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Les visages du Brésil / Paul

Adam

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Adam, Paul (1862-1920). Auteur du texte. Les visages du Brésil /
Paul Adam. 1914.

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EN COULEUR
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FIN D'UNE SERIE DE
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LES VISAGES
DU BRÉSIL
PAUL ADAM

SOCIÉTÉ GÉNÉRALE D'ÉDITIONS ILLUSTRÉES
(PIERRE LAFITTE ET Cie)
Copyright by Pierre Laffite et Cie
1914.
Tout droits de traduction, de repro-
duction et d'adaptation réservée
pour tout les paye.
Pour GRAÇA ARANHA
OUR ce volume, j'ai tâché de réunir les
impressions d'ensemble persistant après
dix-huit mois de travail parmi mes notes et
mes documents de voyageur. La vie essentielle
du Brésil, cette vie si riche de couleurs
diverses et de figures significatives, je tente
de la faire apercevoir, en dessinant la courbé
d'un essor humain évoqué, comme à la
fresque, sur un long mur clair. Le soleil en
frappe, là-bas, de tels aux flancs des belles
cathédrales jésuites, et des massifs couvents
bénédictins. D'autres livres suivront celui-ci,
et qui contiendront, sans doute, plus d'ob-
servations exactes plus de renseignements
précis, plus de détails topiques. Avant dé
publier cette série d'études, j'ai tenu à faire
surgir, d'abord, et d'un jet, le mouvement
II AVANT-PROPOS

de celte civilisation latine au delà des mers,
dans le temps et dans l'espace. J'ai voulu
relier les âmes des Argonautes montés en
1500, sur le vaisseau de Cabrai, à celles des
jeunes encyclopédistes conspirant avec Tira-
dentes, en 1792, à celles des seringueiros con-
temporains saignant les forets de l'Amazonie
pour fournir do caoutchouc les usines du
monde. Par quels visages cette force continue
s'est exprimée, par quels gestes d'aventu-
riers, de moines, de soldats, de mineurs, de
planteurs, de savants elle s'est affirmée jusque
dans les sourires d'aujourd'hui; c'est là ce
que je tente de faire sentir en cet ouvrage
liminaire.
Aux impatients que ce livre ne contenterait
pas, et qui réclameront davantage, dès cette
heure, je répondrai ceci. D'autres ont décou-
vert le Brésil avant moi. Toute une biblio-
thèque existe. Récemment l'ouvrage admira-
blement complet de M. Paul Walle, outre
ceux do MM. le Baron d'Anthouard, Oliveirà
Lima, Pierre Denis, Turot, Rougier, Delgado
do Curvallio, ont prodigué les indications
AVANT-PROPOS III

nécessaires. La situation économique du
Brésil a été parfaitement éclaircie par
M. Edmond Théry, cette année même, dans
une étude remarquable, où il est tenu compte
des difficultés présentes, des chances immé-
diates, de l'avenir magnifique assuré à ces
vingt-cinq millions d'hommes, à leur élite
active, solidement instruite, et intelligente à
l'extrême (1).
Ma tâche m'a paru plus modeste. Il me
seyait uniquement de faire paraître ici, devant
les yeux du lecteur, les visages de ces forces
latines qui ont, en quatre cents ans, installé,
sur le nouveau monde, l'esprit de la Méditer-

(1) Le nouveau président, M. Wenccslao Braz, va pouvoir
joindre, comme il l'a prédit, aux recettes du café, du tabac, du
maté, du caoutchouc, des bois précieux, celles de l'acier
offert par les gisements ferrugineux des Minas Geraes aux
fours électriques. En effet, les administrateurs du Creusot
viennent d'acheter pour s'assurer la vente des rails en acier
raffiné et de « ferros » divers, les Etablissements Electro-
Métallurgiques Paul Oirod en Dauphiné. Cet achat consacre
la possibilité commerciale de partout fabriquer au four
électrique le rail d'acier. Ainsi en Amérique du Nord, l'État
de Minas Geraes pourvu de cascades génératrices, desservi par
la ligne Diamantina-Vlctorla, jusqu'à l'Atlantique, va donc
s'enrichir beaucoup et, avec lui, la République Fédérale du
Brésil. Le port de Victoria sera bientôt une elle fort impor
tante, entrepôt d'acier pour l'univers.
IV AVANT-PROPOS

ranée, avec toute son étrange, toute sa divine
puissance de création.
ARMI les odeurs suaves de Lisbonne, et de-
vant la beauté du Tage en course vers les
brises fortes de l'Atlantique, tout l'espoir du Brésil
fut conçu. La rapidité du fleuve marié avec les
vigueurs marines, tantôt pénétré par elles, tantôt
affolé à leur poursuite, inspira fatalement les rê-
ves des pêcheurs, puis la hardiesse des mate-
lots. L'amour les prit de se confier aux séduc-
tions de l'espace, du mouvement imprécis.
A cette tentation, pour ainsi dire magnétique et
tellurienne, s'ajouta l'influence du mysticisme
religieux. Il était si fervent au coeur des peuples
celtibères modifiés par leur contact de quatre
siècles avec le fanatisme de l'Islam qui conseillait
aux catholiques l'excès de sa foi, cause évidente
de solidarité, de puissance durable. L'Arabe
chassé, ce fut, en tous, dès le XIIIe siècle, un délire
LES VISAGES DU BRESIL

de reconnaissance pour le Jésus sur la croix.
Ce fut aussi le fier optimisme d'une nation
triomphante, sûre des miracles nécessaires à sa
gloire, comme à sa vie, comme à l'immortalité
de ses âmes. Plus de doute. Mourir c'était la
bonne aventure de s'endormir entre les bras
infinis du Seigneur omniprésent, air et terre,
mer et ciel, mouvements et forces.
Vasco de Gama, Colomb mirent la croix sur la
misaine, pour s'envoler vers les Indes d'Orient,
vers celles d'Occident. Cabrai fit de même avant
de partir vers l'Inconnu plus souhaité que le but.
Tous n'étaient qu'une seule foi sous mille visages,
et très affermie par le prodige récent des vic-
toires. Vers la terre promise du Mystère, pour
cela plus belle, rien n'arrêta plus les élans.
Race solide, avec un crâne ovale, des os durs et
saillants sous les pommettes, un menton d'angle,
un pelage noir, dru sur les membres courts que
musclait la coutume de très rudes labeurs au
soleil, dans les vignobles caillouteux ou, par la
mer éblouissante; et, par ailleurs, la seule race
entièrement homogène parmi lés nations à culture
latine. Sa langue reste encore la plus fidèle au
dialecte des légionnaires romains. Son poète cer-
tainement préféré, Camoëns, fut un virgilien sans
hérésie. Ce peuple, frère évidemment des ibéro-
insulaires habitant l'Italie méridionale, comme de
LES VISAGES DU BRESIL

ceux habitant notre Angoumois, notre Limousin
et notre Périgord, ce peuple devait, au loin, por-
ter le génie éclos dans les villes de la Méditer-
ranée qui ont civilisé le monde. Sur leurs treize
caraques et caravelles, Pierre Alvares Cabrai, ses
compagnons embarquèrent cet esprit tel qu'ils
le reçurent de leurs prêtres chantant la messe du
bon départ, en latin, dans l'église choisie, le
9 mars 1500.
Les paroles de l'idéal stoïcien et chrétien péné-
trèrent utilement les oreilles des matelots, de leurs
familles venues, pour les adieux, sur les chariots
à roues pleines, selon le pas des boeufs balan-
çant les hautes sculptures de leurs jougs. Fidèles
aux coiffures de formes phéniciennes et cartha-
ginoises en honneur toujours à Leixoès et
Oporto, comme, dans l'Afrique, sur les têtes
mitrées du Sénégal et du Sahel toucouleur, les
mères et soeurs des partants, celles de la vieille
souche, trouvèrent, dans le chant romain do la
Méditerranée, cette consolation suprême qui atté-
nue les pires chagrins, si le motif du sacrifice
semble, en toute lumière, la volonté, non d'un
ou plusieurs hommes, mais celle d'une religion,
d'une science, d'une patrie. Sentiments maltrés
alors des coeurs populaires et des cerveaux aris-
tocratiques. Aujourd'hui même, ces âmes du Por-
tugal rustique ne semblent guère différentes.
LES VISAGES DU BRESIL

Si l'on observe la marche souple, à l'antique,
des maraîchères qui, la nuque droite sous le faix
des, urnes énormes ou des cassettes en fer bariolé,
arrivent dans la ville, se dirigent entre les mai-
sons de faïence, par les rues montueuses, le long
de maints dormeurs à l'ombre, on admire leur
dévotion attentive à cette affiche : « Trois péchés
mortels sont commis par ceux qui n'usent pas
du papier à cigarettes X. » Beaucoup se reposent
devant le magnifique arbre de Jessé fertile en per-
sonnages de taille naturelle, et qui s'élève sous les
voûtes de l'église, avec leurs corps de bois peint,
avec l'ensemble d'une architecture copieusement
feuillue, ornée, chargée d'or, ou devant telle façade
en or collée au mur de la nef, et digne des Brah-
mas, de Vichnous connus par les Vasco de Gama,
en ce XVe siècle de gloire immortelle pour la
Lusitanie. D'un Christ aux traits persans, souve-
nir du périlleux voyage accompli par l'imagier,
ces villageoises portugaises comprendraientencore
le même appel divin convoquant les maris, les
frères, les fils par delà les mers, pour enseigner
aux païens d'Orient et d'Occident le Fils vic-
torieux de l'Islam, maître des océans et des tem-
pêtes.
Il est, dans une église d'Oporto, sous globe de
verro, un Jésus en jupon de satin, et qui montre
un front étrangement développé, pâle comme la
LES VISAGES DU BRÉSIL

cire, capable de renfermer, en 'son crâne, la con-
ception des mondes lointains à saisir dans l'om-
bre embrassante de la Croix. On suppose volon-
tiers que les moines, premiers civilisateurs du
Brésil, aient, avant le départ, médité, à genoux,
devant un Sauveur pareil, tout en cérébralité
saillante, et comme épuisé par l'effort de l'omni-
science divine ; ces moines qui devaient bientôt,
après deux mois de navigation hasardeuse, célé-
brer le service de Pâques sur un tertre du Porto-
Seguro, parmi une tribu américaine déjà res-
pectueuse des invocations latines préludant à
l'oeuvre extraordinaire. Soixante ans plus tard,
les Jésuites, à peine formés par Ignace de Loyola,
encadreront, dans leur politique avisée, les peu-
ples qui se massacrent de la Plata à l'Amazone ;
mais qui sont prêts à concevoir, dans les flancs de
leurs filles aimées par les Lusitaniens, une descen-
dance métisse. De celle-ci, constamment unie aux
émigrants successifs du Portugal, les types bré-
siliens naîtront tels qu'on les perçoit aujourd'hui
sous quatre apparences très distinctes : soit que
prédomine l'influence américaine ou l'influence
portugaise; soit que leur mélange, en proportions
égales, crée le physique d'un être plutôt svelte
aux paupières bistrées, aux longues mains os-
seuses, au profil aquilin, à la chevelure abondante
d'un noir bleuâtre, à la marche élastique et chas-
6 LES VISAGES DU BRÉSIL

seresse ; soit que le sang des Africaines amenées
sur les plantations par les navigateurs, impose à
une filiation de mulâtresses et de portugais la face
quelque peu camuse, les cheveux crépelés, les
membres robustes, un dos creux.
Ainsi peut-on les discerner dans l'église des Hié-
ronymites construite par le roi Manuel, en 1499,
afin de remercier le ciel d'avoir mono Vasco de
Gama jusqu'aux Indes. Immense par son altitude
interne, par l'obscur de ses profondeurs, par la
nudité de ses murs lointains, par la fragilité appa-
rente de ses piliers rares, par l'étendue bosselée
de son dallage, cette église attire les Brésiliens
des paquebots faisant escale à Lisbonne durant
le voyage atlantique. Figures représentatives des
Etats-Unis sous l'étendard vert et jaune, tels spé-
culateurs du Para, tels intellectuels du Maranhàon
et du Pernambuc, tels orateurs et planteurs
de Babin, tels riches et tels « avancés » de Sao-
Paulo, tels éleveurs à haute taille du Rio Grande
do Sul, tels agronomes du Parana se rencontrent,
alors, dans cet édifice qu'on achevait au moment
où Pierre Alvares Cabrai et ses compagnons assis-
taient, dans un sanctuaire voisin, à la messe de
leurs adieux,
On y peut voir un catholique du Pernambuo
encore tout semblable à ces pieuses gens de 1500.
L'influence des unions brésiliennes a simplement
LES VISAGES DU BRESIL

élevé le cou, dégagé la tête, allongé les jambes ;
mais le soldat du Christ n'a guère varié. Il a la
moustache guerrière aux crocs recourbés des an-
ciens gentilshommes en parade sur les estampes
du XVIe siècle. Lé visage se meut, se passionne
dès les premiers mots de la conversation. Les yeux
dévisagent et luisent. Une collerette godronnée,
un pourpoint noir, des chausses habilleraient-
mieux cet homme que son complet d'Angleterre.
Si le souci de l'élégance ne ramenait les gestes au
corps, ils se développeraient sans cesse, menace-
raient, taperaient sur la garde d'une rapière invi-
sible. L'indignation bondirait avec les paroles.
Tout de suite elles révèlent une intelligence pro-
fondément éduquée par d'innombrables lectures,
par des comparaisons attentives et sagaces.
Apôtre fervent, le catholique sert immédiate-
ment sa foi en citant tous les écrivains, de Jo-
seph de Maistre à Charles Maurras, en vantant,
avec une extraordinaire profusion do détails
exacts, l'oeuvre des moines, celle des Frères Hié-
ronymites fondateurs de cet incomparable cloître
que glorifient les plus nobles luxes do la pierre
travaillée, métamorphosée en rinceaux, en bal-
cons, en jets* de colonnettes, en feuillaisons de
chapiteaux, en nervures d'arceaux, en courbes de
cintres, en toute une synthèse de lignes complexes
et blanches autour d'un polygone où le soleil
8 LES VISAGES DU BRÉSIL

éclabousse, de ses lumières réfléchies, les doux
étages de cette somptueuse architecture. Asile
d'une pensée savante. Le cloître signifie bien cela,
et que ces moines eurent une intelligence orga-
nisatrice digne de cette esthétique, une intelli-
gence identique à celle des Jésuites, des Francis-
cains qui formèrent la patrie brésilienne. Le
catholique s'exalte, fier de cette preuve.
Voici le contradicteur : un homme doux et fin
que brunit le sang d'Afrique mêlé au sang celti-
bère par des noces ancestrales dans les plantations
de Bahia. S'il croit terminée pour toujours
l'oeuvre de l'Eglise, celui-ci ne se montre pas
moins érudit pour exposer les dogmes de liberté
spirituelle, d'individualisme, de communisme,
d'internationalisme général. D'Auguste Comte à
Tolstoï, cet avocat remarquable a tout étudié qui
puisse, en allemand, en italien, en anglais, en
français, nourrir d'arguments les espoirs de trans-
formation sociale. Il revient de Suisse, pays qu'il
aime. Ses fils, en pension, y reçoivent un ensei-
gnement scientifique, positif, sportif, décentra-
lisateur et fédéral, à l'ombre de Guillaume Tell
comme de Jean-Jacques Rousseau. De tous les
Etats européens, la Suisse semble à ce père attentif
le préférable, par sa moralité calviniste, sa pa-
tiente sagesse, son esprit solidement républicain,
et l'organisation civile de ses milices. Ces résultats
LES VISAGES DU BRÉSIL 9

du protestantisme il les préconise au milieu du
cloître radieux. Beaucoup d'autres Brésiliens n'en-
voient-ils pas leurs enfants s'instruire à Genève,
aussi, dans la saine atmosphère helvétique, parmi
les arts de la réforme ? Le catholique de Pernam-
buc hausse les épaules. Il montre ce miracle d'ar-
chitecture pieuse. Il en fait comprendre la gran-
deur, créatrice de sensibilités. Ses fils à lui pour-
suivent leurs études à Louvain, dans l'université
catholique des Belges.
Voilà deux énergies, deux âmes caractéristi-
ques du Brésil : celle du passé fondateur ; celle du
présent transformateur. L'une sut composer la
nation des planteurs au temps colonial, et toute
la puissance d'un peuple qui put expulser les
Français, les Espagnols et les Hollandais de ses
terres, offrir à l'intelligence de Jean VI, chassé, en
1807, du Portugal par l'invasion de Junot, un em-
pire américain tout constitué. L'autre prépara l'af-
franchissement de sa patrie exploitée par les rois
du Tage, déclara l'indépendance, et par mille
discours savants, opiniâtres, assura l'avènement
de la République, Tous deux sont étonnamment
instruits. Bien plus que leurs pairs français,
En Amérique latine, comme chez nous, les
opinions politiques désignent à peu près les diffé-
rences de classes. Cela, d'ailleurs, très logiquement.
Les familles attachées aux traditions d'artcien ré-
10 LES VISAQES DU BRESIL

gime se piquent d'excellence, de bon ton, do noble
sagesse. Elles forment des voeux pour le succès
permanent du parti conservateur que ses adver-
saires appellent « la faction militariste ». Dévoué
au souvenir dos moines et des rois qui facilitèrent
la tâche des Gama, des Gabral, le catholique,
derrière les crocs de ses moustaches, naturelle-
ment déplore la chute des souverains, Il se rallie-
rait à ce parti de l'autorité constitutionnelle, do
l'ordre, de la cohésion. Des officiers généraux,
des colonels y font figure de leaders. Certains,
comme le général DantasBarretto, gouverneur du
Pernambuo, sont loués, par leurs opposants mômes,
pour leur scrupuleuse équité, pour leurs talents
administratifs ; mais un esprit d'organisation no-
vatrice autant qu'énergique inquiète l'indivi-
dualisme de,coeurs latins séduits par l'antique
formule : Cédant arma togae. Formule très chère
au légiste de Bahia. Comme ses pareils, les « Civi-
listes », il reconnaît pour chef le merveilleux ora-
teur et lettré, M. Ruy Barbosa, dont l'indiscutable
Savoir conseille un parti jaloux de ses libertés
verbales plus que de la prospérité matérielle,
Ainsi, dans Pernambuo, remarque le catholique,
pour conserver un représentant fidèle à ces prin-
cipes mais insoucieux des nécessités agronomiques
et commerciales, les Civilistes ont toléré que toutes
les routes et chemins fussent privée d'entre-
LES VISAGES DU BRÉSIL 11

tien pendant une quinzaine d'années; l'argent dos
travaux publics devant servir à la propagande
et à la lutte électorales. « Qu'importe..., répondait
en son éblouissant sourire, l'avocat,.. La vie do
nos idées vaut bien que nous pataugions un peu,
et que nos voitures s'embourbent, et que nos fa-
bricants do suoro aient quelque peine à véhiculer
leurs produits. — C'est le retour à la barbarie...,
s'écria le catholique... Les voilà donc votre pro-
grès, votre vénération pour la science, votre désir
retentissant de donner au pays l'outillage mo-
derne ? — Bah ! Voyea en France. Les députés
de vingt arrondissements côtiers n'ont-ils pas
réclamé, obtenu du Parlement, la répartition,
entre leurs ports sans trafic, dès sommés votées,
d'abord, pour établir, sur la Méditerranée, sur
l'Atlantique, en deux importantes cités maritimes,
des outillages parfaits indispensables à la lutte
des exportateurs contre les peuples concurrents ?
Ces députés ont anéanti, en France, la marine
marchande. Qu'importe ! Là volonté des Citoyens
fut obéie. Les Latins sont les mêmes sous tous
les climats. L'idéal du principe l'emporte sur
le réalisme des faits ! » Et le catholique de se
récrier : « Ce n'est pas la conception de l'Alle-
magne,, encore moins dé l'Angleterre, que vous
prétendez, quelque ; jour, dépasser ! Et puis,
regardèz-moi ces exemples de l'art industriel sous
12 LES VISAGES DU BRÉSIL

la royauté. » Et il montra la superbe collection
de carrosses princiers que Lisbonne conserve
dans un musée.
Ainsi doux croyances se disputent la nation
brésilienne. L'idéalisme de la tradition conquis-
tadore, catholique, organisatrice, militaire et na-
tionaliste. L'idéalisme de l'innovation positiviste,
scientifique, individualiste et, pour l'avenir, plus
anarchiste que « socialiste ».
Là comme ailleurs.
Les uns et les autres gardent une reconnaissance
filiale pour l'espace paisible, lumineux du Tage,
source de leur génie, le Tage bordé par les visages
on pierre des églises jésuites, par les tours tendues
vers le ciel chrétien, par les statues glorieuses
des saints, des chevaliers, des rois en perpétuelle
extase, par les rues de maisons armoriées, par les
entrepôts et les villages qui s'allongent devant les
collines verdoyantes aux sapins noirs. Immense,
par sa hauteur et son vide, la nef toute nue de
Saint-Jérôme attire les Brésiliens déférents. Ils y
saluent les ombres du roi Sébastien et des grands
navigateurs, entre ces rares piliers si fragiles d'ap-
parence, le long des murs délités, sur les dalles
déchaussées, en ce choeur obscur fait pour quel-
que terrible idole, plutôt que pour Jésus et sa
mansuétude, pour des sacrifices sanglants, plu-
tôt que pour la communion des fidèles avec le Père.
LES VISAGES DU BRESIL 13

Cet édifice de gratitude construit en l'hon-
neur de la Providence qui, jusqu'aux Indes Orien-
tales, a guidé Vasco de Gama, ce cloitre des Hiê-
ronymites tout en dentelles de marbre aiguës,
dressées, sur des colonnettes élégantes, selon le
style manuéliste de 1499, cette nef grandiose et ce
cloître fastueux disent assez l'ampleur des espoirs
que nourrissaient les cerveaux de Portugais
comme Alvares Cabrai prêt à découvrir le Monte
Pascoal, comme Christoval do Acuna prêt à jeter
l'ancre dans la « mer douce » de l'Amazone,
comme le Bachelier de Cananea et ses compagnons
d'exil, civilisateurs, là-bas, des terres vierges,
premiers chefs de la bandeira partie dans l'in-
térieur, à la recherche de l'or, comme Joao Ra-
malho, le fondateur de Saint-Paul, comme Diego
Alvarez, époux de la belle indienne Paraguassu
et de la pauvre Noéma noyéo pour avoir, à la nage,
suivi lo navire du retour, comme ces fameux
jésuites du P. José d'Anchieta, civilisateurs des
peuples Toupis-Guaranis, et organisateurs de
la vie sociale sur toute la côte de l'Amérique
latine.
II

BORD du navire anglais, choisi pour la répu-
tation de ses cabines blanches, do ses bains
commodes, pour celle de la société britannique,
modèle d'élégance et de richesse impérialiste,
tandis que Lisbonne se recule, s'allonge sur la
rive droite, avec ses églises, sa massive tour do
Belem, ses cheminées d'usines fumeuses devant les
vertes collines aux bois do sapins noirs, tandis
que le fleuve se moire, passe doucement du vert
tendre au bleu irisé, là-bas, plus loin que le sillage
écumeux, tandis que les eaux partout s'élargis-
sent, entre les paysages vallonnés, puis entre les
montagnes bleuâtres, et dans l'azur pâle du ciel,
nos Brésiliens recommencent le voyage de Cabrai.
Egaux entre eux, do par leurs lois modernes,
ils ne laisseront point d'user, chacun, de coutumes
différentes. Ce. grand homme du Rio Grande do
Sul, à barbe noire, affectera des façons cavalières.
Il se rappelle les exploits des gauchos commandés
par son aïeul, autrefois, lors des guerres civiles.
De ces bouviers-mousquetaires il a l'oeillade
LES VISAGES DU BRESIL 15

audacieuse, et de ces bons éleveurs l'expérience
pratique II parle d'agronomie. Il tente l'expor-
tation de ses fruits vers l'Europe, par flottes. Il
s'inquiète de ports à creuser, d'outillage à parfaire,
d'emprunte à réaliser, de politique à suivre.
Ce matin, pour recevoir le salut de son fils,
le catholique du Pernambuc lui tend les doigts.
Le jeune homme, de ses lèvres, effleure les bagues,
on s'inclinant. Ancien usage. Jadis, dans les loin-
taines « fazendas » isolées au milieu des bois, le
père de famille exerçait les pouvoirs du chef
absolu sur le parentage, les commis, les servi-
teurs, les esclaves, les pécheurs, les artisans des
alentours, les courtiers venant, à cheval, acquérir
la récolte, ou proposer des instruments aratoires,
du bétail, des mules. Souvent le maître du domaine
joignait à ses prérogatives naturelles celles du
maire. Il était le juge et l'officier recrutant les
soldats de police indispensables à la sécurité de la
région. La subordination de tout ce monde à un
seul être lui valait un prestige intangible que ren-
forçait encore la prescription religieuse, « Tes père
et mère honoreras », pour une élite ayant importé
la dévotion portugaise, au milieu de la forêt vierge,
comme le recours suprême. Du reste la famille
n'a, de longtemps, trouvé son appui qu'auprès
dès moines. Partout, ils évangélisaient. Leurs
abbayes-forteresses, parmi les Indiens convertis,
16 LES VISAGES DU BRESIL

recevaient les planteurs menacés par un retour
offensif des tribus, par une attaque des nègres mar-
rons, par une descente des Hollandais, des Espa-
gnols.
S'adressant à son père, le fils, donc, use de la
troisième personne, bien qu'il ait quelque honte à
donner cette marque de respect familial devant les
Européens. Le civiliste de Bahia sourit discrète-
ment. Il a remarqué cette hésitation. Ses enfants
no lui baisent pas les mains. Il ne voudrait pas
qu'ils se pussent croire en vasselage ; fût-ce
par-devant leur père. Ils doivent grandir avec la
conviction de leur liberté personnelle. Le civiliste
note que l'étudiant de Louvain cherche le
contraste d'habitudes indépendantes parmi les
Anglais du paquebot. Trop étroitement serré par
la coutume du vieux Brésil, ce fils du catholique
a du goût pour leurs sports, en effet, pour leur
réussite. Il choisit, sans hésitation, le ridicule
de rester en corps de chemise, tout le jour, à
l'exemple des passagers britanniques. Cela, pour
jouer à une sorte de marelle, jeter des couronnes
en corde dans un seau de bois, ou désarçonner, à
coups d'oreillers, un champion chevauchant la
même poutre. Par ces exercices répétés, le jeune
Brésilien compte gagner le caractère mémo qui
soumit la moitié du monde à la volonté d'Al-
bion, à ses ingénieurs, à ses banquiers, à ses
LES VISAGES DU BRÉSIL 17

marchands. Quoiqu'ils montrent, sans vergogne,
les tatouages de leurs bras nus, et que, la pipe dans
la moustache, ils ressemblent plus à des ouvriers
do la Clyde qu'à des gentlemen de Piccadilly,
l'adolescent aux cheveux noirs les admire, Cour-
tois et raffiné, il aime, pourtant, se joindre à leurs
équipes. En dépit de son père que ces diverses
acrobaties no séduisent pas, qu'elles agacent même,
encombrantes, sur les trois ponts. Le cavalier
du Rio Grande do Sul n'apprécie pas mieux ces
manies de collège. Il se félicite d'un fils éduqué
dans notre Sorbonno, licencié à vingt ans, poète
et avocat.
Alors, pourquoi donc traverser sur un paquebot
d'Angleterre, plutôt que sur un navire do France ?
L'élégance do son langage parisien, ses moeurs
latines, la culture do son esprit actif, tout éloi-
gnerait en apparence le Brésilien de ces bons
Anglais, Ni leur intelligence trop masquée, ni. leur
orgueil naïf, ni leur instruction brève, ni leurs
façons de gymnastes ne sont pour plaire à un
catholique du Pernambuo, à un légiste de Bahia.
Le premier voulut faire plaisir à son fils, peut-
être, Le flirt audacieux des Anglaises, et leur cama-
raderie frôleuse enchantent un Latin de vingt
ans. Envoyé à Loiidres pour apprendre complè-
tement le langage des Salisbury et des Chani-
berlain, il est revenu avec ce goût des jeux
18 LES VISAGES DU BRÉSIL

puérils que le « fellow » partage avec les
misses depuis la sortie du collège jusqu'au tom-
beau. Jeter, entre elles, un disque de plomb, exac-
tement, sur tel des numéros blancs inscrits dans
un tableau noir, semble à ce jouvenceau un effort
obligatoire s'il veut, ensuite, conquérir un autre
Khartoum, ou louer aux nations l'or de ban-
ques solides. Entrer avec quatre luronnes et cinq
gaillards débraillés dans le salon des premières,
puis, avec eux, en choeur, chanter au piano un
air de gigue, courir vers le bar et y absorber quel-
que breuvage, d'ailleurs inoffensif, par l'entremise
d'une paille, enfin jouer indéfiniment au bridge :
tout cela n'est-il pas la méthode préalable d'en-
traînement qui permit à une grande nation de
construire et de manoeuvrer une flotte maîtresse
des mers ? Ce jeune Brésilien le pense. Il s'as-
socie à la vie du peuple qu'il tient pour un
modèle.
Sur les navires de ces éternels collégiens, de ces
misses hardies, on s'amuse d'abord. Le cavalier
du Rio Grande do Sul choisit les paquebots do
La Royal Mail pour les raisons qui lui font préfé-
rer Paris, avec ses restaurants, ses tziganes, ses
hétaïres costumées, ses champs de courses rem-
plis de cabotines, ses petits théâtres fréquentés
par des péronelles gracieuses, affables, puis hospi-
talières. Le Latin voluptueux se plaît au milieu
LES VISAGES DU BRÉSIL 19

de ces filles en jupes courtes et en corsages dia-
phanes. Semblables aux portraits de leurs aïeules
par Hogarth, elles se donnent du mouvement
sans crainte de frôler le pantalon de flanelle,
la chemise souple et les souliers mous do l'athlète,
Avec le même goût de l'amour, les compagnons
de Cabrai, on 1500, avaient, sur la même route
céruléenne, l'espoir de sirènes brunes nageant
au milieu de golfes possibles.
Tandis que les jeunes filles catholiques du Bré-
sil, de l'Argentine et du Chili se gardent très sé-
rieuses, derrière leurs yeux de madones et leurs
teints mats, ces protestantes d'Albion galopent par
les trois ponts, éclatent de rire, se poussent, se
ruent, troupes forcenées, dans les couloirs des
cabines, s'engouffrent dans l'une, reparaissent, se
hissent en grappe sur les haubans, dégringolent
par les escaliers, sans peur du scandale ni de mon-
trer leurs jambes en bas transparents et soyeux.
On dirait d'un tourbillon symbolique représen-
tant, par ces allègres demoiselles, les vents, les
mouettes et les embruns au soleil. Dès le crépus-
cule, toute cette claire tempête s'affaisse sur les
chaises longues, pêle-mêle,avec les plus jolis pas-
sagers, et officiers, galants pierrots en ténue
blanche. Et de compter ensemble les étoiles jusque
bien avant dans la nuit. Les Brésiliens aux
lourdes chevelures noires ne sont pas les moins
20 LES VISAOES DU BRÉSIL

heureusement favorisés sur ces « vaisseaux dés
caresses », comme les nomma dans son livre no-
toire, M. Jules Bois, Habiles tentateurs, les cava-
liers du Rio Grande de Sul conquièrent bien des
Ladies Macbeth en route pour retrouver un mari
vague, exploitant quelque « forêt de Birnam »
dans le Parana. Des Ophélies rieuses en robes
candides, accueillent l'arrière-petit-neveu d'in-
diennes Tamayos et d'orpailleurs portugais qui les
séduit par une conversation alerte, préparée
autour d'Oxford, de Louvain ou de Paris, et qui,
pleine de sciences fraîches, donne la réplique au
pessimisme d'Hamlet, à la jovialité do Falstàff.
Vraiment les Brésiliens trouvent là toutes les
sirènes du Nord que les aventuriers de Cabrai
sans doute recherchaient déjà sur la mer bril-
lante.
Parfaitement installées, soit dans les cabines de
laque blanche, soit dans les salles commune^ tou-
jours neuves et nettes, les baignoires, sûr les pa-
quebots de là Royal Mail, séduisent fort la bonne
compagnie brésilienne qui a coutume de se ra-
fraîchir, par de fréquentes ablutions, durant les
chaleurs tropicales. Si lés navires de nos Messa-
geries Maritimes ont, aussi bien, des fidèles, les ap-
partements dits « de luxe », c'est-à-dire pourvus
de baignoires, s'y trouvent en trop petit nombre.
Lés personnages de Rio, de Saint-Paul, de Bahia
LES VISAGES DU BRÉSIL 21

recherchant le confort, autant par sybaritisme que
par nécessité de faste démonstratif et, ne peuvent
s'y rassembler en une société un pou complète,
Or, sur le paquebot, mille affaires s'ébauchent,
se traitent, se concluerit. Il est bon de pouvoir
quinze et vingt jours durant, converser entré
gens aux facultés équivalentes, durant les prome-
nades autour des rouffs, matin et soir. Là s'élu-
cident les problèmes de l'économie publique, de
l'industrie, do la jurisprudence internationale, des
sciences exactes, de la politique, de la religion,
des arts et du sport. Certaines convenions finan-
oières peuventy être imaginées entre exportateurs.
Un tarif douanier peut y être amendé entré consul
et ministre. Les administrateurs de nos Messa-
geries négligent trop ce point de vue psycholo-
gique. A plusieurs reprises, les commandants do
nos paquebots présentèrent la même observation
aux inspecteurs de la compagnie. Pour deux
cent mille francs, par navire, on eût métamor-
phosé quelques groupes de cabines en logements
dits « de luxe ». Ainsi on eut attiré toute cette
clientèle d'élite, celle même dont les autres pas-
sagers recherchent la fréquentation à bord,
naturellement désireux d'imiter, de coudoyer
les grands. Une fois encore, nos gens de corn;-
merce ont témoigné de leur parcimonie funeste.
Que de Brésiliens critiquèrent la mauvaise ha-
22 LES VISAGES DU BRÉSIL

bitude, qui persista longtemps sous notre pavillon,
de réunir, en une même salle à manger, les élé-
gants de la première classe et les commerçants de
la seconde. Certains de ceux-ci, les Portugais sur-
tout, se permettent, sous l'équateur, de s'attabler,
tels messieurs sans faux-cols, et telles dames en
camisoles de fanfreluches; mais en camisole. Seul
ce mélange a suffi pour écarter de nos navires
les personnes dont la volonté commande aux ins-
tincts, les personnes du monde, ministres, diplo-
mates, banquiers, ceux-là même que les autres
passagers tiennent à connaître, s'il se peut, durant
le voyage. Moins que tout autre, le Brésilien de
l'élite tolère les familiarités. Soucieux de sa
prestance, il ne fraye qu'avec les gens de tenue
irréprochable. Il juge sur la mine et les façons
cérémonieuses; ainsi que les nobles fidalgos du
XVIIe siècle. Il exige qu'en se contraignant à la
propreté, à la courtoisie, à la plus sobre et à la
plus délicate élégance, chacun se montre pourvu
d'un caractère ferme, maître de ses passions, de
ses appétits.
Habitude qui gagne le peuple même. Le charre-
tier de Rio, s'il va, nu-pieds, à la tête de ses
mules, et en jersey, en pantalon simples, ne se
permet rien des vulgarités usuelles parmi les
cochers de France. Il n'affecte pas cette fanfa-
ronnade de goujaterie trop chère à nos ouvriers.
LES VISAGES DU BRÉSIL 23

Au contraire, il marche grave et silencieux, sous
le feutre, et bien coiffé. Le commis famélique
consacre, d'abord, le meilleur de sa paye à son cos-
tume, à ses cravates de tons neutres, à ses bot-
tines de sport, à son linge empesé raidement. Il
ne mangera que des haricots, toute sa vie ; mais
il sera fidalgo, par l'extérieur. Ce qui prouvera
d'abord ses mérites, son goût, sa bonne éducation,
sa valeur morale.
Aussi, les commanditaires de magasins à vête-
ments gagnent sans peine leurs millions. Les plan-
teurs de tous les Etats, leurs commis et leurs
clients, achètent, avant tout, une apparence de
bon ton. Et assez pour enrichir un arrière-petit-
fils d'indiens astucieux et de créoles magnifiques.
Voyez cet homme de taille moyenne. Ses lunettes à
branches d'or rehaussent le teint de citron. Lisses
et nombreux, ses cheveux s'arrangent plaques
d'ébène sur les tempes, chignon épais sur la nuque.
La gravité du cacique persiste en cette figure mali-
cieuse pourtant. Le calmé, la dignité et la renar-
dise de l'Indien se sont unis au sens de cet âpre
mercantilismeportugais si ancien dans le pays des
navigateurs que jadis éduquèrent les Carthagi-
nois et les Grecs. Ils ont fait ce négociant de mé-
rite qui se promène en complets quotidiennement
neufs, avec l'air d'un diplomate économiste. Son
mépris est extrême, durant l'escale de Saint-Vin-
24 LES VISAGES DU BRÉSIL

cent, pour les nègres qui plongent à la recherche
des sous jetés, pour cette terre désolée, aride et
rougeâtre, pour cette côte ferrugineuse. Elle dut
paraître aux gens de Cabrai comme une rive de
l'Enfer habitée par quelques démons grelottant
au sortir de la mer mousseuse. Même répugnance
chez la dame du Portugal, arabe, massive et do-
rée sous la chevelure qui s'enroule, turban noir,
autour des oreilles à perles, de la face ovale,
du cou rond. Là-dessous, dans une robe en toile
claire, transparaît le corps solide, droit, un peu
rustique. Cette dame profère son étonnement
et son indignation de voir, au XXe siècle, des
sauvages encore, là, et si peu avancés. Mot qui
jugo, au Brésil, les nations, les villes, les gens,
ceux-ci même qui se précipitent, dans les remous
de là mer bleuâtre, sous les plantes de leurs pieds
pareilles à des sandales roses après leurs corps de
bronze. Afin de no pas apercevoir davantage cette
hbnto do l'humanité, la dame se remet à lire.
Parce qu'il défend la vie saine de la famille,
parce qu'il offre aux épouses généralement irrépro-
chables de l'Amérique latine, à ces mèresassidues, à
ces chastes fiancées des arguments valables pour
chérir les vertus de la maison, René Bazin leur
plaît. Henry Bordeaux aussi, Cependant ces lec-
trices ne manquent pas de coquetterie. A l'indé-
cence d'une mode qui, sur les formes, colla les
LES VISAGES DU BRÉSIL 25

tissus légers de la toilette, toutes sacrifiaient,
innocemment, la pudeur. Innocemment. Car ce ne
les inquiète guère que leurs maris, parfois, adu-
lent la belle cantatrice hindoue qui se rend, do
Londres à Rio, pour tenir un rôle d'opéra. Appa-
remment ces millionnaires de Saint-Paul, ces éle-
veurs de Porto-Alegro, ces députés do Rio ne
trouveraient pas « l'artiste » revêche, s'ils tentaient
de la séduire. La dame brésilienne ignore la possi-
bilité du vice, sans doute; ou s'en moque.
Pour l'instant, un bachelier d'hier obtient la
camaraderie de cette personne en toilettes exa-
gérément coûteuses. Aux yeux brahmaniques de
l'actrice et au geste de sa colossale suivante, ce
jeune athlète moderne obéit. Il tend vers elles son
profilcurieusement grec par l'unité linéaire du front
et du nez. Cette fille de bayadère et de quelque
blue-jackot apprécie-t-elle qu'en ce Brésilien de
vingt ans, malgré la série des siècles, ressuscite le
visage d'un Hellène venu derrière Ulysse qui,
selon la légende, fonda Lisbonne, sur la terre de
Lusitanie, pour enseigner le commerce et les arts
aux Celtes alors farouches dans leurs troupeaux
do porcs suivant les appels de la cornemuse ?
Aux bals du soir, l'hindoue tourne avec l'éphèbe,
parmi les couples en luxe sous la tente, tandis
que l'orchestre résume des opéras vulgaires.
Après quatre jours do paisible traversée sur
26 LES VISAGES DU BRÉSIL

lés voies bleues de la mer, le vaisseau des ca-
resses et des valses a stoppé devant la côte dan-
gereuse de Récife devant une cité lointaine, par
delà des digues, et peu tropicale d'aspect. Sur un
gros vapeur poussif secoué par la mer verte,
montueuse et violente du Pemambuco, arrivent
des étudiants. A grand bruit la grue du paquebot
hisse la tour d'osier où ces visiteurs s'enferment
sous la pluie ruisselante, pour monter à bord.
Minces et bruns, prodigieusement instruits de tout,
ils s'exaltent, des journaux à la main. Sur les
luttes de leur politique, sur les questions d'esthé-
tique, sur les problèmes de la science, avec leurs
patents et amis, ils engagent, au bar, vingt conver-
sations passionnées. Européens encore, et, pour
cela, trop calmes, les passagers semblent honteux
de savoir moins, de s'enflammer moins. Littéra-
teurs, jurisconsultes, médecins, ces adolescents
imberbes le sont déjà, comme on l'est en France,
vers trente-cinq ans. Que nous demeurons en
retard, nous !
Orateurs, ces étudiants fiévreux discutent avec
le bachelier expert à la course, au lancer du disque,
au combat du ceste, et qui porte, sous des cheveux
indiens, un peu du type hellène. Ils interpellent la
jeune femme innocente, de figuré arabo-celtibère
et si fidèle aux vertus du foyer. Ce vicomte por-
tugais olivâtre, court et gros, impérieux derrière
LES VISAGES DU BRÉSIL 27

son cigare en sa moustache épaisse, offre à ce
haut seigneur de l'Algarve, aquilin, fin dandy,
sous la coiffure grise, mille moyens de rassembler,
en leurs domaines du Brésil, l'argent et les parti-
sans utiles à la restauration du roi Manuel dans
Lisbonne, sans convaincre le catholique militant
du Pernambuco, auquel manquent à peine la fraise
godronnée, la rapière et les chausses pour évo-
quer la survivance d'un fidalgo embarqué dans
une nef de Cabrai. Un spéculateur on caoutchouc
de l'Amazonas, petit jaune mangolique comme ses
mères caraïbes du Haut-Xingu, proclame la supré-
matie du libre-échange combattu par ce négociant
pauliste, encore Guarani par la chevelure et le
teint que lui léguèrent ses aïeules unies aux guer-
riers orpailleurs des Bandeiras conquérantes. Ils en
appellent au légiste de Bahia, disert, pourvu de
tous les savoirs positivistes, revêtu des plus sobres
élégances, et qui n'a, de ses grand'mères, gardé,
sous la tignasse d'argent, que la douceur des yeux
bruns, le charme du sourire éblouissant. Le cava-
lier du Rio Grande do Sul, munificent, actif et
railleur s'interpose. Par leurs voix diverses, les in-
telligences principales du Brésil s'expriment telles
que les forma, entre l'océan et la montagne, l'air
circulant dans cette patrie mal entrevue, comme
une cité longue, basse, tout en lavis, derrière son
banc do roches, sa digue, et ses flots monstrueux.
III

ANS la profondeur bleue de la ténèbre,
indéfiniment la mer ruisselle autour du
paquebot illuminé comme l'édifice impérial d'un
peuple en gloire, avec ses halls où des fées chan-
tent, ses bars où des rois jouent, ses trois ponts
où flirtent, aiment, dansent, des éphèbes, des
nymphes, des faunes. Vers eux, pendent, sous
le feuillage scintillant de la voie lactée, ces
mille et mille fruits do lumière qui sont des
soleils très lointains, centres de vies planétaires
innombrables et profuses. Tandis que les sages
calculent la promptitude inimaginable de ces
rayons, tout à coup, là-bas, dans les horizons obs-
curs, eaux et firmament mêlés, une pâleur com-
mence à poindre. Elle s'allonge. Trace d'azur
vaporeux, elle persiste. Elle limite. Elle borne le
mouvement jusqu'alors Infini de l'Atlantique.
Elle précise la différence entre les cieux et l'océan.
La voici comme la lueur d'un glaive jeté, par
l'archange, au seuil de quelque éden infranchis-
sable. Son reflet, progressivement, révèle des
LES VISAGES DU BRÉSIL 29

calmes qui se rident, Ils varient, houles. Mainte-
nant, la lueur, à s'étendre, éclipse la valeur des
astres suspendus. Ils redeviennent étoiles. Leurs
distances se réduisent. Ils se fixent à la voûte
qui se recourbe, plus proche, parmi les éclabous-
sures brillantes de ce reflet.
Qu'est-il ? — Celui de la foudre, là-bas, captu-
rée par le génie des hommes, dans mille et mille
lampadaires debout sur des quais, des plages, des
ports, dés boulevards, devant les visages monumen-
taux d'une capitale assise, au bord de l'Atlan-
tique, pour attendre, patiente et pensive en son
million de cerveaux, la venue des peuples colla-
borateurs, qui vont terminer sa tâche de civilisa»-
tion. Cette lumière créée entre les eaux et les deux
nocturnes, c'est le rayonnement d'une ville toute
éprise de son avenir, et qui le prépare, avec le
concours d'une grande nation, en asservissant
les forces d'une nature prodigieusement féconde.
Vers cet horizon do clarté qui s'élargit en tous
sens lé paquebot court sur les espaces bondis-
sants, écumeux et vagues. Aux balcons, les dan-
seuses, les cantatrices et les joueurs se sont accou-
dés, l'âme fixe. Voici le but du voyage, et des es-
poirs, au bout de l'obscur. Les Brésiliennes qui
furent,. à Paris, choisir leurs robes et entendre
les poèmes de théâtre, celles qui furent sourire
et plaire dans les salons financiers de Londres,
30 LES VISAGES DU BRÉSIL

celles qui s'amusèrent devant les portraits do la
vie aïeule, aux musées du Portugal, de l'Espagne
et de l'Italie, toutes rapportent des coeurs remplis,
dans la cité de leurs ancêtres conquistadores.
Les hommes qui furent s'allier aux économistes
de l'Europe, acheter des machines miraculeuses
pour métamorphoser les produits do la terre en
puissances de leurs volontés, ou bien comparer
leurs idées neuves aux conceptions des élites for-
mées sur le vieux monde par le génie de la Médi-
terranée, ces hommes rentrent avec la cervelle
grosse d'actions prochaines, de thèses efficaces.
Que promet à ces souvenirs et à ces espérances
l'éclat bleu de la lumière étendue là-bas entre la
nuit perlée du ciel et les bruits épanchés de la
mer ?
Deux heures, la course dure. Les consciences
s'examinent en saluant, de si loin, la terre du
retour. Les mères imaginent les yeux grandis des
enfants qui les attendent. Ceux du nord Scandi-
nave ou germanique, .ceux des pays latins qui
viennent avec leurs plans de fondateurs, avec leurs
pensées d'apôtres, avec leurs désirs de fortune,
avec leurs curiosités de touristes, s'étonnent de
cette lueur courbée à l'horizon de l'océan, et
qui se darde avec tant de fierté vers les proues
des navires, vers le souhait du voyageur.
Enfin, noires et pailletées de feux, plusieurs
LES VISAGES DU BRÉSIL 31

îles se précisent avant la côte montueuse que l'é-
lectricité de boulevards encore invisibles couronne
d'azur vif. Par le chenal, le paquebot glisse contre
le « Pain de Sucre », énorme roc oblique dans le
ciel, puis frôle un caillou géant qui est une forte-
resse aussi casquée de béton et d'acier. Alors,
surgit la parure entière delà ville, et qui pointillé,
avec ses joyaux de foudre, les lignes des monu-
ments, dômes et tours, les avenues sans fin au long
d'une mer intérieure toute hérissée de mâtures,
toute fleurie de cités qui flamboient dans les îles
éparses, sur les côtes adverses, au pied des pics,
au bout des caps. De port en port, cent vapeurs
incandescents vont et viennent chargés de foule.
Ils divisent les vagues teintées par les lueurs des
fanaux, tandis que les projecteurs des dread-
noughts balayent, de leurs rayons, les ombres.
Successivement, ils révèlent, dans l'est,
aux usines brasillantes, des plages aux tramways
actifs derrière les appontements, et, dans le nord,
des boulevards devant les docks, des quais der-
rière les cheminées de navires à l'amarre, puis,
dans l'ouest, les architectures des quartiers avec
leurs squares aux cent lunes électriques éclairant
les élégances des flâneurs.
« Rio est la capitale la mieux illuminée du
monde, n'est-ce pas ? » aiment dire les Brésiliens.
Tout aussitôt, en souriant, ils appréhendent que
32 LES VISAGES DU BRÉSIL

ce luxe urbain ne vous rappelle la profusion dos
bijoux si fréquemment reprochée à leurs grânds-
pères. Il faut les rassurer; car le souci de ne pa-
raître plus des « rastaquouères » les inquiète cons-
tamment. Vos éloges, pour sincères qu'ils soient,
ne cachent-ils pas des ironies parisiennes ? Pre-
nez garde. No leur dites pas trop qu'ils vont réussir.
Ils considéreraient cola comme une insolence.
Ils riposteraient, en dépit de leurs façons cour-
toises. N'avancez pas une critique non plus. No
raillez pas leur confiance excessive dans les mer-
veilles de la science. Ils hausseraient les épaules,
Ils vous jugeraient « en retard ». Dès mainte-
nant, préparez vos paroles, et, s'il se peut,, vos
silences, à l'intention do ces très affables per-
sonnes qui vous saluent, de la mer, sur leurs ca-
nots à essence venus au paquebot pour vous faire
le meilleur des accueils, après l'avis des fonction-
naires de la Santé permettant la libre pratique.
Méticuleux ainsi qu'il convient, ces docteurs
examinent les papiers de trois familles embarquées
à Pernambuco. Elles pourraient, dans Rio devenu
salubre complètement, introduire la fièvre, bien
qu'elle soit, désormais, un thème de légende.
Cependant les chaloupes de luxe se hâtent en
tumulte, les « lanches », les vedettes de l'admi-
nistration, les chalands à vapeur, les barques à
voiles, à rames. Verts et rouges leurs feux dansent
LES VISAGES DU BRÉSIL 33

sur les ondes avec les coques pleines de familles
agitant les chapeaux depaille, les feutres, les mains
gantées de blanc, les éventails de couleur. Brus-
quement, à un signal, toute la flottille des cha-
loupes et des barques s'est massée contre les flancs
du paquebot. De là, une foule empressée se dresse,
bondit, saute de l'une en l'autre, afin de gagner
l'échelle. Sous les plus somptueux chapeaux, sous
des panaches, sous leurs chevelures noires, les
dames se précipitent, aidées par la galanterie
de leurs parents, de leurs fils. C'est une escalade
rapide et habile, une irruption de joie au coeur des
salons, du hall, par les escaliers, au fond des ca-
bines ouvertes, sur les ponts où les petits bagages
commencent à surgir, tandis que les grues hydrau-
liques extraient des cales les dizaines de malles
et de caisses saisies par les triangles de chaînes.
Les familles étreignent les enfants prodigues
au retour. Les femmes et les maris s'embrassent.
Amis et cousins se tapent dans le dos avec la
paume de la main, selon le rite de la camaraderie
brésilienne. Voici les visages de Rio, les beaux
visages ovales des jeunes filles entre les bandeaux
épais, Voici les yeux portugais, arabes, guaranis,
les larges yeux sombres et doux entre les velours
de leurs cils. Voici les corps gracieux des adoles-
centes dans les gaines étroites de leurs robes, et
la noblesse des grand'mères en deuil, et tout l'art
34 LES VISAGES DU BRÉSIL

vivant des toilettes sur les formes robustes,
autour des poitrines opulentes, des cous blancs,
des bras nus et duveteux, des bras gantés jus-
qu'au coude. Les perles de l'Inde et les diamants
du Brésil brillent aux oreilles discrètement far-
dées. Parmi les chapeaux à plumets de ces reines,
les messieurs redeviennent graves. Déjà ils ont
repris leur mine austère de fidalgos débarqués
avec leurs moines, au XVIe siècle, dans la baie
de Rio, pour y planter le calvaire, et y convertir
les anthropophages des tribus américaines. Céré-
monieux, ces gentilshommes baisent les doigts
des arrivantes. Ils se font présenter. Ils échangent
leurs cartes. Ils se montrent en costumes sobres,
neutres, neufs, mais en manchettes considérables,
luisantes comme la porcelaine. Et ils vous emmè-
nent à travers la baie sur leurs chaloupes bien ver-
nies, jusqu'au débarcadère du quai Pharoux. Là,
c'est un deuxième accueil, une autre multitude
affable, d'autres amis, leurs bouquets à la main,
sous les feuillages intensément éclairés des oitis.
L'admiration des mulâtresses en robes blanches,
en robes roses, en robes bleues s'épanouit dans les
halos de lunes électriques. Immédiatement vos
introducteurs vous désignent l'ancien Palais Im-
périal, transformé en Hôtel des Télégraphes. Puis,
c'est l'essor de l'automobile que guide habilement,
très vite, le chauffeur portugais ou mulâtre. Les
LES VISAGES DU BRÉSIL 35

squares de la place Quinze-de-Novembre dispa-
raissent avec les couleurs des toilettes fraîches.
Les tramways s'arrêtent, plaisants à voir,
tout ouverts qu'ils sont, en manière de « bala-
deuses », avec leurs jeunes négresses sagement
assises, leurs mulâtresses coquettement parées de
rubans, leurs obstinés lecteurs de gazettes, leurs
jeunes gens soucieux d'élégance, leurs soldats afri-
cains debout sur la plate-forme de l'arrière, et
bien raides en uniformes beiges. On frôle le per-
ron do trois marches qui mène à l'ancienne prison
do l'encyclopédiste Tiradentes, supplicié pour
avoir voulu, en 1702, proclamer, ici, les principes
de la Révolution française. Bâtisse toute simple
où, pieusement émus par le souvenir du héros,
les deux cents députés fédéraux discutent les lois
nécessaires à vingt millions do citoyens en labeur
dans l'immense patrie du Brésil. Sur les deux
côtés de la rue, les arcades à cintres des boutiques
laissent voir les fruits entassés, les viandes pen-
dues, les conserves empilées, les litres de liqueurs
rangés dans les étagères, et les moustaches ter-
ribles des gros marchands portugais. D'aucuns
portent le deuil en chemise de coton noir retrous-
sée sur le pelage de leurs bras.
Ensuite ' apparaît, presque déserte, l'ample
perspective l'Avenida Rio-Branco, orgueil du
Brésil. Elle ressemble à notre avenue de l'Opéra,
36 LES VISAGES DU BRÉSIL

bien que les maisons y soient moins hautes et de
styles moins homogènes, Ici, elle se termine par
des édifices à péristyles parfaitement simples,
le Palais des Beaux-Arts, la Bibliothèque,
oeuvres classiques. En face, passé la chaussée
majestueuse, où des automobiles roulent sans
bruit, le Théâtre Municipal flamboie derrière ses
vitraux modernes, ses terrasses à balustres et
à colonnes, son perron décoratif, que double,
avant do gagner les portes latérales, une file d'au-
tomobiles, somptueusement éclairées, fourbies,
garnies. Ecrins de reines en manteaux de cour
sous le diadème, de dandies en fracs et en mac-
ferlanes. Le bâton de commandement au poing,
les mulâtres de la police, que revêtent des dol-
mans bleu sombre à ganses noires, des casquettes
russes et des manchettes volumineuses à raies de
couleur, assurent magistralement la circulation
des machines, Tant de personnes accoururent
des Etats voisins pour entendre M. Guitry in-
terpréter une pièce de M. Paul Hervieu, sous cette
coupole eh forme de couronne royale, pareille,
quoique moindre, à celle coiffant notre Acadé-
mie Nationale de Musique et de Danse.
Ce cortège laissé sur la droite, on voit la mer
s'étaler au delà des quais, entre, un immeuble
imposant et le Palais Monroë, édifice isolé, blanc,
que le XVIIIe siècle a trop copieusement pourvu
LES VISAGES DU BRÉSIL 37

de ses colonnes, de ses escaliers à l'antique, de
ses rocailles et de ses oves, de ses feuillages en
guirlandes, de son lanterneau ovoïde, do ses hautes
baies ouvertes sur les prestiges de la nature.
Là, ce n'est rien moins que la baie de Rio,
avec ses alpes lointaines, ses cités de l'est, et les
illuminations do Nictheroy, au bout. La rumeur
des flots accourus du large, entre la Pointe-de-la ;
Croix et le Pain-de-Suore gronde, avant qu'ils ne se
brisent contre les quais de Beira-Mar. A les suivre,
c'est merveille. On court sur un asphalte poli,
vers le sud, en longeant une série de squares, de
bosquets, de pelouses géométriques, Par delà,
et sur des collines étagées, se massent le vieux
Rio, ses maisons rectangulaires, ses millions de
lueurs derrière les palmes des jardins, à flàno
do montagne.
Sous les feuillages où rayonne l'éclair prison-
nier clans les globes, nul ne se promène. Le silence
de la capitale en impose à l'esprit. Dans l'Avenida,
tout à l'heure, les trottoirs immenses étaient
déserts, sauf au carrefour du Théâtre et des ciné-
mas. Les devantures des magasins étaient closes.
Personne ici ne flâne dans les odeurs suaves
de ces parcs qui se prolongent. Dès neuf heures,
lés rues et les boulevards se vident complète-
ment. La famille retient ses membres autour de
là tablé à café, devant les jeux des enfants. Ils
38 LES VISAGES DU BRÉSIL

sont toujours quatre ou cinq, souvent huit ou
dix, parfois davantage. La vortu est ici quoti-
dienne. L'invraisemblable cherté do tout empêche
aussi les bourgeois de se livrer aux plaisirs exté-
rieurs fréquemment.
Dans ces nombreux quartiers éclairant, de
leurs fenêtres, les collines forestières, les contro-
forts et la cime onduleuse de la « Serra », un mil-
lion de gens rafraîchis par la douche du soir,
restaurés par les fèves, le lard et le manioc do
leur « fejoad », excités par l'arôme do leur café
pauliste, goûtent les saines joies de la vertu natio-
nale, près d'une épouse au visage de madone, au
atqque de cheveux superbes, près d'une progé-
niture coûteuse et disparate. En elle ressuscitent,
au hasard, les ancêtres portugais, guaranis, hollan-
dais, mulâtres et créoles, sous les figures de frères
et de soeurs. Types divers, mais le plus souvent
harmonisés par le sang des tribus américaines et
l'identité de leurs yeux noirs.
Sans rien apercevoir des Brésiliens, on franchit
donc les parcs brillamment électrisés de Beira-
Mar dans la solitude et le silence de la nuit, sous
les astres suspendus parmi l'éther où se dresse
le Corcovado.
Sur treize kilomètres, le vol du moteur peut
raser les mouvements du flot saisi par les caps
rocheux, aux extrémités des anses et des golfes,
LES VISAGES DU BRÉSIL 39

La foudre captive dans les globes des lampadaires,
au bord des trottoirs, est celle qui, si loin dans
l'océan, annonce aux navigateurs la magnifi-
cence do la capitale, deux heures avant qu'ils
atterrissent.
D'un seul élan, la voiture ainsi lancée aura par-
couru la grève de Lapa, celle de la Gloria, en
passant au pied du « morro » que cette gracieuse
église domine, toute bleue dans la clarté stellaire.
Ensuite sur la grève de Flamengo, le parc de
la Présidence apparaît derrière les grilles aveo
son jet d'eau et ses plantes tropicales éclairées.
On double, au pied, le morro de la Veuve qui
masque, un instant, la baie. Le golfe do Botafogo
montre bientôt ses pelouses et ses statues, les ar-
cades hautes de ses vieilles maisons, les façades
à terrasses de ses hôtels nouveaux derrière leurs
corbeilles de fleurs, et leurs grilles d'argent. Plus
tard on passe devant le palais des Aliénés, et l'on
court au tunnel percé dans le morro de Babylo-
nia trop abrupt sur les eaux pour être contourné
par un chemin. Enfin l'on débouche sur la plage
de Copocabana qu'une chaussée d'asphalte coulé
dans le sable rend praticable aux automobiles.
Elles frôlent les perrons des villas récemment
construites. Des familles prolifiques en tenue de
soirée aspirent la fraîcheur du large. Elles reçoi-
vent leurs innombrables cousins, frères, soeurs,
40 LES VISAGES DU BRÉSIL

oncles, tantes, nièces et neveux amenés par la vi-
tesse dos moteurs, dans leurs carrosses de laque
et de cristal limpides. Au bout de la pisté, le
cabaret de l'Atlantica étincelle par toutes ses
grappes d'ampoules radieuses.
Vers les illuminations profuses du port, rovohir
par le silence de la nuit, le long du flot qui s'é-
pàhéhe en cascades et en ruissellements, qui
prodigue ses parfums d'iode, puis à travers ces
parcs, ces squares, ces jardins vides, généreu-
sement éclairés, c'est un incomparable délice.
Que ce soit dans Un bal, au club dés Diarios,
l'analogue de notre cercle Volney, ouvrant à ses
invités une salle immense, simple et blanche avec
des galeries supérieures et des balcons pour l'as-
sistance, pour les musiciens ; que ce soit pendant
une réception au Palais de Cattete, lorsque le
maréchal Hermès de Fonsëca admet dans les pers-
pectivés dés salons, sons les lustres officiels, le
corps diplomatique en ses uniformes et seschàma-
rures; que ce soit lors d'une fêté au palais Gua-
nabara, où les hautes pièces édifiées selon l'es-;
thétique du XVIIIe siècle, sobrement parées de
meubles en accord, découvrent, par leurs crol-
sées, la végétation tropicale du parc en lumières,
et le double rang de palmiers impériaux en ligne
sur les trottoir de la noble rue Paysandu par-
:
tout un nombreux essaim dé fées aux toilettes de
LES VISAGES DU BRÉSIL 41

Paris enchante. Il accroit la beauté de ses visages
ovales, de ses yeux sombres et de ses chevelures
lourdes par l'adaptation à ses moùvements de tu-
niques légères, jupes ondoyantes qui habillent
comme d'une eau fluente reflétant les teintes atté-
nuées de l'arc-on-ciel.
Ces jeunes filles, là, semblent irréelles, tant leur
prestige est réussi. L'art de lotira toilettes ne subit
pas les réserves qu'une règle ancienne impose à nos
adolescentes. Autant que les femmes mariées, leurs
soeurs et leurs filles adoptent, pour lé soir, ces cos-
tumes insignes dont nos couturiers empruntent
aux oiseaux, aux insectes, aux tableaux des vieux
maîtres, les couleurs et les lignes. Imaginez tout
ce que l'esthétique invente de parfait, place Ven-
dôme et rue de la Paix, cela mis Sur les fraîches
épaules d'enfants à l'aspect généralement vigou-
feux et, toujours, fusèent-elles peu jolies, rehaussé
par la ténèbre des grands yeux, par la mitre épaisse
do là chevelure, par l'écârlàte du sourire. Voyez
les danseuses en élytres agrandies do scarabée, en
tuniques copiées sur les ailes des libellules, eri
jupes de satin pers, gris. Elles valsent aux bras
d'éphèbès rigoureusement coiffés, le frac éxact
C'est bien le plus aimable spectacle, et que ne r em-
placerait pas un corps de ballet en évolution sur
la scène de l'Opéra, Le choix des tons et des lignes
est exemplaire. Sur deux ou trois centaines de
42 LES VISAGES DU BRÉSIL

Brésiliennes, dix à peine affichent encore, par l'a-
bondance des diamants, ou l'opulence extrême
do leur vêture, le souvenir de coutumes périmées.
Au souci de paraître très opulentes se substitue,
rapidement et complètement, le voeu do se croire,
cet instant, une fée do songe, un thème de musique
pour le goût des plus raffinés.
La vue de ces fêtes éblouit. Joignez à cela les
couleurs des uniformes militaires, comme les nô-
tres bleus et rouges, mais plus soigneusement
ajustés sous les épaulettes massives et les aiguil-
lettes pendillantes. Regardez encore les diplo-
mates de tous les pays en habits à la française, le
olaque à plumes sous le bras, l'épée à la hanche
contre le ruban doré du pantalon. Et sur les cols de
broderie, la tête carrée de l'Allemand, le fin profil de
l'Anglais, la large face à laromaine du Yankee, l'air
malin du Français. On dirait que chacun de ces
étrangers a voulu se faire une tête représentative
do son type national. L'Allemand l'est autant que
possible en son aspect de pion chauve à demi,
les bras écartés dans un habit bleu trop clair « ver-
giss mein nicht », et sous la moire exagérée d'on
ne sait quel ordre en usage dans un Gerolstein de
vaudeville, Il y a le uhlan autrichien, le chasseur
italien. Le midship de New-York a le teint clair
et des membres herculéens dans le smoking mili-
tairement orné d'ancres et de boutons en or.
LES VISAGES DU BRÉSIL 43

Ces gentilshommes aident, ici, la concurrence
des entreprises industrielles et financières tentées
par les banques, par les usines de leurs divers pays,
Ils s'efforcent d'obtenir les concessions de voies fer-
rées, de ports, les privilèges douaniers pour l'intro-
duction des machines que l'on forge à Philadel-
phie, au Creusot, à Cockerill, à Essen, sur la Clyde.
Ce maigre gentleman, qui porte, à la cime de son
corps, une petite tête de vieille demoiselle admi-
rablement instruite, est l'agent d'une maison d'ar-
mements, vendeuse des dreadnoughts, torpilleurs
et destroyers propres à faire respecter le pavillon
vert et jaune, propre à maintenir, dans le devoir
fédéral, par l'apparition rapide de ces forteresses
à vapeur devant les villes maritimes, celui des
Etats-Unis brésiliens qui réclamerait trop d'au-
tonomie, à la suite de quelque dissentiment éco-
nomique ou politique. Chose d'ailleurs impro-
bable. On l'a bien vu au Céara.
Sardonique, devant les girandoles, et charmant,
le comte italien sous ses cheveux argentés à peine,
et derrière le miroitement du monocle, impose
habilement son influence par le fait que deux mil-
lions de ses nationaux immigrants créèrent, éter-
nisent, par leur travail consciencieux, la richesse
dans l'Etat de Saint-Paul, la terre à café, De même,
le uhlan autrichien, très savant, et la parole offen-
sive, protège les droits de ses Polonais galiciens
44 LÉS VISAGES DU BRÉSIL

qui défrichent, qui cultivent l'immense pineraie
du Parana, qui fondent le crédit de ses territoires,
gage d'un omprunt récent couvert à Paris, qui
romplissent ses manufactures d'enfants blondes
et laborieuses, qui, dans leurs auborges d'Améri-
que, accroohent, l'image du libérateur Kosciusko,
et la chromolithographie des batailles pour l'In-
dépendance. L'envoyé de Washington tout rasé,
solide et affable en son élégance impeccable, pro-
tège la Cie de la Light : elle suscite, puis dompte
la foudre nécessaire aux Etats de Rio et dé Saint-
Paul, à là clarté de leurs avenues et de leurs mai-
sons, à la vitesse des tramways, aux feux do leurs
phares. Ce charmant monsieur en habit, avec la
mine du Parisien sceptique et un peu las, surveille
l'emploi de nos capitaux facilitant la pose des
voies ferrées à travers les forêts du Parana, de
Santa Càtharina, et aussi le perfectionnement des
ports en Rio Grande do Sul, en Rio de Janeiro, en
Bahia, en Pefnambuco, où nos ingénieurs achèvent
des oeuvres considérables. N'avons-nous pas, près
de Saint-Paul, la plus active verrerie où tel contre-
maître de Carmaux organisé le travail, et, près de
Campinas, l'Institut Agronomique qui garde toute
la confiance des propriétaires de cafezals, et, près
Saint-Paul même, la direction des haras. Surtout,
n'y donnons-nous pas l'instruction à cinq mille
1

soldats merveilleusement dressés par notre colo-
LES VISAGES DU BRÉSIL 45

nel Balagny. Quatre de nos milliards aident
l'évolution du Brésil en flèvre d'avenir. L'élite
nous marque sa reconnaissance do la manière la
plus franohe, la plus émouvante, Dans les Faoulté>
de droit, de médecine, les professeurs comme les
disciples s'éduquèrent d'après les livres de nos
jurisconsultes, de nos docteurs, en notre langue.
Un dictionnaire français-anglais, et non portugais-
anglais, sert à bien dés collégiens pour s'assimiler
le dialecte et les idées britanniques,
Do notre philosophé Auguste Comte, les théo-
ries guident principalement les politiques, A nos
religiouses évincées par la loi de séparation, les
familles confient l'éducation de leurs fillettes.
Saint-Paul appelle notre savant maître de psy-
chologie, M, Georges Dumas, pour avertir de nos
philosophies nouvelles les penseurs. A tant d'inté-
rêts moraux et matériels, notre ministre, M. de
Lalande sut pourvoir en continuant la tâche de
ses prédécesseurs, M, Lacombe et Je baron d'An-
thouard. La lumière tricolore luit au Brésil.
Le ministre allemand essaye d'y fonder le plus
d'écoles germanisantes, et de supplanter, flans les
boutiques, les marchandise? française?, et de faire
renseigner inexactement, par ses banquiers, nos
exportateurs assez simples pour leur demander
telles indications sur la solvabilité des clients,
Cet homme en habit bleu, ouvert sur une moire
46 LES VISAGES DU BRÉSIL

exagérée, lutte contre nous opiniâtrement, là-
bas, Il voudrait que l'Amérique entière fût sou-
mise à l'influence exclusive de ses compatriotes.
Jusqu'à présent, groupés en deux villes du Santa
Catharina, ils dominent cet Etat seulement. Ils
nous ont ravi toutefois le commerce de la rue
Ouvidor, cette rue de la Paix, à Rio.
Le Belge et le Hollandais, le Greo et le Turc
ont des intérêts aussi qu'ils défendent, qu'ils
augmentent. Cependant, le ministre du Chili sur-
veille l'évolution du Brésil que jalousent un peu
son gouvernement, son aristocratie traditiona-
liste et fière, son peuple renommé pour la bra-
voure.
L'Argentin calcule combien de temps les six
millions d'hommes en travail sur les pampas de sa
patrie maintiendront leur suprématie devant les
vingt-cinq millions de Brésiliens, assidus à la
tâche, exportateurs de presque tout le café, do la
moitié du caoutchouc, du tabac, de ce maté qui
sustente les paysans de l'Uruguay, du Paraguay,
de l'Argentine elle-même.
En cette société internationale, très intelli-
gente, rivalisent de telles pensées sous les lustres
officiels, les soirs de fête à Cattetë, comme à
Guanabara.
Et' tous ces ministres chamarrés, arborant les
décorations des républiques, dès empereurs, des
LES VISAGES DU BRÉSIL 47

rois, se pressent autour d'un homme mince, froid,
en habit noir. Il leur sourit avec condescendance.
Il les écoute attentivement. Il énonce la parole
courte et raisonnable, parfaitement raisonnable,
qui finit la conversation,
Arbitre suprême, au centre de cette émulation
diplomatique, S. E. Lauro Millier, ministre do
l'Extérieur, a, pour sa logique irréfutable, loyale
et nette, acquis l'admiration.
L'Europe et l'Amérique respectent la probité
de son intelligence avertie, consciente de toutes les
possibilités, jamais aveugle devant les obstacles,
et qui réduit les exagérations, les optimismes
comme les pessimismes à la juste mesure. C'est
un esprit sûr. On dit qu'il ressemble, mince
et droit, à « une règle en habit noir », Sait-on un
meilleur éloge pour Phomme d'Etat convaincu
mathématiquement de la grandeur promise à son
pays, mais qui la verra prochainement s'affermir
sous l'expresse condition d'allier les élites de l'uni-
vers dans une collaboration active ?
Le Brésil est assez large ; a-t-il coutume de
rappeler. Tous les peuples du monde civilisé peu-
vent s'y munir de richesse, de puissance et' de
gloire. Qu'ils renoncent à s'y combattre économi-
quement et intellectuellement. Qu'ils renoncent
à y vouloir, chacun, la même place, au même
endroit, dans le même instant.
48 LES VISAGES DU BRÉSIL

Oui. Le Brésil paraît une terre promise à la fra-
ternité de toutes les nations. loi, d'abord, il faut
s'entr'aider, s'unir, s'aimer. Et, continuant la tra-
dition de l'illustre Rio Branco, S. E. Lauro Muller
s'efforce de circonscrire les sphères d'action, d'at-
tribuer à l'Anglais, au Yankee, à l'Allemand,
à l'Italien, au Français des missions différentes
mais conformes à leurs génies particuliers.
Il n'est pas d'aliment plus nourricier, pour l'os-
prit, que le spectacle de ces concurrences entre les
élites de toutes les races outillées. Les lumières
de leurs génies resplendissent.
En son âme de chef qui sait la psychologie des
hommes et dos groupes, le maréchal Hermès de
Fonseca, debout au contre de son état-major,
accueille les ministres des patries collaboratrices
avec une rare clairvoyance.
Ainsi, dans ces palais où les Brésiliens aiment
se réunir fréquemment pour des fêtes, les
intérêts des royaumes, des républiques, et des
empires sont disoutés savamment, entre minuit
et l'aube.
Vient le jour, Brusquement il dévoile cette
suite d'anses et de golfes alpestres que bordent,
durant quinze kilomètres, tant de parterres, tant
de palmiers; de manguiers, de pelouses entourant
les statues historiques, de jardins précédant les
villas et les petits palais à la portugaise, de pares
LES VISAGES DU BRÉSIL 49

escaladant les étages de la montagne forestière
où les quartiers multicolores de la ville ancienne
émergent des palmes, des bananiers, des bois do
toutes espèces.
Dès le matin, la vie des couleurs est intense sur
les crêtes lointaines et bleues de la Serra do Mar,
sur les montagnes immédiates et verdoyantes du
Corcovado, de la Tijuca, de la Gavea, sur leurs
pentes touffues chargées de villages, de cités
polychromes. Pétropolis et Thérésopolis au Nord,
Iguassu à l'Ouest, Rio dans le Sud, Niotheroy à
l'Est, se superposent depuis l'azur de la mer inté-
rieure jusque vers les cimes. En bas, les vagues
scintillantes assaillent les rocs et les palmes de
trois cents îlots, les bois touffus des grandes îles,
les wharfs des ports fumeux, les carènes
d'innombrables navires au mouillage.
Les quartiers de Rio s'étagent depuis le port,
ses magasins, ses paquebots, ses quais, jusqu'au
sommet Santa Theresa dont les palmiers, là-haut,
se profilent en silhouettes minusoules, délicate-
ment, contre l'éclat insoutenable du ciel den-
telé par les terrains du morro ; et, là-bas, jus-
qu'au plateau de Panieras que surplombe le roc
du Corcovado. Enfouis dans les feuillages des ba-
naniers et dans les palmes des jardins, ombragés
par les dômes sombres des manguiers, ces quar-
tiers surmontent, à l'infini, les flancs des collines
50 LES VISAGES DU BRÉSIL

que parent les nuances saphir, topaze, rubis, de
mille et mille maisons joliment teintes. Les val-
Ions qui les séparent, les routes et les chemins
en lacets demeurent presque invisibles dans la
verdure, dès qu'ils divergent à quelque distance du
centre. Et, durant les promenades ou les coursée
que l'on fait dans la ville basse, très moderne
par son Avenidd identique à nos boulevards, par
lés prodigieux Champs-Elysées de Beira-Mar, par
1

ce Trouville de Lénié, on a constamment, sous les
yeux, d'une part, cette alpe de jardins et de forêts,
offrant sur les pentes, sur les plateaux, tant de
quartiers multicolores, et, d'autre part, le specta-
cle bleu dé la mer intérieure cernée par les monts
violets, bordée par les villes blanches, jusque vers
l'issue que gardent, face à face, l'oblique Pain de
Sucre et le promontoire de la Sainte-Croix.
A caresser, à saisir, à dorer cette magnificence,
la lumière du jour semble vraiment se complaire.
Chacune de ces maisons devient en son chaton
de feuillages, un joyau qui parfois s'irradle, qui,
dans les camps d'ombre, est améthyste, grenat,
jade ou lapis, et qui, dans l'incendie plue flagrant
de Tdir, deviendra la clarté de l'aigue marine,
de l'émeraude ou de ces tourmalines brésiliennes
semblables à un reflet d'or, de vin, à celui d'un
regard fixé dans une goutte d'eau éternellement
stable par miracle.
LES VISAGES DU BRÉSIL 51

Le soleil du tropique traverse aussi les grandes
feuilles souvent rompues du bananier. Il les
métamorphose en magnifiques panaches do
lumière verte plantés autour des façades à
stores do toile claire. Il révèle, aux pointés
des feuilles sombres, le vernis du manguier;
Il blanchit les petites coupoles des clochers
jumeaux sur chaque église à rocailles, à portique
monumental et contourné selon le style partout
en honneur au temps de notre Encyclopédie,
Il pénètre par les vitraux blancs dans les nefs,
sur les têtes crépues des négresses à genoux. Il
enflamme les plumes des chapeaux sur les belles
figures ovales des Brésiliennes. Il transmue en
rayons les dorures sur les neuf rangs de candé-
labres superposés depuis le tabernacle jusqu'aux
pieds de la Vierge glorieuse en sa gaze roide,
telle' que nos premières communiantes, avec un
Jésus pesamment couronné dans les bras, Le soleil
avive le cramoisi des rideaux drapés derrière les
balcons des loges latérales où les dames patronesses
s'accoudent pour suivre, de là-haut, l'office divin.
Le soleil éclaire les grains do poudre sur les faces
mates des adolescentes en oraisons, et quasi nues
dans leurs étroits fourreaux de soie rose, de soie
bleue qui révèlent, osseuses et déjà mamelues, ces
pieuses enfant prêtes à baiser la dallé, pendant
l'élévation. Il embellit cette foule coquette, bat-
52 LES VISAGES DU BRÉSIL

tant de l'éventail ; mais transie de foi entre les
scènes bibliques qui ressuscitent sur les grandes
faïences des murailles à personnages bleus.
Dehors, la prodigieuse lumière se reflète en
feux vifs sur les cornées des yeux latins, guaranis,
africains que protègent les velours épais des cils
et les ombres des chapeaux en fleurs. Elle glisse sur
les amples feuilles lenticulaires des parasites qui
enveloppent les arbres chevelus de lianes pendil-
lantes. Elle fait chatoyantes les cassures de la soie
sur la marche des femmes. Avant de rejaillir, elle
frappe les manchettes dos soldats beiges à figures
ténébreuses qui, le fusil horizontal sur l'épaule,
accélèrent le pas derrière leurs musiciens auda-
cieux, et l'équitation décorative de leurs officiers.
Le soleil encore s'exalte sur les cuivres des instru-
ments harmonieux maniés par une classe de collé-
giens que le tramway emporte vers la forêt vierge
du Corcovado, grâce au fil du trolley. L'astre
accuse les traits saillants des statues héroïques,
centres des squares et des places où les automo-
biles courent, où les charretiers minces et bruns
marchent souples à côté de leurs mules tirant la
voiture comble, où les nègres marchands de
friandises heurtent les deux bâtons annoncia-
teurs de délices enfermées dans la table à vitrine
qu'on porte sur la tête, où les fruitiers ambulants
se hâtent, balances humaines dont les plateaux en
LES VISAGES DU BRÉSIL 53

osier supportent, près de terre, les monceaux de
légumes, d'oranges et de mangues. Le soleil trans-
perce les stores qui descendent devant les fenêtres
des villas roses, des villas bleues insuffisamment
ombragées par les palmes de leurs bocages, insuf-
fisamment rafraîchies par les piliers de glace sor-
tant des camions automobiles, et, sur la tête des
nègres, passant les grilles argentées des jardins,
pour l'effroi des paons, des aras, des singes fami-
liers.
IV

[EN que la proclamation do l'indépendance
en 1820, et la chute d'empire en 1889,
aient modifié les relations entre son ancienne colo-
nie et le Portugal, à deux reprises, l'orgueil de
1499 a toujours réconcilié les âmes de leur double
aristocratie, l'européenne et l'américaine. A Rio
dans le quartier le plus illustre de cette ville sans
pareille, on voit un diplomate portugais de sa
République toute neuve, s'unir, large et mous-
tachu, aux royalistes en exil depuis la dernière
révolution do Lisbonne, et joindre sa verve litté-
raire à leurs éloquences fières de la patrie qui
composa les élites mères des Gama, des Cabrai,
des Camoëns. L'ombre des manguiers ornant
la place José de Alencar n'obscurcit pas, chez
les causeurs, leur sens du rôle mondial que joua
leur race. Ils n'oublient pas qu'elle conquit, avec
peu de troupes audacieuses, l'incommensurable
forêt du Brésil, après tant de terres africaines,
tant de villes asiatiques. Et pour cette oeuvre
de leur passé, ils s'estiment fraternellement.
LES VISAGES DU BRÉSIL, 55

Le « vicomte » court et gras dans son veston
bleu, le paillasson sur l'oreille, un cigare pesant
sous la grosse moustache noire, s'efforce, à Rio,
d'accroître les bénéfices naguère piteux de ses
fazendas américaines. Le svelte seigneur de l'Al-
garve à tête aquiline, argentée, et qui porte la
jaquette comme un habit de chambellan, engage
vainement le robuste cavalier du Rio Grande de Sul
à recruter, pour la prochaine Restauration dé don
Manuel, une brigade invincible, sur le parvis même
de l'hôtel où ce clan installa son quartier général
devant les lianes pendantes des vieux arbres. Au-
cun de ces causeurs ne voudrait méconnaître toute-
fois les mérites des impérialistes, ni ceux des répu-
blicains, créateurs de la richesse nationale qui se
calcule et se négocie dans tous les appartements
de cette auberge, comme sur toutes les Bourses de
l'univers. Leurs ancêtres communs à collerettes, à,
pertuisanes, à mousquats, à papaches, et nul autre,
en firent la dure, la rapide conquête, malgré
les ardeurs du soleil tropical, les flèches empoisom
nées des beaux anthropophages, les morsui es dan-
gereuses des serpents lovés parmi les broussailles,
malgré les lacis enchevêtrés des lianes, voile impé-
nétrable, et bientôt reformé derrière les pas des
sapeurs. C'est leur roi à tous, Jean VI et l'élite
de son temps qui transportèrent, en 1807, la
science, les arts, les trésors do Lisbonne, à Rio
56 LES VISAGES DU BRÉSIL

de Janeiro pour lui valoir cette intelligence ex-
traordinaire et générale, devenue l'apanage main-
tenant de la nation. L'oeuvre fut de tous, qui s'en
remercient. Aussi le ministre de la République
portugaise, débarqué, petit vieillard sec, blanc,
en redingote professorale, dans le même Hôtel
des Etrangers, avec ses onze enfants disparates
et son épouse chétive, ne paraît-il pas vivre en
hostilité avec les royalistes qui, très tard dans la
nuit, discourent bruyamment sur les moyens im-
médiats de ramener leur jeune prince aux bords
du Tago.
Espoir chimérique aussi de quelques vieil-
lards. Ils regrettent les régimes anciens, par
amour théorique de la tradition, et souhaitent
que les deux républiques, la mère brésilienne et la
fille portugaise, fasser ecoudre leurs drapeaux
par les mains d'un monarque très constitutionnel.
Une des forces les plus respectables de l'Histoire
ressusciterait ainsi, montrant, avec l'orgueil mémo
du XVIe siècle, l'oeuvre accomplie, sur les deux
mondes, par l'esprit de Camoëns perpétuel en trente
millions de citoyens. Telles jeunes filles du monde
diplomatique propagent volontiers le sentiment
qu'elles avouent pour leur jeune roi en exil, hôte
de l'Angleterre, Aussi, par boutades, leur arrive-
t-il de traiter d'anarchiste le ministre du Portugal,
le républicain, en dépit de son air propret, de son
LES VISAGES DU BRÉSIL 57

apparence universitaire, redingote noire et barbe
blanche, de ses millions avérés, de sa femme docile
et menue, de ses onze enfants disparates, de sa
forte science, qui, depuis, l'a fait, à Lisbonne,
président du Conseil. Paisible, riant, il passait à la
tête de son cortège filial sous les regards sombres
de ténébreuses demoiselles qui serraient, dans leurs
mains, l'éventail, manche illusoire de la dague
libératrice. Propos do jeunes filles. Ils n'influen-
cent pas S. E. Lauro Mttller. Cet homme d'Etat
continue fermement la tâche du baron Rio
Branco, et offre des terres brésiliennes aux émi-
grés royalistes, sans choquer l'opinion civiliste
de Rio ni de Saint-Paul.
Dans Rio même, aux coins des rues où le malin
Portugais a choisi la boutique à trois arcades,
qu'il encombre de fruits, de légumes et de pois-
sons pour les vendre à des prix fous, les royalistes
no manquent pas de faire, clandestinement, quel-
que propagande en concurrence avec le ministre
de Lisbonne. Car, de ces quarante mille fruitiers,
cabaretiers, bouchers, épiciers, alimentateurs de
toutes espèces, beaucoup retourneront en Eu-
rope, après fortune faite ; si elle n'est que mince.
Au cas contraire, ils deviendront à leur tour spé-
culateurs de terrains, entrepreneurs de bâtisses,
Brésiliens et opulents personnages. En attendant,
gros, trapus, les manches retroussées sur le pelage
58 LES VISAGES DU BRÉSIL

épais de leurs bras, ils remuent les caisses, pèsent
lés achats, trient les primeurs avec la patience
opiniâtre qui distingué nos Auvergnats de Paris.
Aisément on imagine les effets de leur vigueur
musculaire, et de leur obstination quand ils
allaient, à travers la brousse, ombragés d'un feutre
à plume et armés d'une espingole, après avoir
laissé, dans les anses, le pont de leur caravelle,
ou la chaloupe de leur caraque. Ces mollets mas-
sifs, ces épaules larges, ces bras poilus, servaient
à merveille le goût des aventures lucratives assis
en ces têtes lourdes. Ajoutez à cola leur éton-
nante solidarité, cause unique de tous les triomphes.
Qu'un client réclame contre le prix fantastique
des légumes, qu'il se fâche et gronde, le bruit, se
répand d'arcade en arcade, devant les comptoirs
où se verse le vin liquoreux. Et le lendemain, la
cuisinière du grincheux, en vain, nous assure-t-on,
commandera de la salade, Pas un Portugais n'en
fournira. Il faudra do l'astuce pour obtenir, de
quelque traître, six feuilles de verdure. Et ce traître
sera, par ses pairs, honni, houspillé, mis à l'index,
contraint peut-être de quitter sa boutique. Aussi
bien, lorsque l'abondance du poisson, des fruits
pourrait, sous un climat où tout se gâte vite,
inciter le marchand, non point à diminuer le prix,
mais à faire bonne mesure plutôt qu'à perdre la
denrée, un syndicat se forme instantanément qui
LES VISAGES DU BRÉSIL 59

décide le rejet à la mer du surplus anormal. Ainsi
les tarifs se maintiennent élevés prodigieuse-
ment. Et le Brésilien supporte tout cela du Portu-
gais, son frère cupide mais chéri.
Mieux encore. Répondant .aux appels des con-
sommateurs que décourage l'aspect quotidien
d'une viande très dure et trop mal taillée, un
bouclier européen s'installe dans une rue. En
peu de jours les gourmets s'approvisionnent
chez lui, do préférence. La vogue lui vient au
détriment de ses confrères portugais. Ceux-ci
ne songent point un instant à s'assimiler l'art
nécessaire pour qui veut découper, pare con-
venablement la côtelette ou le gigot. Non pas.
Ils savent que l'amour du Brésilien leur passe
cette infériorité. Un syndicat de tous les alimen-
tateurs se forme. Ils refusent le pain, les légumes,
les fruits, ou ne livrent que do la pourriture aux
domestiques, le plus souvent nègres et mulâtres,
ayant acheté le rôti chez l'intrus. Bientôt lui-même
no trouve plus de maquignon qui lui vende boeuf
ou mouton, sauf au poids de l'or, du platine, du
radium. Autres choses. Le sergent de ville brésilien
dresse des contraventions à l'européen. Par ha-
sard les mules des tombereaux emportées s'abat-
tent contre l'étal de l'étranger, Se fàche-t-il ?
On riposte, On s'ameute. On le raille. On lui
montre le chemin de l'embarcadère. On lui crie
60 LES VISAGES DU BRÉSIL

les noms des paquebots en partance, et l'heure
de la mise sous pression. Il résiste. Des gaillards
se querellent devant sa porte. Par mégarde les
balles de leurs revolvers pourraient, sur les murs
de la boucherie, s'aplatir. Déférente pour la
légation do cet immigrant, la municipalité place
des sentinelles en armes devant la devanture.
Bref l'écuyer tranchant voit sa clientèle fondre,
les ennuis augmenter. Il se rembarque. Et les
délicats de Rio doivent renoncer à des entrecôtes
savamment découpées. Tel est le pouvoir du Por-
tugais dans la capitale du Brésil. Témoignage
d'un docteur, fonctionnaire et hygiéniste offi-
ciel
Est-il question de crédit ? Même solidarité entre
les maisons portugaises. Leurs patron?, leurs auxi-
liaires séduisent les négresses des cuisines. Amants,
ils obtiennent de l'amoureuse des indications
utiles sur la fortune et les affaires de l'acheteur.
Celui-ci vient-il à perdre son emploi, à manquer
une combinaison, à.pâtir en Bourse ? Dès le len-
demain, nul fruitier ne livrera sa marchandise,
sinon contre espèces. Chacun est coté. La langue
de la négresse est une fiche de renseignements
commerciaux. Grâce à toute cette politique mer-
veilleuse, sans égale sur le globe, le marchand por-
tugais impose à un million d'habitants des prix
excessifs. Il oblige cinq cent mille commis à se
LES VISAGES DU BRÉSIL 61

nourrir uniquement de fèves, de manioc et de
bananes, à boire l'eau pure ; toute autre alimen-
tation dépassant les ressources d'un comptable
à petite mensualité. Impossible de manger une
grappe de raisin acceptable si l'on ne débourse
trois ou cinq francs. Et ce même raisin vaut quel-
ques centimes dans la banlieue de Lisbonne, un
ou deux centimes de plus après la navigation en
frigorifique. Le diner simple que nous offrons à
Paris, et qui nous coûte environ dix, quinze louis
si nous traitons une dizaine d'invités, ne sera
point, là-bas, offert à moins de six, sept, huit cents,
mille francs. Actuellement tout vaut en proportion.
Cinq mille reis, soit environ huit francs, seront
parfois exigés pour un coup de fer au chapeau,
pour la taille des cheveux et de la barbe, scham-
pooing et friction. Douze pages de copie à la ma-
chine ont coûté quatre-vingts francs. Une course
rapide en automobile taximètre revient à sept
francs. La même que nous octroie, pour deux,
le chauffeur qui nous emmène de la Concorde au
Trocadéro. Etc., etc. On dit que les appointe-
monts sont en proportion avec le taux de ces
dépenses. Oui pour ce qui concerne la classe des
ingénieurs, des financiers, des professeurs, des
médecins, des comptables supérieurs, voire même
des vendeurs ou étalagistes expérimentés. Non
pour ce que touchent les commis ordinaires, c'est.
LES VISAGES DU BRÉSIL

à-dire pour tout le monde. Le moindre loyer d'une
famille un peu féconde revient à huit cents
francs, très loin du centre. Donc il faut ajouter
cinq cents francs au moins pour les voyages en
tramways, en « bonds » électriques. Joignez encore
l'onéreuse obligation de se vêtir élégamment. Le
patron de Rio n'accepte pas, chez lui, d'auxiliaire
au linge douteux, au pantalon fripé, à la veste
élimée, aux bottines éculées; ainsi qu'il se peut en
France. Le commis brésilien doit se présenter en
costume neuf d'apparence, avec du linge impollu,
des manchettes très roides, grandes comme des
plastrons de chemises plies en deux. Ou bien il
n'est-plus estimé que comme un manoeuvre, et
rémunéré comme tel.
Vous imaginez la peine d'existences ainsi ré-
duites" par la cherté portugaise de toutes choses.
Vous comprendrez que des rancunes, des haines
S'accumulent au fond de certains coeurs. Survien-
nent les luttes politiques, ces luttes se transfor-
ment assez Vite en batailles. Les nécessiteux, les
acculés espèrent le salut après une modification
brusque des procédés gouvernementaux. A vrai
dire, ces batailles se font de plus en plus rares et
brèves. Elles n'excèdent pas, en nombre ni en
violence, les statistiques de nos grèves ouvrières ;
celles-ci presque inconnues dans la patrie des gros
salaires tout à fait suffisants, eux, pour la vie
LES VISAGES DU BRÉSIL 63

sobre et sans confort des travailleurs italiens
polonais, mulâtres ou nègres, pour les manoeuvres
portugais mêmes. Cependant ce malaise des gran-
des villes est lin danger social.
Donc, au XXe siècle, trente ou quarante mille
Portugais, à l'abri d'une législation certainement
trop libérale qui respecte l'individu et ses actes,
infligent encore à ving-cinq millions de Brési-
liens ces difficultés, ces peines, une politique com-
plètement respectueuse du marchand, do sa li-
berté absolue, de ses talents exploiteurs. Les
Portugais ont, en outre, une bibliothèque consi-
dérable à Rio. Elle sert de centre à deux mille
participants par cotisations, dans un fort bel édi-
fice qui rappelle les salles historiques de la vieille
Lusitanie. Un hôpital complètement pourvu, ins-
tallé dans un palais historique à statues, recueille
les dolents. De ces deux centres, le Portugal com-
mando toujours à ses anciens colons. Il leur im-
pose la cherté de la vie, et par suite, une colère
générale qui forme le gros nuage de l'avenir.
Même si le j ournaliste brésilien n'aimait pas tant
qualifier « révolution » la moindre bagarre élec-
torale, la moindre algarade entre politiciens cha-
leureux, nous n'aurions pas, en Europe, l'idée
fausse do troubles fréquents et considérables
agitant tous les états du Brésil. Opinion qui nuit
injustement au crédit do cette belle République
64 LES VISAGES DU BRÉSIL

Latine. A supposer que nos gazettes utilisent les
mêmes qualificatifs pour tous nos meetings, mani-
festations, défilés, chômages grèves, etc., notre
journaliste compterait aussi plusieurs « révolu-
tions » en France, par semestre. La presse brési-
lienne devrait bien atténuer son vocabulaire. Il
coûte horriblement cher à sa patrie.
V

EVANT un ancien et noble édifice, l'hôpital
de la Miséricorde, une double et opulente
rangée d'arbres, le long de la baie, ombrage
l'accès du Morro Castello, une abrupte colline
de terre rouge.
Ce mont domine les espacés de la mer inté-
rieure, les villes et les usines des trois cents
îles émergeant à la surface des eaux, les navires
accourus du monde entier, avec les cargaisons
des importateurs, vers les peuples de la capitale
et des cités voisines, vers les mille quartiers
aux maisons jaunes, roses, bleues, s'étageant
parmi les palmes, sur le cirque de ces alpes
forestières. De ce Morro, .la vue est complète.
Les Portugais de Estacip de Sa y construi-
sirent leur première chapelle en 1567. Elle sub-
siste encore, agrandie. En frocs, des moines
à longues barbes y montrent, effritée à demi,
la pierre fondamentale contre la chaux du
mur. Les armoiries de la dalle qui recouvre le
5
corps du plus, ancien gouverneur sont toujours
66 LES VISAGES DU BRÉSIL

lisibles. Sur le sommet, au centre d'une nature
sans pareille, la société brésilienne connut les
cérémonies de sa formation initiale, les premiers
mariages, baptêmes, deuils. Mon catholique du
Pernambuco put vanter le site incomparable
choisi là, par les Jésuites, pour y fonder leur
collège do 1550. Que d'évocations pour ce con-
quistador en costume moderne ! Tant d'hommes
s'éduquèrent là, capables ensuite d'établir une
capitale, d'organiser une société entre le Morro
Castello et le Morro San Bento, la forteresse mo-
nastique de Bénédictins. On l'aperçoit par delà
les toitures de la cité, au nord de l'Avenida Rio
Branco, boulevard tout neuf « à l'instar de Paris »,
orgueil des hommes avancés. Un sourire un peu
méprisant retroussait la moustache du catholique.
Du Morro Castello, comme de. Bahia, disait-il,
les Jésuites et leurs disciples partirent vers le
Parana comme vers le Maranhaon. Et, sur toute
la côte du Brésil, leur merveilleux esprit d'orga-
nisation édifia les cités.
Ce que fut la conquête du pays après le passage
de Cabrai, après l'afflux de ces gaillards velus et
trapus, solidaires, opiniâtres, cupides et malins,
on peut se le représenter. La plume au feutre et
le mousquet au poing, le Portugais intimida les
Américains, les cerna, les asservit. Ses moines
érigeaient partout, leur calvaire. Ils rassem-
LES VISAGES DU BRÉSIL 67

blaient, autour, les fugitifs des guerres cruelles
entre les tribus anthropophages, et les néophytes
cherchant, grâce au baptême, une protection
contre la force qui les fit bûcherons, débardeurs,
maraîchers. Par l'union avec les conquistadores,
puis avec les exilés que le gouvernement do
Lisbonne déporta, les Américains gagnèrent
seulement l'ennui de ces labeurs inhabituels.
La plupart de leurs frères ne purent s'accou-
tumer à la fatigue de couper le bois de teinture,
le brazil, de le traîner à travers la brousse jusqu'à
la côte, de le débiter et de le charger sur les ga-
lions. Afin d'y vivre agréablement de fruits, de
gibier, de poissons, les Toupis regagnèrent la
forêt. Ils s'y défendirent quand on voulut les
embaucher de nouveau. De là, querelles, rixes,
batailles, victoires nécessaires des envahisseurs,
retour au camp avec les captifs ; car le travail
au soleil des tropiques enfiévrait les Européens,
les décimait.
Pitoyables envers ces Guaranis, trop énergique-
ment combattus, poursuivis, ramenés la corde au
cou, et vendus aux premiers planteurs que le
roi de Portugal dotait à Lisbonne, les Pères
entreprirent de protéger quelques-uns de ces
captifs. Ils les apprivoisèrent. Ils les installè-
rent à l'abri de leurs redoutes, ou « réductions ».
Ils rallièrent, autour de l'école en branchages
68 LES VISAGES DU BRÉSIL

et du clocher neuf, les tribus faibles soit à
demi détruites déjà, soit menacées encore. Acti-
vité miraculeuse si l'on songe aux difficultés du
temps et du lieu.
Ces villages d'asile constitués en tout lieu pro-
pice à leur défense et à leur alimentation, près de
la mer ou sur les bords des rivières poissonneuses,
devaient, à l'avenir, se transformer en bourgs,
en villes. Des églises furent construites au milieu
des forêts par les pasteurs des convertis. La fra-
ternité chrétienne aidant, ces anthropophages
belliqueux apprécièrent les bienfaits de la trêve
catholique, de l'existence assurée, agricole et
sédentaire, de la paix; Le monsieur du Pernam-
buco s'exalte à conter cette politique, ses gestes.
En maintes circonstances, les Jésuites ne furent-
ils pas les seuls ambassadeurs avec qui les Indiens
voulussent traiter ? Même lorsque réunis en
masse, comme en 1562, ils avaient réussi à vaincre
les bandes esclavagistes. Aux Jésuites Nobrega
et Anchiéta, le roi de Portugal dut la conservation
do ses domaines américains. Sans eux les Euro-
péens eussent regagné la mer. Rien n'arrêta
plus l'obstination portugaise ainsi défendue. Elle
dompta les Toupi-Guaranis, battit les Français
de Villegaignon, les Hollandais de Maurice de Nas-
sau, les Espagnols. Elle s'installa ; se maria,
se multiplia, s'acclimata, enfanta une descen-
LES VISAGES DU BRÉSIL 69

dance métisse, qui fut dénommée créole à là
troisième génération, qui s'adapta aux conditions
climatériques. Elle fit venir, dans ses plantations,
les Africains des races forestières aisément vain-
cues par les peuples à civilisation carthaginoise
dos empires soudanais, puis troquées, emmenées
à la Côte des Esclaves, embarquées sur l'Atlan-
tique; tout cela grâce à l'organisation jésuite.
Bienfaits que la plus folle ingratitude paya.
Car, oxaspéres par la défense pontificale do
maintenir les Indiens en servitude, sous peine
d'excommunication, les planteurs excitèrent les
populaces des ports contre les Pères. Au XVIIIe
siècle, on les accusa de former, autour de leur
sceptre un empire à sujets indiens. Réquisitoire
qui devait aboutir, en 1759, à l'expulsion des jésui-
tes par ordre royal, puis à leur emprisonnement
dans les cachots de Lisbonne. N'importe. Toute
la civilisation du Brésil fut créée par cette pe-
tite phalange d'hommes. Ils ne furent jamais
plus de cinq cents. Ils suffirent à transformer
les filles des tribus en aïeules de créoles, en
trisaïeules de Brésiliens. L'histoire a-t-elle con-
signé beaucoup de résultats analogues obtenus
par une élite aussi minime ?
Le catholique du Pernambuco étend les bras
vers les monts cernant la baie, pour la stupéfac-
tion du capucin qui retourne, dans le choeur de la
70 LES VISAGES DU BRÉSIL

vieille église, s'exercer au plain-chant avec les
frères de l'ordre. Cependant le légiste de Bahia
affirme que le communisme fut, deux siècles, mis
en pratique dans les paroisses de réductions, et
que cette expérience a donné des résultats indis-
cutables. Contrairement à l'avis des capitalistes
modernes, les Jésuites amassèrent do fabuleuses
richesses grâce à ce système d'économie publique.
Au Paraguay surtout l'expérience fut démons-
trative. Alors si le catholique do Pernambuco
vante cet esprit, pourquoi raille-t-il les aspira-
tions des collectivistes, préconisées, réalisées par
les disciples de Loyola ? La face brune s'anime,
un peu camuse sous la chevelure d'argent niellé
que le feutre coiffe avec une juste élégance. Les
gestes contenus de l'avocat servent l'ironie de
son être fin, en costume grisâtre. Celui de Pernam-
buco oppose que les Jésuites respectaient les
droits de l'Homme, fût-il indien, tandis que les
socialistes d'aujourd'hui... D'ailleurs il n'y a
guère de socialistes ici, objecte l'étudiant de
Louvain pour apaiser la discussion. Et puis ne
faut-il pas veiller à sa marche dans ce quartier
pittoresque du plus ancien Brésil.
Les raidillons et les ruelles escaladent, dégrin-
golent entre des maisons basses sans étage. Les
portes, coupées horizontalement à mi-hauteur,
sont aussi des fenêtres pour cent bouquets de
LES VISAGES DU BRÉSIL 71

minois bruns aux coiffures monumentales. Parmi
des chèvres, une marmaille copieuse encombre les
chaussées. Elle joue sous la lessive partout éten-
due. Elle lance des cerfs-volants. Marmots portu-
gais, créoles, indiens. Des négrillons tout nus
prospèrent obèses sur les marches des petits per-
rons délités. Les écolières chevauchent les rampes
rouillées. Et les Brésiliens se félicitent d'une proli-
fication qui donnera quarante millions de ci-
toyens avant cinquante ans. Dans les ruisseaux,
les aïeules rincent les marmites. Voici un portique
à cintre surélevé, puis une façade aussi mince
qu'une coulisse de théâtre. Vingt jeunes filles
s'accoudent à toutes les croisées, renseignent et
sourient avec cette délicieuse amabilité des Bré-
siliens prolétaires ou nobles. En matinées à fan-
freluches, et sous leurs ombrelles de couleur, les
femmes se promènent. Les falbalas de calicot
caressent les pieds nus. Un noeud de soie flamboie
dans la tignasse. Pour l'amusement des yeux, il
y a, comme à Naples, dans la Chiaïa, des trou-
peaux de chèvres qui broutent les queues de
légumes et les brins de paille. Maintes lessives
ensoleillées pavoisant les perspectives rappellent
les aspcots italiens de Tarente. Comme à Salerne,
le charpentier, ses aides ont dressé l'établi sur là
place ; et ils rabotent en fredonnant. Il y a des
ateliers de couture qui, dehors, jacassent tout le
72 LES VISAGES DU BRÉSIL

long de l'ombre, contre les murailles. Les volets
ouverts découvrent les images pieuses des cloi-
sons intérieures, le canapé et les quatre chaises
cannées, meubles d'accueil chez la famille la plus
modeste même.
Sous le fardeau de draps en pile, une adoles-
cente, tête grave et brune, ne bronche pas, no
cligne pas malgré l'ardeur des rayons. Elle gravit
la côte caillouteuse. Contre ce torse de garçon
mamelu, la brise colle une petite blouse d'in-
dienne, et, contre les jambes hautes, une courte
jupe rose. Les mollets fauves, duveteux et fins
se cambrent pour étayer, avec les hanches os-
seuses, la lourde charge. Près do là, sur des seuils,
les mères accroupies morigènent ou câlinent leur
progénituro multiple. Comme elles, le catholique
do Pernambuco et le licencié de Bahia encoura-
gent, symbole do leur effort national, la vaillance
de l'apprentie blanchisseuse. Ils la plaignent. Ils
la louent. L'enfant répond d'une syllabe à
peine. Elle monte. Ses orteils crevassés s'agrip-
pent aux pierres. Sa tête de canéphore ne grimace
qu'une seconde. « Voilà le stoïcisme latin, une
âme cornélienne dans une vierge du Brésil »,
murmure le licencié opiniâtre. Elle, droite, esca-
lade le tertre entre les reflets aveuglants des cré-
pis. « Cette fierté dans le devoir, c'est toute la
vertu catholique », s'écrie le professeur de Per-
LES VISAGES DU BRÉSIL 73

nambuco. Aux mille bambins en joie, barbouillés,
indéniables frères des angelots, des petits Saint-
Jean que peignirent les Primitifs, et ceux du
Quattrocento dans la lumière de la Méditerranée,
cette jeune fille, parvenue sur la pente de la place,
sourit tout de même. Pourtant ses bras minces
en arc tremblent depuis les mains sur les hanches
jusqu'aux épaules : car elle ne lambine pas. Pour-
tant la sueur ruisselle et brille, telles des larmes,
contre la face un peu massive de l'américo-portu-
gaise. Pourtant, au pied de toutes les façades, la
compassion des yeux s'attarde sur ce rude labeur.
Pourtant s'arrêtent les aiguilles aux doigts
plus indolents des ravaudeuses, les truelles aux
poings plus lâches des maçons, les brosses aux
mains plus lasses des badigeonneurs. La fillette va.
Calme et orgueilleuse, elle se hisse toujours
plus haut dans la cité de soleil et de couleurs,
entre les maisons d'azur, les maisons do pourpre,
les maisons d'albâtre, vers l'arche éblouissante et
blanche qui culmine sur le ciel pur. A ces larges
marchands portugais légataires des conquista-
dores, à ces lavandières encore Tupinambas par la
chevelure, comme les mères des premières familles
installées ici, à ces jolis créoles, leurs fils ambi-
tieux, sensibles et fiers, à ces robustes africains
fondateurs de la richesse agricole, à ces mulâtres
souples et bavards, créateurs de la République,
74 LES VISAGES DU BRÉSIL

il semble que la jeune fille ait emprunté l'essentiel
de leurs forces pour accomplir sa tâche. Ainsi les
ancêtres accomplirent l'oeuvre souhaitée par l'es-
poir de Cabrai en prières dans le cloître hiérony-
mite do Lisbonne.
En cette face un peu massive de la vierge res-
suscitent la vigueur et la solidarité portugaises
s'assurant de la forêt tropicale. N'est-ce pas avec
ces mêmes cheveux droits et lisses, que leurs
compagnes indiennes caressaient le repos de leur
énergie, L'enfant a, dans ses yeux africains, la
force des noirs associés aux cultures de la canne
à sucre, du café, du riz, du tabac. En ses jambes
nerveuses frémit l'impatience du mulâtre. Dans
la grâce de son allure se décèle la sensua-
lité créole soucieuse de l'art qui sut, au faite
de cette colline, édifier, contre le soleil, l'église
et ses deux clochers sonnants, ce quartier de por-
tiques blancs, de maisons différentes, où vont,
devant leurs ombres bleues, les capucins en
froc médiéval, les marchands portugais à l'abri
de leurs feutres et sur leurs mules chargées de
brocs, les brunes gamines sous leurs chevelures
tupinambas déployées par la course du jeu, les
soldats nègres aux habits jaunes, et cette abon-
dante marmaille enchevêtrée dans les jambes do
ses pères en pantalons étroits, en maillots stricts.
L'ascension de la jeune fille provoque la sympa-
LES VISAGES DU BRÉSIL 75

thie compatissante de cette foule demeurée telle
qu'au XVIIe siècle, et qui se souvient, et qui désire.
Voici qu'ayant, avec sa charge, franchi l'arche
blanche, tourné vers la droite, gravi un tertro
encore, la jeune fille se fixe, éblouie par le scintil-
lement de la mer sous les touffes des îles et sous
les mâts des flottes, par le poudroiement de l'alpe
lointaine, de ses bourgs et de ses villes, par la ma-
gnificence de la capitale recourbée le long des
plages avec ses dômes et ses pinacles, les clochers
jumeaux de ses églises, les rumeurs de ses ave-
nues, les fumées de ses usines, les réseaux élec-
triques de ses télégraphes et de ses téléphones,
les mugissements des sirènes, les halètements
proches des industries en labeur.
Bien qu'elle connaisse la merveille du spectacle,
l'enfant s'est, une seconde, arrêtée. Au bout de
l'effort, voici la récompense : dans le plus beau
cirque d'alpes bleuâtres, lointaines et proches,
cette eau miroitant parmi les ombres des oiseaux
pêcheurs, cette eau qui baigne tant de ports épars
où les docks absorbent, bouches gourmandes
et riches, toutes les productions du globe déver-
sées par les grues des paquebots atlantiques, bal-
tiques, méditerranéens.
Le licencié de Bahia commente ce mouvement
du port, l'opulence active du Brésil préparée
jadis, par les planteurs et leurs africains, dans
76 LES VISAGES DU BRÉSIL

les états de Pernambuco, de Bahia. Opulence
accrue maintenant par la politique républicaine
favorable à l'oeuvre des immigrants latins dans
les états de Saint-Paul, de Rio de Janeiro, et
d'Espirito Santo. De plus les seringueros du Céara,
du Maranhaôn, du Para et de l'Amazonas four-
nissent au monde 40 p. 100 de son caoutchouc.
Déjà les agronomes de Rio Grande de Sul, de
Santa Catharina multiplient les puissances d'un
sol très fertile sous le climat le plus favorable.
Les ingénieurs des Minas Geraes en exportent l'or,
les pyrites de fer et de cuivre, le manganèse ; bien-
tôt l'acier, Saint-Paul livre aux nations du globe
70 p. 100 de leur café.
Quand elle eut, en soufflant quelque peu, con-
temple la splendeur de la baie, la jeune fille s'en-
gagea sur le sentier de la descente. Sa marche
moins pénible s'accéléra, devint agile. Entre les
lessives pavoisant les rues, elle allait vers les
quartiers neufs, vers l'Avenida Centrale, qui
passe aux pieds du Morro Castello, entre les mo-
numents très latins de la Bibliothèque et des
Beaux-Arts. Dès que l'enfant fut parvenue
sur le large trottoir, elle fut avec son fardeau, par
la foule, absorbée.
VI

ES yeux africains, sa figure portugaise,
son allure indienne reparurent en mille
dames entravées, empanachées, couvertes d'her-
mine royale. Car c'était un samedi, jour
d'affluence sur le boulevard où, dans les maga-
sins, tant de belles vont choisir les articles de
Paris, de Vienne et de Hambourg. Jour où l'on
mène les enfants sages aux palais des cinémas
que bariolent les invitations des affiches géantes :
drames polychromes, colosses de femmes fatales
et de gentlemen rasés en discussion d'amour ;
chasseurs et jaguars en lutte dans la forêt vierge ;
pionniers posant le rail sur la brousse, et ripos-
tant, du rifle, aux flèches des Indiens agresseurs
do locomotives.
En face des cinémas, les tramways qui se suc-
cèdent, à petit intervalle, sous la voûte d'une
hôtellerie écarlate, dégorgent des messieurs aussi
graves que la jeune apprentie, et très sobrement
vêtus de complets neufs, de feutres gris, avec un
air de sombres fidalgos pensant aux peines de
78 LES VISAGES DU BRÉSIL

l'Enfer. Le joyeux Brésilien de nos vaudevilles
est un type exceptionnel, légendaire ou périmé.
Il y a, dans la tenue du passant, cette sévérité que
lui purent léguer tels aïeux d'Europe accoutumés
à faire leurs oraisons en cagoules de pénitent, et
tels aïeux d'Amérique accoutumés à rendre, on
manteau do cacique, leurs sentences capitales. Ils
vont ainsi, sans nulle allégresse visible, sans même
un sourire, le long des boutiques et de leurs ri-
chesses. Saluent-ils les femmes ? Ils n'osent leur
parler. Il semble que le souci de leur dignité
les engage à demeurer impassibles, du moins par
l'attitude. Si, chanceux, il devient gentleman
et respecté, le nègre, davantage, observe ces pré-
coptes. Autant dire que l'austérité du catholi-
cisme celtibère, jointe à l'admiration du flegme
anglais et à la survivance de la gravité indienne,
font- du Brésilien moderne un seigneur triste,
quelque peu hautain.
En tous lieux, la foule apparaît digne, autant
qu'elle se promène, le samedi, sur l'Avenida,
qu'elle s'entasse dans les bâtisses à repré-
sentations cinématographiques, qu'elle vienne,
parader dans le somptueux Théâtre Municipal,
un jour d'opéra italien, de comédie française ou
de drame Scandinave.
L'élite, et plus encore, porte, au visage, le sceau
de cette tradition, de ces origines. Le mercredi,
LES VISAGES DU BRÉSIL 79

dans les automobiles en essor vers Botafogo,vers les
parcs où il est bien de se rencontrer, jeunes filles
et jeunes femmes en toilettes luxueuses gardent,
sous les ellipses de leurs chapeaux et les magnifi-
cences de leurs panaches, un air de madones
attristées par les défaillances humaines. Inutile-
ment les perles très rares de leurs oreilles mettent
en valeur la beauté mate de leur teint, l'éclat des
larges yeux créoles. Inutilement les inventions
do l'esthétique parisionne s'adaptent aux svel-
tesses des jeunes filles comme aux épanouisse-
ments des jeunes mères. Ces ornements ne leur
inspirent point les plaisirs de la coquetterie ; mais
le sens do l'apparat. Elles trônent en leurs auto-
mobiles, comme les patriciennes de Romo en
leurs chars. Ces visages ovales et pâles, coiffés
de bandeaux noirs, ne se réjouissent pas des paroles
dites ni de celles entendues. Ces gestes en hauts
gants blancs sont impérieux autant que jolis. Ils
exigent du respect. Ils ne souhaitent point de
l'amitié ; encore moins de la passion. La noblesse
tend ces figures. La même noblesse tendait les
traits plus sauvages de la petite blanchisseuse
roidie sous le faix, afin de ne pas faiblir et d'offrir
en exemple le parfait accomplissement de sa
tâche.
Ni la merveille de l'ample décor, ni cette
mer de lapis aux îles d'émeraude, ni cet horizon
80 LES VISAGES DU BRÉSIL

d'alpes vaporeuses, de pentes forestières, de
monts coniques dominant les villes maritimes que
les paquebots longent, que le soleil flambe, que
les travaux emplissent do tumultes, ni la course
des barques aux ailes obliques sous le vol des
mouettes blanches, ni la trouée lointaine de la
passe ouverte, au sud, entre le récif où se dresse
l'église de Notre-Dame-du-Bon-Voyage et le roc
poli du Pain-de-Sucre, ni le sublime de toute
cette beauté no sont pour distraire les âmes de
leur gravité contemplative. Cette nature en éter-
nelle majesté les péntre du fatal et du divin
qu'elle suggère.
Voici, pourtant, les monts verdoyants de
l'ouest, les milliers de maisons roses, jaunes,
bleues juchées par quartiers, par faubourgs, par
villages et par hameaux, dans leurs parcs de
plantes tropicales sur les morros de la « Serra »,
et jusque vers les cimes de Santa-Thereza où,
minuscules par la distance, les arbres s'effilent
contre l'azur éblouissant. A contempler ces étages
de la ville multicolore, innombrable et belle, pleine
de vies en rumeur qui descendent, les pieds nus
et les corps souples, par les rues déclives, qui se
tassent, dans les tramways électriques, qui cou-
rent derrière les mules des charrettes, qui s'élan-
cent avec la vitesse des automoblies, à voir cette
activité d'un million d'êtres en espoir de richesses
LES VISAGES DU BRÉSIL 81

prochaines, comment l'élite ne sent-elle pas son
coeur battre plus, sa fierté dominer mieux, son
plaisir briller davantage sur les visages de ses
femmes élégantes, symboles et récompenses do
cette fièvre animant, depuis quatre siècles, un
peuple créateur de trésors, de volontés ?
Non. Ce juste orgueil demeure impassible dans
les yeux portugais, indiens et africains, sous les
bandeaux noirs, dans l'ovale des figures mates.
Indifférentes, les promeneuses frôlerent, au gré du
chauffeur mulâtre, le blanc palais Monroë, siège
des congrès réunissant les jurisconsultes et les
savants de toute l'Amérique. Inattentives elles
longèrent les pelouses rectilignes et les parterres
en fleurs devant le square aux arbres somptueux
étalant des chevelures de lianes, et des branches
prodigieusement feuillues par-dessus les ruisse-
jets, les statues, les terrasses qui dominent les
spectacles de la mer. Pour rien, l'élan de la voi-
ture contourne l'esplanade des jeux où luisent, au
soleil, les mèches épaisses et bleuâtres des équipes
en maillots bariolés qui galopent, luttent, bon-
dissent, afin de gagner la partie de foot-ball sous
les yeux des hétaïres italiennes et françaises para-
dant aux balcons de la façade entre les danses
d'une fresque. A peine les yeux catholiques
se lèvent-ils vers la colline de la Gloria, vers la
très gracieuse église qui marie les azurs de ses
6
82 LES VISAGES DU BRÉSIL

murailles à celui du ciel, devant une colonnade
aérienne de palmiers.
Nul do ces signes n'enthousiasme évidemment
les promeneuses, bien qu'ils attestent l'in-
fluence progressive de leur patrie sur le Nouveau
Monde, la persistance de la nature exubérante
rectifiée par le génie des édiles, la juste foi en la
jeunesse nombreuse et robuste, mère de l'avenir,
la confiance dans la déesse inspiratrice de la force
qui fonda cotte grandeur. Il semble que tout cela
suggère plutôt l'uniquesentiment des mille devoirs
imposés par le voeu de rendre ce peuple égal aux
nations dominatrices, on multipliant ses labeurs
et ses vertus.
Le Brésilien a le sons obsédant de sa respon-
sabilité catholique ou positiviste, militariste ou
libérale. Il ne se présente que sous cette face
d'austérité. Sa courtoisie même, pour affable
qu'elle soit toujours, devient aussitôt cérémo-
nieuse. Pas de société au monde où le proto-
cole mondain demeure plus intangible. On ne
pardonne guère à qui, par inadvertance, oublie
de rendre les cartes, une visite, de placer à sa
table, selon les règles de la hiérarchie, ses invités.
Et cependant, lorsque le soleil illumine, sur le
morro central de la ville basse, cette petite église
de la Gloria érigée devant sa colonnade de pal-
miers, à la cime d'un labyrinthe en jardins profus
LES VISAGES DU BRÉSIL 83

et bien fleuris, en ruelles ombragées, en villas roses,
ocre, bleues, il n'est pas, sur le globe, une autre
imago plus exaltante, dans un plus bel amphi-
théâtre d'alpes forestières, de cités multicolores
assises au spectacle des eaux diverses, des escadres
à l'ancre, des îles fabuleuses, des côtes monta-
gneuses empanachées par la ferveur des indus-
tries.
Au milieu de cette fête que leur font les hommes
et la terre, passent donc, avec l'essor de leurs chars,
les dames indifférentes. Non sans goûter le bel
arrangement des gazons et des parterres munici-
paux. Ils se succèdent autour des statues patrio-
tiques. C'est une suite de Parc-Monceau et de
Cours-la-Reine dessinés sur le rivage de la Lapa,
de la Gloria, du Flamengo. Leurs perspectives
promettent ce plaisir jusqu'à la plage d'Ypa-
mema, durant un trajet de quinze kilomètres en-
viron.
Elle ne reçoit que des regards sympathiques, la
sentinelle africaine qui garde, en uniforme de
coutil, les grilles du parc entourant le palais
présidentiel du Cattète, et le travail respecté du
maréchal Hermès de Fonseca, parmi ses ministres.
C'est le parti conservateur qui régit actuellement
les destinées brésiliennes. Il veille à terminer l'unifi-
cation des états, certes loyalistes tous, mais en-
clins jalousement à préserver leurs autonomies,
84 LES VISAGES DU BRÉSIL

fût-ce au détriment do la prospérité générale.
Aussi le Maréchal et ses ministres sont-ils
défendus par les cercles impérialistes, sur le con-
seil même que leur donna Don Pedro II après
l'abdication de 1889 ; et cela bien que l'oncle du pré-
sident actuel, le maréchal Deodoro da Fonseca,
ait lui-même, proclamé la République
De la rue Paysandû maintes voitures arrivent
entre les deux rangs de jardins et de villas roses
habités par les familles, derrière les palmiers en
ligne sur les trottoirs. Endroit préféré par les
impérialistes. Car, au fond de cette avenue, la
façade blanche du palais Guanâbara transparait
sous les feuillages. A cette ancienne demeure do
la comtesse d'Eu, libératrice des esclaves, et qui
paya de son trône cotte magnanimité ruineuse,
les regards attendris des femmes envoient tou-
jours un salut de fidélité. Sous les glaces lim-
pides des voitures, telles paroles s'échangent
qui plaignent la générosité de la princesse. Elle
signa trop tôt, sans rien vouloir entendre. En
1888, le décret d'émancipation devait aigrir les
critiques des planteurs, bientôt adversaires do
l'empire, puis zélateurs des républicains. Leur
opinion gagna les officiers, le maréchal Deodoro
da Fonseca. Ils durent contraindre au départ
pour l'Europe Don Pedro II, respectueusement.
Il n'est personne, là-bas, qui ne parle avec
LES VISAGES DU BRESIL 85

tristesse de cet exil. Los civilistes eux-mêmes,
comme le légiste de Bahia, souscrivent afin
d'élever un monument commémoratif aux vertus
monarchiques du dernier empereur. Exemple
raro d'impartialité politique, et tout à l'honneur
des Brésiliens, de leur intelligence étendue.
— Ah; pourquoi don Pedro II se laissa-t-il
convaincre par les théories d'anticipation ?...
déplorent les conservateurs... Pourquoi avoir,
lui-même, décrit le royaume idéal comme dé-
barrassé du prêtre et du soldat ? Chimère de
croire à l'excellence des hommes, à leur faculté
de vivre socialement sans la crainte des sanc-
tions humaines ou divines. Et quelle ingra-
titude parmi ceux mêmes do son entourage qui
ne le défendirent pas. Don Pedro avait, comme
son père, comblé de biens mille gens.
Cotte maison abrite tel particulier qui reçut,
do lui, le tortil de baron. Cette autre est le logis
d'un Pauliste enrichi par la culture du café, et qui
obtint, du roi de Portugal, le titre de vicomte,
pour avoir souscrit l'une des fortes sommes indis-
pensables à l'entretien de la Bibliothèque Portu-
gaise, de l'Hôpital Portugais, pour avoir aidé la
vie de ces centres où se conserve et s'accroît l'in-
fluence de Lisbonne, et même de ceux qui rêve-
raient, bien follement, au retour des Bragances
sur les rives de la Baie-sans-Pareille, comme sur
86 LES VISAGES DU BRÉSIL

les bords du Tage. Point de maison rosée, bleutée»
à diadème de stuc ornemental et à statuettes do
plâtre qui n'ait son histoire, pour mon catholique
de Pernambuco. Il sait, par le détail, la genèse des
anoblissements après fortune faite. Il sait pour-
quoi les propriétaires furent munificents & l'égard
des fondations portugaises. Il sait comment les
autres obtinrent, de Rome, la couronne perlée,
récompense de larges aumônes. A l'ironie qu'ébau-
chera le légiste de Bahia, mon catholique répondra
fort bien que ces anoblis méritaient presque tous
une telle distinction. Grands défricheurs, éduca-
teurs des Américains apprivoisés, cultivateurs
de plantes indispensables à l'alimentation pu-
blique, exportateurs d'or, de pierres précieuses, de
sucre, de café, de tabac, tous avaient, plus ou
moins, institué la richesse et la pratique sociale
du pays, en étendant leurs domaines, en fondant
les cités, en écartant les barbares irréductibles, en
assemblant des travailleurs, en exterminant les
monstres de la forêt. Que firent de mieux les
anciens barons de l'Europe ? Et, pour excessif
que semble cet énorme blason de grès neuf sur
le tympan d'une tourelle fraîchement crénelée, au
bord du trottoir, près du lampadaire électrique,
c'est le simple hommage d'un disciple pieux en-
vers la mémoire des premiers civilisateurs, ces
officiers nobles que le roi Sébastien envoyait dans
LES VISAGES DU BRÉSIL 87

les capitaineries de Bahia, de Pernambuco, d'Es-
pirito Santo, de Rio de Janeiro, ou de Sao-Vicente.
Le Mont de la Veuve, abrupt sur la mor, inter-
rompt la continuité de ces squares et de ces mai-
sons. Il oblige les équipages du mercredi à con-
tourner sa base par cette « Avenue de la Liaison »
aux petits hôtels agréables. Le golfe de Botafogo
apparaît vite, et sa courbe profonde en fer à che-
val, que de très amples parterres, des pelouses
largement rectilignes, bordent. Tout un parc de
promenade avec ses chaussées cavalières, ses
bosquets symétriques, se ronds-points autour de
statues. Dans le fond, sur la courbe parallèle à
celle de la plage, une série de maisons s'incurve.
Anciennes et basses, peintes en bleu, ouvertes
par les arcades des magasins, les unes sont les
demeures des vieux Brésiliens restés fidèles aux
moeurs du passé. D'autres, fort récentes, blancs
rectangles derrière leurs grilles argentées, derrière
leurs corbeilles de fleurs, abritent les nouveaux
riches. D'aucunes, semblables à do petits palais
que couronnent des lanterneaux, que supportent
des cariatides, sont les hôtels des ingénieurs
étrangers.
Tel celui d'un Français, M. Grandmasson, un
polytechnicien, qui sut conquérir là-bas une
fortune considérable dans l'industrie et qui a
donné la mesure de son art heureux en édifiant, en
88 LES VISAGES DU BRÉSIL

ornant et meublant ce palais selon nos tradi-
tions de l'ère encyclopédiste.
En 1912, l'un des esprits éminents parmi l'élite
politique du Brésil, M. le sénateur Azoredo, ache-
vait de construire et de meubler une demeure
pour sa nombreuse famille, devant l'incompa-
rable décor qu'est ce golfe entre les golfes
formant la beauté de la capitale. Je remerciai
ce brillant oratour d'avoir choisi pour le stylo
de l'architecture, pour celui du mobilier, nos
modèles du XVIIIe siècle, nos modèles de l'ère
encyclopédiste. M. Azeredo me répondit que
l'Amérique Latino doit son indépendance aux
efforts des Tiradontes, des Miranda, des Bo-
livar, des San-Màrtin, disciples immédiats do
nos « philosophes », comme de nos convention-
nels, et qu'elle serait bien ingrate si elle ne recon-
naissait pas la suprématie de l'intelligence latine
qui sut affranchir le monde, par la lumière de ses
raisonnements et la vaillance de ses armées...
Suprématie qui ne fut pas seulement politique :
La science de Lavoisier, de Monge, de Berthollet,
de Laplace, la philosophie économiste des Saint-
Simoniens prévoyant l'importance de l'indus-
trialisme près de changer la vie autant que
l'avait, dix-huit cents années auparavant, changé
le christianisme, puis l'art de Fragonard, après
celui de Watteau, avant celui d'Ingres, enfin ces
LES VISAGES BU BRÉSIL 89

travaux des archéologues ayant ressuscité l'esprit
do Romo en fouillant les condres d'Herculanum
et de Pompéi: toute cette magnifique floraison do
la mentalité latino qui sut éclore avec Voltaire,
Montesquieu et Rousseau, s'épanouir avec les
idées girondines et babouvistes, aboutir à la
reconstitution de la République latine et à la
restauration de la Loi consontie par le Peuple sur
le Forum, tout cola devait entièrement modifier
le sentiment de la justice nécessaire
A cette pensée du XVIIIe siècle, gloire des La-
tins, ne seyait-il pas de rendre hommage en un
pays de libertés latines, où la philosophie d'Au-
guste Comte règle la conduite actuelle des poli-
tiques ? Et le sénateur Azeredo me faisait d'ail-
leurs apprécier les détails heureux des tapisseries,
des consoles, des sofas, des cadres et des pein-
tures savamment copiés sur les grands modèles
de notre art national, sur les chefs-d'oeuvre do
nos ouvriers anciens, ceux des Crescent, des
Gouthière, des Boulîe. Lé maître de la maison
me disait son bonheur de vivre au milieu de ces
objets lui suggérant tout le labeur intellectuel et
social de l'Eneyclopédie. Il se croyait, dans cette
atmosphère, pîus certain d'imaginer les moyens
de grandir les forces de son pays, et d'obvier le
mieux à là crise que le Brésil achève dé subir,
pour avoir largement outillé ses ports, ses voies
90 LES VISAGES DU BRÉSIL

de fer, ses usines, ses paquebots, causes indispen-
sables de la prospérité future
Ailleurs, sur une haute colline qui domine
tout le panorama de Rio de Janeiro, sa mer inté-
rieure aux trois conts Iles populeuses ombragées
par le faste de la verdure tropicale, s'élève un
autre palais. Il appartient au fils de celui qui
fonda le port de Santos, le grand port du café
brésilien. Secondés par leur travail, par la pré-
voyance et la sûreté de leurs méthodes, les Guinlé
possèdent d'énormes capitaux, et dirigent partout
dos affaires grandioses. L'un des fils a réalisé, au
flanc du mont Corcovado, le rêve d'une superbe
habitation. Or, tout l'art qui créa la perfec-
tion de cet édifice, de ses parures intérieures,
des tableaux qui l'animent par leurs instants
fixés de la vie, forme encore un musée dE notre
XVIIIe siècle, y compris la période impériale, celle
du Bonaparte apparu comme le Robespierre à
cheval devant les yeux des tyrans germaniques.
Faites d'un corps principal et cubique derrière
une loggia que surmontent la terrasse et sa ba-
lustrade, d'autres maisons encore attestent le sou-
venir de cette Méditerranée mère des arts grecs
et latins implantés en Lusitanie par les légions.
Celles-là, toutes simples, surgissent roses, me-
nues, ornées seulement de leurs fenêtres. Des
jeunes filles bien calamisées s'y penchent vers
LES VISAGES DU BRÉSIL 91

le cortège des promeneurs, des soixante auto-
mobiles où trônent les familles notoires. Fantômes
du temps colonial, doux cavaliers foutrés et bottés
caracolent, solennels, comme en deuil. Leurs
chevaux maniérés ont des crinières à la Van Dyok
qui retombent ainsi que des manteaux. Les
queues touchent l'arène.
Tout ce cortège captive l'attention des mulâ-
tresses, des familles modestes assises sur les bancs
des squares avec leurs progénitures on toilette
de Paris. Là-bas, la flèche do Plmmaculée-Con-
ception désigne les classes d'où sortent les éco-
lières étreintes par leurs étuis de piqué, de mous-
seline. Cent faces do la Jocondo vivent sous des
chapeaux en fleurs. Nubiles dès la douzième
année, ces enfants font, par la cité, figure de
jeunes filles soigneusement belles. A trois, le plus
souvent, elles déambulent, majestueuses et déco-
ratives. Le catholicisme qui les possède n'a point
là d'effets hideux, comme chez nous, sur les choses
de la toilette. Le confesseur n'ordonne pas que
les cheveux soient tirés à la chinoise, la poitrine
dissimulée, le visage enlaidi et sans fard. Inno-
cente, la coquetterie se donne carrière à l'extrême.
Et tant, que le parisien mal averti s'y tromperait,
prenant pour de faciles gamines ces petites vierges
très saintes, heureuses d'être les plus jolies devant
la magnificence de la nature. Par théories de
92 LES VISAGES DU BRÉSIL

créatures prestigieuses, elles viennent là, sous leurs
larges chapeaux de guirlandes, admirer les dames
en renom. L'une reconnaît-elle ses nièces ou fil-
leules ? Levant le bras ganté de blanc, elle agite
deux doigts de la main droite. Les visages à la Vinci
s'illuminent, enfin, de sourires. Des petits doigts
s'agitent en réponse, au bout de petits bras haut
gantés. Et, l'exemple une fois donné, ces sortes
de saluts familiers s'échangent, d'un bout à l'autre
de Botafogo, entre les familles que rapprochent
les panhards, les mors, les dietrichs et les mer-
cédès. En leurs écrinsde cristal et de laque sombre,
derrière les couples de chauffeurs mulâtres qui,
sous la livrée allemande, dirigent, avec noncha-
lance, les mufles trépidants de leurs machines,
soudain les figures se sont éclairées, malgré
l'ombre des pailles, des feutres, des toques et des
plumes. L'austèro gravité se dissipe sur les
faces. Les doigts blancs des femmes, les doigts
nus des hommes dansent frénétiquement le
tango à la pointe des bras tendus. Les lèvres
peintes se retroussent sur toutes les dentures
nettes. Les sombres Brésiliens semblent, un ins-
tant, joyeux.
Pourquoi ?
C'est que les parents se saluent. Cousins et
oncles, petits-neveux et aïeules, pupilles et
tuteurs se reconnaissent. Ils se chérissent avec
LES VISAGES DU BRÉSIL 93

entrain, par les gestes. Pour cela seul, pour le
sentiment de la famille, les Brésiliens font trêve
à leurs manières de cérémonie. Dans ces milieux
prolifiques, les liens de parentage s'allongent à
l'infini. Ils enserrent des groupes amples que
les mariages unissent à d'autres, par cela
même, devenus parties intégrantes des premiers.
Beaux-frères et belles-soeurs, belles-mères et
gendres, brus et beaux-pères se saluent ainsi
gaiement, sans oublier les frères, les cousins, les
ancêtres, ni la descendance de ces alliés, ni leurs
amis intimes, ni leurs associés, ni leurs collabora-
teurs. Avoir trois frères et quatre soeurs, mesure
ordinaire, c'est avoir sept familles dans ses rela-
tions immédiates. De plus il y a les parentages
des oncles et des tantes, ceux des neveux et des
nièces mariés, ceux des cousins germains, et issus
de germains, ceux des filleuls et des pupilles con-
fiés par l'église, par la loi. Egalement respectueux
de leurs obligations chrétiennes, de leurs obliga-
tions civiques, les Brésiliens se constituent en
gens selon le rite latin. Rite dont ils enfreignent
rarement les règles de services mutuels, dont ils
brisent plus rarement les attaches consacrées.
Parce qu'ils ont longtemps vécu dans les fazen-
das, ces grandes fermes isolées au milieu de la forêt
vierge, ou du sertaô, loin du plus proche secours,
les aïeux établirent d'infrangibles cohésions entre
94 LES VISAGES DU BRÉSIL

les alliés. Ainsi pouvait-on assurer la défense des
personnes et du bien, même si les sectes politiques
se faisaient la guerre dans la contrée, même si la
rébellion des esclaves menaçait tout, même si
quelques partis de Hollandais, de Français, d'Es-
pagnols ou de Paraguayens rôdaient, au temps
de batailles, dans les environs du domaine afin
de réquisitionner la moisson, les troupeaux. Les
indiens surgissaient-ils hors de la forêt ? Vite les
familles se concentraient autour de l'ancêtre.
Les chasseurs et, souvent, les amazones arrivaient
à cheval suivis de serviteurs en escadron. Milice
suffisante, dans la plupart des cas, pour calmer
une révolte d'Africains, ou pour intimider les
fourrageurs aventureux, ceux de l'ennemi, comme
ceux de l'adversaire politique. Garibaldi emmena
la belle Anita, de cette façon, au combatnaval sur
le Rio Pardo ; et elle y reçut le baptême du feu
pendant la révolution du Sud, en 1839.
La cause ayant disparu, les moeurs persistent
qu'elle détermina. Aussi les Brésiliens disent-ils
qu'on se reçoit entre parents, et qu'il n'y a pas
de vie mondaine, chez eux. Il faut comprendre la
multiplicité de pareils cousinages.
Deux excellentes évocations de cette société,
au temps de l'empire, et au temps actuel, furent
composées avec art par M. Delpeuch, un profes-
seur de Rio. Elles s'intitulent Le Roman Brésilien
LES VISAGES DU BRÉSIL 95

et Petropolis. A les lire, on saura la vie coloniale
de jadis, la vie cosmopolite de maintenant.
En saison fraîche, de mai à novembre, les hôtels
de Botafogo, le soir, sont fréquemment illuminés
pour les bals. De même en est-il pour les villas
de Larangeiras, quartier montueux encore, com-
posé de parcs encadrant les maisons que les
anciens planteurs bâtirent sur un contrefort du
Corcovado, dès que le souci d'instruire les enfants
obligea les mères à laisser la fazenda pour s'ins-
taller dans Rio, près des collèges et des couvents.
Chacune de ces demeures analogues à celles de
notre Saint-Cloud ou de notre Saint-Germain, a
son histoire. On aime les conter toutes. On aime
à décrire les généalogies qui se développèrent sous
le roc en forme de léviathan dressé à la pointe du
Corcovado pour admirer les trois cents îles de la
mer intérieure, et sa ceinture de villes retentis-
santes.
Ces généalogies et ces monographies de famille,
à Rio, comme ailleurs, nourrissent le principal des
conversations dans la société qui jouit le mieux
des richesses, des renommées acquises par les
aïeux, du chef-d'oeuvre qu'est cette capitale
jointe, par le génie des hommes, aux magnifi-
cences de la nature.
Par un labeur de quatre siècles, cette élite
étendit la cité pittoresque du Morro Castello jus-
96 LES VISAGES DU BRÉSIL

qu'à celle plus confortable de Laranjeiras, jus-
qu'aux quartiers multicolores étages sur le flanc
de la Serra. Il y a dix ans, la fastueuse Avenue
Beira Mar, cette succession de Cours-la-Reine et
de Parc-Monceau, fut gagnée sur la mer, pro-
longée au raz du flot, jusqu'au cap méridional
de Botafogo, de son golfe. Ensuite la chaussée,
montant la côte de Saudade, contournait le
Morro de Babylonia, s'engageait sous le tunnel
foré dans le massif pour aboutir à une sorte de
Trouville, Lémé.
Sur cette plage de Capocabana, le flot du large
vient grossir et s'abattre. Il mouille parfois la
piste d'asphalte ménagée pour les voitures, sous
les balcons des villas légères. On en compte quel-
ques-unes d'importantes comme des châteaux,
et qui, tout en profondeur vers la ville neuve
établie derrière, dans le sable, abritent, durant
la bonne saison, des familles qui les possèdent,
Chacun reçoit là ses innombrables parents et
cousins.
Dans ces villas, l'on trouve accueil à l'entrée
du salon, quand on a gravi les marches du large
espalier en bois verni. Sous le lustre, la maîtresse
de maison souhaite la bienvenue avec la meilleure
grâce. La plupart des visiteurs sont en deuil.
Catholiques, ils en respectent le protocole, et
toute la gravité convenable. Et puis, chaque deuil
LES VISAGES DU BRÉSIL 97

particulier semble un motif de rappeller celui très
sincère que leur laissent, au coeur, l'abdication et
la mort en exil de Pedro II. Regret douloureux,
point factice ni mitigé par les distractions. Une
sorte d'angoisse étreint les paroles qui, très sou-
vent, évoquent la figure du monarque philosophe^
dans ces logis des familles impérialistes. A peine
la tristesse des causeurs se permet-elle un peu
de plaisir esthétique à l'aspect de l'Océan. For-
midable, il se rue sur la courbe de la plage em-
brassée par le Morro de Lémé et par le cap où se
masquent le fort de Capocabana, ses batteries
terribles et neuves, maîtresses de la côte.
Vers le soir des beaux jours, S. E. Lauro Mul-
ler vient y goûter le repos chez sa fille et son
gendre, après les heures du travail le plus pro-
digue, et que le monde officiel des Etats-Unis
glorifiait naguère ardemment par ses orateurs, par
ses hommes d'Etat honorant l'illustre visiteur
brésilien ; comme il seyait dans une occasion pro-
pice à un accord étroit entre les deux plus grands
peuples des Amériques.
98 LES VISAGES DU BRÉSIL

et cascades, cette société de femmes en deuil,
de messieurs diserts. invoque, en toute piété
latine, ses voyages fréquents vers l'Europe
vers Lisbonne où elle laissa le Cloître des
Hiéronymites, son architecture complexe et belle
comme la réalisation du rêve imaginé par Alvaez
Cabrai, par ses compagnons, durant la messe
de départ.
VII

nous manque, ici, d'être plus attentifs, de
songer que les races concurrentes anglo-amé-
ricaines, germaniques, belges, s'efforcent de nous
ravir, au Brésil, notre juste prestige. Car, mal-
gré tant de nos maladresses parlementaires et
diplomatiques, malgré tant de nos fautes éco-
nomiques, nous conservons encore du prestige
auprès d'amies et d'amis brésiliens. Les unes, en
effet, demeurent fidèles aux enseignements mo-
raux de nos religieuses, éducatrices, là-bas,
des jeunes filles. Les autres sont les dévôts
de notre Auguste Comte, dieu du temple
positiviste à Rio de Janeiro, inspirateur de
la politique actuelle, celle des conservateurs
comme celle des civilistes, enfin philosophe par-
tout glorieux, et qui compte, dans le seul Etat de
Rio-Grande-do-Sul, dix mille zélateurs.
;
Est-il, dans toute la France, dix mille personnes
en état de disserter pertinemment sur les thèses
de notre illustre penseur, ou sur celles de nos
Descartes, de nos Lamarck ?
100 LES VISAGES DU BRÉSIL

Aussi, conviendrait-il de mieux pénétrer
l'esprit d'une nation fraternelle qui compte
vingt-cinq millions d'énergies humaines extrême-
ment prolifiques et destinées fatalement à régir,
dans un demi-siècle, avec le peuple de William
Penn, le sort des deux Amériques ?
A la création de ces énergies, les fondateurs de
Saint-Paul ont puissamment concouru.
Un an après la découverte du Brésil oriental,
la flottille de reconnaissance envoyée par lo roi
don Manuel explora lo littoral que devaient un
jour côtoyer les grands paquebots du xxe siècle
venant chercher, dans le port merveilleusement
outillé do Santos, les sacs do café attendus par
la soif des deux mondes. En 1530, Marlino
Affonso de Souza, relâchait avec une flotte portu-
gaise, à quatre milles au sud de cotte baie. Il y
fonda Sao-Vicente, la première ville du Brésil.
Commandant de la capitainie fondée là, comme
les onze autres, le long des côtes atlantiques,
depuis le Maranhao, ce fidalgo sut organiser le
pays, recevoir et employer ceux, celles que lo
roi don Jao III y envoyait en exil pour com-
plots, rébellions, ou mauvaises moeurs.
Cette capitainie comprenait alors les territoires
du Sao-Paulo actuel, du Parana, du Santa-Catha-
rina et du Rio-Grande-do-Sul.
Les Pères jésuites arrivèrent. Fort habilement,
LES VISAGES DU BRÉSIL 101

ils protégèrent contre leurs ennemis les plus
faibles des tribus indiennes et les décidèrent à
recueillir le bois de teinture le brazil, à le charger
sur les vaisseaux, comme fret du retour vers le
Portugal, avec les singes et les perroquets qui
étaient do bonne vente en Europe.
De Sao-Vicente, sept ou huit jésuites par-
tirent évangélisant les côtes et le pays jus-
qu'à la Serra do Mar, la montagne de la mor,
qui tombe presque à pic vers les flots. Les
Indions « Tupinikinses » et « Cariges » y étaient
agréables, « policés », vêtus do fourrures et non
point tout nus, blancs « comme des Portugais »,
grands, et de bonne foi dans les transactions.
Ceux, du nord-est, les « Muiramoniis », étaient, au
contraire, belliqueux et cruels, parce qu'ils redou-
taient l'esclavage. Ils n'avaient confiance que
dans; les Pères, ne se laissaient approcher que par
les hommes en robes d'ecclésiastiques, Ainsi,
fréquemment, se travestirent les aventuriers en
quête de captifs, et qui cachaient leurs armes dans
l'ampleur du costume sacré, pour, tout à coup,
se précipiter sur les naturels, les ligoter, puis les
asservir aux travaux les plus durs, trop mortels
pour les Européens.
A Santos, les Indiens apportaient l'or d'un
lieu nommé Mutinga. Ce qui décida vite les Por-
tugais à se rendre dans le haut pays afin de pos-
102 LES VISAGES DU BRÉSIL

séder eux-mêmes les mines, ou les ruisseaux de
sable aurifère. Ainsi les premières bandes pau-
listes se constituèrent sous leurs étendards, les
bandeiras. Quelques étudiants do Lisbonne, dé-
portés pour leur insubordination, se firent
les chefs, grâce à la valeur indéniable de leur men-
talité.
Escaladant à leur suite la montagne forestière,
qui s'érige de la côte aux plateaux, treize jésuites
plantèrent, en 1554, sur le campo de Piratinga, à
800 mètres d'altitude, leur croix de mission et,
les prêtres chantèrent, le 25 janvier 1554, une pre-
mière messe en l'honneur de saint Paul et de sa con-
version. Le P. Manuel de Paiva dirigeait. Le célèbre
P. Anchieta débutait. Immédiatement, il entre-
prit de savoir la langue tupy. Bientôt il en écrivait
le vocabulaire. Il en dégageait la syntaxe, tout
en tissant, avec les fibres du chardon, les espa-
drilles échangeables, tout en soignant les Indiens
par la purge et la saignée, selon la science du
temps. Cette occupation thérapeutique valut
aux Pères la gratitude assez prompte des « Tupi-
naquis » et des « Guyanas ». Chose curieuse,
il fallut demander à Ignace de Loyola, par lettre,
la permission de manier la lancette, parce que le
Droit Canon interdit aux clercs de verser la sang.
En même temps, le P. Anchieta enseignait le
latin aux enfants des Indiennes et des Portugais,
LES VISAGES DU BRÉSIL 103

aux futurs mamalucos; comme on les appela dans
la suite à cause de leurs caractères combatifs.
De l'intelligence fut développée autour du col-
lège jésuite. Sur le promontoire, entre plaine et
ravin, sur les rives du Rio Tiété, les villages se
multiplièrent. Ils se réunirent. Ils devinrent un
bourg, une ville. De même advint-il, par tout
le Brésil d'alors, en Rio de Janeiro, en Espirito
Santo, en Pernambuco, en Maranhao.
Ainsi les Pères de Saint-Paul conclurent
avec les puissantes tribus Tamoyos, qui domi-
naient sur toute la côte de la capitainie, et sur
celle de Rio de Janeiro, un traité d'alliance.
Ce qui n'empêcha point les Bandeiras esclava-
gistes d'attaquer une fraction de ce peuple après
une dispute de trafiquants. Vainqueurs, malgré
les arquebuses, les Tamoyos rejetèrent, en 1562,
les Portugais vers la ville maritime de Sao-
Vicente, et, rassemblant sur le plateau de Pira-
tinga, d'innombrables Indiens attirés par l'an-
nonce du succès, par l'espoir du pillage, ils s'apprê-
tèrent à cerner les blancs, puis à les exterminer.
Il fallut que les PP. Nobrega et Anchieta mon-
tassent jusqu'au plateau. Leur politique d'accueil,
d'asile et d'alliance avait été si bien admise par
les Américains qu'ils écoutèrent les propositions
des Jésuites, et consentirent, en 1563, à l'armistice
d'Ipéroyez.
104 LES VISAGES DU BRÉSIL

Dans son excellent ouvrage sur le Brésil, auquel
j'emprunte une bonne partie de ces indications,
le P. Burnichon raconte que Nobrega étant redes-
cendu à Sao-Vicente avec les ambassadeurs des
Indiens, Anchieta dut rester en otage sur le
plateau, et que, pendant la captivité, il composa
un poème de six mille vers latins inscrits, tour à
tour, dans le sable, et appris par coeur, afin de
remercier la Sainte Vierge protectrice du chaste
jésuite dans un moment difficile : les Tamoyos
l'avaient de force marié à l'une des leurs, Le
poème, avec ses strophes commençant chacune
par une des lettres de l'alphabet subsiste.
Là comme ailleurs, l'ordre de Saint-Ignace éla-
bora toute la civilisation de l'Amérique latine.
Cent mille Indiens furent recueillis et baptisés
par le P. Nobrega de l'est atlantique à l'ouest
Paranense. Au Paraguay, les Jésuites associè-
rent trente mille Guaranis fuyant les esclava-
gistes portugais, selon les règles du communisme
réinventé au xviiie siècle par Gracchus Babeuf,
au XIXe par Blanqui, Bakounine et les Reclus.
Pareillement, à Saint-Paul. Une fois la sûreté
de leurs compatriotes assurée, et le collège de
Sao-Vicente transféré là, les jésuites, dont le
P. Emmanuel Nobrega, protégèrent les Indiens
de leur entourage contre ceux qui les voulaient
réduire en servitude, et aussi contre les tribus
LES VISAGES DU BRÉSIL 105

barbares prêtes à sortir des bois pour saccager
les villages et les provisions des sédentaires. Contre
ces tribus irréductibles, les Bandciras partirent
en guerre de bonne heure. D'autant plus volon-
tiers que les captifs étaient vendus un bon prix
sur la côte du Sao-Vicente, ou bien en Rio de Ja-
neiro. C'est en poursuivant ces hordes anthropo-
phages au fond de leurs retraites les plus lointaines
que les gens de Saint-Paul découvrirent l'inté-
rieur du continent. Ils explorèrent le cours du Pa-
rana, de ses affluents, puis atteignirent le Matto
Grosso. Ces audacieux devaient, plus tard, recon-
naître les territoires des Minas Geraes, y constater
l'abondance des pierreries, des métaux, et parvenir
même sur les rives de l'Amazone, après avoir
franchi les hauteurs qui limitent les bassins des
rivières coulant vers le nord, ceux des rivières
coulant vers l'est ou vers le sud.
Assemblés, chacun, sous leur drapeau spé-
cial, des essaims d'éclaireurs audacieux se
lancèrent ainsi dans l'immense forêt vierge
qu'était le Brésil. Coupant les lianes qui s'op-
posaient à leur marche, perçant des tunnels
dans la matière végétale, ils suivirent les berges
des fleuves. La chasse, la pêche et la cueillette
les nourrissaient. Souvent, leurs camarades
s'épuisèrent dans le délire de la fièvre, ou périrent
entre les mâchoires des crocodiles, des léopards,
106 LES VISAGES DU BRÉSIL

des cannibales. Pour surmonter do tels périls, il
fallait toute la force trapue, value, massive de la
race portugaise, telle qu'on la reconnaît encore
dans les boutiques en arcades bleues, où les des-
cendants à grosses moustaches noires vendent
fruits, viandes, légumes et vins, selon des tarifs
oxorbitants, mais que la solidarité infrangible
do ces marchands impose aux consommateurs
des grandes villes. La même solidarité, jadis,
rendit les Lusitaniens vainqueurs de la forêt la
plus inextricable, des monstres les plus terribles,
des barbares les plus féroces. En quelques années,
les Bandeirantes capturèrent plus de soixante
mille Indiens, livrés contre de- gros bénéfices,
dans les fazendas qui, partout, s'élevaient.
Ces bandeiras paulistes, il siérait qu'on écrivît
leur histoire. Le Brésilien moderne n'aime pas
se souvenir de ces efforts aïeux. Il estime que
sa civilisation actuelle, ses voies ferrées, ses
grandes villes d'aspect londonien, parisien ou
berlinois, son électricité profuse, ses tramways
innombrables, ses hôpitaux modèles, ses théâtres
monumentaux, ses universités géantes, ses écoles
exemplaires, ses installations hygiéniques et
policières sans égales, méritent exclusivement
l'admiration, Le prodigieux effort accompli au
temps colonial, durant trois et quatre siècles, il le
tient pour néant auprès de celui réalisé depuis
LES VISAGES DU BRÉSIL 107

1880, et surtout depuis 1900. La gloire du Pau-
liste, c'est d'être « avancé ». Il méprise les pays
« en retard » ; ceux qui comptent moins de rails,
moins de gares, moins de mobiliers viennois en
bois courbe moins d'électricité dans les ampoules
des magasins, plus de maisons anciennes roses,
bleues, marron et blanches avec des arcades,
plus do fauteuils en palissandre massif et sculpté,
plus d'églises bleues et blanches à deux clochers
et aux amples porches do stylo jésuite, plus de
passants à ponchos, à feutres, à foulards pour- ;

près, à bottes courtes et plissées. Toute la tradi-
tion et ce qui en subsiste, c'est une injure de les
rappeler au Pauliste. Aussi n'ai-je pas encore reçu
les documents sur les expéditions des Bandeiras
que des professeurs éminents m'avaient promis.
Cependant l'essentiel de l'histoire du Brésil est
en ces annales. Elles disent la tâche de huit ou dix
générations, expliquent leur évolution morale,
la formation des caractères, la constitution des
fortunes, le classement des familles.
La curiosité qui, pour s'instruire, agit. Le goût
de l'aise et de la puissance qui exige l'optimisme
des initiatives audacieuses. L'énergie opiniâtre
qui préfère tout à renoncer. L'ambition de sur-
passer le maître, et, pour cela, de se rendre soli-
daires entre égaux. Telles furent les habitudes que
les Bandeirantes intronisèrent dans la société
108 LES VISAGES DU BRÉSIL

du Sao-Vicente, au retour de leurs explorations
lointaines, périlleuses et lucratives, durant la
fin du XVIe siècle.
Cependant les Jésuites opiniâtres continuaient
d'instruire les cent mille Indiens de leurs « ré-
ductions ». Ces bourgs fortifiés autour de cal-
vaires s'élargiront. Baptisés, apprivoisés, devenus
bûcherons, défricheurs, pâtres, éleveurs de mules,
bateliers, miliciens, laboureurs même, les anciens
anthropophages se transformaient on populations
rurales et citadines. Amantes ou épouses des
Latins, leurs filles enfantèrent plus de métisses,
Celles-ci, mariées à des Portugais encore, édu-
quèrent leur progéniture féminine dans l'espoir
d'union avec le blanc. Ce désir de fiançailles
européanisanteshanta les rêves féminins, Il devait,
en un siècle et demi, procréer une race de créoles,
les Brésiliens. Les Jésuites avaient parfaitement
compris l'urgence d'atteindre un pareil résultat
ethnique, et la préalable nécessité de vivre en
accord avec les indigènes.
Cette activité, cette intelligence n'étaient pas
entièrement comprises par les gens de Bandoiras,
ni par les planteurs. Semblables à nos colons
actuels du Tonkin et de l'Algérie, ils voulaient
obtenir de l'indigène ce maximum de travail que
certaine forme de salariat, comme l'esclavagei
assure. Ils se substituaient à l'autochtone dans
LES VISAGES DU BRÉSlL 109

ses biens. Ils s'efforçaient de le maintenir docile
pauvre, humble Ils accuseront les Jésuites de
fonder sournoisement un empire religieux prêt à
rompre avec le Portugal, et a déclarer son indé-
pendance
Do fait, les Jésuites ébaucheront, là-bas, cette
ocuvre, quoi qu'en aient dit leurs avocats, Et ce
n'est point une aspiration qui les puisse diminuer
dovant l'histoire. Ce qu'ils intituèrent au Para-
guay fut merveilleux. Leur organisation, au
Brésil, no dut pas en différer beaucoup. On sait
mal néanmoins si les Indiens du Sao-Vicento
possédèrent, comme coux de l'Assomption, le
droit d'élire leurs chefs municipaux, de régler
lours travaux, d'en répartir les fruits entre le
roi de Portugal, le trésor de la capitainie, le
fonds communal et les besoins des individus.
En 1690, le navigateur Corréal, transportant à
Santos les denrées de Bahia, entreprit déjà l'éloge
du futur port au café, dénombra, dans la capi-
tainie, trois à quatre mille Portugais ou métis
mariés à des Indiennes catholiques, et gouvernés
par des religieux. Ceux-ci régissaient l'économie
publique. Ils dirigeaient l'exploitation des mines
.d'or, situées entre Santos et Saint-Paul, où tra-
vaillaient d'innombrables Indiens, les uns esclaves,
les autres simples tributaires. L'enseignement
était alors clérical. A tel point que ses interlocu-
110 LES VISAGES DU BRESIL

teurs arrosèrent le marin d'eau bénite parce
qu'il avait parlé sans animadversion des Anglais
hérétiques ; comme pour l'exorciser.
Prêtres ou moines, soldats ou artisans, Espa-
gnols ou Portugais, mulâtres ou métis, caboclos
ou créoles, les Paulistes refusaient au souverain
de Lisbonne tout autre hommage que celui de
l'impôt sur l'or extrait de leurs mines. Ils payaient
le cinquième du produit, soit huit cents marcs.
Les Paulistes affirmaient vivre on république. Par
crainte de la traîtrise et de la tyrannie, ils s'oppo-
saient au séjour de tout étranger, s'il ne déclarait
pas son intention d'habiter le pays définitivement.
A ceux qui désiraient un établissement, le servico
dans les Bandeiras était d'abord obligatoire, sous
une discipline de fer et un code inexorable, jusqu'à
ce qu'ils eussent acquis un capital en esclaves
capables de travailler dans les mines. Alors l'intrus
était admis dans une communauté, sans pou-
voir jamais repartir. Tous les nègres marrons des
capitainies. voisines trouvaient asile parmi les
Bandeiras qui déjà poussaient leurs expéditions
jusqu'au fleuve des Amazones en traversant le
Brésil entier, du sud au nord. Selon Gorréal, les
Paulistes détenaient d'immenses richesses, et bien
plus considérables que celles indiquées par leur
impôt du quint. Ils le versaient à la Couronne en
précisant qu'ils le remettaient, non par crainte,
LES VISAGES DU BRÉSIL 111

mais par respect filial pour le roi de Portugal.
Le gouverneur n'avait aucun pouvoir direct sur
eux. Ils se retranchaient dans leurs montagnes
avec soin, et n'eussent pas laissé do troupes y
parvenir.
Après deux siècles, cet esprit n'a guère changé,
Entre le gouvernement fédéral et celui de Saint-
Paul, les mêmes défiances persistent. L'excellence
do la milice, « la Force », instruite par des majors
français, ne laisse pas, à certains moments, d'in-
quiéter Rio. Le ministre fédéral de la guerre dut
mémo s'opposer à l'introduction d'une artillerie
qui eût rendu ces cinq mille soldats par trop
respectables à l'ensemble de l'armée nationale,
D'autre part, cette élite militaire préparée, entre-
tenue et entraînée aux frais de l'Etat pauliste,
serait précieuse en cas de guerre contre les
Argentins. Ce serait un appui solide pour la
nombreuse cavalerie des gauchos mobilisables
dans le Rio-Grande-do-Sul et le Santa-Catharina
en chacune des gares où, stratégiquement, passe
la voie ferrée de la Brazil Railway C°.
Les Bandeiras sont encore prêtes à marcher.
Au XVIIe siècle, les Mamelucos de ces Bandeiras
et leurs camarades, les aventuriers latins accourus
de partout, s'affranchirent des lois ecclésiastiques
et portugaises. Revenus de leurs expéditions, ils
supportaient plus mal la contrainte des lois hu-
112 LES VISAGES DU BRESIL

maines ou divines, Fréquommont, ils firent cam-
pagne contre les réductions jésuites du Paraguay,
Bien que le climat de Saint-Paul soit fort salubre
et tempéré, à ces 800 mètres d'altitude, bien que
le blé, la canne à sucre, les fruits de toutes sortes y
fussent en abondance, et les prairies excellentes
pour la multiplication du bétail, ces rudes gens
aimaient peu les loisirs de la paix, Facilement,
ils repartaient, pour un an ou doux, l'espingole au
poing, le feutre en bataille, la rapière au flanc,
avec leurs archers indiens. Dès qu'ils roncontraiont
une tribu faible ou fugitive, ayant déjà oui dire
les avantages de vivre sous la protection des
Pères espagnols, ces Paulistes de la Bandeira
convertissaient les innocents, les persuadaient do
suivre l'étendard, les ramenaient sur les fazen-
das du Sao-Vicente, et cédaient aux planteurs
les néophytes. Plus souvent, les Bandeiras atta-
quaient et enlevaient les réductions du Para-
guay, capturaient les catéchistes des Espagnols,
et revenaient avec des fortunes vivantes, outre
le butin matériel de toiles, étoffes, tabac, sucre,
or et argent manufacturés dans les ateliers des
réductions, sous les ordres des caciques, des
alcades et des curés qui ne toléraient guère la
paresse, qui la châtiaient, soit par le jeûne, soit
par le fouet ! aussi les trésors communs étaient-ils
pleins, les églises somptueusement pourvues et
LES VISAGES DU BRESIL 113

ornéos, les maisons des familles laborieuses com-
plètement meublées, les garde-robes pleines
d'habits magnifiques couverts de broderies, pour
les jours des processions très fréquentes, et d'un
luxe sans égal. Toutes choses tentantes après
l'assaut. Les hospices de vieillards offraient, eux-
mêmes, aux vainqueurs, de précieux trophées.
Tant, sous ce climat fécond, les doux seuls jours
de travail exigés, par semaine, rendaient de biens
à la pévoyance des organisateurs appliquant, jus-
tifiant d'avance les théories de Prudhon et do Kro-
potkine, répartissant, de leurs mains, la viande
entre les familles, visitant les malades, surveillant
les cultures, vendant la surproduction au béné-
fice de la communauté, achetant, à son usage, les
denrées européennes des ports. Un beau jour
de 1639, ils obtinrent de Madrid l'autorisation
d'armer leurs Guaranis. Dès lors, les incursions
des Bandeirantes se raréfièrent.
Néanmoins, par batailles et conquêtes, les
Paulistes parvinrent, à travers le nord du Para-
guay, jusqu'aux mines d'or du lac de Xarayes,
fort avant dans les terres espagnoles. Ils y demeu-
rèrent longtemps. Ainsi, de mines en. mines, de
rivière en rivière, de tribu en tribu, ces rudes
explorateurs relevèrent presque toute la carte,
intérieure du Brésil, les cours des eaux, les hau-
teurs des montagnes, la fertilité des pays divers,
8
114 LES VISAGES DU BRÉSIL

leurs ressources en fruits, en poissons, en gibiers,
en bois de toutes sortes, en baumes et en poudres
d'or acquis des orpailleurs indigènes, en peaux
et en cuirs. Géographes, économistes, guerriers,
les Paulistes le furent avant tous les autres Bré-
siliens, et dans un pays de montagnes difficiles,
de forêts dangereuses. Aujourd'hui méme, les
chasseurs qui s'y engagent, entre Saint-Paul et
Santos, ne reviennent pas toujours. A quelque
distance de la voie ferrée où le génie civil des
Anglais installa le système le plus complexe dos
trains à crémaillère, à quelques milles de ces gares
entourées de jardins en fleurs, rôdent, parfois,
léopards et panthères. Au bas de la Serra do
Mar, sur la très élégante plage de Guaruja, non
loin de Santos, la ménagerie du Palace-Hôtel
offre, aux yeux des baigneurs, tels félins, souples
et féroces, tels aigles rapaces. Un singe grimpeur
aux griffes énormes, qu'on appelle « le paresseux »,
ressemble, tout gris, à une vieille femme triste.
Les toucans avancent un bec monstrueux, grand
comme le corps entier de l'oiseau. Quelques
loups-cerviers se clapissent au fond des cages.
C'est là toute une faune dont les types peuplent
les alentours.
Bien que les Pères reconnussent des mots
grecs dans le langage tupi-guarani, les « Tupi-
naques » égorgèrent longtemps leurs captifs en
LES VISAGES DU BRESIL 115

apparat, après trois jours de danses sacrées. Us
tressaient des hamacs avec des fibres, et les sus-
pondaiont sous un toit do palmes qu'élovaient des
arceaux on branches, en forme de longs couloirs.
Les naturels redoutaient le tonnerre, convoitaient
la chair do leurs ennemis, se peinturluraient la
peau, portaient sur l'occiput une large tonsure,
s'habillaient avec les ailes des oiseaux. Leurs
filles, épilées jusqu'aux cils et aux sourcils, fardées,
aux joues, de ronds jaunes et rouges, et les oreilles
chargées d'osselets leur tombant sur les épaules,
furent les premières compagnes des Latins.
Pour elles et leurs enfants, s'édifièrent les cent
maisons do Saint-Paul, son église paroissiale, son
monastère des Bénédictins, son couvent des Car-
mélites, son collège de Jésuites, les trois ou quatre
bourgades signalent les étapes du chemin taillé
en marches, parmi les broussailles de la montagne
abrupte, jusqu'aux quatre-vingts maisons de
Santos éparses, et roses, sur l'étroite plaine, jus-
qu'à ses trois moulins à sucre, jusqu'à la plage,
face aux deux fortins de l'île Amaro posée sur
l'espace do l'Océan.
Autour de Saint-Paul, on mit en valeur les
mines d'or, Des meules furent établies pour
broyer la canne à sucre. On mélangea la casso-
nade avec les citrons et les autres fruits. Des
confitures exquises flattèrent le goût. Les excur-
116 LES VISAGES DU BRESIL

sions étaient agréables par les campagnes où les
patriarches indiens recevaient généreusement le
voyageur. Ils le régalaient de poisson, de gibier. Ils
abritaient son sommeil sous les arceaux en bran-
ches des plus spacieux ranchos, on allumant des
feux pour écarter la foule importune des mous-
tiques, en faisant chanter, par les femmes, les
louanges de l'hôte. Une paire de ciseaux, un
peigne, quelques boutons de verre, des hameçons
payaient suffisamment ces bonnes grâces.
La vie continua de cette manière jusqu'au
milieu du XVIIe siècle. Les Bandeirantes ne ces-
sèrent de rechercher l'or et les pierres précieuses.
Ils campèrent dans le Matto-Grosso, le Goyaz
et les Minas Geraes. D'aucuns s'installèrent.
Quand la poudre d'or manqua, ils bâtirent des
moulins à sucre dont l'eau en chute, ou les boeufs
au manège, déterminaient la force motrice. Le
tabac fut cultivé. Ces produits, les cuirs et les
peaux furent achetés et consommés en Portugal,
qui envoyait de la farine, des étoffes, des vins,
des parures. Depuis 1617, il y avait quatre pa-
roisses dans la capitainie de Sao-Vicente. Ces qua-
tre paroisses, Santos, Saint-Paul, Saint-Vincent
Itanhaen, dépendaient de l'Administrateur ec-
clésiastique pour lé Sud. Il résidait en Espirito-
Santo. Celui du Nord résidait à Parahyba. Leur
évêque siégeait à Bahia comme l'ouvidor général,
LES VISAGES DU BRÉSIL 117

le magistrat suprême. Les confréries pieuses fon-
daient les Casas dE Misericordia, les hôpitaux,
dans les centres. Les Pères jésuites enseignaient
dans les collèges. Ils développaient l'esprit des
Américains dans les missions. Do plus en plus ils
suscitaient la rancune des Portugais en quali-
fiant de péché mortel l'asservissement des cap-
tifs indigènes.
La lutte entre la Compagnie et les planteurs
s'aggrava. Sur les instigations des Pères, le pape
Urbain VIII fit rédiger une bulle d'excommu-
nication contre les esclavagistes des Indien^
baptisés. Quand le vicaire général voulut lire le
texte de la bulle, en 1640, dans l'église de Santos,
la foule le battit, le terrassa, le piétina. Plusieurs
lui mirent leurs dagues sur la gorge. Il dut pro-
mettre un appel au pontife. « Pour calmer les
furieux, le supérieur des Jésuites sortit avec le
ciboire en mains. Quelques-uns se prosternèrent,
mais les autres restèrent debout, déclarant que,
si, du fond de l'âme, ils adoraient Dieu présent
dans le sacrement, ils n'entendaient pas perdre
leurs esclaves qui étaient leur seule propriété.
A la fin, le tumulte s'apaisa, grâce à l'intervention
de religieux d'un autre ordre supposant que la
bulle n'atteignait pas le peuple de cette région ;
car le Pape avait ordonné de la publier là où il
n'y avait pas d'empêchement légitime. » Logique
118 LES VISAGES DU BRESIL

oratoire qui put convaincre momentanément.
De cette époque héroique, peu de vestiges
demeurent. La négligence des Brésiliens pour
leur passé, pour leurs traditions est singulière.
Personne ne sait la date initiale des vieilles églises,
ni les noms des premiers architectes. Sans doute
ces documents existent; mais ils ne courent pas
les rues des archives. Les gens les plus instruits,
et qui vous étonnent par leur savoir de philo-
sophes, de lettrés ou de mathématiciens, restent
muets devant ces questions rudimentaires. Inexo-
rablement les Paulistes ont démoli leurs monu-
ments d'autrefois, tant ils craignent, et avant
tout, de paraître « en retard » !
Peut-être, tel Christ de plâtre colorié, barbu,
nu sous un petit manteau de ligueur en velours
pourpre à fleurs d'or, survit-il comme un témoi-
gnage du siècle pauliste,dans l'église d'O,une église
de banlieue. La sacristie contient aussi un beau
Jésus du XVIe siècle portugais. Depuis quatre
cents ans, la sainte Vierge fait là des miracles. Sur le
maître-autel, elle se dresse, la taille arrondie par la
maternité prochaine. La légende suppose qu'en
apprenant l'immaculée conception, saint Joseph,
d'abord surpris, se permit un « Oh » indigné. D'où
le nom du sanctuaire. Les ulcères des jambes
y furent toujours guéris. Ce qu'attestent nombre
d'ex-voto : mollets on cire blanche et en plâtre ;
LES VISAGES DU BRÉSIL 119

pieds naïvement dessinés au crayon sur des
fouilles volantes, avec leurs plaies. On voit même
un enfant point à l'aquarelle qui montre l'abcès
de sa croupe, ayant mis bas la culotte. Ailleurs
une grosso paysanne dépoitraillée exhibe une
mamelle cancéreuse. Personne ne sourit entre
les « docteurs » qui vous accompagnent durant
cette visite. Les positivistes eux-mêmes sont
fiers de cette foi persistante. Ils font volontiers
allusion au catholicisme dévié d'Auguste Comte,
en remontant dans les automobiles. Elles vous em-
portent avec rapidité sur la route inégale
Cettedévotion on la sent puissante encore chez les
belles jeunes filles on deuil, si pâles entre leurs
bandeaux noirs qui vous reçoivent au seuil de
leur fazenda modèle. Sous la véranda enguir-
landée, elles vous font les honneurs d'un goûter
aux fruits et au lait écumeux, gloire de vaches
sans prix, de tout un troupeau splendide.
La certitude un peu naïve des innovateurs a
démoli l'ancienne église du collège jésuite. Que
do traces elle devait encore retenir du merveil-
leux effort accompli ! Les images subsistantes
montrent une tour carrée, trapue, comme on en
trouve dans nos cités de la Renaissance française,
La Rochelle, par exemple. Telle aussi demeure,
au bord du Tage, celle de Bélem. A côté de ce
toit en pointe, une façade toute simple sous un
120 LES VISAGES DU BRÉSIL

pignon angulaire surmonté d'une croix. Du maître-
autel, les photographies conservent l'architec-
ture chargée, presque brahmanique, particulière
aux églises construites après les voyages portu-
gais aux Indes orientales. Au fond de la niche cen-
trale, sur une sorte d'énorme socle conçu pour un
Vichnou, le Sacré Coeur de Jésus devait appa-
raître devant une gloire de rayons en or. Evoca-
tion de la puissance catholique, c'est-à-dire
universelle, parvenue en Asie, et comptant y per-
suader les races. Cette évocation, sur la terre
américaine, devait, pour l'officiant, pour les
successeurs de Nobrega et d'Anchieta, suggérer
les rêves de domination générale, ad majorent
Dei gloriam ; à la plus grande gloire de Dieu...
A Saint-Gonzalves, la façade rococo date du
temps où les Jésuites furent molestés, puis chassés
par leur ennemi politique de la métropole, le
marquis de Pombal. C'est une dernière empreinte
qu'ils laissèrent sur la patrie dont ils avaient si
génialement organisé l'existence et l'économie,
constitué la race mixte, formé les moeurs catho-
liques et vertueuses, sans trop attrister la vie par
une sévérité contraire au sensualisme des Latins.
Cette église est avenante comme un salon. Des
vitraux écarlates éclairent le choeur. Quelques
figures de style Renaissance sont élégantes au
plafond. Elles évoquent l'art de Botticelli ; un peu.
LES VISAGES DU BRÉSIL 121

Ici donc, plusieurs des cinq cent quatre-vingt-
dix Jésuites qui dirigeaient la conscience de ce
peuple préparèrent, au confessionnal, l'âme de
ces mères brésiliennes si profondément attachées
à leurs devoirs d'éducatrices et qui ont engendré
une descendance sans faiblesse. Aujourd'hui
même, les dames paulistes gardent une réputa-
tion de rigorisme, de fierté, de manières aristo-
cratiques qui tiennent à distance. Les Carmélites
entretiennent des relations avec elles qui se ren-
dent volontiers au guichet de la tourière puis
vont prier dans la curieuse église aux solives sculp-
tées, dorées. Derrière la grille de bois les reli-
gieuses invisibles joignent leurs oraisons à celles
des fidèles, pour attendrir un étrange Christ de
bois peint, sous perruque de laine noire, ima-
giné par la piété portugaise d'autrefois.
Après les jésuites, et à leur exemple, les fran-
ciscains avaient partout bâti leurs couvents, leurs
campaniles aux cloches visibles, là-haut, à
travers les arcades des deux tourelles qui flan-
quaient le porche. Leur esprit esthétique qui sut,
par tout le Brésil, choisir les sites grandioses
pour l'emplacement de leurs cloîtres, a laissé,
dans Saint-Paul, un plaisant édifice.
Les franciscains ont apposé leur symbole. C'est
une croix centrale. Dessous, le bras droit du saint
revêtu de la, manche en bure et terminé par la
122 LES VISAGES DU BRÉSIL

main au stigmate, se croise avec le bras gauche
de Jésus, percé à la paume, par le clou. Les cinq
plaies divines saignent vers un cartouche de bois
convexe, en un cadre de rocaille dorée. Sur la nef
spacieuse et grise, s'ouvrent, dans le mur plat, les
fenêtres à balcon du couvent, et la porte qui donne
aux moines accès dans la chaire. Ainsi ne se
mêlaient-ils point aux fidèles. A l'intérieur, la
Vierge, poupée somptueuse, supporte un rigide
manteau de soie bleu ciel. Sortir de l'église
par un huis différent de celui que l'on franchit
à l'entrée, ce serait un présage de malheur. Et
chacun d'observer cette vieille superstition. Sans
quoi Dieu se fâcherait avec les étourdis.
Les bénédictins ont leur collège de Sao-Bento.
Les salésiens ont une statue colossale du Sacré-
Coeur au sommet de leur tour, pour imposer la
force de leur pensée à la ville étendue sous les pieds
du Christ. De l'enseignement latin inauguré par le
P. Anchieta, en 1554, tout subsiste dans ces éta-
blissements, aussi dans les deux collèges, et de nos
maristes français. Nos religieuses de Chambéry
président à la gestion de la Santa Casa da Misericor-
dia, le principal des hôpitaux. Plus de mille élèves
écoutent leurs leçons, avec cette avidité d'ap.
prendre qui est la noble caractéristique des Pau-
listes contemporains.
Et c'est là, vraiment, le meilleur de l'héritage
LES VISAGES DU BRÉSIL 123

jésuite, dans le Brésil entier. Ici particulièrement.
Ces latinistes et ces hellénistes, ces mathémati-
ciens, ces astronomes réputés laissèrent, dans les
âmes de leurs disciples, un goût magnifique pour
le savoir.
On peut dire que la ville de Saint-Paul s'étend
d'une écolo à l'autre, d'un institut à l'autre. Les
beaux monuments sont dédiés aux cultes divers
do l'esprit. Tel le théâtre de M. Ramos Aze-
vedo, chef-d'oeuvre comme il en est peu dans les
plus illustres capitales de l'Europe. Telle son
Ecole Polytechnique de lignes hautes et simples»
au bout d'un jardin rectiligne qui les prépare et
les encadre, selon une harmonie rare. Tel le
quadrilatère que forment les palais de la Justice,
des Finances, de l'Intérieur, de l'Agriculture
enfermant la même place. Tel le long et noblo
édifice de l'Ecole de Commerce. Telle encore la
grande maison consacrée à l'Académie de Droit.
La flore tropicale de somptueux jardins, comme
celui de Luz, où régnent les palmiers impériaux,
orne les distances.
Il est à Saint-Paul, dans le ravin, une cité
blonde à toits rouges étagée sur les pentes, tassée
dans un fond. Les couleurs au soleil analogue, et
l'orientation des rues provoquent nos souvenirs
do Vérone, d'autres cités italiennes. En effet,
beaucoup do colons lombards, siciliens et cala-
124 LES VISAGES DU BRÉSIL

brais se construisirent de ces maisons après avoir
gagné un avoir en cultivant la plupart des caféiers,
les sept millions de pieds qui constituentla fortune
du Sao-Paulo et, en partie, du Brésil. Le viaduc
du Châ traverse et domine ce ravin populeux. Là
s'exalte l'âme italienne qui a créé tant de richesses
par son labeur soigneux. Innombrables et successifs
les tramways se pressent à la file, emportant les
Paulistes que cette richesse salarie, appointe,
honore et rémunère. Sous leurs chapeaux de
paille, sous leurs costumes ternes, les cerveaux,
les coeurs de ces passants vivent dans l'orgueil
de la science et du pouvoir, dans l'orgueil do
la conquête et de l'opulence que leur léguèrent les
Jésuites, que leur léguèrent les Bandeirantes.
Indienne, portugaise, créole, mulâtre, italienne
ou allemande, quelle que soit leur origine, déjà
lointaine, ces Paulistes ont la même foi dans leur
génie collectif et dans l'énergie de leurs carac-
tères.
La ville centrale et ses rues étroites que les
tramways automobiles encombrent, le long des
maisons petites, des boutiques ouvertes, des maga-
-
sins limpides, arborent tels aspects de Londres. Les
fils de télégraphe et de téléphone, les câbles des
trolleys, constituent un fin réseau métallique au-
dessus de la circulation dense. Mais, au delà, les
parcs rejettent leurs palmes par-dessus les grilles.
LES VISAGES DU BRÉSIL 125

De vieux bastions persistent. Le clocher trapu
du Carmel évoque l'ère catholique des XVIe et
XVIIe siècles. L'or s'est entassé dans ces boutiques
et dans ces logis. En vendant à des prix excessifs
les luxes et les plaisirs de l'Europe, mille et
mille marchands ont bourré leurs portefeuilles.
Trois cents usines fument autour de Saint-Paul.
Tout signifie l'aise, le cossu, l'activité désireuse
de conquérir encore, et, aussi, l'intelligence excitée
par la grandeur des résultats obtenus, l'intelli-
gence de 350.000 habitants toute prête à des tra-
vaux différents, à des sensations plus complexes,
à des émotions plus profondes.
Le dimanche, au Bois de Luz, il fait beau voir
ce peuple énergique, vêtu do neuf, se livrant aux
plaisirs de la gymnastique et du skating entre les
massifs des plus beaux arbres tropicaux, devant
les chalets où les femmes, en leurs élégances,
dégustent des glaces, boivent des sirops. C'est do
la vie saine et nette.
Aussi, fût-ce au milieu d'eux, sur le bord do
leur petite rivière l'Ypiranga, que don Pedro I
voulut proclamer l'indépendance du Brésil, et
rejeter la tutelle cupide du Portugal, définitive-
ment, le 7 septembre 1822.
Cette fierté, un des leurs, M. Ramos Azevedo,
l'a symbolisée dans la grandeur, dans la beauté du
monument qui attirent les promeneurs arrivant,
126 LES VISAGES DU BRÉSIL

par leur viaduc, de la ville centrale, maintenant
toute londonienne, malgré la survivance de
quelques boutiques aux arcades bleues, de quel-
ques maisons basses aux balcons fragiles et
argentés, de quelques faîtes à balustrades blan-
ches, à statuettes et à pots do feu, sur les
deuxièmes étages de fenêtres cintrées. Ce mo-
nument, c'est le Théâtre. Nul autre au monde
ne possède un foyer plus majestueux. La galerie
d'Apollon, au Louvre, en donne, ici, une idée.
Bien entendu, les pièces d'art ancien manquent
à Saint-Paul. Mais le peintre italien qui composa
les fresques du plafond ne mérite guère de blâmes.
Les trois chevaux symbolisant les passions hu-
maines, qui tirent, en sens divers, le char du héros,
valent l'attention des plus difficiles. De même
pour les figures des Parques, et pourtout l'en-
semble d'une décoration opportune. Lourdes, en
leurs larges cadres de bronze poli, les portes do
cristal sont véritablement nouvelles. Si les
superbes révolutions de notre grand escalier,
celui de notre Opéra, no semblent pas égalées
à Saint-Paul, du moins les dégagements, les
accès sont, là, d'une ampleur impériale. Pour l'a-
venir, telles proportions des colonnes et des ar-
cades serviront de types en certaines écoles de
beaux-arts. Les chambres des actrices semblent do
clairs boudoirs. Une psyché, dans leur vestibule,
LES VISAGES DU BRÉSIL 127

est sertie d'ampoules électriques qui peuvent
reproduire exactement toutes les lumières arti-
ficielles du décor. Ainsi l'effet du costume uni
aux feux des rampes, renseigne le comédien
à l'avance. La salle et la scène procurent les
impressions que l'on ressent à l'intérieur de notre
Opéra. Spacieuses, aérées, sobrement nuancées,
les loges présentent, avec art, la beauté grave
des jeunes filles à bandeaux noirs, des jeunes
femmes épanouies sous l'éclat de la foudre cap-
tive en mille et mille ampoules resplendissantes.
C'est là que trônent, au passage des troupes
lyriques italiennes, françaises, allemandes, ces
familles des fazendaires qui envoient, dans tous
les ports du monde, 75 p. 100 du café. C'est là
que se réunissent les « docteurs », les politiques,
leur illustre homme d'Etat, le président Ro-
driguez Alvez, entouré de ses secrétaires-minis-
tres, lorsqu'un conférencier notable de l'Amé-
rique ou de l'Europe vient exposer des idées inté-
ressant les races latines, et l'avenir du savoir
humain.
Ces fêtes de l'intelligence attirent toute
l'élite de Saint-Paul et de sa colonie étrangère,
les banquiers allemands et français, les indus-
triels nord-américains et anglais. Car notre
Banque hypothécaire et notre Crédit Foncier, la
verrerie de Saint-Michel, l'Institut Agronomique
128 LES VISAGES DU BRÉSIL

de Campinas, les haras et l'établissement zootech-
nique sont dirigés avec maîtrise par nos compa-
triotes. Do plus et surtout, nos officiers ont
l'honneur d'instruire, avec les chefs brésiliens,
la force militaire do l'Etat. C'est bien la troupe
moderne la mieux entraînée que j'aie vue au
monde, même après comparaison avec les ma-
noeuvres européennes. Les cinq mille hommes,
infanterie et cavalerie, valent les vieux sol-
dats de nos anciennes brigades, lorsque les mou-
vements d'ensemble étaient encore exigés do
militaires dociles, conscients de leurs devoirs, et
que la politique ne débauchait pas. Aux ordres
des capitaines brésiliens qui lisent, qui tra-
vaillent infiniment, ces caboclos et ces Africains
étonnamment doués pour l'art de la guerre,
ressuscitent toute la redoutable vigueur des
fameux Bandeirantes. Ces cinq mille hommes
sont capables d'encadrer et d'éduquer, en peu
do mois, quinze à vingt mille réservistes parmi
les éleveurs du Sud-Ouest, puis de constituer
ainsi une puissance militaire redoutable, soit
au centre résistant, soit à l'aile marchante
de l'armée fédérale. Puissance que la Garde,
très soigneusement exercée dans l'Etat de Rio,
seconderait au mieux, avec les cavaleries du
Parana, du Santa-Catharina et du Rio-Grande-
do-Sul. Les Paulistes témoignent à nos officiers
LES VISAGES DU BRÉSIL 129

leur reconnaissancepour cette oeuvre si nécessaire
à la défense et à la dignité de la patrie fédérale.
Au moment où je visitais le Brésil, notre grand
maître de psychologie expérimentale, M. Georges
Dumas, faisait une série de conférences sur
les philosophies modernes. Et j'eus le plaisir
émouvant de constater que les fils des pre-
miers Brésiliens solidement éduqués par les
jésuites du P. Nobrega, ensuite par leurs succes-
seurs bénédictins, écoutaient la parole latine avec
une attention déférente, compréhensive qui valait
la meilleure louange. M. Georges Dumas et le
commandant Balagny, parmi les professeurs,
parmi les capitaines paulistes, et en plein accord
avec eux, témoignaient comme l'esprit latin unit
facilement les âmes des races jadis méditerra-
néennes, même lorsque les sépare l'immensité de
l'océan,
Entre ceux des autres nations, nos arts plas-
tiques furent choisis par l'élite pauliste comme
les plus capables d'apaiser ce besoin de beauté
qui les altère depuis le XVIe siècle, depuis le temps
où les Bandeirantes cherchaient la lumière de l'or
et les feux des nierreries à travers les roches de
la forêt vierge, le long des torrents tumultueux,
depuis le temps où les jésuites de Nobrega rê-
vaient à l'harmonie d'un empire indien fondé sur
la justice du communisme et la pratique de la
9
130 LES VlSÀBES DU BRÉSIL

fraternité chrétienne: Le choix est flatteur. A
nous de le justifier par l'excellence de nos efforts,
et par le sincère de notre reconnaissance natio-
nale, l'hommage qui nous fut décerné lorsqu'on
nous pria d'organiser à Saint-Paull en 1913, une
exposition d'art français:
La force des Bandeirantes et l'intelligence des
Jésuites, toujours vives dans les cerveaux pau-
listes, demeurent les véritables, les persistantes
créatrices de cette grande ville aux aspects lon-
doniens et véronais. Deux millions d'Italiens,
appelés, par là sympathie latine des fazendaires,
dans cet Etat ont formé une des richesses énor-
mes du monde, là richesse due à la culture du café.
Coniques, sombres branchus dès le pied, plantés
en lignes à l'altitude de 6 ou 700 mètres sur des
côtes de terre rouge et ferrugineuse, exposés savam-
ment à certaines obliquités des rayons solaires, les
précieux caféiers recouvrent des provinces im-
menses que l'express traverse tout le jour. A là
fazenda, modèle de Sainte-Gertrude, le comte de
Prates emploie soixante et onze familles de Bologne
pour 180 hectares. Mille personnes travaillent dans
lé domaines, parmi là poussière rose levée sous les
pas, dans les innombrablesavenues que bornent les
deux rangs de caféiers. Ces Italiens en chemise.
en culottes de cotonnade, leurs filles en corsages
à fleurs, un fichtt autour de là têtè semblent con-
LÈS VISAGES DU BRÉSIL 131

tbnts. Perchés sur des échelles angulaires ils
cueillent méticuleusement les cerises noires dont
les noyaux séchés, torréfiés, décortiqués, dédou-
blés par do complexes machines, rempliront lès
sacs bientôt en partance vers les quais, les docks,
les paquebots de Santos. Au retour de la prome-
nade parmi ces immenséé plantations; et en com-
pagnie de jeunes hommes hardis montant do
superbes coursiers noirs aux harnais lourds; pla-
qués d'argent massif, on se plaît dans les salles
des machines, ces halls clairs, asphaltés, spa-
cieux, aux murs bien crépis; sans une chose inu-
tile, sans ouvriers presque, comme si l'intelli-
gence de la vapeur et de l'électricité, bien plus que
la vigilance du contremaître, suffisaient à con-
duire toute cette vie de roues polies, dé courroies
luisantes, d'essieux tournoyants, do trémies; de
boites et de tamis compliqués secouant, triant,
nettoyant, se transmettant, versarit les ava-
lanches de grains verts. Les usines magiques s'éten-
dont aux flancs des dires où sèche la récolte que
l'on retourne; que l'on ratisse, que l'on étale et que
l'on amoncelle selon les caprices de l'atmosphère.
Les usines sur les côtés, la maison et la cha-
pelle face à face encadrent ce perpétuel labeur
des caboclos dans la brûlure du soleil. A l'inté-
rieur de la fàzenda quelques-uns des vieux
meubles portugais sculptés dans le palissandre
132 LES VISAGES DU BRÉSIL

massif subsistent contre les murs des salons spa-
cieux ; mais les chaises viennoises, leur bois courbe
et verni, paille cannée, certains exemplaires affiches
des parisiennes, les plus célèbres, un piano droit, et
des lustres de chrysocale, ornent les pièces hautes
et claires, comme ailleurs, dans tout Saint-Paul,
épris de modernisme. Il reste peu des anciens
usages.
La douceur du climat permettant la vie au
dehors, le luxe de l'ameublement n'est guère en
honneur. Le simple, le clair, le large, le solide,
voilà ce qui tente uniquement les plus riches.
Pour des voyages en Europe, des séjours à Paris,
à Londres, l'argent superflu est réservé. En re-
vanche la ferme modèle absorbe des capitaux
considérables. C'est un orgueil, pour le fazen-
daire, d'inaugurer une machine sans pareille, do
bâtir un séchoir sans exemple, d'offrir à l'ache-
teur un café propre, net, exactement trié, tassé
en des sacs neufs.
Ce goût pour la mécanique inspira le fils do
grands propriétaires do caferals, Santos Dumont
a ressusciter la science de Dédale et d'Icare.
On sait qu'en retenant le café au Brésil par le
moyen d'avances pécuniaires consenties aux plan-
teurs selon leurs stocks, légalement, les écono-
mistes de Saint-Paul, comme le D'AugustoRamos,
purent arrêter, sur tous les marchés du monde,
LES VISAGES DU BRÉSIL 133

la baisse advenue à la suite d'une surproduction
excessive et de la concurrence asiatique.
Ce fut la valorisation. Grâce à ce procédé do
retenue en magasins et en docks, et malgré l'op-
position des économistes yankees, les exporta-
tions de Saint-Paul ont continué de fournir les
rentrées d'or au Brésil, en maintenant le cours
du change. D'autant plus qu'à l'époque de cette
réussite, les caoutchoucs du Para atteignaient
le paroxysme de la hausse sur le marché do
Londres. Si la situation semble aujourd'hui
moins favorable, elle n'alarme pas les finan-
ciers de l'Etat, car le secrétaire pour l'Agri-
culture, M. Paulo de Moraes Barros, un pauliste
de haute valeur, inaugurait au printemps de 1914
le prolongement de la voie ferrée du sud-est, à
Salto Grande, pour desservir les nombreuses
fazendas de cafés qu'on installe sur des terres
vierges entre la rive gauche du Rio Tiété, et la
rive droite du Paranapanéma, les deux affluents
majeurs du grand Parana. D'ailleurs, Londres et
Paris consentiront bientôt un prêt de trois cents
millions aux planteurs de café pour leur per-
mettre do garantir la valorisation.
Au Braz, quartier pauvre, un peu faubourg,
les derniers venus et les moins chanceux de ces
Méditerranéens pullulent dans les galetas. Ils se
nourrissent, pour quelques reis, do bananes, d'oi-
134 LES VISAGES DU BRESIL

gnons, de haricots secs, afin d'économiser sur les
forts salaires d'un travail opiniâtre et dur. Pour-
tant chacune de ces Graziclla solidement mamelues
espère donner, quelque jour, son nom à l'usine
fondéo par son père, comme les trois filles de ce
Matarazzo d'abord tueur de porcs et vendeur
de graisse, avant de posséder ses filatures, ses
usines, sa flotte qui exporte du riz en Argentine et
importe les blés de Rosario dans ses minoteries
paulistes. Pourquoi le père de ces demoiselles a
pieds nus n'obtiendrait-il pas, du hasard, les mil-
lions réunis par l'un de ses compatriotes en fabri-
cant des sacs de jute pour le café. En attendant,
on peut, les jours de fête, se payer un de ces fro-
mages cuits qui pendillent dans leurs vessies do
porc devant les comptoirs du marché populeux,
par-dessus ces pommes écailleuses aux pépins
visqueux, par-dessus les mamaôs qui renferment
de la pepsine, et les palmitos, et les piments rouges,
verts, verts et rouges, par-dessus les poules dans
leurs longs paniers à clairevoie avec un bambou
creux pour leur boisson, par-dessus les plantes
médicinales, et les bois-fétiches chers aux nègres.
Dans la rue qui descend au marché, les étala-
gistes de la confection montrent à l'intention des
Italiens, économes, leurs costumes à rayures
vendus 160 francs avec le chapeau, la chemise
et le caleçon ; ou la tenue de travail en coton gris,
LES VISAGES DU BRESIL. 135

vendue 40 francs, avec le caleçon, les chaussettes,
le chapeau ; mais sans souliers qui sont payés,
à part 3 ou 6 francs la paire. Telle de ces maisons,
chiffre, en un mois, 240.000 d'affaires, au comp-
tant. Ces magasins ont l'aspect de ce que nous
appelons ici : les déballages. Nippée à ce prix, la
famille calabraise ou napolitaine se loge pour
cent francs mensuels dans trois ou quatre pièces.
Elle y dépense 6 à 9 milreis quotidiens pour l'en-
tretien général; 10 à 16, francs. Quand la richesse
commence avec les salaires mensuels de 200 mil-,
rois, 360 francs, la jeune femme s'achète une
casaque en drap vert ornée de retroussis amar
ranto. Cela coûte au mari généreux 160 francs,
et 40 à l'époux qui lésine. Ce dernier vêtement,
Ferait, à Paris, payé 15 francs. Une pèlerine de
7 francs, ici, trouve acheteur à 36 francs là-bas.
Quo nos marchands se le disent. Il faut les pré-
venir cependant qu'à la douane ils débourse-
raient beaucoup, et que le salaire de la moindre
couturière, d'ailleurs fort difficile à trouver, est
exorbitant. Néanmoins un importateur peut
vendre 6 francs une douzaine d'assiettes à 2 francs,
60 francs une jaquette féminine de 17 ou. 20 ; et
même 24 francs un chapeau de feutre mou à
3 francs. Quelques Syriens s'enrichissent vite dans
ce commerce, D'ailleurs les jeunes Italiennes de
viennent coquettes. Il en est qui se marient avec
136 LE8 VISAGES DU BRÉSIL

des Africains lippus et crépus, parce qu'ils ne
font jamais travailler leurs femmes blanches,
tant ils leur sont reconnaissants et amoureux.
Au contraire, les maris Italiens envoient leurs
épouses à l'atelier, aux plantations.
Ce développement des voies ferrées va per-
mettre d'amener près de Saint-Paul, vers les
usines frigorifiques d'Osasco que fait construire
le trust Farquhar, les troupeaux sans nombre du
Matto Grosso, de Goyaz, du Parana. On pro-
jette de réaliser un autre Chicago, d'envoyer
ses conserves de viande, par le port de Santos,
dans tous les emporiums atlantiques. Rien de plus
raisonnable aux yeux de qui connaît le nombreux
bétail de ces états brésiliens.
Telle est l'oeuvre des immigrants italiens. Le
Brésil les soigne et leur progéniture reçoit, à Saint-
Paul, une instruction primaire qui est excellente.
A l'Ecole normale, dans les classes que murent
les fleurs et les bosquets, un culte est rendu, avec
des scrupules de vrais dévots, à l'esprit de l'enfant.
Les chaises des petits semblentconçues à merveille
pour leur faciliter l'aise d'apprendre sans tris-
tesse. Nos bébés millionnaires ignorent le luxe des
jouets que les pauvres manient à Saint-Paul,
durant leurs récréations, et qui coûteraient « les
yeux de la tête » dans nos boutiques de Paris.
Deux mille six cents élèves se développent parmi
LES VISAGES DU BRESIL 137

les plantes rares et sous les plus beaux arbres,
dans des salles illustrées par les tableaux démons-
tratifs de l'histoire naturelle. Il y a, dans l'Ecole
Normale proprement dite, onze cents étudiants
ou étudiantes qui, depuis l'âge de quinze ans, se
préparent à enseigner. Ils s'initient aux travaux
manuels. Ils moulent le plâtre. Ils tournent le
bois. Ils menuisent. Dans la salle de physique,
ils s'assimilent des connaissances pratiques
devant les modèles réduits des machines en usage.
Par exemple, un appareil complet explique le
fonctionnement de la traction électrique par
trolley. Ailleurs les appareils de psycho-physio-
logie permettent de mesurer approximativement
la sensibilité de l'élève et son pouvoir de récep-
tivité. Des pupitres électrisés éprouvent l'atten-
tion. Automatiquement, ils notent les inadver-
tances des enfants qui doivent promener une
pointe sur des traces gravées, sans qu'elle divague.
Des godets identiques, remplis de parfums diffé-
rents, tournent avec rapidité autour d'un axe
pour l'épreuve olfactive, etc.. Rien n'est omis
de ce qui peut activer le développement du dis-
ciple, l'amener à un savoir rationnel et créateur.
Aux bébés, le maître fait lire les mots à la façon
des Egyptiens lisant les hiéroglyphes. La typogra-
phie du vocable est considérée comme un signe
unique. On habitue les marmots à lier l'idée
138 LES VISAGES DU BRÉSIL

« chien avec l'apparence typographique CHIEN,
»
avant de leur diviser le substantif on syllabes,
en lettres, ayant de leur apprendre l'alphabet.
Méthode qui permet aux plus petits, de lire pres-
que immédiatement des phrases, sans le moindre
travail de décomposition abstraite.
Un homme de savoir, M. Ruy Paula Souza,
préside à l'enseignement. Il s'exprime dans un
français pur et classique abondamment nourri
par des lectures constantes. Beaucoup de ses
compatriotes attestent ainsi leur culture fran-
çaise bien plus complète qu'en la plupart de
nos députés, journalistes et vaudevillistes. Le
goût, du savoir est avide, fréquent, commun,
presque vulgaire. Combien de nos Parisiens
devraient s'en rendre compte, les frivoles, ceux qui
font l'opinionde leur patrie, ceux quijugent et gou-
vernent. Le Français qui voyage ne peut se dé-
fendre d'une inquiétude humiliée.
Entrez à l'Ecole Polytechnique. M. Ramos
Azevedo vous étonnera par l'ensemble de ses
connaissances, dans les salles d'architecture, de
charpenterie, dp mécanique, dans le laboratoire
d'hygiène où l'on étudie les miasmes des villes en
inopulant aux animaux les bacilles de l'air, dans
les ateliers où l'on calculé la résistance des maté-
riaux, où l'on photographie, au microscope, les
particules des métaux et des bois afin d'analyser
LES VISAGES DU BRESIL 130

leur constitution. C'est un jaillissement miracu-
leux d'idées inouïes, une perpétuellegénéralisation
qui vous met l'univers et ses forces en un point
objectif, tangible, mais rayonnant vers toutes les
limites extrêmes de la pensée. D'ailleurs, l'esprit
pauliste s'adonne mieux aux sciences qu'aux let-
tres. Les examens de l'Ecole Polytechnique sont
extrêmement sévères. Des centaines d'élèves y
débutent. Après la série complète des cours, quinze
ou seize reçoivent le diplôme. Ceux-là sont de réels
phénix. La réputation des ingénieurs paulistes n'a
pas de rivale dans tout le Brésil. L'un d'eux, tout
jeune, a résolu la difficulté de construire les piles
du haut Uruguay, pour le pont de 400 mètres,
malgré les crues subites élevant les eaux de
13 mètres en vingt heures. Problème que n'avaient
pas fini les ingénieurs nord-américains ni fran-
çais du Brazil Railway.
Un beau trait. Des écoles polytechniques sem-
blables, si nécessaires pour former des ingénieurs
en ce pays de richesses naturelles et illimitées,
existent partout. Leurs élèves travaillent dure-
ment. Lorsqu'on dut construire la voie de fer
Madeira-Mamoré, le long de l'affluent amazonien,
obstrué, sur un long espace, par des récifs empê-
chant lé transport en steamers du caoutchouc le
plus fin, ces travaux, dans les marécages, con-
sommèrent de nombreuses vies humaines. Il
140 LES VISAGES DU BRESIL

y eut telle section qui coûta cinq mille existences.
Bien que les étudiants ne pussent douter du
péril, ils redoubleront d'ardeur afin de passer
leurs examens six mois plus tôt, et d'être, alors,
envoyés avec les missions de géomètres, d'ingé-
nieurs. Or la fièvre tuait sept sur dix de leurs
membres, dans les fanges végétales du Madeira-
Mamoré. Cola marque assez bien le caractère
héroique de la jeunesse brésilienne. Et si l'on
pense que, dans notre Afrique Occidentale fran-
çaise, nous ne pouvons attirer de jeunes docteurs
même à prix d'or (cinquante mille francs pour
quatre ans) afin de soigner nos douze millions do
sujets avec les Européens qui les gouvernent, cela
dans un climat salubre, au milieu do populations
riantes, au coeur d'une nature merveilleusement
décorative, nous pouvons célébrer d'autant plus le
courage civil des Brésiliens nouveaux, le citer
en exemple à la timidité de nos carabins.
Corpulent, ironique et sceptique, la bouche
vivace dans une figure brune, sous des cheveux
gris coupés ras, très élégant, M. Ramos Azevedo
vous éblouit par la profusion de ses nobles récits.
Auprès de lui, le cerveau vit àvec une intensité
nouvelle; comme auprès de M. Ruy Paula Souza;
comme auprès du Dr Bettencourt, aussi Fran-
çais que l'indiquent son nom et sa figure de
Henri IV, mais Brésilien, et Pauliste d'abord;
LES VISAGES DU BRÉSIL 141

comme auprès du Dr Oscar Rodriguez Alvez, fils
du président. Le chef de cet état, semble une des
grandes figures historiques dont se puisse glori-
fier l'Amérique latine. M. Rodriguez Alvez était
Président de la République dans le moment où,
avec l'aide énergique du préfet Passos, do S. E.
Lauro Muller, alors ministre des travaux publics,
du comte de Frontin, fut réalisée, en dépit de
toutes les obstructions politiques et commer-
ciales, la métamorphose de Rio de Janeiro. Ils en
firent l'une entre les trois ou quatre capitales
magnifiques du monde. Serviteur impassible do
la Loi, S. E. Rodriguez Alvez risqua môme sa vie
pour imposer la vaccination obligatoire aux Brési-
liens que la variole décimait, mais qui, escortant le
Dr Lauro Sodré, l'apôtre du Para, s'insurgèrent au
nom de la liberté individuelle menacée dans son
principe. Le président Rodriguez Alves refusa de
quitter le palais du Cattete envahi par l'émeute
en armes, et assiégé par les fusillades. La fermeté
de ce petit vieillard sec et vif, simplement vêtu do
noir, en imposa. Depuis lors, cet homme d'état n'a
pas cessé de partager, avec le maréchal Hermès
do Fonseca, le chancelier Lauro Muller, le séna-
teur Azeredo, le grand orateur civiliste Ruy
Barbosa, et l'ancien président de la Chambre,
'Carlos Peixoto, la confiance des divers partis,des
moins conciliables. Filles et fils, une descen-
142 LES VISAGES DU BRÉSIL

dance à l'esprit élevé entoure le Président et
atteste la perfection de son influence. Nous lui
devons beaucoup de la sympathie effective mar-
quée par le Paulistes à l'égard de l'influence
française que minent celles des autres nations
européennes ; et obstinément, parfois.
L'éloquence en notre langue est l'àpanage
du secrétaire-ministre pour l'intérieur. Il sait
merveilleusement discourir sans omettre aucun
des raffinements de la pensée encyclopé-
diste et latine. M. Paulo de Moraes secré-
taire-ministre pour l'agriculture économiste
remarquable, grand chasseur de fauves, amant
éperdu de la nature tropicale, a remis entre des
mains françaises la direction de l'Institut agrono-
mique et de là station zootechnique ; tant il se
fie à la conscience de nos intellectuels. D'ailleurs
cette confiance est bien placée. Le Secrétaire
pour la justice est un criminaliste de premier
ordre. Il a su réduire à d'invraisemblables minima
la somme des délits dans tout l'état de Saô-
Paulo, grâce à une administration vigilante,
experte en psychologie, et très habile dans l'ap-
plication des Mesures préventives.
Leurs savants ont réussi des choses extraor-
dinaires; Ainsi; dans l'Institut dé Butantan le
venin des serpents à sonnèttes est recueilli sur
une plaque de verre filtré, séché, transformé en
LES VISAGES DU BRÉSIL 143

sérurh, mis on tubes que l'on envoie à tout culti-
vateur en échange de reptiles vivants, capables
de fournir leur contingent de poison au labora-
toire de l'dphidisme. Deux mille serpents à son-
nettes sont, dans ce curieux institut, soumis à la
contribution périodique. Dix heures après la
morsure, une injection de sérum guérit.
Dans beaucoup de plantations; il y a mainte-
nant, du sérum de cheval immnusé une seringue
pour l'injecter, un lasso spécial pour la capture des
reptiles des boîtes pour l'expédition gratuite en
le chemin de fer. L'organisation de cet institut,
l'administration de ses rapports avec les plan-
teurs, l'élevage des animaux destructeurs de sor-
pents venimeux, telle la couleuvre mussurana qui
les attaque et les avale sans souffrir des mor-
sures dangereuses, tout cela révèle une science
attentive, des talents rares et assidus des intel-
ligences actives guidées par un esprit éminent;
le Dr Vital Brazil.
Comment ébaucher toutes les silhouéttes dès
Paulistes éminents qui font leur patrie solide; et
leurs esprits créateurs ? Les fils des Bandeirantes
s'ils ont percé à jour l'immense forêt du Brésil}
continuent l'oeuvre entreprise avec un génie plus
ardent; Il brille dans les feux de ces yeux noirs;
quand les rameurs s'efforcent; un jour de régates
sur le Rio Tiété; Il anime ces profils aquilins
144 LES VISAGES DU BRÉSIL

sous les chevelures indiennes, ces faces larges
derrière les moustaches portugaises, ces bouches
fines de l'Italie, ces visages bourbons de la France.
Leur architecte Ramos de Azevedo leur a para-
chevé cette ville digne de leur gloire, cette ville
de palais ministériels, rectilignes et latins, d'hôtels
particuliers, de palacete innombrables et divers,
bordant, de leurs jardins, deux somptueuses ave-
nues, la Paulista et l'Hygienopolis, analogues à
celles de notre Saint-Germain. Là s'installent les
nouveaux riches depuis la valorisation du café,
cette audace d'économistes clairvoyants qui sau-
vèrent le crédit de l'Etat, qui eurent raison contre
les thèses de toutes les compétences européennes,
grâce à la sûreté de leur logique.
Santos, où l'express descend à travers les forêts
de la Serra sur un câble d'acier à crémaillères, par
une région pittoresque à l'extrême, Santos est
l'exutoire des produits qui constituent à eux
seuls la moitié de toute l'exportation brésilienne,
OEuvre de la famille belge Guinlô et de ses asso-
ciés Gaffre, oeuvre énorme, le port construit non
loin du vieux Sao-Vicente, la première cité brési-
lienne, présente à l'étonnement du visiteur un
outillage et des aménagements superbes, une vie
intense. Tout au long des magasins, hangars et
docks, les trains courent d'un côté. De l'autre,
les 31 grues hydrauliques, silencieuses, hissent et
LES VISAGES DU BRÉSIL 145

balancent au-dessus des paquebots, grandscomme
sur quartiers de ville, les chaînes entourant les
amas de sacs qui finissent par s'abîmer au fond
des cales. Dans les entrepôts, les ponts roulants
soulèvent, à la fois, quinze cents kilogs de mar-
chandises et les transportent d'un point à l'autre.
Telle grue de trente tonnes, à l'extérieur, glisse
des rails avec son usine, de navire on navire,
selon les appels des capitaines américains, euro,
péens, asiatiques, on observation du haut do
leurs passerelles. Les débardeurs en files se hâtent,
les sacs sur la tête. Les commis notent sur leurs
carnets. Dans les palais des bureaux, ingénieurs,
douaniers, comptables, travaillent à tous les
étages amplement éclairés. Partout au nom do
La Companhia Docas de Santos, la magie élec-
trique accomplit, sans aide humaine, mille
besognes de force. C'est, au soleil resplendissant,
parmi une lumière blanche comme de la craie
fraîche, un mouvement do foule anxieuse et
muette dans l'avenue que bordent les entrepôts
et les paquebots, que les gestes des grues hydrau-
liques animent, que les mats des vaisseaux pa-
voisent. Deux cents millions de capital permet-
tent à la compagnie tous les miracles. Dans les
ateliers de construction et de réparation mari-
times les forges retentissent. Ailleurs, les écluses
des bassins fonctionnent, une fois admis les
146 LES VISAGES DU BRÉSIL

bateaux blessés. Ici l'air comprimé meut les
appareils-outils et les foreuses.
A trente kilomètres de Santos, une cascade de la
rivière Italinga produit, par sa chute, l'énergie
que des cylindres capturent et conduisent de
pente en pente, jusqu'aux cinq turbines, aux
cinq dynamos, aux quinze transformateurs do
l'établissement hydro-électrique sous-jacent. Do
là, par les câbles en fil de cuivre, la foudre s'é-
lance docile sous une tension de 45.000 volts, et
amène à Santos 44.000 volts immédiatement uti-
lisés, force et lumière. Cela pour servir le labeur
de l'immense effort pauliste, au bord de la mer, où,
d'abord, les Jésuites Anchieta et Nobrega dres-
sèrent leur croix rustique devant les beaux sau-
vages surpris, à l'ombre de leurs chevelures
bleuâtres.
Effort qui dut aboutir, en l'esprit de Santos-
Dumont, à la réalisation du plus beau rêve
imaginé par les élites de l'antique Méditerranée.
VIII

ETTE force créatrice du génie méditerranéen,
incarnée, ici, dans l'héroïsmedu premier avia-
teur, qui transforma la richesse de sa terre en
puissance de sa volonté pour réaliser le rêve
d'Icare, cette force a pris naissance à Cnossos,
l'antique capitale de la Crète, parmi les arts de ce
temps reculé où les Dédales modelèrent, dans
l'airain, cette génisse d'une vérité telle que les
taureaux séduits l'approchèrent. Là furent les
chemins du Labyrinthe, premier exemple de
paysage artistique reproduisant toutes les varia-
tions de la nature en ce qu'elle avait de plaisant,
de suggestif, pour les âmes de Minos et de Pasi-
phaé.
Rappelons-nous que là, d'abord, au dire des
Grecs, on inventala soie, la hache, même les voiles
et les mâts, donc la possibilité de la navigation au
large, des relations entre les contrées, des échanges
entre les esprits, du luxe signifié par ces toilettes
féminines, avec manches à gigot et robes cloches
que l'on déterre sculptées, colorées sur des frag-
ments de frise.
148 LES VISAGES DU BRÉSIL

Songeons en outre que Minos fut tenu pour l'un
des principaux législateurs, à ce point que l'esprit
des poètes le fit siéger au tribunal des Enfers.
Selon les thèses récentes des archéologues, la
Cnossos préhistorique, et même prélégendaire, fut
un centre où, durant toute une époque, s'allièrent
les sciences, les religions et les arts de l'Egypte
déjà fort évolués avec ceux de la Phénicie initiée
par Ninive et Babylone, prête à essaimer vers
Carthage, les Baléares et le Portugal, avec ceux des
Etrusques italiotes venus du nord bohémien, pour*
vus de leur langue et de leur culture particulières.
Comment, dès lors, réouser, avec justice, la tra-
dition situant les essais des plus anciens aviateurs
à Cnossos en Crète ?
Le fait seul d'avoir mis en usage les voiles à
large envergure, et les mâts de grandes dimensions
sur des bâtiments sans doute mieux taillés pour
affronter les grosses houles, ce fait seul devait,
fatalement, inciter les Dédales et les Icares de la
Crète à imiter le vol de ces vautours que nous
nommons aujourd'hui les « voiliers » dans nos
traités d'aéronautique; car ces rapaces présentent
au vent les surfaces étendues de leurs ailes si
bien qu'il les soulève, comme là brise agit sur la
voilure d'un navire, et sans que nul battement,
que nul mouvement semblent, en apparenoe,
seconder leur essor.
LES VISAGES DU BRÉSIL 149

De ce que cette oeuvre initiale fut méditerra-
néenné, et de ce que l'oeuvre finale fut, par Santos-
Dumont, résolue au moyen d'une intelligence
aux ascendances latines, je voudrais que nous ;

nous réjouissions à Rio, comme à Rome, comme
à Madrid, comme à Paris.
Je voudrais que nous sentions un peu le mira-
cle.
Miracle, en effet, et qui s'est, à travers les
siècles, perpétué.
Oui : que la chose conçue par des intelligences
actives sous les rayons du soleil méditerranéen ait
été accomplie par un génie né sous un soleil éga-
lement radieux ; que l'esprit du Nord n'ait rien
ajouté à la pensée d'Icare ; qu'à des Latins seuls
il ait appartenu de réaliser ce que des Méditer-
ranéens avaient inclus dans un voeu cher aux
belles fables de l'antiquité, cela doit être tenu
pour une chose miraculeuse.
Parmi les voeux excellents que nous léguèrent
les Anciens, celui-là nous devient, aujourd'hui,
plus admirable.
La claire prévision dont il témoigne, les tragi-
ques déboires de mille et mille tentatives accom-
plies, au cours des époques, vainement pour le
réaliser, la savante et lente progression des expé-
riences qui, deux siècles, marquèrent lés dates de
la phase suprême inaugurée en Portugal, vers
150 LES VISAGES DU BRÉSIL

1709, par le chapelain du Roi, Laurent Guzman,
puis en France, par la première ascension des
frères Montgolfier, enfin couronnée naguère par
la gloire d'un véritable héros, le Brésilien Santos-
Dumont, capable, le premier, de diriger le vol
de son appareil dans les airs, selon le rêve entier
d'Icare : ce sont là, des raisons pour nous tenir
tremblants d'émotion à l'aspect d'une idée gran-
diose et, en quelque sorte, perpétuelle.
Et quelle confiance cela nous peut donner à
tous en nos destinées.
Comment ne pas apercevoir la continuité de
cette évolution unilatérale ?
Comment ne pas sentir que toutes les grandes
oeuvres de l'humanité peuvent, doivent éclore
dans des cerveaux aux atavismes pareils, et qu'il
y a là, peut-être, une loi de la mentalité humaine.
Platon nous a dit les Philosophies initiatrices
que les Kant et les Hegel ne firent que développer,
comme Darwin et Spencer, après notre Lamark,
ont développé les observations d'Heraclite et
d'Aristote.
A Byzance fut composée la poudre du feu
grégeois.
Au Français Jouffroy d'Abbans, nous devons lo
premier bateau à vapeur qui ait flotté.
A l'Italien Volta, la pile qui concentre la vigueur
.

électrique.
LES VISAGES DU BRÉSIL 151

Au Français Branly, le moyen de capturer les
ondes hertziennes.
A l'Italien Marconi, celui de les propager.
Navigation, vapeur, électricité, aviation, ondes
hertziennes, tout cela c'est l'oeuvre des élites aux
origines méditerranéennes.

Est-ce à dire que je veuille dénier aux races
septentrionales tout mérite ?
Loin de moi cette erreur.
Guerrières, ces races ont pénétré valeureusement
l'empire romain du Ve siècle qui se décomposait.
Autoritaires par leurs chefs et disciplinées parleurs
multitudes, elles implantèrent, sur l'Europe, le
féodalisme. C'était un système de gouvernement.
Si elles ont beaucoup détruit de la magnifique
oeuvre latine, leur docilité loyale pour accepter,
ensuite, les influences spirituelles des vaincus, au
moins celle de l'Eglise conservant, dans le cer-
veau de ses clercs, la tradition intégrale de la
justice latine, cette docilité loyale leur a permis
de reconstruire une société nouvelle avec cet élé-
ment de fondation et leur élément de surcroît.
En moins de trois cents ans, ces féodaux ont
établi leurs donjons sur les hauteurs avec leurs
hommes d'armes et leur justice parfois utile, par-
fois criminelle. Mais sur les villes romaines, sur les
municipes des vieux camps, les évoques dominent,
152 LES VISAGES DU BRÉSIL

soutenue par les clergés, les moines et les fidèles,
habiles à couvrir leurs résistances sociales de pré-
textes religieux que les foules défendent opiniâtré-
ment.
Contre les féodaux elles on appellent à la Loi
des municipes acceptée par le roi.
Au centre des grandes vallées où les fleuves cou-
lent, routes commerciales ot stratégiques, il trône.
Il unifie, avec le secours des évêques, les petites
patries de Goths, de Wisigoths, d'Alains, do Lom-
bards, de Vandales, fondées en mille régions selon
les hasards de la conquête.
Au temps de Charlemagne, l'Union se trouve à
peu près faite.
En arrêtant les Arabes, cette société mixte à
éprouvé la solidité de sa vigueur.
Elle l'éprouvera mieux encore pendant les croi-
sades et pendant la lutte des Celtibères latins
contre les maures chassés enfin dé la péninsule
ibérique, au xiiie siècle.
Sans douté la culture du catholicisme méditer-
ranéen doit-il à son mariage obligatoire, avec les
armées germaniques, de n'être pas devenue mu-
sulmane.
Les Wisigoths, eh Portugal et en Espagne, les
Francs que Charles Martel commanda, joignirent
leur nombre et leur vigueur à l'intelligence des
élites latines un peu lasses d'avoir tant. fait.
LES VISAGES DU BRÉSIL 153

La force et l'esprit associés triomphèrent de
l'Islam.
C'est le grand mérite des races nordiques et
qu'il né sied pas de discuter.
Toutefois, elles ne furent que des collaboratrice
éduquées par l'Eglise, et qui prirent conscience de
leur mission, après le baptême : Sal sapientioe
Le lendemain de cette épopée, les cathédrales
s'édifient sur l'Europe.
Dans les abbayes et dans les universités, par-
tout les écoliers affluent
La civilisation méditerranéenne, par les soins
des clercs érudits, renaît intensément.
La science de l'époque c'est l'architecture reli-
gieuse.
Les arts de Byzance ornent la chasuble des
prêtres officiant sur les autels de la Saxe et de
l'Ecosse, devant les peuples hier païens, mainte-
nant à genoux près de l'hostie qui renferme le
Christ de la Méditerranée, le Dieu sauveur et fra-
ternel annoncé par les Egyptiens d'Alexandrie,
reconnu d'abord par les gens d'Ephèse, doué de
force par l'empereur Constantin, et de philo-
sophies subtiles par les Pères de l'Eglise grecque.
C'est le Christ qui domine dans les âmes Scandi-
naves, germaniques, angles et saxonnes, lors-
qu'elles construisent, selon les modèles grecs.ou
romains, leurs basiliques et leurs monastères
154 LES VISAGES DU BRÉSIL

C'est au nom du Christ que les haches d'armes
et les glaives pesants s'abattent sur les casques des
Infidèles.
Avec des prières latines, les évoques bénissent
les escadrons.
Un Charlemagne, un Roland, leurs paladins ne
partent qu'avec l'espoir d'imiter les Césars, puis
vont, à Byzance ou à Rome, chercher l'alliance
d'Irène, la couronne sacrée par le Pontife. !
Bien plus :
Guillaume le Conquérant et ses compagnons
petits-fils des Danois, des Norvégiens débarqués
dans notre Séquanaiso perdent, en moins de cent
cinquante ans, l'usage do leur idiome, de leurs
moeurs nordiques.
C'est la langue dite à tort, française, c'est un
de nos patois latins qu'ils introduisent sur le
territoire des Anglo-saxons ; et non leur langage
do Northmans, leur idiome baltique oublié déjà.
Aujourd'hui le dictionnaireanglais contient, par
colonne, vingt-cinq pour cent de mots à l'origine
latine, autant dire de mots méditerranéens.
Douze siècles, jusqu'à la Révolution française,
le féodalisme des Nordiques demeurera l'essentiel
de la puissance.
Pourtant il ne construira, il n'écrira, il ne pen-
sera, il n'agira, presque toujours, qu'au nom des
idées latines.
LES VISAGES DU BRÉSIL 155

Le rêve de l'Allemand c'est d'être, par le pape,
investi de la pourpre que portaient les impera-
tors sur le chemin du Capitole.
Et jusqu'à la bataille de Solferino, jusqu'en
1859, l'Italie sera divisée par la querelle des Guelfes
et des Gibelins. Querelle entre les partisans con-
vaincus par l'influence germanique et les Latins
restés fidèles à la tradition du Forum.
Les Normands installés en Calabre ou dans les
cités napolitaines ne songent qu'à dédier leurs
cathédrales à des saints do la Méditerranée, à
les orner avec les portes magnifiques arrachées
des basiliques byzantines.
Ils seront les premiers à partir pour la Croisade.
La science géométrique et mathématique par
laquelle on assemble les pierres des tours, des
châteaux, des cloîtres, c'est encore la science du
Dédale bâtisseur du Labyrinthe crétois, c'est
toujours la science des Dédales et des Icares, la
mathématique de Pythagore, la mécanique d'Ar-
chimède, l'architecture de Vitruve et des Byzan-
tins.
Que de siècles, l'église romane avec ses trois
nefs, avec son transept, son choeur, son abside,
reste une imitation de l'ancienne basilique latine !
Quand l'architecture, dite, à tort, gothique, nait
dans notre Ile-de-France, elle procède indéniable-
ment de la voûte romane à nervures.
456 LES VISAGES DU BRÉSIL

Toute la série de raisonnements scientifiques
utilisés pour la matérialisation de ces oeuvres
appartient à l'âme de Rome encore.
Qu'on nous pardonne cette antiphrase : lé go-
thique est un art latin, créé pour l'exaltation de
la piété méditerranéenne avec toute la somptuo-
sité de l'esthétique byzantine.
Eux-mêmes lès Allemands ont reconnu l'ori-
gine gallo-romaine de la cathédrale, de ses sta-
tues, dé ses tableaux, de ses ferronneries, de ses
bois sculptés.
Donc la science la plus étonnante inventée
pendant le moyen âge, sous la domination ger-
manique, c'est encore une fille de Dédale et
d'Icare, et non pas une créature des Walkyries.
Par ailleurs, depuis la décadence de l'empire
romain jusqu'au temps de l'Encyclopédie, durant
quinze siècles, nulle autre science essentielle ne sort
des élites soumiseé au joug des Septentrionaux.
Les galères du foi Louis XV naviguent encore
selon les procédés en usage à bord des trirèmes
emportant les soldats de Scipion vers les eaux
carthaginoises au gré des voiles et des mâts inven-
tés par la Crète de la préhistoire.
Copernic n'a fait que Mettre eh accord le sys-
tème astronomique de Ptolémée avec celui de
plus anciens Grecs.
Le moine Schwarz et Roger Bacon propagèrent
LES VISAGES DU BRÉSIL 157

seulement la formule de la poudre à canon com-
posée par les Arabes. Auparavant le soufre et
le salpêtre, éléments constitutifs de la poudre,
avaient servi, à la fabrication des feux grégois
utilisés par les Byzantins.
Le phénomène social de la plus haute impor-
tance, la recherche, l'exploration, la civilisation
des deux Amériques, la pénétration en Asie sont
les gestes de l'esprit latin réalisant l'espoir mis
dans la navigation au large, dans le vol sur
l'eau, par les Dédales do la Crète.
Si, comme on l'avance à présent, des matelots
Scandinaves et bataves précédèrent, sur ces côtes,
les investigateurs portugais, ces hommes du
Nord ignorèrent absolument l'importance de
leurs voyages.
Un Vasco de Gama, un Colomb, un Cabral
eurent une intuition autrement effective, et l'idée
promptede leur mission qui révélait la forme de
la planète.
C'est un latin, Galilée, qui, découvrant les
satellites de Jupiter, rendit valable tout le sys-
tème de Copernic, et la théorie des mouvements,
célestes, Sans cette théorie, l'astrologue danois
Tycho-Brahé n'eût point ébauché les lois des.:
évolutions lunaires , ni préparé la tâche de son
disciple Kepler qui écrivit, en latin, son Astro-
nomia Nova
158 LES VISAGES DU BRÉSIL

Nous sommes au xviie siècle. Et voici réelle-
ment le premier témoignage de génie créateur que
les races du Nord aient donné.
Tout à l'heure, en 1687, Newton publiera ses
« Principes mathématiques de Philosophie natu-
relle», ...dès que les travaux du français Jean Pi-
card, sur la Mesure de la Terre, auront permis de
vérifier la loi d'attraction universelle aupara-
vant critiquée par son illustre auteur lui-même.
Sauf cette loi, dont bientôt d'Alembert et La-
place tireront toutes les conséquences, l'esprit du
Nord n'a rien ajouté aux connaissances de l'ère
romane.
Il en avait conquis les terres et les cités, mais
non point l'intelligence.
Même la loi de Newton, le seul succès que l'on
puisse attribuer à l'esprit du Nord, ne semble pas
avoir eu de répercussion immédiate sur les moeurs,
sur la vie publique, comme en eurent la décou-
verte et la mise en valeur du Nouveau Monde.

Aussi pouvons-nous dire que, do la fin de l'em-
pire romain à la période encyclopédiste, la science
de Dédale n'a guère augmenté, que l'influence
germanique l'a engourdie, et que ce fut seulement
à l'heure où l'esprit latin reprit toute sa valeur,
parmi les écrivains du XVIIIe siècle français, que
les trouvailles successives des forces enfermées
LES VISAGES DU BRÉSIL 159

dans la vapeur, les gaz et l'électricité préparèrent
une nouvelle phase de la vie humaine, en ouvrant
l'ère industrielle, l'ère de tous les miracles hu-
mains, l'ère de tous nos miracles latins.
La découverte du Nouveau Monde avait,
d'abord, et dès le XVIe siècle, provoqué un chan-
gement universel dans les intelligences.
Notre La Boétie, l'ami de Montaigne, écrit le
Discours sur la Servitude Volontaire. Déjà s'y
trouvent les principes des Droits de l'Homme.
Ce livre est publié environ trente ans après la
mort d'Alvarez Cabrai, et dix ans après la fonda-
tion do Rio de Janeiro.
Les successeurs de Vasco de Gama ont multi-
plié leurs périples autour de l'Afrique.
Orellana vient de remonter le cours des Ama-
zones.
Partout on a rencontré des peuples vivant à
l'état de nature, et qui ont paru, à l'Européen
fatigué de ses luttes pour la vie, des hommes
heureux.
Durant tout le XVIIe siècle, le sauvage acquiert
des sympathies évidentes soit qu'il figure dans
les ballets, soit qu'on l'amène en ambassade à
bord des galions, jusque dans les ports de l'Eu-
rope.
Voltaire écrira sur les Hurons des pages stu-
péfiantes.
160 LES VISAGES DU BRÉSIL

Il leur allouera toutes les qualités, toutes les
vertus, toutes les intelligences.
Bernardin de Saint-Pierre no sera pas le der-
nier à renchérir.
L'existence du bon Indien cueillant sa nourri-
ture aux branches de l'arbre voisin que nous sup-
posions alors éternellement chargées de fruits
savoureux et alimentaires, ce bon Indien semble
à tous les « philosophes » le type adorable et par-:
fait de l'humanité libre.
Voltaire l'introduit au milieu de la corruption
des civilisés et le fait s'indigner éloquemment.
Le marquis de Sade lui-même nous invite à
chercher au Dahomey des leçons de morale.
Dans l'esprit des simples, cette image se fixe.
L'indigène des deux Amériques, l'Iroquois
comme l'Incas ou le Guarani, émeuvent tous les.
coeurs sensibles. Et leur nombre est immense.
On ne saurait exactement mesurer quelle part»
il est licite d'attribuer à l'Indien des Amériques
dans les mouvements d'opinion qui préparèrent'
la Révolution Française.
Pourtant il demeure avéré que la masse des
gens épris de lecture le considérait, sur la foi de
livres, comme la critique vivante et probante des
injustices coutumières aux aristocrates, aux ma-
gistrats, aux administrateurs du royaume.
Le villageois et l'Indien sont alors les deux
LES VISAGES DU BRÉSIL 161

types de la vertu intégrale, de l'innocence lo-
gique, de la sagesse incontestable.
Voilà comment les Amériques furent mêlées
d'une manière intime et constante aux sentiments
populaires qui préparaient la Révolution fran-
çaise, qui préparaient encore un de nos miracles
latins, et non pas le moindre.
Nos miracles latins !
Je ne sais si vous adopterez cette formule,
mais permettez-moi d'insister auprès de votre
patience, afin qu'elle médite sur cette singulière
avance prise et gardée, entre les autres intelli-
gences du Monde, par les races aux sentiments,
méditerranéens et à la culture helléno-latine, par
les peuples qui échangèrent leur simplicité pri-
mitive, avant la venue du Christ, contre la loi de
Rome, geste de la Grèce prolongé jusque vers
l'occident de la Lusitanie, jusqu'au bout de notre

ciple heureux des Icares.
Bretagne, geste tendu, par delà les mers, vers
cette Amérique où naquit Santos Dumont, dis-

J'implore votre patience afin qu'elle médite sur
cotte idée-force, sur cotte idée-vie ou, plutôt,
sur cet ensemble d'idées mécaniques et construc-
tives, apanage, semble-t-il, des Grecs, des Latins
et des Celtes établis aux bords des fleuves qui se
jettent dans la mer où Vénus prit naissance, et
dans les eaux voisinos de l'Océan, mariées aux pre-
11
162 LES VISAGES DU BRÉSIL

mières, par la vigueur d'Hercule coupant l'isthme
de Gibraltar.
Cette force des idées méditerranéennes .évolue
constamment depuis les .origines de l'Egypte,
l'apogée de la Crète centralisatrice, le .triomphe
intellectuel d'Athènes, les victoires des légions,
et l'apostolat de la fraternité chrétienne jus-
qu'au vol actuel de nos aviateurs, jusqu'à l'essor
majestueux des ondes hertziennes.
Il apparaît, comme Platon le pensa, que cet
ensemble d'idées fécondes, c'est la Personne,
l'Etre même dont nos aïeux divers furent,
quatre millénaires, artistes ou soldats, les organes
successifs et momentanés.
Cette idée a eu les existences historiques des
peuples pour phaser son action, et les siècles
pour minutes .de son espoir.
Terrassée, treize cents ans, par les invasions
du Nprd, elle s'est relevée par les moyens élo-
quents des encyclopédistes qui, de Jean-Jacques
Rousseau à Miranda, à Bolivar, à Lamartine,
se passent le flambeau de la vérité ancienne
et nouvelle, do la vérité perpétuelle.
Si vous finissez par admettre cette vie person-
nelle de nos facultés créatrices, vous serez con-
vaincus, autant que moi, par l'évidents parenté
mentale des patins, celle que nous .contestent les
hommes du Nord, à moins qu'ils l'affirment,
ne
LES VISAGES DU BRÉSIL 163

pour nous envelopper dans le même mépris, pour
disserter abondamment,et faussement sur la déca-
dence fatale des races méditerranéennes.
— «
Y a-t-il des Latins ? » demandent les scep-
tiques.
Un écrivain d'Italie, longtemps fidèle à la poli-
tique de la Triple Alliance, posa cette question
fallacieuse : « Quels sont les Latins ? Qui les con-
naît ? Nous connaissons ici le peuple français,
le peuple italien, le peuple espagnol, entités poli-
tiquement déterminées, peuples de sangs divers et
de destinées diverses qui n'ont de commun que le
voisinage, cause de rivalités, et qui, cent fois,
ont été en paix, parce que, cent fois, ils en étaient
venus à la guerre. »
Vous avez déjà répondu à ces objections quel-
que peu démodées.
L'état de guerre dans le passé, ou plutôt dans
un certain passé, n'implique pas, historiquement,
la disparité des races.
Loin de là.
A commencer par l'Italie elle-même ; nous pour-
rions citer les conflits innombrables qui, pendant
le moyen âge et la Renaissance précipitèrent l'or-
gueil de Venise sur la jalousie de Milan, la furie
de Sienne contre la vanité de Florence, la
rage de
Pise sur la puissance de pênes.
Rien de ces querelles fratricides n'empêcha la
164 LES VISAGES DU BRÉSIL

fusion définitive des multiples Etats italiens,
après Solférino, après Sadowa, après l'expédition
des Mille, après la prise de Rome.
Piémontais, Sardes et Siciliens vivront désor-
mais en frères, comme, jadis, les Etrusques, les
Sabins et les Samnites, après la victoire de Rome.
Qui donc en douterait sans recevoir le démenti
le plus net de ce critique italien lui-même ?
L'objection des « sangs divers » ne soutient
pas mieux les attaques de l'évidence.
Basques et Picards, Bretons et Lorrains, Pro-
vençaux et Normands, nous formons en France,
depuis longtemps, une nation très cohésive,et qui
parle, en somme, le même idiome latin !
C'est que :
L'unité nationale dépend moins de l'homo-
généité physique que d'une longue parité intel-
lectuelle et morale.
Cette parité intellectuelle, tout la prouve ; et,
d'abord, la similitude persistante de nos trois
langages, à travers les époques :
Ni les Arabes, en Espagne et Portugal, ni les
Francs germaniques, chez nous, ni les Lombards,
à Milan, ni les Sarrasins en Sicile ne purent dé-
truire le latinisme foncier de nos trois dialectes,
malgré la brutalité de la conquête, la persistance
de l'occupation ou la politique oppressive des
gouverneurs.
LES .VISAGES DU BRÉSIL 165

En moins de deux siècles, les pirates danois
et norvégiens de Rollon, à qui nous cédâmes la
Normandie, adoptèrent notre langue et l'impor-
tèrent chez les Anglais, après la bataille de
Hastings, comme nous le remarquions tout à
l'heure.
Quant à la parité morale, elle est tout autant
démontrée par la vigueur de notre triple catholi-
cisme.
Sa résistance aux attaques du protestantisme
fut invincible.
Nos races méditerranéennes demeurèrentcatho-
liques ou orthodoxes.
Point de luthérien ni de calviniste qui ait pu,
de manière définitive, convaincre l'une de nos
provinces.
Les huguenots ne vécurent jamais en France
même, qu'à l'état sporadique et provisoire.
En Italie, en Espagne, en cette Amérique
latine, ont-ils même surgi ?
Moeurs catholiques, sensuelles, iconolâtres ; per-
manence des langues latines en dépit des inva-
sions nordiques et dominatrices, en dépit des
unions avec les premiers habitants des terres
conquises ; consanguinité même et incontestable
des trois nations apparentées par les mariages
avec la race littorale de la Méditerranée, depuis
les origines les plus lointaines; individualisme
166 LES VISAGÉS DU BRÉSIL

libertaire des hommes et des cités : voilà tout un
ensemble de caractères communs bien faits pour
définir suffisamment les Latins, et leur inspirer
même, tout à l'heure, la passion de se concentrer
mieux devant l'influence hardie du nordisme pro-
testant, iconoclaste, féodal, autoritaire et disci-
plinaire.
Nos contradicteurs diront-ils que l'esprit latin
nous fut imposé par la force des légions ?
Ils sembleraient trop oublier que l'enseigne-
ment de la langue et des moeurs romaines fut bien-
tôt accepté partout comme un bienfait immense,
et, d'ailleurs, très réel.
Dé l'Ibérie et des Gaules, combien de généraux
partirent; ensuite, avec leurs troupes indigènes
à demi, pour gravir les Sept Collines et s'installer
au palais des Césars, considéré comme là capi-
tale, comme le siège du pouvoir dans tout notre
occident?
Gloires littéraires et impériales de Rome, les
Sénèque, les Trajan ne sont-ils pas nés dans
la péninsule ibérique ?
L'émpèreur Julien n'a-t-il pas régné de Paris
sur le monde latin ?
Le Gaulois Vindèx n'a-t-il pas, un moment,
réuni ses soldats et des légions, pour marcher vers
le Tibre, punir les fautes de Néron et proclamer
Galba?
LES VISAGES DU BRÉSIL 167

Là politique du Capitole était celle de tous les
pays latins.
Camoëns, au XVIe siècle, quand il écrit ses im-
mortelles Lusiades, introduit Bacchus et Vénus
dans son poème, tout d'abord.
Notre Montaigne ajoute à ses phrases françaises
tant d'incidentes grecqueé et latines qu'on a pu
dire qu'il écrivait en une triple langue.
Notre Corneille, notre Racine situent, à Roine,
et cri Hellade, les plus glorieuses de leurs tragé-
dies.
Ce sont celles qu'ils réussissent le mieux.
Au contraire l'Hamlet et le roi Léar de Sha-
kespeare dont supérieurs à ses évocations de
l'antique.
Dante ne quitte pas sa chère Italie.
Le plus beau poème de Victor Hugo, la Lé-
gende des Siècles, chante la Méditerranée uni-
quement.
Flaubert, en composant le chef-d'oeuvre peut-
être de toute la littérature française : la Tenta-
tion de saint Antoine, évoque, devant son scep-
ticisme latin, toutes les religions et toutes les
philosophiès do la Méditerranée.
Et n'apparaît-elle pas comme une survie mani-
feste de la législation romaine, cette importance
dos vieux municipes ayant récupéré, sur l'audace
des barbares, les franchises do nos communes et
168 LES VISAGES DU BRÉSIL

en Italie, les libertés absolues des Sienne, des Pise,
des Florence, et, en Espagne, les privilèges des
villes, les fueros des provinces ?
Fueros du latin « forum ».
Non, les influences des Allemands-Gibelins, pil-
lards de l'Italie, ni celles des Maures introduits
dans les Sierras, ni celles du féodalisme franc,
ne purent adultérer les caractères de notre civi-
lisation primordiale.
Intacts et libres, ils prévalent au début du
XXe siècle.
La vitalité trinitaire de ces forces est devenue
plus manifeste depuis le succès universel de notre
Révolution, apprêtée par le culte de nos en-
cyclopédistes pour la république romaine et les
stoïciens, propagée par le courage des soldats ja-
cobins obéissant à Bonaparte, empereur très latin
vraiment, de nom et d'ascendance Bona : Pars.
Donc la fidélité de nos races à la langue et aux
moeurs latines ne semble pas uniquement le ré-
sultat d'une obéissance servile aux soldats de
Rome, puisque cette fidélité fut conservée, tant par
l'Eglise que par les villes, durant quinze siècles,
après la chute de l'Empire, et sous la domination
des Barbares.
Tout ce qu'avancent là-dessus les ennemis do
l'entente Latine tourne au profit de leurs con-
tradicteurs.
LES VISAGES DU BRÉSIL 169

Il y a des Latins. Oui.
Nous nommerons ainsi les races méditerra-
néennes qui, différentes d'origine, furent impré-
gnées à fond par l'esprit législatif et littéraire de
Rome, qui commencèrent à vivre en état de civi-
lisation avec des arts, des lois et des philosophies,
depuis la venue du proconsul, qui, dans la suite,
adoptèrent le christianisme papal, et qui sauve-
gardèrent pieusement, quinze siècles, ces moeurs
acquises malgré les invasions, le protestantisme et
la domination des Barbares enfin rejetés de nos
pays, depuis Navas de Tolosa, Iéna et Solférino.
IX

U milieu de sombres montagnes, vingt
cathédrales éclatantes, hautes, blanches
ou bleues, trônent, chacune en façade monu-
mentale sur le sommet d'un morro.
D'autres églises, majestueusement, font centres
dans les quartiers bas. Rues escarpées entre leurs
maisons de couleur, anciennes et basses ; pentes
des avenues que les troupeaux de mules patiem-
ment gravissent avec leurs charges enveloppées
de peaux de boeuf ; places déclives sous la statue
du « Tiradentes », l'encyclopédiste-révolution-
naire supplicié en 1792, et sous les échauguettes
do la forteresse aux bastions anguleux : ce ne sont
là que des chemins vers les sanctuaires, des par-
vis avant leurs escaliers.
Partout la terre se dresse en clochers tendus
vers le ciel. Remerciements de la passion la plus
ardente et qui eut foi dans la piété de ses voeux
exaucés par l'indulgence ou par l'ironie de la
Providence.
C'est une ville que bâtit la fièvre des orpail-
LES VISAGES DU BRÉSIL 171

leurs brésiliens. Dès 1588, et plus nombreux de
1603 à 1699, ils arrivèrent de l'antique Europe,
à travers l'Océan périlleux et les forêts alors
inextricables, pour laver les sablés d'une rivière,
le Rio das Velhas. Car, dans l'alluvion des berges,
les femmes des pêcheurs indiens avaient toujours
recueilli mille et mille parcelles du métal que
reçurent, en échange de leurs cadeaux portugais,
les anciens Paulistes explorant; au nord do leur
capitainie de Sao Vicente, les principaux tribu-
taires du Parana, le Rio-Grande et ses affluents
septentrionaux, des vallées plus lointaines encore.
La nouvelle s'étant vite répandue vers les côtes,
à bord des vaisseaux en partance, puis dans quel-
ques ports atlantiques. Les aventuriers du vieux
monde latin s'embarquèrent. Sur les dunettes ou
dans les cales de toutes les nefs; caravelles, cara-
ques et galions, il se tassa des milliers de gens.
Matelots déserteurs et fidalgos à la cape trouée,
descendus dans le port oriental d'Espirito-Santô
ou dans le port méridional do Santos; s'achemi-
nèrent bravement, les uns par les vallées du Rio-
Doce, les autres par celles dû Rio-Grande, uni
même espoir au visage, le chapelet au poing et
l'oraison à la bouche.
Malgré les flèches des Américains, longues
comme des lances, et enduites, à la pointe, de
terre grasse contenant les germes du tétanos
172 LES VISAGES DU BRÉSIL

animal, cette vaillance persévéra. Elle persévéra
malgré l'adresse des archers Botocudos pour se
confondre avec les troncs épais des arbres, pour
se tresser avec les rideaux de lianes, pour s'en-
terrer parmi les racines des flamboyants, pour
lancer en l'air ces javelots qui, retombés à trente
mètres, éraflent ou transpercent mortellement
les voyageurs trop certains de leur solitude dans
la splendeur de la forêt vierge. Les survivants
continuèrent à suivre le mirage inéluctable. Il y
eut l'opposition delà broussaille. Du sabre, il fallut
la tailler afin de s'ouvrir un passage bientôt re-
fermé derrière les intrus effrayant les peuples de
grands papillons d'azur vif, les oiseaux mi-partie,
jaunes de corps et noirs de pennes, les tribus de
perroquets devenus, au soleil, un essor d'éme-
raudes criardes. On alla toujours. Les cheveux
ruisselaient sous les feutres. L'escopette et l'ar-
quebuse glissaient dans la moiteur de la poigne.
Celui-ci brusquement s'affaissait, en agonie déjà,
pour une piqûre du petit serpent rose, mal en-
trevu dans le gravier du ruisseau à sec. Ceux-là
s'arrêtaient en grelottant, parce qu'un moustique
du marécage avait, la surveille, insinué sa trompe
dans leurs pores. On se préparait à mourirpendant
la prière brève du moine en haillons. Enfin les
plus chanceux atteignirent ce noeud de mon-
tagne où le Rio das Velhas sourd et luit entre les
LES VISAGES DU BRÉSIL 173

buissons. Et les chercheurs d'or agenouillèrent
leurs espoirs au pied de l'arbre mort sur lequel
un prêtre fit aussitôt clouer les branches transver-
sales de la croix.
D'autres peines affligèrent la plupart quand ils
se furent mis à laver inutilement les sables, à
rompre vainement les cailloux, à creuser opiniâ-
trement le sol des berges, à détourner malaisé-
ment le cours de la rivière pour découvrir, dans
son lit asséché, les pépites du limon. Les Indiens
furent combattus, asservis, contraints au labeur.
On appela d'Afrique les négriers. Pourtant le
gain parut si minime qu'on alla, dans les roches
voisines, agrandir les cavernes. Il fallut abattre
les pans des collines et fouiller les entrailles de la
terre éventrée. Il fallut créer des barrages, faire
jaillir des cascades, régir des courants capables
d'entraîner les sables contre les claies. Les géo-
mètres inventèrent. La science grandit dans les
cerveaux.
Certes quelques aubaines échurent. Tel ou tel
recueillit dans son chapeau de paillasson un poids
de boue grise mêlée à une fortune en paillettes ;
mais tant d'autres n'obtinrent que l'espoir après
l'espoir.
Réalisés ou déçus, des espoirs si passionnants
composèrent l'âme collective et pieuse qui bâtit
les premiers autels de Villa-Rica, le bourg riche,
174 LES VISAGES DU BRÉSIL

bientôt développé, hissé sur tous les plateaux
du paysage. La justice du gouverneur portugais
inaugura la potence de la Força sur le roc domi-
nant les abords, et qui a gardé le nom sinistre.
Car rien ne s'est évanoui de toute cette puis-
sance en gésine. Le touriste assiste à l'enfante-
ment d'une force, d'une foi, d'un art, d'une
science et d'un peuple.
En expiation des péchés commis par les nou-
veaux riches, ou en accomplissement de leurs
voeux formulés pendant les mauvais jours, il leur
fut imposé l'oeuvre rédemptrice de construire
des églises dans le style adopté par les Jésuites
dès le milieu du XVIIe siècle, en France, et bientôt
épanoui sous la régence du duc d'Orléans. Blan-
ches et bleues, elles s'édifièrent avec leurs porches
monumentaux, entre deux campaniles à dôme
abritant les cloches visibles.
La somptuosité de cette architecture et l'am-
pleur de ses dimensions furent en accord avec
l'opulence des pieux fondateurs, fels la façade
pâle du .Carmo, ses hauts piliers de pierre jaunie
qui encadrent les volutes de la grand'porte
verte, et qui supportent les entablements à courbes
successives, noircies par le temps. Le goût d'un
art entier s'y dessine. L'intérieur n'est pas moins
riche par, ses boiseries voluptueusement sculptées
dans les chapelles entre colonnes où souffrent les
LES VISAGES DU BRÉSIL 175

dix figures du Christ peintes, habillées d'étoffes.
L'une de ces images est plus suggestive. Osseux,
creusé, décharné, par la douleur, sous la tunique
de bure violette que la corde ceint au col, à la
taille, ce Jésus dut fraternellement émouvoir
les mineurs épuisés par la fièvre et par l'obsession
de leur rêve, ceux que torturaient autant la cha-
leur et la faim, la fatigue de leurs travaux jus-
qu'alors inutiles, l'horrible peine de s'être affaissés
toujours pauvres devant des boues et des cailloux
en tas, devant l'ironie des esclaves vendus mainte-
nant à de plus heureux. Pourtant cet autre Jésus,
complètement nu, ligoté contre la colonne de
flagellation, n'habite-t-il pas aujourd'hui les
espaces du ciel, et, au moins, ce très superbe
édifice ? N'est-il pas le maître en or, sur le taber-
nacle, au bout du choeur qui rappelle l'annoncia-
tion du Messie, pendant tous les siècles, par les
vies de la Bible émaillées en bleu sur le très
beau revêtement de céramique ? N'est-ce pas
afin de l'honorer que les bedeaux enferment, dans
les commodes ventrues de l'immense sacristie,
le trésor des ornements sacerdotaux ? N'est-ce
pas afin de rendre au Supplicié un hommage abso-
lument pur que le prêtre, là, tend les mains à l'eau
de la fontaine en pierre dorée où plaisent la Vierge
charmante et son enfant divin. Tant de luxe done
autour de la torture sur le mont des Oliviers,
176 LES VISAGES DU BRÉSIL

autour du Crucifié sanglant, les genoux rompus
contre la croix de l'autel, et qui meurt on laissant
choir sa tête jeune malgré le réel d'une barbe on
fi lasso ! Tant de luxe a promis le succès do l'avenir
au découragement des pauvres orpailleurs échoués
maigres comme le Christ, sur le palissandre mas-
sif de ces bancs brésiliens, contre les sculptures
des rinceaux. Morveilleuse charité do ces oeuvres
qui surent offrir la magnificence publique du
sanctuaire aux plus désespérés des mineurs, dos
esclaves.
Quand les pieds nus avaient péniblement esca-
ladé la rue tortueuse, son pavage de cailloux,
l'arête en dehors pour que les mules y pussent
accrocher la saillie do leurs fers, quand les mains
avaient recueilli l'aumône de ces maisonnettes
étroites et basses, où les jeunes filles à visage de
madone, à chevelures indiennes, cousaient der-
rière la demi-porte ouverte, par en haut, sur les
saintes images du logis, sur les panoplies de
harnais en peau de tapir, d'arquebuses à rouet,
de lourdes pertuisanes ; quand les têtes avaient
subi le rude soleil des tropiques, malgré les palmes
débordant avec leur ombre les murs des jardins,
quand les bouches s'étaient abreuvées à la fon-
taine architecturale de la Casa Marilia, ces hères
trouvaient la fraîcheur de l'église béante, une
place où s'accroupir dans le courant d'air, sous le
LES VISAGES DU BRÉSIL 177

balcon de la logo aux musiciens. Statues exprimant
une douleur égale, saint François d'Asslse, ou
la sainte reine Isabelle on mante noire et en fan-
chon chargée d'une radieuse couronne d'argent,
ou le roi saint Louis de France en son manteau
de pourpre et son camail d'hermine avec ses
longs cheveux et sa moustache postiches, écou-
taient les supplications des va-nu-pleds. II y
avait, pour distraire les yeux de l'implorant, les
scènes amies de l'Ancien Testament, camaïeux
bleus dans les boiseries du choeur artistoment dé-
coupées, sculptées, métamorphosées en chérubins,
accrues d'inscriptions. Au-dessus, la sainte Cène,
duo à quelque pinceau d'Espaghe,rassasiait l'ima-
gination. En son cadre, le pape Sixte-Quint don-
nait audience. Sur les six autels de la nef, les saints
offraient leurs exemples édifiants : Roch, Louis
do Gonzague. Enfin, dans la profondeur concave
du plafond, un triomphe de la Vierge, digne de
Tiépolo, se déploie sur une architecture complexe,
telle que celle en usage aux frontispices des vieux
livres. Vingt figures d'angelots entremêlés dans
un essor élégant approuvent la main venue au
bénitier François rayonne dans le plafond de
la sacristie, au milieu de pieuses gens. On regar-
dait l'admirable lavabo où le saint paraît avec,
sur ses yeux de pierre, un bandeau : Dominum
quero sitiens ut cervus ad undas, Les Frahcisoains
178 LES VISAGES DU BRÉSIL

ont ainsi, par tout le Brésil, édifié des oeuvres
d'art égales aux plus renommées de l'Europe,
et qu'il sied de connaître bien.
Parcourant les vaux et les monts de la cité on
croissance par la vertu de « l'or noir, Ouro-Preto »,
les processions des grandes fêtes adoraient do
miraculoux ostensoirs sous les dais à panaches.
Suivaient la troupe en armes, les fidalgos à cheval,
cierge au poing, rapière au flanc, la chevelure
en boucles découverte. Les dames s'éventaient
sur leurs mules brillamment harnachées d'argent,
entre leurs nègres attentifs en des costumes à
rayures. Le peuple, qui fut, là, soixante mille gens,
se pressait sous les larges chapeaux, sous les
parasols do couleur. En robes à paniers, à guir-
landes, en coiffures noires, épaisses, rehaussées de
rubans, les moussos paradaient. Faces téné-
breuses, nuques grêles et lourdes gorges en
fichus à ramages, les Africaines psalmodiaient le
cantique.
De reposoir en reposoir, d'église sonnante en
église sonnante, cette population chantait sa
gratitude. Les pétards et les arquebuses ton-
naient. Les chantres et les Filles de Marie scan-
daient les litanies. Et toute cette splendeur de
chasubles et de dalmatiques au soleil, de Vierges
radieuses debout sur les fleurs des civières, s'ar-
rêtait devant la cathédrale, devant les deux
LES VISAGES DU BRÉSIL 179

tours bleues, casquées d'argent, devant la façade
chantournée. Par le porche ouvert, on entre-
voyait les colonnes torses des six autels bordant la
nef, l'incomparable chaire de bois sculpté, doré,
les loges à balcons sous la frise, d'où vingt petites
filles jetaient mille et mille roses vers les lustres
suspendus au bec courbé des aras en bronze.
Plus loin, on adorait le Christ byzantin du plus
vieux sanctuaire, celui « Des grâces Antonio
Diaz ». Le cortège allait de Saint-François-do
Paulo à Saint-Joseph, et « Des grâces d'Ouro
Preto » à « l'Egreja do Rosario » ronde comme
une tour sur trois arcades, et sous un diadème
de pierre avancé entre doux sveltes campaniles.
On allait toujours ; car ce pèlerinage honorait
cent stations importantes, même si la piété por-
tugaise des fidèles renonçait à parvenir, de vaux
en monts, jusqu'à l'église des Têtes, tout au
bout du quartier misérable où l'on exposait les
crânes des noirs exécutés, même si l'on ne se
rendait point à l'autre extrémité de la ville, vers
Sainte-Ephigénie, construite avec le prix de l'or
que les négresses mettaient en poudre dans leurs
tignasses crêpues, et qu'elles secouaient vers le
fond du bénitier pour la grandeur de l'église.
Eglise qui n'était encore qu'une lamentable chau-
mière.
Avec Olinda de Pernambuc, Bahia, et autant
180 LES VISAGES DU BRÉSIL

que les Bergame, les Venise, les Sienne, polir l'Ita-
lie ancienne, Ouro Preto a conservé le pouvoir do
suggérer au voyageur toute cette vie somptueuse
et précise des siècles catholiques. Rien no sem-
ble changé depuis le XVIIIe. Dans la « Caza dos
Contos », l'administration des postes installée
s'adapta respectueusement à l'architecture du por-
che, à cet escalier do pierre entre colonnes, à ces
salles grandioses, à ce balcon forgé. L'incompa-
rable château d'eau, dans la rue Tiradentes,
n'a perdu nulle pierre do ses ornements. L'Ecole
des Mines, célèbre par l'excellence et la rigueur
des études, occupe la forteresse encore incluse
dans le polygone de ses murs obliques, porteurs
d'échauguettes pour les sentinelles qui veillaient
jadis au salut du gouverneur. Il craignait les
révoltes des gens qu'on obligeait à verser le cin-
quième de leur or dans la cassette du roi, et à
transmettre, on toute propriété, deux parts, sur
six, du filon découvert ; cela pour les frais du
gouvernement et de l'intendance.
Les mille expériences que suscitèrent les re-
cherches de l'or dans ce pays, les mille besoins
de réalisation que manifestèrent tant d'espoirs
acharnés, ont fourni des thèmes à là réflexion des
penseurs. Ce serait une instructive histoire à ré-
diger, celle de cette évolution psychologique. Là,
plus ardemment qu'ailleurs, des hommes ont cal-
LES VISAGES DU BRÉSIL 181

culé, observé, inventé. Ils ont réuni en synthèse
les connaissances minéralogiques et chimiques
des nations. Ils ont mis en pratique toutes les
théories du monde, en ce cirque de montagnes
sombres, dans la Serra d'Itacolumi, dans le
Volloso voisins, sur les rives des rios surélevées
par les amas de graviers que les orpailleurs arra-
chèrent aux courants des eaux. La richesse, la
science et l'action passionnée déterminèrent ici
la croissance de l'esprit national.
Les lettres furont cultivées do bonne heure
dans Ouro Preto. Une société de beaux esprits y
florissait au XVIIIe siècle. On assure même
qu'on y représentait les tragédies de Voltaire
dès qu'elles y parvenaient en copies manuscrites
sur le dos des mules.
Bientôt l'intelligence encyclopédiste de la
France y eut de vifs admirateurs. Quand la Révo-
lution commença de paraître aux élites comme
le geste des La Boétie, des Rousseau, des Raynal,
des d'Alembert et des Diderot, une conspiration
se forma, en 1792, pour établir, dans cet État de
Mina s Geraes, puis dans tout le Brésil, le prin-
cipe de la liberté, les droits de l'homme.
Successeur d'un Français, M. Gorceix, qui, là-
bas, sut faire admirer notre science, le directeur
actuel de l'Ecole, est l'un de ces Brésiliens qui
grandissent aujourd'hui, et singulièrement, la
182 LES VISAGES DU BRÉSIL

valeur de l'esprit humain par leurs travaux.
M. Costa Cena aime conduire les visiteurs jus-
qu'à la terrasse de l'église Saint-Joseph. De là,
on peut voir au loin, sur le flanc de la montagne,
la petite maison où l'encyclopédiste Tiradentos
persuada ses amis de tenter l'effort que nos Con-
ventionnels réussissaient, puis de secouer le joug
absolutiste de Lisbonne.
Par un petit trou de la porte close, les affiliés,
en arrivant, murmuraient : « Indépendance du
Brésil ». Près d'ouvrir, le gardien répondait :
« Et mort aux tyrans ! » Les conspirateurs appe-
laient « joies du baptême » la victoire espérée do
leur révolution. Trahis, ils subirent à Rio le châ-
timent suprême. La tête du Tiradentes fut expé-
diée de la capitale. Au bout d'une pique, elle
demeura, plusieurs jours, exposée sur la place.
Là s'élève maintenant la pyramide et la statue
du penseur qui donna sa vie pour les idées libé-
ratrices de la Révolution Latine.
Au pied de cette statue qu'ils révèrent, les
étudiants brésiliens préparent leur science. Elle
doit, avant peu, tirer, de ce sol, le prodigieux
amas de richesses encore latentes, là comme
ailleurs, dans toute cette immense république.
Richesse que promit le succès voisin de la mine
d'or ouverte dans le Morro Velho ; la mine la mieux
outillée du monde par le génie de Prométhée.
X

u pied de la statue dédiée à la mémoire du
Tiradentes, il convient de revenir, de mé-
diter sur cette place en pente qu'encadrent des
maisons anciennes.
Comment le souffle de la Révolution française
a-t-il, à travers les océans, enivré ce jeune homme
perdu dans les montagnes, entre les églises des
orpailleurs. Quelle force a suscité le miracle ?
Dans quels souvenirs de sa culture classique, a t-il
puisé l'enthousiasme de sa révolte ?
Aujourd'hui, ne voyons-nous pas que les
élites de l'Alsace réunie deux siècles seulement
à la France avant 1870, tolèrent avec peine
le contact des Allemands, quoi qu'on ait tenté,
depuis quarante ans, pour leur assimilation ?
C'est que l'idéal de la Révolution française
hante trop les élites de Strasbourg. Pourquoi
donc cet amour de la Révolution française dans
les familles d'Alsace peut-être germaniques par
les origines, et qui furent, deux siècles seulement,
unies à notre destin ? C'est que, pour les idées
Documents manquants (pages, cahiers...)
NP Z 43-120-13
188 LES VISAGES DU BRÉSIL

latines d'affranchissement, mille et mille Alsa-
ciens ont lutté, comme Kollermann ce héros do
Fleurus, Klébor ce héros dos Pyramides, comme
Rebwell Conventionnel et membre du Direc-
toire, tant d'autres.
La Révolution française réveilla une tradition
endormie.
Elle était un nouvoau geste, do Brutus et des
Gracques.
Elle offrait une raison supérieure d'exister, un
idéal do justice conforme à la tradition la mieux
éprouvée par la vie des peuples qui l'avaient di-
rectement reçue de Rome, ou qui l'avaient accep-
tée, plus tard, des mains de l'Eglise catholique et
romaine, avec les statues des saints et des saintes,
avec l'apologie de leurs vertus fraternelles !
Vertus de pauvres, d'humbles et de charitables,
vertus populaires, vertus de prolétariat.
La plupart des hommes ou des femmes auréo-
lés par l'Eglise sont des petites gens.
Comme Brutus et les Gracques, et avec infi-
niment plus de mansuétude ou d'élévation, le
Christ appelle dans sa gloire les faibles, les
modestes, les taillables et les corvéables à merci,
L'Eglise, en dépit de ses princes et de ses poli-
tiques, a toujours été la mère du peuple.
C'est la tradition du Forum qu'elle a recueillie,
conservée, transmise aux députés de nos Etats
LES VISAGES DU BRÉSIL 189

généraux, et méme à tous ces prêtres, tel l'abbé
Grégoire, tel Fouché l'oratorien qui deviendront
les apôtres de l'Assomblée nationale, puis les ora-
teurs de la Convention !
En effet, le seul essai durable de communisme
ou do socialisme, qui l'a vraiment tenté et mémo
réussi, sinon les moines ?
Depuis le jour où saint Bernard assemble les
pauvres pèlerins dans ses abbayes cistercionnes,
et leur fait adopter la règle de l'ordre, le Commu-
nisme, entre en pratique dans tous les monastères
de France, d'Espagne, d'Italie.
Les biens sont confondus.
Chacun travaille pour la collectivité du cloître.
Point dé luxe individuel.
La nudité de la cellule et la sévérité du froc.
Mais, pour la compagnie, pour le syndicat de
ces ouvriers agricoles, dé ces maçons, de ces enlu-
mineurs, de ces jardiniers, un luxe parfois magni-
fique : la chapelle ou l'église ; un luxe parfois sans
égal, absorbant toutes les merveilles des arts.
Nul château, nul palais ne peut bientôt com-
parer ses richesses à celle de la cathédrale, à celles
do mille abbayes.
Et pour qui tout cela ?
Pour le pauvre. Pour le mendiant.
Devant la médiocrité du féodal Orgueilleux
dans son donjon qui se délabre, l'opulence des
190 LES VISAGES DU BRÉSIL

moines se dresse, accueillant toutes les misères
qu'ils abritent à l'intérieur des monuments splen-
dides.
En toute l'Amérique Latine, les Jésuites, ces
latinistes, n'ont-ils pas réussi, de méme, l'organi-
sation d'états communistes ? Bénédictins, Domi-
nicains, Franciscains et Carmes ne l'ont-ils pas
dévoloppée en tous lieux, sous des formes et par
des moyens divers ?
Au contraire quand les nations germaniques et
saxonnes adoptèrent le protestantisme, théorie
d'aristocrates orgueilleux confiants à l'excès dans
leurs talents intellectuels, ils dispersèrent ces syn-
dicats de pauvres ; ils annihilèrent ces richesses des
corporations.
Le communisme et le socialisme sont encore
des idées latines. Mieux. Des faits latins, et qui
durèrent.
Voilà donc le legs du Forum attesté par les
voix des cloches sonnant aux pinacles de toutes
les églises Brésiliennes, Argentines, Chiliennes,
Péruviennes, Mexicaines et voisines au centre
comme au sud des Amériques. Mais tout à l'heure
un cri latin étouffé par la furie des dieux répan-
dant, sur Herculanum et Pompéi, les feux ef-
froyables du Vésuve, ce cri va ressusciter. Il
changera la vie des nations.
Car les laves solidifiées sur les deux villes ont
LES VISAGES DU BRÉSIL 191

enseveli dos étres. Elles ont ainsi déterminé dos
sortes de moules où se consumèrent les corps ;
mais où le vide laissé, si on le remplit maintenant
d'une matière plastique, la modèle à l'image do
la victime.
Une statue on résulta, celle d'une vierge, su-
perbe par la vérité do sa vie éperdue qui se
prosterne sous la colère dos dieux.
Jeune fille qui fuyais, dans la plus tragique des
nuits, au milieu de ton peuple en épouvante et
parmi les maisons en flammes les blessés hur-
lants, les invocations à Jupiter lanceur de fou-
dres, jeune fille as-tu connu, dans ton agonie,
que la pensée des tiens renaîtrait un jour, après
dix-sept siècles d'ensevelissement pour allumer,
sur l'Europe et sur l'Amérique, la torche brillante
et terrible de la Liberté qui flamboya depuis
Philadelphie jusqu'à Yorktown, depuis Jemmapes
jusqu'à Moscou, depuis Caracas jusqu'à Rio ?
De ton sein brûlé, de ton corps torturé, petite
fille douloureuse, toute une pensée magnifique et
puissante a jailli, après avoir couvé, dix-sept siè-
cles, dans le mystère de tes cendres.
En toile germe de la science moderne et le germe
de la liberté moderne était semé par le destin.
Tu fus la graine qui contenait la virtualité de la
moisson la plus riche en idées, en actes héroïques
et universels.
192 LES VISAGES DU BRÉSIL

Les fouilles d'Herculanum Commencent en 1711
celles de Pompéi en 1748 ; et, aussitôt, l'émotion
produite par les trouvailles des terrassiers s'am-
plifie. Car, entre ces deux dates, Montesquieu a
publié ses Considérations sur les causes de la gran-
deur des Romains et de leur décadence, puis s'on
Esprit des Lois paru l'année même où Pompéi
fut mise au jour.
Les esprits influencés par l'art gréco-latin du
XVIe siècle, par l'art classique du XVIIe, s'enthou-
siasment plus à l'idée que tout cela n'est point
spéculation pure, et qu'il y a des objets tan-
gibles, d'innombrables statues subsistantes, des
maisons entières, des rues, des tombeaux, des
auberges et des palais debout^ des citoyens pétri-
fiés dans la lave non loin de leurs meubles
intacts, de leurs volumes roulés, de leurs fres-
ques intégrales.
Le goût de l'antique s'empare de l'Europe.
Afin d'imiter la pierre des monuments romains,
on peint en grisailles les lambris des murs.
Lés archéologues et les numismates pullulent.
Tous les abbés collectionnent, traduisent et
commentent.
L'encyclopédie française est, au total, rédigée
sous cette impression Avant 1750, Rousseau lié
avec Grimm et Diderot y collaboré Eh 1753 il
rédige son fameux discours sur l'origine de l'lné-
LES VISAGES DU BRÉSIL 193

galité parmi les Hommes. Dix ans plus tard, ce sera
le contrat social.
Dans les souvenirs historiques du Forum,
comme dans les églogues de Virgile et de Théo-
crite, comme dans les sévérités de Tacite et de
Suétone contre les Césars, l'âme naissante de
la Révolution choisit ses exemples les plus
efficaces.
Helvétius, Raynal, leurs amis, Diderot et Vol-
taire, avant Mirabeau et Danton invoquèrent dès
lors, à l'appui de leurs thèses, l'autorité de Rome
et des anciens.
Les châtelains construisent dans tous les parcs
des temples à colonnes.
On édifie des ruines évocatrices au milieu des
bois, près des ermitages où l'esprit de Rousseau
domine.
Et, comme si cette influence, passée de l'élite
à la bourgeoisie et même au peuple, déterminait
tout à coup, dans la multitude, un état d'âme
favorable à Péclosion du génie créateur, l'homme
recommence d'accomplirles merveillesqui avaient,
en Crète, divinisé jadis l'intelligence propre aux
Dédales et aux Icares.
Déterrée, ramenée à la lumière du soleil méditer-
ranéen, l'âme d'Herculanum et de Pompéi restitue
à l'humanité son pouvoir ancien' d'opérer les
miracles.
13
194 LES VISAGES DU BRÉSIL

Et voici :
En 1776, le marquis de Jouffroy d'Abbans rend
pratique la découverte de Salomon de Caux et
de Papin.
Le premier bateau à vapeur bat de ses aubes les
eaux d'une rivière française, le Doubs.
Un peu plus tard, Coulomb, à La Rochelle,
observe et quantifie les vigueurs des courants élec-
triques.
Il transforme, en réelle puissance de l'homme, les
jeux do laboratoire répétés, depuis deux mille ans,
par les alchimistes et les physiciens qui frottaient
l'ambre, le verre, ou la résine pour attirer les corps
légers. Lavoisier en même temps dissocie l'eau. Il
révèle l'oxygène et le carbone. Il fonde la chimie.
En moins de cinquante ans le goût général
des pensées latines a suscité, dans les masses, cette
sorte d'attente et d'espoir qui est comme l'anxiété
d'une jeune fille formant des voeux pour l'appari-
tion de l'époux, pour la réalisation d'une mater-
nité glorieuse.
C'est une effervescence d'idées incomparables.
Dans la foule et dans les élites, tout le monde
cherche, travaille, s'enquiert.
Au Portugal, comme au Brésil, les poètes de
l'Arcadia chantent.
Il n'a pas fallu cinquante ans pour que la ré-
surrection de Pompéi ait inspiré aux élites créa-
LES VISAGES DU BRÉSIL 195

trices du monde latin une littérature et une philo-
sophie différentes, une raison autre, avec le
moyen de faire courir, sur l'eau, une nef sans voiles
ni rames, de saisir la foudre et de la capter dans
les torsions des fils, de lancer au ciel le vol d'une
sphère qui, bientôt, avec elle, emportera d'héroï-
ques explorateurs.
Mais voici le miracle de l'idée Latine.
L'influence d'Herculanum et de Pompéi va
décider les Francs-Maçons et les Encyclopédistes
de la France à secourir leurs Frères d'Amérique,
do cette Amérique où le bon Huron, de Vol-
taire, ou le vertueux Caraïbe de Raynal donnent
l'exemple du bonheur et de la sagesse.
Si Franklin n'a pu réussir dans sa requête
auprès des loges maçonniques allemandes et
anglaises il obtient tout des FF*** Philadelphes
français, de ceux qui se paraient de ce nom
hellène : « Ami de ses frères », afin de propager
dans les provinces, leurs espoirs de Liberté»
d'Egalité, de Fraternité.
Parti de Caracas, pour achever ses études en
Espagne, Miranda, le futur libérateur du Véné-
zuéla, est séduit par les idées neuves. Il s'enrôle
dans les troupes espagnoles qui se joignent à l'ex-
pédition de Rochambeau, qui naviguent et qui
débarquent, l'épée au poing, pour délivrer les
Philadelphes et les Indiens du joug imposé par le
196 LES VISAGES DU BRÉSIL

prince teuton du Hanovre et ses sujets anglo-
saxons.
L'indépendance est proclamée au lendemain
de la prise de Yorktown.
Dès lors les Américains du nord organisent
leur République.
A la même date, Montgolfierenvoie dans l'espace
des sphères gonflées de fumée, puis le physicien
Charles, parmi les acclamations d'une foulé in-
nombrable, lance, au Champ de Mars, son ballon
rempli d'air inflammable.
Enfin Pilatre des Rosiers, réussit l'ascension
promise aux hommes par le mythe crétois.
Le 4 novembre 1783, accompagné du marquis
d'Arlandes, l'intendant du Cabinet de physique
de Monsieur s'élève avec la Montgolfière « le
Globe ».
Le voeu d'Icare est accompli.
Le « Globe » passe au-dessus dé Saint-Sulpice,
des Invalides et vient atterrir dans le jardin
du Luxembourg.
Admirons cette coïncidence ; et que la plus
extraordinaire des inventions humaines étonne
le monde dans la saison où le traité de Versailles
assure le privilège de l'Indépendance aux répu-
blicains de l'Amérique septentrionale brisant le
joug anglo-saxon, grâce au concours des troupes
espagnoles et françaises, des troupes latines,
LES VISAGES DU BRÉSIL 197

Le rêve d'Icare se réalise à l'heure où la con-
ception de Brutus triomphe de nouveau sur le
monde.
C'est une double ascension de l'esprit humain,
à Lutèce et à Philadelphie, l'une matérielle,
l'autre idéale.
L'oeuvre est accomplie, en même temps, sous
ses deux faces, l'objective et la subjective, aux
yeux des peuples étonnés, puis enthousiastes.
Vous savez quel fut le triomphe de Lafayette,
à son retour dans Paris, et comme l'âme ency-
clopédiste de la France accueillit le libérateur
des Philadelphes yankees, lui l'un des chefs des
Philadelphes français. L'essai de Révolution
tenté en Amérique a réussi. Pourquoi n'en serait-
il pas de même en Europe ?
Cette sorte de miracle double survenait à temps
parmi les enthousiasmes des nations pour justi-
fier la foi dans les sciences que les Encyclopédistes
avaient un demi-siècle annoncée, avec les Diderot
les d'Alembert, les Helvétius, les Raynal. L'an
1781, celui-ci a donné à son libraire une Histoire
Philosophique et Politique des Etablissements et du
Commerce des Européens dans les deux Indes ; où il
tire des annales mille raisons de chérir les idées
libertaires.
Dans les loges maçonniques du temps, cette
confiance des hommes en leur génie créateur était
198 LES VISAGES DU BRÉSIL

alors constamment entretenue par des leçons et
par des discours.
Les emblèmes de l'architecture rappelaient aux
Frères que leur avenir embrassait la construction
d'une société nouvelle établie selon les règles géo-
métriques et mathématiques, selon l'art même
de l'antique Dédale et de son successeur Hiram
le Tyrien, qui avait édifié le temple de Salomon.
Au lendemain de la proclamation de leur Indé-
pendance par les Etats-Unis qui allaient tout à
l'heure élire l'assemblée constituante de leur Répu-
blique, cette victoire des physiciens Charles et
Pilatre des Rosiers émut profondément.
En même temps, Laplacé initiait les élites aux
mouvements et aux attractions des planètes.
Monge écrivait son Traité de Statique.
Lavoisier publiait ses études si fécondes sur le
carbone.
Lès foules admiraient, acclamaient.
Miranda put croire que son espérance d'affran-
chir ses compatriotes libéraux serait bientôt
exaucée.
C'est alors, qu'à l'exemple de Franklin, il
parcourut l'Europe, demandant à Londres, à
Berlin, à Vienne, à Milan, l'appui des personnages
éminents que l'esprit encyclopédiste et que là
nouvelle science avaient convaincus.
Tandis qu'à Londres, il obtient, dé Pitt, une pro-
LES VISAGES DU BRÉSIL 199

messe d'alliance, pour ses libéraux de Casacas,
les époux Blanchard stupéfient l'Europe par leurs
exploits aériens répétés en tous pays.
Le succès semble tel, et l'effervescence des
foules si grande, que l'empereur d'Autriche, puis
le roi de Prusse, interdisent l'accès de leurs fron-
tières aux aéronautes. Tant les ministres redoutent
la propagande révolutionnaire de ces faits mira-
culeux.
En France, d'ailleurs, la physique et la chimie
par les travaux de Fourcroy, de Gay-Lussac, de
Berthollet, se développent d'une manière inouïe.
Ces disciples de l'Encyclopédie, ces apôtres de
la Révolution naissante, saisissent les forces de la
nature dans l'étreinte de leur énergie laborieuse.
Ils posent les lois principales relatives à l'élas-
ticité des gaz, à la composition de l'air, à toutes
les métamorphoses jusqu'alors insoupçonnées des
éléments qui s'unissent à notre vie, qui la font,
et qui participent, comme notre sang ou notre
chair, à l'intégrité de notre être.
Avant de proclamer les Droits de l'Homme,
les nouveaux Encyclopédistes enseignent mieux
les mystères de son existence.
La descendance spirituelle d'Icare analyse l'air
que nous respirons, les gaz qui nous influencent,
l'atmosphère qui nous embrasse et nous pénètre,
la matière qu'ils divisent en corps simples, ou
200 LES VISAGES DU BRÉSIL

qu'ils modifient par la morsure des acides soudain
révélés, ou qu'ils mesurent selon des règles mathé-
matiques plus exactes.
Toute la science sur laquelle reposent les prin-
cipes de la vie moderne naît, à cette heure-là, dans
les cerveaux que la culture helléno-latine et
l'admiration de Rome ont éduqués depuis cin-
quante ans.
Cependant Necker convoque les Etats généraux
où siègent Lavoisier, Fourcroy.
La Révolution commence.
C'est au milieu de ces savants que Miranda
revient en 1790.
Plusieurs officiers du camp de Rochambeau le
mettent en rapport avec le général Dumouriez et
les Girondins.
Miranda adopte les ferveurs de ses nouveaux
amis.
Le manifeste de Brunswick est affiché, l'année
même où Volta commence la série d'expériences
qui précèdent la construction de la pile électrique.
Derrière les monarques de l'Autriche et des
Allemagnes, tous les peuples du Nord se lèvent
en masse afin d'anéantir les apôtres de la liberté
gallo-romaine commandés par les disciples de
Dédale et d'Icare.
Contre la civilisation de la Méditerranée, les
forces de la Baltique se dressent partout, car les
LES VISAGES DU BRÉSIL 201

féodaux ont senti, même hors de France, tressail-
lir les multitudes.
Les philosophes acclament la résurrection de
l'esprit républicain jadis enfanté par la vaillance
des Gracques et par le courage de Brutus.
Les libéraux de Naples comme les Illuminés
de Hambourg et de Stockolm croient au succès,
puisque déjà Lafayette et Rochambeau ont, par
delà les mers atlantiques, assuré l'Indépendance
d'un grand peuple.
Le général de division Miranda lutte avec ses
compagnons sous le drapeau tricolore.
L'Amérique et l'Europe latines combattent,
sous le même étendard, dans les plaines de la
Belgique et affrontent, coude à coude, les feux
des infanteries germaniques.
C'est alors, en novembre 1792 que le Conven-
tionnel Brissot pense à désignerMiranda pour com-
mander à Saint-Domingue, pour organiser, sur
le territoire de l'Amérique espagnole, l'indépen-
dance des créoles aux aspirations encyclopédistes
et républicaines.
Le parti des savants et des conventionnels, le
parti latin, le parti des Girondins, envisageait,
en 1792, comme un résultat nécessaire de son
effort cet affranchissement de l'Amérique latine,
Aussi, dans Ouro-Preto, le courageux Tira-
dentes et ses amis conspirent et meurent pour
202 LES VISAGES DU BRÉSIL

instaurer, au Brésil, la liberté qui maintenant
y brille.
Rien ne paraissait impossible à ceux qui, chaque
jour, apprenaient une découverte nouvelle de
Lavoisier, de Chaptal, de Monge, de Berthollet, de
Laplacé.
Une victoire des enrôlés volontaires dans les
Pays-Bas à Jemmapes ou à Valmy, et bientôt,
sous les murs de Maubeuge, les aérostiers mili-
taires promènent, à bout de câble, leur ballon
captif l'Entreprenant, Les officiers de la Républi-
que découvrent ainsi les dispositions tactiques do
l'ennemi qui lâche pied, croyant à l'impossibilité
pour son état-major de manoeuvrer s'il ne peut
rien dissimuler de ses marches.
Cette fois l'intelligence d'Icare a chassé, des
pays bataves, les armées barbares.
Elles se débandent. Elles disparaissent laissant
la puissance de la Liberté s'étendre sur les régions
du nord et enseigner le règne unique de la Loi
consentie par le peuple aux cités belges, hollan-
daises, rhénanes.
D'ailleurs le télégraphe de Chappe inauguré
.
de Lille à Paris, ce télégraphe « à bras » a ren-
seigné for promptement le Comité du Salut
Publie.
Le génie de Carnet a pu, de la capitale, orga-
niser la série des victoires selon les avis des mar-
LES VISAGES DU BRÉSIL 203

chos autrichiennes transmis grâce à cet ingénieux
moyen.
Secondé par l'aérostation, par le télégraphe,
par une meilleure chimie des poudres, par un em-
ploi judicieux de son artillerie, la science militaire,
étonnamment, se développe à la gloire des idées
purement méditerranéennes. L'enthousiasme do
combattre pour la Liberté suscite d'innombrables
volontaires.
Ils constituent des armées multiples et si consi-
dérables en nombre que les généraux d'autrefois
avaient rarement" mené de pareilles multitudes
au feu.
Pour les guider vers les soleils d'Austerlitz, un
latin a surgi, un vrai latin, génois et corse, Bona-
parte, dont le nom appartient à la langue do
Rome.
Bonaparte conduira, jusqu'à Moscou, les lé-
gions incarnant l'esprit du Forum et le culte de
la Loi consentie par la Nation.
Si lui-même, à partir de 1807, oublie le sens de sa
mission, si lui-même en 1810, par une alliance avec
la fille de l'empereur autrichien, stupéfie les élites
libérales qui l'abandonnent et qui se tournent par-
tout contre lui, si ce changement des âmes lui
vaut le désastre et la fin, n'est-ce pas la plus éclai-
rante leçon qu'ait pu donner, à un héros trop
sûr de lui-même et aux admirateurs de l'indivi-
204 LES VISAGES DU BRÉSIL

dualisme excessif, une force mystérieuse, certaine,
née bien avant les nations qu'elle porte vers leur
apogée, bien avant les peuples qu'elle a pénétrés
de sa vigueur permanente, bien avant les élites
qui l'ont conçue comme une part de leur pensée,
bien avant les foules qui la perçoivent comme une
part de leurs sentiments.
En vain le héros croit surmonter cette force
qui le mit au pouvoir, qui le maintient à la tête
des armées victorieuses, qui le rendit l'idole libé-
ratrice des races opprimées.
En vain lui-même a-t-il complété son génie avec
toutes les sciences et toutes les sagesses, il n'a
pas conquis l'essentiel qui est demeuré intangible.
Bonaparte n'a pas asservi à son individualité
le destin de la Révolution.
Tant qu'il confondit sa personnalité avec Elle,
destructive des monarchies germaniques, et libé-
ratrice des peuples latins, tant qu'il fut, pour l'Eu-
rope, le Robespierre à cheval, il a triomphé.
Le jour où il prétendit rétablir en France une
dynastie issue du trône autrichien, et restaurer
le prestige des conquérants barbares, ce jour-là
Napoléon a succombé !
Le génie méditerranéen abandonne son servi-
teur infidèle. Il le laisse s'affoler dans Moscou,
hésiter à Leipzig, se livrer à Fontainebleau, ago-
niser dans Sainte-Hélène.
LES VISAGES DU BRÉSIL 205

Le latin qui méconnut la force et le génie d'I-
care n'a pas mérité de mourir impérial et lauré !
Telle est la leçon que donnent aux peuples de
culture latine la grandeur et la déchéance de Bona-
parte infidèle à la tradition de la Méditerranée.
Telle est la leçon qu'il faut entendre au pied de
la statue du Tiradentes, sur la place d'Ouro-Preto
dans le lieu même où sa tête tranchée par les
bourreaux des tyrans pleura des larmes de sang
à la pointe d'une pique.
XI

I
le monde officiel des Etats-Unis dispensa
les plus beaux honneurs à S. E. Lauro
Muller quand il visita la patrie de Washing-
ton, de Munroë et de Lincoln, ce ne fut pas sans
prévoir les effets internationaux de cette cour-
toisie symbolique. Installés sur les immenses ter-
ritoires qu'arrosent l'Amazone, le Tocantins, le
San-Francisco, le Parana et leurs innombrables
affluents, vingt-cinq millions de Brésiliens repré-
sentent, en Amérique latine, le grand peuple
de l'avenir qui pourra s'entendre avec celui de
l'Amérique saxonne pour mettre en valeur les
forces totales du Nouveau Monde. Dès mainte-
nant, une bonne partie des affaires entreprises
au Brésil portent le seing des ingénieurs et des
financiers qu'instruisit l'exemple des Pierpont
Morgan, des Rockefeller. On sait qu'un Nord-
Américain de génie, M. Parcival Farqhuar, pour-
suit, au sud, la synthèse des voies ferrées traver-
sant les opulentes forêts du Parana, de Santa-
Catharina. Sans qu'il oublie son oeuvre initiale,
celle du Para, du port au caoutchouc exportant
LES VISAGES DU BRÉSIL 207

pour la moitié do la consommation universelle.
Consommation toujours croissante à mesure que se
développent les travaux de l'industrie, que se
multiplient les naissances d'usines sur la rotondité
de la planète. Le caoutchouc et le café pour l'Eu-
rope, le thé de forêt, ou mathé, pour l'occident de
l'Amérique latine et ses quatorze millions de bu-
veurs, sont les principales marchandises do sortie.
Il importe que les amis du Brésil n'entravent pas
les mouvements de ces denrées au dehors. L'hosti-
lité de certains doctrinaires yankees contre la valo-
risation des cafés, contre ses conséquences logiques
dans les pays importateurs, avait un moment
inquiété les économistes dans Sao-Paulo et dans
Rio do Janeiro. Le Brésil a besoin de toutes ses
ressources, vu l'incroyable effort qu'il vient de
réaliser en dix ans pour outiller ses ports et pro-
longer ses rails.
M. Lauro Muller ne s'est pas rendu à Washing-
ton sans le désir précis de résoudre, pour l'avenir,
do pareilles difficultés. Le prestige acquis de sa
diplomatie loyale et sérieuse, de son grand savoir,
de son rigorisme a séduit les contradicteurs appa-
remment. Ce serait là un avantage fort appréciable
pour le gouvernement fédéra) de Rio. Etroitement
se noueraient les liens d'une amitié déjà mani-
feste entre les deux plus grandes nations des Amé-
riques. M. Roosevelt a rendu la visite.
208 LES VISAGES DU BRÉSIL

Les qualités do S. E. Lauro Mauro appartien-
nent à ses compatriotes du Santa-Catharina. Ils
descendent des vignerons que le roi de Portugal
envoya des Açores au Brésil occidental, et qui,
vers 1760, remontèrent les fleuves de ce pays,
s'arrêtèrent, cherchant l'or, puis fondèrent des
fazendas. Ce sont des forestiers courageux, opi-
niâtres, simples. Parmi leurs familles éparses dans
l'intérieur, l'immigration germanique a propagé
les vertus et les yeux bleus, chéris, en Allemagne,
par Mme de Staël, par les romantiques, par nos
libéraux do 1840. Mieux qu'en tout autre état
du Brésil, où ils sont loin de prédominer, ces
Germains candides se sont implantés en Santa-
Catharina. Dans les villes de Blumenau, Brusque,
Nova-Trento, Joinville, etc., ils enseignent, par
l'exemple de leur prospérité, un esprit de disci-
pline et de sagesse, une probité sans conteste aux
éleveurs brésiliens, qui viennent là, de l'intérieur,
acheter les produits d'Europe ou vendre leur bétail
de fazendas. Le centre de l'Allemagne engendre à
l'infini de ces Hermann, de ces Dorothée que
Goethe évoqua dans un poème sentimental et
dolent. M. Graça Aranha, le célèbre romancier
brésilien, les a décrits avec maîtrise dans son
oeuvre excellente ; Chanaan. Ils sont, en Santa-
Catharina, les mêmes qu'en Espirito-Santo. A ces
vertus innées, quand se joint la force d'une pensée
LES VISAGES DU BRÉSIL 209

nourrie par l'étude, Un caractère se forme tout do
claires visées.
A son ascendance allemande, le Dr Lauro
Millier doit une rectitude absolue de jugement,
le goût de la méthode et du travail serupuloux,
quoique chose de la roideur protestante, et une
conception pratique des nécessités commerciales,
industrielles, financières. Il se souvient aussi
d'avoir vécu dans sa campagne, autrefois, et d'y
avoir fréquenté ces gauchos, qui, sur les bords
du Rio Negro, de l'Iguassu, comme dans le
Rio Grande do Sul, se plaisent, en un costume à
la mousquetaire, largos pantalons boutonnés sur
la bande, bottes à soufflets, éperons rayonnants,
poncho à franges, machete eh évidence dans la
ceinture, revolver dans sa gaine, et foulard écla-
tant autour du cou. Lui aussi, M. Lauro Muller a
porté le feutre à grands bords avec le fichu de
soie pourpre. Mince et droit, le. regard insistant,
il a galopé par les sentes de la prairie, de la forêt.
Bon cavalier, il se voulut de la gloire. Et, comme
la destinée des caboclos, ces métis américano-por-
tugais qui végètent dans les babanes de branches,
en mangeant les fruits séchés des pins araucarias,
le remplissait de compassion, il à parlé dans les
réunions en faveur des malheureux. Il a fait la
guerre de prtisans. Lorsqu'on 1893 le Rio
Grande de Sul prit les armés, il rassembla en
14
210 LES VISAGES DU BRÉSIL

escadrons et en bataillons des chasseurs adroits,
pour défendre les principes essentiels de la Répu-
blique, ceux d'Augusto Comte : « Ordre et Progrès ».
Ainsi que l'a noté M. Paul Walle, dans son
ouvrage précis, il n'est point de denrée brésilienne
que l'Etat de Santa-Catharina ne produise. Le café
pousse autour des villas allemandes et sur les
champs des fazendas. Le manioc, en abondance,
fournit le principal aliment des caboclos plus
Toupis que Portugais. Maintes usines do sucre
dressent leurs cheminées de briques au milieu
des araucarias et des palmiers. La farine et le
pain des fermes sont faits de maïs partout épanoui
après le moindre travail. Les vergers semblent
presque aussi fertiles que sur la terre voisine du
Rio Grande do Sul où des compagnies financières
organisent à cette heure l'exploitation des oranges
et de tous les fruits. Les arbustes à thé, herva-
matté, croissent autour des souches, dès que les
bûcherons entament les magnifiques forêts de
pins araucarias. Là comme au Parana, elles cou-
vrent d'immenses étendues, plaines, monts et
vallées, de leur feuillage sombre en lignes, de
leurs branches disposées, sur le haut du tronc,
comme celles des candélabres liturgiques.
La profusion même de ces richesses naturelles
apaise trop facilement l'appétit. Elle engageait
à l'indolence ces Indiens d'autrefois qui péchaient,
LES VISAGES DU BRÉSIL 211

qui chassaient tout nus. Elle y engage encore
ceux d'aujourd'hui qu'on appelle caboclos, parce
qu'ils ont endossé des chemises, enfilé des panta-
lons de cotonnade, appris un peu de portugais, et
reconnu le mélange, avec le leur, du sang açorien,
pauliste ou allemand, selon le gré de leurs aïeules
séduites par des aventuriers successifs. Le fruit
de l'arbre, le poisson de la rivière et de la mer
sont là pour rassasier le flâneur, le nonchalant.
Il leur suffît de lever le bras vers le rameau
alourdi, d'immerger une nasse sous l'eau, ou bien
d'entrer au crépuscule dans le flot jusqu'à la
ceinture, puis de revenir sur la plage en traînant
un filet, pour que soient contentés tous les besoins
de l'estomac. Point de feu même. Le poisson
sèche au soleil. On peut le mettre en réserve, et
le croquer, ensuite, comme du biscuit. Ainsi
vécurent les premiers chercheurs d'or, jadis,
lorsque la chance leur eut refusé toute faveur.
Une pâtée de manioc, quelques morceaux de
poisson sec nourrissent toute une famille aux
épaisses chevelures noires, toute une marmaille
hérissée, assise à l'intérieur d'une chaumière en
palmes et en planches que meublent un banc,
une table rustiques, les chromos des prospectus
allemands; parfois une machine à coudre.
Le maître de la maison veut-il se parer, lui,
les siens ? Il va terrasser sur la ligne que la Brazil
212 LES VISAGES DU BRÉSIL

Railway C° perfectionne au travers de l'Etat.
Cinq milreis, sept francs, payent sa journée de
travail; la main-d'oeuvre étant rare, En un mois
ou six semaines le caboclo rassemble la somme
nécessaire pour acquérir un petit cheval jaune
de soixante à quatre-vingts francs, un poncho
neuf, un fichu vert et un feutre à retroussis, Il
les achète dans une des factoreries que des Polo-
nais, des Allemands ou des Brésiliens ouvrent
près des gares, non loin des centres de colonisation
protégée par la compagnie du chemin de fer
franco-amécicain.
Certains de ces marchands gagnent une centaine
de mille francs ou deux, en moins de trois années.
Tant la majoration des prix rémunère leur peine
d'avoir construit un baraquement de planches
Sur pilotis, avec son comptoir, ses casiers, ses
vitrines, ses crochets de plafond. A ceux-ci pen-
dent les jupes de femmes et les corsages à fleurs,
les carabines. En celles-là s'alignent les bijoux
de chrysocale, d'argent, les montres, les sifflets.
Dans les compartiments du mur, voisinent les
pièces de cotonnade, les canettes de bière, les
litres de liqueurs, les boites à sardines, à bis-
cuits, les bocaux de compotes et de cerises à
l'eau-de-vie, les paires de chaussures, les douzaines
de chemises à fleurs, les collections de revolvers
et de couteaux dans leurs gaines fauves, les assor-
LES VISAGES DU BRESIL 213

timents de brides et de selles. L'aspect ressemble à
celui de nos bazars, en province lointaine. Il y a là
toujours quelques jolies personnes qui font mine
d'acheteuses. Brunes, avec de grands yeux sous
leurs chevelures indiennes ; et la souplesse de leurs
jeunes formes transparaît dans les blouses dia-
phanes, dans les robes collant à la chair. Ces
flâneuses n'attendent qu'un gaillard pourvu de
milreis en quantité appréciable pour se fiancer
sur-le-champ, et partir, avec ce mari soudain, vers
le rancho inconnu, dans les profondeurs de la
forêt. On peut voir ce spectacle à la station du
Rio das Antas, la Rivière des Tapirs, dans un
admirable décor de bois ensoleillés. Des arbres
géants tombent, en cascades dorées, les feuillages
et les rideaux de lianes, les fils des longues plantes
parasitaires. Un chemin courbe gravit la hauteur
entre les talus d'humus rouge. En costumes do
mousquetaires, tels que les connurent Henri IV
et Louis XIII, de beaux gars bruns chevauchent
des coursiers pies ou blonds à queue blanche.
Les franges du poncho recouvrent les croupes
frissonnant sous la piqûre des mouches, émeraudes
et rubis ailés.
Le colon polonais, solide, hâlé, albinos, peine
à l'écart dans une petite ferme bâtie à la hâte,
mais suffisante. L'Etat brésilien a payé le pas-
sage en mer de toute la famille, fourni six mois
214 LES VISAGES DU BRÉSIL

de vivres, les graines et les instruments aratoires,
donné vingt-quatre hectares, dont trois défrichés.
Entre les souches, malheureusement nombreuses
et trop proches, l'Européen cultive un maïs de
belle venue déjà. Il possède une machine com-
plexe de fabrication nord-américaine, qui détache
les grains et les moud, qui rend une farine assez
pure, qui transforme en sous-produits, comes-
tibles pour les porcs, la tige du végétal. L'homme
ne semble pas malheureux entre ses cochons roses
et noirs. Seulement la soeur vaillante qu'il amena
souffre dans un lit. La femme vient de mettre au
monde un bébé. Il faut que le mari, privé de ce
double appui, suffise à toutes les besognes ; la
moindre aide devenant onéreuse à l'excès. Il est
vrai que son loulou de Pologne le défend, l'escorte,
suit tous les gestes du maître, le regarde, en hale-
tant, tourner une roue, chasser les poules, écarter
les pourceaux. Tout à coup, le chien, rapide, fait
le tour du domaine qui est une sorte de promon-
toire à pic sur les abîmes de la forêt. Le roquet
aboie vers les ennemis possibles. Il revient con-
tent de sa vigilance ; et pantèle.
Dans l'avenir, lorsque cette famille, accrue par
les naissances et les mariages, aura pu débarrasser
la terre des souches monstrueuses, elle éduquera
deux générations de propriétaires au milieu de
cultures diverses et enrichissantes, Les exemples
LES VISAGES DU BRÉSIL 215

des Allemands qu'en 1850 le Dr Hermann Blume-
nau débarqua, conduisit au coeur de la forêt
vierge, au confluent du rio de Velha et de l'Ita-
jahy, et, pour lesquels,il obtint, en 1860, le secours
constant de l'Etat, ces exemples aujourd'hui peu.
vont servir d'indiscutable encouragement. Sous
leurs toits écarlates, vingt-cinq mille habitants
prospèrent dans ce mémo lieu, ville qu'agrandis-
sent leurs usines à sucre, leurs plantations, leurs
tanneries, leurs filatures, leurs savonneries, leurs
trois mille établissements de commerce. Do là,
400.000 kilos de beurre, et 4 millions de cigares sor-
tent par le port d'Itajahyoù quinze mille personnes
travaillent et accumulent les profits de l'importa-
teur, de l'exportateur. De même les vingt-trois
mille citoyens de Joinville, sous les palmiers de
leurs jardins. De même les treize mille tisserands
bourgeois de Brusque, parmi leurs champs de coton
et leurs magnaneries. De même les dix-huit mille
gens de Florianapolis, sous les orangers et les pal-
miers de leur île Santa-Gatharina, où sifflent les
vapeurs des tréfileries, des fonderies, raffineries,
brasseries, et les sirènes des paquebots. De même
dans les ports de San-Francisco, Porto-Bello,
Laguna, et dans vingt autres villes en activité. Au
sud, Tubarao a ses pâturages et son bétail sans
pareil, son chemin de fer et ses colons russes.
Au nord, les Polonais vivent dans l'aisance sur la
216 LES VISAGES DU BRÉSIL

voie ferrée de Sâo-Bento, et à Campo-Alegre,
Dans la région comprise entre la montagne et la
mer, trente-six mille Italiens se rassasient, près
de Nova-Trento, au centre, et d'Urussanga, au
midi,
Comparé aux territoires de Minas, plus grands
que la France entière, à ceux du Matto-Grosso,
plus grands que tout le Pérou, à ceux d'Amazonas
un peu moins grands que tout le Mexique, à
ceux de Goyaz plus grands que l'Allemagne
totale, à ceux du Para double de l'Autriche-
Hongrie, ce petit état de 420.000 habitants offre,
par son exiguïté relative, un fort intéressant
témoignage do l'évolution accomplie, en une
cinquantaine d'années, sur les quelques points
do l'Est-Sud mis en culture. A l'intérieur, dans
les espaces que traverse le Brazil Railway, et
qu'il oivilise de station en station, la vie des
XVIIe et XVIIIe siècles persiste avec ses manières,
ses costumes, Ces contrastes impressionnent là
plus qu'en Europe, parce que l'énormité des dis-
tances et le manque de communications rapides
isolent mieux les survivances des moeurs, des
idées.
Que l'on suive, dans les luxueux wagons du
Brazil Railway, le cours féérjque du rio do Peixe,
autrefois célèbre par ses pierreries, et glissant
avec leurs nuances, leurs feux. Que l'on admire
LES VISAGES DU BRÉSIL 217

les sauts mousseux de la rivière entre les pins
araucarias étages sur les collines et les monté
comme les candélabres d'un temple sans limites.
Que l'on se plaise à ces courbes des eaux rapides
polissant des récifs, entraînant l'or du soleil
transparu entre les branches. Que l'on salue, au
confluent du rio das Pedras, maints adolescents
fiers de leurs pantalons de lansquenets à gros
boutons sur la bande, de leurs chemises roses,
do leurs chapeaux en tromblons. Que l'on aille
jusqu'au cap où le rio Pelotas et le rio do Peixe se
confondent pour former le cours très large du rio
Alto-Uruguay, frontière des deux Etats méridio-
naux. On n'aura point cessé d'apercevoir des
régions forestières semblables à celles des ori-
gines, où paraissent toujours, fantômes réels, les
aventuriers qui s'assemblèrent sur ces rives, afin
de recueillir, dans leurs feutres de ligueurs ou de
mousquetaires, les joyaux promis à leurs espé-
rances par les lumières des rocs.
De ces aïeux aventuriers, les planteurs du
Santa-Catharina n'ont pas seulement conservé
la vêture et les talents équestres. Elle était de
leur race, Anita, l'épouse de Garibaldi qui le
suivit sur les canonnières de 1839. Parfaite ama-
zone, elle fit auprès de lui le coup de feu parmi
ceux du Rio-Grande-do-Sul réclamant des libertés
politiques aux régents Feijo et Pedro de Araujo
218 LES VISAGES DU BRÉSIL

Lima. Pour la mémoire d'Anita Garibaldi,
M, Lauro Millier avoue sa dévotion. Il aime à
rappeler les épisodes romanesques de cette vie,
de ces luttes idéalistes. Lui-même ne dut-il pas
combattre en 1894 ? Il a la haute taille et les
longues jambes des centaures gauchos qui pres-
sent leurs troupeaux en Rio-Grande-do-Sul et en
Santa-Catharina, Ils y constituèrent toujours de
redoutables escadrons. Comme ces rudes domp-
teurs de chevaux, comme ces rudes piqueurs de
taureaux, l'homme d'Etat brésilien a conscience
de sa force. Comme ces guerriers enthousiastes
qu'enflamma souvent l'ardeur des espoirs liber-
taires, et qui, à dix mille, propagent, dans les
deux Etats méridionauxdu Brésil, les thèses posi-
tivistes de notre Auguste Comte, M. Lauro Millier
a le culte des idées, Deux certitudes qui purent
séduire les Américains du nord. Ils ont dû se
répéter entre eux cette parole qui est le plus bel
éloge sur ces bouches fermes, dans ces visages
massifs et rasés : « C'est un homme. » Les Brési-
liens pensent de même.
Après avoir contemplé le cours rapide et large
de l'Alto-Uruguay, le pont lancé, sur les 400
mètres du fleuve, par les ingénieurs français,
yankees et brésiliens du Brazil-Railway, malgré
les crues subites de treize mètres en vingt heures,
qui enlèvent les piles à demi construites, on doit,
LES VISAGES DU BRÉSIL 219

en sens contraire, retraverser l'Etat de Santa-
Catharina. Ses forêts de pins et ses rivières valent
bien le voyage inverse,
Auparavant, il faut songer que par delà ce
fleuve d'argent rapide, par delà ces collines ver-
doyantes, naquit, s'éduqua, se forma le caractère
de M. Pinheiro Machado, le chef du parti conser-
vateur, et celui qui, de la seconde place, mène
toute la politique actuelle du Brésil, Les Cavaliers
du Rio Grande do Sul ont remarqué, parmi leurs
pelotons, ce svelte lansquenet au profil aquilin
et aux cheveux bouclés, à la bouche sardonique,
à la prestance hautaine. Ils ont admiré son énergie,
ses fidélités, ses audaces, sa loyauté rude. Au
moment des plus dangereuses dissensions, ils le
placèrent à leur tête. Il y demeura. C'était un
chef évidemment, et qui leur assura la victoire,
ses profits. Confisqués, les troupeaux du Sud
changèrent de fazendas, de pacages. Une élite
fraîche se substitua rapidement à une faction mal
dirigée, vaincue, dispersée. M. Pinheiro Machado
gagna des batailles en croyant à ses idées. Il les
aima comme des dieux jaloux. Il leur sacrifia,
même, tels amis de la veille que le peloton d'exé-
cution étonna beaucoup avant de les supprimer.
A certaines heures, les véritables hommes d'Etat
n'hésitent plus. Il faut que les obstacles dispa-
raissent, que l'unité nouvelle se parachève. C'est
220 LES VISAGES DU BRÉSIL

la loi de mort qui assure la vie publique. On sut
gré à M. Pinheiro Machado d'avoir anéanti une
rébellion malchanceuse et qui s'obstinait. Il
règne aujourd'hui sur le Brésil absolument.
On appréciera les efforts des colons installés le
long de la ligne, au retour, par le Santa-Catharina.
On entendra le gérant do la scierie à vapeur ins-
tallée à 480 mètres d'altitude, près de Calmon,
vous conter les ruses des Indiens toujours invi-
sibles derrière les lianes de la futaie. Ils ne laissent
la compagnie couper les arbres que si, d'abord,
elle les fit avertir. Sans quoi, leurs flèches,
longues comme des lances, éraflent la chair des
imprudents, et les empoisonnent. Il y a cinq ans,
des ouvriers fanfarons périrent ainsi. Prévenus,
les Indiens s'en vont. Ils ne gênent en rien les
travaux ; mais ils ne veulent pas de contact avec
les Européens.
A Nova-Galicia, mille hectares sont vendus cent
quatre-vingts francs aux immigrants qui doivent,
en dix ans, s'acquitter. Deux familles françaises
y cultivent les haricots, le seigle, le colza et l'oeil-
lette, le maïs vert, fort beau chez le colon assidu.
Il essaye tout, avec sa nombreuse famille, entre
les grosses souches de sa concession. Pour débar-
rasser la terre de ces obstacles, cela coûterait
deux mille francs à l'hectare. Mieux vaut attendre
les quatre ans nécessaires à la décomposition du
LES VISAGES DU BRÉSIL 221

bois. Entre les troncs, cependant, poussent toutes
sortes de plantes ; des fraises même. Le sarrasin
rend au mieux. Des machines neuves sont remi-
sées sous les hangars. Tout indique la richesse
prochaine sur ce domaine montueux et herbu.
Elle est promise certainement aux familles nom-
breuses et laborieuses, arrivées avec une somme.
Si le solitaire, le stérile, le misérable et le pares-
seux n'ont rien à faire dans ces quatre cents lots,
le Brésil méridional serait une terre à fortunes
rapides et considérables pour les familles de nos
bons fermiers, munies d'un réel avoir, en com-
pagnie de parents actifs. Après dix ans de cul-
ture, ils deviendraient de très gros propriétaires,
de vrais riches. La consommation immédiate do
toutes les denrées agricoles est assurée là-bas,
partout ; et la voie ferrée dessert les communes,
où tels agents français, fort intelligents, conseil-
lent les planteurs.
Supposons une famille de nos cultivateurs,
possédant une trentaine de mille francs, au moins,
et composée de huit à dix personnes sérieuses,
aïeul, père, mère, fils et brus, filles et gendres,
adolescents, gamins. Famille qui n'aurait pas be-
soin, aux champs, de main-d'oeuvre, là-bas trop
coûteuse. Je crois qu'en dix ans un million leur
serait acquis facilement. Le Brésil est Terre Pro-
mise, non pour le pauvre, mais pour la famille
222 LES VISAGES DU BRÉSIL

nombreuse ayant un avoir médiocre qu'elle veut
transformer en grosse fortune. Inutile d'y aller,
seul et sans argent. Ce serait la déconvenue ou
pis. A moins que l'on ne soit engagé d'avance
comme spécialiste dans une entreprise notable.
Au contraire, il n'est pas de raison pour qu'un
parentage de cultivateurs français ne s'enrichisse
comme un cousinage de laboureurs allemands.
A Porto-da-Uniao, sur la frontière limitant le
Santa-Catharina et le Parana, il est une auberge
étrange. Rendez-vous des colons polonais, elle
leur offre, sur ses murs, des images représentant
les héroïsmes de leurs guerres. Kociusko y règne
sous la toque et l'aigrette, sous l'habit La Fayette
à revers écarlates, à épaulettes pendantes, à jabot
de dentelles. Une lithographie de 1800 garde le
souvenir des vaincus de Cracovie qui montent
dans les charrettes pour le terrible exode vers la
Sibérie. Quelque Muncaksy a peint le modèle de
chromo où l'on voit l'armée de l'Indépendance,
silencieuse, et à genoux, priant le Seigneur avant
le combat. Les mille faux des soldats-paysans se
dressent dans le ciel. Dans ce décor, le voyageur
peut entendre une fillette de onze ans réciter, la
menotte sur le coeur, avec les accents d'une tra-
gédienne, un poème portugais qui revendique,
pour Santa-Catharina, les territoires que récla-
ment aussi les voisins du Parana : les Campos
LES VISAGES DU BRÉSIL 223

de Pamas. Les cordes vocales du cou frêle se
tendent. La bouche s'ouvre tout grand afin de
comparer le « crime » de cette annexion à celui
qui retrancha l'Alsace et la Lorraine de leur
patrie française.
Pour simplette qu'elle paraisse, étranglée par
le caoutchouc de son chapeau, enlaidie par un
paletot de confection allemande et par des jarre-
telles en élastique remontant les chaussettes de
coton vers les genoux maigres et nus, cette éco-
lière, on a l'envie de la serrer dans ses bras. Car,
à de si longues distances de notre pays, et trop
jeune pour en avoir connu les catastrophes direc-
tement, cette petite Latine, au fond d'un bourg
obscur et boueux, considère, ainsi qu'un crime
impardonnable, le fait d'avoir amoindri la France
de la Révolution, mère de l'universelle liberté.
XII

PORTO-DA-UNIÀO, la rivière Iguassu coule
bien loin de ses chutes célèbres, plus émou-
vantes que celles du Niagara, et par lesquelles
elle tombe dans le Parana au milieu de trois
patries : le Brésil, l'Argentine, le Paraguay, limi-
tées selon le cours du fleuve et de son affluent.
Au déclin du jour, les eaux de l'Iguassu cha-
toient comme si des milliers de paons aquati-
ques faisaient la roue dans ses vagues. Elles
coulent vers l'ouest, entre dés paysages éten-
dus, imposants, que cernent au loin, bleuâtres
et longues, quelques chaînes de collines faites
pour l'art simple de Puvis. Jusque là-bas, sans
un bruit humain, les savanes et les brousses
s'étalent éventées. Seul, un héron gris, de cap
en cap, fuit le vacarme insolite du petit vapeur.
Si l'on oublie le tumulte de la machine, l'on
imagine ainsi la terre avant l'apparition de l'es-
pèce qui s'outilla. Le bateau d'ailleurs est som-
maire. Parmi la cargaison de branches sèches
qui l'alimente, un générateur de locomobile bou-
lonné à l'avant trépide, rougit, étincelle, envoie
LES VISAGES DU BRÉSIL 225

des nuages de fumée noire, et des flammèches
dans l'Occident qu'il obscurcit. Une escouade
de caboclos à pieds nus se démène et charge de
bois l'incendie ronflant sur la grille de chauffe.
Dans la carène non pontée s'accumulent les ba-
gages de la mission inspectant la voie ferrée, ses
dépendances fluviales et forestières. Des lits de
fer s'alignent à tribord et à bâbord pour les ingé-
nieurs nord-américains et français, pour les mi-
nistres et les fonctionnaires brésiliens du Parana.
Sur la dunette de l'arrière, des tables dressées sup-
portent les lumières en globes des photophores.
Et l'on dîne en paletots d'hiver, en casquettes
enfoncées jusqu'aux yeux. On parle avec foi des
grandes oeuvres civilisatrices tentées ici.
Au matin, les perroquets en bandes volent d'une
rive à l'autre, et vives émeraudes au passage dans
un rayon de soleil, ils se perchent à la cime des
arbres, imbaubas argentés comme nos bouleaux,
avec, en l'air, une dizaine de branches grêles sous
quelques feuilles retombantes, épaisses et bien ver-
nies.
Au confluent de l'Iguassu et du rio de
Timbo, un pont de chevalets s'élève dans les lu-
mières du ciel, grâce à une foule d'ouvriers bruns,
de caboclos pittoresques comme des personnages
de Callot, et qui s'évertuent aux ordres d'ingé-
nieurs nord-américains ou français. Les rails mon-
15
226 LES VISAGES DU BRÉSIL

tent dans les chaînes de la grue à vapeur. Au bas,
penchés hors dos pirogues, des canots, les ma-
noeuvres étayent les poutres de Soutènement. En
pleine forêt dense, et de verts profonds, lés eaux
rapides se mêlent sous cette hâtive constructioh
des hommes, sous le halètement de la petite loco-
motive, qui, là-haut, déjà, poussé les wagonnets.
Eh amont, la rivière s'offre laiteuse et d'argent
aux endroits découverts ; mais elle prend des
nuances d'ardoise si les rives se boisent, si les mil-
lions de pins araucarias, colonnes et candélabres
fastueux, étendent sur le ciel, avec leurs bras, les
reflets de leurs aiguilles, s'ils s'étaient en lignes
sur les amphithéâtres de collines, s'ils s'abaissent
en rangs de mâts verts jusque dans les eaux, s'ils
habillent les plaines de leurs multitudes déco-
ratives et, dans les fonds, toutes bleues. Il est
aussi des pins de trente mètres qui dardent leurs
branches comme des rayons. De très jeunes pous-
sent en forme de cônes. L'Odeur forestière du
Parana enivre. La majesté de sa flore humilie
la pensée. Il semble que les amertumes de la brise
assainissent l'être rajeuni. Droits et souples en
leurs amples pantalons de lansquenets, dans leurs
vestes de toile étroites, tels jeunes hommes, mous-
tachus et coiffés de bandeaux noirs, attestent, par
leur vigueur évidente, la salubrité de l'air. Aussi
bien les mulâtresses aux larges jupons jaunes et
LES VISAGES DU BRÉSIL 227

aux tabliers amarantes, aux voiles roses. Elles
fument la cigarette indolemment sur les esta-
cades, parmi des marmots nus. Ailleurs les palmiers
surplombent les eaux. Ils y mirent leurs feuilles
pour des Paul et des Virginie pagayant sur leurs
pirogues lentes. Les mules en file trottinent avec
leurs charges de 150 kilos que recouvrent les cuirs
de boeuf; Au passage des fondrières, on voit les
conducteurs ôter les cuirs, les disposer sur la
fange. Et les mules de traverser allègrement ce
tapis, sans que la boue les enlise. Bientôt elles
disparaissent derrière le rideau de lianes en
fleurs qui pendent aux arbres, qui flottent sur
l'eau. C'est la forêt enchantée, mystérieuse et
légendaire.
Entré dans le rio Negro, gros affluent de l'I-
guassu, le bateau remonte le Cours d'une rivière
baignant les bois inextricables qu'elle perce de
son effort liquide. Il rompt les mariages de la lu-
mière et des pins araucarias qui tracent leurs li-
gnes droites dans les perspectives. Sur les arbres
morts, les vautours se nettoient les ailes. Des es-
paces incendiés jusqu'au loin se hérissent de sou-
ches noircies. Les torrents bondissent, sonnent,
et luisent dans les ravines. Des oiseaux jaunes aux
ailés noires se poursuivent. Des gauchos à longs
cheveux sous le chapeau pointu chevauchent so-
lennels, drapés dans leurs ponchos bruns. Des
228 LES VISAGES DU BRÉSIL

lichens pendent comme barbes-de-boucs aux
mentons des branches.
Près de Tres-Barras, le débarquement nocturne
est une scène romantique, à la lueur des falots.
Les ouvriers nord-américains de là scierie, les
« camarades », domestiques caboclos, guident
sur des planches branlantes. Il faut escalader
une locomotive à pétrole très haute sur roues.
Elle siffle et vous emporte dans les ténèbres,
parmi des personnes entassées, leurs valises entre
les bras. Les phrases françaises, américaines,
brésiliennes, polonaises, indiennes s'interrogent.
Le rire yankee hennit toutes les secondes. Des
chiffres de rendement sont énoncés. On dégrin-
gole, chacun à sa station personnelle, sur les tra-
verses de la voie. Puis l'on patauge dans les ter-
rains vagues, derrière les « camarades » portant,
sur leurs têtes, les bagages jusqu'à la maison la
plus hospitalière où, très gracieusement accueille
un jeune ménage d'ingénieurs français, M. et
Mme de La Chaise.
Organisée pour l'exploitation des forêts sur
les terrains de la concession qui bordent les
rails, la Southern Brazil Lumber C° construisit, à
Tres-Barras, 35 kilomètres de voie ferrée pénétrant
ces bois. Derrière les locomotives, des trucks caho-
tent. Ils portent des treuils à vapeur mus par des
leviers que deux hommes, par des pédales, ac-
LES VISAGES DU BRÉSIL 229

tionnent. De ces treuils un câble en acier se dé-
roule, grimpe sur un chevalet, et de là glisse, le
long d'un fil métallique, jusqu'à cinq cents mètres,
où les ouvriers attendent pour accrocher ce câble
aux arbres abattus. Le treuil alors l'enroule et
l'attire avec son faix. Au passage dans la feuil-
lée, ces énormes pièces couchent les baliveaux,
saccagent la brousse, ouvrent au soleil des brè-
ches qu'il dore. Un fil de renvoi est tendu depuis
le chevalet en fer surmontant la machine jusqu'au
lieu de la coupe. Le treuil dévide encore ; et, selon
un ingénieux système de poulies combinées, le
crochet d'amarrage repart sur la pente du fil
avec sa corde métallique vers les bûcherons ébran-
chant les troncs de cèdres.
Chauffée par des noeuds de pins, combustible
meilleur que le charbon, la locomotive, au retour,
entraînera sur les trucks, quelques vingtaines des
300.000 arbres, proie des 300 bûcherons. Le train
emporte aussi les pommes de pins qui sont, pour
les caboclos et pour les colons, une sorte de châ-
taigne savoureuse, un mets quotidien. Après 30
kilomètres, le train de bois arrive sur une espla-
nade. Une autre ligne au même emploi y amène,
d'un autre paysage forestier, les arbres arrachés
à 350 mètres du rail. Ces longs trains se garent
parallèlement. Les billes rougeâtres, superposées,
enchaînées, valent chacune en moyenne 35 dollars,
230 LES VISAGES DU BRÉSIL

Il en faut 400 pour le travail d'un jour à la
scierie.
Son énorme façade en planches grises, ses toits
en verre et en tôle, ses hautes cheminées en zinc, à
haubans de fer, comblent le ciel. Un trottoir rou-
lant vient prendre les billes, les agrippe et les
hisse aux étages supérieurs du bâtiment sous la
surveillance d'un mécanicien, de trois gaffeurs
qui parfois maintiennent les troncs cahotants ;
mais, comme la plupart des machines nord-
américaines, celle-ci travaille sans aide humaine,
presque toujours.
A l'intérieur, on atteint par des escaliers larges,
par des ponts, la montagne que forment ces arbres
séculaires. Et, de la cîme, on voit, agissant
comme des membres humains, deux bras do métal
s'élever, griffer le tronc supérieur, le faire dégrin-
goler sur un truck automobile. Celui-ci, une fois
la pièce emboîtée, la présente aux machines scian-
tes qui l'écorcent avec la facilité et la rapidité
d'un tranchoir coupant du beurre. Par un mouve-
ment de va-et-vient, le truck appuie la matière
ligneuse contre la lame dentue. A gauche, à
droite les plaques d'écorce tombent.
Assis, rasés, gantés, plusieurs gentlemen en
covert-coat manoeuvrent des leviers semblables à
ceux des aiguilleurs sur les bifurcations. Ces
leviers lèvent, abaissent, redressent, abattent des
LES VISAGES DU BRÉSIL 231

crampons jouant ainsi que des mains dirigées par
une cervelle attentive. Les chaînes sans fin meu-
vent horizontalement les cylindres rotatifs qui
colportent le tronc de table en table. En un clin
d'oeil, et d'appareil en appareil, l'arbre a perdu ses
quatre faces d'écorce qu'ont saisies plusieurs
crans d'arrêt. Il s'équarrit. Il perd de la sciure,
comme un corps amputé perd le sang.
Le voilà sous un laminoir tranchant. Deux
lames le coupent, dans le sens de la longueur, en
trois parties. La partie centrale est la plaque de
choix. Les deux autres s'abattent à droite, à
gauche. Toutes trois vont de scies circulaires en
scies verticales sans cesse aiguisées par des roues
meulières adjacentes. Selon les parties attaquées,
le bois se divise en planches d'épaisseurs diffé-
rentes, tandis qu'un toiseur impose sa mesure
entre les épisodes.
Le pin jaune et le cèdre rouge voyagent d'un
bout de l'usine à l'autre, bousculés, haussés,
baissés, amputés, réduits à l'état de planches qui
s'empilent, de déchets qui tombent dans les abî-
mes, de choses que le fer dur rabote, mord, la-
mine, enlève et précipite sur un tapis de triage
à claire-voie. Les grosses pièces restent dessus,
les moyennes glissent dessous par les interstices,
les petites s'infiltrent plus bas. Toutes se répar-
tissent aux niveaux de trois paliers, sur lesquels,
232 LES VISAGES DU BRÉSIL

des wagonnets attendent leurs charges ainsi clas-
sées, expulsées en ordre par les trémies.
Le génie dynamiste des Nord-Américains a réa-
lisé là un de ses plus étonnants miracles. Il semble
que les machines réfléchissent, calculent leurs
efforts, mesurent et agissent. Le simple badaud
s'imagine que l'ingénieur yankee, au lieu de faire
ses épures d'après des équations et des règles théo-
riques, se borne à copier, en les renforçant et en les
grandissant, les gestes de l'homme. On ressent
la même impression dans l'Homestead du Steel-
Trust, à Pittsburg. Celle de visiter une cité do
magiciens où l'on crée des machines et des outils
vivants. Tel le balai de la légende allemande
si prompt, même, à dépasser les pouvoirs de
l'élève sorcier qui l'anime. Ce mouvement féerique,
ininterrompu, saisit le cèdre par un fil de métal,
au milieu de la forêt, l'attire et l'entraîne sur
30 kilomètres, le hisse et le colporte de machines
en machines, le transforme en planches de for-
mats divers, et les classe pour les wagonnets sur
trois étages, sans intervention apparente des
ouvriers présents occupés à peine de surveillance,
de gestes vagues, rares, mais opportuns. On dirait
que ces gaillards s'intéressent uniquement à
l'américan-boy que la craie d'un farceur dessina,
colossal, sur le tableau noir des indications tech-
niques.
LES VISAGES DU BRÉSIL 233

Personne dans la halle des étuves. Les madriers
y sèchent en dix jours, les planches en cinq, les
grosses pièces en douze, après avoir perdu de l'eau
évaporée, pour la moitié de leur poids. Ailleurs
les bois du Parana perdent seulement, au séchage,
15 à 30 p. 100, ce qui les rend de bien moindre
valeur sur les marchés de la charpente; car ils
pourrissent plus vite. Les piles de planches en
état de vente forment, par leurs masses dressées
vis-à-vis, des rues et des avenues, une sorte de
cité que les trains parcourent sur rails, pour
véhiculer et emporter les séries vers la ligne du
Saô-Paulo. Cet état, jusqu'en 1912, recevait de
l'Amérique septentrionale ses bois de construc-
tion, ainsi que Rio de Janeiro. D'autre part,
l'Argentine et l'Uruguay en importaient pour
80 millions en 1910. La Southern Brazil Lumber
Company prétend donc fournir toute la char-
pente au sud do l'Amérique latine en défrichant
231.000 hectares, avant de les livrer à la culture
des immigrants italiens et polonais.
Type d'une entreprise étrangère au Brésil,
Tres-Barras est entre les plus importantes. Pour
100.000 francs d'appointements annuels, un ingé-
nieur nord-américain la dirige avec son gendre.
Ils habitent, dans une avenue enclose, une villa
sur pilotis tout imagée de caricatures new-
yorkaises. Sous la verandah, de robustes et
234 LES VISAGES DU BRÉSIL

blondes Américaines, vêtues de blanc, font, là,
figures de charmantes hôtesses. Leur table est
parée, la chère agréable. Desmousselines en métal,
sur les portes et fenêtres doubles, interdisent la pré-
sence du moustique. La conversation établit que
l'agencement de la scierie, du bourg, do voies spé-
claies, des ateliers de réparations ont coûté vingt-
cinq millions à peu près. Les promoteurs comp-
tent regagner, en trois ans, le capital. Au bout do
dix ans, les forêts environnantes n'existeront plus ;
mais les actionnaires auront recueilli une dizaine
de millions annuels pour leurs vingt-cinq millions
de mise. A cette époque, les récoltes de mathé qui
pousse immédiatement sur les coupes, auront
donné du bénéfice au fur et à mesure du défri-
chement. Les terrains, ensuite, seront payés par
le colon, à tempérament, ou loués assez cher pour
rémunérer fort bien les propriétaires du sol.
En théorie, l'affaire semble fructueuse. Tout le
monde construit dans le riche état do Saô-Paulo
depuis la valorisation du café. La population
augmente dans le Rio de Janeiro. Partout les fau-
bourgs s'étendent, L'Argentine et l'Uruguay bâ-
tissent. La Parana voit les recettes de ses impôts
grossir constamment et il est question de paver
en bois ses villes, sa capitale encore mal pourvue
de chaussées fermes. Le secrétaire de cet état,
pour les finances, l'espère. C'est un jeune docteur
LES VISAGES DU BRÉSIL 235

très brun, aux cheveux bleuâtres, un peu frileux
dans le paletot à col d'astrakan, et derrière le
binocle. Cela ne l'empêche point de tout visiter
soigneusement : ateliers, villas du personnol, cré-
pies de blanc, alignées sur l'avenue de terre rose,
avec le restaurant des comptables géré par un
gros Teuton on sueur. Il sert do bons ragoûts
et de fortes bières. Un garçon marseillais ironiste
et canaille le seconde. En face, le tenancier de
la factoreric vend des liqueurs, des revolvers
américains, dos conserves et dos cotonnades an-
glaises, do la ferblanterie et de la mercerie fran-
çaises, des médicaments germaniques aux mena-
gères de 750 ouvriers, à leurs enfants, à cotte
fillette polonaise qui va fière et droite, devant
sa tresse blonde, en jupon court, les jambes nues.
A l'hôpital, le docteur-secrétaire d'Etat, soigne
un Yankee qui se fit sauter la main en péchant
à la dynamite dans le rio Negro. Cet intelligent
Brésilien interroge un paysan venu sur un cheval
rétif. La housse est do caracul orangé, et l'ar-
çon ornementé d'argent. Le caboclo dit ses
gains de charretier : 15 à 20 milreis quotidiens,
pour lui et son attelage, soit une moyenne dé
30 francs. Son compagnon gagne 9 milreis
(15 francs) à boulonner le rail sur la traverse.
Deux Polonais attendent leurs lots de terre pro-
mis par la République aux immigrants. Ils y plan-
236 LES VISAGES DU BRÉSIL

teront du maïs, des haricots après le défrichement
de leur région.
Un gentilhomme français les conseille qui a
do hautes bottes, un feutre, des chausses, et le
pourpoint de velours brun. D'ordinaire, ce gentil-
homme vit dans le bois avec quelques cages à
poulets sur le dos de ses mules, un nécessaire
de voyage, un fusil de chasse. Ami des Indiens,
comme jadis, Villegaignon des Topinambous,
l'émigré n'ignore rien de leur langue. Il cherche,
avec eux, les centres de la forêt où les plus beaux
arbres ont cru. Lui seul, en le saluant jusqu'à
terre, en le traitant comme un fidalgo de dom
Sébastien, récemment arrivé de la cour de
Portugal, convaincra le caboclo de venir sur la
ligne, et, pour 4 milreis (6 fr. 40), d'y scier les
traverses ou d'égaliser le ballast. Aussi bien que
son « camarade », ce noble béarnais dormira sur
le cuir de boeuf qui recouvre, dans le jour, la
charge des mules. Une équipe de caboclos le suit.
Sous leurs feutres trop mous, entre les bandeaux
de cheveux indiens, les traits lourds et huileux
pèsent à travers les bouclettes de la barbe rare.
Callot n'eût pas inventé, pour son burin, de hail-
lons différents sur ces ossatures de va-nu-pieds
maigres, drapés dans le poncho à franges. Au
milieu d'eux, le gentilhomme de grand nom res-
semble à quelque ligueur conduisant une redou-
LES VISAGES DU BRESIL 237

table troupe de partisans vers la bataille de Mon-
contour. Ce Brésil intérieur est resté tel qu'au
XVI° siècle; hormis les scieries des Yankees.
Le Français de l'élite prodigue là-bas, des
efforts que la fortune souvent récompense. Au
milieu de ces miracles du capitalisme latin et
du mécanisme nord-américain, il reste évidem-
ment un peu trop l'homme do son histoire natio-
nale ; mais l'homme de la plus belle période
celle de Montaigne et de La Boétie, de Ronsard
et de Jean Goujon. Savant actif et fin, il inquiète
ces gros garçons de Pensylvanie, tout rasés, qui
rient en hennissant, et qui comprennent mal son
sourire ; mais il s'entend à merveille avec les Bré-
siliens. Instruits des mêmes idées latines ils
marquent plus de reconnaissance qu'ils n'en mon-
trent à leurs collaborateurs étrangers.
C'est, tout de même, en cette patrie latine
que les adolescents d'Ouro-Preto étudient la
mathématique dans les livres français de nos
La place, de nos Appel, que les adolescents do
Pernambuco s'initient à la jurisprudence dans
le texte de nos Codes; que les collégiens, sou-
vent, apprenant la langue de Newton, feuille-
tent des dictionnaires français-anglais, et non
portugais-anglais,
Union des Nord-Américains et des Français
pour mettre en valeur les richesses matérielles
238 LES VISAGES DU BRESIL

et infinies de sa patrie ! c'est, il m'a paru, l'es-
poir constant du Brésilien averti.
Le. Français peut être, s'il le Veut, le trait
d'union entre les deux Amériques. Et le rôle
vaut la peine d'être joué, quelles que soient
les crises passagères.
C'est l'opinion, je crois, de M. Quellenée, le
plus illustre de nos ingénieurs qui crée mer-
veilleusement dans ce pays-là.
Près de Tres-Barras, M. de La Chaise, qui fut
officier de cavalerie, surveillé une partie de la voie
ferrée en construction, Dans une maison sur
pilotis avec deux servantes polonaises, sa jeune
femme qui a le minois encore d'une petite pen-
sionnaire aux beaux cheveux bien tirés, dirige
son intérieur, joyeusement. Le piano est là pour
rappeler l'âme de la France, l'âme de nos romances
et dé nos menuets, de nos pavanes, de nos qua-
drilles et de nos opéras. Car fréquemment le mari
reste, un jour, deux, plus, dans la brousse, à che-
val, avec Un seul « camarade », et le revolver au
poing; dès la nuit venue. De mauvais garçons
courent parfois les sentiers à la recherché
d'aventures et de querelles fructueuses; Parfois
dans la cour, surgit une tribu d'Indiens nus et
affamés, venant demander quelque nourriture.
XIII

UITTER Rio de Janeiro, c'est toujours un acte
héroïque. Il faut s'arracher aux enchante-
ments que prodiguent l'intelligence do son élite
active et la grâce de son peuple souple. Cette
mélancolie du départ, un homme certain jour,
l'a profondément ressentie. Disciple préféré de Rio
Branco, s'il eut à fournir, depuis la mort du
baron, un travail en chaque heure ardu, M. Eneas
Martiris connut, dans ce merveilleux décor, la
joie de réussir en collaborant à la direction des
affaires extérieures avec S. E. Lauro Müller.
Le jeune sous-secrétaire d'Etat n'abandonna
point sans un douloureux regret le fauteuil où il
avait examiné tant de questions passionnantes.
Impassible, en cette dignité dé cacique propre
aux Brésiliens de haute culture et que la gra-
vité des aïeules indiennes augmenta, d'union en
union, pendant les XVIe et XVIIe siècles, il jugeait
les incidents de la concurrence entre les financiers
nord-américains, français, belges, allemands ou
anglais, soucieux d'obtenir lés concessions dé ter-
240 LES VISAGES DU BRESIL

rains et les autorisations d'entreprises. Devant
ces espoirs de gains fabuleux, comme de pouvoirs
considérables, la sage ironie de l'arbitre était de-
venue légendaire et respectée. Aussi, et pour flat-
teur que fût le nouvel hommage rendu par les
électeurs de l'Etat do Para, selon le voeu du gou-
vernement fédéral, à la ferme intelligence de leur
compatriote, peut-être reçut-il cet honneur sans
éluder aussitôt la peine du spectateur qu'at-
triste la chute du rideau sur la fin trop rapide
d'une attrayante comédie.
J'imagine qu'à la poupe du navire en marche,
M, Eneas Martins contempla longtemps Rio, la
majestueuse région des cimes lointaines et do
montagnes proches. Là, quatre siècles durant,
des Latins aventureux surent, avec leurs épouses
indiennes et leurs esclaves africains, étager, parmi
les splendeurs de la forêt tropicale, cet immense
amphithéâtre de villagesmulticolores, de quartiers
populeux aux maisons jaunes, aux maisons bleues,
aux maisons roses, aux jardins de palmes, aux
faubourgs maritimes, aux banlieues riveraines,
aux plages successives qui, de leur cirque, enve-
loppent tout l'espace de cette baie fervemment
lumineuse sous les touffes de trois cents îles
éparses et sous les mâts des flottes à l'ancre.
J'imagine qu'à la poupe du navire, M. Eneas
Martins contempla longtemps aussi le roc fleuri
LES VISAGES DU BRÉSIL 241

de jardins et chargé do maisons où, témoin du
passé, la fine église de la Gloria marie, avec ceux
du ciel, les azurs de ses murailles. Son campanile,
jailli devant une ligne de palmiers impériaux
semble, de cotte hauteur, offrir au Dieu catho-
lique les voeux maintenant exaucés de la ville
créole. Car là, tout est accompli de ce que rêvèrent
les conquistadores. Chef-d'oeuvre réalisé par le
génie de quatre patriotes opiniâtres, le président
Rodriguez Alvez, le ministre Lauro Muller, le
préfet Passos, l'ingénieur Paulo de Frontin.
Chef-d'oeuvre implanté sur les sables et les rocs,
avec les verdures de ses parcs linéaires et succes-
sifs, les architectures de ses quais majestueux,
le luxe riant des villas en ligne derrière les plages
et les volutes du flot échevelé.
Sur le paquebot emportant le 18 janvier 1913-
le nouveau gouverneur, rien de plus instructif,
aux yeux de l'Européen, que cette société flot-
tante de passagers, de pères, de mères, d'aïeules et
d'enfants; ceux-ci dans les mains de leurs né-
gresses s'ils naquirent à Bahia, de leurs cabo-
clas s'ils naquirent en Espirito-Santo, de leurs
mulâtresses ou dé leurs Indiennes s'ils furent
engendrés en Pernambuco, ou sur les rives de
l'Amazone. La politique les excitait continûment.
Voici, à l'arrière, plusieurs groupes d'étudiants
fiévreux qui gesticulent. Civilistes et zélateurs de
16
242 LES VISAGES DU BRÉSIL

Ruy Barbosa, ils discutent les discours, vitupè-
rent les militaristes, attestent le Catéchisme Posi-
tiviste d'Auguste Comte, et les critiques d'Emile
Faguet, et l'histoire romaine de Mommsen, et
l'histoire grecque de Curtius, et les discours socia-
listes d'Enrico Ferri, et les théories mathéma-
tiques d'Henri Poincaré, celles do M. Appell.
L'un de haute taille, avec une barbe maure, se
dresse dans un complet gris. L'autre a, sur le
coeur, une croix attachée à sa chaîne de mon-
tre ; mais son catholicisme évident n'atténue pas
sa foi révolutionnaire. Droits et graves dans leurs
uniformes blancs, les officiers du bord veillent
à tout, avec le calme créole, parmi ces dames,
ces enfants et ces nurses, parmi les planteurs éten-
dus sur leurs chaises longues, déjà, parmi les trios
d'alertes promeneuses,aux grands yeux ténébreux,
enturbannées d'écharpes légères, et plus sanglées
par leurs robes de mousseline que ne l'étaient, par
leurs pagnes, les vierges de l'ancienne Egypte.
De ces passagères, celles qui retournent dans
le Para familial se déclarent volontiers, en ar-
rangeant leurs chevelures caraïbes, membres des
sociétés féminines auxquelles préside le docteur
Lauro Sodré. Eloquentes, les unes et les autres
vantent son éloquence didactique. Elles aiment
que ce chef de la franc-maçonnerie brésilienne
professe les plus grands respects pour les droits
LES VISAGES DU BRÉSIL 243

des individus, sans distinction. Elles aiment qu'il
ait combattu les ministres du président Rodri-
gues Alves promulguant la loi de vaccination
obligatoire ; que le docteur ait alors protesté,
suscité toute une révolution dans Rio. Inuti-
lement les maris objectent que l'un des
plus grands citoyens de la République, par
l'intelligence et le caractère, faillit, dans le
palais même de Cattete, subir les injures de la rue.
Inutilement un jeune médecin regrette qu'il ait
fallu renoncer à l'application de cette loi, fort in-
dispensable dans un pays où la variole fait sou-
vent d'affreux ravages. N'importe. Ce respect
jaloux de la liberté individuelle enthousiasme
les dames du Para, malgré le roulis assez fort sur
les côtes à ressacs de l'Espirito-Santo.
Tous s'accordaient, vers septembre 1912, pour
louer l'enseignement professionnel donné dans
l'édifice de l'institut Lauro Sodré, à Bélem, où
l'on prépare à la vie active de l'agriculture, des arts
décoratifs, des sciences et de l'industrie tout une
jeune élite des pays amazoniens. Sénateurs et
députés fédéraux regagnant leurs fiefs, planteurs,
fonctionnaires, officiers, médecins, étudiants, com-
missionnaires en caoutchouc, fournisseurs à cré-
dit des seringueiros, occupés, dans le fond des
forêts vierges, à tirer le latex des hévéas, tous,
louaient de telles initiatives, honneur du nouveau
244 LES VISAGES DU BRÉSIL

monde. Accoudés au bastingage, attablés dans
le bar ou balancés par leurs rockings, les groupes
de fumeurs ne parlèrent plus que de la querellé
divisant alors le Dr L. Sodré et M. Lemos. Si les
uns reconnaissaientque leur ville de Bélem, la plus
belle après Rio, est l'oeuvre de cet « intendant
municipal», d'autres l'accusaient, hygiéniste auto-
ritaire, transformateur de quartiers, bâtisseur
et démolisseur suivant les « perfides » avis de
son parent Arthur Lemos. De plus, il avait voulu
se rapprocher du parti militaire afin de se faire
élire gouverneur de l'Etat, afin de trouver, au-
près de la force, un appui nécessaire à la rapidité
de ses métamorphoses vexatoires. D'où les résis-
tances de gens lésés par des travaux coûteux, et
navrés, en plus, par la baisse du caoutchouc. Voilà
pourquoi tous les civilistes se ralliaient à l'idéal
du docteur Lauro Sodré. Voilà pourquoi ils
avaient opposé sa candidature de protestation
contre les menaces du journal lemiste A Provincia
do Para.
A quoi les contradicteurs lemistes répondaient
que le peuple, lui, resta fort indifférent sur le
seuil de ses boutiques à arcades, de ses jardins
prodigieux, comme aux fenêtres de ses rez-de-
chaussées roses. Ce ne fut qu'une bagarre de
politiciens et de leurs cliques.
Politiciens, ces étudiants, ces propriétaires, ces
LES VISAGES DU BRÉSIL 245

professeurs, ces petits commerçants gênés par les
métamorphoses et l'arbitraire de l'intendant
Lemos, exaspérés surtout par les menaces du
noveu, commensal, à Rio, des militaristes !
Ainsi répliquaient les étudiants et les dames,
en agitant leurs éventails de papier, leurs bro-
chures.
Apparemment ces controverses, encore vives
durant l'automne de 1912, se sont éteintes. A cette
époque déjà, nulle critique sérieuse n'inquiétait
plus les chefs du gouvernement fédéral, ni le
maréchal Hermès de Fonseca, ni le sénateur
Azérédo, ni le général Pinheiro Machado, ni le
ministre Lauro Muller, lorsqu'ils durent con-
seiller à ceux du Para le choix d'un gouver-
neur comme M. Eneas Martins, un fils, au reste,
de la nation paraense, et capable de se faire
accepter par toutes les factions, avec la paix
définitive.
Extrêmement intelligente, la femme du nou-
veaugouverneurn'eut guère de mal à réunir, auteur
de son fauteuil, dans le salon du paquebot, chaque
soir, les admiratrices du Dr Lauro Sodré, comme
les personnes reconnaissantes à l'égard de ce
Dr Lemos qui fit de Bélem une cité merveilleuse,
en vingt ans de labeur opiniâtre. Entre les escales
quotidiennes; l'esprit dé cette femme distinguée
sut bien facilement intéresser les uns et les autres
246 LES VISAGES DU BRÉSIL

aux puissantes beautés qu'offrent les rivages du
Brésil, et la vie si diverse des états atlantiques :
Espirito-Santo fertile en bois précieux, en or,
sucre, café, caoutchouc maniçoba, monazites, et
fier de ses vieux couvents comme cette Pentra du
XVIe siècle qui, du haut de son roc, garde l'entrée
du golfe et la passe ; Bahia, magnifique par ses
nombreuses églises, anciennes, opulentes, dignes
du plus long voyage, fût-co uniquement pour l'art
adorable de leurs murailles qu'ornent les azu-
lejos, ces hautes faïences où se déploient, on
bleu, tant de scènes bibliques et galantes à la
manière des Teniers, des Rembrandt, des Wat-
teau, des Lancret ; Bahia superbe par les mille
palacètes de ses planteurs, de ses antiques familles,
par ses parcs tropicaux, ses plages heureuses, ses
faubourgs nombreux, son peuple d'Africains en
costumes éclatants, gens dont les bras précieux
fondèrent la richesse du pays, au temps de l'escla-
vage, en cultivant la canne à sucre, le tabac, le
café, le coton, en exhumant l'or, le cuivre, les
diamants, en récoltant le caoutchouc.
Les fruits de la terre qui furent les causes de
la puissance et de la civilisation brésilienne, au
temps colonial poussent, dès le moindre effort, sur
ces rives atlantiques. La suppression généreuse
de l'esclavage, en raréfiant la main-d'oeuvre, a
soudain ruiné la plupart des planteurs. Le Brésil
LES VISAGES DU BRÉSIL 247

paye fort cher son altruisme et l'éloquence de
ses humanitaires. Que de champs autrefois char-
gés de moissons redevinrent friches, brousses et
forêts, dans la banlieue même de Rio, après l'af-
franchissement général. De ces états, les uns jadis
très prospères ont un budget aux recettes insuf-
fisantes ; les autres ne se développent que lente-
ment, et leurs villageois ont émigré pour recevoir
les énormes salaires, que valut, aux seringueiros,
dans le Nord-Ouest, la récolte du caoutchouc
Longtemps, au coeur do ses forêts vierges, le
long de. l'Amazone, de ses immenses affluents,
de leurs innombrables tributaires cet émigrant
aidé par les Indiens « mansos », recueillit le latex
de 1' « hévéa brasiliensis », ce caoutchouc, qu'il
vendait, presque seul, sur les marchés du
monde. Coulant, à l'aube, de l'arbre saigné,
remplissant peu à peu les godets-tigellinhas
fichés dans le tronc, puis, vers dix heures, le
« balde » seau, de la récolte, enfin se coagulant,
l'après-midi, sur la cheminée du defumador,
s'enroulant autour de la broche que tour-
nait un gamin, le suc des forêts mystérieuses
devenait une marchandise, la « borracha fina ».
Sa valeur, pour le « Para fine » fut, un moment,
de douze milreis le kilo, soit une vingtaine
de francs, et, en 1910, de trente-quatre francs le
kilo. Cinq à douze masses d'un kilo pouvaient
248 LES VISAGES DU BRÉSIL

être composées, en un jour favorable, dans un
seul campement de seringueiro, dans un seul
defumador. Evidemment, le travailleur recevait
moins que le propriétaire du seringal, car il fallait
encore, par des torrents rocheux, en des nacelles
fragiles, conduire, à travers les rapides, cachoeiras
et paranas, la récolte de sphères brunâtres, jus-
qu'au bief navigable de la rivière, jusqu'aux
stations des vapeurs prêts à transporter les car-
gaisons de l'Ouest vers là capitale de l'Etat
d'Amazonas, Mânaos. D'où les paquebots s'en
vont eh Angleterre, en Allemagne, directement
avec le caoutchouc reçu là par les aviadores, lés
fournisseurs, comme paiement de leurs avances
en vivres, instruments et marchandises néces-
saires d'abord pour la vie du seringueiro, durant
le travail et l'exploitation du seringal. La récolte
de l'Est s'en allait de même à Bélem, chez les
aviadores du Para, avant de charger les vais-
seaux européens.
Longs, coûteux, et difficiles voyages, au départ,
dans ces « igarapés » pierreux coupés de cascades
proches, embarrassés de grosses branches et de
troncs énormes, anciennes victimes dès oura-
gans, peuplés dé caïmans gigantesques et parfois
féroces pour les mariniers poussant à la nage
leur esquif entre les rocs. Il fallait craindre aussi
les flèches, longues comme des lances, des Indiens
LES VISAGES DU BRÉSIL 249

bravos peinturlurés de roucou, et vêtue de leurs
longues chevelures flottantes, ceux que tentaient
les fusils, les maigres provisions, ou simplement
le désir de boucaner une tête, de la décharner, de
la désosser, afin d'avoir, comme trophée de cein-
ture, une peau de visage humain noire et ra-
cornie sous les mèches pendillantes.
Malgré ces peines et périls, l'attrait du gain
attira vers la forêt, dans les inextricables lacis
de plantes diverses, recouvertes par les filets de
lianes, les paysans du Nord-brésilien, Parahyba,
Ceara, Maranhao, Rio Grande do Norte, états où
la sécheresse rendait l'agriculture et l'élevage
peu rémunérateurs. Lorsque le kilo de caoutchouc
qui rapportait, en 1825, cinquante centimes, aux
vendeurs sur le port, leur procura, dès 1889,
douze francs, et en 1905 quinze francs, les sommes
offertes aux laboureurs et aux bergers de ces
états grossirent fort. Le concessionnaire d'un
séringal prit coutume de transporter, à ses frais,
le Cearense et le Maranhaense, leurs familles, sur
les paquebots des Amazones jusqu'au coeur de la
fôrêt vierge ; puis de leur faire, là; en vivres,
habité et instruments, toiles avances de quinze
cents francs et plus. Pour ces paysans désolés
dans leurs champs arides, au Milieu de trou-
peaux que la soif décimait, ce fut le salut mira-
culeux. En foule ils quittèrent le sertao, ce désert
250 LES VISAGES DU BRÉSIL

broussailleux où ils paissaient jusqu'alors leurs
petits boeufs maigres. Beaucoup abandonnèrent
même leurs rocas de manioc amer, leurs carrés de
haricots noirs constitutifs de la féjouad, mets
national. Ces vaqueiros laissèrent leurs ranchos de
palmes sèches et de branches entrelacées, leur ba-
nana et ses fruits succulents. Ils enfourchèrent en
haillons leurs haridelles dociles, bâtèrent les
autres, et s'en vinrent par les chemins de terre
rouge, entre les dards des aloès, les hauts corni-
chons des imperadores, les colonnades des pal-
miers royaux, et les bois de cocotiers obliques,
s'onrôler dans les villes de l'Océan. Le vin de
cajou délicieux, la cachaça, tonifiante eau de feu,
ne gardèrent pas leurs fidèles mêmes.
Indiens civilisés depuis plusieurs générations
ou « caboclos », métis d'Indiennes et Portugais
ou « mamalucos », nègres innocents retournés à
l'existence des bois depuis l'abolition de l'escla-
vage, mulâtres actifs et astucieux, créoles affinés,
en leur race intelligente et noble, par l'antique
collaboration des sangs américain et européen*
par la continuelle prédominance, ensuite, de
l'afflux celtibère : tous les types du peuple bré-
silien, y compris les Portugais trapus, velus,
moustachus, débouchèrent en cavalcades dans
les larges rues des villes comme Parahyba. Ils
envahirent les perspectives rectilignes, entre des
LES VISAGES DU BRÉSIL 251

maisons basses, roses ou jaunes, entre les arcades
pourpres à bordures blanches. Ils trottèrent vers
des cathédrales à deux campaniles blancs et
bleus.
Les pieuses gens se rendirent sur le parvis herbu
du San-Francisco, encadré de murailles aux céra-
miques d'azur où les figures sacrées de la Passion
apparaissent. Par les porches de rocaille, les
familles s'engouffrèrent. Elles se signèrent. Elles
s'agenouillèrent devant les trois autels du choeur,
devant les vierges habillées de satin et d'argent,
devant le saint François vêtu de bure, devant le
Christ et sa barbe de crins dans la cage de cristal à
pans taillés, devant les anges massifs en essor sur les
autels monumentaux chargés de gradinsà candéla-
bres. Les bambins noirauds admirèrent les scènes
bibliques des faïences aux murs, le Joseph vendu
par ses frères emmi de fins paysages. Les moines
prêchèrent, sous le baldaquin de la chaire à sculp-
tures dorées, pour tant de femmes aux belles
coiffures, et cambrées dans leurs blouses de mous-
selines, dans leurs jupes de coton à falbalas. Les
fillettes embrassaient leurs coatis, ces petits
renards espiègles au museau de fourmilier. Elles
les faisaient bénir par les statues des apôtres,
par les faces sombres peintes au plafond, par les
cardinaux, par les évoques des hauts portraits
successifs.
252 LES VISAGES DU BRÉSIL

On vit ces foules à Cabedello, sous les cocotiers
minces, obliques, et, là-haut, hérissés comme des
soleils flamboyants et verts, pendant que les noix,
semblables à des crânes, tombaient du ciel sous
la serpe de bûcherons invisibles. Les filles des
caboclos fumaient la pipe devant leurs maisons
de palmes sèches en regardant partir les gens de
l'exode, quirefusaient le corail blanocdes vendeurs,
les perroquets instruits, les jangadas en minia-
ture taillées par lés mousses dans un bois blanc
et munies do leurs mâts, perches, voiles, agrès,
même de leur pot à saumure. Les émigrants
n'avaient rien pour donner à la mendiante para-
lytique se traînant à demi nue, telle un ver, sur
le ventre et les coudes, à l'ombre des manguiers
colossaux, le long des clôtures en cannes, des
portes coupées à la moitié de la hauteur pour servir
do fenêtres et de balcons aux jolies curieuses.
Le peuple do Parahyba s'en fut avec le man-
ganèse et le coton do sa terre qu'on embarquait
sur les paquebots. Il salua la mer qui brillait
entre les fûts des coqueiros, par delà les dunes
blondes. Il espéra gagner le prix des petites
villas paisibles où les dames sommeillent en leurs
hamacs bleus, sous les vérandahs,
Le navire emportait les émigrantshors du fleuve.
Ils passaient devant la vieille forteresse en ruines.
Dans les créneaux, les parentes agitaient leurs
LES VISAGES DU BRÉSIL 253

mouchoirs et leurs mantilles, puis jetaient, sur la
grève, des palmes, en criant leurs voeux de bon
voyage. A l'avant du bateau, la masse entassée
des partants disait adieu aux soleils verts des coco-
tiers, aux plages blondes, à toutes les langues de
sable embrassant les eaux de jade et d'émeraude,
au phare, colonne blanche posée, dans le loin,
sur la surface des eaux, après la ligne de récifs
écumeux.
Le navire vogue. Chaque famille a pris sa place
à l'avant, parmi ballots et paquets. Dans son
plat d'étain, chacun a reçu sa portion de féjouad
que le distributeur saupoudre de manioc on farine.
Les mères commencent leur lessive dans les seaux
de bois. Bientôt elles pavoisent de leurs nippes
lavées tous les haubans de la misaine. Les mar-
mailles épluchent des oranges et des bananes. Les
bébés tettent. Si minces en leurs tricots et leurs
pantalons collants, les hommes battent les cartes,
roulent des cigarettes. Les donzelles s'éventent,
chuchotent, rattachent leurs jupes sur leurs
croupes. Aquilin sous d'épaisses chovelures bleuâ-
tres, ou bien camus, têtu, sous des crins crespe-
lés, tout ce peuple à pieds nus se plaît en mer.
C'est l'indolence enfin permise sur les flots ruis-
selant aux flancs de la carène, entre le ciel très
pur et la clarté bleue de l'eau qui ondule con-
tre les sables blancs de la côte.
254 LES VISAGES DU BRÉSIL

D'escale en escale, le nombre des passagers aug-
mente. A Natal, ceux du Rio Grande do Norte sont
montés, laissant les arcades polychromes de leur
ville, leurs troupeaux de vaches qui se nourrissent
de feuilles ou de panasco, leurs moutons qui
lèchent les pierres salées, leurs cultures de manioc
planté en lignes de courts arbustes dans les alen-
tours des rares citernes, leur élite d'agronomes
et d'ingénieurs qui rassemblent tous les secours
de la science pour approfondir les puits, pour
saisir les vents alizés dans les ailettes métalliques
des moulins arroseurs. Deux francs de salaire
nourrissaient trop mal ces ventres creux, ces
épaules rentrées, ces faces osseuses, ces mioches
aux grands yeux caves, quand ils avaient, dans
les régions irriguées, cueilli le coton, coupé la
canne à sucre, raclé la cire du palmier carnauba,
ou le chlorure des salines.
Malgré la mer farouche, montueuse, qui lance
les canots au tablier de l'estacade, puis les entraîne,
avec soi, dans les abîmes subits, en assaillant les
chevalets de fer, les escaliers de tringles où
s'accrochent les grappes de familles douchées,
criantes, c'est tout une foulé du Céara qui s'em-
barque avec ses cassettes de fer-blanc moiré, ses
baluchons à ramages, ses fichus de couleur sur
les toilettes en coton des femmes hâlées. Sans
chagrin, ils ont quitté les belles maisons de Forta-
LES VISAGES DU BRÉSIL 255

leza, le potager modèle, promesse de fortunes
possibles, le commerce actif de la maison fran-
çaise Boris où les millions s'entassent, sous
forme de caoutchouc mangaba si malodorant, de
coton, de cire, de peaux, sucre de canne, caout-
chouc filamenteux recueilli en lamelles, et caout-
chouc maniçoba, ceux-ci moins précieux que
l'hévéa brasiliensis, à cause des impuretés in-
cluses ; mais encore très propices aux gains du
négoce. Les gens du sertao s'en allaient.
150.000 ont quitté Fortaleza en 1890, après
des sécheresses ruineuses, à l'intérieur, et aux-
quelles ne peuvent remédier suffisamment les
immenses réservoirs de Quixada, ni ceux d'autres
lieux, construits à grands frais. L'habitude
ancienne de saigner les arbres à latex fit recher-
cher ces gens par les concessionnaires de serin-
gais soit au Para, soit en Haute Amazonie. Les
salaires promis furent tels aux bons moments,
que bien des Cearenses gagnèrent jusqu'à dix
contos de reis, et plus, par année, soit dix-sept à
dix-huit mille francs. Cela surtout vers 1910.
Aubaine qui n'était pas négligeable pour des
gens appointés, d'habitude, à deux milreis, trois
francs cinquante, dans leur capitale. Même les
écolières de toutes les races, brunes, hérissées,
crépues, ou copieusement chevelues, qu'éduquent
les religieuses françaises, on les retira de l'im-
256 LES VISAGES DU BRÉSIL

mense couvent peint en bleu, à larges bordures
blanches, de ses classes en céramique blanche, que
domine Notre-Dame peinte avec l'exergue « Pré-
servez-nous de la Pesté », de ses ateliers où l'on
enseigne aux pauvres l'art de tisser mécanique-
ment les bas. Cette enfance quitta son couvent sans
plus de crainte que leurs parents trop dédaigneux
de cette capitale aux avenues droites, de ses tram-
ways, de ses édens tropicaux, de sa fanfare entrai-
nante, de son théâtre, de ses soldats, de leur
ample caserne, de son calvaire ancien, de ses
églises aux façades roses et blanches, de ses places
populeuses, de ses cafés combles, de ses entrepôts
débordants, de ses gagne-petit poussant leurs
moutons de bât que charge le bois à brûler, ou
leurs ânes porteurs d'eau potable en barils. Les
familles émigrantes affluèrent sur le wharf de
trois cents mètres pour attendre que la vague
lançât un canot jusqu'à l'escalier de tringles, et
qu'on y pût bondir avant de s'abîmer dans les
vallons subits de la mer.
A l'avant du paquebot, les foules se tassèrent.
Indolentes et brunes, elles s'éventèrent. Elles
roulèrent entre leurs doigts indiens des ciga-
rettes, en contemplant l'incomparable, teinte du
flot bleu céleste, pers, appétissant, un peu,
comme de la gelée de mirabelle, onduleux contre
les sablés pâles des rivages lointains.
LES VISAGES DU BRÉSIL 257

Dès lors la jovialité bien connue des Céarenses
anima la vie du bord. Ils contaient leurs aven-
turcs à la recherche de mares pour leurs trou-
peaux de chèvres, dans les brousses inconnues du
sertao, pendant la saison brûlante, malgré la
peur des jaguars. Les vaqueiros du Rio Grande,
eux, disaient leur poursuite du bétail redevenu
sauvage et qui fonce à travers les branches basses
pliées sous cet effort, aussitôt redressées pour
frapper le cavalier durement. Ah ! cette vie du
sertao, si riche en émotions triomphantes et en
peines interminables, en supplices variés. Cette
vie qui pourrait devenir magnifique si des capi-
talistes installaient des tanneries et des maro-
quineries, là où il faut, s'ils créaient une industrie
des cuirs. Mais tout l'argent d'Amérique et d'Eu-
rope c'est pour le littoral, les ports, les villes, les
vieilles plantations épuisées. Au delà des mon-
tagnes bordant l'Atlantique, nulle force créatrice
qui parvienne, qui mette en valeur l'opulence
évidente de la terre, des forêts, du troupeau. Il
n'y a donc qu'à s'en aller sur les rivières de l'Ama-
zone avec le seau, les godets, son fumeiro, sai-
gner les hévéas épars dans l'inextricable futaie
de l'Enfer Vert. Puis attendre, là, dans un rancho
de branches, la fortune au bord de l'eau rapide,
en mangeant de la tortue, et les conserves do
l'aviador, en prenant garde que les caïmans n'en
17
258 LES VISAGES DU BRÉSIL

lèvent les bambins au jeu sur la berge de terre
rouge, dans l'ombre des palmes lourdes.
Et les jeunes filles céarenses s'attristent dans
la mélancolie de leurs larges yeux, en lissant ces
sortes de fleurs étranges, faites en plumes d'aras,
que les amoureux laissèrent, pour souvenir, à
celles qui emportent leurs rêves.
A Sao-Luiz de Maranhao, que les Français
fondèrent, en 1611, qui a gardé leur esprit dans sa
grande forteresse, dans ses quartiers multico-
lores, agréables et ombreux, dans les maisons
bordant ses places rectilignes et plantées, dans ses
jardins magnifiques, dans ses villas ceintes de
grands arbres épanouis, dans son palais officiel aux
fenêtres hautes et cintrées, il y a nombre do
mulâtres. Ils aiment chercher au loin de la chance.
L'élite do la population très intelligente et très
instruite ose beaucoup. Les petites fortunes ne
lui suffisent point, acquises dans la fabrication des
hamacs, à Saô-Bento, dans les filatures de coton,
à Caxias, dans les usines à sucre, dans les distil-
leries, dans la culture de fruits exportés en Amé-
rique du Nord, dans celle du cacao, du tabac, du
mais, du riz, dans l'ébénisterie et la préparation
des bois précieux. Les fils de l'Athènes brésilienne
souhaitent davantage. Ils abandonnent ces fa-
çades carrelées de faïences aux couleurs brillantes,
leurs palacetes, leurs maisons cubiques et sim-
LES VISAGES DU BRÉSIL 259

pies, badigeonnées d'ocre, d'indigo ou de ver-
millon. Ils laissent leur jardin zoologique, si
curieusement peuplé, le monument de leur poète
Gonçalves Diaz érigé entre de splendides pal-
miers, sur une hauteur dominant la rade et ses
vaisseaux. Ils renoncent aux flâneries dans les
avenues fraîches sous le feuillage des oitis, près
des parterres entourant les fûts des palmiers. Ils
descendent vers la mer par la pente roide de la
rue jaune et rose, jusqu'à la chaussée du quai où les
canots abordent. Brésiliens, Portugais, mulâtres
et métis, nègres et caboclos s'embarquent avec
leurs aras jaunes aux ailes bleues, leurs petits
singes bruns, leurs compotes de fruits, leurs
beaux hamacs riches en effilés soyeux, leurs
peaux de jaguars et de puma tués dans des chasses
émouvantes, leurs grosses crevettes cuites rem-
plissant les cosos en feuilles de palmier pindoba,
leur fruit-savon pour se laver dans leurs cale-
basses noires historiées de guirlandes fines.
Dès lors les discussions de l'avant se passion-
nent davantage. Conservateurs et civilistes s'op-
posent des arguments, rappellent les batailles, se
menacent d'événements vengeurs. Ils se déclarent
pour le docteur Lemos ou pour le docteur Lauro
Sodré. Les partisans déploient leurs belles intel-
ligences érudites de « docteurs ». Les catholiques
caressent les croix pendues à leurs chaînes do
260 LES VISAGES DU BRÉSIL

montre. Les superstitieux touchent de petites
mains en agathe, qui préservent de la fièvre
jaune. Les dévots d'Auguste Comte montrent le
portrait du philosophe et de Claire de Vaux dans
leur calepin. D'autres lisent un discours du jeune
libéral Carlos Peixoto découpé dans le Journal
do Commercio, D'autres citent les fines pensées
de Joâchim Nabuco.
Avocats, médecins, arpenteurs, chirurgiens,
pharmaciens, ethnographes, ces politiques se ren-
dent sur le Rio Purus, le Rio Madeira, plus loin vers
le Pérou, vers la Bolivie, dans les villes ébauchées
où bientôt se plaideront les litiges entre aviadores
et seringueiros, où se délimiteront les propriétés
vagues, où l'on soignera les malheureux anémiés
par le paludisme, blessés par les coups de feu, où
l'on dressera les plans d'un cadastre sommaire,
où l'on apprivoisera les Indiens attirés par la
civilisation naissante. Sur le pont des secondes, un
jeune ménage de dentiste, deux enfants de vingt
ans, se propose de s'établir dans une cité neuve
du Rio Négro, affluent nord de l'Amazone.
Au soir, dans le salon des premières, les dames
et les fillettes chantent, autour du piano. Les
filles des docteurs et des fonctionnaires récitent
leurs strophes. Ces demoiselles du Parahyba, du
Céara, du Maranhao sont, presque toutes, des
poétesses estimables, habiles à fixer en de beaux
LES VISAGES DU BRÉSIL 261

rythmes leurs sentiments souples et nobles à la fois,
La fille du colonel Franco Rabello, ancien pré-
sident du Céara, est une personne étonnamment
intelligente, jolie à souhait, et qui compose en
français classique tels discours dignes de nos
meilleurs académiciens. Cet exemple est suivi
partout. Le docteur Lauro Sodré joue son rôle
do grand hommo soutenu par des compagnies de
jeunes femmes lettrées qui cultivent avec passion
leur esprit, autant que leur beauté, que l'art de
leurs toilettes.
Parmi leurs servantes qui s'ennuient sur le
pont, il est des Africaines crépues et lippues, filles
des anciens esclaves libérés en 1888 et qui enva-
hirent alors les villes où ils comptaient vivre sans
peines ni fatigues. Après la déception des labeurs
que la faim leur imposa, ces pauvres gens retour-
nèrent peu à peu dans les campagnes pour y bâtir
leur rancho de branches mortes à l'ombre du bana-
nier fruotueux, au bord de la rivière poissonneuse,
pour y suspendre le hamac des indolences, et y
clouer les chromos des réclames allemandes. Sub-
sister là selon les conseils de leur paresse, et la phi-
losophie tout ignorée de Jean-Jacques, en péchant
le fretin de l'onde voisine, en élevant, avee la
marmaille copieuse, dix poules et trois pourceaux,
en se glissant, au hasard, parmi les herbes, les
fougères et les lianes en fleurs, pour surprendre
262 LES VISAGES DU BRÉSIL

le paca, léporide succulent, ou les volatiles d'un
bon rôti : c'est leur douce existence de loqueteux
aimables. Telles de leurs parentes, plus coquettes,
retournèrent à la ville pour gagner, comme nour-
rices, domestiques ou fruitières, l'or de leurs
boucles d'oreilles et de leurs broches, la soie de
leurs fichus, les toilettes de confection. Vers
deux marmots en dentelle, aux jambes nues,
voici donc une svelte Congolaise qui penche sa
face camuse. Ses grosses lèvres sombres mur-
murent une réprimande. Le pur sourire éblouit
les récalcitrants. Les caresses des mains roses à
la paume, brunes aux doigts, calment les grognons
aux amples chevelures. Ensuite la svelte négresse
se reprend à palper, anxieuse, les divisions faites,
par le démêloir, dans les crins de sa toison courte
que le noeud et les pans d'une moire allongent
jusqu'au milieu de l'échiné.
L'Indienne du Para, presque mongolique, en
sa face plate et olivâtre, sous les bandeaux gras,
traîne ses savates et sa jupe de cotonnade mal
agrafée contre un torse large, une croupe sans
relief ; mais la fille des bois sait à merveille endor-
mir, par un balancement rythmique et un refrain
de feuille éventée, le baby d'ambre que surveil-
lent les yeux portugais, jadis arabes, d'une mère
tendre et mate, en somptueuse toilette de gardon-
party. Ailleurs, une mulâtresse dans sa robe étroite
LES VISAGES DU BRÉSIL 263

qui moule les formes d'une Vénus accroupie sous
l'amas crespelé, enrubanné do la tignasse, déploie,
non sans art, la ceinture de son écolière. Avec
un petit singe vert, attaché par une ficelle, un
adolescent bien peigné, en son frais costume de
pierrot, amuse les babys du pont, même la dame
trop grande qui lisait Maeterlinck, et son amie
que Stovenson captivait.
Moustachus ettrapus ou bien grands et maigres,
les maris discutent opiniâtrement les idées de
notre Emile Faguet, qui semble exercer, en ces
pays latins, la même influence spirituelle que
Voltaire. Au fond de la forêt vierge, ils emportent
ces conceptions pour les discuter dans un bourg
de quelques maisons jaunes et roses aux toitures
basses, sous les énormes dômes do sombre verdure
que la hauteur des arbres dresse par-dessus l'avenue
montueuse, par-dessus l'église allongée derrière sa
mince façade en volutes déplâtre. Parfois ces mes-
sieurs vont s'accouder au balcon, qui domino
l'avant. Toute la semaine ils observent la foule
tassée entre les bordages, parmi ses ballots poly-
chromes, ses coatis espiègles, ses perroquets doctes,
ses mules philosophes dans leurs box, ses écorces
d'oranges et de bananes, ses fillettes dansantes, ses
lavandières à l'ouvrage, ses joueurs aux cartes, ses
couples amoureux, ses coquettes poignant leurs
amples chevelures bleuâtres, ses nonchalantes
264 LES VISAGES DU BRESIL

qui fument, étendues, leurs cigarettes éternelles,
ses singes juchés au bout de leurs chaînes sur les
espars et les haubans. Ainsi comble, le grand
navire blanc du Lloyd Brésilien tangue entre
l'azur scintillant des eaux et l'irradiation éblouis-
sante du soleil équatorial, avec tous les pavois
de ses lessives flottant à la brise, et les nuages de
ses longues fumées ombrant, au loin, les mousses
du sillage, les espaces vibrants de la mer.
Des doigts bruns pincent les cordes des man-
dolines tandis que les brises s'échauffent, et par-
fument..
Elles viennent d'une terre plus odorante.
Le navire entame une mer trouble.
Des flots touffus et déracinés voguent.
L'Amazone jette au loin ses eaux blondes;
comme si, de sa chevelure, quelque Cérés voulait,
à la face radieuse du ciel, envelopper le vieil
Océan informe, bleuâtre, infini, convulsif.
Le soc de l'hélice a labouré cette mer déjà flu-
viale, ondulation de flots rapides, infinis, der-
rière quoi, tout au loin, émerge et plonge alter-
nativement la côte très basse de Marajo.
Quand on remonte l'Amazone on laisse à droite
ce pays de Marajo, île de 52,800 kilomètres
oarrés, célèbre par l'élevage de 360,000 bovi-
dés, et par les hécatombes, chaque automne,
d'innombrables crocodiles, car leur faim happe à
LES VISAGES DU BRÉSIL 265

l'abreuvoir les veaux innocents et les vaches
alourdies. Gela semble, au loin, une simple trace
brune, par delà les violences des courants, par
delà les espaces limoneux et rapides qui en-
traînent des arbres tourbillonnants, des bois
feuillus, des bateaux haletant sous leurs fumées
infinies, des esquifs bousculés, des voiles aiguës
et obliques. L'Océan aspire, dirait-on, ces masses
d'eaux blondes en élan vers l'Est, sous les yeux
attentifs des passagers, Ils regardent fuir, à
l'inverse, de la proue, ce fleuve de leurs espoirs
avides, l'Amazone.
Bientôt la proue s'est inclinée vers la côte la
plus orientale de l'estuaire. L'étrave a tranché
les vagues du rio Para, embouchure commune
des fleuves Guajara et Tocantins, du bras do
l'Amazone contournant le sud de l'île Marajo,
Si lointaines qu'elles apparaissent, comme des
lignes noirâtres aux extrémités du champ visuel,
les berges de ces courants ne forment rien du
paysage. Mobile et blanc, il ruisselle aux flancs
du paquebot avec ses étendues rapides entraînant
des arbres arrachés, des bosquets qui tournoient,
des îlots fleuris, des pirogues fragiles à domi
noyées, de petits vapeurs poussifs, des voiles
angulaires gonflées et couchées sous l'effort du
vent. Vers l'océan tout cela fuit, toutes ces con-
trées d'eau blonde qui glissent entre la verdure des
266 LES VISAGES DU BRÉSIL

longues îles, toutes ces patries de mille et mille
poissons que déciment au passage les engins dos
pêcheurs. Enfin le bateau remonte entre des côtes
plus visibles. Elles se rapprochent. C'est l'em-
bouchure du Guajara.
Peu à peu les rives émergent mieux, à gauche,
avec leurs futaies denses, do cette mer jaune
et précipitée. De-ci, de-là, surgissent, entre les
vagues, les bourgs des pêcheurs, puis des villas
éparses sur la courbe, la pointe et le cap que parent
les jardins do quartiers multicolores. C'est Bélem.
Les clochers de ses églises sonnent. Tous les émi-
grants s'agrippent au bordage. Ils saluent la capi-
tale du Para, le port du caoutchouc, de l'or
noir, ouro prelo, amassé dans ce long quartier d'en-
trepôts grisâtres, colporté par les trains des quais,
hissé par les grues monumentales jusque dans les
mâtures jaunes des steamers, hauts édifices à la
file contre les quais. Il y trime un peuple brun et
ruisselant, mince dans ses pantalons étroits, dans
ses maillots stricts, un peuple déchaux, presque
silencieux, docile aux gestes do ses chefs en habits
de pierrots élégants.
On ne débarque là commodément, par les
passerelles, que depuis peu de temps. Jadis les
esquifs de toutes sortes venaient prendre, en rade,
les passagers, ceux destinés au travail dans les
rios du Para, sur les bords du Tocantins, du
LES VISAGES DU BRÉSIL 267

Xingu, de leurs affluents ou igarapés, et ceux
qui, se rendant plus loin, vers les eaux du Madoira,
du Rio Négro, du Punis, profitaient de l'es-
cale afin do visiter Bélem, ses boulevards om-
breux, le superbe jardin zoologique du musée
Goeldi, l'église à pèlerinages illustres, Notre-Dame
de Nazareth. Les vigilingas, barques colorées do
roso et de bleu à voiles teintes, azur ou pourpre,
menaient le voyageur dans le bassin du Ver-o-
Pezo, encombré do pirogues longues et petites,
que recouvrent, en partie leurs voûtes de paille.
A la proue, pêcheurs, maraîchers, oiseleurs, ven-
dent leurs fruits, leurs poissons enfilés par neuf
sur une fibre de palmier, leurs volailles, leurs
gibiers et leurs légumes. Les négresses en fal-
balas do coton, approvisionnent la table de leurs
maîtres. Sur le trottoir du bassin une centaine de
colporteurs syriens, qui envahissent l'Amérique
comme l'Afrique, tentent les mulâtresses par le
chrysocale do leurs bijoux au rabais, le musc do
leurs parfums allemands, la cartonnerie dorée
do leurs calepins et nécessaires. Ce clinquant
séduit les plèbes des pays au soleil, toujours
affamés do camolote qui brille. Et les pauvres
émigrants n'hésitent guère à se démunir de leurs
cent et cinq cents reis pour charmer une épouse,
une fillette, une fiancée qui se parent de ces em-
plettes, qui fixent un peigne, encore, de laiton et
268 LES VISAGES DU BRÉSIL

de corail dans l'épaisseur de leurs chignons
bleuâtres, qui serrent les rides de leurs doigts
en un anneau argenté à joyau de verre rouge.
Dans le marché voisin, « Joao Alfredo», on peut
admirer des têtes de crocodiles, et, souvent, des
monstres aquatiques, un Jamentin mammifère,
ce boeuf herbivore du fleuve, un poisson do
150 kilogrammes, le mero, des singes roux à
queues d'écureuil sur leurs écoporches, cent
monts de fruits étranges, cajous jaunes et pareils
à de petites pommes, avocats verts en forme do
poires, écailles de maintes tortues géantes, toutes
les châtaignes de l'Amazone, mille et mille choses
étonnantes. C'est un édifice tumultueux, rempli
de vendeuses indiennes, de négresses glapissantes,
de mulâtresses coquettes en falbalas poudreux
et la taille sanglée, d'aras rebelles en haut de leurs
perchoirs, Foule polychrome par la vêture,
avee des visages d'ambre, de bronze et d'ébène,
sous des chevelures en tiares que bleuissent les
lames du soleil à travers les persiennes des murs.
Dehors, c'est pour les paysans cearenses, le
plaisir de coudoyer une multitude en hâte, Ils
regardent le sourire des jeunes citadines accou-
dées sur les fenêtres, dans les cadres de crépi blanc,
au milieu des façades brusquement roses, jaunes,
bleues. On voit les automobiles courir, boulevard
da Republiça, On peut se faire indiquer les entre-
LES VISAGES DU BRÉSIL 269

pôts célèbres du « Para fine », les sièges des banques
européennes, les vieilles maisons portugaises sous
leurs balustrades et leurs statuettes de stuc orne-
mental, les grands magasins, le Bon Marché, la
Tour Malakoff qu'envahissent les dames haut
empanachées, gantées jusqu'au coude, On peut
suivre un bataillon des troupes fédérales en beaux
uniformes beiges, tout neufs, et en manchettes
claires, avec leur musique sonnante, leurs tam-
bours tonnants, les clarinettes joyeuses, le dra-
peau vert et jaune portant la devise de notre
Auguste Comte : « Ordre et Progrès », Ordem e
Progresso, philosophie de la République.
On peut aller sous les ombrages denses, par les
avenues de Nazareth, jusqu'à la Praça de Indé-
pendant. Entre les palacetes des familles opu-
lentes, leurs jardins de végétation équatoriale,
musardent les groupes de promeneuses en rose, en
bleu, on blanc. Sur la place de l'Indépendance,
le palais du Municipe et le palais du Gouvernement,
larges édifices étalent leurs lignes simples. Par les
escaliersmonumentaux, les salles immenses, se hâte
une afflluence d'ingénieurs, de docteurs, de juris-
consultes, d'officiers, têtes de cette intelligence
brésilienne si parfaitement instruite, active et
respectée. Ici le peuple se montre ironique pour
tous les prestiges, sauf pour celui du « docthour »,
pour l'effort de l'intelligence éduquée Elle vit
270 LES VISAGES DU BRÉSIL

intensément sur cette place de l'Indépendance,
dans ce cadre de hauts monuments, en ce superbe
jardin tropical, devant ce palais massif, sévère,
couronné d'un fronton angulaire et paré, d'un
petit balcon en pierro blanche. Là travaille le
gouverneur, M. Enéas Marting. Les officiers
élégants et les membres do l'intendance muni-
cipale, avec les sénateurs et les députés,
ceux des Chambres fédérales, ceux des Cham-
bres paraenses attendent le moment de l'au-
dience sous les voûtes harmonieuses et peintes
du vestibule. Ils se font les honneurs des escaliers
sonores. Ils s'introduisent dans la salle des Pré-
sidents et dans le salon des Gouverneurs. Ils
saluent les portraits des prédécesseurs. Dans la
salle pompéienne, oeuvre française décorée selon
l'esthétique latine, les fonctionnaires se concer-
tent. Sous les Frises-aux-Cygnes retentissent
leurs noms, legs de notre Méditerranée civilisa-
trice. Le gouverneur dans son cabinet spacieux
et net, ne quitte guère, méme en écoutant, sa pos-
ture de travail. Tant de problèmes, de graves
questions surgissent des dossiers en ordre sur la
table, et qui ne cessent de l'accaparer, Tel le pro-
blème de la monoculture, posé par cette attrac-
tion qu'exercèrent sur les villageois du nord les
hauts salaires en usage dans les seringals.
Salaires pour lesquels le vaqueiro abandonna les
LES VISAGES DU BRÉSIL 271

autres occupations agricoles, à peine reprises
depuis la baisse inquiétante du grand produit
amazonien devant la multiplication et la venue
progressive, sur les marchés européens, des caout-
choucs do plantations asiatiques, congolais, sou-
danais. Tel encore le problème relatif à la cherté
des vivres dans toute la région de l'Amazone. La
baisse rapide des cours pendant les années 1913
et 1914 réduisit la valeur des boules élastiques
acceptées d'avance en payement par les fournis-
seurs à crédit. Ceux-ci, rendus prudents, cessèrent
en partie l'envoi des aliments vers les hautes val-
lées des rivières. Aussitôt des spéculateurs s'y
rendirent qui vendent parfois 6 ou 7 francs le plat
do légumes nécessaire au repas de la famille, et
8 francs une bouteille de bière commune.
L'existence ainsi rendue plus difficile aux popu-
lations do l'Amazone peut leur paraître insup-
portable, les inciter à des colères hardies contre
ceux qu'elles appellent les accapareurs, et, en
définitive, provoquer des troubles comme ceux
du Céara, où les seringueros revenus de l'Ama-
zonie ne trouvent plus à gagner leur existence.
Le gouverneur a de quoi méditer sur son
balcon do pierre blanche, devant l'admirable
jardin tropical de la place da Independencia, où
très haut par-dessus les palmiers, se dresse un
héros de la guerre entreprise contre le dictateur
272 LES VISAGES DU BRÉSIL

du Paraguay, on 1865. C'est la svelte statue du
général Gurjâo en habit pincé à la taille sous do
lourdes épaulettes. L'oeuvre de cet homme et do
ses pareils, il faut la compléter par l'enrichisse-
ment de cet immense Brésil qu'ils sauvegardèrent
contre l'ambition dos peuples voisins, au prix do
leur sang. Il faut embarquer pour l'Exposition do
Londres, les meilleurs échantillons do caoutchouc,
do fibres et de coton, avec des émissaires intel-
ligents. Il faut continuer les embellissements
de Bélem, symboles de cette opulence nécessaire.
Il faut entretenir et grandir ces magnifiques jar-
dins, ces places limitées par les monuments pu-
blics, par les palais des citadins. Il sied de faire un
constant hommage de ces luxes à la très belle
effigie de La République surmontant la fine co-
lonne qui jaillit vers le ciel, dans le milieu du parc
consacré aux triomphes de cette antique déesse,
fille d'Athènes comme de Rome.
Dévots envers elle, les descendants des In-
diennes et des soldats portugais, qui forment le
peuple paraense, vous la montrent fièrement,
Regardez ce « caboclo » au visage olivâtre et
plat entre les cheveux de jais, et qui, nu-pieds,
conduit ses mules derrière le « bond électri-
que ». Regardez ces mulâtresses aux chapeaux
exorbitants qui se carrent dans ces omnibus,
derrière les dandies de la plateforme en
LES VISAGES DU BRÉSIL 273

blancs costumes, avec des bagues à leurs doigts
grêles et bruns. Voyez tous ces « docteurs »,
médecins, ingénieurs, architectes ou avocats, qui
se saluent très cérémonieusement sur le seuil de
l'Intendance municipale, devant la façade gran-
diose et bleue. Suivez ces professeurs et ces étu-
diants, qui, dans le quartier Bàptista-Campos, se
rencontrent autour de l'Académie rectangulaire,
ornée de loggias. Considérez ces dames, et ces
négresses qui se groupent en toilettes de couleurs
sur les parvis des églises à deux tours sonnantes,
à porches somptueux do style rococo. Epiez ces
petits soldats aux manchettes empesées, ces capi-
taines en uniformes kaki et on bottes jaunes, se
dirigeant vers les casernes imposantesde la brigade
fédérale. Ecoutez même les propos de ces nègres
en haillons pittoresques, évoquant tout l'art des
Callot et des Goya dans les ruelles d'ombre bleue
et de soleil dur que les bananiers envahissent de
leurs palmes rompues. Interrogez ces fidalgos en
dolmans qui, wattmen, guident, avec tant d'im-
passible distinction, les véhicules les plus confor-
tables du monde. Causez avec, ces institutrices
et ces étudiantes habillées par les imitateurs ha-
biles de nos couturiers célèbres, et qui enseignent,
dans les palais du Cinquième groupe scolaire, ou
dans l'institut Lauro Sodré. Questionnez les deux
cents orphelines pauvres que les religieuses ita-
18
274 LES VISAGES DU BRÉSIL

liennes éduquent, nourrissent, soignent, dou-
chent, amusent, dans les salles géantes, les cou-
loirs infinis, les dortoirs sans limite, les jardins
somptueux, les réfectoires princiers de l'Institut
Gentil-Bettencourt. Et vous apprendrez que nul
ne doute, pour cette République,, lentement et
patiemment acquise, d'un avenir heureux.
C'est une promenade inoubliable que le voya-
geur peut allonger dans cette ville de boule-
vards, d'avenues, de parcs luxuriants, de statues
nobles, de palais clairs, de villas riantes, d'ins-
tituts spacieux comme notre Versailles pour
hospitaliser les orphelins pauvres, les mendiants,
les institutrices, les élèves assidus aux cours
professionnels. Dans les quartiers marchands,
de belles arcades abritent les Portugais ven-
dant toutes choses comestibles, importées ou
exportables, selon des prix fous. On admire les
splendides oiseaux de l'Amazone, ses redou-
tables fauves, ses plantes rares, si curieusement
réunis dans le domaine du Musée Goeldi. Après
une flânerie au Bois Municipal, fraction très
représentative de la forêt vierge, après un soir
au somptueux Théâtre de la Paz, le Cearense a
goûté toutes les joies de la civilisation parfaite
dans une capitale de féerie. Il n'a plus qu'à
regagner le port soit en un des tramways élec-
triques, soit en la voiture spéciale que tels
LES VISAGES DU BRÉSIL 275

passagers de première classe purent louer, pour
tout le jour; wagon muni du confort habituel aux
sleepings-cars, et fait en bois amazoniens par
l'art des ébénistes paraenses.
L'émigrant a vu l'opulence que le caoutchouc
créa dans cette ville de 300.000 habitants, créoles
et blancs, nègres et mulâtres, caboclos et cafu-
zos, mamalucos et curibocas, caraïbes, toupis,
et gez, tous également vêtus de coton propre, de
chapeaux en paille fraîche ou de feutres neufs,
tous également satisfaits de leur aisance visible
sur les faces aquilines des Indiens orientaux
comme sur les faces aplaties des Indiens mongo-
liques, comme sur les visages camards des Afri-
cains.
L'émigrant n'a plus qu'à se laisser conduire par
les hélices du steamer vers quelque bord de ces
immenses rivières, où le sentier ne sera pas trop
dur à se frayer, d'hévéa en hévéa, dans l'inextri-
cable matière de la forêt ténébreuse.
Jusqu'en 1912, l'émigrant savait que le Brésil
fournissait 60 p. 100 du caoutchouc demandé
par l'industrie mondiale, que les prix ne cessaient
de croître, qu'on essayait bien, en Asie, en Afrique,
d'organiser quelques plantations de concurrence;
mais que nul des échantillons ne valait ceux de
la Haute-Amazone, hormis celui de la Sanga
congolaise, alors française, maintenant allemande!
276 LES VISAGES DU BRÉSIL

par l'absurdité de nos politiciens, En 1909,
le kilo valait quatorze francs, pour la meilleure
marque. Il allait valoir trente-quatre francs, en
1910, vingt-deux francs pour les marques secon-
daires, dix-sept, quatorze et treize pour les
sortes inférieures. Là-dessus, le seringueiro tou-
cherait bien quatre, cinq ou sept francs par
unité. Et, comme la production moyenne du
travail quotidien donne environ sept kilos, cela
faisait uno quarantdine de francs presque cer-
tains, avec la possibilité de recevoir soixante,
soixante-dix francs et plus, en cas de chance, si
le latex de l'hévéa était abondant et de rare
qualité. Une famille d'émigrants pouvait, sans
trop de folie, rêver à une rémunération annuelle
de dix ou quinze mille francs ; voire davantage.
Dans l'aride sertao du Ceara, du Maranhao, mille
ou quinze cents francs revenaient au vaqueiro,
tout juste, après tant de fatigues et de périls,
Avec ces rêves, les émigrants dormaient sur le
pont du steamer, dans leurs hamacs tendus par-
tout. Entre deux sommes, ils entrevoyaient la
lune, argentant l'eau grise et verte de la nuit,
jusqu'au matin où son or pâle s'insinue dans les
nuées diaphanes, puis y transparaît comme un
cuivre rose. Alors se révèlent les verdures rive-
raines et si lointaines de l'Amazone qui chantent
éperdument par toutes leurs républiques d'oiseaux
LES VISAGES DU BRÉSIL 277

éveillés. Brusquement le soleil est un dôme d'or
surgi des bois noirs et jaunes, sans qu'une vapeur
ait voilé ses rayons. Il monte Sa lumière oblique
pleut à la surface des eaux qui blondissent.
Autour des haubans, les grands papillons d'éme-
raude voltigent par centaines, par mille. Les pre-
miers essors d'aigrettes en troupes papillotent
contre les futaies lointaines que la crue tailla rec-
tilignes comme les charmilles de nos vieux parcs.
Alors se déploie tout le paysage amazonien fait
d'immenses avenues d'eau, très droites entre les
forêts de ses îles indéfinies et sapées, comme au
cordeau, par la force des courants. Cearenses et
Maranhaenses regardent avec émotion ce paysage
d'un grandiose inimaginable, animé par la vie do
nombroux échassiers à la pêche, là-bas, sur les
côtes, entre les troncs des arbres abattus.
Un Français peut se dire que Le Nôtre, avant de
tracer Versailles, est venu là pour adorer la majesté
linéaire de ce décor, pour l'exprimer, en moindres
proportions, autour do son roi. Car il y a des carre-
fours d'eaux où confluent plusieurs bras du fleuve
arrivés de leurs horizons entre les parallèles de
berges boisées. L'impérial, le magnifique de cette
contrée lumineuse, tout en espaces d'eaux rapides,
et en rangs de futaies denses, suggèrent l'attente
d'une vision mystique, d'une gloire, d'un dieu,
d'une force éblouissante et en triomphe là-bas, au
278 LES VISAGES DU BRÉSIL

bout de ces perspectives illimitées, faites évidem-
ment pour l'approche d'un miracle.
Le chemin de la Chance semblait digne de son
but. C'était merveille d'aller à la fortune par ces
avenues prodigieuses, sur ces très larges fleuves
d'ambre écumeux et qui deviennent un, en cou-
lant tous, avec leurs îlots déracinés, leurs pirogues
ot leurs pagayeurs emportés, leurs steamers essou-
flés, leurs caïmans, tarasques gigantesques tor-
dues par la peur, en fuite devant les hélices.
D'ailleurs, Monte-Alegre et sa chaîne de sommets
bleuâtres, Santarem et les eaux noires du Tapajoz,
Obidos et sa caserne, Parintins, ne sont-ils pas,
villes et ports, un témoignage de richesses acquises.
Le long du fleuve qui se resserre, les cités montrent
leurs toits rouges, leurs façades de couleurs har-
dies, leurs estacades et leurs grèves, où l'on a tiré
les barques, cobertos, egariteas, montaras, ubas,
avec leurs voûtes de paille ou de toile, après la des-
cente des affluents. Châtaignes à chocolat, coton,
cacao, plantes pharmaceutiques, écailles de tor-
tues, caoutchouc emplissent leurs magasins alignés,
avant de charger les steamers exportateurs qui
furent d'abord jusqu'au Pérou, à Iquique, cher-
cher, pour les Américains et l'Europe, les trésors
des régions amazoniennes les plus profondes.
Enfin l'on a passé l'étroit et profond chenal au
ccour de la forêt vierge qui baigne ses palmes et
Documents manquants (page, cahiers...)
NF Z 43-120-13
LES VISAGES DU BRÉSIL 283

le caoutchouc de ses collaborateurs dans la gaïola,
le céder pour ce que le spéculateur voulut lui
donner de vivres et de médicaments. En 1912-
1913, après la récolte d'automne, tel de ces
marchands se promettait ainsi de réaliser un
million do bénéfice, pour les deux millions du
capital engagé dans le bateau et la cargaison;
en effet le para fin se vend à un taux encore rému-
nérateur sur tous les marchés, dans ce moment
même, surtout après l'achat au rabais. Une
canette de bière française à huit sous, fut, par
ces commerçants hardis, échangée contre deux
kilos de caoutchouc revendus huit shellings en
Angleterre.
Cette exploitation formidable de leur travail
dégoûta les seringueiros. En masse, ils déser-
tèrent les concessions. Ils retournèrent vers leurs
pays d'origine, quand ils le purent. Immédiate-
ment la production du caoutchouc se ralentit.
Les droits de sortie sur la gomme touchés par
l'Etat fédéral et par l'Etat de Para diminuèrent
au détriment des caisses publiques. La vie du
port de Para, et les recettes des compagnies de
navigation furent subitement réduites, Après
300.000 francs de bénéfices en 1912, la succur-
sale de la Banque du Brésil, à Para, n'en put
accuser aucun en 1913. Il fallut toute l'intelli-
gence et toute l'énergie du gouverneur, M. Enéas
284 LES VISAGES DU BRÉSIL

Marlins, pour conjurer la crise en allégeant les
droits de sortie et on favorisant ainsi l'exporta-
tion immédiate des stocks, quelle que fut la dif-
ficulté de soustraire au budget une partie de ses
recottes. Le retour des émigrants chez eux n'a pas
été, pour cola, fort enrayé, puisque les chances de
gain considérables se dissipent, si rémunérateur
que soit encore, à quatro shellings le prix de l'unité.
Mais, avant la crise, au beau temps de la hausse,
le seringueiro célibataire, le Maranhaense ayant
laissé sa famille au pays, et s'étant contenté de
vivre avec une compagne indienne, satisfaite do
peu sous l'abri de palmes sèches, au bord de
l'igarapé, entre leurs petits mamalucos, ce
joyeux garçon finissait, la deuxième ou la troi-
sième année de travail, par équilibrer ses comptes
du barracao, et même par toucher, souvent, une
belle somme, une dizaine de mille francs. Aussitôt
il quittait le seringal afin d'aller porter aux siens
le trésor. Il gagnait en pirogue le bief navigable
de son Purus, ou de son Madeira. Il s'embarquait
sur une gaïola en partance. Il arrivait à Manaos,
décidé à prendre passage sur un paquebot du
Lloyd brésilien.
Construite au coeur de la forêt vierge, centre
du commerce amazonien, de toute la richesse en
or noir, Manaos est une ville étrange de docks,
de gares, de transbordeurs électriques et aériens.
LES VISAGES DU BRÉSIL 285

Pourvu de trains, le port flottant, exemple cité
par toutes les revues du génie civil, y monte et
descend avee le niveau variable du Rio Négro,
Par une chaussée mobile aussi reliant le quai, les
docks et la gare à la terre ferme tantôt plus haute,
tantôt plus basse, ce port accuoille les marchan-
dises, les passagers des flottes et flottilles à
l'ancre. De paquebots allemands, belges, an-
glais, de steamers brésiliens, de gaïolas ama-
zoniennes, les foules débarquent sans cesse,
Elles se précipitent dans les amples avenues que
bordent les arcades de tavernes nombreuses, de
magasins encombrés. Les aviadores ont partout
leurs entrepôts, leurs villas, leurs bureaux d'où
sort l'alimentation des seringueiros perdus au loin
jusqu'en Acre, jusqu'en Bolivie, jusqu'au Pérou.
Un théâtre, qui coûta vingt millions, domine
tout, de son architecture massive et impériale,
Il y a des pensionnats superbes pour les enfants
des concessionnaires. Tel le lycée Benjamin Cons-
tant. On y visite des hôpitaux modèles, sa-
vamment organisés par le maire, un disciple
de notre Pozzi, M. Antoine Jorge, chirurgien
très distingué. Il y a cent cabinets d'avocats qui
encaissent des millions en plaidant les litiges
entre les propriétaires de seringals, les aviadores,
leurs collaborateurs et leur clientèle, entre eux,
le fisc d'Etat et le percepteur fédéral, entre les
286 LES VISAGES DU BRÉSIL

compagnies de navigation et les expéditeurs, etc.,
etc. On suppute le mouvement financier d'une
pareille ville, centre unique de tout un pays grand
comme deux Allemagnes. L'argent y affluait,
depuis vingt ans, au delà de tout espoir antérieur.
Au milieu de business-men américains, anglais,
allemands, de seringueiros brésiliens, une élite
de fonctionnaires érudits, lettrés, actifs, avec
l'esprit latin de Rio, met de l'ordre et de la justice,
Jusqu'au fond de l'Acre, les troupes de police
s'engagent, et jusqu'aux frontières de la Colombie
du Venezuela, des Guyanes. Comme à Para,
les boulevards, les avenues, les parcs, les places
et les monuments signifient bien l'importance de
la cité, de sa richesse, de sa puissance. Importé
d'Europe, chaque pavé coûta deux francs. C'est
dire que l'édilité n'hésite point devant les dépenses
utiles à la commodité publique. Elle paraît suffi-
samment assurée par nombre de tramways, par
un éclairage électrique radieux, par des halles
spacieuses, par des boucheries obligatoirement
faites de céramiques bleues et de marbres sans
cesse lavés, relavés.
Imaginez le bouvier du sertao parahybense, l'an-
cien vaqueiro, débarquant, après deux, trois années
de solitude au coeur de la forêt impénétrable et
ténébreuse, dans cette ville de plaisir. Les prix y
sont exorbitants. Le moindre gagne-petit demande
LES VISAGES DU BRÉSIL 287

cinquante francs pour défriper, au coup de fer, le
drap de deux costumes, travail de vingt minutes.
Ces gros salaires permettent une dépense excès-
sive partout. Le débarqué va se vêtir dans une
boutique de confections allemandes. Il se fait
beau. Il laisse fixer à sa boutonnière l'orchidée
rare par un Italien captieux, tandis qu'un autre
lui cire les bottines. Le soir vient qui tombe brus-
quement sur ces avenues aussitôt éclairées par
leurs astres électriques, par les lustres des tavernes
béantes, par les fanaux des automobiles en course,
et des tramways glissant. Les vins illustres de la
Franco, de l'Espagne mettent de la hardiesse au
coeur du nouveau venu. On boit, à Manaos, des
chambertins et des champagnes excellents. On
savoure des potages à la tortue sans pareils. On
mange des poissons à la chair la plus délicate.
L'esprit chaleureux du dîneur cearense s'acoquine
avec un voisin maranhaense débarqué lui aussi
de quelque steamer, après le voyage du Purus à
Manaos. Les deux gaillards se plaisent. Frétant
une auto, ils se livrent ensemble aux plaisirs du
riche. Le cinéma leur montre, par exemple, Murat,
roi de Naples, pardonnant aux conspirateurs qui
le voulurent assassiner. Enhardis, les compagnons
se rendent au théâtre. L'aspect grandiose de l'édi-
fice les interdit un peu. Ce sont eux, les pauvres
seringueiros d'hier, qui gravissent ces larges esca-
288 LES VISAGES DU BRÉSIL

liers de palais impérial, à la lumière do ces lustres
éblouissants. Ce sont eux qui font résonner, sous
leurs pas inhabitués à l'escarpin, le marbre des
vestibules, les échos du foyer aux colonnes do
templo. Ce sont eux qui contemplent les fresques
héroïques. Pour eux, la cantatrice italienne,
demi-nue, tond ses cordes vocales devant le décor
féorique. Ils sont les égaux de ces messieurs on
smoking, de ces dames resplendissantes et dé-
colletées derrière les balcons des loges. Bons
Latins, ils deviennent amoureux des plus belles,
des actrices qui se démènent, des choristes qui
s'égosillent, des figurantes qui défilent.
Au sortir de ce paradis, comment résister aux
sourires de charmantes personnes assises à la
fenêtre de leur rez-de-chaussée, en des chambres
copieusement illuminées. Le lit blanc s'y bombe
sous la moustiquaire. Ces cheveux d'or, ces sou-
rires do rubis, ces bras d'ivoire, méritent qu'on
s'y attarde. Veut-on mieux que l'hospitalité do
ces Espagnoles, de ces Allemandes, de ces mulâ-
tresses, do ces Anglaises ? Il y a deux jardins
entourant des maisons en lumière où des Pari-
siennes rient. C'est Pigalle et Maxim's, toujours
pleins de compagnies joyeuses laissant, à la porte,
une collection de fiacres et d'autos.
Le seringueiro mord au fruit défendu. En huit
jours, les sirènes l'auront dépouillé prestement
LES VISAGES DU BRÉSIL 289

de sa fortune, les sirènes et les joueurs des tripots.
Huit jours de voluptés, d'orgueil, de joies intenses.
Et puis l'homme se retrouve fourbu, sans un rois
en poche, devant les bureaux des aviadores qui
approvisionnent son soringal. Que faire sinon
demander un coupon de passage gratuit afin de
retourner à l'estrada, dans l'Enfer Vert, et de se
remettre au travail, pour deux années encore ?
Dans Manaos, toute la nuit cette turbulence
sonne sous les beaux arbres des avenues, des
parcs, des jardins. Après la récolte finale do
janvier, que de millions sont ainsi dépensés dans
les tavernes et les lieux de fête, avec des créatures
avides. Elles et les restaurants encaissent tout le
gain des Cearenses, des Maranhaenses, des Para-
hybenses qui allèrent saigner l'hévéa trop loin,
pour rentrer on peu de jours au pays, avant les
mois torrides. Manaos les arrête au passage
ceux-là. A Pigalle et chez Maxim's, ils laissent
leur quelque dix mille francs entre les mains des
soupeuses qui leur prodiguent les joies de la
Volupté, en s'enrichissant vite. Il est de ces
bacchantes qui retournent en Europe, après six
mois de fête, avec un magot de soixante ou quatre-
vingt mille francs. L'amour se paye aussi cher que
le reste dans la capitale de l'Or Noir.
La crise de 1913 a donc obéré les aviadores qui
ne reçurent, avec le caoutchouc en baisse, que
19
290 LES VISAGES DU BRÉSIL

30 p. 100 de leur dû en payement de leurs mar-
chandises. Apparemment toute cette vie intense
va-t-elle s'affaiblir quelque temps. Maints patrons
et leurs seringueiros ont abandonné leurs conces-
sions lointaines où la vie devenait malchanceuse.
Ils sont retournés dans leurs sertaos de l'Est. Mais
les émeutes du Ceara témoignent de quelle pau-
vreté ils souffrent. Aussi, l'activité recommencera-
t-elle en Amazonie. Pour deux raisons. D'abord les
sociétés des plantations asiatiques s'étant opposé
leurs dures concurrences sur les marchés de Lon-
dres, Anvers, Hambourg, le Havre, firent, par cela
même, baisser les cours au-dessous du prix de
revient. Leurs administrateurs pensent à liquider,
puisqu'ils ne peuvent s'entendre pour truster,
pour maintenir les cours. La concurrence asia-
tique sera donc, pendant une certaine période,
bien moins redoutable. Aucune marque, d'ailleurs
ne peut égaler le Para fin. Et celui-ci continuera
de trouver preneur dans toute les industries
contraintes d'employer la meilleure qualité.
Donc il suffira de soigner davantage l'épuration
et la coagulation du latex dans le defumador,
pour offrir au monde un caoutchouc sans rival
celui de l'hévéa brasiliensis. La crise né rui-
nera que producteurs des mauvaises sortes, les
cauchos du Tocantins et du Tapajoz. D'autre
part, à quatre shillings et demi, je prix du kilo
LES VISAGES DU BRÉSIL 291

est encore rémunérateur. Evidemment, les avia-
dores, patrons et seringueiros habitués aux
gains extrêmes assurés par les cours de vingt et
trente francs, subissent une terrible déconvenue ;
mais, demain, ils se résigneront, reviendront
au barracao et a l'estrada. Ils se contenteront
d'un bénéfice plus modeste, meilleur encore que
le salaire du vaqueiro.
Non, le Ccarense n'aura plus ses dix mille
francs à dilapider en une semaine, avec des fau-
nesses bien fardées buvant les élixirs glorieux
du vieux monde dans les jardins de Manaos.
Néanmoins l'or noir continuera de nourrir l'émi-
grant et les siens au bord de la rivière chaude,
sous le plumage exubérant et vert du Florestal.
XIV

ES vagues de l'Atlantique sont énormes de-
vant cette longue et jolie ville de Fortaleza,
qu'assiégèrent le prêtre Cicero, les adversaires
politiques du président Rabello. Ce furent les
chefs subits de cultivateurs et de bouviers qui
revinrent au pays depuis la baisse du caoutchouc
sans y retrouver même les salaires médiocres
de jadis.
D'où misères, haines, et révoltes exploitées
par les politiciens. Là comme ailleurs.
Sous la peau glauque de la mer où ces Argo-
nautes connurent les espoirs et les déceptions
suggérées par toutes les aventures de la Toison
d'or, un Léviathan d'Apocalypse se recourbe, se
creuse et se tord, ondule et se replie selon les
affres d'une torture qui le contracte, qui le noue,
avant qu'épuisé il ne se relâche et ne s'affaisse.
Du grand paquebot blanc à cette côte de roches
basses et de sables entassés, la chaloupe ramenant
les familles brunes aux belles chevelures, danse,
plonge, émerge et s'abime avec le mouvement
LES VISAGES DU BRÉSIL 293

des flots massifs. Le froid vous saisit au fond des
vallées soudaines qui vous avalent. Le soleil du
tropique vous chauffe à la cime du mont subit qui
vous tend au ciel parmi les scintillements de
l'écume. De collines ruisselantes en précipices
oscillants, l'esquif avance tantôt basculé sur la
crête d'une cascade, tantôt englouti dans un
gouffre variable, tantôt roulé entre des blocs
d'eaux lourdes. Enfin la mer vous crache à la face
de l'estacade, vers l'escalier latéral. Large escalier
de fer où vous lancent la vague et votre bond
opportun brusquement agrippé par vingt poignes
de caboclos adroits dans l'ombre de leurs feutres,
parmi leurs mèches noires.
Joviale et brusque, cette équipe de gracieux
débardeurs vous sauve de la douche adminis-
trée à grand fracas par le flot qui rejaillit.
Vous voilà debout entre des messieurs élégants,
fort courtois. Leur éloquence de politiques sou-
haite la bienvenue. Des officiers saluent militai-
rement, fiers de leurs beaux uniformes bleus et
orange, de leur prestige admiré dans l'état d'un
président militaire. Assis sur les banquettes d'un
wagonnet que poussent les débardeurs, au long
du rail, vous fuyez les embruns de l'Océan,
pour trouver, au bout du wharf, après trois
cents mètres de voyage, une excellente automo-
bile.
294 LES VISAGES DU BRÉSIL

Elle vous emporte par la rue sablonneuse
entre les arcades pourpres, jaunes, bleues do
bâtiments étendus. Là s'entassent, pour l'ex-
portation, le sucre de canne en sacs, le coton en
balle, les cuirs de boeuf en piles, le caoutchouc
maniçoba en boules, le tabac en cordes. Nombre
de gens actifs, sveltes, musculeux sous leurs
chemises et leurs pantalons de cotonnade, mani-
pulent ces produits du Céara. Ils déchargent les
mules à la file. Ils sautent dans le tramway qui
glisse au trot de ces bêtes agiles. Ou bien ils en
descendent afin de pénétrer dans les bureaux des
docks, un carnet à la main. C'est la vie profuse
du négoce, et tout évidente du port à la gare de
Baturité, la gare de l'intérieur, pour les planta-
tions. S'annonçant les mercuriales, les arrivages
et les cours, agitant les dépêches, déployant des
journaux, les citadins, en costumes de Pierrots
malicieux, se vendent, s'achètent les cargaisons.
Derrière les arcades, maintes et maintes filles
brunes agenouillées dans leurs falbalas de percale,
trient, au milieu de salles hautes et fraîches,
les fruits d'un sol plantureux, mais privé de capi-
taux suffisants pour mettre au jour, là, comme
dans tout le Brésil, ses prodigieuses ressources.
Très graves, opiniâtres, sous les ténèbres do
leurs coiffures, ces ouvrières excluent les frag-
ments impurs de la gomme, emballent la cire du
LES VISAGES DU BRÉSIL 295

carnauba, épluchent le coton déjà peigné, aux
hangars voisins, par le tumulte de la machine,
amassent les poires d'acajou, les cajus, mûries
par les pluies des matins, et qui donneront une
liqueur savoureuse.
En cette ville, cinquante mille habitants se
démènent. Droites et larges, les avenues sablon-
neuses sont foulées par de pittoresques cavaliers
aux façons de mousquetaires, par les ouvriers do
la filature, par de nombreuses écolières. Sous leurs
faix de cannes à sucre, de barils jumeaux, de
meubles déménagés, les ânes trottinent entre des
maisons basses aux volets rougeâtres, avec un
guide qui crispe ses orteils contre l'unique lacet
de la sandale antique. Plus loin, un cortège de
chevaux bâtés amène le charbon de bois au long
d'une interminable muraille indigo. Elle clôture
le vieux parc délaissé par un politique malheu-
reux. Là se pénètrent les feuillages en dômes do
manguiers. Là trompent, dans l'eau marécageuse
du bassin en ruines, les palmes rompues des bana-
niers. Six hommes à pieds nus coordonnent leurs
efforts et rythment leur marche, pour transporter,
sur leurs têtes raides et moites, un piano à queue,
malgré les fosses partout béantes. On y placera
les cylindres en fente destinés aux égouts. Un
paysan monté conduit, trois de front, un trou-
peau de mules que chargent des cages à poules,
296 LES VISAGES DU BRÉSIL

des brocs à lait, des paniers d'oeufs. Au centre
d'une esplanade que traversent des moutons por-
teurs de fagots, une église lève dans le ciel deux
campaniles et un porche à rocailles, derrière l'ar-
chitecture d'un calvaire compliqué. Il y a une
grande place avec un jardin tropical. Des façades
l'entourent badigeonnées d'ocre, d'azur, de
pourpre, et largement bordées de crépi blanc.
Aux terrasses des cafés combles, les fumeurs
discutent. Civilistes et militaristes attestent,
ceux-là, les paroles d'Auguste Comte et do
M. Ruy Barbosa, ceux-ci, les principes de Napo-
léon et de M. Pinheiro Machado. Près des affiches
bariolant le kiosque à journaux, les nouvellistes
ébauchent des controverses ardentes ; cela sans
nuire, même un peu, aux lignes de leurs vestons
cintrés, de leurs pantalons empesés, retroussés,
cylindres, de leurs manchettes miroitantes. Ils
offrent à leurs amoureuses de ces fleurs artifi-
cielles extrêmement jolies, en plume d'ara.
Beaucoup de ces dandys, néanmoins, obéissant
aux violentes impulsions de leurs aïeules in-
diennes, firent le coup de feu pour assurer la vic-
toire du colonel Rabello, lorsqu'il chassa, des édi-
fices officiels, l'oligarchie civiliste et marchande.
Enthousiastes, les sociétés féminines l'accueilli-
rent avec leurs bannières jaunes, avec leurs
ovations de politiciennes élégantes, dans les
LES VISAGES DU BRÉSIL 297

avenues écorchées par les balles de l'émeute.
L'une de ces bannières jaunes ornait encore
le cabinet du président Franco Rabello lorsque
j'eus l'honneur, on septembre 1912, d'être reçu
par lui. Ce soldat qui vient d'émouvoir, pour sa
cause, les États du Nord brésilien, est un homme
trapu, sec, en accord, par l'allure, avec son titre
de colonel. La moustache grise hérissée sous le
cristal du binocle, une roideur et une courtoisie
parfaite, mais sans loquacité, affirment l'énergie
d'un caractère qu'apprécient les généraux-prési-
donts des États voisins, et pour lequel, dans la
capitale du Brésil, la plupart des officiers mani-
festèrent. Tant qu'il fallut y proclamer l'état
de siège, le prolonger.
Charmante personne, très jolie, très élégante,
solidement lettrée, sa fille atteste l'intolligence du
pèro qui l'éduqua, d'une mère, toute douceur, toute
beauté, mate et silencieuse sous la tiare de ses
cheveux noirs. Cette famille recevait alors dans
le palais du gouvernement, un ancien monastère
fortifié. M. Franco Rabello dut naguère en rendre
les clefs au colonel Septembrino, l'Interventor du
Gouvernement Fédéral. Pareillo à ceux qu'ont
battus les rebelles, une escouade de soldats métis,
en uniforme beige, gardait la porto et le seuil
d'un escalier modeste, comme il sied à un couvent
d'humbles religieux. En haut, des salons petits,
298 LES VISAGES DU BRÉSIL

fort simples. La photographie du colonel en uni-
forme surmonte une bibliothèque d'ouvrages
économiques et stratégiques. Le président Ra-
bello nous entretint longuement des travaux
entrepris afin de remédier aux sécheresses pério-
diques du Céara. Il nous dit son désir de multi-
plier les lacs artificiels aménagés en trois points
seulement du pays. Il les voulait pareils à celui
de Quixada, lac qui contient cent trente millions
de mètres cubes d'eau, pour arroser deux mille
cinq cents hectares, durant une phase agricole de
cinq mois, et pour y faire germer successivement
deux moissons annuelles, comme il est possible
en ce climat. Ainsi le colonel espérait-il assurer
la subsistance des lamentables « paroaras » re-
venus d'Amazonie, faméliques, après y être
partis deux cent mille, y avoir gagné considéra-
blement, y avoir tout dépensé avant la baisse du
caoutchouc que l'on cotait 32 francs l'unité en
1910 et qui ne vaut plus 4 francs aujourd'hui.
Le président nous conduisit dans une villa
modèle, domaine particulier où les plantes pota-
gères justifiaient au mieux, par leur nombre
et leur aspect, les principes de là culture intensive
appliquée là très scientifiquement.
Ce rude soldat, qui avait exclu de Fortaleza une
oligarchie de civilistes et qui leur a ténu tête
jusqu'à l'intervention du pouvoir fédéral, ce
LES VISAGES DU BRÉSIL 299

soldat ne pensait qu'au moyen de mettre, sous la
dent de ses compatriotes, une abondance de
maïs, de haricots et de manioc. Sans doute, avec
un budget minime de cinq millions, n'y put-il
réussir, puisque ces malheureux, qui surent créer
la prospérité de l'Amazonie par leur effort là-
bas, s'assemblèrent en une armée de mécontents,
et qui vint camper à vingt-cinq kilomètres de
Fortaleza.
Elles furent suggestives, nos visites en com-
pagnie de cet homme correct, poli, sérieux et
de sa gracieuse fille Alpha Rabello, la poé-
tesse et l'élégante, dans les principaux établisse-
ments de leur capitale : écoles, lycée, hospices,
bibliothèque, églises, Chambre des députés.
Nous vîmes la caserne immense, jaune, avec des
chambrées grandioses où s'alignaient, devant
quelques lits bien tirés, plusieurs militaires en
uniforme beige. Nous vîmes le magnifique cou-
vent où les soeurs de Saint-Vincent de Paul
enseignent les fillettes bronzées de dix races in-
diennes, portugaises, métisses, créoles et brési-
liennes. Les sommes versées pour l'entretien
des pensionnaires riches permettent aux reli-
gieuses d'éduquer nombre d'orphelines. Ces
enfants dociles et graves apprennent à tisser les
bas sur des métiers américains. Durant la récréa-
tion, elles s'ébattent, vouées au bleu de la Sainte
300 LES VISAGES DU BRÉSIL

Vierge, parmi les palmes des jardins, entre les
arcades bleues bordées de blanc, sous la surveil-
lance de soeurs bleues comme les cieux. Vision de
paradis rêvé, pour une image de missel, par l'ins-
piration d'un artiste au goût sûr. L'une des
religieuses est Française de Boulogne-sur-Mer.
Jamais elle n'abandonnera son couvent d'azur
mystique, ni son cloître d'arcades pures, ni son
jardin tropical. Toutefois un peu de mélancolie
émeut les paroles de cette jeune fille blonde et
haute, quand elle se déclare résignée à ne plus
rien savoir des siens, sinon par lettre. Son coeur est
ici, dans cette piété tendre du ciel, des murs et de
la terre épanouie en corolles de fleurs, et en joies
d'enfants.
Il n'est guère de ville, au Brésil, où l'on ne ren-
contre ainsi quelqu'une, souvent quelques-unes
de nos religieuses, non pas exilées, mais glorieuses
de faire chérir leur patrie, avec son Dieu et sa
tradition, par de petites filles ingénues bégayant
un de nos dialectes latins. D'autres soeurs diri-
gent, avec maîtrise, comme à Curityba du Pa-
rana, l'hôpital, parmi les docteurs qui vénèrent
leur science et leur charité, La loi de séparation
aura, peut-être, cette vertu tout indirecte d'aug-
menter, sur le monde, l'amour de notre générosité
historique personnifiée en ces nobles Françaises.
A Fortaleza, un Français aussi, M. Boris, a
LES VISAGES DU BRÉSIL 301

conquis la plus grosse fortune, avec l'aide intel-
ligente de ses parents. En des salles immenses
séparées par de hautes arcades, il règne sur le
faste de ses jardins, sur d'énormes entrepôts
remplis, sur des ateliers populeux, sur des ma-
chines complexes, sur une flottille à la mer, sur
une foule en travail. Autour de sa table, il réunit
l'élite du Céara. Une élite qui sait nos poèmes, nos
romans, nos drames, nos chroniques, et qui vit
en communion étroite avec l'intelligence de
Paris. La mentalité littéraire semble la même
qu'ici, malgré les espaces de l'Atlantique.
Au palais du Président, il est un vieux cloître
rose et blanc, dallé de céramiques claires. Là,
dirigeant les pas d'un petit Rabello, se prome-
nait une Indienne venue du Rio-Purus, l'af-
fluent de l'Amazone qui traverse une des régions
les plus fertiles en caoutchouc. Créature adipeuse,
à face plate, mongolique, verdâtre, couronnée do
cheveux noirs et droits. On l'eût, aussitôt voulue,
dans un large costume de soie chinoise, sous des
épingles en jade piquées au chignon. Ce n'est
qu'une malheureuse déracinée en robe à pois.
Elle souhaite le retour dans sa tribu mal appri-
voisée, parmi les lianes de l'inextricable forêt, sous
la hutte de palmes sèches, au bord de l'iguarapé
plein de récifs noirs qui supportent le sommeil
des caïmans.
302 LES VISAGES DU BRÉSIL

Vraiment, c'est là son voeu. Ni l'éclairage au
gaz, ni le téléphone, ni les courses de l'automo-
bile, ni le café au lait bien servi, ni les luttes poli-
tiques, ni rien de la civilisation ne la retiennent
assez.
PIERRE LAFITTE ET Cie
PARIS

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