de chez Paupe, aller
voir Bélugou dans son bureau de la rue Halévy, avons repris
tout de suite l'omnibus, pour aller au Mercure mettre Vallette
au courant. Grande conversation en omnibus. « Ah ! disais-je, ils
sont jolis, les Stendhaliens. Ce sont des prêtres, je le vois bien,
et comme les autres, ils veulent vivre de l'autel^. » Quel bel
article à écrire : La Brocante stendhalienne, avec Stryienski se
faisant de l'argent avec le nom et l'œuvre de Stendhal, les
ambitions de Chéramy, voulant à toutes forces, ne songeant
avant tout, qu'à avoir un cordon, pour parler comme Beyle, et
Paupe lui-même, tâtant s'il n'y aurait pas moyen d'attraper
aussi quelques sommes ! Excellent article, mais où ? Gourmont
1. Ils se sont beaucoup multipliés depuis.

trouvait que j'allais trop vite. Non, je n'allais pas trop vite.
Est-ce que je ne riais pas, très amusé de l'histoire, comme lui,
du reste. Et même dans cet article, je n'aurais fait que rire et
que plaisanter. En tout cas, adieu, ou presque, veau, vache et
couvée, comme je lui avais dit tout de suite, au bas de l'escalier
de la Prévoyance, en quittant Paupe.
Au Mercirre, nous avons raconté l'histoire à Vallette et
avons de nouveau ri avec lui. Gourmont et moi avons examiné
le mieux à faire, qui serait que j'écrive à Paupe que décidément
on ne paiera pas, et qu'il examine ce qu'il doit faire. D'ailletirs,
comme je le disais à Gourmont, qui sait si Ducoté, en face de la
collaboration de Paupe, qui sera simplement des notes de
bibliographie : nom d'auteur, titre d'articles, date et nom de
revue, etc., ne trouvera pas que ce n'est pas de la copie pour
de bon et ne refusera pas de payer. Tout est possible. Et ce
pauvre Caussy, en train d'éplucher, à Versailles, l'article Seillère.
Enfin, il est convenu que nous irons voir Ducoté mardi prochain,
pour lui soumettre l'afiFaire, et que je vais prévenir Verrier que
le début de la Chronique est reporté au numéro du 15 mars.
Moi-même, j'en siiis un peu pour mes frais. J'avais copié
l'anecdote des bonnets de coton, dans M^i® Ancelot, rédigé
quelques notes, en tout trois pages comme celles-ci. Résultat !
J'oubliais de dire que j'ai fait aujourd'hui connaissance de
(le Courrière, avec qui Gourmont vit depuis une bonne
dizaine d'années. La façon dont cette connaissance s'est faite
vaut d'être notée. Je connaissais déjà M"»® de Courrière de vue,
mais elle ne me connaissait pas, nous ne nous étions jamais parlé,
ni salué. Or, ce matin, j'avais été faire des courses du côté de
la rue Richelieu. A midi et demie, en revenant, je passais rue des
Saints-Pères, devant Gourmont. Je vois M™® de Courrière qui
sortait, venir à moi : « C'est bien à M. Léautaud que je parle,
me dit-elle. — Oui, madame. — Vous devez venir cette aprèsmidi voir M. de Gourmont ? — Oui, madame, à 3 heures et
demie (pour aller chez Paupe). — Eh ! bien, voulez-vous me rendre un service ? — Mais certainement, madame. — C'est très
inconvenant, ce que je fais, me dit-elle alors. Voilà, ce serait
d'aller payer mes contributions. Je n'ai jamais le temps. Voilà
les feuilles, et dix francs. Ce sera plus, mais je n'ai pas de monnaie, je vous rendrai, etc. » Et elle me met en effet dans les
mains deux feuilles jaunes, dix francs et me quitte. Je suis allé
payer les contributions, naturellement, puis je suis monté chez

Jean de Gourmont, à 3 heures et demie, pour prendre son
frère. M"*® de Courrière m'a ouvert, m'a fait entrer chez elle,
m'a remercié, m'a remboursé le surplus avancé par moi, puis je
suis entré dans le bureau de Jean de Gourmont, que j'ai trouvé
en bras de chemise, et qui aurait bien pu y aller aux Contributions, lui, il me semble. Je me suis bien amusé, cinq minutes.
Je ne sais à quel sujet M®® de Courrière m'a parlé du désordre
de Remy de Gourmont, des livres partout par terre, pas moyen
de faire nettoyer, ni d'obtenir de lui qu'il range mieux ses li\'res.
« Celui-là est un peu pareil, m'a-t-elle dit alors, en me montrant
Jean de Gourmont en train de s'habiller. Mais j'ai un peu plus
de prise sur lui et j'espère bien lui faire passer ses vilaines habitudes. » Jean de Gourmont ne répondait pas un mot, tout à
fait petit garçon, l'air benêt, niais au possible. Veut-on mon
avis ? Je suis certain que Jean de Gourmont et Mi"!® de Courrière couchent ensemble et que c'est elle qui lui fait ses articles,
ou l'aide à les faire, car c'est un niais décidément, et il ne
saurait pas les faire tout seul. Elle a toute une histoire M™® de
Courrière, « la vieille dame » comme on l'appelle au Mercure.
C'est une femme à gens de lettres. Elle a été plus ou moins avec
Huysmans, d'autres, puis cela a été Gourmont, qui commencerait à en avoir assez^ paraît-il. M™® de Courrière s'est plainte
récemment, en effet, qu'il s'émancipait, sortait à droite et à
gauche, qu'elle n'en pouvait plus rien faire. Le fait est que
voilà longtemps, depuis que je suis en relations avec lui, que je
le vois dîner dehors, tout seul, et rentrer seulement vers onze
heures. M°i® de Courrière se rattrape avec l'autre, le petit,
Jean de Gourmont.
J'ai pénétré aussi aujourd'hui chez Remy de Gourmont.
Comme il ne descendait pas, Jean est allé voir ce qu'il faisait et
il est revenu en me disant que Gourmont m'attendait chez lui.
Je l'ai trouvé dans un petit logement bas de plafond, au dernier
étage de la maison, sur la cour, une suite de petites pièces, la
dernière formant angle, à peine meublée de casiers à livres en
bois noirci, d'un divan couvert de livres et papiers en désordre,
de deux ou trois petites tables l'une contre l'autre, chargées
de papiers très en désordre aussi, avec une toute petite place
ménagée pour écrire, sur une écritoire genre Louis-Philippe,
un fauteuil d'osier pour siège. La chambre à coucher de Gourmont est une pièce, — je ne l'ai pas vue, — faisant suite à son
cabinet de travail. Je l'ai trouvé là dans le costume qu'on lui

voit sur ses photographies, une grande robe de moine à collet
et à capuchon, et un petit bonnet pointu, en broderies, de la
forme d'un cône. Ce n'est pas parce que c'est Gourmont que je
retiendrai mon avis. Je n'ai jamais pu me faire à ces mascarades
d'intérieur. Je comprends les manchettes de Buffon. Moimême je ne pourrais pas travailler en débraillé, en bras de
chemise, ou pas peigné, ni débarbouillé, comme quelques-uns,
j'en suis sûr. Mais s'habiller en moine comme Gourmont, en
Turc comme Loti, en mage comme Péladan, ou comme d'autres
autrement !... Non !...
M™® de Courrière est la fille du sculpteur Clésinger et propriétaire actuelle de toutes ses œuvres. Elle est coutumière du
coup qu'elle m'a fait tantôt. Il faudra que je ne me laisse pas
faire.
Vendredi 26 Janvier. — Maurice Barrés a été élu hier à
l'Académie. Cela me laisse extrêmement froid. Il y a longtemps
que Barrés ne m'intéresse plus. Dire que j'ai lu vers 1894 Le
Jardin de Bérénice avec dévotion, et que l'ayant repris tantôt,
pour voir, les phrases qui me troublaient tant me sont insipides
aujourd'hui. Encore un mauvais maître, pour ceux qui ont
besoin de maîtres. Cela se voit à ce que font tous les jeunes
gens qui l'imitent, témoin cet article signé Eugène Marsan, dans
une petite revue. Les Essais, de décembre 1905, que je lisais
hier. C'est énorme de ridicule et de prétention. Je l'ai souvent
pensé et dit. Il n'y a de maîtres que pour les gens nuls. De
même^il n'y a d'influence des livres que pour les gens nuls. Les
autres, tôt ou tard, lâchent tout, pour n'obéir et n'écouter
qu'eux seuls. De plus, il n'y a pas de maîtres pour les idées, il n'y
en a que pour la forme et Barrés a été un maître détestable pour
la forme, avec ses phrases heurtées, nuageuses. Quant à ses
idées ! Aucune à lui. On ne peut guère l'aimer quand on aime la
netteté, le style qui court vite.
Été au Mercure. Gourmont arrive. « Vous tombez bien », me
to-il en me voyant, et il me montre ce qu'il vient d'acheter : une
édition originale de la Vie de Haydn, et la Chartreuse, le Rouge,
^^Abbesse de Castro et l'Amour dans l'édition Barba. Quel
grand enfant ! Le voilà tout à sa passion pour Stendhal. Il veut
Vendre de ses livres, probablement pour acheter des Stendhals
>^ares. « Je vais vendre mes Laforgue, m'a-t-il dit. Je commence à ne plus aimer ça. Et vous ? — Oh ! moi, il y a long-

temps », lui ai-je répondu. Cela nous a amené à parler de la
réputation. « Qui sera assis ici, à notre place, dans cent ans,
lui disais-je, à dire du mal de nous ?... — Ou à nous ignorer ? »
a-t-il répliqué. Pour lui, Verlaine, Baudelaire, resteront comme
Saint-Amand. Mais qui sait si Moréas ne sera pas un nouveau
Pompignan ?
Gourmont est curieux au possible. Quelle mobilité d'esprit !
Depuis qu'il s'est mis à écrire, il s'est occupé de Chamfort et l'a
imité, de Rivarol et l'a imité. Il y avait toujours du Gourmont,
certes, et il ne manque pas de personnalité, au point qu'on
reconnaît, sans la signature, la moindre ligne de lui. Le voici
maintenant à Stendhal. Nous verrons.
Il est monté ensuite chez Vallette, pour le Comité de lecture.
Régnier est arrivé. « Êtes-vous Stendhalien ? » lui a demandé
Gourmont à brûle-pourpoint. « Oui », a répondu Régnier. « Eh
bien, regardez cela », lui a dit alors Gourmont en lui montrant
ses achats. Je n'étais pas là. C'est Morisse qui m'a raconté cela
en descendant.
Je n'avais pas tenu ce journal depuis le 17 janvier. Je viens
d'expédier ces seize pages et huit jours d'un seul coup. J'en ai
la main éreintée.
Samedi 27 Janvier. — Maurice, en permission, est venu
dîner ce soir. Il m'a raconté ceci, qui remonte déjà à quelque
temps et qu'il n'avait pas osé me dire, tout à la fois parce qu'U
croyait qu'il ne s'agissait que de l'article Boissard sur la ComédieFrançaise, et parce qu'il craignait que je me fâche et écrive une
lettre désagréable à Prudhon. Voici : Il y a quelque temps, au
théâtre, Prudhon a fait appeler ma belle-mère et lui a dit :
« Est-ce que vous savez ce que votre beau-fils a écrit sur vous ? »
Naturellement grand étonnement de Louise. Prudhon a ajouté
ensuite : « Je vous le montrerai. Vous verrez. Votre beau-fils est
un monstre. » Maurice m'a demandé si c'était vrai, ce que
c'était. J'ai d'abord dit non, puis ensuite ai dit oui, mais sans
donner de détails, lui disant qu'il lirait tout cela un jour. Bl... et
moi avons fort ri du « monstre » de Prudhon. J'ai seulement
expliqué à Maurice mes scrupules, à présent, à propos du nom
Léautaud écrit par moi en toutes lettres. Que cela n'avait guère
d'importance dans le Mercure même et que je mettrais un autre
nom dans le volume, et cela uniquement pour lui, parce qu'en
effet, peut-être, il n'était pas très utile que des gens qu'il connaît

et qui pourraient lire le volume sachent que sa mère est la
femme qu'elle est et que je dépeins. Il faudra que je m'amuse,
quand le volume paraîtra, à envoyer un exemplaire à Prudhon
avec cette dédicace : A M. Prudhon, hommage du monstre.
Se rappellera-t-U m'avoir donné ce joli nom ? Le plus drôle,
c'est que Maurice a paru surtout préoccupé de savoir si je
parlais de lui. Il semble que tout ce que j'aie pu dire de sa mère
Ixii soit égal. Je l'ai prévenu d'aUleurs que j'avais encore augmenté pour le volume et je le lui ai dit : « Je m'en doute. Tous
ces gens-là ne doivent pas avoir une jolie idée de moi, et tu penseras peut-être de même quand tu me liras. » Je l'ai dit, le
propos de Prudhon remonte déjà à quelque temps. Louise ne
m'en a rien montré la dernière fois qu'elle est venue, non plus
que Maurice. Et cette idée qu'il avait que j'allais peut-être
écrire une lettre de sottises à Prudhon J Elle est bien amusante.
Lundi 29 Janvier. — J'ai porté aujourd'hui à Verrier l'article
demandé. Je lui avais mis ce matin un mot chez sa concierge
pour le prévenir de ma visite après déjeuner, vers trois heures.
Quand je suis arrivé, un facteur était à la porte, à sonner,
frapper et appeler vigoureusement, sans que personne répondît.
Enfin, Verrier est venu ouvrir, dans sa petite robe de chambre
chinoise, les pieds nus dans des pantoufles. « Pourquoi ne répondiez-vous pas, lui dis-je pendant que le facteur sortait ses
papiers. — Parce que je ne suis pas seul. » Entré dans son
cabinet de travail, j'aperçus en efl^et une jaquette d'astrakan
sur une chaise, un chapeau et une voilette sur gèe- une autre, et
sur la cheminée toute une garniture d'épingles à chapeau. Enfin,
le facteur parti, j'ai remis mon manuscrit à Verrier, en lui
rappelant sa parole : pas un mot de changé, pas un. C'est
entendu. Nous verrons. Mon article n'est autre que la préface
que j'avais écrite, en avril 1903, pour les Coins de Paris que je
devais écrire à la Revue bleue.
Je suis allé ensuite faire un tour du côté du Luxembourg,
dans la rue Soufilot. Rue Soufilot, j'ai rencontré Théry. Vraiment de la malchance. Après sa jambe cassée rue Gay-Lussac,
il y a six mois, mal remise en place à Cochin, le voilà qui a
manqué d'être tué à Nice, il y a quelques semaines, dans une
promenade en automobile. L'auto oii il se trouvait ayant
soudain fait panache. Il s'en est tiré avec des déchirures au

ventre, au bassin, etc. Je lui demandais son impression de
tant d'événements fâcheux à la suite l'un de l'autre, et il m'a
répondu qu'il en était arrivé à juger que c'est pour la veine
comme pour la déveine : il y a continuité, et il convenait avec
moi que son retour comme locataire au quartier latin ne lui
avait guère porté chance.
Je suis ensuite monté au Mercure. Une jolie femme, dont
l'équipage très luxueux attendait à la porte, était occupée à
la librairie et chez Van Bever à acheter des exemplaires sur
papier de luxe de Tinan, Louys, Maeterlinck, ne pouvant,
disait-elle, ou plutôt ayant l'habitude de lire les auteurs qu'elle
aime dans des exemplaires de luxe. Je me suis arrangé avec
Van Bever pour lui faire prendre un exemplaire sur chine
d^Aimienne qu'Albert m'avait donné autrefois. Elle était jolie
cette femme, et l'air assez fine. Comme ce serait agréable d'être
l'intime d'une pareille femme, riche, jeune, ayant de petites
manies de littérature, et je dis agréable au point de vue matériel,
bien entendu.
Ensuite Gourmont est arrivé, puis Caussy. Bavardage sur
Stendhal, commencé au sujet de l'analyse de l'article de Seillère
envoyé par Caussy à VErmitage pour la Chronique stendhalienne.
Longue discussion sur les différences Balzac-Stendhal, Gourmont
et moi mettons Stendhal au-dessus de Balzac, Caussy les trouvant égaux, et Van Bever préférant Balzac. Ce pauvre Van
Bever a dit pas mal de petites bêtises. Je voyais bien qu'il
jugeait de totite la question d'un point de vue presque uniquement sentimental et littéraire. Gourmont s'est presque fâché,
tandis que Caussy devenait agaçant par sa prétention et son
pédantisme. Les gens qui n'ont aucune fantaisie sont décidément bien assommants.
Je suis ensuite monté chez Vallette avec Gourmont. J'ai
raconté l'anecdote Prudhon-Belle-mère. Puis Vallette a parlé
du ridicule de toutes ces palmes académiques, dont les nominations ont paru ce matin dans les journaux, presque douze
colonnes pleines. Cela nous a amenés à parler de l'arrivisme,
puis de Maurice Barrés, le type accompli, le modèle de l'arriviste. Vallette l'a beaucoup connu et vu de près il y a quelques
années, déjà plein de calculs, de combinaisons, etc... Aucuns
scrupules et rien d'irréfléchi. A seize ans Barrés savait déjà
ce qu'il voulait : une vie riche, la célébrité, et ce qu'il voulait
être : Chateaubriand, Lamartine, Disraëli. Ce n'est pas lui qui

se serait marié avec une femme sans dot. La fortune lui manquait, il la lui fallait. Il a épousé M^s Couche. Comme la littérature était un moyen trop lent, il a fait de la politique, et comme
il le jugeait le meilleur moyen pour commencer, il profita du
boulangisme et se fit boulangiste. Son élection à l'Académie
n'est pas autre chose qu'une élection politique. La littérature
y compte à peine. Vallette nous parlait aussi du caractère de
Barrés. C'est un hypocondre, qui a de grands moments d'abattement, des moments oîi il lui faut absolument quelqu'un qui le
remonte, en l'assurant de sa valeur, de son talent, en lui assurant qu'il réussira. Du moins était-ce ainsi il y a seulement
quelques années. De là les amitiés ou simplement les relations
de Barrés avec des individus de beaucoup ses inférieurs, au
point de vue du talent, comme par exemple Bonnamour. Je n'ai
pas pu m'empêcher de dire, devant cela, que Barrés, dans ce
cas, n'était pas vraiment un homme. Qu'on devait savoir ce
qu'on valait, ce qu'on faisait, et que les appréciations du dehors
ne devaient pas modifier, atténuer ou détruire ni votre contentement, ni votre mécontentement.
Gourmont, lui, demandait si c'était vraiment être arrivé que
d'être de l'Académie. Vallette et moi avons fait la même réponse :
« Oui, si l'on se place au point de vue de l'opinion publique et de
la société. » Vallette disait très justement, Gourmont ayant dit :
« Alors, Huysmans n'est pas arrivé ? — Pour nous autres, Huysmans est plus arrivé que Barrés, mais allez voir dans le public.
Que Barrés et Huysmans aillent aussi à l'étranger. Les salons
fêteront le premier, les Universités lui organiseront des réceptions, il sera l'homme célèbre, tandis que le second passera presque inaperçu. — Il parlera même en votre nom », ai-je dit de
Barrés à Gourmont, qui s'en est mis à rire.
Je disais aussi à Vallette que l'élection de Barrés à l'Académie
ne me donnait pas l'impression d'une œuvre faite... « C'est que
vous ne voyez pas les morts », m'a-t-il répondu. Il devait mal me
comprendre et confondre l'œuvre, c'est-à-dire l'ensemble des
efforts, des négociations, des concessions, avec l'œuvre littéraire. Pour moi, toute l'œuvre littéraire de Barrés me fait un
bien mince effet, tous ces livres qui sont chacun le résultat
d'une tactique, d'une politique provisoire, selon le vent qui
soufflait à cette époque-là. Au sujet du côté politique, le seul
qui ait réellement servi Barrés comme nous en convenions,
^ u r m o n t disait que lui, par exemple, s'il avait voulu prendre

position dans l'affaire Dreyfus, au lieu de rester comme il l'a
fait, dans le domaine purement critique, serait arrivé aussi.
Je n'ai pas le temps d'examiner ce point. Je pose un grand ?
en attendant.
Vallette nous a aussi parlé de Mauclair, très connu autrefois.
Mauclair très menteur, très vantard, se vantant partout d'être
l'amant de Georgette Leblanc, qui venait chez lui nue sous une
simple fourrure, etc., etc... Gourmont me rappelait l'autre
jour, comme nous parlions de Mauclair et de sa littérature d'imitations successives, un mot de Rachilde, étonnant et très juste :
« Il y en a qui imitent avant. » Ce qui serait le cas de Mauclair
qui^ fréquentant des gens de lettres et les entendant exprimer
leurs idées pour un prochain livre, écrit et publie ce livre bien
avant eux. Seulement, comme chaque fois le gens de lettres
est un homme célèbre, Mauclair n'en sort pas moins comme
l'ayant imité. De là le mot de Rachilde : « Il y en a qui imitent
avant. »
Je ne sais pas si j'ai noté quelque part que j'ai été invité une
fois par Barrés à l'aller voir. Je le rappelais ce soir à Vallette
et à Gourmont, quand nous parlions de lui et que Vallette
disant que c'était un hypocondre, je lui disais l'avoir très
souvent rencontré et lui avoir trouvé en effet le visage d'un
homme tourmenté, incertain (ce mot n'est pas juste) tourmenté
suffit. Je rappelais donc cette invitation : « Je n'y ai jamais été,
disais-je. Je n'avais rien à lui dire, ni lui non plus, et tout
compte fait, je ne le regrette pas, en quoi j'ai tort, quand ce ne
serait que pour le document. »
Je suis sorti avec Gourmont. Il continuait à parler d'arrivisme. « Vous le voyez, il ne s'agit que de vouloir, me disait-il. Il
est trop tard pour moi, mais vous, qui êtes un Julien Sorel en
conversation (?), il n'est pas trop tard. Qu'est-ce que vous en
dites ? » Je lui ai répondu au hasard. J'étais très fatigué. Je
lui ai dit que je doute fort que je consente jamais à enchaîner
ma liberté dans un mariage riche. Une femme riche, il faut la
sortir, elle veut jouir de vous, de votre réputation (si vous en
avez), vous exhiber pour flatter sa vanité, etc... et elle vous
fait cocu. Il est vrai qu'on est alors sauvé : on peut rester chez
soi, laissant toutes les corvées à l'amant. Nous en riions fort, rue
Saint-Sulpice, tout en marchant, et Gourmont le disait : « H
faudrait trouver l'amant tout prêt, dans la corbeille. » Nous
nous sommes quittés à Saint-Germain-des-Prés, avec rendez-

vous demain à l'Ermitage, au sujet de la Chronique stendhalienne.
Pour compléter ce que disait Vallette du besoin de Barrés
d'être réconforté, remonté, quelquefois, j'oubliais de noter
ceci de Gourmont, à propos de son Barrés, dans le Deuxième
livre des Masques. Ce qm montre bien que Vallette a dit vrai,
c'est que Barrés a écrit alors à Gourmont une lettre dans
laquelle, après avoir étudié l'article dans tous les sens, il
concluait : « Tous comptes faits, je trouve qu'il est pour moi. »
Il avait besoin cette fois-là aussi, qu'on fût pour lui.
Mardi 30 Janvier. — A l'Ermitage, avec Gourmont, Ducoté
et Verrier. Gourmont que je trouvai dans l'escalier en arrivant
savait déjà à quoi s'en tenir sur les dispositions de Ducoté pour
la Chronique stendhalienne, comme je l'avais déjà su moi-même
samedi dernier, quand Verrier est venu me redemander mon
article. Il est donc entendu que la Chronique commencera dans
le numéro du 15 mars, qu'elle sera payée 3 francs la page,
le prix de VErmitage, et Ducoté se charge même des frais des
tirages à part, pour lesquels Gourmont a voulu se charger de
fournir le papier. Dès le numéro du 15 février, elle sera annoncée.
Nous avons ensuite bavardé, notamment sur Barrés, Adam,
Batilliat. Je n'ai pas cessé d'avoir des mots. Au grand rire de
Ducoté, Gourmont et Verrier. La vanité de BatiUiat : « Il porte
sa littérature, comme son uniforme d'officier de réserve, aussi
fatuitement. Il n'est pas un écrivain de réserve, hélas ! » Gourmont explique que Paul Adam travaille très lentement. « Pas
assez lentement encore, dis-je. Au moins, on aurait un peu
moins de sa littérature » — ou : « Que serait-ce alors s'il travaillait vite. » Gourmont parle du départ de Paul Adam pour la
Russie, d'où il envoie en ce moment des articles au Journal. Il
dit là-dessus : « On ne comprenait rien aux histoires de Russie.
Il est encore allé embrouiller la question. — Il doit être attaché
à la censure, dis-je, pour qu'on ne sache rien d'exact. » Je les
fais rire aussi avec cette anecdote : je me trouvais hier lundi
au Mercure, dans la librairie. On fait les paquets avec les
feuilles d'un roman de Danville, Les Reflets du Miroir. Brion^
manquait de papier. Il s'en fait monter. On lui apporte des
feuilles des Reflets du Miroir, en lui disant que c'est la fin, et
je lui prête ce mot : : a La fin !... il va falloir demander un nou1. Le commis.

veau roman à M. Banville. » Verrier voulait absolument que je
lui fasse une note sur l'élection de Barrés à l'Académie. J'ai dit
plutôt non. J'ai aussi fait rire Ducoté, Gourmont et Verrier en
leur disant les termes de la lettre que j'ai préparée pour Hirsch,
pour sa chronique des « Revues » au Mercure, au sujet de mon
article que j'ai signé Célestin Beaubinet.
Je suis allé dîner avec Gourmont. Nous avons rédigé l'annonce de la Chronique stendhalienne pour VErmitage du 15.
Gourmont voulait écrire à quelques stendhaliens en renom,
puis y a renoncé. Nous nous arrangerons seuls. Nous avons aussi
beaucoup parlé du Mercure, où il faudrait couper, selon moi,
toute la littérature de grand art, de grandes phrases, de grandes
prétentions, amener le lecteur à cette idée qu'un article de revue
n'est pas plus embêtant qu'un article de journal, tout en étant
plus plein, mieux fait, et désintéressé. Dans le Mercure, la partie
Revue du mois est arrivée, si pleine de faits et de documents
qu'elle est, à être d'un ton plus léger que la partie littéraire.
C'est presque un comble, si on y réfléchit. Gourmont était tout à
fait de mon avis.
Mercredi 31 Janvier. — J'ai porté à Verrier l'annonce de
la Chronique. Il m'a donné mes épreuves de l'article. Rien de
changé en effet. J'avais du reste été renseigné dès mardi, devant
Ducoté. Je suis ensuite allé au Mercure, chercher le Mercure.
Dans sa rubrique, Jean de Gourmont y rend compte de l'enquête Le Cardonnel-Vellay et a parlé des Pages spirituelles,
comme, par exemple, ma réponse. Je ne voudrais pas faire
mon Stendhal, ce qu'on a du reste peut-être trouvé que je fais
depuis longtemps. Cette opinion de Jean de Gourmont m'arrête
un peu. Ma réponse spirituelle, ce qu'on a dit de mon esprit
déjà, à propos du Boissard sur la Comédie-Française, ce que
me dit de temps en temps Gourmont dans le même sens, l'opinion çà et là sur ce que j'ai écrit depuis quelques années, depuis
que j'écris vraiment selon mon goût ou à peu près. Aurais-je
vraiment de l'esprit, serais-je vraiment un homme spirituel.
Certes, depuis quelque temps, l'ironie m'est devenue une seconde
nature. Cela m'amène à rechercher l'époque oii j'aurais commencé à avoir de l'esprit, et je trouve à peu près... Non, je ne
trouve pas au juste. J'en avais déjà, ou je commençais déjà à en
avoir dans ma réponse à VEnquête sur VAlsace-Lorraine. Pour
tout dire, je n'ai rien acquis. Je n'ai que cessé de me brider

par l'inutile, et pas faite pour moi, admiration de certains écrivains assommants. Tout ce dernier passage ne vaut rien :
confus au possible.
Ce soir, quand je suis rentré, autre grande scène de Bl...
EUe est un peu détraquée, je le lui ai dit. Et toujours ma rage
de vouloir discuter, analyser, avec elle ; de vouloir la faire
comprendre. Au bout de ma peine, j'en trouve le ridicule.
Toute une soirée de gâchée, voilà le plus clair. Je commence
cependant à n'être plus très abattu par ces scènes.
Jeudi i®"" Février. — Je renonce à signer mon article de
rErmitage Célestin Beaubinet. Je l'ai corrigé. Bl... a souffert
extrêmement toute la nuit, surtout hier au soir, de neuf heures
à minuit. J'étais couché à côté d'elle. On en pensera ce que
l'on voudra. Au sortir d'une telle scène comme celle qu'elle
m'avait encore faite, j'étais glacé, insensible. Je n'ai pas bougé,
je ne lui ai pas dit un seul mot.
Laure est venue nous voir cette après-midi. Rien de très
particulier comme nouvelles — le chat de la marchande de
journaux est mort. Il était très malade. On l'a tué. Pauvre
bête ! Je lui avais acheté souvent de la viande et le caressais
chaque fois que je le voyais. Il s'appelait Gris-gris. Dans les
derniers temps, il était si abîmé, que je n'osais plus le toucher.
Je note encore, au sujet de mon esprit, que j'ai toujours
aimé les choses vives, spirituelles. Même au temps de VŒuvre,
j'étais ravi par des pièces railleuses, comme celles de Tristan
Bernard, et une d'Edmond Sée, et une de Jules Renard : Le
plaisir de rompre — et par des livres comme la Manette Salomon des Concourt, ou le Thomas Graindorge de Taine, ou
Heine, etc... Je crois bien que je puis dire que j'ai commencé à
avoir de l'esprit le jour oiî j'ai commencé à être moi.
Lundi 5 Février. — Été au Mercure. Vu Caussy. Je me suis
empressé de lui demander : « Vous êtes donc bien avec Jean
de Gourmont ? — Pourquoi ? — Parce que j'ai vu que vous lui
avez dédié votre dernier article dans le Mercure. — Eh ! bien ?
—• Mon Dieu ! cela m'a un peu surpris. — Pourquoi donc ? —
Voyons ! vous me l'avez assez traité d'imbécile, de niais, etc..,
bien des fois. — Qu'est-ce que cela fait ? — Oh ! rien certainement. Seulement, je ne vous aurais pas cru tant de fantaisie.

vous qui êtes si grave, si sérieux, etc... » Caussy raconta ensuite
qu'il était brouillé avec Sansot, son éditeur, pour des raisons
qu'il ne lui plaisait pas de raconter. Je lui dis : « Voyons, quand
deux individus se brouillent, généralement il y en a un qui
gagne, et l'autre qui perd. Dans votre histoire avec Sansot,
qui est-ce qui a le bénéfice ? » Il réfléchit, puis me répondit :
« Mon Dieu ! c'est Sansot ! » A quoi je lui répondis aussitôt :
« Comment ? Parce qu'il vous perd comme auteur ? »
Vu Gourmont qui me dit : « Enfin, on vous voit ! » Il continue à faire des découvertes bibliographiques sur Stendhal. Nous
sommes montés chez Vallette. Grande conversation, sur les
différentes manières de travailler. Beaucoup parlé de moi, de
ma santé, de mon manque de vitalité physique, de désirs
amoureux, mon précoce besoin d'être excité, quand j'avais
dix-huit ans, mes ratages, quand j'essaie certaines expériences.
Vallette et Gourmont n'en revenaient pas, disant que j'avais
pourtant l'air de me passionner pour des tas de choses, souvent.
Tout cela venu à propos de ce que je disais à Gourmont de
mon émerveillement sur son entrain stendhalien, à faire des
recherches de documents, à vouloir créer un mouvement stendhalien, etc... à quoi Vallette m'avait dit : « Vous n'avez pas
l'air si passionné, vous ? »
Gourmont est amusant avec son stendhalisme. Le voici qui
parle de ne plus écrire que sous des pseudonymes. Il dit, ce qui
est d'une grande justesse, ce qu'est l'ennui d'être un peu connu,
qu'on est moins libre, que les gens attendent ce qu'on écrit, et
que soi-même, on ne peut s'empêcher, en écrivant, de songer
ce que va penser un tel ou un tel de ce qu'on écrit.
Hier, j'ai commencé mes histoires de femmes pour faire suite
à In Memoriam. J'ai pensé tout à coup qu'il était peut-être
utile de souder les deux, pour faire un livre plus uni, et j'ai
essayé un raccord, dans les dernières lignes d'/re Memoriam.
J'ai demandé ce soir son avis à Vallette. II incline vers l'affirmative, et qu'il vaut mieux faire un tout. J'aurais préféré
recommencer vraiment, et tel que j'avais écrit mon commencement, il y a longtemps. Je commençais ainsi : L'idée ne me
vient toujours pas d'un roman, ni le goût. Souligner ainsi que ce
n'était pas un roman... Je suis dans un mauvais moment, ce soir,
mélancolie, abattement, désintérêt. Il faudrait que mes deux
premières pages soient faites. Je me fais un tel plaisir d'écrire
certaines deë autres.

Cette année de journal sera grosse, si cela continue. Déjà
trente-six pages et je ne suis qu'au 5 février.
Mardi 6 Février. — Cette sensation de toute la calotte
crânienne engourdie, ouatée, analogue à ce qu'on appelle avoir
un doigt mort, me tient encore aujourd'hui, depuis une heure
de l'après-midi, et il est trois heures, sans que j'aie ni beaucoup
travaillé ni beaucoup parlé. C'est absolument comme si j'avais
un bonnet épais, enfoncé jusqu'aux oreilles. Voilà bien quelque
chose comme deux ans, deux ans et demi, que cela m'arrive
de temps en temps. Le plus curieux c'est qu'il m'arrive des
fois de travailler très fortement, sans rien ressentir de ce trouble,
alors qu'il me prend même quand je n'ai rien fait. Comme je ne
sais quelle en est la cause, cela m'inquiète beaucoup plus que
le reste, encore que cela ne m'enlève rien de mes facultés. C'est
une gêne, voilà tout. Les médecins auxquels j'en ai parlé n'y ont
pas fait attention. Moréno me disait une fois : anémie cérébrale.
Moi qui suis cependant capable de travailler à écrire douze
heures de suite, sans autre fatigue qu'une fatigue physique,
provenant sans doute de la position assise et penchée gardée trop
longtemps, — et une certaine nervosité. Ce fameux régénérateur,
remontant, reconstituant, ces Pilules Pinck enfin, dont je viens
de terminer une première boîte, ne me font guère d'effet.
Été à l'Ermitage, à cinq heures. Gourmont, Ducoté et Verrier. J'ai vu les secondes [épreuves] de mon article. Il ne paraît
pas y avoir de coquilles, comme cela m'arrive chaque fois avec
leur imprimeur. Gide arrive, retour de Vienne, où l'on a représenté son Roi Candaule, une chose admirable, pure, au FoxTheater. II s'adresse à moi, tout de suite et me dit, ce dont il a
eu une grande et heureuse surprise, que j'ai là-bas tout un
public (ce sont ses mots, et illusion chez lui, à mon avis), qu'on y
a lu In Memoriam, qu'on en a parlé, etc... Je lui parle de Blei.
C'est justement son traducteur pour Le Roi Candaule. Il avoue
ensuite qu'il ne parle que des cercles littéraires, les seuls qu'il
connaisse du reste. Cela limite tout de suite « mon » public,
comme il dit. Il paraît que j'ai en M"^® Blei, qui lit très bien le
français, une de ces admiratrices ! Je ne savais que répondre à
Gide et j'ai pris le parti de rire. Gourmont, lui, disait que tout
ce que disait Gide ne se voyait guère dans la vente des livres,
bien que tout de même, l'Allemagne achetât beaucoup de livres
au Mercure.

Puis Gide et Ducoté s'en vont. Je parle avec Verrier et
Gourmont de Caussy, de son caractère, et de son histoire de
brouille avec Sansot. Verrier trouve aussi que Caussy est
décidément trop grincheux, trop prétentieux — et même fort
impoli, dit-il. Quant à Gourmont il me dit : « Vous m'amusez
quand vous parlez des gens que vous détestez. » Naturellement,
je me défends de détester Caussy, à qui j'ai dit beaucoup du
mal que je pense de lui. J'ai seulement eu l'occasion de le
connaître de mieux en mieux, par ses conversations, et ce que Van
Bever, notamment m'a dit de lui, de ses jalousies, de son mauvais caractère. J'ai appris aussi les dessous de l'histoire CaussyErnest Charles, avec l'éreintement de Caussy par Charles, dans
la Revue bleue. Provincial outrecuidant. Après tout, c'est assez
juste — et c'est bien la faute de Caussy. Aller dire, en pleins
bureaux de la Revue bleue, qu'Ernest Charles se faisait payer ses
articles. Celui-ci a voulu lui montrer ce qu'il en était et qu'il
n'avait pas besoin d'être payé. Caussy a été ce jour-là aussi
benêt qu'indélicat. On ne dit pas de ces choses au hasard, et
Ernest Charles est incapable de ce dont il l'accusait. L'histoire
de Caussy avec Sansot est du même genre. Il lui donne un
livre, moyennant certaines conditions acceptées par lui. Puis,
il se met à lui écrire insolemment, assez longtemps après, que
ces conditions sont insuffisantes, qu'il lui faut ceci, cela, etc...
L'autre l'a envoyé au diable.
Dimanche 11 Février. — M. Chatelain a dîné ce soir avec
nous. Bonne conversation. Il nous a dit des tas de choses
intéressantes sur les fous et les déments, à cause des cours qu'il
va suivre à Sainte-Anne depuis quelque temps. Différence entre
la folie et la démence. La démence est la décomposition de la
logique d'une folie. Nous avons ensuite parlé volonté — et
bonheur de travail. Il me demandait ce que je trouvais être le
meilleur moment du travail littéraire. Je lui disais : « C'est
presque honteux à dire, le meilleur moment c'est quand on écrit
rapidement, sans penser à son sujet, pour ainsi dire, quand on
ne cherche pas, quand tout vous vient de soi-même, quand la
plume ne va pas assez vite. C'est là le meilleur moment — et
le meilleur travail. Tout ce qui est cherché, construit, assemblé,
arrangé, — tout le contraire. C'est toujours l'axiome : il faut
écrire avec plaisir et naturel. »
Sur la volonté. Je lui disais ceci, comme exemple. « J'ai de la

volonté, puisqu'autrefois, par exemple, j'ai refait jusqu'à vingt
fois la même page. Je ne le ferais plus maintenant, mais ce
n'est pas par manque de volonté, c'est parce que j'ai reconnu
le manque de tout résultat pour moi. Autre exemple : il m'arrive souvent que lorsque je commence une chose^le début m'est
laborieux, lent, et m'assomme au possible. Eh ! bien, je ne me
rebute pas pour cela. Je sais que j'arriverai tôt ou tard au
moment de plaisir, et je saute avec patience tous les obstacles. »
Nous avons parlé aussi de l'influence du ménage sur un
écrivain. Avantages : soucis matériels en moins — Inconvénients : changement d'atmosphère, entame de l'individualité, de
l'indépendance : on ne peut plus écrire ses plus secrètes pensées,
ni ses plus secrètes aventures, ou alors il faut les transporter
dans une œuvre d'imagination. Il est vrai qu'il suffit de posséder
1° Une volonté absolue d'être libre et indépendant, dans ce sens,
envers et malgré tout. — 2° Une puissante faculté de dédoublement : dans sa salle à manger, avec sa femme, on est tel — et
aussitôt dans son cabinet, on n'est plus qu'un homme seul, libre,
sans lien. On arrive aisément à cela, jusqu'à n'y plus penser.
Parlé du ménage Régnier. Je disais : qu'est-ce qu'un écrivain ?
c'est peut-être le plus artificiel des hommes, celui qui n'éprouve^
n'entend, ne voit rien qu'il ne songe aussitôt à le transporter
dans un livre, à l'utiliser littérairement. Dans le ménage Régnier,
ne peut-on pas supposer que le mari et la femme se sont mutuellement l'un à l'autre des modèles de mécanique humaine, sur
lesquels ils examinent, l'un et l'autre, l'effet de tels sentiments,
le résultat de telles circonstances ? Que l'un d'eux ait un moment
d'abandon, d'émotion, etc., aussitôt l'écrivain prend le dessus et
songe à utiliser ledit moment — et ensuite l'autre peut se dire :
je retrouverai cela un jour ou l'autre quelque part — et celui
qui écoute l'autre peut lui-même songer à utiliser ledit moment,
et cet autre se dire lui-même : je retrouverai cela un jour ou
l'autre quelque part. Je le disais : beau sujet de roman.
Maintenant, peut-être n'est-il rien de tout cela, et les Régnier
pas si compliqués et bons camarades, très pot-au-feu, tout
simplement.
Nous avons aussi parlé de la liberté, de la franchise, très
grandes, en littérature. Je disais : si j'ai une chose vive à dire,
la périphrase m'agace, me paraît ridicule, je préfère l'expression
nette. J'ai à écrire par exemple qu'une femme s'est branlée.
Voit-on exprimer cela par : elle se caressa intimement... ou :

elle promena un certain temps un de ses doigts... c'est puéril et
ça ne veut rien dire. Le verbe masturber ? C'est presque vouloir
faire de l'effet, et c'est ce qu'il faut surtout éviter, l'effet, quand
on écrit des choses vives et réellement arrivées, et qu'on ne veut
surtout que raconter. Donc, mettre : elle se br... C'est ce qui
me paraît le mieux.
J'ai toujours un grand plaisir à bavarder avec M. Chatelain.
Nous avons aussi parlé de l'intelligence. Je disais : être intelligent, c'est comprendre, c'est entendre. Ce n'est pas seulement
comprendre les idées, les choses, les faits qui rentrent dans
votre tempérament, dans vos habitudes d'esprit, etc., c'est
comprendre également les idées, les choses, les faits qui vous
sont différents, contraires, et les plus divers. Autrement, on
n'a qu'une intelligence limitée, et qu'est-ce, qu'une intelligence limitée. C'est une intelligence qui cesse tôt ou tard de
fonctionner et qui se ferme sur un ensemble d'idées donné.
On pourrait codifier : être intelligent, c'est, après connaître
exactement sa propre façon de sentir et de penser, pouvoir
encore se prêter à toutes les autres.
Mercredi 14 Février. — J'ai pas mal arrangé In Memoriam
tous ces derniers temps, au petit hasard de mes réflexions. J'ai
ajouté des renseignements sur mon père, expliqué mieux
quelques faits, augmenté la part de ma belle-mère. J'ai refait
aussi quelques passages un peu trop littéraires, quelques
phrases. J'ai pensé quelquefois à ce que m'a dit Gilbert de
Voisins, le jour que je l'ai vu au Mercure, de ma manie selon lui,
sitôt que j'ai une phrase bien, de l'arranger en mal. Le fait est
que les phrases que j'ai arrangées sont peut-être moins jolies
qu'avant, mais elles sont plus exactes, et c'est le grand point
pour moi. Le jour où je pourrai renoncer à tous les couplets de
phrases — comme par exemple, pour In Memoriam, m'arrêter
à la fin de l'enterrement : C'était le 27 février 1903 — ce sera
encore mieux.
Hier mardi, je suis passé au Mercure, vers trois heures, pour
savoir des nouvelles de Morisse, en ce moment dans une maison
de santé, pour l'opération de l'appendicite. Vu Van Bever. Il
paraît que Gourmont lui demande tous les soirs s'il a de mes
nouvelles.
Je voulais monter à l'Ermitage en revenant de mes courses,
mais 6 heures et demie, mais très fatigué. Je suis rentré. A

7 heures 1/2, on sonne. C'étaient Jean de Gourmont et Verrier
qui venaient voir si je n'étais pas malade. Je les ai invités à
venir passer la soirée, après leur dîner. Revenus tous les deux à
dix heures. Grand bavardage jusqu'à une heure du matin. Il
paraît que l'article de Van Bever ne marche pas tout seul.
Comme je l'ai dit en riant à Verrier : quand on a pris l'article de
Papillon de Laphrise, avec le joli début qui s'y trouvait, on
s'est retiré à jamais le droit de lire un manuscrit. Et Van Bever
passe de plus en plus son temps à dire qu'un tel ne sait pas
écrire, qu'un tel ne connaît pas la valeur des mots, qu'un tel
n'a aucune idée, qu'un tel écrit comme une savate (Caussy, par
exemple), etc., etc... Cela procure toujours des occasions de
m'amuser.
(9 heures du soir). — Quel temps je perds encore à rêver !
Je ne me corrigerai jamais, décidément.
Jeudi 15 Février. — La gloire !... Mon Dieu ! dire que j ' y
pense encore ! Voilà ce que je viens de me dire, dans mon émotion, en finissant de lire ce soir des détails biographiques sur
Chateaubriand. Je n'ai pas changé, je suis bien le même qu'il y
a dix ans, quand je m'échauffais le cerveau dans des lectures
du même genre, le même aussi qu'il y a quinze ans, quand le seul
spectacle d'un écrivain célèbre me faisait rêver. Aucune envie,
certes, jamais, et je ne déguise rien en disant cela. Seulement
une grande ardeur, comme quelqu'un qui se sent de nouveau une
grande volonté d'arriver à un but dont il est sûr. Dont il est
sûr ! puis-je écrire ces mots, alors que j'ai toujours été si travaillé par la réflexion, l'inquiétude de moi-même, de mes forces,
et qu'au fond je suis si dénué de sujets de travaux ? Qu'importe ! ce sont de beaux sujets de rêverie, ces grandes images
de gloire, comme la vie d'un Chateaubriand en offre tant. Allez
donc trouver cela aujourd'hui. L'époque n'y est plus, il n'y a
pas à dire.
Vendredi 16 Février. — Été au Mercure. Dans le bureau de
Van Bever, Jean de Gourmont, et Alphonse Séché. Séché tenait
^Ermitage, et dit : « Van Bever n'a coupé que trois pages, et
ces trois pages sont signées Léautaud. » Van Bever me remercie
de la dédicace de l'article, qui lui a fait plaisir. Séché me dit : « Il

faudra que j'aille demander ce numéro... J'aime beaucoup ce
que vous faites... Je garde tout ce que vous écrivez. »
Gourmont arrive, causerie. Je l'ai beaucoup intéressé, en
lui racontant le mécanisme des affaires chez Lemarquis, mes
règlements des créanciers Dehaynin, le relief du personnage
Langlois, la sorte d'affaires risquées, troubles, qu'il y aurait à
faire avec certains dossiers Langlois, les jouissances d'une
affaire un peu dangereuse, équivoque, etc... Ma définition,
mes commentaires de l'honnêteté, — l'argent qu'on trouve, —
et celui qu'on perd. Il était très intéressé. Je le voyais à son
regard.
A un moment j'avais pris VErmitage et je parcourais mon
article çà et là. Séché me vit : « Vous vous relisez », me dit-il.
Cela m'a fait penser à ce que disent bien des écrivains, qu'ils
ne se relisent jamais. Je me relis bien souvent, en effet, et j'ai
toujours été ainsi. Cela tient peut-être au caractère personnel
de ce que j'écris : en me relisant, c'est encore une façon de
penser à moi.
Rendez-vous dimanche chez Gourmont, pour mettre sur
pied la première Chronique stendhalienne.
Les journaux annoncent qu'on va placer sur un des murs de
la Comédie un médaillon de Larroumet, à l'instar de ceux de
Corneille, Racine et Molière qui s'y trouvent déjà. C'est dire
clairement qu'on doit dire désormais : Corneille, Racine,
Molière et Larroumet.
Dimanche 18 Février. — L'après-midi chez Gourmont, de
trois heures et demie à six heures et demie. Mis sur pied la
première Chronique stendhalienne. Rien de particulier. Gourmont m'a montré un petit livre fait d'une façon imbécile,
par un M. Paul André, et qui vient de paraître chez Sansot,
dans lequel on parle de moi. Ce Paul André doit être le même
que le critique belge qui a parlé du Petit Ami, à l'époque.
Je vais faire la liste des pseudonymes de Stendhal.
Je ne sais pas comment Gourmont peut travailler au milieu
d'un fouillis comme celui qu'il y a chez lui.
Il m'a appris que le fameux Voyage à Singapour avait été
refusé par le Mercure (par Dumur). Cela nous a encore fait
beaucoup parler du Mercure.
Pendant tout ce temps-là, se passait la transmission des
pouvoirs, comme on dit, Loubet-Fallières.

Lundi 19 Février. — Été au Mercure. Touché 24 francs
pour la Variété : Les auteurs et la Critique. Donné 12 francs à
Gourmont, qui me dit : « Hein ! c'est avantageux, la littérature
des autres ! Il faudra continuer. »
Gourmont a parlé à Vallette du refus de Singapour par
Dumur. Je suis resté très réservé.
J'ai annoncé à Gourmont que j'avais déjà relevé 118 pseudonymes de Stendhal.
Mardi 20 Février. — Bl... m'a encore répété ce matin qu'elle
s'en irait, dans plus ou moins de temps, mais qu'elle s'en irait.
Toujours les mêmes histoires : considération, ta maîtresse
mais pas ta femme, ta cuisinière, rien dans ta vie, je la sacrifie
à « ma gloire » (cela, c'est une nouveauté dans ses griefs) enfin,
tout ce qu'elle m'a dit je ne sais combien de fois. Je renonce à
comprendre ce perpétuel besoin de se faire soufi'rir.
Causé avec M. Bertin, au Palais, de l'affaire : demander
quelque chose au fils Fallières. M. Bertin m'approuve presque
de vouloir attendre. En fait, nous attendons.
Été à VErmitage. J'annonce à Gourmont que j'ai encore
trouvé trois pseudonymes de Stendhal, ce qui porte ma liste
à 121. Fait connaissance avec l'auteur du Singapour. Il a
remis chez Gourmont le manuscrit d'un ouvrage où il tend à
démontrer la nécessité de la religion pour rendre les individus
et les nations forts dans la paix. Gourmont et moi, qui en
avons parlé avec lui, nous sommes sentis vraiment loin d'une
telle façon de penser. La religion, comme je disais, est peut-être
un instrument de force, mais oppressif seulement. Qu'est-ce
qu'un individu qui a besoin de croire pour être fort, et à qui la
religion enseigne de se résigner ici-bas, dans l'espoir des jouissances célestes ? Le fort est celui qui considère que la vie a son
but et sa fin en elle-même et que le bonheur est ici et s'y doit
trouver, sans aucun espoir de le trouver dans une autre vie.
Je n'avais pas noté ce qui suit, par manque d'intérêt. Gaubert a depuis longtemps en train un livre sur les jeunes écrivains. Vendredi dernier, au Mercure, je lui en demandais des
nouvelles. Alphonse Séché se mit alors à lui dire : « Ah ! oui,
parlons-en de votre livre. Il y a 3 lignes sur Léautaud, et
20 pages sur Paul Adam » (Propos dont je saisis mal la portée).
Gaubert lui répondit qu'il se trompait, que d'abord il ne savait
pas ce qu'il y avait dans le livre, et enfin que cela ne le regar-

dait pas. Or, le lendemain, j'ai appris par Van Bever qu'Alphonse Séché aurait d'autant mieux fait de se taire qu'il avait
lui-même rédigé, dans le livre de Gaubert, le passage le concernant, lui Séché, et s'était décerné tout seul des tas d'éloges.
M. B... me racontait cette après-midi ceci. Dans une affaire
de congrégation, à la suite d'un jugement perdu pour son client,
celui-ci avait été mis dans la nécessité de racheter un immeuble.
Il était donc dans son intérêt qué ledit jugement se trouve
périmé, par un manque quelconque de procédure. M. B... s'est
adressé au liquidateur de la congrégation, M. D..z, et en termes
clairs en même temps que détournés, lui a fait savoir que son
client à lui, M. B... tenait à la disposition de M. D..z, la somme
de dix mille francs s'il voulait bien laisser tomber ledit jugement. M. D..Z n'a pas dit non. Justement, hier, je voyais ce
même D..z, descendre d'automobile, à l'Odéon, vers cinq heures.
« C'est son administration judiciaire qui lui rapporte tout
cela ? » me disais-je. J'oubliais la liquidation des congrégations.
J'ai aussi rencontré au Palais Henri Sauvard, que je n'avais
pas vu depuis trois ou quatre ans. Il m'a demandé ce que je
faisais, m'a dit qu'on lui avait parlé d'7re Memorian et qu'il
l'avait et allait le lire prochainement, — et qu'il avait lu Le
Petit Ami. Je ne me serais jamais douté qu'il connût tout cela.
Mercredi 21 Février. — Ce matin, à 11 heures et 1/2, encore
scène de Bl..., amenée par un rien dit par elle. J'ai su ne pas me
fâcher, ni m'emballer, en aucune façon. Je me suis borné à
tâcher de la raisonner, à réfuter tout ce qu'elle disait. Voidoir
réfuter tout ce que dit une femme sûre qu'elle a raison ! Elle a
son parti, bien arrêté. J'ai le mien de même. Mieux vaut se
taire. Elle m'a encore répété qu'elle s'en irait, le temps de se
faire une situation, un an ou deux. Il lui faut 2.000 frs paraît-il.
Toujours ses idées de commerce. Toutes ces scènes, ces discussions, qu'un rien amène, me rompent littéralement. Au lieu
de m'y faire^ c'est tout le contraire, et je commence à en être
atteint sérieusement, par des maux de tête presque quotidiens,
à force d'y penser ou de les prévoir. Depuis le 1®"" janvier, j'ai
perdu mon temps pour une bonne moitié, à cause de toutes ces
histoires. C'est à fourrer ses papiers dans un coin, en attendant
que le calme nous soit revenu. Je m'étais bien fait à la vie à
deux pourtant. Même, souvent, quand je suis dehors, en courses,
il m'arrive de penser à ma maison, à Bl..., à Boule, à toute

notre intimité. Patatras ! C'est justement ces jours-là qu'il y a
un nuage, et quand je dis un nuage, c'est plutôt un orage que je
devrais dire. Certes, quand j'étais seul, ce n'était pas gai, et
j'ai eu de ces moments !... Au moins, quand j'avais un petit
plaisir, rien ne le gâtait. Tandis que maintenant je ne suis
jamais sûr de rien. Ce n'est pas assez des soucis matériels, des
choses dont on aurait besoin et dont on se passe, il faut encore
ce souci de Bl... de se tourmenter soi-même, de se créer soimême des sujets de chagrin, etc... Que de petits plaisirs littéraires j'ai eu de gâchés de cette façon, depuis quelque temps.
Cela était écrit quand, à 3 heures, Bl... est sortie, pour aller
chez le médecin, me disant que si elle n'était pas rentrée à
7 heures 1 2 , je pourrais dîner sans elle, et que si elle ne rentrait pas couche^ je ne me préoccupe pas d'aller la chercher,
qu'elle ne serait chez personne de nos amis. J'ai essayé de
savoir, en lui disant que tout cela n'était qu'enfantillage. Elle
m'a répondu que puisque cela me gênait d'attendre un ou deux
ans qu'elle partît — je lui avais dit le matin que se séparer pour
se séparer, mieux valait tout de suite que dans un ou deux ans
— il fallait bien qu'elle s'occupe de se procurer de quoi
s'installer.
Bl... est rentrée vers 8 heures un quart, n'ayant pas dîné.
Elle m'a dit qu'elle aurait ce dont elle a besoin pour octobre
prochain, que la personne à qui elle a demandé conseil lui
donne raison. La personne ?... Elle n'a pas voulu dire qui elle
est, mais je m'en doute. C'est M. Chatelain.
Et le mieux c'est que si je ne veux pas entendre parler de
mariage, avec Bl... non plus qu'avec n'importe quelle autre,
cela ne veut pas dire, ce qui serait préjuger bien bêtement de
ses sentiments et de ma façon de voir par exemple dans dix
ans, que j'entends absolument ne jamais l'épouser — ni que,
si, à la fin, je me résigne, devant son entêtement, à la laisser
partir, je désire changer de femme, ou que même je me réjouisse
de loin à l'idée de pouvoir changer de femme, pas du tout.
Bl... a beau dire, je ne lui ai jamais promis formellement le
mariage. J'ai simplement répondu, à la demande qu'elle me
faisait, que je ne disais pas non absolument, tout en m'étonnant
de la voir soudainement tenir tant au mariage, et que je verrais
cela, plus tard. Elle a ses raisons, mais j'ai les miennes, aussi,
et tout aussi bonnes. C'est toujours la même histoire.

Jeudi 22 Février. — Je la regardais ce soir, en dînant. Elle
est quelquefois tout à fait jolie. Elle ferait bien mieux de penser
à l'être toujours.
J'ai surpris ce soir, après dîner, un petit « journal » de Bl...
Je m'étais trompé. La personne à qui elle a demandé conseil
et qui lui a donné raison, c'est son ancien ami, M. Albert B....
D'après ce que j'ai lu, il lui aurait promis de lui donner 1.000 ou
1.200 frs si elle s'établissait sérieusement.
Dimanche 25 Février. — Visite de ma belle-mère, qui me
fait part de la future paternité de Maurice.
Jeudi ier Mars. — Été au Mercure pour chercher le Mercure.
Je n'y étais pas allé depuis au moins huit jours. Vu Gaubert,
qui me dit que Larguier est venu lui demander de lui prêter
son exemplaire du Petit Ami, qu'il voulait lire. Vu Gourmont.
Il continue à faire des découvertes, des recherches sur Stendhal,
plus stendhalien que jamais. Il a eu chez Vallette ce mot qui
m'a fait éclater de rire. Faguet a écrit un article sur Rivarol et
Vallette venait de lui en donner la coupure. Van Bever lui dit
alors que Faguet avait dit telles et telles choses (des âneries,
comme souvent, ce pauvre Faguet). « C'est un imbécile, je
vous dis que c'est un imbécile, se mit à crier Gourmont. Il a dit
que Stendhal n'était pas intelligent !... » Nous avons ensuite
parlé du volume de Pages choisies de Stendhal. Il faudrait le
manuscrit au moins pour les premiers jours de juillet. Et nous
sommes le 1®'' mars et je n'en suis encore qu'à ma troisième
page de manuscrit des histoires qui doivent faire mon volume
avec In Memoriam. J'aurai plutôt de la chance si j'arrive.
Vendredi 2 Mars. — Rencontré ce matin Ch.-L. Philippe,
rue de Sèvres, juste devant la porte de mon bureau de tabac. Il
m'a dit n'avoir pas encore / . M., mais qu'on lui en a parlé. Je
lui ai dit d'attendre le volume, à cause des changements. Il
a su aussi l'histoire des quelques désabonnements du Mercure.
« Je ne désespère pas de nous voir tous passer un jour en Cour
d'Assises », m'a-t-il dit, ce dont je n'ai guère saisi l'à-propos,
quant à mon sujet. Il m'a demandé ce que je fais, quand
paraîtra le volume d'J. M. Je lui ai dit que tout cela est
bien loin, bien incertain, vague. J'ai su que son Croquignole
est pour ainsi dire prêt et paraîtra cette année.

Lundi 3 Mars. — Gourmont pousse peut-être le beylisme
un peu loin, si imiter, lui, à son âge, avec sa valeur, et imiter des
amusements de Stendhal, mérite cette appréciation. N'ai-je pas
reçu de lui, ce matin, un court billet m'invitant à l'aller voir
demain dimanche, signé : Gonzolin. Cette idée me serait venue
que je me serais retenu. J'aurais réfléchi, je me serais dit :
Gourmont va se dire : « Voilà Léautaud qui fait son petit
Stendhal. » Et lui Gourmont, n'a pas réfléchi, ne s'est rien dit !
Il y a là quelque chose de curieux, étant donné l'homme.
Dimanche 4 Mars. — Été chez Gourmont, à 4 heures et
demie. Trouvé Paupe, arrivé bien avant. Rien de bien particulier
à noter. Je pense que Gourmont a plutôt dû ravir Paupe avec
sa robe de moine et son petit bonnet conique.
Ce petit livre, que Gourmont m'avait montré chez lui, il y a
quinze jours, par ce Paul André, critique littéraire belge, est
décidément un bel amas de sottises. Van Bever m'a fait cadeau
de son exemplaire et j'en ai pu juger à loisir. Pas de quoi être
fier d'y être nommé, d'autant plus que l'auteur a été chercher
dans mes Essais, écrits dont je ne veux plus rien savoir. Enfin,
pour le bruit que fera cet ouvrage !
Je disais l'autre jour que je me relisais souvent. Je songe
aujourd'hui, à ce même sujet, que je n'ai jamais vu nulle
part le ton de ce que j'écris, ou avec lequel j'écris, comme on
voudra, et je veux dire par ton, ce qui ne tient ni aux mots
employés, ni à la manière de faire les phrases, quelque chose
qui est peut-être uniquement /'air sur lequel on pense, sur
lequel on rêve. C'est avoir, dans ce sens, un ton à soi, qui fait
l'écrivain, je crois bien.
Avant d'aller chez Gourmont, je suis allé avec Bl... au cimetière Montparnasse, pour Schwob. Impossible de découvrir sa
tombe, et flemme d'aller me renseigner à la Conservation. Ce
sera pour une prochaine fois.
Vendredi 7 Mars. — Dans la revue de Fernand Gregh, Les
Lettres, à la rubrique des revues et le compte rendu de F Ermitage
du 15 février : « ... le Paris d^un Parisien, par Paul Léautaud,
ingénieux et spirituel ». Dans la Belgique artistique et littéraire,
Eugène Gilbert, rendant compte des intervie\vs de Le Cardonnel
et Vellay, cite le passage de ma réponse sur M"® de NoaUles,
et met ma réponse à côté de celles de Huysmans, Bloy et Willy

pour le pittoresque, qu'on doit être heureux, dit-il, d'y trouver
représenté par elles.
Samedi 10 Mars. — Comme je suis sensible — ou quel
puissant effet a sur moi le souvenir et avec quelle force, quelle
vivacité je me souviens. Je travaille en plein depuis huit jours
à mes histoires de femmes. Je dis toujours ainsi ne pouvant
arriver à trouver un titre. En me reposant une minute, cette
après-midi, j'ai sorti sur ma table tous mes petits souvenirs
de Jeanne, photographies, rubans de cheveux, lettres. J'ai relu
à cette occasion la dernière lettre qu'elle m'écrivit, quand il fut
devenu impossible de nous voir, à cause de Fugère, et qu'elle
m'annonça son prochain départ à la campagne, me disant
adieu, de tâcher d'oublier, etc... J'en ai profité pour écrire le
passage de mon travail où je parlerai de ces petits souvenirs
et j'ai noté combien j'ai dû souffrir et pleurer quand je reçus
cette dernière lettre, le 7 juin 1892, à neuf heures du soir, à
Courbevoie, comme l'indique une note au crayon, de ma main.
Les larmes me sont venues, rien qu'à me rappeler ce soir-là, et
je me serais volontiers laissé aller à pleurer, tant les sanglots
me serraient la gorge, si je ne m'étais retenu. Est-ce amour,
encore ? et chagrin d'amour mal oublié, mal passé ? Non, non, et
Jeanne est d'ailleurs si loin, si différente maintenant, de la
femme que j'ai aimée C'est seulement l'effet du souvenir, souvenir de ma jeunesse, d'une époque de ma vie, de sensations
que je n'ai jamais retrouvées, le chagrin que laisse ce qui n'est
plus. Je ne veux pas continuer davantage. Les larmes me
reviennent.
Samedi 10 Mars (suite). — J'ai écrit ce qui précède il était à
peu près cinq heures. Je veux compléter, par souci d'exactitude.
En attendant le moment d'allumer, je suis allé m'asseoir dans
mon petit fauteuil à côté de la cheminée et de la fenêtre. Je
continuais à être tout aux souvenirs que je venais de remuer,
et presque redevenu, comme état d'esprit, celui que j'étais
dans les premiers mois qui suivirent ma séparation d'avec
Jeanne. Le soir arrivait, tout dans la pièce se fondait peu à peu
devant mes yeux et je ne sais quelle mélancolie, quel besoin
de pleurer montaient en moi, comme à certains jours d'autrefois. J'en perdais presque la notion de ma vie actuelle, tant je
retournais par le sentiment à l'époque dont je parle. C'est

alors que s'est élevée dans la rue, encore lointaine, la voix de
ce chanteur des rues que je connais, de vue et de voix, depuis
déjà six ou sept ans, un garçon encore jeune, aveugle, accompagné d'un autre, joueur de flûte ou de clarinette. Ce qu'il
chantait, les paroles, je n'en entendais rien au juste. Mais Pair,
à certains passages, avait un accent tout à fait particulier,
quelque chose comme une plainte, un écho, et de loin, et de
haut, chez moi, cela m'arrivait pénétrant au possible. Je suis
resté le front dans les mains tout le temps qu'il a chanté dans
le parcours, pas à pas, de la rue Rousselet. Cet air que je dis,
avec son son de plainte et d'écho, ajoutait encore à ma rêverie.
Au bout d'un moment, je n'ai pu y tenir. Je suis descendu pour
lui demander, rien que pour le document, ce que c'était qu'il
chantait. Justement il le vendait. Je l'ai acheté. C'est une soidisant chanson napolitaine. Les paroles en sont idiotes, bien
entendu, mais la musique, au moment du refrain, a bien une
certaine langueur.
Dimanche 11 Mars. — Aujourd'hui, à quatre heures, comme
j'allais sortir, visite de Gourmont. Resté jusqu'à six heures.
Parlé de Stendhal bien entendu.
Maurice est venu dîner. En partant, il me dit : « Je voulais te
dire quelque chose, mais je n'ose pas. Je voudrais pourtant que
tu le saches et par moi... » Il était juste pour partir. Je lui ai dit
doucement qu'il me dirait cela la prochaine fois. Comme je
sais déjà ce que c'est, je ne suis pas pressé.
Vendredi 16 Mars. — Été au Mercure ce matin. Van Bever
me dit qu'on a assez parlé de moi chez lui hier au soir, et toujours au sujet d ' / n Memoriam. Grappe disait que c'est un chefd'œuvre, et quant à Bazalgette, tout en reconnaissant que
c'était plein de talent, disait ne pas comprendre qu'on écrivît
de telles choses. Je suis monté aussi voir Vallette, cinq minutes.
Il m'a parlé du Mercure, qui va très bien, dont il est très content.
Il faudrait, m'a-t-il dit, y ajouter deux feuilles (trente-deux pages
de plus) et payer un peu plus la copie, pour la première partie.
J'ai appris ainsi que Gourmont pour ses Épilogues, et Rachilde
pour ses Romans, touchent dix francs la page.
^ Samedi 17 Mars. — Toute ma journée est gâchée par ce que
J ai vu ce matin. Je travaille de nouveau, depuis huit jours, et

jour environ un mois, chez M. Lemarquis, le matin, à dépouiller
es papiers du directeur de l'Urbaine, décédé. Je revenais à
midi, par la rue de la Paix quand je vois couché au milieu de la
place Vendôme un malheureux chien, beau, mais si maigre, et
l'air si fatigué. J'ai bien essayé de filer mon chemin, mais je
n'ai pu y réussir. Je me suis approché de cette malheureuse
bête, comme d'autres gens. Des yeux très sains, un museau de
même, pas du tout une bête malade. Un jeune homme me dit :
« J'habite la banlieue, j'ai envie de le prendre et de l'emmener. »
Je lui dis alors : « Eh ! bien, restez là cinq minutes avec lui, je
vais tâcher de lui acheter un peu de viande — et je cours rue
des Petits-Champs, chez un boucher oii j'achète six sous de
bœuf cuit, puis je reviens. Il y avait bien alors vingt personnes
autour du chien, les unes, quelques-unes seulement, disant :
« Il est enragé. — Enragé, et vous », leur répondis-je. Je
fendis les groupes. Je posai la viande par terre, devant ce chien,
qui n'en fit qu'une bouchée. Si vous aviez vu son mouvement
vers moi, alors, ses bons yeux, sa tête levée, me léchant la joue.
Des gens ne purent s'empêcher de le remarquer, comme une
preuve de ce qu'il n'était pas du tout enragé. Une dame du
meilleur monde, quand j'étais revenu avec la viande, avait dit
qu'elle allait l'envoyer prendre par un domestique et s'était
dirigée vers un hôtel de la place. Elle tardait, si bien que le
jeune homme dont j'ai parlé plus haut s'est décidé à mettre
son mouchoir en collier au cou du chien, et à l'emmener. Mais
aura-t-il voulu le suivre jusqu'au bout, au milieu de tous ces
gens qui s'étaient amassés et lui-même, ce jeune homme,
n'aura-t-il pas changé d'avis en route ? Ce pauvre chien paraissait si craintif. Depuis que je suis rentré, je ne cesse d'y penser.
Pauvres bêtes abandonnées, perdues, mourant de faim, et brutalisées ou effrayées par l'un ou par l'autre, comme cette brute, ce
matin, qui s'amusait à faire peur à ce malheureux chien. Voilà
qui m'attendrit autrement que toutes les histoires et tous les
accidents de mineurs. Il n'y a pas de comparaison entre la
détresse d'une bête et celle d'un être humain. Celui-ci peut
demander, réclamer, etc... L'autre, non, et a encore en plus
les mauvais traitements. Je pense souvent aux animaux de
Paris. Les chevaux sont les plus malheureux : mal nourris,
mal traités, et obligés de travailler — puis viennent les chiens
perdus — puis les chats abandonnés qui eux du moms
peuvent se dérober au coups et aux prises — puis les oiseaux.

Je me moque du ton vieille femme de tout ce que je viens
d'écrire, et l'on peut dire que c'est idiot, cela m'est égal.
Reçu ce matin un mot de Gourmont me donnant rendez-voua
pour aller demain dimanche chez Paupe. C'est très joli les
inédits, et autographes encore de Stendhal, mais je voudrais
bien qu'on me laisse la paix.
Été au Mercure, à six heures. J'avais reçu dans l'après-midi
une carte postale de Paupe pour l'après-midi de demain. Je voulais m'entendre avec Gourmont. Rendez-vous à une heure et
demie chez lui et promesse de partir vers cinq heures et demie.
Nous verrons. Il a parlé à Vallette de la publication des vingt
lettres inédites de Beyle qu'a Paupe, dans le Mercure. Au besoin,
on lui offrirait dix francs la page.
Gaubert avait apporté pour moi un numéro du Fin de siècle,
où commence un roman de Fleischmann, intitulé : Tu me plais,
avec une épigraphe faite d'une phrase de The small friend.
C'est une des phrases des lettres de ma mère. Je ne trouve
pas très drôle de la voir mise ainsi, en épigraphe à un tel roman,
d'un tel auteur, et dans un tel journal.
Dimanche 18 Mars. — Une belle, une bien belle journée à
noter. Et si diverse ! Je ne sais par où commencer. Suivre
l'ordre est encore le plus commode, en même temps que le
plus vrai.
A deux heures moins un quart, j'étais chez Jean de Gourmont, pour prendre Gourmont pour aller chez Paupe. Jean de
Gourmont me remet tout d'abord le Soleil d'aujourd'hui, poiir
un Premier Paris sur le livre de Le Cardonnel et Vellay, où un
passage de ma réponse est cité. Puis Gourmont arrive, et
nous partons chez Paupe, par l'omnibus de Clichy-Odéon.
Temps superbe, mais quel monde dehors ! Je fais remarquer à
Gourmont combien de gens dehors, surtout le dimanche, ont
des airs de « Daumiers » sur quoi nous éclatons de rire tous les
deux. Pendant le trajet, sur l'impériale de l'omnibus, nous
causons de Paris, et tout le long de la rue de Richelieu, des
divers hôtels où Stendhal habita, A trois heures nous arrivons
chez Paupe, qui nous attendait depuis une heure, le rendez-vous
étant pour deux heures. Il nous montre d'abord quelques nouvelles acquisitions stendhaliennes, puis nous parlons, Paupe
commençant, de la première Chronique stendhalienne parue dans
VErmitage du 15 courant. Le chapitre M. Coife a été bien

amusant. Gourmont a rédigé, en la signant de ce nom, une
petite note sur M. Guillemin et M. Cordier, les présentant
comme ayant connu Stendhal. Or, Paupe, qui en est encore à
croire que M. Coffe existe réellement, l'a ramassé devant nous en
ces termes : « Dites donc, vous pourrez le lui dire de ma part,
à M. ColFe, il est un peu léger et brouillon. Il manque vraiment
de précision. Un fichu stendhalien. Il ferait mieux de se taire.
Aller dire que M. Guillemin a connu Stendhal, et confondre
Auguste Cordier avec Henri Cordier. Mais M. Guillemin n'a que
66 ans. Il est né en 1839. M. Auguste Cordier, lui, a connu Stendhal. Et il y a deux Cordier : Auguste Cordier, l'auteur de
Comment a vécu Stendhal, et Henri Cordier, l'auteur de Stendhal
et ses amis. Ils ne sont nullement parents l'un et l'autre. Il
devrait aller à l'école, M. CofFe, ou se taire. » Ce que Gourmont et
moi avons ri, là-dessus. Je me demande ce que Gourmont
devait penser. Pour continuer à faire réel le personnage de
M. Coffe, je me suis joint à Paupe, pour dire en m'adressant à
Gourmont lui-même : « Le fait est, vous savez, qu'il va un peu
loin, M. CofFe. Il devrait se contenter de faire les fonds de la Chronique, et de ne pas se mêler de tout à tort et à travers. » Paupe
avait préparé sa réponse sur le point plus haut, et il l'a remise
tout de suite à Gourmont, en disant : « Vous verrez, je lui rive
son clou, à M. Coffe. » Une autre chose aussi, qui a fait un peu
sauter Paupe, c'est ma note sur Stendhal et Augier. Il nous a
demandé qui en était l'auteur, si c'était encore M. CofFe. Nous le
lui avons encore laissé croire. Il nous a demandé alors ce que
signifiait exactement la note. Je le lui ai expliqué. « Oh ! oh !
c'est un peu exagéré, a répondu Paupe. Je ne sais pas ce que
vous en pensez, mais tout de même, Émile Augier... Je ne parle
pas de Gabrielle, etc., mais le Gendre de M. Poirier !... » Làdessus, je lui ai dit qu'il ne fallait pas toujours, pour juger un
écrivain, s'en tenir seulement à son œuvre, mais encore examiner
la place qu'on lui avait donnée, et que, vraiment, celle donnée
à Emile Augier... ! Gourmont s'est joint à moi, et Augier a
passé encore à nous deux un fichu quart d'heure. Est venue
ensuite la note d'ironie sur la prétendue nouvelle édition du
Rouge et Noir, revue et corrigée par Albalat. Paupe a demandé
si le fait était exact. Gourmont a répondu qu'il n'avait pas vu
l'ouvrage, mais seulement l'annonce. Si bien que ce pauvre
Paupe a pris l'adresse d'Albalat pour lui écrire et lui demander
chez quel éditeur il avait publié son édition du Rouge et Noir.

Après tout cela, Paupe a posé devant nous les lettres autographes de Stendhal que lui a envoyées en communication,
d'Angleterre, une demoiselle Scharp, cousine de M. Sutton
Scharp, contemporain de Stendhal et destinataire de ces lettres.
Dix-neuf lettres, admirablement conservées, et qu'on dirait
écrites d'hier. Quel profond plaisir de toucher ces papiers qu'à
tenus Beyle, où sa main s'est posée pour écrire, ces lettres qu'il a
pliées et cachetées lui-même. Cela me rapprochait de lui, et
il me semblait que le ton, l'accent de tout ce que je
lisais, et si pareil à tout ce que j'ai lu de Stendhal, était
plus près de moi. Je les ai parcourus, j'ai noté les maisons oiî
Stendhal habitait quand il les écrivait, deux ou trois pseudonymes dont il signa quelques-unes de ces lettres, puis j'ai dit à
Paupe : « Tenez, rangez cela, il pourrait vous en manquer tout à
l'heure. » J'aurais bien donné cinquante francs de l'un ou
l'autre de ces papiers. Paupe en a commencé la copie. Nous lui
avons dit que nous nous étions entendus samedi soir avec
Vallette pour les publier dans le Mercure. On lui donnerait dix
francs la page. C'est une affaire presque conclue. La seule difficulté, c'est qu'il y a deux ou trois lettres écrites en déplorable
anglais mêlé de français, ce qui ne sera pas facile à traduire.
L'écriture de Stendhal, dans ces lettres, est assez lisible.
Nous avons vu M™® Paupe, charmante, et encore assez jolie,
Paupe a encore eu des mots étonnants. Sa femme lui reprochait
de n'être guère habillé pour recevoir : « Je ne suis pas relié,
aujourd'hui, je ne suis que broché » a-t-il répondu. Puis, à
propos de la liqueur que M™® Paupe nous offrait : « Ici, nous ne
prenons que de la chartreuse... de Parme. » Et celui-ci encore, à
propos de tout ce que disait M™® Paupe de la passion de son
mari pour Stendhal, des dépenses, du temps, etc., etc. « Si on
peut dire ! s'exclama Paupe. Ainsi, Le Rouge et le Noir, je ne l'ai
que dix fois ! » Paupe a un peu de trop le goût des éditions de
luxe, illustrées, le Conquet par exemple. Je ne me suis pas gêné,
et Gourmont, pour lui dire que je ne trouvais aucun intérêt à
ces ouvrages. Autant une édition originale de Stendhal a du prix,
en ce sens qu'elle nous rapproche de l'auteur, qui y a donné ses
soins, qui l'a vue, corrigée, etc., autant les éditions de luxe qu'on
fait maintenant ne me disent rien, purs bibelots de snobs, pour
les gens qui ont une bibliothèque d'apparat. M™® Paupe en
paraissait enchantée. Paupe a fait cadeau à Gourmont d'un
plâtre du médaillon de David d'Angers. Il lui a remis sa copie

pour la prochaine Chronique. Nous sommes partis à 6 heures et
demie, et sommes revenus comme nous étions venus, sur
l'impériale de Clichy-Odéon, parlant encore beaucoup.de Paris
tout le long du trajet. J'ai quitté Gourmont à la rue des SaintsPères et suis rentré.
J'ai trouvé Bl... avec un extrême mal de tête. Valéry est
venu. Il est père une seconde fois, une fille, nommée AgatheAnne. Il reviendra probablement dimanche. M. Chatelain est
venu aussi. Sa fille a la rougeole. Il reviendra dimanche. Les
Pinteux aussi sont venus. Nous avons dîné, puis s'est alors
produit ceci.
Van Bever m'a prêté hier le livre de Lescures sur Coppée, que
je voulais parcourir, livre plat au ^jossible, comme la littérature
dudit Coppée. Pour distraire Bl..., je le lui avais passé. Après
dîner, voyant le livre sur la table de la salle à manger, je lui dis :
« Tu as lu le livre sur Coppée ? » Elle me dit oui, et en même
temps, se précipite vers le livre et je la vois en retirer un papier.
Je vais à elle, le papier était dans son corsage. J'essaie de le lui
prendre, puis trouvant cela bête, j ' y renonce et reviens à ma
table de travail. Auparavant, j'avais proposé d'aller faire un
tour, puis mon humeur ayant changé, à cause de ce malheureux
papier, quand Bl... vient me demander : « Nous sortons ? » Je
lui réponds non, sans aucun ton fâché. Elle s'étonne, je lui dis le
pourquoi : elle prétend ne rien vouloir dire pour éviter une
scène, je la presse au contraire de me dire ce qu'il y a et elle me
raconte ceci. Je dois dire auparavant qu'il y a une quinzaine de
jours, comme j'ai dû le noter, j'avais pris en cachette un paquet
de mes lettres, à elle écrites quand elle était à Valogne. Elle avait
eu beau les chercher et rechercher partout devant moi, et me
dire que certainement je devais les avoir, j'avais répondu que je
ne les avais pas. Je les avais lenfermées dans mon tiroir et
depuis, je ne pensais plus que Bl^.. pensât encore à ses lettres
et à me les reprendre (puisque persuadée, avec raison, que je
les avais). Jeudi ou vendredi soir, ayant besoin de revoir les
lettres de Georgette pour mon travail actuel, j'avais retiré
un moment de mon tiroir l'enveloppe qui les contenait, et il
paraît que je serais allé dans la chambre à coucher, où Bl...
était au lit, avec cette enveloppe à la main, ce qui la fit repenser
à ses lettres. Toujours est-il que le lendemain matin, elle prit ma
clef dans ma poche, pendant que je dormais encore et vint
fouiller dans mon tiroir pour reprendre ses lettres. Elle tomba

d'abord sur les copies de mes lettres à Georgette, les prit, prit
également ses lettres, puis referma, et remit la clef dans ma
poche. Or, une de mes copies contient cette phrase, ou à peu
près, à Georgette : « Vous seule auriez pu être pour moi une
compagne de travail, intelligente et instruite comme vous
êtes. » Voilà ce que m'a servi Bl..., et naturellement, larmes, et
plus que jamais décision de partir, et tout l'etcetera infini et
habituel. Je ne me suis pas fâché. Je lui ai simplement dit que
c'était tout de même un peu fort qu'elle eût fouillé dans mes
papiers, car, en effet, cela s'est passé ainsi pour être exact. Elle
ouvre d'abord mon tiroir, se trompe, prend les lettres à Georgette, les garde, puis prend ses lettres. Puis le lendemain,
rouvre le tiroir, pour remettre les lettres à Georgette. Comme
j'avais gardé le tout sur mon bureau, dans ma serviette, elle ne
voit plus l'enveloppe. Elle vient alors fouiller sur ma table,
trouve tout le paquet, et découvre alors la lettre contenant la
phrase citée plus haut. Ce sera toujours plus fort que les femmes
de ne pas fouiller dans les papiers de leur mari ou de leur amant.
Bl... m'avait pourtant promis au commencement du mois de me
laisser travailler en paix, de ne pas fouiller dans mes papiers.
Je le lui ai rappelé, et elle m'a fait cette jolie réponse : « J'ai
promis de ne pas regarder ton manuscrit, oui, mais c'est tout. »
Il n'y avait rien à répondre à cela. Bl... est femme, c'est tout dire.
Après tout, quand j'ai écrit à Georgette, étant rue de l'Odéon,
et encore, après qu'elle eût commencé, j'étais seul. Et avec Bl...
n'ai-je pas toujours été dans des alternatives de départ de sa
part, jamais sûr de rien. Elle m'assomme, à la fin, et je ne me
serais jamais cru autant de patience. A cause de tout cela, j'ai
encore perdu toute ma journée d'aujourd'hui, Bl... ayant
recommencé ce matin, en me rendant les quelques lettres de
Georgette qu'elle n'avait pu remettre dans le tiroir. Je suis
fatigué de tant écrire sur toutes ces bêtises. Que je sache que
Georgette est au Louvre et que je ne m'en sois jamais dérangé,
cela ne signifie rien pour Bl... Examiner ce qui existe entre les
faits, déduire, induire, critiquer, c'est trop fort pour une
femme. Quand elles ont une idée, pas moyen de les en sortir.
C'est à la fois leur force et leur faiblesse. Et avec cela quel art
pour tout travestir, modifier, retourner à leur avantage. Les
cheveux longs et les idées courtes, comme dit Schopenhauer.
(Écrit lundi 19 mars après-midi.)

Samedi 24 Mars. — Été au Mercure. Gourmont et Vallette.
Je me suis mis à regarder les manuscrits à lire. Gourmont
m'a dit : « Emportez-en à lire, si vous voulez. » Puis Vallette
m'a parlé d'un poste de lecteur, pour un jour ou l'autre. Les
manuscrits augmentent, environ trois par jour, un ou deux
lecteurs rendraient bien service. J'ai presque accepté, et c'est
presque entendu.
Vallette nous a raconté quelques anecdotes touchant la
vanité des auteurs, ou du moins la disparition de leur sens des
valeurs sitôt qu'ils se trouvent eux-mêmes en jeu. Roinard,
par exemple. Roinard est une sorte de vague poète bohème,
révolutionnaire et ignoré. Il a bien cinquante ans. On accepta,
il y a quelque temps, au Mercure, de réunir tous ses vers en un
volume : La mort du rêve, si je me souviens bien du titre. Le
volume était presque fait et Vallette n'avait plus qu'à envoyer
le bon à tirer, quand un matin, à sept heures, Roinard arrive
avec un air d'urgence : « Dites donc, dit-il tout de suite à
Vallette, est-ce que vous avez envoyé le bon à tirer. — Pas
encore, mais j'allais le faire. — Ah ! tant mieux, reprend Roinard, j'avais peur. » Et le voilà qui pose son chapeau, qui ôte son
manteau, et s'assied, plus pressé du tout, comme un homme
qui l'a échappé belle. Puis : « Combien pensez-vous tirer, dit-il
alors à Vallette. — Mon Dieu, lui répond Vallette, vous savez,
un volume de vers, Lemerre disait que lorsqu'on en vend
soixante, c'est une belle vente. Nous tirerons à onze cents. —
Hum ! j'ai bien peur que ce ne soit pas suffisant, répond Roinard. Il faudrait bien deux mille. On parle beaucoup de moi, en
ce moment. Et puis, il y a aussi ce banquet qu'on m'offre, vous
savez. Je vais avoir assez de publicité. Deux mille, oui, deux
mille vaudrait mieux. »
« Je ne m'en tirai, nous dit Vallette, qu'en l'assurant qu'on
prendrait des empreintes, de façon à être prêt si le volume
venait à manquer. Voyez-vous, Roinard, parler de lui ! On
parlait de lui dans les brasseries oii il allait, et oii, quand il
arrivait, les copains se mettaient à crier : « Tiens voilà Roinard ! » Son livre est en bas, dans la librairie. Il n'en est pas
sorti un exemplaire. »
<( Édouard Dujardin. C'est plus récent, au sujet de son
livre les Sources du fleuve chrétien. Pourtant Dujardin sait ce
que c'est que la librairie, et le public. Il a dirigé un journal, c'est
un peu un commerçant de livres. Cela ne fait rien. Quand on a

imprimé son livre, il est venu me demander un matin de faire
un tirage de trente mille exemplaires. Je lui ai alors objecté la
nature de son livre sérieux, exégèse, n'intéressant qu'un public
très restreint. Tout le monde ne s'occupe pas de l'histoire des
religions. Tirer à trente mille exemplaires me semblait exagéré.
— Pourtant, voyez Renan, avec la Vie de Jésus... » me répliqua
Dujardin.
« Il y a aussi Bloy qui, malgré son âge, tous ses livres peu
vendus, se figure toujours, à chaque nouveau livre, qu'il va
décrocher le succès fou. »
« Je compte, me disait Vallette, resté seul avec moi, je compte
les auteurs qui ne m'ont rien dit de ce genre, qui sont restés
simples. Je les compte. »
Mardi 27 Mars. — Été à l'Ermitage. Trouvé une lettre
d'un M. P. Blondeau, 6, rue de Hanovre qui î^lu Le Paris d'un
Parisien, Le Petit Ami et In Memoriam, et qui, surpris de ne pas
trouver la suite du Paris d'un Parisien dans le dernier Ermitage,
m'en demande des nouvelles. Je fais cette réflexion que je dois
tout de même avoir quelques lecteurs, puisque, relativement
au peu que j'ai écrit, je suis assez connu.
J'ai écrit ce matin deux notes sur la brochure de Léo Claretie
qui va paraître chez Sansot — et sur le prochain médaillon
de Larroumet à la Comédie Française. J'ai remis la première à
VErmitage.
Mercredi 28 Mars. — Remis à Vallette ma note sur le
médaillon de Larroumet.
Vendredi 30 Mars. — Gaubert me disait aujourd'hui au
Mercure que Coppée avait été dreyfusard et avait failli suivre
Zola. Il a été changé en une nuit par son « directeur de conscience ». Avoir un directeur de conscience, avoir la conscience
dirigée, cela lève le cœur de dégoût. Je comprends qu'on agisse
contre sa conscience, par dilettantisme, par plaisir, même par
intérêt, mais le faire sous l'influence d'autrui, et, comme
dans l'espèce, sous l'influence d'un prêtre ! Malheureux homme
et qu'il en est à plaindre, sous le rapport de l'intelligence comme
sous celui de l'estime.
Lundi 2 Avril. — Encore scène avec Bl... Un peu ma faute,
ayant eu la naïveté de témoigner, en bavardant, mon regret

d'avoir détruit autrefois, pour la satisfaire, certaines notes sur
Georgette qui me serviraient bien aujourd'hui dans mon travail,
et quelques lettres aussi. Cela a amené Bl... à me découvrir
qu'elle avait encore regardé ce journal. Cela m'a mis un peu
hors de moi. Je ne lui ai pas mâché : promettre de ne plus regarder — ou s'en aller. Elle n'a rien voulu promettre, et je lui ai
dit de ficher le camp. Tant de continuité à me faire des ennuis !
J'étais hors de moi. Elle est partie à deux heures, se promener,
dit-elle.
Mardi 3 Avril. — Bl..., hier, n'est pas rentrée dîner, ni
coucher. C'est tout à fait malin. Ce pauvre Boule n'en sait que
penser. Ce matin, en ne la voyant pas dans le lit, il n'en revenait
pas. Je viens de lui envoyer un mot chez Berthe pour lui dire
que je compte sur elle pour dîner.
Elle n'est rentrée qu'à onze heures du soir. Elle a couché
l'autre nuit chez M®® Chatelain.
Vendredi 6 Avril. — Rencontré Gourmont place SaintGermain-des-Prés. Été ensemble sur les quais. Nous avons
trouvé une Chartreuse, édition Delahays, 0,50 — et une première édition Rome, Naples et Florence — 8 francs, qu'il a achetées. Gourmont a trouvé le titre d'un journal : UÉtat. J en ai
vu le prospectus chez Renaudie et il va faire le dépôt légal du
titre qu'il espère vendre à un groupe de financiers.
Samedi 7 Avril. — Été au Mercure. Vallette me communique une lettre et des vers d'un M. Jean-Marc Bernard, de
Valence (Drôme) qui a déjà eu des vers insérés dans le Mercure, 15 novembre 1905. La lettre est pour lui présenter un
poème « bien faible hommage à Fauteur du Petit Ami » et le
poème, composé de onze quatrains, est intitulé : Lettre à Paul
Léautaud. Ces vers ne sont pas très bons. Ce qui y est curieux,
ce sont les rimes des deux premiers quatrains, fournies par des
mots comme cela, voilà, non, toute, pardon, dans, doute. Vallette
va répondre qu'ils ne peuvent passer, à cause de leur trop
d'intimité. Je lui ai dit : « En attendant, vous allez me les
prêter, que j'en prenne copie. » Gourmont et lui alors se sont
mis à rire : « C'est cela, nous les refusons, et on les lira un jour
dans vos mémoires. » Quant à moi, je serai censé ne rien savoir
de tout cela.

Vallette m'a rendu ma note sur le médaillon de Larroumet.
Il la trouve trop vive, allant trop loin, etc., etc...
Dimanche 8 Avril. — Passé la fin de l'après-midi chez
Gourmont avec Paupe. J'ai donné à l'un et à l'autre un exemplaire du portrait de Stendhal par Sôdermark reproduit dans
VArt et les Artistes, l'année dernière, et dont je m'étais fait
faire un petit tirage. Il ne m'en reste plus que deux. Je les
garde pour moi.
Samedi dernier 31 mars, j'ai aussi écrit deux petites notes sur
le fils Claretie — et sur les mineurs de Courrières, que j'ai
envoyées aussitôt à Verrier, pour VErmitage.
Je veux noter ceci, qui m'est venu ce matin, étant au lit :
Avoir de l'esprit, du temps de Stendhal, et comme il en avait
lui-même, ce n'était pas comme aujourd'hui, faire des jeux de
mots à tout propos. C'était quelque chose de plus fin, de plus
sensible. Comprendre avec vivacité, amusement, et répliquer
de même, en mettant dans sa réplique toute sa personnalité.
Voilà aussi quelque temps que je voulais écrire quelques mots
sur mes relations avec Remy de Gourmont. Elles sont devenues
d'une vraie cordialité. Je suis avec lui absolument comme avec
son frère, plus jeune que moi de sept ou huit années. J'ai la
même aisance, la même camaraderie. Gourmont qui ne supporte
qu'avec peine les objections avec les autres gens, avec moi
entend tout, discute, rit, accepte. Je crois l'avoir déjà noté.
Cette simplicité, cette liberté d'esprit, sont tout à son honneur.
Il accepte toutes mes façons de penser, et en même temps me
fait mieux jouir des siennes. Il n'y a entre nous aucune
contrainte, aucune gêne, parce qu'il n'y a jamais chez Gourmont
aucun sentiment de supériorité. Il était loin d'en être ainsi avec
Schwob. Aussi, résultat : je ne disais jamais rien et Schwob ne
m'a pas connu.
Lundi 9 Avril. — J'ai été déposer cette après-midi, au
Cri de Paris, 9 rue Molière, ma note sur le médaillon Larroumet.
Nous allotts voir. J'ai écrit sous mon pseudonyme de Maurice
Boissard.
Gourmont et moi avons apporté ce soir à Vallette les dixneuf lettres de Stendhal à Sutton Scharp qui doivent
paraître dans le Mercure. J'ai émis l'idée d'un tirage à part, hors
commerce. Il a été entendu qu'il sera fait, à quinze ou vingt

exemplaires, avec cette mention : « Imprimé, hors commerce, à
X... exemplaires, pour MM. Remy de Gourmont et Paul Léautaud. »
Mardi 10 Avril. — J'avais rendez-vous avec Gourmont à
3 heures pour aller déposer au Palais le titre de son journal,
mais Renaudie a manqué de parole, rien de prêt. Nous sommes
allés faire un tour aux horreurs du Luxembourg (Musée), puis
nous asseoir au Luxembourg au bord de la terrasse qui fait
talus à la fontaine Médicis. J'ai parlé à Gourmont de sa manière
d'être avec certaines gens — très désagréable — il en riait,
comme je faisais moi-même en le lui disant. Parlé de beaucoup
de choses. Notamment de l'imitation en littérature. Puis, à
iropos des moineaux qui venaient presque jusqu'à nos pieds, je
ui ai parlé de sa Physique de Vamour, et nous avons parlé des
animaux, de leur instinct, de leur intelligence, et du mécanisme
des deux. Gourmont projette d'écrire, un peu dans la manière
de la Physique de Vamour, une Physique des mœurs.
Chez lui, avant de partir, il m'a donné un exemplaire de
ses poèmes : Simone — et un exemplaire des Amies de Verlaine,
achetées par lui en feuilles chez un brocanteur, et auxquelles il a
fait mettre des couvertures. Je lui ai dit que Bever et moi avons
l'intention de le mettre dans les prochains Poètes d^aujourd''hui.
Nous nous sommes quittés à six heures place de l'Odéon.
Jeudi 12 Avril. — Été aujourd'hui avec Gourmont déposer
au bureau de la Presse, au Palais, le titre de son journal L'État.
dont il m'a donné deux exemplaires de prospectus. Gourmont
a voulu ensuite visiter quelques audiences, à la Correctionnelle,
à la Première Chambre du Tribunal civil, jusqu'à la Cour
d'assises. Procès Bosc. Tout cela bête et assommant. En sortant,
nous nous sommes assis sur un banc de la place Dauphine. Des
gamins dévisageaient Gourmont jusque sous son nez. L'un d'eux
nous a même jeté des pierres. J'ai couru après, l'ai attrapé et
mené à sa mère. Une jolie paire de gifles.
Nous avons bavardé « mauvaises mœurs », — c'est son mot,
— moi lui racontant mon histoire de petites filles, un soir, rue
Monge, l'une d'elles un rouleau de papier à la main qu'elle tenait
d'une façon significative, m'invitant à les suivre dans une rue
obscure voisine, ce dont je me gardai bien, par manque de goût,
devinant aussi la suite : les parents surgissant pour vous faire

chanter, mon histoire de jeunes garçons, un soir, place de
l'Étoile, courant 1904, que je suivis jusqu'à une allée à l'entrée
du Bois, pour me'défiler sitôt arrivé là. Lui, me racontant
l'histoire d'une gamine de huit ans, sœur d'une « fille » qu'il
connaissait, ladite gamine très avancée, demandant toujours un
homme à sa sœur, et celle-ci ayant dit à Gourmont : « Elle veut
absolument qu'on le lui mette. J'aime autant que ce soit toi qui
l'aies. Si tu veux, je l'habillerai gentiment et je te l'amènerai. »
Cela avait été convenu, puis l'affaire n'eut aucune suite.
Lundi 16 Avril. — Visite inattendue, chez moi, de Gourmont, à trois heures. Causé des Pages choisies de Stendhal
pendant une heure. Puis Gourmont me dit qu'il va à Clamart, à
la recherche d'un ouvrier menuisier et me demande si je veux
l'accompagner, et nous voilà partis à Clamart. Marché pendant
une heure, sans rien trouver, naturellement. Au retour, train
bondé. Joli public des jours de fête. Gourmont m'en fait même
des excuses. De retour à la gare Montparnasse à six heures, je
le quitte.
Mardi 17 Avril. — Travaillé toute la journée à la liste des
pseudonymes de Stendhal, pour la prochaine Chronique Stendhalienne. Ce soir, très mal à la tête. Je suis sorti faire un tour
seul, par le boulevard Saint-Germain, le boulevard SaintMichel et le boulevard du Mont-Parnasse. Je me suis assis un
moment sur un banc de la Place de l'Observatoire, et je me suis
aperçu de ceci, c'est que si je vivais de nouveau seul, si je n'avais
pas la compagnie de Bl..., un ménage pour tout dire, je ne tarderais pas à retomber dans mon perpétuel chagrin sans cause
d'autrefois, chagrin qui m'a fait perdre tant de temps. Mieux
vaut pas. Même les petits ennuis que comporte la vie en ménage
ont au moins ce résultat de me laisser moins livré à moi-même,
de m'entretenir dans un état d'esprit plus vivant, moins replié.
Si j ' y perds, pour certaines nuances de rêverie, j ' y gagne aussi
dans le sens susdit.
Depuis quelques jours, cette sensation d'un bandeau tout
autour de la tête, et d'assez vives névralgies de tête ne me
quittent pas.
Maurice est venu déjeuner samedi dernier quatorze courant
et ne m'a encore rien dit de toute son histoire.

Dimanche 29 Avril. — Jean de Gourmont est venu cette
après-midi me prier à dîner de la part de son frère, et chez lui.
J'y suis allé à 7 heures et demie. J'ai fait "mes compliments à
Gourmont de ses Notes sur Villiers de Vlsle Adam parues dans
VErmitage, et combien je trouvais cela mieux que s'il eût fait,
des mêmes notes, un article. A quoi il m'a répondu : « ... Je
les ai données telles quelles. Pour faire un article, il aurait fallu
chercher un ordre, arranger. Je ne construis plus maintenant. »
Beaucoup bavardé ensuite, jusqu'à onze heures et demie.
Lundi 30 Avril. — Aujourd'hui, vers quatre heures, je revenais de chez Lemarquis par l'avenue de l'Opéra, quand j'ai
croisé Georgette qui montait vers l'Opéra. Je me suis retourné,
l'ai appelée : « Georgette ! » Elle ne répondait pas. Je lui ai
parlé. Elle allait aux Galeries Lafayette. Je l'ai accompagnée, et
je suis revenu avec elle jusqu'au Louvre. Nous avons parlé avec
joliment de gaieté de nos anciennes histoires. J'ai essayé de
savoir si elle a une liaison. Rien voulu répondre. Je lui ai dit
qu'elle est toujours aussi têtue, aussi mule entêtée, que je ne
peux plus croire à rien de tout ce qu'elle pouvait me dire. Elle
me dirait qu'elle a une liaison, je ne la croirais pas. Elle me
dirait qu'elle n'en a pas, je ne la croirais encore pas. Je n'ai pu
savoir ni son adresse, ni si je la reverrais, ni si elle était pour
longtemps au Louvre. Rien. Je ne pouvais m'empêcher d'éclater de rire d'une si belle réussite. Je n'ai pas perdu la tête non
plus. En la revoyant, l'idée m'est venue tout de suite de lui
demander un renseignement quant à l'année où elle est venue
passer ses vacances chez mon père, mais pour rappeler cela à
une femme, il faut être seul avec elle dans un endroit discret,
en la tenant dans ses bras, en la couvrant de baisers au rappel
des plaisirs passés. Je dis cela aujourd'hui ! En ce temps-là,
je ne savais guère que faire l'amour, sans aller plus loin. Je
n'ai même pas dû lui être très agréable. Mieux donc valait
rien.
A un moment, je lui demandais son adresse. Refus de me la
dire. « Vous croyez que je ne la saurais pas si je voulais ? —
Comment cela ? — Mais on sait tout ce qu'on veut savoir, lui
dis-je. — Ah ! oui, me sxiivre, venir me guetter à la sortie du
Louvre. — Ah ! cela, non, lui ai-je dit, non, jamais. C'est trop
fatigant. Je ne suis pas capable d'un pareil sacrifice. Du moment
qu'il faut me déranger, marcher, m'éreinter, je ne marche pas. »

Cette franchise, ce cynisme, presque, nous a bien fait rire tous
les deux.
Nous nous sommes quittés, en nous disant au revoir, à la
prochaine rencontre, comme cela, dehors, par hasard. Elle
croyait que je ne l'avais pas reconnue : « Je vous croyais plus
myope ».
Été ensuite au Mercure. Retté était là. Il m'a dit tout de suite :
« Tiens, nous parlions justement de vous tout à l'heure avec
Mirbeau. Il m'a dit qu'il aimait beaucoup ce que vous faites et
qu'il aurait bien voulu donner le Prix Concourt au Petit Ami »,
Mercredi 2 Mai. — Reçu une lettre de Louise m'annonçant
la naissance, ce matin, du fils de Maurice. Et ce niais qui ne m'a
encore dit un seul mot.
Jeudi 3 Mai. — Bl... est allée à Courbevoie. L'enfant ressemble extrêmement à Maurice. La femme pas jolie du tout. On
a télégraphié à Maurice. On l'attend demain. On lui dira de venir
me chercher.
Vendredi 4 Mai. — Lettre Louise et visite Bl... la veille. A
trois heures, aucunes nouvelles de Maurice. J'ai été téléphoner.
Il était arrivé à Courbevoie, c'est lui qui m'a répondu. Il venait
d'arriver. Il s'apprêtait à aller à la mairie déclarer son fils. Je
lui ai demandé quels noms il avait choisi. Il m'a répondu Jean.
Je lui ai dit d'en ajouter un autre, François, par exemple. Ce
nom lui déplaisait. J'ai dit alors Paul. Cela a été entendu. Ce
sera Jean-Paul Léautaud. Maurice viendra déjeuner demain.
Je lui ai reproché son silence. Il m'a répondu qu'il n'avait jamais
osé parler.
Samedi 5 Mai. — Maurice est venu déjeuner. Toujours rien
dit. Il a fallu que ce fût moi qui commence. Enfin. Nous sommes
allés à Courbevoie, Bl... et moi, avec lui. L'enfant ! on ne peut
rien voir encore. Par moment, des mines tout à fait de mon
père. La femme bien peu jolie, en effet. L'histoire du jupon de la
sœur Renée. Nous sommes restés à dîner. Ce soir arrivée du
père. Je n'ai pas répondu un mot à toutes ses paroles. Ce pauvre
Maurice. En pleine famille ouvrière.

Dimanche 6 Mai. — A propos de l'affaire des bombes de
Vincennes, nous lisons dans le journal qu'une dame Berthe
Feld a été arrêtée rue des Lyonnais, compagne d'un sieur
Rubinstein. Bl... a idée que ce doit être M^ie K[aplan].
Lundi 7 Mai. — Été 21 rue de la Glacière. Sur mes instances le concierge a bien voulu se déboutonner. C'est bien de
Mme K[aplan] qu'il s'agissait. On est venu les arrêter tous les
deux vendredi dernier. J'irai demain à la Préfecture voir Jean
Court. La nouvelle apprise rue de la Glacière m'a navré au
possible, et le soir, quand je le lui ai dit à son retour de chez le
médecin, Bl... n'a pu se retenir de pleurer.
Mardi 8 Mai. — Été voir Court ce matin. Il ne sait ni ne
peut rien. Conseil d'aller voir M. Flory, très accueillant paraît-il.
Mercredi 9 Mai. — Resté avec Bl... depuis deux heures jusqu'à sept heures au Palais dans le couloir de M. Flory à qui
j'avais fait passer ma carte avec l'indication : Secrétaire de
M. Lemarquis, administrateur judiciaire. Vu passer dans le
couloir des prévenus Victor Sokoloff, une figure intelligente et
sympathique. La galerie était pleine de gens qui nous dévisageaient, Bl... et moi. Des policiers, pensions-nous. Vers quatre
heures, éclaircissements, l'un de ces individus ayant eu la
curiosité de me tâter pour savoir ce que nous attendions.
C'étaient là des journalistes, simplement. Ils m'avaient tous
pris pour M. Rabanovitch. De là leur attention, leurs regards.
A six heures et demie, M. Flory s'esquive, nous glissant dans les
mains à tous. Vu son greffier, un homme charmant, pas déformé
par sa fonction, qui nous indique de venir le lendemain à midi,
avec une lettre toute prête pour M^^e Berthe Feld. M. Flory ne
nous accordera pas le permis de visiter, mais se chargera
volontiers de remettre la lettre. L'instruction FeB|-Rubinstein
n'est pas commencée.
Jeudi 10 Mai. — Aujourd'hui à midi et demie, vu M. Flory.
Pas de permis de visiter avant une quinzaine. Il a pris ma lettre
et la remettra. Été ensuite avec Bl... à la recherche de Raoul.
Aux anciennes adresses de son père, rien pu savoir.
Sous une porte, 23, rue de la Glacière, oii nous étions entrés
pour nous renseigner, trouvé Descaves, qui s'était mis là à

l'abri de la pluie pour attendre le passage de l'omnibus. Resté là
à côté de lui cinq bonnes minutes. J'avais presque envie de me
faire connaître.
Jeudi 12 Mai. — Reçu ce soir un petit bleu de M""® K [aplan]
en réponse à notre lettre. Bonne santé, besoin de rien, patience et
résignation. Elle nous indique que M. Rubinstein, lui, a certainement besoin d'un peu de linge. Je lui écris ce soir même pour
lui demander ce qu'il lui faut.
Dimanche 13 Mai. — Été aujourd'hui avec Bl... à SaintLazare avec un paquet de linge, des oranges, etc... Course
inutile. Rien à faire le dimanche.
Lundi 14 Mai. — Bl... est retournée à Saint-Lazare porter
le paquet à
Kaplan. On a refusé l'eau de Cologne. Les
livres ne sont pas permis non plus.
Mardi 15 Mai. — Sans réponse de M. Rubinstein, été voir
leur avocat, M. Paul de Fallois. Il ne sait rien à ce sujet. Il m'a
dit qu'il n'y avait rien contre eux deux. Il les trouve des gens
remarquablement intelligents.
Mercredi 16 Mai.
Mme Kaplan.

Envoyé aujourd'hui cinq francs à

Jeudi 17 Mai. — Été à la Santé pour avoir une explication
du silence Rubinstein. Rien de clair. Il m'a été répondu que les
lettres étaient remises aussitôt aux prisonniers qui pouvaient
faire réponse le jour même. Vraisemblablement, ma lettre a dû
être égarée.
Été au Mercure. Marnold m'offre de faire la critique dramatique dans le Mercure musical la prochaine saison. Joli travail...
gratuit.
17 Mai. — Je ne sais guère ce que je donnerai quand
j'aurai épuisé, au moins pour ce que j'en peux dire présentement, ces histoires de mon existence. Au contraire d'écrivains
que je connais et qui m'assurent ne se relire jamais, un livre
terminé pour eux ne les intéressant plus, je me relis souvent,
sujet de grande rêverie, et sans doute cela tient à ce que si ces

écrivains, ce qu'ils écrivent n'est qu'invention et affabulation,
moi ce ne sont que choses personnelles et la mise en scène de
moi-même. Je me relis donc souvent, et souvent aussi je m'arrête, à me demander quel effet me feront, dans une vingtaine
d'années (à mon âge je puis supposer ce délai, je n'aurai alors
que cinquante-quatre ans) toutes ces pages écrites aujourd'hui.
Que de choses de trop j ' y trouverai, aussi que de choses oubliées
qui me seront revenues.
Lundi 21 Mai. — Toujours sans réponse de Rubinstein,
nous lui avons acheté deux chemises, des chaussettes, des
serviettes et mouchoirs et je lui ai porté le tout aujourd'hui à la
Santé. Jolie pose de deux heures et demie à six heures, dans
une salle puante, en compagnie de marmites les plus diverses,
et d'un gardien de prison d'une politesse ! ! !
Mardi 22 Mai. —Été à Courbevoie avec Bl... Jean n'a guère
changé. C'est Maurice tout à fait. Bl... est en train de lui faire
tout un trousseau assez élégant.
Lundi 28 Mai. — Bl... a porté un autre petit paquet de linge
et des fraises à Saint-Lazare. M^e Kaplan a écrit pour demander
des capitaux. Envoyé aujourd'hui un mandat de dix francs.
Un joli titre de livre : La vie des Seins.
Jeudi 31 Mai. — Je relisais après déjeuner dans le Petit Ami
quelques pages du chapitre sur mon enfance. Je ne sais pas si
ce livre, comme on l'a écrit, n'est pas loin d'être un clief-d'œuvre.
Je sais même plutôt qu'il y a bien des pages qui auraient gagné
à être serrées, mais je sais bien aussi que ma lecture d'aujourd'hui m'a ému au possible.
Je suis allé ensuite au Mercure pour m'entendre avec Vallette
pour la publication convenue l'année dernière de quelques
morceaux de mon prochain livre. Quel changement. Il n'y a
de libre que ces deux numéros d'août. Après un roman qui
prendra six numéros. De plus Vallette très indifférent. Je suis
parti peu gai. Rentré, je me suis aperçu que j'aurais bien pu
faire remarquer à Vallette qu'après tout je ne lui demandais
rien qui n'eût été convenu ensemble l'année dernière, et de son
propre mouvement. Ce n'est jamais moi qui ai pensé au Prix
Concourt, ni la première année avec Le Petit Ami, ni l'année

dernière avec In Memoriam, qui du reste n'était pas pour être
publié.
Il a autant d'intérêt que moi. Il me poussait assez l'année
dernière pour que je bâcle quelque chose pour pouvoir faire
un volume avec In Memoriam. Du moment qu'on s'est arrêté à
une combinaison, il faut l'exécuter pour de bon, ou pas. Belle
affaire de publier en août. Quand on écrira à Descaves en
octobre, il ne saura plus de quoi il retourne. Maudites timidité,
modestie et délicatesse. Je n'ai jamais vu personne de plus
maladroit que moi dans la conduite de ses intérêts. Je tiens
absolument à aller demain matin au Mercure bien montrer à
Vallette que si je me contente, bien forcément, du mois d'août,
sans plus, ce n'est toutefois pas là ce qu'il m'avait promis.
Vendredi
Juin. — Été ce matin au Mercure. Pendant que
j'attendais de pouvoir voir Vallette, Morisse m'avait fort dissuadé d'aller lui dire ce que je me proposais de lui dire, et cela
m'avait fait hésiter beaucoup. Le moment venu, je suis tout de
même entré, et j'ai tout de même parlé. J'ai rappelé à Vallette
notre entente de l'année dernière, le manque de coïncidence
entre une publication au mois d'août, et la consultation Descaves
en octobre, notre commun intérêt, l'utilité de tenter quelque
chose utilement et adroitement, ou alors ne rien faire, etc., etc...
Vallette a été tout à fait gentil. Il m'a donné raison. Nous avons
examiné ce qui pouvait se faire. Finalement, il a été décidé qu'il
commencerait son gros roman dès le 1®"" juillet. Il finira dans le
numéro du 15 septembre. La nouvelle qui devait faire deux
numéros sera mise dans un seul, le 1®' octobre — et j'aurai pour
moi le 15 octobre et le 1®' novembre. Entre le 15 octobre et la
fin de novembre, on écrira à Descaves. Le volume, s'il paraît,
paraîtrait vers le 10 novembre.
Jeudi 14 Juin. — Été demander à M. Flory permis de
visiter M. Rubinstein et M"*® K [aplan].
Vendredi 15 Juin. — Vu à la Santé M. Rubinstein, enfermés
moi et Bl... dans une petite cage. Devant nous, dans une autre
petite cage M. Rub^pstein avec la séparation d'une autre cage
grillée.

Samedi 16 Juin. — A Saint-Lazare, avec Bl..., pour voir
Mme Kaplan. Tout cela est aussi ignoble, encore plus, qu'à la
Santé.
Le soir, à cinq heures, reçu la visite de La Fayette et de
Bouzin.
Mercredi 20 Juin. — Mise en liberté provisoire de M. Rubinstein et de Mnie Kaplan.
Jeudi 21 Juin. — M. Rubinstein et M"*® Kaplan sont venus
déjeuner à la maison. Après le déjeuner, conversation. Aucun
intérêt. Ce Rubinstein est un fou, rêvasseur, lyrique. Aucune
idée, rien que des chimères. Tout cela est bien jeune, bien
falot. Non, vraiment, aucun intérêt.
Le soir, chez Van Bever, oîi il n'y a que Régismanset et sa
femme. Régismanset nous raconte ses tribulations d'auteur, à
propos d'un roman (le second) pour lequel il ne peut arriver à
trouver un éditeur. Van Bever lui demande quel démon le
pousse à vouloir publier, alors qu'il serait si heureux sans cela,
une place excellente, de bons appointements, un père sénateur
qui le poussera, sous-chef un jour, chef ensuite, la croix encore
ensuite. « Le besoin de m'exprimer, de me manifester » répond
Régismanset. Exprimer, manifester quoi ? mon Dieu. Il n'a ni
personnalité, ni originalité, il écrit en clichés, et tant d'esprit
qu'il ait, il n'y en a aucun dans ses romans. Il arrive à dire que
la littérature est aussi malpropre que la politique, — ce qui
ne l'empêche pas de courir après l'une et l'autre, avec sa course
aux éditeurs, et ses démarches pour obtenir un secrétariat
ministériel chaque fois qu'il y a un nouveau ministère en formation. Certainement il finira dans la politique. En attendant,
il va encore se payer le luxe de se faire éditer chez Sansot. Il
paraît aussi — c'est une confidence de Van Bever car Régismanset, avec moi, n'en a guère parlé, — il paraît, dis-je, qu'il se
croit assuré du Prix Concourt. Encore un !
Van Bever me dit aussi que Larguier, qu'il a vu aujourd'hui
au Mercure lui a dit : « Ah ! oui, Léautaud ! Il ne m'aime pas,
hein ? » Où a-t-il encore pris cela, ce vaniteux et olympien
Larguier.
J'ai reçu il y a quelques jours un numéro d'une petite revue
belge Antêe. Il y a un article de Vandeputte : Les Arts et la Vie,
où il parle du Petit Ami, disant de moi que y'écris comme moi-

même, mais aussi impudemment qu''un Diderot, avec autant de
race que Choderlos de Laclos. Moi quLn'ai jamais lu le premier et
qui ne goûte guère la phraséologie des Liaisons dangereuses !
C'est tout de même gentil. Il y a du reste quelques autres
compliments.
Samedi 21 Juillet. — Je n'ai rien noté, depuis un mois.
Pourtant, j'ai vu des gens, et je suis allé presque chaque soir au
Mercure, comme à l'habitude, mais je suis si assommé par mon
travail littéraire ! Cela ne vaudra pas cher, ces amours que
j'écris en ce moment. Cela m'embête à écrire comme jamais
quelque chose ne m'a embêté. Le résultat en est que cela ne
vaut rien, ne vient pas. Je suis là comme un employé à sa
besogne. J'écris parce qu'il le faut. Désastreuse méthode ! sans
plaisir, sans émotion, il n'est pas de bonnes pages. Quand j'en
aurai fini, je pourrai encore dire que j'ai passé par certains
moments !
J'avais reçu ce matin un télégramme de M™® Dehaynin, me
demandant d'aller la voir sans faute à sept heures, et dîner
avec elle, avec BI.... Justement Maurice venait dîner. J'y suis
allé seul, une demi-heure. Un hôtel chic, Splendid-Hôtel, du
reste, avenue Carnot. M™® Dehaynin va encore faire là quelque
escroquerie pour un millier de francs. Je suis de mieux en mieux
avec elle, libre parler, etc... Je lui ai dit deux mots de la bonne
manière pour se tirer d'affaire, quand on est une jolie femme.
Elle avait l'air de ne pas comprendre. J'ai appuyé un peu. A
quoi elle m'a répondu que pour cela il faudrait avoir des relations, etc... — car la galanterie ordinaire, non. Et comme elle
n'a plus guère de toilettes et que les relations se sont faites
rares ! Nous irons dîner avec elle, Bl... et moi, demain dimanche
soir.
Dimanche 22 Juillet. — Dîner avec M™® Dehaynin et sa fille.
Nous rions tout en dînant, du bon dîner que nous faisions et
qui lui coûterait si peu, en fin de compte. Quel caractère d'aventurière ! Elle me disait qu'elle se faisait fort d'aller vivre deux
mois sur la meilleure plage sans bourse délier, tant elle savait
entortiller les gens, qui ne pouvaient que la laisser partir, le
coup fait. « Quand je serai usée ici, me disait-elle, j'ai envie
d'aller à l'Hôtel Ritz. » Après dîner, nous sommes allés au salon
de l'hôtel. Nous étions seuls.
Dehaynin s'est mise au

piano et nous a chanté La femme à papa, La Mascotte, Madame
Angot. Toute une vieille époque de plaisir, de cascades — et
quelques bonnes minutes pour moi. Il paraît que les procès
Héraus et créanciers sont remis au 6 novembre.
Mardi 24 Juillet. — Été au Mercure. Cherché un titre à
mon prochain livre, avec Gourmont, Vallette et Morisse.
Vallette propose : Les petites voluptés — que je trouve dégoûtant.
Moi, La Marche funèbre des Chopins ; mais en plaisantant — ou
De Trou en trous, par allusion à In Memoriam et encore en
plaisantant. Tous me poursuivent aussi pour que je change
mon nom dans le volume, ce que je m'obstine à ne pas comprendre ni accepter. Pourquoi faire une chose à moitié ? Je me
raconte, sans aucune gêne ni honte. Pourquoi, et dans le
volume seulement, encore, démolir tout avec un autre nom à la
place du mien ? Enfin, on décide qu'on mettra Laurent à la
place de Léautaud, et on trouve comme titre : Souvenirs de Paul
Laurent. Tout cela n'est pas brillant et ne me va guère.
Mercredi 25 Juillet. — Ce soir, à sept heures, je reçois le
faire-part de la mort de M™® Marié, morte le 22, et enterrée
hier matin, 24, à Argenteuil. Dommage, ce retard. Je serais
certainement allé à l'enterrement. Enfin, cela me fera toujours
quelques bonnes lignes finales pour le chapitre Jeanne et Marié
dans mon livre.
Mardi 31 Juillet, — Au Mercure. Vallette, Gourmont et
Morisse. Nous cherchons encore un titre. Je me souviens d'une
ligne que j'ai écrite, une note, plutôt : « Elles sont passées, et
même passé indéfini, ces belles heures... » et je propose soudain
comme titre : Le Passé indéfini. Approbation générale, ce sera le
titre, à la fois sérieux et plaisant. Vallette et Gourmont ne
cessent de répéter qu'il est tout à fait très bien. Vallette surtout
est très excité, parlé^du Prix Goncourt comme si nous l'avions
déjà. On voit bien qu'O n'est pas l'auteur. Moi je ne sxiis pas
du tout excité, quand je me relis. Pour In Memoriam, cela va
encore. Je commence à ne pas le trouver trop mal. Mais ce que
je viens d'écrire ! Non, là, pas d'erreur, c'est carrément mauvais,
embêtant, et mal écrit.
De juin 1905 à juin 1906, on a vendu soixante-quatre Petit
Ami. Il paraît qu'il y a plus mal.

Il est probable que je commencerai plus tôt qu'on ne croyait.
Probablement le l®'' octobre au lieu du 15. Cela fera les Mercure
d'octobre au lieu de ceux du 15 octobre et du l®'' novembre. Cela
ne vaut d'ailleurs que mieux. Nous aurons ainsi plus de temps
pour la consultation Descaves.
Tout ce grand morceau pour le Mercure manque totalement
d'entrain et de fantaisie.
Août 1906. — Je pense quelquefois que les vers de Larguier,
c'est ce que j'aurais écrit, certainement, ce à quoi je serais
arrivé, si j'avais continué à faire des vers. Ce n'est, du reste,
rien de très extraordinaire. Presque tous ses poèmes sont la
répétition de poèmes connus, repris à sa façon.
Je reçois régulièrement le service d'entée. Il faudra pourtant
que j'écrive à Van de Putte pour le remercier. Dans le numéro
de ce mois, il y a un Dieu à Paris de Louis Thomas, consacré à la
représentation du Dieu nouveau de Souchon à Champigny, et où
il est fort question de moi. Ce Louis Thomas me gâte, il ne
rate pas une occasion de vanter mon immense talent, etc., etc...
Vendredi 31 Août. — Au Mercure. Je vois Albert. Il me
raconte quelques potins sur M... Son surnom : L'aiguille à tripoter. Elle est en ce moment sur une plage avec un cabot : Jean
Daragon. Comme je le lui dis : « Je suis Jean d'Aragon... » Il
me demande quelles sont maintenant mes relations avec elle.
Je lui parle de notre intimité, du temps de Schwob, mais que
maintenant, elle ne me semble plus être à mon égard aussi
gentille qu'avant.
Il me raconte aussi que R... fait l'amour au dehors, avec
une certaine créature, et cela du consentement même de
Mme R...
Van Bever m'a encore servi aujourd'hui quelques imbécillités
littéraires sur le style, par exemple ! Dans ces moments-là, il
est à gifler. Selon lui, un historien qui écrit bien, c'est qu'il est
un mauvais historien. On ne peut écrire bien et être un historien sérieux. Tout beau style est un style vide. Et si on lui
objecte qu'écrire bien, ce n'est autre chose qu'être clair, net, et
compréhensible, cela ne fait rien. Il m'a tant et tant de fois
servi cette opinion que je ne devrais plus y faire attention.
Aucun livre plus mal écrit, par exemple, que Les Confessions !

Mercredi 5 Septembre. — J'étais descendu après dîner pour
acheter du tabac. Je rencontre cette vieille dame à qui j'ai
déjà parlé plusieurs fois à propos de son chien. Elle était avec
une autre dame qui habite rue de Sèvres, juste devant la rue
Rousselet. Nous bavardons animaux, etc... et cette autre dame
arrive à me dire que je ressemble étonnamment à un ami qu'elle
a eu autrefois. Même que dans les premiers temps qu'elle me
voyait passer, de sa fenêtre, elle ne pouvait s'empêcher de dire
à une voisine avec qui elle bavarde souvent de fenêtre à fenêtre :
« Ah ! ma chère, c'est Alexandre !... » avec un petit coup au cœur.
Je regardais ce soir mes portraits de Stendhal. M™® Van
Bever m'a dit une fois que ce sont tout à fait mes yeux. Je
mets une feuille de papier sous les yeux du portrait pour
masquer tout le bas du visage. Ce sont en effet tout à fait mes
yeux.
Jeudi 6 Septembre. — Je suis allé cette après-midi, pour voir
Prudhon, au sujet de Louise. En attendant dans le vestibule, je
rencontre Henri Girard. II me présente un M. Vallin, qui m'a
connu paraît-il tout enfant, ayant fait partie de la troupe de
mon père. Il me dit que je n'ai pas du tout changé. Pour le bas
du visage, il ne peut pas juger, à cause de la barbe. Mais pour
le haut du visage, les yeux, le front, je suis encore tout à fait
le même. Quelle émotion j'avais à m'entendre dire cela ! Je me
suis regardé ce soir dans la glace tout un long moment. Nous
avons aussi parlé de Finsterval dont il ne se souvenait pas très
bien, et de Chartier.
Pour Chartier, ses souvenirs étaient très vifs : « C'était le
secrétaire de votre père, m'a-t-il dit, celui qui surveillait les
tournées. »
Ce M. Vallin fait toujours du théâtre, ici et là, triste métier,
tout comme Henri Girard, toujours en quête d'un cachet, d'une
tournée.
Prudhon a été très bien avec moi. Cela m'amusait de bavarder
ainsi avec lui, en me rappelant son mot sur moi à Louise, à
l'époque d'In Memoriam : « C'est un monstre ! »
Jeudi 13 Septembre. — Il va falloir recommencer à travailler
pour M. Lemarquis, affaire Fayolle, Rey-l'Urbaine. Comme
je n'en aurais jamais fini à temps si je voulais raconter mes
amours au complet, je vais laisser de côté l'histoire Georgette.

J'en ferai un jour un morceau comme In Memoriam. Quel
livre mal bâti, inachevé, ce sera, ce Passé Indéfini. Mauvaise
méthode de travail que j'ai prise, décidément !
Lundi 24 Septembre. — Au Mercure. Vallette remplace dans
Amours, pour le Mercure, les passages vifs par des lignes de
points. Raisons d'abonnés, de lecteurs, le Mercure va un peu
partout, etc... Moi, tout m'est égal.
Causé de la folie chez les écrivains.
Un lecteur a écrit à Vallette pour lui demander les numéros
contenant la suite du Petit Ami (In Memoriam). Vallette les
lui a fait envoyer, et l'a informé en même temps qu'une autre
suite paraîtrait en octobre. Le lecteur, un nommé Georges
Aubry, lui a alors répondu qu'il s'abonnait.
L'abonné perdu de l'année dernière se trouve donc remplacé.
Lundi 24 Septembre. — Je pars avec Gourmont qui me dit,
comme nous causions travail littéraire, que lui aussi, il a des
jours oii il écrit cinq pages de suite, et d'autres où il n'en écrit
péniblement qu'une.
Nous avons aussi parlé, Gourmont, Vallette et moi, des
différents états d'écrivains au travail, de cette sorte de fièvre, d'hallucination, de délire presque, dans lesquels certains
écrivains se trouvent en écrivant. RachUde par exemple qui
s'enferme, et que la moindre parole ou visite abat complètement. Gourmont, lui, disait que rien ne le dérange. Il est
en train d'écrire, on vient le voir, il s'arrête, bavarde pendant
deux heures, et reprend ensuite la phrase laissée et continue.
J'ai oublié de lui dire que ce n'était pas encore là complètement
le sang-froid. Cette facilité lui vient de ce qu'il écrit toujours,
tous les jours. C'est aussi une sorte de fièvre, très légère, mais
continue. Je voudrais le voir rester trois mois sans écrire !
Tandis que Rachilde par exemple, qui a des temps plus ou
moins longs sans travail, quand elle se met à un livre, il faut
qu'elle l'écrive d'un coup, dans la fièvre de la nouveauté, du
plaisir. Si elle s'interrompt, si elle traîne, adieu le plaisir, la
nouveauté. Tout devient une besogne. Que je connais cela, moi !
Il faudrait ne jamais s'arrêter d'écrire. On s'entretiendrait
ainsi non pas la main, mais l'esprit, dans une certaine aisance,
dans un certain mouvement. Il n'y a que ce qui vient naturellement et dans le plaisir qui vaut quelque chose. Cela est absolu.

Je lisais il y a quelques jours un article sur les manies de
certains écrivains pour travailler. A celui-ci, pour travailler, il
fallait cela. A celui-là, cela. Cet autre ne pouvait écrire sans
ceci, etc., etc... Cela m'a amené à penser à mon meilleur excitant pour écrire, mon meilleur excitant, à moi, c'est encore de
me relire, du moins les quelques passages que je ne trouve pas
trop mal dans ce que j'ai écrit. Puisque tu as bien fait cela, me
dis-je, tu feras bien encore cela. Le Stendhal-club, le Souvenir
Boissard, Le Paris d^un Parisien, certains passages d ' / « Mémoriam, un petit peu par-ci par-là du Petit Ami, quand je relis cela,
cela me réveille, m'encourage, ah ! pas assez longtemps, pas assez
fortement, malheureusement.
Van Bever me racontait dernièrement ce petit fait. M. Honoré
Champion, le vieux libraire, descendant d'omnibus, rue des
Saints-Pères, à la hauteur de la rue Perronet, sans autre prétexte que de diminuer un peu la charge de ces pauvres chevaux,
disait-il. Trait touchant, charmant, tout à fait dans ma nature,
et qui me le rend tout à fait sympathique, ce vieux bonhomme
compatissant aux bêtes.
Mardi 25 Septembre. — Un petit phénomène curieux qui
m'est arrivé aujourd'hui. A quatre heures, je vais chez le
coiffeur, rue Léopold-Robert. J'en sors à cinq, ou à peu près.
Le temps d'arriver à la place de l'Observatoire, et là, je constate soudain que je vois trouble, double, et que malgré tous
mes efforts, je ne puis rien distinguer nettement, ni gens, ni
choses, tout se doublant et s'imprécisant devant moi. J'arrive
au Mercure et seulement au bout d'une demi-heure, mon malaise
disparaît. Mais alors autre chose se produit. Remy de Gourmont, Féli Gautier, l'homme de Baudelaire, et Van Bever
sont là. On bavarde. Je veux parler, notamment raconter
l'anecdote d'Emmanuel Arène, un soir, au Vaudeville, avec le
Commissaire de police, — et je ne puis arriver à trouver mes
mots, notamment le mot entr'acte.... Ce n'est que quelqu'un,
voyant mon embarras, l'ayant prononcé, que je le trouve enfin,
A partir de ce moment, tout ce que je dis, je l'entends comme
dans un brouhaha de voix, et il me semble que je crie très fort,
ce qui n'est pas du tout dans mon habitude. A six heures. Van
Bever, FéU Gautier et moi nous partons. Mon malaise dans ma
démarche et dans l'ouïe continue. Arrivé à la rue de Seine, après
avoir traversé et en continuant la rue Saint-Sulpice, voilà que

je me trouve à ne plus sentir ma main droite. Mon lorgnon
tombe, je veux le reprendre pour le replacer et je ne peux sentir
si je le tiens ou non. Je m'aperçois que ma cravate est défaite,
je veux l'arranger avec la main droite, et je ne sens encore pas,
avec la main, si je tiens ou non ma cravate. Arrivé à la maison, cela s'est dissipé petit à petit, et maintenant, après une
demi-heure, il ne m'en reste plus qu'un peu de migraine.
Lundi i®' Octobre. — Le premier morceau d^Amours dans le
Mercure a paru. Dieu de Dieu que c'est long, pesant, gris,
assommant et mal écrit ! Je ne suis pas Flaubertiste, mais écrire
mal à ce point-là, c'est un peu trop tout de même. Encore
une belle expérience. J'ai voulu trop en mettre, n'omettre
aucun détail, parler de mille choses hors du sujet. J'ai obtenu
quelque chose comme un fait divers. Toujours le résultat aussi,
de ce qu'on écrit sans plaisir, avec la hâte d'avoir fini.
Au Mercure, Vallette et Morisse, malgré tout cela, ne continuent pas moins à s'échauffer, à s'emballer pour le Prix Concourt. « Un livre qui ira loin, si il a le Prix » disent-ils, tous les
deux. On m'a laissé en blanc, avec des lignes de points, les
passages un peu trop vifs, ce qui les rend plus vifs encore, tant
on se demande ce qu'il pouvait bien y avoir là. En corrigeant,
en relisant dans le Mercure, j'ai déjà supprimé la valeur d'une
bonne page. C'est plein de choses inutiles, et aussi sans aucune
allure. C'est surtout la suite qu'il faudra revoir.
Ce matin, au Mercure. J'ai vu Dumur. Je lui ai demandé son
avis. Le comble, c'est que cet avis n'est pas mauvais. Amours
ne vaut pas In Memoriam, naturellement, me dit-il. In Memoriam était un sujet neuf, traité pour la première fois. Mais
Amours l'a tout de même amusé. Une autre chose à retenir aussi
dans ce que m'a dit Dumur, c'est cette opinion que les ironies
littéraires enlèvent un peu de valeur à In Memoriam, en coupant
l'émotion. « Vous comprenez, me disait-il, vous avez là un beau
sujet, vous pouviez faire un grand effet d'émotion. Alors, de
temps en temps, les ironies arrêtent, déconcertent, etc... on
est moins pris. » Combien peu de gens comprennent, goûtent,
sentent l'ironie ! Cette opinion de Dumur en est une nouvelle
preuve. Et c'est pourtant un esprit clairvoyant et très renseigné
littérairement. L'essentiel c'est ceci : mes ironies, mes boutades
en pleine émotion ne sont nullement voulues. Elles viennent
bien de mon caractère, et elles me vieiment bien en écrivant.

J'aurais donc grand tort de les rejeter, — pour ressembler aux
autres.
Je suis retourné au Mercure à quatre heures. Grande nouvelle.
Descaves n'a pas attendu que Vallette lui écrivît. Il est venu
tantôt, et à mon sujet, uniquement. Tout de même, je trouve
que ce n'est pas mal, un écrivain qui se dérange ainsi pour un
jeune inconnu. Voici, en résumé, le compte rendu de sa visite :
Il a demandé s'il y aurait la matière d'un volume. Vallette l'a
renseigné. « J'aime moins cela qu'Jre Memoriam, a-t-Q dit, mais
U y a tout de même des choses... » On lui a dit alors qu'il n'y
aurait dans le Mercure qu'un morceau et que de plus le tout
serait rattaché à In Memoriam (ce que je l'aurai écrit de fois
cette année, ce titre joyeux !). Descaves en a paru satisfait. Il
a reproché des négligences, des répétitions de mots. Selon lui,
il faudra ôter ou déguiser les passages vifs. Ne pas mettre non
plus mon nom. Jusqu'ici il n'y a aucun livre de retenu pour
le prix. Jaloux, peut-être ? Mais c'est plus que vague. Quant
à Charles-Louis Philippe, à en croire Vallette, Descaves lui a
assuré (sous le sceau du secret !) c'est tout à fait fini, usé,
tous les académiciens Goncourt en ont plein le dos. On trouve
ses livres procédé, procédé en diable. Rasé ?... procédé ?... Je
pensais que moi-même, peut-être...
Il y a à l'Académie Concourt une extrême gauche : Mirbeau,
Descaves, GefFroy, et Huysmans. Les autres, tout ce qu'il
y a de bien pensant, de moralisant, etc., etc... Descaves a
confirmé à Vallette que j'avais été, lors de l'attribution du prix
la première année, l'objet de grandes discussions, avec Le
Petit Ami et que ma victoire avait tenu à vraiment très peu de
chose. Il faut donc selon lui éviter de donner prise au moindre
grief, raison d'honnêteté, de morale, etc... et encore plus d'exécution.
Un détail amusant, — et ridicule. Les deux Concourt détestaient fortement, paraît-il, Vallès, et il y a tout un groupe des
académiciens qui met un soin pieux à respecter, même posthumement, cette haine de leurs bienfaiteurs, en écartant du prix
tout volume où peuvent se retrouver des idées, opinions ou
sentiments analogues plus ou moins à ceux de Vallès, touchant la famUIe.
Enfin, en ce qui me concerne, nous ne pourrons rien savoir
avant le 20 courant. Il y aura ce jour-là le dîner de rentrée. Là
chacun dira son candidat, s'il en a un, on jettera des jalons.

on pronostiquera, etc... Descaves a promis à Vallette de lui
écrire après ce dîner.
Gourmont à qui j'ai dit, à six heures, l'essentiel de tout cela,
me conseillait d'aller voir Descaves, la situation de convenance
et de discrétion n'existant plus maintenant. Je le remercierais,
lui demanderais conseil. Ce serait une façon de me l'attacher
encore davantage. Il faudra que je demande son avis à VaUette.
Gourmont trouve que j'exagère en trouvant Amours si
assommant. Je le lui ai dit : un écrivain intelligent sait toujours
ce qu'il a fait, et son opinion est toujours la plus sûre. Quand
on a écrit quelque chose avec ennui, c'est un élément d'appréciation pour jauger l'ennui du lecteur. Tandis qu'une chose
écrite en cinq minutes, avec plaisir, presque toujours elle est
bonne, et le reste.
Vraiment, j'ai hâte d'être débarrassé de tout ce fouillis
d'histoires de femmes pour me mettre à autre chose. Seulement, quoi, autre chose ? Je n'en sais rien. De plus, j'aurai des
Hesognes, Lemarquis, Poètes d^aujourd^hui. Pages choisies de
àtendhal, et je perdrai encore une fois le bénéfice de l'entrain, de
l'expérience, etc... Descaves a encore dit qu'il y avait vaguement comme candidats les frères Tharaud pour Dingley Villustre
écrivain, ouvrage qu'on trouve un peu court, pourtant.
Comme suite aux troubles nerveux que j'ai notés précédemment, à ajouter ceci : hier, couché, à minuit, avant de m'endormir, j'avais la sensation d'avoir une tête énorme à l'extrême,
de même que les mains, encore plus grosses que des gants de
boxe. Neurasthénie ? ou mauvais signes ? tout cela. Ah !
perdre la santé intellectuelle, le pire des malheurs, vraiment.
Peut-être n'y a-t-il dans tout cela que de la fatigue, depuis
plus de six mois que je travaille, et avec un si grand souci, un si
grand chagrin de mécontentement ?
En dix jours, je viens de refaire entièrement tout le morceau
du recommencement Jeanne Ambert, et Ambert, trente-trois
pages, qui étaient dans le goût de ce qui a paru dans le Mercure.
C'est beaucoup mieux, et beaucoup plus rapide. Si tout était
comme ça !
Lundi 15 Octobre. — Été au Mercure. Le deuxième morceau
d'Amours est paru. Van Bever est fort mécontent et me le dit.
« Tu t'es fichu de moi ! » me dit-il. Il s'en aperçoit seulement. Il
avait regardé les épreuves pourtant. Il nous avait même dit, à

Morisse et à moi : « Mais je ne suis pas mécontent, moi, qu'on
parle de moi dans un livre. » Aujourd'hui, il commence à voir
l'ironie, et m'accuse de plus d'inexactitude. Henri Albert était
là. « Oui ou non, ai-je dit à Van Bever, à propos de l'histoire de
la femme de chambre, oui ou non, un soir, en rentrant, n'as-tu
pas pris la concierge par la taille, croyant que c'était notre
voisine ! » Bien forcé de répondre oui. « Mais je ne voulais pas
l'embrasser ! » observe-t-U. A ce détail près. Et comme je le
lui ai dit, j'ai encore ménagé son amour-propre, en mettant
une femme de chambre, au heu d'une bonne, comme c'était
réellement.
Vallette me dit que Régnier a été très amusé par tous les
passages sur Van Bever. « C'est un pince-sans-rire ! » a-t-il dit
à mon sujet.
Je lis à Vallette et à Gourmont le passage sur Ambert, l'art du
Comédien, etc. Grands rires chez tous les deux.
Il va falloir maintenant refaire tous les passages mauvais,
comme j'ai refait ces fameuses trente-trois pages, plus corriger
tout le paquet des épreuves. Quelle besogne, et assommante !
Et j'ai encore une dizaine de pages à écrire, toute la fin, et nous
sommes le 15 octobre.
La Fayette vient de mourir, de la fièvre typhoïde, en cinq
jours. Une lettre de M. Chatelain m'en a informé ce matin. Un
garçon intelligent, qui avait, comme poète, son petit coin bien à
lui, et si peu homme de lettres dans ses manières. Vallette, qui
savait la nouvelle, m'a demandé de lui faire une petite note
nécrologique,
Xavier Privas a aussi écrit à Van Bever, à propos de ce que
j'ai dit de ses chansons dans le premier morceau d^Amours. Une
lettre bête, prétentieuse, où il est question de nos « luttes littéraires » ! Mes luttes littéraires, avec ce monsieur ! C'est un
comble. D'abord, pas plus avec lui qu'avec un autre. Et qu'a-t-il
bien de littéraire, ce chansonnier ? Je n'en regrette que davantage que mon passage à son sujet soit si mal venu — raison pour
laquelle j'avais déjà décidé de le supprimer.
Mardi 16 Octobre. — Été au Mercure. Gourmont me fait lui
promettre de lui rétablir les passages lestes dans son exemplaire
du Passé Indéfini. Il s'est déjà octroyé les épreuves non arrangées, du reste, de même que Morisse. Car U y a aussi des blancs
dans le deuxième Mercure.

Ce matin, à onze heures, j'ai reçu une lettre de Van Bever,
m'enj oignant d'enlever son nom pour le volume, ne voulant pas,
dit-il, garder ce rôle de « jocrisse littéraire ». Il doit y avoir de sa
femme là-dessous ?
Au Mercure, je lui en ai parlé. Il m'assure que sa femme n'y
est pour rien. C'est seulement ce que lui ont dit des gens. Par
exemple Sansot : « Comment voulez-vous qu'on vous prenne au
sérieux, maintenant ? » et Gaubert : « Vous vous êtes fâché avec
des gens qui vous en ont fait moins ». J'ai accepté de changer
le nom. Monté chez Vallette, je l'ai mis au courant. Comme je
le lui ai dit, c'est à désespérer de l'amitié, si on ne peut même
plus parler de son meilleur ami. C'est encore mon père le plus
chic. Lui, au moins, il ne réclame pas.
Nous avons aussi avec Vallette et Gourmont parlé de Marié,
Amhert dans le livre. Je leur ai raconté l'histoire des bUlets
avec le graveur. Vallette disait : « Cette fois-ci, c'était plus
grave, c'était la cour d'assises ». Conclusion : Marié ne dira rien,
s'il connaît le livre. Son intérêt sera bien trop de se taire.
Mercredi 17 Octobre. — Rencontré Théry, à quatre heures,
sous rOdéon. Promené avec lui dans le Luxembourg et assis
un moment au café au coin de l'avenue de l'Observatoire,
devant le petit Luxembourg. Il venait de voir Vallette, à qui il
avait fait part de son amusement à me lire. Nous parlons,
toujours ! du P. G. II me confirme combien j'ai été près de
l'avoir avec le Petit Ami. Toujours questions de moraUté, et pas
moralité pour les côtés obscènes, licencieux, non, moralité, vraiment, c'est-à-dire aucun sentiment social, familial, irrespect de la
mort, etc., etc... Il m'assure que je dois avoir Hennique pour
moi, ce qui me fait cinq académiciens : Hennique, Descaves,
Mirbeau, Geffroy et Huysmans. Dirait-on pas qu'il s'agit de
me présenter à l'Académie Française ! En tout cas, mon sentiment, mon désir, le voilà, et vrai du fond du coeur : Si seulement
mon hvre me contentait, combien je préférerais cela, plutôt
que le P. G., avec un livre qui me laisserait des regrets.
Samedi 20 Octobre. — Écrit aujourd'hui la dernière page de
mon livre (sur ma mère). Je n'en suis pas mécontent. Ce sera
sans doute la meilleure du livre, en tant qu'il s'agit de la suite
à In Memoriam.
Le travail Lemarquis est enterré. J'ai proposé vainement d'y

aller le matin, en attendant mieux. Pas moyen. C'est trop pressé.
M. Lemarquis va me chercher un remplaçant. Je perds là au
moins quinze cents francs. Mais aussi, je suis si incertain, et si
fatigué. Si la réponse de Descaves est qu'il faut marcher, et s'U
me faut finir en dix jours ! Enfin, j'ai fait mon possible pour ne
pas perdre ce travail. J'ai moins de regrets.
Vendredi 26 Octobre. — Je suis allé voir cette après-midi
quand on peut voir Descaves : tous les dimanches matin, de
9 h. 1/2 à midi. Vallette va me faire une lettre d'introduction.
J'irai après-demain matin. Vallette n'est plus si emballé. Il
entrevoit maintenant que je peux très bien rater, à cause de la
pudibonderie de la majorité des Acad. G. Quant à moi, et je
n'en reviens même pas, et je le disais à Vallette, c'est bien
simple, je suis dans l'état d'esprit suivant : le prix Concourt
a été attribué, ce n'a pas été moi le lauréat, et je n'en suis ni
plus triste ni plus gai. Et la vérité, en effet, c'est que ce à quoi
je tiens avant tout, c'est à refaire mes mauvais morceaux, oui,
cela avant tout. Très joli, le prix, mais un livre mauvais ? Quant
aux académiciens Concourt, avec leur moralisme, ils me font
pitié. Ce Margueritte Paul, par exemple, le rasoir militaire ! En
voilà un qui a eu de la chance d'avoir eu un père général tué
en 1870. Ce qu'il en a tiré de la copie ! Les obscénités ne leur font
pas peur, non ! Au contraire, peut-être ? Mais parler ainsi de
son père, de sa mère ! Esprits esclaves, bornés, moutonniers,
pauvres esprits ! La voix du sang avant tout, hein. Et les faits,
alors, cela ne compte pas ?
Été ensuite au Mercure. Vallette me fera ma lettre pour
demain soir samedi. Régnier est arrivé. Il m'a parlé des passages
Van Bever, et demandé ce qu'en disait l'intéressé. Je l'ai mis au
courant. Comme je l'ai dit, à propos de changer le nom, le
résultat que veut atteindre Van Bever sera manqué, puisqu'on
saura que c'est lui. C'est dès le Mercure qu'il aurait dû me
demander de changer le nom. D'autant plus que tout cela n'est
un peu drôle que pour les gens qui le connaissent. Sinon, l'ironie
n'existe plus.
Régnier nous conte deux anecdotes personnelles. Recherche
d'un appartement avec sa mère, quand il était encore garçon.
En montant l'escalier derrière lui, une concierge lui pince les
fesses. Une autre fois, se trouvant, un soir, sur la plate-forme
de l'omnibus Hôtel-de-Ville-Porte-Maillot, debout, fumant, les

mains croisées dans le dos, il sent soudain dans ses mains une
chose froide... C'était simplement un individu qui se trouvait là
et qui lui avait mis délicatement sa q.... (Régnier dit le mot
net) dans les mains. Régnier témoigne de son étonnement.
L'individu s'empresse de descendre. Régnier questionne le
conducteur, lequel lui répond placidement : « Baste ! ce n'est
pas la première fois. Il passe sa vie à cela ».
J'ai reçu il y a quelques jours le roman de Régismanset, dont
il s'est offert l'édition chez Sansot, coût cinq ou six cents francs.
Platitude, chchés, rien de neuf ni de personnel, l'ouvrage d'un
garçon adroit, pas bavard, mais sans sensibilité quelconque.
Et il compte sur le P. G. Vallette à qui j'en ai parlé s'en tordait.
Je lui disais : « Dieu sait si en ce moment je ne suis pas fou de
moi avec tous mes gribouillages d''Amours, mais de là à Régismanset, il y a encore quelque marge. » Et Régismanset qui me
disait il y a deux ou trois jours qu'il avait écrit son Ascète en
vingt jours, de trois heures de travail chacun. Je ne m'en
étonne plus, à voir ses phrases toutes faites, ses lieux communs.
Je suis loin d'estimer qu'on doit se tournebouler le cerveau pour
faire des phrases curieuses et je ne suis pas non plus pour les
expressions rares. On doit avoir son style sans faire d'effort, et
en être dénué, de style, à ce point-là ! Un garçon d'esprit, et pas
bête, pourtant !
Samedi 27 Octobre. — Je me le disais cette après-midi en
allant à l'étude Lemarquis chercher la réponse de M. Lemarquis à ma demande d'obole Gatin : Il y a dans l'insuccès immérité, dans la malechance, quelque chose, une émotion, une belle
mélancolie qu'il n'y a pas dans le succès, dans la récompense.
C'est peut-être vrai que mon In Memoriam est un morceau
assez bien. Je commence à le trouver. C'est que j ' y ai beaucoup
parlé de moi, c'est là la raison, je le sais bien. J'ai déjà préparé
un canevas pour un petit chapitre d'autres souvenirs d'enfance.
Vallette me le disait hier, au sujet de ses doutes sur notre
victoire. « Nous (le Mercure et les gens du Mercure) sommes nés
en marge, et sommes restés et nous resterons en marge. » C'est
bien cela, en marge. Et d'ailleurs, quel meilleur poste pour
observer, sentir et juger ! Talent, probité littéraire, nouveauté,
personnalité, oui, c'est entendu, on ne nous le contestera pas,
— mais en marge des autres. Allons-y ! Et pourtant, je songe
tout de même combien de choses auraient été réveillées en moi

sous le petit coup de fouet, sous l'excitation d'un succès, d'un
bonheur, d'un grand plaisir, — moi qui ai tant besoin d'excitation, d'émotion, pour écrire comme pour vivre. Au lieu de cela,
traînasser, rêvasser, écrivasser !
M. Lemarquis m'a accordé vingt francs pour ma famille
pauvre. Vingt francs, un homme qui gagne cent mille francs
nets par an !
Été au Mercure prendre ma lettre pour Descaves. Bavardages,
Vallette, Gourmont, Morisse, Van Bever et moi. Toujours la
question du changement de nom de Van Bever. Je lui dis ce
que je lui ai déjà dit, que changer son nom me désolait, que je
n'ai parlé que de choses vécues en commun, donc m'appartenant un peu, que tout jeune homme a des histoires du même
genre, que de plus, ne pas montrer franchement mon meilleur
ami, le déguiser sous un nom d'emprunt, cela me désolait — et
qu'en outre, il y perdrait, car je lui mettrai une histoire de plus,
celle de la lettre à la femme mariée, que j'avais accepté de
raconter sans mettre son nom, que je mettrai si je change le
nom, et ensuite, qu'il pouvait en être sûr, tout le monde au
Mercure ne l'appellera plus Van Bever, mais du nom qui se
trouvera dans le volume. Il commence du reste à mieux prendre
tout cela, s'appelle lui-même « le comique » de la troupe, et il a
raconté lui-même, ce soir, devant Vallette, Gourmont et
Morisse, l'histoire de la lettre à la femme mariée.
Vallette m'apporte une lettre qu'il a reçue d'un M. André
Lafon, de Blaye, Gironde, qui lui a envoyé quatre poèmes genre
Jammes, en le priant de nous les remettre à moi et à Van
Bever, comme un témoignage de sympathie et de gratitude.
Sur ces quatre poèmes un est dédié à moi, les trois autres à
Van Bever, mais la lettre indiquant que l'envoi doit m'être
remis à moi, il est convenu que je garderai le tout, lettre et
poèmes.
Vallette me demande de lire les poèmes. Je les lis. II s'y
trouve des choses très bien, un peu Jammes, sans doute, mais
ce M. André Lafon ? gratitude et sympathie ? Aucune adresse,
de plus. Vallette dit que cela a trait certainement aux Poètes
d'aujourd'hui.
J'ai lu ce soir Une nuit au Luxembourg, de Gourmont, qu'il
m'a donnée hier. Quel livre curieux, mystérieux, voluptueux,
troublant, et si plein à chaque page de cette émotion qui n'est
qu'à lui. On dit qu'il vaut mieux ne pas connaître l'auteur d'un

livre. Ici, de connaître Gourmont, je goûte mieux l'ouvrage. Je
le vois, comme je l'ai vu si souvent, dans son cabinet, écrivant
ce livre, qui n'est qu'un dialogue, mais si plein de choses. On a
l'impression d'un homme chaste qui se complaît à évoquer des
images voluptueuses, tant c'est ardent et sensuel.
Dimanche 28 Octobre. — Ce matin, à neuf heures et demie,
dix heures, plutôt, je suis arrivé chez Descaves. La bonne m'a
fait monter au premier, et m'a introduit dans son cabinet de
travail. « Je vous salue. Monsieur, lui ai-je dit. Je viens de la
part de M. Alfred Vallette et un peu de la mienne (en lui tendant la lettre de Vallette). — Asseyez-vous », me répond Descaves un peu sèchement en m'indiquant un canapé et se dirigeant vers son bureau pour lire la lettre. Puis, se ravisant, et se
tournant vers moi : « Vous êtes Monsieur ?... — Léautaud », lui
réponds-je. Et alors, grand accueil, grandes poignées de main,
grand plaisir de me voir, qu'il était donc heureux de me connaître enfin, etc., etc... Nous avons tout de suite abordé le vif
du sujet, moi disant à Descaves que Vallette ne l'ayant pas vu
revenir, nous avions pris la liberté de venir nous-mêmes nous
informer. Et voilà le résumé : le dîner du vingt courant n'a pas
eu lieu, de là la non visite de Descaves. Par conséquent, il ne
peut non plus me fixer en rien. De plus, il sera empêché d'assister au prochain dîner. Nouvelles difficultés à nous renseigner.
« Et vous, où en êtes-vous et que désirez-vous que je fasse ? » me
demande alors Descaves. Je lui dis alors que j'ai fini, que
j'attendais les nouvelles, que s'il fallait marcher je marcherais
tel quel, mais que je voudrais bien aussi refaire mes mauvais
morceaux. « Quand pourriez-vous paraître ? me demande-t-il. —
Pas avant le vingt ou vingt-cinq novembre. — Ce serait trop
tard, me dit Descaves, trop tard. Nous aurions moralement
l'air de nous être entendus d'avance, d'avoir donné le prix
avant d'avoir lu. Notre dîner d'attribution aura lieu le cinq
décembre. Trop peu de temps entre, vous voyez. » Et puis.
Descaves m'a dit alors qu'il ne voyait pas encore de candidat
sérieux, sinon Charles-Louis Philippe, s'il publiait son Croquignole. Philippe est venu le voir dernièrement, pour lui demander
s'il devait publier. « Que voulez-vous que je vous dise, lui a
répondu Descaves, vous me demandez mon opinion sur un
livre que je n'ai pas lu. » Descaves m'a expliqué que l'Académie
était déjà en retard, en ce sens que plusieurs auteurs étaient

désignés pour avoir le prix, non pour un dernier livre, mais
pour un livre qu'une cause ou autre avait empêché de couronner, exemple Philippe, s'il a le prix cette année ce ne sera pas
Croquignole* ([và sera couronné, mais Bubu de Montparnasse —
et moi-même paraît-il, je commence à être un peu dans cette
condition. Descaves m'a encore dit combien ma victoire avait
tenu à peu de chose pour Le Petit Ami. Au sujet d'amours, et
des morceaux que je lui disais vouloir refaire, il me disait :
« Non, non, ce n'est pas si mal. » Je lui ai cité alors deux pages
du dernier Mercure oii il y a bien dix fois le mot encore et le mot
époque. « — Ça, c'est vrai, m'a-t-il répondu. Je l'avais remarqué.
Mais je pensais que la publication en revue ne vous servait que
comme épreuves et que vous retravailleriez là-dessus. » Je lui ai
dit aussi combien j'étais étonné et ravi qu'un écrivain se fût ainsi
dérangé comme lui pour un inconnu, que c'était vraiment très
bien, et rare, sans doute. « Mais non, mais non, m'a-t-il répondu.
Moi, quand un livre me plaît, je courrais au bout du monde. »
Il m'a parlé d'/re Memoriam. « Un morceau de tout premier
ordre », m'a-t-il dit. Je lui ai raconté alors quelle avait été mon
impression en le donnant au Mercure, et que ce n'avait guère
été que pour gagner les 120 francs qu'il devait me rapporter.
Il n'en revenait pas. Je lui parlais aussi de ma façon d'écrire,
qu'il avait trouvé des répétitions. « Mais non, m'a-t-il dit, vous
n'écrivez pas mal du tout. Vous avez votre style à vous. » Une
chose qu'il m'a dite aussi tout de suite, au sujet d'/re Memoriam :
« Ah ! dites donc, j'ai réfléchi. Il ne faut pas changer votre nom.
J'avais dit que si à Vallette, qui m'avait parlé de cela. Il se
pouvait en effet que nous nous attirions l'opposition de certains
académiciens. Mais tant pis. Vous avez fait une certaine chose. Il
ne faut pas la démolir, la faire à moitié, en changeant le nom.
Durand ou Dupont au lieu de Léautaud, et tout le caractère,
tout votre caractère d'écrivain tombe. Il faut laisser votre
nom. » Je lui ai dit combien j'étais heureux de cette opinion,
combien je m'étais montré [têtu ?] au Mercure pour refuser de
changer le nom, etc., etc. Nous avons aussi parlé de l'effet de
Vallès à l'Académie Concourt. Je lui ai dit que je trouvais cela
un peu ridicule et niais. « Et, a ajouté Descaves, cela n'empêche pas UEnfant de Vallès d'être un chef-d'œuvre. » Descaves
m'a encore expliqué que ce n'étaient pas du tout les passages
lestes qui risquaient de me créer des difficultés au sein de
l'Académie, mais bien les questions de haute morale, famille,

mort, etc... qu'on m'a déjà opposées pour Le Petit Ami. « Mais
alors, lui ai-je dit, ce sera pire encore pour ce lîvre-ci, avec In
Memoriam ? — Non, m'a-t-il répondu, ce ne sera plus tout à
fait la même chose. La grande raison opposée ad Petit Ami,
c'était que c'était la première fois que le prix était donné, qu'on
pensait que le lui donner c'était attacher à l'Académie Concourt
une réputation d'immoralité, de scandale, etc... Depuis, les sentiments se sont un peu modifiés. Et d'ailleurs, qu'est-ce que tout
cela fait, si nous avons la majorité. » Descaves m'a dit qu'il avait
avec lui Geffroy et Mirbeau et probablement Huysmans. Je lui
ai dit mon avis que le prix Concourt devait avoir un certain
caractère subversif, révolutionnaire. Il m'a tout à fait approuvé.
« Ah ! si vous aviez été prêt l'année dernière, m'a-t-il dit, vous
l'aviez. On l'a donné à Farrère, ne pouvant faire mieux, et ça
n'a rien d'étonnant, son livre. » Nous avons parlé de quelques
candidats, soit actuels, soit à venir. Dans les premiers Villetard,
Jaloux. Dans les seconds, Céniaux, d'autres noms que j'ai
oubliés. Quant aux fameux Marius-Ary Leblond, rasés complètement. Finalement, Descaves me demandant ce que je désirais, et faire moi-même, et qu'il fît lui-même, il a été convenu
que je ne paraîtrais que l'année prochaine, autant à cause du
manque de renseignements sûrs sur la situation actuelle que
du retard oïi je me trouve, que pour donner un livre le plus
soigné possible.
Là-dessus deux amis à lui sont arrivés. La conversation a
roulé sur La Préférée, la pièce de Descaves à l'Odéon chez Antoine. Puis la bonne a apporté la carte de Pilon. « Mais vous le
connaissez, m'a demandé Descaves. Cela ne vous gêne pas, de
le voir ? » J'ai alors expliqué à Descaves que n'étant venu le voir
que parce qu'il s'était dérangé le premier et que sans cela il ne
m'aurait jamais vu chez lui, je préférais autant que Pilon ne
m'y vît pas, de façon à ce que je n'aie pas l'air que je n'avais
nullement, c'est-à-dire celui de candidat courtisan et raseur.
Descaves a très bien compris, et l'on a fait attendre un moment
Pilon. Enfin, je suis parti. Descaves m'a accompagné jusqu'à
la sortie, aimable, cordial au possible, me demandant de revenir,
et de meilleure heure, pour être davantage seuls ensemble, qu'il
était là chaque dimanche matin, amabilité, etc., etc...
J'oublie certainement bien des détails, qui me reviendront
sans que j ' y pense. Par exemple, un des deux amis présents
ayant demandé quel était, le soir de la première de La Préférée,

ce monsieur rasé, décoré, l'air d'un acteur, qui se trouvait avec
Descaves, Descaves a répondu : « Mais c'est Coppée, c'est
Coppée ! » en faisant sentir très nettement les deux pp. Làdessus il nous a parlé de Coppée qui a paraît-il une existence
pas drôle depuis une dizaine d'années, vivant avec trois pansements par jour, avec sa vieille sœur à moitié folle. Le dévouement pour lui du docteur Duchatelet, qui ne le quitte pas,
lâche tous ses malades pour suivre Coppée en voyage, l'accompagne au théâtre, partout, pour être toujours là en cas d'accident. C'est lui qui prolonge Coppée, disait Descaves. Le brave
homme qu'est aussi Coppée, selon Descaves. Grand cœur,
généreux. « Chaque jour j'apprends tel ou tel fait de générosité,
me dit Descaves, et jamais il n'en parle. » Descaves l'a beaucoup fréquenté autrefois, avant l'Affaire. Depuis,... plus moyen,
et chez lui, une société ! Descaves s'est aussi beaucoup promené avec Coppée dans Paris, qui le connaît à fond, qui sait
des tas de choses sur la ville « un vrai chat parisien » comme
disait Descaves. « Cet homme qui est si supérieur à son œuvre ! »
disait-il aussi de Coppée.
Descaves m'a dit aussi qu'il avait fait la plus grande réclame
possible à In Memoriam. Dernièrement encore, U en parlait à
Guitry, à qui il en avait déjà parlé souvent, lui demandant s'il
l'avait enfin lu, ce qui a amené Guitry à envoyer acheter les
Mercure de novembre 1905.
Je me rappelais une nouvelle fois, en écoutant tout cela, ce
que j'avais été sur le point de dire dans mon interview Le
Cardonnel. « Une chose que je ne me consolerai jamais de ne pas
avoir, c'est le style élégant de M. Lucien Descaves. » Une simple
boutade, sans rime ni raison. Comme je n'arrivais pas à la placer
avec le ton nécessaire, je la supprimai. Je ne l'ai pas regrettée
ce matin, en écoutant cet homme me parler si chaleureusement,
si sincèrement aussi, sans doute, car enfin, c'est lui qui s'est
dérangé et il doit être sincère.
Descaves m'a dit aussi qu'il n'en irait d'ailleurs pas moins
voir Vallette.
A propos de Vallès, Descaves m'a dit aussi : « Vous, c'est
pire. Vallès, encore, quand il parlait de sa famille, s'il en disait
du mal, c'était avec un certain regret. Il déplorait de n'avoir
pas eu, comme tant d'enfants, un bon foyer familial. Tandis
que vous, vous n'y croyez même pas, à ces sentiments de la
famille, vous vous en moquez avec cynisme, etc... Et je le com-

prends. L'idée de la famille, au fond, c'est une convention. —
C'est tout à fait mon sentiment, ai-je dit à Descaves. La parenté
n'est rien. Ce sont les faits qui comptent, et l'on aime plus justement son père, s'il a été bon et dévoué pour vous, que simplement parce qu'U est votre père. Ainsi, ce que vous avez fait
pour moi, en vous dérangeant comme vous l'avez fait, mon
père n'en a jamais fait autant à mon égard. »
Lundi 29 Octobre. — Été rendre compte à Vallette de ma
visite à Descaves. « Qu'en pensez-vous, lui ai-je demandé
après avoir fini. Bon, ou mauvais. — Bon, m'a répondu Vallette.
Descaves est un petit homme têtu qui s'est mis dans la tête de
vous faire avoir le prix. Il fera certainement tout son possible
pour y arriver. Le tout, c'est qu'il faut attendre encore un an. »
Comme je le disais à Vallette : « C'est un peu ma faute. Je n'ai
pas eu assez de talent pour raconter mes Amours. Savez-vous ce
qu'il me faudrait ? Ce serait que ma mère mourût. Quel beau
pendant à In Memoriam. Et puis, c'est aussi un peu la faute de
mon père. S'il avait été moins muet, j'aurais peut-être pu faire
cinquante pages de plus et l'emporter l'année dernière, ou même
cette année, rien qu'avec In Memoriam. Cet homme-là n'aura
rien fait pour moi jusqu'au bout. »
Une autre raison que j'expliquai à Vallette d'avoir confiance
dans Descaves c'est que la bonne impression d'/re Memoriam
sur lui, au bout d'un an n'a pas diminué. Et c'est si rare. On lit
une chose, on la trouve très bien. Puis ensuite on en lit d'autres,
du temps passe, et ladite chose se trouve oubliée, mélangée,
indistincte avec d'autres qu'on a lues. De plus. Descaves n'a pas
attendu qu'on lui écrivît. Il est venu dès le premier morceau
d^ Amour s.
En ce qui concerne le changement de nom, Vallette a eu
l'idée d'étendre cela à Van Bever, et Van Bever étant monté,
justement, et m'ayant demandé des nouvelles, je lui ai dit que
Descaves m'avait vivement conseillé de ne changer aucun nom,
pour éviter d'être accusé d'un calcul, etc., etc... Van Bever s'est
encore montré un peu rétif, mais j'arriverai peut-être à le
décider. D'ailleurs, je lui ai déjà offert d'enlever toutes les
ironies littéraires, de refaire le morceau, de le lui soumettre, etc...
mais, comme il dit, il se méfie. « Je te connais, répète-t-il chaque
fois que je l'entreprends là-dessus. Tu referas, et sous prétexte
d'enlever les rosseries, tu en mettras d'autres, »

Mardi 30 Octobre. — Mercure. Gourmont. Vallette l'a mis
hier soir au courant. 11 m'en parle. Je lui raconte les éloges de
Descaves sur In Memoriam. « Le boulevard Arago n'était plus
assez large pour moi en revenant», lui ai-je dit. Régnier était là.
Il paraît que ce Binet-Valmer guette aussi le prix. Mais quand ?
Cette année ou l'autre ? Je n'ai pas voulu questionner Régnier.
Jeudi 1er Novembre. — Été au cimetière à Courbevoie.
Ramené Maurice, Camille et Jean dîner à la maison. Un temps
abominable, la pluie toute la journée. Il y avait du Champagne,
et Jean lui-même en a bu. Je lui ai acheté une petite poupée
en caoutchouc. Tous les trois ont couché à la maison,
Vallette a encore coupé dans le troisième Mercure d'Amours.
Cette fois-ci, c'est puéril, et vraiment de la pudibonderie.
Lundi 5 Novembre. — Au Mercure. Gourmont. Invitation à
aller passer chaque dimanche avec lui, tout l'hiver, à partir de
4 heures. Gourmont a décidément un penchant quelconque
pour moi. A quoi cela tient-il ? Je me le demande, encore plus
qu'avec Schwob, tout en sentant, encore plus qu'avec Schwob,
le prix, l'honneur, — je peux bien écrire ce mot sans sourire —
d'une pareille amitié. Il n'y a pas deux écrivains de la valeur de
Gourmont à notre époque. Depuis que j'ai lu sa Nuit au Luxembourg, je veux lui écrire et j'ai peur de rater ma lettre.
Un point important, dans mes relations si amicales avec Gourmont. C'est que j ' y garde, c'est qu'il me laisse, toute ma
liberté de jugement, d'appréciation, de discussion. C'est la
marque d'un grand esprit, et libre. Avec Schwob, souvent je
m'ennuyais, à cause justement de ce manque de liberté, de sa
susceptibilité d'esprit, etc.
J'espère bien maintenant ne plus parler, ne plus entendre
parler, et ne plus écrire rien du P. G. et avoir la paix sur ce
sujet, si ce n'est lors de l'attribution du prix de cette année, le
cinq décembre prochain.
Mardi 6 Novembre. — Premier mardi de Rachilde. Elle m'a
parlé des passages sur Van Bever. Collière m'a dit que Rousseau
est dépassé. « Vous n'avez pas honte ? m'a dit Rachilde.
— Je ne crois pas », a répliqué Collière. Hérold a dit qu'on a eu
grandement tort de faire des coupures. Cela, selon lui, n'aurait
jamais dû se produire au Mercure,

J'avais reçu de Paul Fort une carte pour les soirées de Vers et
Proses, transférées au café Voltaire, la première ce soir. J'ai
voulu voir ce que c'était. J'y suis allé. Arrivé au café, j'ai vu,
du dehors, cinq ou sept individus, de moi inconnus, assis à
consommer, Moréas et M*"® Paul Fort parmi eux. Rien de plus
qu'à la Closerie des Lilas, comme je les ai vus souvent en passant.
Je ne suis même pas entré, et je suis revenu tout de suite. Ces
séances de café ne m'ont jamais rien dit.
Mercredi 7 Novembre. — Reçu ce matin une lettre de
M. André Lafon, l'homme aux quatre poèmes dédiés à Van
Bever et à moi, en sympathie et gratitude. Une bien longue
lettre. C'est un répétiteur au lycée de Bordeaux. Il fait des
vers. C'est en effet en gratitude des Poètes d^aujourd'hui son
envoi et ses dédicaces de l'autre jour. Il me propose de m'envoyer tout un cahier de poèmes pour avoir mon avis. Il me parle
de mes Poésies d'amour en d'anciens Gil Blas. Élégie, probablement, mais ça ne fait qu'une. Je vais avoir là une agréable
lettre à écrire.
Été au Mercure. VaUette me lit une lettre d'un abonné, qui,
en renouvelant son abonnement, et en faisant des compliments
du Mercure, s'étonne qu'on ait publié « cette ordure cynique,
sans intérêt, et qui n'a même pas le mérite d'être bien écrite,
qui a paru sous le titre Amours ». Attrape Léautaud, et comme
je l'ai dit à Vallette, pour le mal écrit, il n'a pas tort, cet estimable abonné. Il a mis un timbre. Aussi Vallette se trouve-t-il
obligé de lui répondre. II m'a expliqué en gros sa réponse, à
savoir : Vous avez là une opinion, d'autres ont la leur. Il nous
a semblé qu'il y avait dans ces pages le mérite d'une sincérité
qu'on trouve très rarement, même dans des mémoires, etc., etc...
Au fond, tout cela m'est égal. Ce qui a paru dans le Mercure,
presque en bloc, me déplaît à moi-même. N'empêche que de
belles œuvres ont subi, et peuvent encore subir le même sort, le
même jugement, d'être considérées par le lecteur comme une
denrée, qui plaît à l'un, qui déplaît à l'autre. Celui-ci se plaint,
tout comme un client qui écrirait à son marchand de vins :
« La pièce que vous m'avez envoyée était mauvaise. Si vous
continuez, je me fournirai ailleurs. » C'est peut-être vrai, qu'il
n'y a de vrais lecteurs que chez les écrivains. Les autres, le
public, cerveaux moutonniers, que la moindre nouveauté, la
moindre hardiesse dérange, trouble, apeure. Ce qu'il leur faut,

ce sont les éternelles mêmes histoires, le même livre qui leur
revient, avec un tout petit changement dans l'arrangement,
l'affabulation, mais rien de plus. Là, ils jubilent, ils sont en
sentiment de connaissance, ils ont déjà vu, lu, connu cela, c'est
le livre de tout repos.
Montré à Vallette le nouvel envoi André Lafon.
Revenu avec Van Bever qui me raconte qu'hier, au mardi
de Rachilde (je les avais bien vus, en effet, causer ensemble
tout un moment) Jehan Rictus l'a pris à part, et lui a dit : « Mais,
dites donc, c'est tout à fait extraordinaire, ce qu'écrit Léautaud. Vous seriez bien gentil de lui demander s'il voudrait
échanger son Petit Ami contre un de mes livres. — C'est bien
simple, lui dit Van Bever. Léautaud est là, je vais vous présenter
l'un à l'autre. — Non, non, a dit Rictus. Je ne sais pas ce qu'il
pense de moi. Il trouve peut-être que je suis un imbécile. Non,
faites-lui ma commission en lui disant que j'en aurai un grand
plaisir. » Je continue décidément à avoir comme admirateurs
justement des gens que je n'aime pas. C'est d'un comique !
Comme je ne veux pas me mêler de demander d'exemplaire à
Vallette, j'ai dit à Van Bever d'arranger cela lui-même.
Van Bever me raconte aussi que Larguier est venu cette
après-midi toucher son bon pour la notice nécrologique La
Fayette que j'avais dit à M. Chatelain de lui demander et que
j'avais remise moi-même à Vallette (coût cinq francs pour
Larguier). Comme je savais qu'il avait cet argent à toucher,
j'avais demandé à Van Bever, d y a quelques jours, s'il avait vu
Larguier. En le voyant aujourd'hui. Van Bever lui dit : « Tiens,
Léautaud me demandait l'autre jour si je vous avais vu. — Ah !
Léautaud, il voudrait bien me connaître ! » répondit Larguier.
Homme modeste, va ! Il s'est assis à côté de Van Bever, à fumer
sa pipe. Un commis de chez Le Soudier vient demander un renseignement à Van Bever. « Il a une drôle de touche ! dit Larguier en le voyant partir. — C'est probablement un étranger, il
y en a beaucoup chez Le Soudier, lui explique Van Bever. — Et
puis, reprend Larguier, il a dû être ému. Pensez donc. Cette
maison, pleine de souvenirs ! Le Mercure de France ! Et de
voir aussi là un poète, fumant sa pipe devant le feu ? » Tout
Larguier est ainsi, une idée de soi extraordinaire. C'est bien
l'homme que me décrivait La Fayette, à la fois très enfant et
très roublard, présomptueux et orgueilleux à l'excès. « Tel que
vous me voyez, a-t-il dit ensuite à Van Bever, je m'en vais chez

Verrier, où j'écrirai une nouvelle pour le supplément du Petit
Parisien. — Et ça vous amuse ? lui a demandé Van Bever. — Il
le faut bien, en tout cas, a répondu Larguier. Je n'ai pas de
fortune, moi, je ne suis pas riche. »
Il a dit aussi qu'il avait fait, qu'il ferait des choses très bien,
que la httérature était un moyen de faire fortune, qu'il espérait
bien gagner beaucoup d'argent.
Comme je disais à Van Bever, si jamais je rencontre Larguier
soit au Mercure, soit à l'Ermitage, et qu'on nous présente, je lui
dirai tout de suite : « Ah ! on m'a dit souvent que vous désiriez
beaucoup me connaître ! » Comme me disait Van Bever, si tu
crois que tu le prendras de court. Il sera capable de te dire
aussitôt : « Monsieur, des gens comme nous désirent toujours
se connaître. »
Van Bever au Mercure a encore éprouvé le besoin de dire que
pas un livre n'était plus mal écrit que Les Confessions. Il y avait
là Jean de Gourmont, Morisse, plus deux traducteurs du Double
de Dostoïewsky. Il s'est fait un peu moquer de lui.
Vendredi 9 Novembre. — Été au Mercure. J'ai signé un ex,
du Petit Ami pour Rictus, qui a écrit à Bever pour lui rappeler
sa demande. Gourmont arrive, avec deux sous de marrons que
nous mangeons ensemble. Je lui parle de la lettre de l'abonné
(voir ci-dessus) et lui dis tout ce que j'en pense. Il est de mon
avis.
Au moment de monter chez Vallette, il me dit : « Alors,
n'oubliez pas, à dimanche, 4 heures. »
L'histoire de la famille Gatin, et de notre filleul de hasard,
Raymond Gatin, m'assomme à écrire. Ma correspondance sur
tout cela me suffira. Je note seulement les dates : rencontre de
la grand'mère et des trois enfants, par Bl..., sur un banc, au
Luxembourg, pendant qu'elle m'attendait (j'étais allé chercher
des épreuves au Mercure) le jeudi 18 octobre 1906.
Baptême de Raymond, à l'église Saint-Sulpice, le dimanche
21 octobre 1906. Été ensuite chez eux pour la première fois.
Donné cinq francs pour faire un petit dîner de baptême.
Le 21 octobre écrit à Valéry. Mauvaise réponse.
Le 22

écrit à M. Bertin. Le 25 reçu 50 francs.
Le 24

été solliciter M. Mahaud. Reçu 10 francs.
Le 25

écrit à M. Lemarquis. Le 27 reçu à l'étude
20 francs.

Le 25 octobre écrit à la sœur du père. Pas de réponse.
Pour l'emploi de l'argent, voir le compte.
Notre filleul est un joli enfant, joli, c'est le mot.
L'aide de l'ami de Marie Gros (M. Verdier). L'envoi de la
crémière. Et moi qui ne voulais être parrain d'aucun enfant.
Samedi 10 Novembre. — Van Bever a eu il y a une dizaine
de jours, la visite au Mercure de M™e Bertha Straub, cette
dame suédoise que j'ai si bien connue quand j'étais enfant, et
qu'il a connue lui-même au temps de VŒm re. Je me la rappelle
très bien, un visage tout rose sous des cheveux blancs — et son
fils aussi.
Correspondante de journaux étrangers, agent de la Société
des Auteurs pour la Suède et la Norvège. Elle a parlé de moi
avec Van Bever, l'a prié de me dire que j'aille la voir, qu'elle
en aurait grand plaisir, et lui a donné sa carte pour me la
remettre, 4, avenue de Clichy. Il faudra que j ' y aille un jour.
Avec M. Vallin, ça me fait deux personnes retrouvées — même
trois, j'oubliais La Reine des Arts — qui m'ont connu enfant.
Dimanche 11 Novembre. — Été chez R. de Gourmont, de 4 à
7 heures. Parlé d'un dictionnaire des assonances (sorte de
dictionnaire de rimes d'après la poésie contemporaine — ce
qui n'est du reste qu'une nouveauté relative, voir les parties
du temps de la Chanson de Roland —) et que Gourmont voudrait que je fasse avec lui.
Gourmont me montre des éditions originales de Baudelaire et
de Banville, qui portent (je l'ai regardé sans en avoir l'air) cette
dédicace : Georgette Avril à Remy de Gourmont. Novembre 1906.
Gourmont me sert aussi par petites phrases ceci : que Rachilde
ne m'aime guère, que jë ne lui suis guère sympathique. Je
m'étonne. A son premier mardi, mardi dernier, elle a encore été
charmante avec moi. Jusqu'à me demander, en me la montrant,
comment je trouvais sa fille et ce que j'en pensais. Là-dessus
Gourmont continue en me disant que Rachilde aurait comme
une petite crainte que je ne la mette un jour dans un livre.
Comme je réponds à Gourmont, je la connais si peu ! C'est
seulement après avoir quitté Gourmont que je me suis aperçu
que j'avais complètement oublié de lui demander comment il
avait appris tout cela.

Mardi 13 Novembre. — Été au Mercure. Je raconte à
Morisse ce que m'a dit Gourmont de Rachilde. Voici comment
cela s'est passé. Un soir, chez Vallette, devant Gourmont,
Rachilde a parlé d''Amours, en disant qu'elle trouvait cela
très bien, très amusant, mais qu'avec ma manie de parler ainsi
des gens dans ma littérature, je finirais bien un jour par parler
d'eux-mêmes, Rachilde, Vallette, Gourmont, etc., etc. Été faire
un tour à l'Ermitage. Fait connaissance avec Larguier, pas si
poseur qu'on dit, mon Dieu ! Vu aussi ce niais de Villetard, qui
parle toujours comme un petit vieux monsieur candide.
Jeudi 15 Novembre. — Reçu un imprimé signé BinetValmer et Casella, me demandant de faire partie d'un comité de
banquet à Paul Adam. Cette finesse ! Vous demander d'assister
au banquet, non. On se méfie et on ne répond pas, mais faire
partie du comité, l'élite, un petit nombre ! Ce qu'il va y avoir
de serins qui vont se laisser faire !
Vendredi 16 Novembre. — Été au Mercure. Ce que j'écrivais
hier sur le banquet Adam, combien juste. Ce bon Van Bever y
est allé de son adhésion, en ajoutant même qu'il se sentait
honoré de la demande. D'ailleurs, d'après ce que me raconte
Albert présent, tout le monde l'a reçu, cet imprimé, cette
invitation à faire partie du comité. Le comité universel, composé
de tous ceux qui le veulent bien. Van Bever n'avait pas vu le
truc. Je le lui ai montré. Il est à la fois vexé et furieux, vexé
pour son ridicule, furieux pour le truc.
Albert me raconte l'histoire d'un banquet analogue projeté
pour Barrés, toujours par ce Casella dont c'est toute l'œuvre
littéraire, l'organisation de banquet à tel ou tel cher maître.
Seulement, Barrés, plus fin, plus politique s'est méfié, a tâté
l'un l'autre, et finalement a prié le Casella de rester tranquille.
Je fais erreur. Il ne s'agissait pas d'un banquet, mais d'une
adresse à l'Académie, pour protester contre la non élection, à sa
première présentation, de Barrés.
Van Bever en revenant me raconte ceci sur Merki, très
juponnard, qu'une femme toujours nouvelle accompagne quand
il vient au Mercure chercher sa « case ». Depuis quelque temps,
de nombreuses lettres arrivaient au Mercure pour Merki. Van
Bever se disait : « Décidément, ça marche, ses affaires de femmes. » Un jour, une de ces lettres se trouve à peine cachetée,

Van Bever presque sans le vouloir ouvre l'enveloppe, lit la
lettre. Il y avait à peu près ceci : « Espèce de saligaud, vous ne
vous souciez guère de moi, ni de votre enfant. Je vous envoie
son bulletin aux enfants assistés pour vous faire honte. » Et un
bulletin imprimé des Enfants assistés, accompagnait en effet
la lettre ; il y était mentionné que « l'enfant numéro... était
toujours vivant ».
Samedi 17 Novembre. — Été au Mercure. Je parle avec
Vallette de la prochaine assemblée des actionnaires, et de la
nouvelle émission d'actions. Malheureusement, comment en
acquérir. Il me reste environ mille francs, l'existence de cinq
mois. Quand j ' y pense, tout seul, pas drôle. Je me suis si bien
habitué, non seulement à vivre libre, mais encore à avoir
quelque argent dans ma poche.
Vallette me dit que Péladan s'est intéressé à Amours. C'est
lui qui le lui a dit, ajoutant : « J'ai du reste connu le père. » En
effet... (Représentations de la Rose-Croix. Mon père pas payé.
Été plusieurs fois de sa part réclamer.)
On parle de moi dans Le cri de Paris comme candidat au
P. G. cette année ! Toujours Mirbeau, qui ne m'oublie pas,
et qui, d'après le Journal, trouverait très bien In Memoriam.
Et je ne connais p a j Mirbeau. Je ne l'ai jamais vu, je ne lui ai
jamais fait ma cour !
J'ai lu hier au soir le livre de Gaubert, La jeune littérature
contemporaine dans l'exemplaire de Van Bever qu'il m'a prêté.
Ouvrage grotesque, mal fichu, bâclé. Et tout le monde y a un
de ces talents ! Il y en a qui ont des : à consulter, ébouriffants, et
d'autres qui ont « collaboré » à des revues où jamais on ne vit
une ligne d'eux. Cela me rend doublement satisfait de la sobriété
du paragraphe me concernant.
Je le disais ce soir à Gourmont, au Mercure. Son Épilogue,
dans le Mercure du 15 courant, est certainement un de ses plus
beaux. Il y a un ton, un détachement, un mépris. Comme tout
l'homme est là, et comme on l'y sent ! La force de la personnalité ! Et tout cela sans avoir l'air de rien, sans effet, sans trucs,
avec une grande simplicité.
Ces deux derniers jours, j'ai liquidé mes lettres à écrire,
remerciements des livres reçus, de mots aimables ici et là,
de lecteurs élogieux. Quel soulagement. Il y en avait, de ces
réponses, qui étaient en retard de six mois.

Demain, rendez-vous chez Gourmont, pour parler du Stendhal,
L'ouvrage de Gaubert contient un dictionnaire des principaux
écrivains de La jeune littérature (c'est exactement le titre de
l'ouvrage). Ces soi-disant quelques écrivains sont au nombre
de cent quarante-quatre. Il y en a vingt-neuf nés à Paris.
Heureuse province !
Dimanche 18 Novembre. — Chez Gourmont, de quatre à
sept heures et demie. Nous parlons du Mercure. A propos de
la nouvelle émission d'actions, j'arrive à parler de ma situation
matérielle. Gourmont me dit qu'il me faudrait une rubrique
au Mercure. Oui, mais laquelle ? Des deux mal tenues, les
poèmes et les théâtres, et que je pourrais tenir, ce sont justement
deux (( vieux » du Mercure qui les occupent, Quillard et Hérold.
Les remercier est bien difficile et délicat. Il y a ensuite le Mercure
Musical, la critique dramatique que Marnold m'a offerte (il y a
un mois environ, il est encore venu un matin chez moi m'en
parler). Mais il faudrait que ce fût payé, et au moins 20 francs
par compte rendu, estime Gourmont.
Gourmont est dans l'idée de réimprimer Sixtine, son second
roman. Il me demande mon avis. Je lui dis que je ne connais
pas ce livre. Il m'en prête un exemplaire pour le lire et lui dire
mon avis. Jolie confiance, et combien délicat de donner mon
avis, peut-être. Nous parlons ensuite un peu des Pages choisies
de Stendhal. Là-dessus, Verrier arrive avec Jean de Gourmont,
Grande conversation sur les moyens de continuer ou reprendre
VErmitage, que Ducoté abandonne à la fin de l'année. L'Ermitage a dix-sept ans d'existence et n'a plus à ce jour que
100 abonnés (il n'est jamais allé plus haut que 300). Laloy
arrive ensuite. C'est le directeur du Mercure Musical, l'associé
de Marnold. Curieux bonhomme parlant bas, avec précaution.
Myope, on dirait qu'il l'est presque dans son langage : il sort
ses mots avec précaution. Se défend d'être homme d'affaires,
en tant que capable de diriger et administrer ime revue, mais
n'a pas tant l'air que ça de ne pas l'être, homme d'affaires.
Il nous raconta très bien le ridicule de VAriane de Massenet et
Mendès, décor, partition, livret, acteurs et choristes. Il me
complimente sur Amours et me parle à son tour de la critique
dramatique dans le Mercure Musical. Gourmont en profite pour
aborder aussitôt le prix de la collaboration. Laloy répond qu'il
est en pourparlers avec un gieur Fortin, éditeur de musique, qui

va peut-être prendre l'administration du Mercure Musical, et
qu'alors on paierait le même prix qu'au Mercure, c'est-à-dire
vingt ou vingt-cinq francs la rubrique, dit Gourmont à moi,
quand Laloy est parti.
Après dîner, j'ai feuilleté les exemplaires des Mémoires d'un
Touriste, Rome, Naples et Florence, et Promenades dans Rome, oii
Gourmont s'était chargé de faire le choix pour le volume de
pages choisies. Il ne casse rien son choix. Au plus dix pages par
volume. Je le lui dirai demain. Ainsi n'avoir pas retenu « La
meilleure manière d'aller à Rome » dans les Promenades. C'est
du pittoresque, tout un côté de l'époque. Je l'ai retenu moi, et
quelques autres anecdotes en plus.
Lundi 19 Novembre. — Été au Mercure. Vallette et Gourmont. Vallette me parle de l'émission, me demande si je viendrai
à l'assemblée. Les propos sur ma situation recommencent.
Gourmont dit à Vallette : « Mais pourquoi Léautaud n'aurait-il
pas une rubrique ? » A quoi Vallette répond : « J'y ai bien pensé
déjà, mais... » Et ce que j'ai noté plus haut, de la question
délicate de congédier Hérold et Quillard, il nous l'explique,
telle que je le disais hier à Gourmont. L'émission marche plutôt.
Déjà près de 70.000 francs de souscrits !
J'ai parlé aussi à Gourmont du Stendhal. Il a approuvé que
j'aie ajouté la manière d'aller à Rome... Pour le choix dans la
Correspondance, il s'en rapporte absolument à moi.
Mardi 20 Novembre. — Sorti à cinq heures moins dix pour
aller au Mercure, et auparavant porter aux Gatin des modèles
de lettres. Assistance pubhque et Procureur de la République
avec une petite fiole d'encre que je portais entre deux doigts
comme le Saint Sacrement. Rue du Cherche-Midi, croisé Kelley,
en compagnie d'un autre anglais. Il me voit, dit adieu à son compagnon, et s'accroche à moi. Après l'avoir fait m'attendre
pour monter chez les Gatin, je l'accompagne chez un encadreur
boulevard Montparnasse, puis nous revenons ensemble jusqu'à
l'Odéon, où nous nous quittons. Il habite maintenant rue Tourlaque, derrière le cimetière Montmartre. Il y avait bien huit mois
que je ne l'avais vu. Il est toujours avec sa danseuse, et en
ménage. Heureux, du reste ! Il ne s'arrête pas de se féliciter de
son sort. Je l'ai secoué pour mon portrait, en le couvrant en
même temps de compliments, d'éloges, lui et sa peinture. Van-

tard, fat, comme il est, il était ravi. Lui qui était tout rasé, à la
mode anglaise, il a laissé pousser sa moustache. Ce que c'est que
l'amour ! Bref, il est convenu : qu'il va m'écrire, sitôt qu'il aura
quinze jours de libre, et que nous ferons enfin ce portrait. Nous
allons bien voir, mais je le relancerai, s'il m'oublie encore.
Au Mercure, mardi de Rachilde. Régismanset était là. Nous
bavardons. Il veut me donner un manuscrit à lire, pour avoir
mon avis. Tout comme Séché, alors. (J'ai oublié de noter la
rencontre de Séché (le fils) et Bertaut, il y a une quinzaine,
après-midi, place du Théâtre-Français, notre conversation, ma
station chez Séché rue d'Ulm, — projet de soirée chez moi,
décommandée ensuite — manuscrit à me soumettre, etc. etc...)
Je lui dis, à Régismanset, qu'il ne me fait pas du tout l'effet d'un
homme à qui on peut dire la vérité httérairement. Il se récrie.
« Ainsi, me dit-il, on m'a dit que UAscète est mal écrit. Je ne
m'en suis pas fâché. Du moment qu'on me fait une critique
où il y a quelque chose. » Là-dessus je lui dis carrément que je
n'ai pas trouvé ce livre mal écrit, moi, mais, ce qui est pire,
écrit avec les phrases de tout le monde, rien qu'avec des clichés, etc., etc...
A propos d^Amours, il me dit que le passage sur la sympathie
que j'inspire aux gens l'a fait sauter. Jusqu'à être sur le point de
m'écrire que je le dégoûtais. J'ai bien ri.
A un moment, j'étais seul à regarder, sur la grande table du
bureau de Vallette, un passage de Croquignole dans VErmitage.
Régnier vient s'asseoir à côté de moi. Nous causons. Je lui dis
ce que Morisse m'a dit hier de Huysmans, qu'il a été voir
dimanche : il votera d'abord pour les Tharaud, puis pour
Binet-Valmer. Je demande à Régnier son avis sur Les Métèques.
Il me dit que c'est un livre bien, un livre d'homme, pas tin livre
de débutant. « Combien délicate cette nuance, lui dis-je, et à
quoi reconnaît-on un livre d'homme d'un livre de débutant ? »
lui dis-je. Il me répond, très exactement : à ce que l'auteur a su
se borner, a su rejeter toutes ces choses qui plaisent d'abord et
qui, si on les laisse, vous déplaisent le livre terminé et imprimé.
Très exact, je le répète. Je n'en suis peut-être pas encore complètement à cette sagesse. Régnier me demande où en est mon
livre. Je lui dis que j'ai à refaire les morceaux parus dans le
Mercure. Je lui en donne les raisons : excès de mauvaise écriture,
trop de choses, besoin d'être resserré, trop de détails, sur une
seule histoire, etc... Il m'approuve en me disant : « Du moment

qu'on voit le moyen de raccourcir, il ne faut jamais hésiter, il
faut raccourcir. » Je lui dis aussi combien je sais à quel point j'ai
recommencé Le Petit Ami ! Je lui dis aussi mon manque d'imagination, qui en est la raison, ajoutant que ce que je voudrais
faire, c'est de la critique littéraire. « Mais non, me dit-il. Attendez d'être vieux. »
A sept heures passées Fargue arrive. Bien longtemps que je ne
l'avais vu. Nous parlons de vieux souvenirs, du temps de
UŒuvre, mon Dieu ! il y a bien dix ans. Une jolie sensibilité, ce
Fargue ! Je me rappelle qu'il m'avait séduit alors par son joli air.
Maintenant, il a un air trop homme. Où est le temps oii il écrivait Tancrède, dans Pan ? me disait-U. Loin, et triste ce lointain, et une angoisse à y songer, me disait-il aussi. C'est toute
une séparation entre deux individus écrivant, quand l'un s'est
arrêté et que l'autre a continué. Je pourrais beaucoup développer cela.
Vallette nous a fort intéressés tous les deux en nous parlant
de feu son ami de jeunesse, le fondateur de High-Life Tailor.
Un individu entreprenant, adroit, conducteur d'hommes, brasseur d'affaires, un flair étonnant — et resté simple, cordial,
généreux, comme au bon autrefois. Parti de rien, sans rien,
arrivé à posséder cinq millions.
Il y avait ce soir dans U Intransigeant un écho sur le P. G.
On m'y donne encore comme candidat, mais avec Amours, cette
fois-ci, « un livre d'une audace insoupçonnée » et comme le
« protégé » de Mirbeau, toujours.
Mercredi 21 Novembre. — Journée de morosité, de rancœur,
de fatigue, d'à vau-l'eau comme dirait J.-K. Huysmans. N'est-ce
pas curieux que mes petits succès, et ma petite réputation
n'aient pas pris, ni déteint sur moi. Je suis le même qu'aux
jours de la rue de Savoie, si ce n'est que j'ai plus d'aplomb
extérieur, et encore, je ne casse rien. Il y a des moments oii la
vie que je mène me pèse. Toujours le même cadre, les mêmes
gens, les mêmes idées. Vivre si lentement, si videment ! Des
moments où je ne tiens à rien, et où je sens que rien ne tient à
moi. Dans ces moments-là, mes qualités sommeillent, s'enfoncent, je ne vaux pas un clou. Je suis devenu, j'ai même
toujours été si difficile sur les plaisirs, sur les émotions. On
viendrait me dire : « Quoi peut vous faire plaisir ? Quoi que ce
soit, dites, et vous l'aurez. Oui, quoi que ce soit. » Je ne saurais

vraiment pas quoi désigner. Moi qui étais si bien né pour vivre
et sentir la vie, comme je serais resté dans un coin, laissant,
regardant tout passer, sans aucun désir. Ma littérature même
m'assomme. J'en ai tout épuisé en imagination. La réalité ne
m'en est plus d'aucun goût.
Il y avait ce soir dans UIntransigeant un article hyperbolique et ridicule de Paul Adam sur Les Métèques de BinetValmer. Certainement, le livre vaut mieux que ce fouillis de
phrases.
Encore un signe de mon état d'esprit, ce manque de curiosité,
depuis longtemps, pour tous les livres dont on parle. Je ne dépenserais pas trois sous pour aucun de tous ces romans dont on
s'occupe. Je lis de moins en moins, du reste. Je flâne seulement
sur des livres qui me plaisent, et connus, connus, archi-connus
de moi.
Je n'ai même qu'assez rarement du plaisir à écrire ce Journal.
En réalité, j'ai peut-être plus de volonté que de plaisir, — et dans
la vie, comme dans ce que j'écris, j'aurai bien ri, tout compte
fait, pour ne pas ennuyer les gens avec mon sérieux.
Et avec cela, si changeant, si divers, mon bonhomme. Je
m'en aperçois tous les jours. Jamais fixé sur rien. J'aurai tout
aimé et rien aimé.
Il me semble pourtant, quand je songe à une secousse pour
me remonter, que j'irais à Genève avec un certain plaisir. Mais
baste ! Arrivé là-bas, la fatigue me prendrait, et je serais
capable d'envoyer tout au diable et de m'en revenir tel quel.
J'ai oublié de noter une autre partie de ma conversation avec
Gourmont dimanche dernier 18. Nous avions parlé de littérature
en général, quand j'arrivai, je ne me souviens plus très bien
comment, à parler de Moréas. Ce me fut l'occasion de dire alors à
Gourmont ce que je pense au fond de moi de l'œuvre de Moréas,
et des Stances en particulier, que tout le monde déclare admirables, admirables à n'en pas finir, alors qu'exactement ces si
beaux vers, beaux en effet, ne sont que du plaqué, que la
compilation, l'agencement très harmonieux de tous « les lieux
communs du sentiment poétique » et qu'on ne les trouve si
beaux et qu'on ne s'y complaît si fort que parce qu'on y retrouve
tout ce que l'on connaît, les chères voix poétiques du passé.
Rien n'y choque, n'y surprend, n'y déplaît : on est en pays de
connaissance. Moréas serait un grand poète, oui, mais si Racine
et Ronsard n'avaient pas existé. Ses premiers livres, les Syrtes et

les Cantilènes ont plus de mérite, à cause d'un peu d'originalité.
Pourquoi pas un article n'a-t-il été écrit sur tout cela, sur le côté
factice et illusionniste des Stances ? Est-ce que personne ne
l'a vu, vraiment — ou que tous ont peur de paraître vouloir se
singulariser — ou simplement crainte d'aller à l'encontre de
l'opinion courante ? Si je faisais de la critique, je ne manquerais
pas de l'écrire cet article, moi.
Là-dessus Gourmont m'a approuvé entièrement, oui entièrement. « Vous feriez beaucoup de peine à Moréas avec cet
article », m'a-t-il dit. Il paraît même qu'il y a quelque temps, en
se jouant, il avait fait le brouillon d'un article analogue. Puis,
il y a renoncé. Au fond, lui aussi, il a un peu canné. Quand on
occupe pourtant la place qu'il occupe, on ne peut craindre ni
d'être accusé de jalousie, ni d'être accusé d'ignorance. Et puis,
pas besoin de se fâcher. On peut tout dire en souriant et Gourmont le sait mieux que personne. Que de beaux articles, et particuliers, j'ai eu souvent l'occasion et le désir d'écrire et que je
n'ai pas écrits, ne sachant pas où les placer.
Jeudi 22 Novembre. — Dîné chez Davray. Convives, Davray,
sa femme et Reja (Marcel), médecin, et occasionnel homme de
lettres il y a dix ans. Rien d'intéressant à noter.
De retour à dix heures, en même temps que BI... qui avait été
dîner avec Marie. Elle a perdu la clef, nous passons la nuit
dehors, n'ayant pu trouver un serrurier — et celui de l'Urbaine,
amené à deux heures du matin, n'ayant pu ouvrir. Conversation avec le maquignon de l'Urbaine sur le « couchage » des
chevaux. De la tourbe, peu à peu dure comme du mâchefer.
Les bêtes préfèrent dormir debout.
Croquignole est paru ce jourd'hui, idem le nouveau chefd'œvivre de M. Villetard. Ch.-L. Philippe s'est enfin décidé.
Moi, je vote pour lui pour le P. G.
Dimanche 25 Novembre. — Assemblées générales du Mercure.
Rachilde invitation. Mes malaises de tête, ces sortes de cercles
de plomb tout autour de la tête, du sommet du crâne jusqu'au
dessous des oreilles, vont croissant. Aujourd'hui, toute la journée. Depuis quinze jours, je ne fais à peu près rien. Ce n'est
donc pas le surmenage intellectuel. J'ai cette crainte, par moments, de voir finir de bonne heure ma « vie intellectuelle », moi
à qui il faut déjà tant pour m'exciter le cerveau.

Je me suis mis aussi à fumer moins. Samedi dernier une
seule cigarette. Hier dimanche quatre, et aujourd'hui quatre.
Cela m'est très facile.
Mardi 27 Novembre. — Grande déception. Je croyais
n'achever présentement que ma trente-quatrième année. Bl...
s'en étonne. Je compte bien exactement. C'est ma trente-cinquième que je vais achever. Le 18 janvier prochain, j'entrerai
dans ma trente-sixième. Encore un tournant. Il y a d'abord eu
celui de la trentaine. Mon Dieu, c'était presque hier ! Voici celui
de la trente-cinquième. Viendra celui de la quarantaine. La
quarantaine ! Si je ne suis pas plus avancé qu'aujourd'hui. Il est
vrai que je puis être mort, ce qui solutionnerait tout.
Reçu ce matin un deuxième imprimé « Banquet Paul Adam ».
Toujours la même formule : invitation à faire partie du « comité ».
Paraît que cela n'a pas très pris : Albert me dit ce soir au
Mercure que beaucoup de gens ont reçu comme moi de nouveau
ce papier.
Mercredi 28 Novembre. — Passé ma journée à copier quelques
lettres de Stendhal, pour les Pages choisies. Bonnes heures.
Là-dessus, je n'ai pas varié. Quel ton, quel style, quelle spontanéité, dans ces lettres, quel esprit et quelle finesse. Mes idées,
ma vivacité d'esprit, en sont toutes réveillées, mon vrai moi se
dégourdit, se désengourdit plutôt. Je parlerais, j'écrirais facilement. Non, non, je n'ai pas changé. Combien de temps depuis
que je l'ai lue pour la première fois, cette correspondance de
Beyle. J'en ai inscrit la date sur la page de garde : 13 avril 1901.
13 avril 1901. Bientôt sept ans, et mon plaisir et mon émotion
sont toujours les mêmes. Pour quelles choses j'étais né et que
j'aurais pu faire, si ma première direction de vie eût été autre, et
meilleure. Au lieu de cela, la médiocrité... Je voudrais bien
connaître quelqu'un capable de m'expliquer le pourquoi de cette
excitation dont mon esprit a besoin pour être mon esprit. Elle
peut se résumer, cette excitation, en de Vémotion, du plaisir.
Pourquoi, quand elle me manque, suis-je si éteint ? Il y a là
un phénomène tout physiologique, je pense. A y ajouter que ce
qui fait ordinairement plaisir à un jeune écrivain me trouve
généralement insensible, indifférent ou presque, de plus en
plus. C'est l'histoire de la vie : on se blase, on devient difficile.
Il faut des plaisirs et des émotions plus fortes.

Été au Mercure. Parlé à Jean de Gourmont de sa rubrique
littérature où il se montre si « bénisseur ». Il n'y a rien à faire. Il
n'a que de l'indifférence, et de la paresse. C'est étonnant la
>eur qu'on a à notre époque d'écrire ce que l'on pense et comme
'on pense. Journaux, revues, même les plus osés, sont encore
anodins comme des académiciens. L'un a des raisons d'intérêt,
l'autre de peur, l'autre d'amitié. On se couvre mutuellement
d'éloges, et les pires cochons sont célébrés comme des gens de
génie. Grande bassesse d'esprit, grande médiocrité d'esprit,
grande bêtise, au fond de tout cela. Combien sentent, comprennent, le plaisir qu'il y a à être soi, à dire ses idées à soi,
avant tout autre chose. Ce qui ne signifie pas du tout : faire le
furieux, l'en colère. Il y a la manière. Mais la « manière » à notre
époque. Charretiers pour charretiers, autant vaut qu'ils le
restent tout net.
J'ai toujours aimé, je n'aime que les excessifs, les sauvages,
les âmes un peu « en marge ». Un lord Byron, un Stendhal, un
Chateaubriand, un Poe, un Baudelaire. Misérable vie de chaque
jour, misérables chaque^ jours tous si pareils, ces âmes en marge,
avec lesquelles la mienne se sent si sœur, elles m'aident à me
hausser au-dessus d'eux, à les dépasser, à les oublier.
Jeudi 29 Novembre. — Été chez le Docteur Delbet, pour le
consulter sur mes accidents actuels et récents : calotte de plomb,
troubles de la vue, de la mémoire et du toucher. Il m'a ausculté
assez minutieusement : toute la colonne vertébrale, estomac,
cœur, réflexes dans l'étreinte des mains. Selon lui : les garçons
tiennent de la mère, comme les filles du père. Il m'a interrogé sur
mon ascendance, et tout de même, le cas de mon père serait un
peu à retenir. Surtout, la grande cause de mon « état général »
c'est une enfance précaire, et les mauvaises années de privation.
Remède connu : pas de travail intellectuel. Toutefois, il ne
peut me fixer avant le diagnostic d'un oculiste. Je dois aller
me faire examiner dans ce sens.
Samedi 7®'' Décembre. — Été au Mercure. Vallette me dit
que Mirbeau va partout répétant : « Quand paraîtra Amours ? »
Non seulement il dit que c'est un livre qui mérite le P. G., mais
encore que je mérite d'être de l'Académie Goncourt. Nous
avons ensuite rejjarlé de ma situation matérielle. Vallette a eu
encore une idée, dans sa véritable amitié pour moi. Mirbeau lui

a écrit un jour que Briand.le Ministre de l'Instruction Publique,
n'avait rien à lui refuser. Vallette va lui écrire ceci à peu près :
« Je sais, j'ai appris que vous vous intéressez à Léautaud.
Léautaud aurait extrêmement besoin d'avoir une petite situation pour vivre. Vous m'avez écrit que Briand n'a rien à vous
refuser. Voulez-vous accorder votre appui à Léautaud pour qu'il
trouve ladite situation. » Mirbeau répondra probablement :
envoyez-moi Léautaud. J'irai. Nous parlerons. Nous verrons
ensuite si la tentative aboutit.
Ma copie de Stendhal, que je poursuis, me rend très « travailleur ».
Dimanche 2 Décembre. — Été voir ce M. Paul Blondeau, à
Neuilly, avec lequel je suis en correspondance depuis le Paris
d'un parisien dans VErmitage. Une petite surprise, tout de même,
en trouvant un homme de cinquante-cinq ans, dans un hôtel
particulier, un vrai musée, en plein parc de Neuilly. Accueil
charmant et tout de suite, jusqu'à cinq heures passées, depuis
deux heures, conversation très cordiale. M. Blondeau est dans
les affaires de Bourse (coulissier ? banquier ?) et est sourd
comme ce qu'on dit, ce qui est bien gênant pour la conversation. Il faut crier sans cesse. Cela empêche les nuances, les
finesses.
Il faut que je tâche de noter toute notre après-midi.
Quand j'approchai de la maison, j'aperçus à une fenêtre, au
troisième étage, un homme à barbe blanche, qui, sans trop se
montrer, avait l'air de guetter mon arrivée, mais j'étais indécis
sur le point de savoir si c'était là mon hôte. Sans tous ses domestiques en ce moment, c'est lui qui est venu m'ouvrir et nous
sommes aussitôt montés dans un grand salon bibliothèque au
troisième. Un vrai musée, comme je l'ai dit, et dès l'escalier :
statuettes et statues de vierges et amours moyen-âge, estampes
japonaises, gravures du xviii® siècle, bronzes, vases, sièges, armes,
bibelots de mille sortes. Toiles de Raphaël Collin, de Cormon, de
Gérôme, bronze de Rivière, ivoires et bronzes japonais, livres
rares dans de somptueuses reliures : la demeure d'un dilettante
et d'un amateur. Nous nous sommes assis, et tout de suite, il
m'a questionné sur moi et ma vie, et ma littérature. Paraît-il,
je ne l'ai pas déçu : il me voyait assez bien ce que je suis, sérieux,
bourgeois, calme. Étonné de mes gains, si modestes, tant comme
employé que comme écrivain. La place qu'il me faudrait. Il verra

à me trouver cela : « En attendant, ajoute-t-il, si vous avez
besoin jamais d'un billet de quelques cents francs... » Je l'ai
rembarré. « Non, lui ai-je dit, je n'aime pas ces façons. » Il
croyait que j'étais froissé. Je me suis expliqué, et que je voulais
dire que je n'admettais pas que la qualité d'écrivain pût servir
de prétexte à vivre en tapant les gens, même très riches. « Bast !
vous me dédierez quelque chose, et tout sera dit. » J'ai percé dans
cette parole le « bourgeois » je crois, et le bourgeois un peu vaniteux peut-être, de ses fréquentations, de ses relations artistes,
et même de cette si petite chose : son nom en tête d'un morceau
littéraire ou d'un livre. Tout de même un homme très simple,
très cordial, très éclairé, d'esprit avancé et libre, ce M. Blondeau. Nous avons bavardé pendant trois heures et demie. Si j'excepte ce : « Vous me dédierez quelque chose... » qui est à excepterf du reste, il ne m'a pas dit une seule bêtise.
Il a connu Concourt, beaucoup, et de très près. Il aime
France, Régnier, Louys — les Mémoires, la littérature personnelle, Stendhal pour Le Rouge et le Noir. Il a horreur de
Paul Adam, Gyp. Remy de Gourmont est tout à fait un grand
homme pour lui, à mettre à côté de France. Il m'a demandé
si je ne pourrais pas le lui amener un jour. Il a aussi une collection d'amis peintres qu'U célèbre beaucoup : notamment
Cormon et ce piètre Raphaël Collin. Il veut absolument me
faire dîner un jour avec de ces gens. Très simple, je l'ai dit. Il ne
cessait de me remercier d'être venu, et de s'excuser de m'avoir
fait venir, qu'il devait m'ennuyer, etc., etc... Je lui ai dit tout
net que, d'un côté lui, un homme posé, riche, etc., etc... et de
l'autre côté moi, jeune écrivain, inconnu, etc... celui qui avait
à se sentir flatté/;'était moi.
Il m'a parlé d'une vieille amie à lui, ancienne cocotte, femme
très intelligente, établie aujourd'hui marchande de gravures 45,
rue Laffitte ou Lepelletier. Il lui a prêté un jour The Smallfriend.
Les pages sur le quartier des Martyrs l'auraient intéressé. Elle
aurait dit : « Mais je l'ai connu, et très bien, Léautaud ! De
même la vieille retapeuse en marmotte. » Je verrai à faire une
visite à cette femme pour avoir un document pour le petit
chapitre de souvenirs que je veux écrire.
J'ai raconté à P. Blondeau les dessous de l'histoire de Calais,
avec ma mère et ma grand'mère et la cause essentielle : Les
valeurs de ma grand'mère.
Il m'a parlé de ses collections, notamment ses estampes

japonaises. Il a des merveilles en estampes obscènes. « Tout
cela est là dans une armoire, me dit-il. Ce sont des choses trop
brûlantes. Je ne les regarde jamais. »
Il m'a demandé de lui écrire quelques mots sur son exemplaire du Petit Ami. J'ai écrit : « A Monsieur Paul Blondeau, le
plus sympathique de mes rares lecteurs, avec grand plaisir. »
J'avais préparé à l'avance, dans ma tête, cette dédicace.
Ce qu'il m'a dit des ennuis avec les domestiques, leurs exigences, les vols, les sabotages (objet d'art brisé par vengeance — le domestique dit par inattention, c'est un accident.
Que peut-on y faire). « Il faut se garder, me disait-il, dans ma
situation, quand on a acheté un nouveau bibelot, d'en parler
le soir à table, et de sa valeur, et de sa rareté. Ce serait donner
l'éveil pour un détournement. »
Il a une femme et une fiUe. Sa femme est toute jeune, auprès
de lui. A l'aspect, environ de trente ans.
Il m'a dit sur la littérature des choses très justes, je veux dire
pas des choses de gobeur, de liseur ordinaire, mais des choses
d'un homme ayant vécu et voulant retrouver la vie dans les
livres, et non des fictions plus ou moins romanesques. Des
choses très justes, très bien senties aussi sur Remy de Gourmont.
Il a été fortement convenu que cette journée se renouvellerait, et pas qu'une fois. Je lui ai dit : « Je ne viendrai jamais
de moi-même. Quand vous voudrez me voir, écrivez-moi. »
Aujourd'hui, il devait recevoir des amis. Il les avait tous remis
à une autre fois, pour ne me gêner en rien, et pour être tout à
moi.
Quelques endroits de notre conversation :
Il me demandait si j'aimais les objets d'art, les gravures,
les meubles, etc... « Oui, lui ai-je répondu, mais pas de la même
façon que vous. » Il ne comprenait pas. « Comment cela ? me
dit-il. — Pas de la même façon que vous, repris-je. — C'est-àdire ?... — Je les regarde, seulement... » Il a compris.
Il me demandait si j'aimais les estampes japonaises. Je lui
répondais que j'étais très peu expert sur cette question, mais
que j'avais vu quelquefois de belles choses, par exemple chez
Le Veel, rue La Fayette. « Le Veel, s'exclama-t-il, mais je lui
vends mes rebuts ! »
Sur la question d'un emploi comme celui qu'il me faudrait,
pour répondre à ses propres appréciations, je lui parlais de
Valéry chez M. Lebey. Il a très bien connu M. Lebey, fêtard,

nocenr, etc., etc... et cette connaissance se fit ainsi. M. Blondeau avait un correspondant à Marseille. Il en reçoit un jour une
lettre contenant la nouvelle du choléra à Marseille, nouvelle
totalement inconnue encore à Paris. M. Blondeau va à l'agence
Havas, trouve M. Lebey, lui faire part de la nouvelle. « Ce n'est
pas possible, lui répond M. Lebey. Je le saurais. L'agence Havas
n'a rien annoncé. » M. Blondeau insiste. M. Lebey se refuse
toujours à le croire, puis enfin, devant tant d'assurance, accepte
le bien-fondé de la nouvelle. La rente baisse, il y a une opération
de bourse, où M. Lebey tout le premier réalise de sérieux bénéfices. Dès lors, grande cordialité entre [eux]. M. Lebey ne voyait
jamais apparaître M. Blondeau sans s'écrier : « Ah ! voilà
l'homme qui m'a annoncé le premier le choléra de Marseille ! »
En parlant de sa vie, de ses goûts, M. Blondeau me disait :
« Le paraître, l'étalage ne m'intéresse pas. J'ai des amis qui
vivent au dehors, dans des plaisirs tout extérieurs. Mais que
voulez-vous. Quand je dépenserais trois cents francs pour faire
une bonne partie de voiture, de restaurant, de théâtre, quand
c'est fini, il ne m'en reste rien. Tandis qu'un bibelot, une gravure, que je paie souvent plus cher, du reste, au moins, ils me
restent. Je les ai là, autour de moi, devant moi, pour m'amuser
le regard, me distraire l'esprit. »
Un homme charmant, oui, un « bourgeois » comme il faudrait
qu'ils soient tous. Et avoir gardé de l'esprit, du goût, de la
culture, au milieu de toute une vie d'affaires, ce n'est pas un
petit mérite, et à notre époque, c'en est même un grand.
Je disais ce soir à Bl... « Je ne m'étonnerais pas, si j ' y menais
Gourmont, que Gourmont pense tôt ou tard à lui comme financier pour une revue ou une autre. »
Lundi 3 Décembre. — Reçu ce matin un mot de Vallette,
avec le fac-similé de la lettre qu'il a écrite hier à Mirbeau pour
moi. Excellent Vallette. Celui-là ne fait pas de phrases. Il a une
idée, il vous la propose, et si c'est oui, il exécute aussitôt. Pardessus le marché, l'exécution vaut la décision : rien à moitié,
jamais. Toujours de la meilleure façon.
Été au Mercure à cinq heures et demie. Remercié Vallette.
Gourmont arrive. Causé de ma visite Blondeau. Vallette et
Gourmont très intéressés. Ce que j'ai dit hier de Gourmont. Il
m'a dit textuellement. « Mais ce sont des gens précieux, ces
gens-là. Il y a tout à gagner à les connaître. Mais oui. On ne

sait pas, on peut avoir un jour besoin d'un bailleur de fonds... »
Ce M. Hottois, jamais vu, mais qui s'intéressait à moi autrefois, dans mes premiers temps du Mercure, m'a envoyé ce matin
une invitation à une soirée Pickmann « liseur de pensées » si je
ne me trompe.
Toute la journée aujourd'hui, j'ai bien souffert des reins, et
ce soir, à neuf heures, j'ai de nouveau « la calotte », que je n'avais
pas eue ces trois ou quatre derniers jours.
Nous avons beaucoup parlé de Paul Adam, ce soir, au Mercure,
Vallette, Gourmont et moi. J'ai dit des choses très justes, je l'ai
vu à l'approbation de Vallette et de Gourmont. J'ai aussi très
bien conté ma journée Blondeau. Je l'ai vu à l'intérêt qu'ils y
prenaient.
J'ai commencé à lire ce soir ce manuscrit de roman que
Régismanset a voulu à toutes forces me faire lire, pour avoir
mon avis. Sixtine, de Gourmont, ce roman de Régismanset, le
manuscrit que doit me communiquer Alphonse Séché — j'en
suis à trois, et j'oubliais le cahier poétique à recevoir de ce
M. André Lafon, répétiteur au Collège de Blaye. J'en reviens
au roman de Régismanset, intitulé Lui et moi, souvenirs (autobiographiques, je pense), l'internat au collège, histoires de camarades, « lapin et chasseur » comme on dit. Des coins qui pourraient être intéressants, mais toujours la même chose : aucun
style, et pas la moindre personnalité. Les phrases de tout le
monde, des expressions tout ce qu'il y a de plus « toutes faites »
avec des longueurs en quantité. Non, pas un écrivain. Il n'y
a aucun « air » dans les phrases, rien qui sente une rêverie intérieure, pas d'émotion, de sensibilité. Ce sont des souvenirs, et
personnels, très certainement, et c'est écrit comme un rapport.
Régismanset ne doit certainement jamais être ému, sentir ce
qu'il écrit. On ne sent aucun prolongement. On lit des mots,
des phrases, des pages, rien de plus.
Il m'a demandé mon avis, et mon avis sincère, mais dur.
Vais-je le lui donner ?... Si délicat, si délicat ! Et puis, il y a
encore là quelque chose comme une imitation de moi. C'est le
deuxième avec Thomas. Cette imitation, c'est peut-être flatteur,
mais je suis encore trop à moitié chemin pour que cela puisse me
faire plaisir. On pourrait faire mieux que moi : les imitateurs
font du reste toujours mieux. Il est vrai que ce mieux n'est que
superficiel, n'est jamais que dans la forme. Le fond, le tréfonds,
ce n'est jamais que le premier qui l'a. Qu'on ne croie pas que je

me considère comme le premier. Tout au plus, je suis le premier d'une nouvelle série.
J'ai bien envie de dire à Régismanset que c'est parfait. II faudrait seulement qu'il ne publie ce volume qu'après moi mon
Passé indéfini. Il écrit si vite, et un livre pour lui, c'est si vite
bâclé, qu'il peut bien en écrire un autre pour patienter.
Il me faut revenir à ma journée Blondeau et à ma conversation ce soir au Mercure avec Gourmont. Je me suis laissé aller —
et en cela j'ai eu grandement tort ! — à lui dire que M. Blondeau
désirait beaucoup le connaître, qu'il m'avait demandé de le lui
amener, etc., ce sur quoi Gourmont a immédiatement sauté,
répétant à chaque instant : « Nous irons le voir. » Je le répète,
j'aurais mieux fait de me taire, tout au moins d'attendre, Gourmont, dans ce sens, est un grand profiteur. Il ne connaît, sorti
du monde littéraire, pour ainsi dire personne. Il est gentil
avec moi et par là se croit autorisé à bénéficier... de mes bénéfices. Or, si Gourmont est gentil avec moi, il n'a rien fait pour
moi. Il est vrai qu'il n'avait rien à faire. Le traîner avec moi chez
Blondeau, ne me sourit guère. Les quelques avantages, seraientils purement moraux, que je puis attendre de ma connaissance
Blondeau, n'en pourraient être que diminués, ralentis, étant
partagés. Je tiens, moi, à être quelque temps seul chez M. Blondeau. Quand je l'aurai tout à fait conquis, si je dois le conquérir,
alors je mènerai Gk)urmont. Comme je pense qu'il n'ira pas de
lui-même (il ignore oiî c'est) et que de son côté Blondeau ne lui
écrira pas, d'autant qu'il m'a fait à moi part de son désir de le
connaître et m'a demandé de le lui amener — j'espère pouvoir
régler tout cela à mon gré. N'empêche qu'il y a encore là un
exemple de mon manque, souvent, d'une certaine adresse
réfléchie, adroite. C'était pourtant bien mon intention de ne
rien dire sur le point ci-dessus à Gourmont. Puis, en train de
causer, je me suis moqué de ma résolution, et ai passé outre,
pour en être furieux ensuite.
J'ai encore acheté ce matin, rue Monsieur-le-Prince, de la
viande à deux pauvres chiens afî'amés. Les chiens perdus, malades, au regard suppliant, les chats égarés, les malheureux
chevaux martyrs, je ne compte plus les fois oii j'ai le cœur et
l'esprit malade et déchiré à leur vue. Par contre, un grand plaisir
quelquefois, comme dimanche soir, à Neuilly, en sortant de chez
M. Blondeau, un brave homme de cocher de fiacre, paternel au
possible pour sa bête, deux vrais amis l'un et l'autre. Les deux

chiens de ce matin étaient à un rémouleur ambulant, arrêté là à
travailler. Si affamés qu'ils dévoraient également le pa{)ier qui
enveloppait la viande, achetée en face, chez un boucher. Sur
le moment, je n'ai pas pensé au cheval, que j'ai caressé, pourtant.
Il m'en reste tout un remords. Un bon morceau de pain lui eût
aussi fait bien plaisir, sûrement.
Mardi é Décembre. — Maurice est venu dans la première
moitié d'octobre m'emprunter cinquante francs. Je les lui ai
donnés très cordialement, le mettant très à son aise pour le remboursement. Nous l'avons reçu, lui et sa femme, de notre mieux,
le premier novembre suivant. Depuis, pas une visite, pas un
mot, quand ce ne serait que pour me donner des nouvelles de
Jean, vis-à-vis de qui nous n'avons pas manqué non plus
d'attentions. Si Maurice continue, je pourrai dire qu'il ne se sera
montré affectueux avec moi que pendant son service militaire.
Libre tous les soirs, tous les dimanches, n'ayant d'occupation
d'aucune sorte en dehors de son bureau, il n'a pas une excuse
valable à me donner.
Je suis allé ce matin à l'hôpital Laënnec me faire examiner
les yeux, sur le conseil du Docteur Delbet, relativement à mes
récents accidents nerveux : vue, mémoire, et toucher. L'examen a bien duré une bonne heure et demie, élève, médecin,
chef de clinique (le D"" Duvignaud) tour à tour. Résultat : je
n'ai rien aux yeux ; au contraire, un champ visuel excellent,
aucune aggravation de myopie depuis l'âge de vingt ans. Les
troubles ci-dessus n'ont été, au dire du Docteur Duvignaud,
qu'une migraine ophtalmique. Quant à ma « calotte de plomb »
aucune importance, selon lui. Il me faut simplement porter un
lorgnon plus grand (le mien est trop petit, ce dont je me doute
depuis longtemps) et éviter les énervements. État général,
toujours. Tout cela ne me guérit pas mes reins et ne me dit rien
de bien net.
Mercredi 5 Décembre. — Ce que c'est que de penser du mal
des gens. Reçu ce matin un mot de Maurice. Il viendra dîner
demain jeudi soir. Il me dit que des tas de gens lui ont demandé
si c'était bien son « frère » qui participait au P. G. Des gens qui
ont lu les quelques lignes là-dessus avec mon nom, dans les
journaux.

Jeudi 6 Décembre. — Je suis allé revoir aujourd'hui à l'hôpital Pasteur ce médecin que j'avais déjà consulté deux fois. Je
lui ai expliqué mes derniers troubles nerveux, rendu compte de
ma consiiltation oculiste. Il ne m'a pas examiné davantage.
Selon lui, il me faut me faire examiner par un spécialiste des
maladies nerveuses, possédant les instruments nécessaires
pour mesurer la sensibilité, ou à la Salpêtrière. Lui aussi m'a
répété que mes maux de reins, ma calotte de plomb, mes troubles de vue, de mémoire et de toucher se tenaient. « État général », toujours !
Maurice est venu dîner. Des gens lui ont en effet parlé de moi,
à son bureau, à Courbevoie, et même, à ce qu'il dit, rue des
Martyrs. A Courbevoie ! Si jamais je l'emporte, et que des gens
de Courbevois me lisent, cela en fera des bavardages ! Ce pauvre
Maurice sera plutôt gêné.
Garçon bien singulier, ce Maurice. Il ne vous dit jamais les
choses carrément. Toujours des détours. Je dis cela à propos de
son mariage, que son futur beau-père arrange tout seul, sans
consulter personne, précipitant tout, dans la hâte d'être débarrassé de sa fille, probablement. J'ai vivement attrapé Maurice
de se laisser faire ainsi, et je l'ai invité à se rebiffer un peu.
Pas dit un mot de mes cinquante francs, qu'il doit me rembourser par petits acomptes, et dont il aurait pu me donner
le premier, je pense. Moi-même, je n'ai su comment m'y
prendre pour lui en parler.
Vendredi 7 Décelhbre. — Cela y est. Reçu ce matin une lettre
de Vandeputte, me demandant ma collaboration pour Antée.
L'agrément d'écrire dans une petite revue, et étrangère, et, si
je ne me trompe, gracieusement ! Et quoi écrire ! Ces gens-là
se figurent sans doute que j'ai des sujets en foule ! Cette rubrique : Dieu à Paris, ne me dit rien du tout. Jusqu'ici d'ailleurs,
n'y a que Thomas qui s'y soit montré brillant.
Ce soir, été à la séance Pickmann, salle Canadienne, 26 bis,
rue de Saint-Pétersbourg, pour laquelle ce M. Hottois m'avait
envoyé une invitation. M. Georges Hottois est mon premier
« admirateur » si je puis dire. Dès mes premiers « essais » au Mercure, il s'intéressait à ce que j'écrivais et je savais souvent par
Y ailette qu'il venait d'écrire pour demander tel ou tel renseignement à propos de ma collaboration. C'est plutôt par politesse
que je suis allé à la soirée Pickmann. M. Pickmann devine la

pensée, hypnotise des gens, etc... Il a une certaine réputation,
paraît-il, et des admirateurs fanatiques, à en juger par mes
voisins de soirée, mais moi, il ne m'emballe pas. Je ne vois pas
bien le réel intérêt de tout cela. Cela me rappelle plus ou moins
Robert Houdin, quand j'étais enfant.
Paul Franck, le comédien, était placé à côté de moi, avec
son frère. Depuis longtemps je me promettais de demander
à Paul Franck si ce n'est pas lui qui figure sur un groupe photographique de l'école de M. Lesur, rue Milton, oîi je figure moimême. Un des bambins lui ressemble en eifet étonnamment, et
cette ressemblance m'avait frappé, il y a longtemps. J'ai
abordé son frère, à l'entr'acte (Paul Franck s'était absenté) et
nous avons bavardé. Cela l'a bien amusé, et Paul Franck aussi,
quand il a été revenu à sa place. Ils ont bien été aussi à l'école
de la rue Milton, et c'est bien Paul Franck qui était mon camarade. Mais le nom du directeur de l'école, il l'avait oublié, lui,
et son frère aussi. Ma mémoire, tant des noms que des visages,
les a émerveillés.
A la sortie, j'ai été remercier M. Hottois, charmant, timide.
Il ne m'avait envoyé l'invitation que pour avoir le plaisir de me
connaître, m'a-t-il dit. Il suit toujours ce que j'écris. Je lui ai dit
qu'il avait dû trouver bien du changement, à un certain moment,
entre les Essais — et le reste. Il m'a répondu en riant qu'il avait
changé avec moi, voilà tout. Il s'intéressait aussi à Schwob.
Il est abonné au Mercure. Ce n'est qu'en le quittant que je me
suis aperçu que ma courtoisie avait été bien courte. J'aurais dû
l'inviter à venir me voir, pour faire plus ample connaissance.
Dimanche 9 Décembre. — Été chez Gourmont, de quatre à
sept. Parlé de Stendhal Plus belles pages. Arrivés au choix des
« opinions littéraires » à mettre dans l'appendice, Gourmont
m'a dit : « Voulez-vous mettre ma définition du stendhalisme,
dans la chronique stendhaHenne ? Est-ce intéressant? » Le
moyen de répondre non, si j'avais pensé : non ?
Lundi 10 Décembre. — Pas du tout sorti aujourd'hui. Travaillé toute la journée et la soirée au Stendhal.
Assis à dîner, ce soir, regardant ces meubles, ces objets, ces
choses, au milieu desquelles je vis, jusqu'à cette lumière qui
m'éclairait, tout ce qui constitue en un mot ce foyer dans
lequel mes jours s'écoulent, je pensais, en une minute, et avec

quelle intensité ! qu'un moment viendra, peut venir d'un jour
à l'autre, où je quitterai tout cela, tout cela, pour jamais,
enfermé à me pourrir entre quatre planches, en terre. Tout ce
que j'aime tant, les rues, l'air, Paris, tels livres, tels visages,
telles rêveries, une femme, un chat, des amis, jusqu'à mes souvenirs d'enfance, mes rêveries d'écrivain, mes gaietés d'esprit,
mes plaisirs de lectures, quel grand etc... ! ne plus en rien voir,
ni savoir, ni sentir, ni entendre ! Cela me donne, en une minute,
une grande secousse sourde au cœur et au cerveau. Il m'arrive
aussi de ressentir cela, quelquefois, au Mercure, le soir, de 6
à 7 heures, quand je vais bavarder avec Gourmont et Vallette.
Mardi 11 Décembre. — Encore fait arracher une dent ce
matin. Une dent de sagesse, paraît-il, mais qui tenait. Si je
continue de ce train, je n'aurai bientôt plus que la douzaine et
demie des dents de devant. Je n'aurai du reste la paix que
lorsque j'aurai un râtelier. Moi qui disais, quand j'avais dixhuit ans, que je préférerais perdre mes dents plutôt que mes
cheveux. J'ai joliment changé et mon père n'avait pas tort, en
me disant : « Imbécile ! Avoir toutes ses dents, et belles, c'est
garder plus de jeunesse que d'avoir tous ses cheveux. »
Rentré à midi, pas du tout sorti de la journée. Travaillé au
Stendhal. Il faut que je m'en débarrasse. La scie, ce va être
d'aller copier des documents à la Nationale.
Mercredi 12 Décembre. — En allant au Mercure, rencontré rue
de Sèvres, face le square du Bon Marché, une jeune femme que
j'ai abordée. Elle se dirigeait vers Vaugirard, croyant aller au
Louvre. Je la renseigne sur son erreur, lui indique le vrai chemin, et m'offre de l'y accompagner. Ensemble par la rue de la
Chaise, du Pré-aux-Clerc$,des Saints-Pères, le quai, le Pont des
Arts, puis la berge, pour l'embarquement des bateaux pour
Auteuil. C'est une jeune Italienne, qui a beaucoup voyagé, en
Amérique notamment, et qui est venue à Paris pour se placer.
Ses parents lui envoient de quoi vivre. Elle est en pension
chez des religieuses, à Auteuil. Je lui demande s'il est vrai que
les Italiennes sont si « amoureuses ». Après qu'elle m'eût assuré
qu'elle est encore « sage », elle me répond qu'il y a Italiennes et
Italiennes. Ce sont les Piémontaises qui ont un fort tempérament.
Elle, eUe est florentine. Une bonne demi-heure de conversation
légère sur la berge, dans la demi-nuit. Baisers. Je lui mets une

main dans ma poche, j'ai des allusions à certaine possibilité de
faire l'amour en nous revoyant. Elle me donne rendez-vous pour
vendredi quatorze, à deux heures et demie.
Été ensuite au Mercure. Vallette et Gourmont. Parlé de la
question du jour : religion, séparation, expulsions. Toujours pas
de réponse de Mirbeau. Déjà dix jours, pourtant.
Relu ce soir l'étude Bourget sur Stendhal. En réalité, rien de
très remarqxiable. Beïiucoup pris à l'étude Bussière. Amas
d'adjectifs, de phrases livresques, de prétentions de moraliste.
Longueurs, répétitions. Dire que j'ai trouvé cela admirable, il y
a dix ans ! C'est de la littérature, ce n'est pas de la vie. Les
quelques pages d'Hugues Rebell sont autrement sensibles, si je
puis dire ainsi.
Je disais ce soir à Gourmont à quel point je lis peu. Tous les
jeunes romanciers plus ou moins en vedette : Boylesve, Boulanger, Ch.-L. Philippe, Villetard, Frapié, Batilliat, Binet-Valmer,
Boissière, M""® de Noailles, Farrère, Hirsch, frères Leblond, je
n'ai pas lu un seul de leurs romans, et il en est de même pour
beaucoup d'aînés, les Rosny, les Margueritte, les Marcel Prévost,
Rod, Lemonnier, Lorrain, Mirbeau, etc... Je sais ce que font
les uns et les autres, leur manière, leurs sujets habituels. Je n'ai
jamais été plus loin, ni senti le désir d'aller plus loin. C'est
toujours la même raison : moi seul m'intéresse. Et je n'en ai pas
un regret très grand, par-dessus le marché.
Jeudi 13 Décembre. — Journée de marasme — et aussi de
grande vivacité, de grande lucidité d'esprit. Je veux dire que
j'étais sans courage, mais non sans idées ni sensibilité. J'ai
même trouvé ce soir, en allant au Mercure, tout en marchant, des
choses très bien pour ce que j'écrirai peut-être pour Antêe, sous
le titre : Souvenirs de mon séjour rue Rousselet. Seulement, et
c'est là le «marasme», le «non courage», j'ai la paresse de mettre
maintenant ces choses par écrit.
Je viens de relire la première page de ce cahier. Déjà une
année depuis cette note sur ma mère. Depuis cette visite chez
Van Bever où j'entendis parler de Genève. Une année, une année
de plus sur tout, dans tout : âge, travail, existence, souvenirs
— et une année de moins, aussi, pour la vie. Que la vie va vite,
et de plus en plus.
Tout ce qu'il faudrait pour me « remonter » ! Je suis fatigué
de ma « coqxulle ».

Vendredi 14 Décembre. — Florentine rendez-vous deux
heures et demie : personne.
On parle de la rentrée de Moréno à la Comédie. Cela devait
arriver un jour ou l'autre. Pas une transfuge, comme on dit, qui
ne réintègre l'officiel bercail, tôt ou tard. Etant donné le talent
de Moréno, qui est surtout une artiste de théâtre en vers, cette
rentrée est du reste très sage.
Je lis ce soir dans UIntransigeant que c'est ce soir le dîner
de l'Académie Concourt, pour l'attribution du Prix. J'ai rêvé
cette nuit dernière que c'était Charles-Louis Philippe le lauréat.
Morisse à qui j'ai dit cela cette après-midi, m'a répondu :
« Comme on rêve toujours le contraire... » Je vote néanmoins
pour Phihppe.
Je pense toute la soirée à la déhcieuse fièvre où doivent se
trouver les deux ou trois candidats sérieux. Sale moment
d'attente, il n'y a pas à dire, et si, le lendemain, on n'est pas
Vêlu, second sale moment. Dire que je pourrais être, ce soir, en
train de passer par le premier de ces deux sales moments.
Samedi 15 Décembre. — Dix heures du matin. Ce sont les
frères Tharaud qui l'ont emporté ! Six voix, au troisième tour.
Encore deux nouveaux frères en littérature ! Décidément
l'exemple des Concourt devient de plus en plus regrettable. Cela
fera toujours mon émerveillement qu'on puisse écrire un livre
à deux. Il est vrai que tout cela n'est bien que de la littérature,
c'est-à-dire un travail qu'on s'efforce d'exécuter de son mieux.
L'individu n'y a qu'un part minime. Pour en revenir aux Tharaud et à leur livre : Dingley, Villustre écrivain, il faut observer :
que le livre est plutôt une plaquette qu'un livre (cent cinquante
pages au plus et de très petites pages. Et Descaves prétendait
qu'/re Memoriam était trop court !), ensuite que ce livre n'est
qu'un remaniement de l'ouvrage paru sous le même titre, il y a
quatre ou cinq ans aux Cahiers de la Quinzaine. Que devient la
clause des Concourt : livre paru dans l'année ? Ensuite encore,
le livre est bien, très bien même, écrit par de vrais écrivains
(j'entends ouvriers du style) mais oii la nouveauté, l'originalité,
la personnalité ? Il est vrai que le livre, rentrant absolument
selon moi, dans le caractère du Prix Concourt (caractère plus
ou moins subversif, comme je l'ai déjà dit et à Descaves luimême, et subversif veut dire surtout tendant à exprimer des
sentiments ou une morale personnelle, sans souci du qu'en-dira-

t-on ?) il est vrai que ce livre, c'est plutôt un objet rare, et qui
ne se présentait pas encore cette année. Je garde mon appréciation : le prix Concourt n'a été bien donné qu'une seule fois :
la première, avec Nau. Ce pauvre Philippe, si j'en crois les journaux, a eu hier soir deux voix, jusqu'au dernier tour, et deux
voix aussi Gaston Chérau, l'auteur de Champi-Tortu. Je voudrais bien voir la tête de Philippe. Maintenant, son compte doit
être réglé. Il n'aura jamais le prix.
Il n'y a pas à s'en rapporter aux appréciations des journaux.
Un nommé Estienne, lui-même, ce matin, dans le Gil Blas,
donne Victor Margueritte comme membre de l'Académie
Concourt. Comment se fier aux autres journalistes. Je verrai
ce soir au Mercure ce qu'on dit, et demain matin, si j'ai le
courage de me lever, j'irai visiter cet excellent Descaves. Encore
une exactitude des journaux. Le Cri de Paris prétendait l'autre
jour que le grand électeur était Descaves. Or, le vote d'hier
montre assez le contraire, et qu'il y a eu deux camps bien nets
le camp Rosny, Daudet, Hennique et Bourges, et le camp
Descaves, Mirbeau et Geffroy. Quant à Huysmans, je suis embarrassé pour le caser.
Une chose qui ressort aussi, à mon avis, du vote d'hier, c'est
que j'aurai un mal inouï à l'emporter, si jamais, un jour, ma
candidature est posée — et aussi, que cette année, j'aurais été
sûrement battu.
Été au Mercure. Vallette était au Salon de l'automobile.
Gourmont n'est pas venu. Parlé du P. G. avec Morisse seulement, qui n'était pas de mon avis, que j'aurais sûrement échoué
cette année. Van Bever qui m'en a dit aussi deux mots en revenant ensemble, partage l'avis de Morisse.
J'ai oublié de noter ce que m'a raconté hier Van Bever de sa
maladie. Bien malade, ce pauvj-e ami, mon plus vieil ami, et
avec quelle vaillance, quelle gaîté même il supporte tout cela,
douleur physique et angoisse morale. Déjà fait à l'idée de la
mort, regardant lui-même le mal s'étendre en lui peu à peu, le
gagner, l'enserrer. Il me racontait hier la diminution d'entrain,
de vitalité, que la maladie lui apporte, et l'ambition fichue le
camp, dans l'incertitude du nombre d'années à vivre encore.
Seul soutien : l'idée des siens à faire vivre.
Larguier a perdu sa mère. Gourmont nous racontait ce soir
qu'il l'avait vu hier ou avant-hier. « J'espère qu'il en a fait un
beau poème ? dis-je. — Il nous l'a même lu », me répond Gour-

mont (Jean de Gourmont). —J'aime cela, ai-je dit.Voilà le véritable homme (le lettres, le véritable écrivain. Si j'eusse rencontré
Larguier, je le lui aurais dit : « Vous avez perdu votre mère,
paraît-il. Vous en avez fait je pense, un beau poème ? » A quoi
Jean de Gourmont m'a répondu : « Il ne nous a pas laissé le
temps de lui dire cela. Il nous a lu tout de suite son poème. »
Ce poème paraîtra, paraît-il, dans le Correspondant.
Dimanche 16 Décembre. — Pas été chez Descaves ce matin.
En me réveillant, l'idée de me transporter là-bas, derrière la
Santé, m'a assommé et je me suis rendormi. A onze heures je
descends pour les commissions. Je trouve dans le Qil Blas un
article de polémique contre l'Académie Goncourt et le vote
d'hier, article signé Ch.-Louis Philippe et Eugène Montfort, et
dans lequel je suis nommé. Que Ch.-L. Philippe ait écrit cet
article — pas méchant, d'ailleurs — oui : il a dû
dire, comme
je l'ai pensé moi-même hier matin, que maintenant c'était bien
fini pour lui et qu'il ne perdrait rien. Mais Montfort ! leur
attitude du reste fait plutôt sourire : ils avouent uno déception,
ce qu'on ne doit jamais avouer, et qu'ils ont été piqués. Encore
deux qui sont moins forts que moi, et qui n'ont pas su se taire
jusqu'au bout — non plus que se payer avec vigueur, car sauf
quelques petits détails sur Descaves — et sont-ils exacts ? —
tout l'article est bien doux. L'amusant, c'est qu'ils mettent
un mot aimable pour Huysmans. Ils ignorent sans doute que le
vote de Huysmans était acquis depuis assez de temps aux
Tharaud. Cet article m'a fait regretter de n'être pas allé chez
Descaves. Je l'aurais vu tout chaud de l'affaire.
Été chez Gourmont. Je lui ai parlé de son nouveau roman.
Un cœur virginal, commencé dans le Mercure du 15, et lui ai
dit que c'était à mon avis qyelque chose de nouveau dans
son œuvre, à savoir un roman avec plus d'extérieur, au
contraire des précédents, qui étaient plutôt uniquement des
romans « cérébraux ». Par exemple, c'est la première fois qu'il
s'arrête à décrire un repas, un cadre : jardin et maison. A quoi
il m'a répondu que cela vient qu'il peint un monde, des gens
qu'il connaît bien, de même le pays, tandis que dans ses autres
romans, qui se passent à Paris, comme il ne sent ni ne connaît
la vie de Paris, les détails lui avaient été difficiles à rendre.
Il m'a ensuite parlé du P. G.^^à,-dessus, je lui lus l'essentiel
de l'article du Gil Blas, ce matin. Ensuite, divers propos de

Gourmont sur ce que, l'année prochaine, ce sera moi le lauréat.
Comme il disait que le prix n'avait pas encore été donné à
quelqu'un qui eût une « œuvre » à faire, je lui ai dit que ce
serait encore pis avec moi, étant donné mon manque d'imagination. Il me disait que je ne pouvais avoir qu'un rival sérieux :
Lucien-Jean, ajoutant aussitôt : « Mais il est bien trop paresseux. — C'est peut-être qu'il est comme moi, qu'il n'a rien à
écrire », lui ai-je dit. Et en effet, nous sommes beaucoup ainsi
aujourd'hui, qui n'avons rien à écrire. Nous écrivons une chose
aujourd'hui, une autre un autre jour, mais une « œuvre » comme
on l'entendait autrefois ? non. J'ai expliqué à Gourmont que ce
ne sont pourtant pas les idées qui me manquent, mais faire un
roman, je n'en vois pas plus l'intérêt que je ne m'en sens la capacité. Gourmont m'a dit : « Tout de même, tâchez d'avoir un
volume prêt, des essais, de petites choses, pour pouvoir publier
un autre volume bientôt après. » Je lui ai répondu que je comptais sur la petite excitation que me donnerait cette affaire pour
écrire ensuite au moins un volume.
Raconté à Gourmont mon passage chez Beer, le gantier en
gros, rue Jean-Jacques-Rousseau, im des métiers bizarres que
j'ai faits pour gagner ma vie depuis l'âge de seize ans, juché sur
une « tribune », au fond du magasin, débitant des gants : vingt
douzaines de gants à 3 fr. 75 la paire, quinze douzaines de gants
à 6 francs la paire, écrivant des vers, aux moments de répit, sur
le papier de la maison, — mes visites à Périvier, pour ma collaboration au Gil Blas, un farceur qui m'écrit, me fait venir, me
demande de lui donner quelques articles analogues, et, au premier que je lui apporte, me déclare, avec vertu, qu'il ne peut
accepter qu'on parle ainsi, dans son journal, de son père et de sa
mère, après m'avoir obligé, pour ce résultat, à venir une demidouzaine de fois. La dernière, reprenant mon papier : « Cela
fait bien six fois que je viens, cher Monsieur, à douze sous d'omnibus chaque fois, cela ne fait pas loin de cent sous. C'est plus
que ne vaut l'article. Quand vous me reverrez... » — Ma visite
à M. de Rodays, pour la Vie Parisienne (histoire de Villemessant, Magnard et Rodays, avec le César Birotteau de Balzac),
Gourmont riait de bon cœur.
Gourmont m'a dit que ce qu'il a, il ne l'a jamais demandé.
Par exemple, collaboration à des journaux.
II faut que je note à propos de ce nouveau roman de Gourmont : Un cœur virginal. Il s'y trouve encore de ces choses

fleuries que je ne puis souffrir, et qui sont tout Gourmont.
Exemples : Ils ont la couleur de la mer infinie (les yeux de
Rose). Une pensée triste vient de passer sur le front de la mer...
Dans ce dernier morceau, il est question d'un tableau du
Titien, jeune femme, devant lequel le héros du livre, Hervart,
a beaucoup rêvé... Gourmont en a une photographie devant sa
table de travail et ses yeux s'y posent tout naturellement quand
il relève la tête.
Lundi 17 Décembre. — Été au Mercure. Je vois d'abord
Vallette. Il a vu le Gil Blas hier matin. Rachilde a reçu cette
après-midi la visite d'un rédacteur du même journal, venu
pour l'interviewer sur la question. Il paraît aussi qu'elle se
propose d'en écrire une variété dans le Mercure. Vallette n'a pas
encore envoyé sa « rédicidive » à Mirbeau à mon sujet. Gourmont arrive. Lui aussi, un rédacteur du Gil Blas est venu l'interviewer cette après-midi. Il nous a dit le sens de sa réponse :
vagues généralités, prudences, discrétion, se retranchant surtout
en ceci : que, non membre chargé de décerner le prix, il lui est difficile d'apprécier le bien ou le mal des attributions dudit prix. On
lui a demandé aussi, paraît-il, son opinion sur Descaves. Somme
toute, ces interviews ont l'air de vouloir donner des approbations à l'article d'hier, et contre Descaves. Cela est bien déplacé.
Gourmont n'a pas du tout marché dans ce sens. Il a répondu,
dit-il, que Descaves avait une parfaite réputation. Quand je
pars, il me dit : « Demain, vous regarderez le Gil Blas, si je n'ai
pas dit trop de bêtises. »
Mardi 18 Décembre. — Encore été ce matin me faire arracher
une dent. Dans le Gil Blas, pas d'interview ni de Gourmont ni
de Rachilde, mais par contre celle de Mirbeau. J'y suis nommé,
et en termes très flatteurs, et ceci mis en évidence que je n'avais
nullement à avoir le prix, n'ayant publié aucun volume. Je
p^nse bien du reste que je n'ai l'air, aux yeux de personne, d'un
qui se plaint et récrimine, à l'instar de Philippe et de Montfort,
n'ayant moi rien publié cette année, ni la précédente, ni l'autre
précédente non plus.
En revenant de chez le dentiste, je passe au Mercure. Van
Bever me dit que Vallette a à me parler. Je monte. Il me parle
du Gil Blas de ce matin, que je lui réponds avoir vu. Mirbeau a
répondu, réponse arrivée ce matin. Il propose que je vienne

après-demain jeudi, deux heures et demie. Vallette lui répond
un mot pour le remercier et l'informer que je me rendrai à ce
rendez-vous.
L'amusant de l'interview de Mirbeau, c'est son regret du
prix donné à certains lauréats. Ces messieurs doivent se sentir
flattés.
Je finis, ou plutôt je commence à croire qu'en effet, et au
moins cette année-ci, le prix était donné et bien donné d'avance.
C'est la première fois. Farrère a bien été inspiré, au dernier
moment, l'attitude de Descaves en plein novembre 1905, et ses
regrets comme ceux de Mirbeau le montrent.
Que sortira-t-il de ma visite à Mirbeau, de son appui, s'il
me le donne réellement, et dans quel monde vais-je me
trouver ? Je me suis tant habitué aussi à la complète indépendance !
A noter aussi ceci : quand je suis allé voir Descaves, et qu'il
s'est rallié si facilement à mon idée de ne paraître que l'année
prochaine, il devait très bien savoir que le prix serait pour les
Tharaud. Je ne sais si je l'ai noté. Samedi matin, en lisant
dans le journal la victoire des Tharaud, j'ai eu la sensation que
si je m'étais présenté cette année, j'aurais été aussi battu par
eux, le degré de perfection de leur livre ne pouvant que renforcer les arguments de la majorité contre mon « amoralisme,
scandale, etc... ». Morisse, à qui j'avais soumis cette impression,
ne l'avait pas trouvée juste. Or, dans le Gil Blas, ce matin,
Mirbeau, en constatant qu'on n'avait pas à me donner le prix,
mon volume n'ayant pas paru, a ajouté : « D'ailleurs il n'aurait
pas eu le prix cette année. Il y avait Dinghy. »
A quatre heures et demie, été à l'Ei-mitage, pour le dernier
mardi. Rien que Verrier et Jean de Gourmont. Jean de Gourmont nous parle de son frère et de la maladie qui a donné à
Remy de Gourmont ce visage ravagé, couturé, cicatrisé. Une
sorte de lupus tuberculeux, qui a débuté par une tache légère
sur une joue, laquelle disparaissait, pxiis revenait, chaque fois
plus grande, finit par atteindre les commissures des lèvres, des
paupières, le cuir chevelu, menaçant d'atteindre la langue, et
qu'on soigna au cautère. Jean de Gourmont nous donne les
détails suivants, dans lesquels une certaine beauté ne manque
pas. Après cette maladie, dont il se relevait ainsi défiguré, l'air
d'un gnome et d'un vieillard, Remy de Gourmont fut plusieurs
années à n'oser sortir que le soir et encore pas plus loin que le

square du Bon Marché (il habitait alors rue de Varenne), n'allant chez personne, ne recevant personne. Il y avait une dizaine
d'années qu'il était à Paris et qu'il n'avait pas revu sa famille.
Sa mère vint à être malade, sur le point de mourir, et Remy de
Gourmont dut retourner l'embrasser encore une fois. Jean de
Gourmont, qui était venu le voir une ou deux fois à Paris, était
au courant de son changement physique, mais personne dans la
famille, le père, les autres frères, la sœur, ni la mère n'en savaient
rien, n'en avaient la moindre idée. A la gare du pays, il fallut
que Jean de Gourmont accompagnât le père, qui allait chercher
son fils Remy. Jean de Gourmont nous disait que le père était
dans l'état d'un homme réduit à regarder descendre les voyageurs en se demandant : « Lequel est mon fils ? » Quand Jean de
Gourmont, sur le quai, alla au-devant de Remy et le lui amena,
il ne le reconnaissait pas. Quant à la mère, quand Remy de Gourmont arriva auprès d'elle, elle avait déjà perdu toute connaissance.
J'ai dit que j'ai souvent pensé, ce qu'on n'a jamais écrit
encore, que cette sorte de laideur, qui n'en est pas une, car
Gourmont est loin d'être laid, — il est vrai qu'il faut être
habitué à lui, et le connaître, — a certainement eu une grande
influence sur son esprit, et aussi lui a façonné l'âme qu'il montre
dans ses écrits, ce mépris, ce retirement d'un contemplatif
forcé. Quelque chose comme le mépris que donne la soufi"rance,
l'isolement, la vue de ce que d'autres ont qu'on n'a pas, et
même cette sorte de sensualité frénétique, celle d'un homme
ardent et obligé à la chasteté. Jean de Gourmont m'objectait qu'il n'y a pas de mépris, vm grand optimisme, au
contraire. J'ai donné alors ma définition de l'optimisme de
Gourmont. C'est l'optimisme d'un homme qui trouve que tout
est bien parce que rien ne mérite d'être mieux.
Verrier se met à parler femme, comme à son habitude. Il
nous conte fort drôlement l'histoire d'une alerte syphilitique
qu'il a eue il y a quelques années. C'était dans le temps qu'il
était étudiant. Il habitait au quartier avec une « petite femme ».
Un jour elle l'informe qu'elle allait passer quelques jours chez
sa mère. Verrier le croit. La petite femme va chez sa mère.
Pendant cette absence, il rencontre une petite camarade, qui
lui demande des nouvelles : a Comment va-t-elle ? » Et Verrier
découvre que sa « petite femme » est tout bonnement allée
se faire soigner à l'hôpital. Il y court, et là apprend d'elle

qu'ayant eu quelques petits symptômes, elle avait préféré s'en
aller se faire soigner, pour ne pas le contaminer, et sans rien dire,
pour ne pas l'alarmer. Verrier se précipite chez son médecin, le
met au courant. Le médecin l'examine. Il ne lui trouve rien.
« Toutefois, lui dit-Q, pour plus de sûreté, allez donc prendre
un bain de... Si vous avez la syphilis, il vous viendra des
taches rouges sur le corps. Si vingt-quatre heures après vous
n'avez rien, c'est que vous êtes indemne. » Verrier court au bain,
se trempe, se frotte, voit naturellement, sous sa friction énergique, des taches rouges apparaître, n'en mène pas large, se
frotte de plus belle, sans réfléchir que plus il frottait, plus il
devait rougir, sort de là encore plus inquiet, retourne voir son
médecin au bout du délai fixé, lequel médecin ne lui découvre
naturellement aucune tache rouge, et par conséquent aucune
syphilis. N'empêche que la « petite femme » fut plaquée presto,
nous disait Verrier.
Il y a quelques jours, un soir, Verrier et Jean de Gourmont, en se promenant, ont été suivis depuis le boulevard
Saint-Michel jusqu'à la rue de Sèvres par un malheureux chien
perdu. Verrier l'a emmené chez lui, lui a fait boire un litre de lait
qu'il avait là et que le chien a bu avec délices. Bonne nuit pour
ce chien auprès du feu. Le lendemain matin, une bonne pâtée
par la femme de ménage. Puis Verrier est sorti avec le chien,
qu'il a laissé de nouveau sans maître, sans gîte, sans nourriture,
Jean de Gourmont m'avait raconté le commencement de l'histoire, il y a quatre jours. J'appréhendais de connaître la suite.
Verrier me l'a racontée ce soir. L'idée de cette malheureuse
bête de nouveau errante, abandonnée, ne me quitte pas, j'en ai
une gêne, un serrement au cœur. Il y a quelque chose de morbide
dans cette pitié que j'ai pour les animaux. Je suis arrivé à souffrir réellement à la seule idée d'une bête, et n'importe quelle bête,
malheureuse.
Ce matin, rue de la Vieille-Estrapade, en revenant de chez le
dentiste, j'ai rencontré le rémouleur de l'autre fois, rue Monsieurle-Prince. Plus qu'un chien, aujourd'hui. L'autre a été confié à
un confrère. J'ai encore acheté de la viande à celui qui était là,
une bonne bête qui m'a remercié encore de toute la douceur de
ses beaux yeux. Une porteuse de pain était arrêtée à deux pas.
Je lui ai demandé si elle n'avait pas une pesée de reste. Elle me
l'a donnée, sans vouloir que je la paie. Cela a fait un bon morceau de pain pour le malheureux cheval attelé à la voiture du

rémouleur — lequel cheval a mangé ce pain sans se faire prier,
lui aussi.
Ce matin, aussi, rue de Sèvres, rencontré un petit savoyard,
avec une marmotte. La première fois que j'en vois une. Je la
prenais pour un lapin. Mal couverte et enfermée dans le mince
veston du gamin, elle gelait, et se cachait de son mieux.
Verrier n'est pas insensible aux bêtes. Il me disait que ce
n'avait pas été sans un certain chagrin qu'il avait réabandonné ce chien. Il me disait aussi que la vue des perroquets,
arrachés à leur nature, l'attriste comme une brutalité, une
injustice.
Rien de plus bête, sous le rapport femmes, que le salon de
Rachilde (excepté elle, pas bête du tout, au contraire) le mardi.
Contempler M™® Kolney, par exemple, la physionomie si
admirablement tourte, la personne si « cuisinière, femme de
service », avec son éternel rhume de cerveau et ses gros yeux de...
bœuf.
Banville, prétentieuse, l'idée qu'elle est spirituelle,
mordante, lettrée, que dis-je ? intellectuelle. Ah ! ma chère.
Et quelques autres, de temps en temps, dont je ne sais les
noms. La plus sympathique, la seule sympathique même est
encore cette excellente et sensée M"»® Huot, malgré son costume un peu trop « Reine Isabeau ». Elle a sur le chapitre
des animaux des idées aussi bêtes et bonnes que les miennes.
Le côté homme, dans le même salon, ne vaut guère mieux :
Jarry, sans cesse épateur, diseur de monstruosités ou de
bizarreries, Fernand Kolney l'apache de La Villette, le garçon d'abattoir devenu homme de lettres, « Cochon de Kolney »,
Ernest Gaubert, sans cesse lyrique et méridional, Banville
assommant de médiocrité, Hérold qui ne serait pas bête sans
ses chroniques dramatiques et ses vers. J'oubliais, dans les
femmes, M^ne Hérold. A retenir aussi M^e Marcelle Vallette,
gentille, toute rose, l'air ingénu et malin à la fois, prenant sa
part aux conversations, s'il vous plaît, et devant laquelle on
dit les pires choses. Rachilde lui demandant : « N'est-ce pas
qu'il n'y a pas de jeunes filles ingénues ? » Et M^l® Marcelle,
la tête baissée, faisant signe que sûrement non. Ce monsieur
aussi, dont j'ignore le nom. Biscussion sur le P. G., à qui
on doit le donner, etc... Je me mets à dire, sur le chapitre
du jeune écrivain plus ou moins connu : « Un individu qui
a publié cinq ou six romans et qui n'est pas connu, n'est-ce
pas ? ce n'est pas la peine. C'est qu'il n'a rien pour être jamais

connu. » Et ledit monsieur de se récrier aussitôt en disant :
« Ah ! non, non, je m'oppose. Comme c'est justement mon
cas... » On souriait plutôt, me regardant pour ma « gaffe » comme
on devait penser, mais j'ai récidivé : « Que voulez-vous ? C'est
mon avis. »
Mercredi 19 Décembre. — Encore une histoire de chien perdu,
ce matin. Sorti pour des commissions, je vois un chien étique,
qui suivait un sergent de ville de service. J'interroge l'agent. Le
chien pas à lui, mais le suivant depuis le matin. Un chien perdu !
m'opine-t-il. Pas moyen de m'en aller, de me désintéresser de
cela. J'achète un peu de viande, que la bête dévore. Là-dessus,
une marchande de quatre-saisons se décide à garder ce chien.
Elle vient avec moi le confier à la garde de la marchande de
journaux. Je reste là un moment à caresser le chien, qui se
familiarisait déjà. Je le quitte enfin, pour aller mettre au
courant sa nouvelle maîtresse. A mon retour, le chien avait
rompu son attache, et était emmené par un autre agent, au fond
de la rue Rousselet. Je cours avertir la marchande de quatresaisons. Sa fille revient avec moi, court après l'agent, essaie de
ravoir le chien, mais est repoussée. J'arrive moi-même à l'agent.
Tous mes efforts, ma colère, mes reproches, mes injures même
n'ont pu avoir raison de cette brute, entêtée à emmener sa prise,
qui se laissait emmener si docilement avec cela. Inconscience de
cette bête, allant si bénévolement à la mort. J'étais en pantoufles. Sans cela je serais allé jusqu'au poste. Je suis rentré le
cœur serré, et si serré, que je n'ai pu me retenir de pleurer.
Pendant ce temps-là, il y a quelque part un imbécile, peut-être,
qui se lamente d'avoir perdu son chien. Mystère, de plus, cette
obstination du chien à suivre tout sergent de ville.
Dans l'après-midi, écrit une longue lettre à M. Lebey, pour
lui demander de l'argent pour les Gatin.
A quatre heures, coup de sonnette. J'étais assis devant le feu,
en train de goûter. Je vais ouvrir. Un envoyé du Gil Blas, pour
m'interviewer sur la question du dernier Prix Concourt. Si
jamais je m'y attendais. « C'est M. Montfort qui m'a dit de venir
vous voir, ajoute cet envoyé. Il m'a assuré que vous me diriez
des choses extraordinaires, des histoires intéressantes. » Je l'ai
désabusé tout de suite, lui faisant remarquer que je ne connaissais d'ailleurs aucunement Montfort, ni presque Ch.-L. Philippe. Cela l'a un peu refroidi. Je lui ai dit ensuite que je n'avais

rien, rien, rien à dire — que d'ailleurs Mirbeau avait dit la chose
juste, que je n'avais rien publié cette année, que je n'avais pas à
être candidat, etc. Il a été entendu qu'il n'y aurait donc pas
d'interview. Nous avons ensuite bavardé. Ce monsieur m'a
confessé ses misères de journaliste, et qu'il faisait des vers, et
que la plus grande injustice, dans ce prix Concourt, c'était d'en
avoir écarté le a lyrisme », pour parler comme lui. Critique
toujours désintéressée, comme on voit. J'ai appris ensuite que
c'était Joseph Reinach qui fournissait au Gil Blas les documents
y publiés actuellement sur l'Affaire Dreyfus. Du reste, un garçon
bien simple, et plutôt timide, ce jeune reporter. Il a été un peu
suffoqué que Montfort l'ait ainsi engagé si fortement à venir
me voir, alors qu'il ne me connaissait nullement. Quand il est
reparti, pour le dédommager de sa course inutile, je lui ai
conseillé d'aller interviewer Coppée, à deux pas de chez moi.
Je crois que j'ai été si surpris de cette visite, que j'ai eu l'air
d'un monsieur qui savait des histoires, mais qui ne voulait rien
dire. Voilà l'agrément des domestiques. Cela permet de faire
répondre, selon les cas, qu'on n'y est pas. Le beau, c'eût été de
paraître ignorer tout de la question, article de Philippe et Montfort, interview de Mirbeau. Mais on ne pense pas à tout, et je
ne me savais pas non plus en posture d'être interviewé.
Ce Philippe, ce Montfort, chercher à m'embarquer ainsi
dans leur galère !
Été au Mercure. Raconté la chose à Gourmont et à Vallette.
Je leur dis qu'il y a été entendu qu'il n'y aurait pas d'interview,
mais que s'i en avait une quand même, j'enverrais une lettre de
rectification, à peu près dans ces termes : ... « je suis d'autant
plus surpris des belles paroles que me prête votre rédacteur que
non seulement je ne lui ai rien dit, mais que c'est lui seul qui a
parlé, à telle enseigne que j'ai appris de lui que c'est M. Joseph
Reinach qui fournit au Gil Blas les documents qu'il publie sur
l'Affaire Dreyfus ». Tête du directeur Périvier et du rédacteur :
« Comment, Monsieur, je vous charge d'aller chez un bonhomme
lui tirer les vers du nez, et c'est vous qui lui racontez des histoires sur le journal ! » Vallette riait fort, mais doutait qu'on
insérât une telle lettre. Revenant à l'affaire, Gourmont et Vallette ont été d'avis que je porte au Gil Blas une rectification a
l'article de Philippe et Montfort, étant donné que non candidat,
puisque n'ayant rien publié, je n'avais pas à être nomme,
n'ayant subi aucune injustice. « On peut très bien penser que

vous avez été au courant de l'article avant sa publication », me
disait Vallette.
Je rentre, bien décidé à porter ma lettre au Gil Blas après
dîner. J'en parle à Bl..., je relis l'article. Somme toute, si je suis
nommé, ce n'est que comme un des quatre candidats des quatre
années — ma rectification va blesser Montfort et Philippe —
me donner l'aspect d'un individu prudent jusqu'à la duplicité et
à l'intrigue. Tout cela, que [je] me disais en moi-même, l'opinion
de Bl... me le démontra davantage. De plus, je vois Mirbeau
demain, il me parlera certainement de tout cela, je lui dirai combien je n'y suis pour rien. Je pourrai même lui dire le conseil de
Vallette au sujet de la rectification, et lui demander son avis.
A un jour près, il sera toujours temps demain, si Mirbeau me
le conseille. Je verrai aussi Descaves dimanche et le mettrai
de même au courant. Conclusion : attendons, abstenons-nous.
Me donner l'air d'un jésuite, d'un homme si pointilleux auprès
de mes camarades de lettres — et avoir l'air, aux yeux des
« Dix » comme on dit, ou d'un courtisan, ou d'avoir pris part à
la manifestation Philippe-Montfort (car on ne se doute certainement pas que je ne les connais ni l'un ni l'autre), l'un ou l'autre,
dis-je, c'est désagrément égal.
Après dîner, n'ayant pu lire comme d'habitude à cause de
ma conversation avec Bl..., j'ouvre UIntransigeant. Qu'est-ce
que j ' y trouve ? D'abord un écho sur l'article Philippe-Montfort, où U est parlé des rentes de Montfort, et du ridicule des
deux guerriers littéraires. Et ensuite ? Ah ! ensuite ! Un autre
écho, où il est dit, qu'à en croire les confidences d'un des membres, et non l'un des moindres de l'Académie Goncourt, le lauréat du Prix pour 1907 est déjà connu. Ce sera moi, mais oui,
moi, M. Paul Léautaud, avec tous mes titres, auteur du Petit
Ami, collaborateur de Van Bever pour Les poètes d'aujourd'hui,
rédacteur au Mercure, biographe de Régnier, et j'aurai les
5.000 francs avec un livre intitulé Amours. Voilà qui va encore
me faire du bien. On a accusé les académiciens Goncourt d'avoir
donné d'avance le prix aux Tharaud. Qu'est-ce que ce sera
avec moi, si je l'ai annoncé ainsi un an auparavant. Il doit
encore y avoir du Gaubert là-dessus. Ah ! les amis malencontreux, l'échotier à l'alfût de dix lignes à écrire. Je vais tourner
au Charles-Louis Philippe, si cela continue, candidat toujours
pronostiqué et jamais réalisé. Et moi qui m'étais promis de ne
plus prononcer, de ne plus écrire ces deux mots : Prix Goncourt.

Le mieux, c'est que tout cela ne va pas m'empêcher d'avoir
peut-être de durs moments dans l'arrangement de tout ce
fameux futur ouvrage. Tout cela, aussi, ne me console pas de
mon malheureux chien de ce matin.
Jeudi 20 Décembre. — Ce matm, été à l'Ermitage demander
à Verrier quelques numéros de mes articles et de la Chronique
Stendhalienne, Trouvé Larguier. Nous sommes partis ensemble
et avons fait un tour d'une heure en bavardant. Au contraire de
tout ce qu'on m'a dit de lui, je l'ai trouvé très simple, et de
conversation assez « sincère ». L'anecdote si amusante sur Tristan
Bernard qu'il m'a racontée. L'été • dernier, en chemin de fer,
Bernard est pris à partie par un voyageur, dans un compartiment de 2®, où se trouvait également une dame, pour : ledit
Bernard s'être mis à fumer une énorme pipe. Mutisme de Bernard sous les reproches. Le voyageur ne s'en échauffe que mieux,
menaçant Bernard du chef de gare de la prochaine station. On
y arrive, le chef est appelé, le voyageur lui explique l'inconvenance de Tristan Bernard : pas compartiment de fumeurs, pas
demandé permission, etc... Là-dessus : « Demandez donc d'abord
à cette dame comment il se fait qu'elle voyage en seconde avec
un billet de troisième », dit Tristan Bernard au chef de gare.
Celui-ci oublie l'histoire de la pipe, ne voit plus que l'intérêt de la
compagnie, demande son billet à la dame, billet de troisième
en eflfet, et la prie de descendre. Le train repart. Tristan Bernard seul maintenant avec le voyageur. Celui-ci se met à ne pas
le féliciter de sa goujaterie : avoir ainsi procuré un affront à
une femme... « Et d'aillevirs, lui dit-il, comment avez-vous pu
savoir que cette dame voyageait avec un billet de troisième ?...
— Parce que, répond placidement Tristan Bernard, parce qu'il
était de la même couleur que le mien. » Il paraît que le voyageur
a été « tué ».
J'irai passer la soirée chez Larguier samedi.
Visite à Mirbeau à deux heures et demie. Il est en train de
travailler. Debout, allant et venant, écrivant sa phrase quand
il l'a trouvée. Il me lit un passage sur Mauclair : « Oui, Monsieur
Mauclair... de la lune. » Il rit de bon cœur de la trouvaille. Il me
parle de l'entrée de Victor Margueritte à l'Académie Concourt,
ce que voudrait bien Paul Margueritte. « Voter pour votre frère
(Victor Margueritte), j'aimerais mieux voter pour mon concierge.»
Pouj ce qui est de l'objet précis de ma visite, l'impression

que je rapporte n'est pas bonne. J'ai trouvé tout le contraire
de Deseaves, c'est-à-dire un homme qui fait des phrases, qui
parle, mais qui ne vous écoute pas. A part cela, de quoi m'amuser
n'a pas manqué. J'ai commencé par remercier Mirbeau de sa
bienveillance pour moi, d'avoir ainsi parlé de moi, à plusieurs
reprises, sans me connaître. « Mais non, non. C'est moi qui dois
vous remercier des heures délicieuses que vous m'avez fait
passer. » Première fadeur, flatterie, politesse presque bête, étant
donné qu'en face de Mirbeau je suis un tout jeune écrivain.
Ensuite : « Ah ! s'il n'y avait que moi, si cela ne dépendait que
de moi, il y a longtemps que vous l'auriez eu, le Prix Concourt,
Mais voyez-vous, il y a Descaves... C'est lui qui fait tout, qui
décide de tout, c'est inimagiijable !... » Étant donné la peine que
Descaves a prise de se déranger deux fois pour moi, sans me
connaître, et à un an d'intervalle, cette façon chez Mirbeau de
me le montrer opposant est plutôt drôle. Je l'ai laissé parler
là-dessus tout à son aise. Couplet sur la bêtise inimaginable,
insoupçonnable, de Paul Margueritte, sur le manque de hardiesse
de Descaves et de Geffroy, sur le chauvinisme des Rosny. Rien
sur Huysmans, Daudet, Hennique, ni Bourges. « Alors, si j'en
juge par ce que vous me dites, je ne l'aurai jamais, le prix ? »
lui dis-je. Mirbeau lève les bras au ciel : « Ah ! c'est à craindre. »
Du mal de Farrère : « Si vous saviez comment cela s'est fait !...
Tenez, c'est Louys qui a été vqir Coppée, lequel a été ensuite
voir Huysmans, etc... » Or, il a été dit par Vallette que c'est
Rachilde qui a indiqué à Descaves, revenu après sa première
visite pour In Memoriam, le livre de Farrère. J'ai parlé à Mirbeau de l'article Ch.-L. Philippe et Montfort, de la rectification
que me conseillait Vallette, et que j'avais préféré Im demander
avis là-dessus : fallait-il que je me dégage, ou que je ne fasse
rien. Il m'a répondu en l'air, sans que je puisse savoir si c'était
oui ou non. Je lui ai aussi montré la note de UIntransigeant sur
le Prix de 1907. Rien répondu, « Descaves vous a promis de
voter pour vous. Vous pouvez être sûr qu'il votera contre. »
Parlé ensuite de l'objet de ma visite : une situation. Il me dit
qu'il a déjà parlé à Briand, et là, autre parole ridicule : « Il vous
connaît, du reste, oui, il a lu ce que vous faites... » Non, cette idée
d'un homme occupé comme Briand trouvant le temps de lire
vingt pages d'un inconnu dans une revue plutôt pas très répandue. Mirbeau aurait dû penser que je n'avais plus dix-huit ans
et que je coimaissais ces vieux tours. Et la suite : « Vous ne

faites pas de théâtre ? — Noii. — C'est dommage. Si vous aviez
eu une pièce, je me serais fait fort de vous la faire recevoir. »
Même mauvaise ? avais-je envie de lui dire. Il me rappelait en
me disant cela ma visite à Rodays, à la Vie Parisienne, et ce
qu'il me dit au sujet de l'article que je lui apportais : « Si vous
m'aviez apporté cela quand j'étais au Figaro ! Je vous l'aurais
pris avec plaisir ! — Je vois bien que vous n'êtes plus au Figaro »,
lui répondis-je.
Encore quelques mots sur Claretie, les gens de la Comédie,
sur Féraudy qui a joué Les Affaires sont les Affaires comme un
voyou et un imbécile, puis je suis parti. Mirbeau va s'absenter
une quinzaine. A son retour, il parlera nettement au ministre.
Il ne m'a dit ni qu'il m'écrirait, ni de revenir.
 ajouter sur ma visite à Mirbeau que comme je lui parlais
des potins contre Descaves contenus dans l'article de Philippe
et Montfort et que toute cette polémique semblait surtout
viser lui. Descaves, Mirbeau me répond : « Oh ! vous savez,
entre nous, il ne l'a pas volé. Il s'amuse à raconter qu'il ne
connaît pas des gens qu'on a vus chez lui, promet à l'un, promet à l'autre... Non, il ne l'a pas volé. »
« A propos du Foyer, j'avais demandé à Briand d'intervenir
auprès de Claretie. Mais je l'ai prévenu. Surtout, mon cher,
ne faites pas de discours. Claretie est plus malin que vous, que
moi, que nous tous. II est très fort Claretie, il nous roulera. Donc,
pas de discours, n'essayez pas de discuter. Posez vos conditions :
je veux ceci, je veux cela. Eh bien, il n'a pas voulu m'écouter,
et c'est Claretie qui l'a emporté. Je vous le dis, c'est un homme
rudement fort, ce Claretie. »
Mon impression sur Mirbeau : une girouette, un parleur, rien
au fond. C'est bien ce que disait Vallette : « Vous iriez trouver
Mirbeau, pour un secours à un ami. Il ne vous laisserait pas
parler, vous donnerait cent francs tout de suite. C'est un impulsif, l'homme de la minute. Mais quelque chose qui demande de
la suite... Je ne crois pas qu'on puisse compter sur lui. » Maintenant que je l'ai vu, je ne le crois guère non plus.
Été au Mercure ensuite, rendre compte à Vallette. Montré la
note de UIntransigeant d'hier soir. Il ne la connaissait pas. Lui
et Morisse la trouvent comme moi plutôt fâcheuse pour notre
réussite. J'ai expliqué aussi mon abstention quant à la rectification au Gil Blas. « Quand on ne fait rien, on est au moins s ^
de ne pas faire de gaffe. » Vallette a été un peu de cet avis.

Lui d'ailleurs ne ferait rien. Je lui ai dit que je n'aimais guère
m'en rapporter aux conseils de Gourmont, incertain, changeant
au possible. Il m'a donné grandement raison. Nous verrons
bien ce que dira Descaves dimanche. Dans tout cela c'est peutêtre Bl. qui a raison. J'aurais dû profiter de la visite du rédacteur du Gil Blas pour rectifier, à peu près dans ce sens : « Je
n'approuve pas l'article. Étonné aussi de m'y être vu nommé,
n'ayant rien publié, n'ayant été victime d'aucune injustice. »
De cette façon, je n'aurais pas eu l'air, vis-à-\'is de mes jeunes
confrères (quel mot !) d'un monsieur difficile et machiavélique,
puisque je ne faisais que répondre à une demande d'avis qu'on
me faisait, et j'aurais atteint le résultat désiré. Seulement, il
fallait y penser et je n'y ai pas pensé.
Vendredi 21 Décembre. — Été au Mercure. Vu Henri Albert,
qui me dit que Gaubert se défend d'être l'auteur de l'écho de
UIntransigeant. Je le crois, du reste. Gaubert n'est niJlement
un « malveillant ». Albert raconte aussi l'histoire du Prix Farrère
comme Mirbeau : Louys, Coppée, etc., etc. Il me parle aussi
du Prix Tharaud : le matin même du jour du dîner, une lettre
anonyme envoyée à Hennique, chez Stock, disant que les Tharaud ont de la fortune. Employer de pareils moyens. Vraiment, au risque de passer pour un naïf, je ne l'aurais jamais cru.
L'interview de Gourmont a paru ce matin dans le Gil Blas.
Rien d'intéressant. Albert me dit aussi que Montfort doit avoir
des fonds placés dans l'affaire du Censeur.
Samedi 22 Décembre. — Reçu ce matin, de M. Lebey, cinquante francs pour les Gatin.
Été passer la soirée chez Larguier, 6, rue Tournefort. Un
petit logement au troisième, dans une de ces maisons pseudobourgeoises, à simili-appartements pour petites bourses. Nous
étions seuls. Excellente soirée. Beaucoup bavardé. Quelques
anecdotes. Celle sur Moréas et Heredia. Un jour Larguier se
promenait avec Moréas. Il le quitte pour se rendre chez Heredia.
« Ah ! vous allez chez Heredia, lui dit Moréas. C'est un poète,
je crois ?... Il a fait des sonnets ! 14 vers !... On ne fait pas
14 vers ! » Larguier arrive chez Heredia. Conversation. « Ah ! dit
Heredia, vous fréquentez la jeimesse, les jeunes poètes... — Mon
Dieu ! les jeunes poètes... réplique Larguier. Je viens justement
de quitter Moréas. — Tiens, Moréas ! fait Heredia. C'est un

poète, je crois ? Il fait des stances ! 8 vers !... On ne fait pas
8 vers ! » Il faut entendre Larguier conter cela, imitant à la
perfection la voix, les gestes de Moréas et de Heredia, la voix du
nez du premier, et la sorte de bégaimeent du second.
Aussi l'anecdote sur Heredia qui devait au début recevoir
Rostand à l'Académie. Naturellement le premier détestait le
second. Heredia n'avait encore écrit que les 10 premières
lignes de son discours, mais les trouvait si bien, qu'il les lisait
à tout venant. (Il faudra que je demande à Larguier de me les
redire, ces 10 lignes, je ne les ai pas retenues.) Finalement,
devant tant de férocité, on s'arrangea à l'Académie pour remplacer Heredia pour répondre à Rostand.
Il me raconte aussi ceci, curieux, mystérieux, et qui rendrait
sceptiques les plus sceptiques en politique. Il y a quelque temps,
Déroulède est venu deux jours à Paris. Il n'a reçu que deux
visites. L'une a été celle de Clemenceau, actuellement Président
du conseil. Larguier a su cela de Coppée, qui l'a su de M. de
Marcère.
L'anecdote Charles-Louis Philippe. Philippe, très laid, a été
longtemps sans avoir de maîtresse. Très attiré par la femme, en
parlant toujours. Invité à dîner, il passait son temps à la cuisine,
auprès des bonnes, de la cuisinière. « Il est bien gentil. Monsieur
Philippe, disaient celles-ci, mais il est bien laid. » Il avait une
femme de ménage, sorte de forme vague, peu femme, une
femme de ménage, quoi ! Il a fini par coucher avec, et maintenant, paraît-il, ils sont en ménage. Elle s'appelle Mélie. Larguier
disait, pour parler comme dans les livres de Philippe : « Il est
avec Mélie. »
Il m'a demandé la permission de me lire quelques vers. Il
m'en a lu beaucoup, beaucoup, environ trois ou quatre cents.
Cela a commencé par un court poème, d'une vingtaine de vers,
en quatrains alexandrins, voluptueux, chauds, pleins de couleurs : bijoux, or, épaules nues, très beau. Je sais d'où vient ce
poème : de la lecture d'un court article littéraire signé Nane
dans UIntransigeant il y a quelques jours. C'est le procédé de
Larguier : augmenter, embellir, dépasser les sujets qu'il trouve
ailleurs, — et lui-même m'a dit que le poème venait d'être fait.
Après cela, il m'a lu le poème sur la mort de sa mère. Pas si
beau que je l'aurais cru. Un peu long, un peu monotone, pas
vigoureux ni très lyrique. « Il va paraître au Correspondant ?
lui ai-je dit. — Qui vous a dit cela ? — On me l'a dit... — Cela

vous étonne que je donne des vers au Correspondant ? — Mon
Dieu, non. — Vous comprenez, on paie les vers... — Et puis, le
Correspondant, c'est... Vautre côté... » Il a compris ce que je
voulais dire : le côté bien pensant, académique, etc... et m'a
répondu : « Oui », en souriant, franchement. Il m'a d'ailleurs
parlé de ses vers, et il me les a lus très simplement. Je lui ai dit
ma surprise de l'avoir trouvé si simple après tout ce qu'on m'a
dit de sa prétention, de ses ridicules, etc. Il a un accent terrible.
Il prononce les n finales de tous les mots, en faisant la liaison,
même quand le mot se termine par un t, ou un d, ou une s.
Exemple : son cousin navait, le vin nest bu, un parent nest venu.
Ce vers, dans ce poème qu'il m'a lu :
Son chignon nêcroulé sur sa nuque d^enfant...
Il me rappelait tout à fait mon concierge, 29, rue de Condé.
Quelle soirée de poésie. Je le lui disais, depuis quinze ans c'est
bien la première. J'ai retrouvé, plus forte, cette impression
que j'ai déjà notée, que la poésie de Larguier, c'est celle où je
serais arrivé si j'avais continué à faire des vers. J'ai eu une
minute d'émotion à ce passé revenant ainsi.
J'oubliais : après les deux poèmes ci-dessus, lecture de deux
longs passages de Jacques, poème qui remplira tout un volume.
Il y a de beaux morceaux, mais aussi des descriptions fatigantes.
Peu d'originalité, aucune originalité, chez Larguier. Souvenirs
de tous les poètes, surtout Lamartine, Hugo, Musset, et Coppée.
Des hémistiches entiers se retrouvent chez lui, à peine déformés,
je les reconnaissais au passage en l'écoutant lire.
A noter aussi : Larguier vêtu chez lui d'une sorte de houppelande rouge, et se comparant lui-même à un cardinal.
Il m'a raconté que Ch.-H. Hirsch, au Journal, doit avoir un
traité de 12.000 par an, et le lundi, son jour, le tirage monte.
Où est le temps de La Vierge aux tulipes, Yvelaine, etc... Pas
manque de talent, ni d'intelligence, très au contraire, mais
encore aucune personnalité. Chacun sa voie, décidément, et sans
qu'on puisse s'y soustraire, comme si marquée d'avance.
Dimanche 23 Décembre. — Ce matin, à neuf heures un quart,
visite à Descaves. Rien de bien intéressant. Je me suis expliqué
sur l'article du Gil Blas, et que je n'y étais pour rien, ne
connaissant pas Montfort et à peine Philippe, etc., etc. Descaves
n'a pas l'air très content des deux mécontents. « Ces deux petits

voyous ! » m'a-t-il dit de Montfort et de Philippe. Je lui ai dit
que tout le monde au Mercure trouve l'article en question niais,
ridicule, et déplacé ; il m'a paru satisfait. Sur Jeanne Landre
il me dit : « Ah ! celle-là ! M'en a-t-elle envoyé des gens, pour me
dire ses besoins, qu'elle soutenait sa vieille mère, etc... Le Prix
Concourt n'est pas un secours. C'est un prix littéraire. Le jour
oiî il sera devenu un secours, il sera fichu. Ce jour-là, du reste,
je resterai chez moi. »
Je lui ai montré l'écho de UIntransigeant, m'annonçant pour
1907. Il ne le connaissait pas. Surpris plutôt désagréablement,
tout en m'assurant que rien de nuisible pour moi n'en résulterait.
Assuré aussi que je ne savais d'où ce potin venait. Quant au
membre de l'Académie qui aurait raconté cela, par truc, lui
ai-je dit. Il m'a répondu que ce pourrait bien être Nau, et les
Rosny, qui sont d'un bavard, paraît-il !
La lettre anonyme à Hennique est vraie. Il y a même mieux,
me raconte Descaves. Montfort lui-même s'est transporté chez
un des Dix, avec le Cahier de la Quinzaine contenant Dingley,
pour bien lui montrer que c'était un livre déjà paru, et ne
pouvant par conséquent avoir le prix. Il faut croire que je suis
encore naïf, car l'idée seulement qu'on puisse avoir tant
d'aplomb, et faire de pareilles démarches, me coupe bras et
jambes. II m'en vient aussi, à l'égard de Montfort, un peu de
méfiance. Moi qui m'apprêtais, à propos de La Turque, pour le
remercier et le complimenter, à lui écrire si cordialement, si
franchement, lui parlant de moi, littérairement, sans retenue.
Un monsieur qui utilise de plus dans des articles de journaux
ce qu'on lui a dit ! Je veux bien le faire moi-même, mais non
qu'on me le fasse. Je ferai ma lettre.
Descaves me parle aussi de l'article d'Ernest Charles dans
Le Censeur, la veille du Prix, chauffant la candidature Montfort. « Voyez-vous, cette façon de presser sur nous, de nous
désigner tel candidat. Tous ces gens-là ont fait le jeu des Tharaud. » Il me raconte aussi que le seul des Dix qui avait formellement donné sa parole aux Tharaud de voter pour eux est
justement celui qui, le moment venu, a voté contre eux. (Le dix
dont il s'agit n'est autre que l'admirable Paul Margueritte.)
Je n'ai pas été maladroit, je suis arrivé à être renseigné sur
Descaves à mon égard. Il savait très bien à ma dernière visite
qui aurait le prix, et je commence à croire que le prix était en

effet donné d'avance. Je m'y suis pris ainsi. J'ai parlé de cette
accusation portée par Philippe et Montfort du prix donné
d'avance. « Pure sottise, ai-je dit, car je suppose que je suis l'un
des Dix. Il paraît au mois de mars un livre qui me plaît, qui
m'emballe, etc. Je me dis voilà mon candidat. Je travaille cela
le reste de l'année, et parce que le prix n'est donné qu'en décembre, on viendra me dire que je l'ai donné d'avance ?... — Mais
naturellement, vous avez raison, m'a répondu Descaves sans
prendre garde. C'est ce qui s'est passé. J'ai lu Dingley à Pâques,
et je me suis dit voilà le livre qui aura le Prix. » Il m'a aussi parlé
du dîner d'octobre, du dîner de novembre, oii on avait parlé des
candidats, alors qu'il m'avait dit à ma première visite n'avoir
pu assister au premier, ou qu'il n'avait pas eu lieu, et ne pouvoir se rendre au second. Oubli dans la conversation, erreur,
ou bien s'est-il vraiment « coupé » ?
Descaves a eu l'air de me dire que si Philippe publiait un
chef-d'œuvre toutes ces histoires ne l'empêcheraient pas de
voter pour lui. Il se vante. Il est homme comme un autre, on l'a
offensé, on a donné à suspecter son caractère. On n'oublie pas
cela.
Nous n'avons rien dit de bien précis sur mon affaire pour 1907.
Je dois lui procurer un numéro de UIntransigeant, et aller
le revoir de temps en temps. Il a été très aimable, m'a parlé
de Mirbeau, que j'aurai toujours pour moi... Ce que je commence
à avoir assez de tout ce manège ! Je commence aussi à me faire
bisquer moi-même : L'aura, l'aura pas.
Descaves, sur ce que je lui ai dit du conseil de Vallette, était
aussi d'avis que j'aurais peut-être pu écrire au Gil Blas pour
rectifier. Maintenant, bien tard. « Du reste, m'a-t-il dit, tout
cela sera vite oublié, et cela a aussi si peu d'importance... »
L'après-midi, pas été chez Gourmont, qui a dû m'attendre.
Je ne suis pas en train de voir des gens. Les fins d'années ne me
réussissent pas. Toujours le même. Je suis d'un moral déplorable, besoin d'être seul, de m'accroupir dans un coin, malheureux à ne pouvoir l'expliquer. Dire que j'ai toujours été ainsi.
Les années ne me changent pas, rien ne me change. Ma vie me
pèse. Je voudrais du nouveau, sans rien savoir de ce que je voudrais d'une façon bien précise.
Lundi 24 Décembre. — En allant porter L'Intransigeant
chez Descaves, passé devant Pelletan, l'éditeur de Dingley,

boulevard Saint-Germain. Je n'y pensais pas, et je me suis
trouvé soudain devant la boutique. Une affiche assez grande,
avec un Edmond de Concourt presque en pied. Impossible de
faire dessiner ce portrait, et tirer cette affiche, en effet, en une
demi-nuit, de minuit à neuf heures du matin. Donc, Pelletan
était très bien au courant.
Passé au Mercure, mettre Vallette au courant de ma visite
Descaves hier. Le Mercure a déjà trois candidats pour 1907 :
moi, Jaloux, et un M. Ségalen, qui n'a d'ailleurs aucune chance.
Mais Jaloux ? Descaves m'en avait parlé à ma première visite,
il me semble.
Mardi 25 Décembre. — Maurice, sa mère, et Camille sont
venus avec Jean passer la journée à la maison, déjeuner et dîner.
Quelle fatigue, tous ces gens bavards et remuants. Camille
semble être une de ces petites oies ! assez vulgaire, par-dessus
le marché. Le petit Jean est très gentil, un bel enfant, pas
embêtant du tout. Et l'air d'un sérieux, par moment. Il est resté
pendant tout le dîner, seul sur le divan, à remuer des papiers
d'un air important. Curieux, il regarde tout et partout, sans cesse
remuant. Extrême ressemblance avec Maurice.
J'ai oublié de noter ma déplorable impression des lettres de
Baudelaire, qu'on vient de publier au Mercure. Absolument rien,
dans cec lettres. Pas un mot piquant, spirituel et spontané, un
trait ému, quelque chose qui touche et fait rêver. I^a correspondance d'un auteur avec son éditeur, d'un auteur à la recherche d'un éditeur, d'un auteur besogneux à la recherche des
pièces de vingt francs. Ses perpétuelles demandes de secours à
la Société des Gens de Lettres, ses injures à son propriétaire,
selon la mode du temps, et ses monotones flatteries à SainteBeuve, à Gautier. Ah ! que nous sommes loin de la Correspondance d'un Stendhal, même de la Correspondance d'un Flaubert,
pourtant souvent si vulgaire, cette dernière. Se peut-il que
l'homme qui sentait si bien Poe, jusqu'à s'être identifié avec lui,
ait écrit d'aussi plates, d'aussi vides lettres ? La voilà, l'image
parfaite de l'Homme de lettres. Rien en dehors de la littérature,
du fabricant de matière littéraire. On comprend alors sa difficulté à écrire. Il lui fallait se recréer, tout construire, d'une
façon tout objective, tout inventer, rien ne venant naturellement de soi-même. Il y avait Baudelaire littérateur, et il y avait
l'autre, c'est-à-dire presque n'importe qui. Pas agréable d'être

obligé de constater tout cela s'agissant d'un tel poète, et tant
aimé. De plus, encore une preuve qu'un « artiste » ne vaut pas un
homme d'esprit au bon sens du mot, le sens que j'en ai donné
pour Stendhal dans une note qu'il faudra que je recherche.
Il est difficile d'avoir de l'esprit avec des gens bêtes.
Vendredi 28 Décembre. — Été à la Nationale, pour commencer mes copies pour le Stendhal. Arrivé à deux heures.
Demandé le H. B. de Mérimée. A trois heures et demie, on
vient enfin m'annoncer qu'on ne trouve pas l'ouvrage, mal
classé, égaré, etc... Vu Laloy qui me reparlera prochainement de
ma critique dramatique dans le Mercure Musical. Sorti avec
Gourmont. Étude Bertin. Baraques du Boulevard. Il me quitte
pour prendre l'omnibus.
Samedi 29 Décembre. — A la Nationale. Commencé à copier
le H. B. Quel admirable ton, le ton de Mérimée, même dans
cette petite chose. Il y a là, comme dans la Correspondance de
Stendhal, un ton qui me prend tout entier.
Pas plus détestable endroit pour travailler qu'une Bibliothèque. Bavardage, celui-ci qui renifle, celui-là qui bouscule des
livres, des papiers. J'avais beau ne faire que copier, à mon
habitude mon esprit n'en marchait pas moins, même encore
mieux, au contraire. A la fin, si énervé, je n'ai pu me retenir de
jurer tout haut après mon vis-à-vis, un brave manœuvre de
copiste qui ne cessait de renifler, et de taper ses papiers.
Été ensuite au Mercure. Vallette et Morisse que je n'avais
pas vus depuis lundi dernier. Je raconte à Morisse, sur sa
demande, ma visite Descaves. Je raconte à tous les deux mes
anecdotes Larguier : Moréas-Hérédia, et Hérédia-discours de
réception Rostand. Vallette reparle de l'amusement de publier
des choses de ce genre. Il est convenu que je lui en ferai deux
ou trois pages.
Gourmont arrive. Je lui montré ma copie du H. B. Je lui
parle de ce ton que je trouve à Mérimée. Tout ce qu'il trouve à
me répondre, c'est que Mérimée n'écrit pas toujours aussi bien
que cela, qu'il est souvent négligé, ton de conversation, etc...
Justement, avais-je envie de lui dire. C'est là pour moi le ton
de la conversation. Un livre qui ressemble à une causerie, grande
chance qu'il soit un chef-d'œuvre.
Dumur arrive. II part pour Genève ce soir. Je le lui dis : « Si

je l'avais su, je vous aurais donné ma lettre de jour de l'an, pour
que vous alliez la remettre là-bas. » Quelle surprise et quelle
petite peur, peut-être, en me croyant à Genève ?...
Il paraît que c'est Bailby, le directeur de UIntransigeant, qui
a fait l'écho m'annonçant lauréat en 1907.
Sans l'air de rien, il s'est fait renseigner sur moi par Gaubert :
« Qu'est-ce que c'est donc que ce Léautaud dont Philippe et
Montfort ont parlé dans leur article ?... » Gaubert a bavardé,
sans se douter de rien, et Bailby a fait ensuite l'écho. C'est
Albert qui a raconté cela à Vallette.
Dimanche 30 Décembre. — Visite de la famille Gatin. On m'y
reprendra à faire le philanthrope. Le sans-gêne, le manque de
procédés de cette femme commence à me dépasser. Tout ce que
j'ai obtenu pour elle lui semble naturel, et le moindre dérangement de sa part lui semble un sacrifice énorme.
Lundi 31 Décembre. — Je ne finirai pas l'année sur une note
gaie, c'était écrit. Tout hier et tout aujourd'hui, j'ai cherché à
faire ma lettre de jour de l'an à ma mère. Pas très réussi. Rien
que des phrases trop tendres, du sentiment en diable, j'avais
même les larmes aux yeux en écrivant — ou trop de moquerie,
trop d'ironie, ah ! sans en être plus gai, d'ailleurs. J'ai fini par
écrire deux mots, la formule d'usage. Je garde pour moi mes
phrases tendres, mon sentiment, et mon ironie. Bagage qui
manque de légèreté, par moments ! En allant mettre ma lettre
à la poste, circulant dans cette rue de Sèvres si pleine de monde,
que je me trouvais seul. Je suis ici, menant ma vie, ma mère
est là-bas, menant la sienne. Que d'autres créatures, que d'autres
vies entre nous. Je regrette mon manque de talent dans cette
lettre d'aujourd'hui, pas la première de ce genre, d'ailleurs.
Quand je publierai cette correspondance la partie « cavalier seul »
tenue par moi ne péchera pas par l'intérêt, la diversité, etc...
Une chose à laquelle je pense aussi, c'est qu'il faut me résigner à mon malheureux caractère : j'avais cru pendant longtemps qu'avec l'âge il s'allégerait, s'optimiserait. La légèreté,
l'optimisme ne sont qu'à la surface, j'ai trente-cinq ans pleins.
Changer maintenant, n'est guère probable.

IL A ETE
30

TIRE

MADAGASCAR
NAVARRE
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EXEMPLAIRES

300

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NUMÉROTÉS
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RIGOUREUSEMENT

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TIRAGE DU PREMIER TOME, QUI SEUL
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©

1956

by

NUMÉROTÉ.

MERCVBE DE

FRANCE.

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ACHEVE

D IMPRIMER

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LES

L'IMPRIMERIE
A

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LE

QUINZE NOVEMBRE M. CM. LVI