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EDGAR FAURE

La banqueroute
de Law
1 7 JUILLET 17 20

GALLIMARD
Il a été tiré de l'édition originale de cet ouvrage vingt-sept exem-
plaires sur velin d'Arches Arjomari-Prioux numérotés de l à 27.

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation


réservés pour tous les pays.
© Éditions Gallimard, 1977.
Première partie

L'HOMME ET LA DOCTRINE
I

L'ennemi de Vor est né


dans la maison de Vorfèvre

«• Ainsi se rythment les chapitres de l'his-


toire du monde. A la cadence des fabuleux
métaux. »
Fernand Braudel.

City Parish Register of Baptisms : « 21 April 1671 William LAW,


Goldsmyth & Jean Campbell A.S.N. ( a son named) John — Witn.
(témoins) : Mr John Law; John Law Goldsmyth; Archibald Hirlope,
Bookbinder; Hew Campbell and John Murray, merchants . »
Ce texte établit de façon incontestable l'orthographe du nom de
famille de Law, qui, par la suite, est souvent écrit Laws, Las, ou
même Lass, voire Laus.
Ce problème d'orthographe est en liaison avec la petite énigme
de la prononciation Lass, qui était générale à l'époque, ainsi qu'en
témoignent, entre autres, Saint-Simon et Voltaire. On note cepen-
dant à l'occasion, selon Mathieu Marais, une prononciation popu-
laire Laou. On a émis diverses hypothèses sur cet écart entre la
irononciation usuelle et la lecture phonétique : confusion entre la
Ïettre w et une double lettre ss, voire même simple jeu de mots,
s'agissant d'un joueur : l'as 2 , également l'emploi habituel de la

1. Extrait transcrit sur le livre des baptêmes de la paroisse de la Cité (église


Saint-Gilles) à Édimbourg.
2. Ce qui permettait aux chansonniers de faire rimer Law avec hélas. Cf. l'épi-
graphe :
L'aspect nouveau de l'état de la France
Fait dire à l'un, fait dire à l'autre : hélas!
Serait-ce un Dieu qui régit la finance
Est-ce un démon sous la forme de Las?
4 L'homme et la doctrine

formule anglaise Law's System, donnant par contraction Laws, etc.


Un érudit du siècle dernier s'est attaché à résoudre cette petite
énigme 1 . Il écarte l'explication par le double s en soulignant qu'on
ne la relève jamais dans des noms comme Berwick et Newton 2 et
retient l'hypothèse selon laquelle la prononciation Law procède
de l'orthographe habituelle Laws, employée couramment et par
l'intéressé lui-même; l'addition du s est elle-même fréquente pour
les noms écossais, elle marque l'abréviation de la formule Lawson,
fils de Law. Ainsi écrivait-on non moins couramment Stairs pour
désigner l'ambassadeur d'Angleterre, lui-même compatriote de
Law 3 . Or, la prononciation écossaise de Law est La4, mais celle
de Laws est sensiblement Las5. Sans doute Law, en prononçant
son nom de cette manière, a-t-il accrédité lui-même la première
orthographe usitée, d'où, par la suite, lorsque s'est imposée l'écri-
ture Law, la perpétuation Las comme forme orale.
Quant à la manière dont le nom doit être prononcé aujourd'hui,
nous inclinons, comme A. Beljame, à préconiser le maintien de Las,
conformément à la pratique suivie dans des cas analogues, dont
le plus connu est celui de Broglie (Breuil).
Le premier biographe de John Law, J. P. Wood, présente son
héros comme l'arrière-petit-fils de James Law, archevêque de
Glasgow, qui fut célébré en vers latins par un poète anglais et doté
d'un monument funéraire dans la cathédrale Saint-André par la
piété de sa veuve 6 .
Mais il ne s'agit que d'une homonymie ou tout au plus d'un loin-
tain cousinage.

1. Cf. Alexandre Beljame, « La Prononciation du nom de Jean Law, le financier ».


Étude parue dans les Études romanes dédiées à Gaston Paris par ses élèves le
21 décembre 1890, publiée en tirage à part chez Émile Bouillon à Paris en 1891.
2. Cet argument n'est pas entièrement convaincant, car le w se trouve au milieu
des mots dans Berwick et Newton, alors qu'il se trouve à la fin dans Law.
3. « Laws équivaut donc à Lawson, et tous deux veulent dire : fils de Law. C'est
une forme où le génitif indique la filiation, ainsi que dans les noms de famille français
Dejean, Depaul, Depierre, etc. Le nom de Law a eu de même deux formes Law et
Laws. Cette dernière adoptée par son entourage en Angleterre... a été sans doute
acceptée par lui, ce qui explique que dans les premiers documents où il est men-
tionné, il figure avec l'orthographe Lass, Lasse ou Las » (A. Beljame).
4. La prononciation anglaise étant Lôw.
5. En fait intermédiaire entre Las et Laze, l's écossais flottant entre ç et z (A. Bel-
jame).
6. James Law fut archevêque de Glasgow de 1615 à 1632. Arthur Johnston lui
adresse les vers suivants :
« Est corna, Lae! tibi cygnaris aemula plenius
Pectora sunt multo candidiora cornis. »
Citée dans la première édition de J. P. Wood, Sketch of the life andprojects of John
L'ennemi de l'or est né dans la maison de l'orfèvre 5

Selon les recherches minutieuses de John Fairley, publiées en


1924 dans sa monographie consacrée à Lauriston Castle, le
bisaïeul de John Law est bien un homme d'Église, mais simple
ministre de la paroisse de Neilston, Andrew Law 1 .
Le fils d'Andrew, John, devenu l'adjoint, puis le successeur de
son père, fut par la suite privé de son poste pour « inefficience »,
ce qui était la procédure habituellement appliquée aux ecclésias-
tiques qui avaient choisi la carte non gagnante dans le conflit de
]' «engagement» (1649) 2 . Réduit à vivre d'un maigre subside,
alloué par le Parlement, il décida de diriger ses fils John et William
vers une carrière moins ingrate, et tous deux entrèrent en appren-
tissage chez un orfèvre d'Edimbourg, puis s'établirent à leur
compte. William, le puîné, épousa, en premières noces, Violette
Cleghorne, fille d'un orfèvre, et s'installa lui-même, en 1662, en
louant pour 40 livres une boutique située dans l'enclos du Parle-
ment, dans la rangée qui longeait le côté sud de Saint-Gilles; Vio-
lette mourut peu après en donnant naissance à leur fille aînée,
Isabelle. William se remaria avec Jane Campbell, issue d'une
famille de bourgeois, marchands et quelque peu aristocrates, ornée
également d'ecclésiastiques, apparemment plus cossue que la
famille Law. Pour faire bonne mesure, J. P. Wood et un certain

Law of Lauriston, cette mention n'est pas reprise, on ne sait pourquoi, dans l'édi-
tion de 1824.
Ce prélat a surtout marqué sa trace dans la chronique pour avoir, alors qu'il
n'était encore que simple ministre, joué au football le jour du Seigneur, et encouru,
de ce chef, une réprimande de son synode. Cependant, selon Fairley, la réalité de ce
méfait n'est pas établie.
Le biographe J. P. Wood était un gentil sourd-muet qui s'était consacré à l'his-
toire du comté de Cramond. Les études qu'il a consacrées à John Law, d'abord
en 1791, puis dans une édition plus étoffée en 1824, font preuve d'une grande
conscience mais d'une absence totale d'esprit critique. En ce qui concerne l'arche-
vêque, il tenait son information de Walter Scott senior, père de l'illustre historien,
qui était lui-même l'agent d'affaires du maréchal de camp Law de Lauriston.
1. L'hypothèse d'une parenté entre les deux branches nous paraît peu compa-
tible avec le ton impersonnel employé par l'archevêque dans une lettre de service
concernant le ministre (John Fairley, John Lauriston Castle, the estate and its owner,
éd. Edinburgh and London, p. 63).
2. Charles I er avait passé avec les « Covenanters » (presbytériens) un pacte
appelé « engagement », qui avait été répudié par les extrémistes, mais auquel un
certain nombre de ministres, dont John Law de Neilston, se rallièrent. A la suite
du triomphe de Cromwell et de l'exécution de Charles I e r , les partisans de l'intran-
sigeance triomphèrent et firent priver, par une loi, du droit d'occuper une charge
quelconque, qu'elle fût laïque ou ecclésiastique, leurs adversaires. « C'est ainsi que
le révérend John Law se vit retirer ses bénéfices pour cause d'incapacité » (M. Hyde,
John Law, un honnête aventurier, p. 15).
6 L'homme et la doctrine

nombre de biographes ajoutent que les Campbell formaient l'une


des branches de la maison ducale d'Argyll, mais rien ne confirme
cette filiation. Nous savons simplement que le duc d'Argyll fut
mentionné dans les comptes de William Law, l'orfèvre 1 . William
Law eut douze enfants, dont onze de sa seconde femme Jane Camp-
bell; John était le cinquième et resta l'aîné des garçons; quatre
moururent en bas âge .
« Les orfèvres d'Edimbourg, lisons-nous dans un ouvrage consa-
cré aux traditions de cette ville, étaient considérés comme une
classe supérieure de commerçants; ils apparaissaient dans les
cérémonies publiques avec des bicornes, des manteaux écarlates
et des cannes à pommeau d'or 3 . »
Parmi ces notables, William Law s'était hissé au premier rang.
Ses affaires étaient prospères, il avait pris en 1670 un second
magasin et payait double loyer. Il faisait autorité dans sa corpo-
ration et fut désigné comme doyen pour les années 75-77. En 1674,
lorsqu'une commission royale fut constituée pour faire une enquête
au sujet de la monnaie, et décida de consulter les orfèvres, il fut
l'une des trois personnalités choisies pour représenter la Compa-
£nie- . .
« William Law, l'orfèvre, Andrew Anderson, l'imprimeur, et
Archibald Hislope, relieur et libraire, étaient les trois hommes
d'affaires les plus marquants d'Edimbourg. Ils étaient apparem-
ment des amis très proches et intimes. Leurs noms étaient cons-
tamment associés dans le Registre des Baptêmes, pour les nom-
breuses occasions où l'un d'eux enregistrait un nouvel enfant4. »
Ils avaient épousé les trois sœurs Campbell.
La profession de l'orfèvre présente cette caractéristique singu-
lière d'être à la fois un métier d'ouvrier, un travail tout à fait
manuel, et une activité commerciale très élaborée se confondant
presque avec la banque. La réussite de William Law s'affirma

1. Par la suite John Law fut en rapports amicaux avec différents membres de
cette famille, notamment Lord Islay, mais on ne trouve nulle part la moindre allu-
sion à un rapport de parenté.
2. Selon M. Hyde, les enfants des orfèvres étaient logés dans des chambres en
sous-sol sous les boutiques et l'insalubrité de l'habitat était une cause fréquente de
mortalité infantile : « La pièce réservée aux enfants dans la maison était une sorte
de cave située en sous-sol, sous les magasins principaux et où la clarté du jour par-
venait seulement par un soupirail donnant sur la rue. Les jeunes enfants des autres
familles d'orfèvres de l'enclos vivaient dans les mêmes conditions d'insalubrité »
(M. Hyde, op. cit., p. 17). Cet auteur, selon son habitude, n'indique pas l'origine
de ses informations.
3. Chambers, Traditions of Edinburgh, cité par Fairley, op. cit., p. 91.
4. Fairley, op. cit., p. 82.
L'ennemi de l'or est né dans la maison de l'orfèvre 7

dans l'un et l'autre domaine. On peut encore trouver de nos jours


des objets qui portent sa marque, attestant la finesse de sa
technique : il s'agit principalement d'argenterie d'église réperto-
riée dans des ouvrages spéciaux, fonts baptismaux, ostensoirs de
communion, mais on mentionne aussi des pièces d'usage profane,
notamment un silverporringer signalé par J. Fairley comme étant
passé aux enchères peu avant la publication de son ouvrage.
Quant à l'activité bancaire de William, il a laissé dans son tes-
tament l'inventaire de ses créances et l'on peut dire qu'il avait une
très belle clientèle d'emprunteurs « incluant beaucoup de noms
parmi les plus avantageusement connus en Écosse 1 ».
Les progrès de sa fortune lui permirent de franchir, un an avant
sa mort, un double degré dans l'échelle sociale, en devenant pro-
priétaire terrien, et, en même temps, selon la pratique écossaise,
un gentilhomme, un laird, anobli par la possession d'une terre
appartenant au domaine royal. Il s'agit en fait de deux propriétés :
Lauriston, qui comporte un château avec tour, tourelle et dépen-
dances secrètes 2 , et Randelston, composé seulement de terres, l'un
et l'autre situés dans la paroisse de Cramond chère à J. P. Wood.
Le prix d'achat n'en est pas connu. La concession en fut confirmée
par une charte royale du 20 juillet 1683 3 qui comportait le paie-
ment d'une redevance symbolique, deux pennies pour Lauriston,
un seul pour Randelston, payables à la fête de la Pentecôte, mais
seulement sur demande. Les domaines furent mis directement
par William au nom de son fils aîné — le père réservant des usu-
fruits pour lui et pour sa femme. William Law mourut d'ailleurs
avant la fin de l'année 4 à Paris, où il s'était rendu pour subir une
intervention chirurgicale. Il laissait une succession mobilière éva-
luée à 29 000 livres dont 25 000 consistaient en créances. Wil-
liam fut déclaré héritier le 25 septembre 1684. A treize ans, le
fils de marchand est chef de nom et d'armes. Son blason : « armes
d'hermine, à une bande de gueules, accompagnée de deux coqs de
même, posés un en chef et l'autre en pointe, et une bordure engrêlée
aussi de gueules; devise : nec obscura, nec ima ».
Nous ne pensons pas tomber sous le grief de l'interprétation
anecdotique en relevant comme circonstances significatives et

1. Cf. le texte intégral dans J. Fairley, op. cit., p. 99-111. « Beaucoup de noms
mentionnés dans le testament figurent dans le Journal d'Erskine of Carnock's »
(p. 99, n. 3).
2. « Une pièce secrète construite de manière que l'on pût entendre de là tout
ce qui se passait dans la salle située au-dessus » (M. Hyde, op. cit., p. 19).
3. Enregistrée le 10 août (Fairley, op. cit., p. 98).
4. 1683. Le mois est laissé en blanc dans l'enregistrement du testament.
8 L'homme et la doctrine

même, au sens propre du mot, signifiantes, à l'égard de la vocation


de John Law, la profession de son père et l'anoblissement de sa
famille.
Certains auteurs ont attribué à l'or « un pouvoir d'attraction
extra-économique, fondé sur les structures mentales et peut-être
psychanalytiques propres à leur temps 1 ». Dans un célèbre pas-
sage, Michel Foucault attribue à la monétisation de l'or un carac-
tère et une origine mystiques : « Les signes de l'échange, parce
qu'ils satisfont le désir, s'appuient sur le scintillement noir, dange-
reux et maudit du métal... Le métal ressemble aux astres, le savoir
de tous ces périlleux trésors est en même temps le savoir du
monde. » S'il en est ainsi, rien ne peut mieux protéger contre cet
envoûtement une imagination enfantine que le décor prosaïque
d'une échoppe. Le mythe, réduit à des fragments chétifs, soumis à
la force de l'outil, abandonné aux doigts du praticien, se dépouille
de son arrogance et se désensorcelle de sa magie.
Si les souverains sont eux-mêmes les serviteurs du métal, celui-
ci, à son tour, est le serviteur de l'ouvrier, du « forgeron » qui le
taille, le rogne, le modèle, le façonne, le cisèle, le sertit, lui impose
sa volonté. Ainsi se marque sur les éblouissements de la matière
inanimée la supériorité humble et invisible du travail de l'homme,
de l'homme au travail — « tool-making animal » — créateur et
manieur de l'outil.
Et quand le jeune John voit que la fortune de son père, travail-
leur et dépositaire de 'métaux précieux, consiste essentiellement
dans des titres de créance abstraits mais producteurs de revenus,
ne doit-il pas en tirer cette conséquence que le métal n'est pas la
seule, ni même sans doute, la supérieure forme de la richesse?
Voici cependant que le fils de l'orfèvre devient à douze ans le
laird de Lauriston. N'est-ce pas, pour lui, une nouvelle occasion
de comparer les métaux à une autre catégorie de biens : les terres?
Et comment la comparaison ne tournerait-elle pas à l'avantage
des biens fonciers, surtout s'il s'agit d'un bien noble? La terre
produit un revenu, comme le crédit; elle sert, mieux que le métal,
de point d'appui au crédit, donc à l'investissement et à la fourni-
ture du travail. De surcroît, elle confère la supériorité sociale,
le titre de seigneur. Dans l'élaboration de sa doctrine, nous verrons
que Law prend soin de lier entre elles ces deux fonctions de la terre
comme support de crédit et comme investiture de nobilité. Ainsi
écrira-t-il dans Money and Trade 2 : « La base sur laquelle je m'ap-

1. Pierre Vilar, Or et monnaie, p. 14.


2. Nous citerons cette oeuvre de Law sous son titre anglais raccourci. Œuvres
complètes de John Law, publiées par Harsin, Recueil Sirey, 1934,t. I, p. 113.
L'ennemi de l'or est né dans la maison de l'orfèvre 9

puie a été connue depuis qu'on a prêté de l'argent sur des terres et
depuis qu'un titre héréditaire a été égal à une certaine quantité de
terres. »
La fonction anoblissante de la terre marque l'association de la
propriété avec le pouvoir politique. Ainsi s'articuleront les diffé-
rentes pièces de la construction. Law a appris que le métal pouvait
être avantageusement remplacé par le papier en tant que signe,
il suffit maintenant de le remplacer par la terre en tant que support.
Cette réflexion le conduira logiquement à l'idée d'une monnaie de
papier émise sur une garantie foncière.
Faut-il en déduire que Law était prédestiné à être le théoricien
monétaire qu'il fut, et dès lors par la suite, contrôleur général des
Finances en France?
Bien entendu nous n'irons pas jusque-là.
Les premières circonstances remarquables que nous avons vu
apparaître dans la vie de John Law ne sont pas l'expression d'une
fatalité, mais bien d'une disponibilité qui s'affirme, d'une conve-
nance qui se précise. « L'époque exige son serviteur. » Les pre-
miers signaux se sont allumés, d'autres vont suivre, qui seront
captés, transmis, et enregistrés un jour à la rubrique des offres et
demandes d'emplois des « serviteurs de l'époque », ces person-
nages que l'on appelle « historiques ».
VIII

Le « beau Law » de Saint-Gilles-aux-Champs

En dehors des informations que fournissent les actes d'état civil


et les registres de succession, nous connaissons réellement très peu
de choses sur la jeunesse de Law et sur son éducation.
On peut cependant tenir pour certain qu'il commença des études
secondaires à la High School d'Edimbourg car on trouve mention
de sa présence dans une histoire de cet établissement 1 . D'autre
part, d'après un manuscrit de famille retrouvé par l'infatigable
Wood chez une certaine dame Woodrow de Saltcoote, il aurait,
vers 1683-1684, c'est-à-dire après la mort de son père, quitté
Edimbourg pour la localité d'Eaglesham. Ce transfert aurait eu
pour objet à la fois de l'éloigner des « tentations » d'Edimbourg et
de le confier aux soins de M. Hamilton qui était son proche allié 2 .
Il est probable que le terme anglais de « temptation » est employé
ici par allusion, non pas, comme l'ont pensé certains auteurs, à
une disposition fort précoce à la frivolité, mais plutôt à la dureté
de la vie dans la capitale. Woodrow fait d'ailleurs allusion à la
« terrible barbarie de l'époque 3 ».
Quant à Jame Hamilton, il était ministre de la paroisse
d'Eaglesham, située dans le comté de Renfrew, et qui disposait d'une
« grammar school 4 ». Le fils de Jame Hamilton, John, avocat,

1. Steven, History of the High School, cité par Fairley, op. cit., p. 116.
2. J. P. Wood ne connaît cependant le manuscrit que de seconde main. Citation
du manuscrit de Woodrow par Wood, op. cit., p. 206-207.
3. La restauration de Charles II s'était traduite par des excès répressifs qui pro-
voquèrent, à leur tour, une révolution. « Le jeune Law devait être endurci après
avoir assisté à tant de pendaisons, de flagellations, et avoir vu tant d'oreilles clouées
au pilori » (M. Hyde, op. cit., p. 17).
4. M. Hyde qualifie Jame Hamilton de directeur de collège, mais, selon le manus-
Le <r beau Law » de Saint-Gilles-aux-Champs 11

épousa en secondes noces, le 6 avril 1684, l'une des sœurs de


John Law, Agnès.
Nous ignorons si John Law passa des examens et rien n'indique
qu'il se soit instruit en vue d'une profession quelconque. J. P. Wood
indique qu'il avait fait des progrès en littérature, mais on ne sait
d'où il tient ce renseignement, que le prudent Fairley se dispense
de reprendre à son compte. Il est certain que par la suite, John
Law montrera de bonnes qualités de rédaction. En revanche, ses
écrits ne donnent pas l'impression qu'il ait disposé d'une forte
base de culture classique. Ses biographes s'accordent pour indi-
quer qu'il était de première force dans toutes les branches des
mathématiques (arithmétique, géométrie et « personne ne compre-
nait plus parfaitement que lui la science complexe de l'algèbre * »).
11 est probable qu'il s'agit d'une déduction tirée rétroactivement
de son habileté au jeu.
Pratiquait-il des sports? Oui, répond avec enthousiasme Mont-
gomery Hyde : « Il excellait dans divers jeux virils tels que l'es-
crime et la paume », mais on ne trouve aucune mention de ce fait
dans les biographies plus anciennes. Sans doute suppose-t-on que
Law était un maître en escrime parce que, par la suite, il tua un
adversaire en duel; mais cela n'est pas une preuve. Un seul fait est
étayé par une référence, d'ailleurs vague : John Law jouait au
tennis! Cette information provient d'un récit contenu dans un
ouvrage de 1792 : « Le jeu du tennis qui est maintenant entière-
ment abandonné en Écosse était tout à fait en vogue par toute
l'Europe au siècle dernier. Dans chaque grande ville, il y avait un
court de tennis. Quelques-uns peuvent être encore vus à Edim-
bourg... J'ai entendu dire que le fameux John Law de Lauriston...
et James Hepburn, esquire de Keith, étaient de forts remarquables
joueurs de tennis 2 . »
On ne sait même pas en quelle année il revint à Edimbourg, ni
s'il y demeura, et combien de temps, avant d'aller s'installer à
Londres, où il est établi qu'il résidait en tout cas en 1692, à l'âge
de vingt et un ans 3 , dans le quartier de Saint-Gilles-aux-Champs.
Si nous considérons notre héros au moment où la période adulte
commence, le personnage de Law se caractérise par trois traits
distinctifs : c'est un homme fort beau, c'est un grand joueur, c'est
un dandy.
crit de Woodrow, c'est un autre ministre du nom de Michael Rob qui assurait l'en-
seignement.
1. J. P. Wood, op. cit., p. 3.
2. Archaeologica Scottica, 1792, vol. I, p. 503.
3. Par l'acte de vente à son nom de ses intérêts sur Lauriston Castle,
6 février 1692 (Fairley, op. cit., p. 119).
12 L'homme et la doctrine

Tous les contemporains s'accordent à noter que Law possédait


ce que Montaigne appelle la « recommandation personnelle de la
beauté ». De cette perfection physique, nous n'avons que les des-
criptions les plus vagues, comme si la fascination de l'ensemble
empêchait d'observer le détail — et peut-être de discerner le
défaut 1 . Seul Marmont du Hautchamp a tenté l'esquisse d'un
portrait. « Law était d'une taille haute et bien proportionnée. Il
avait l'air grand et prévenant, le visage ovale, le front élevé, les
yeux bien fendus, le regard doux, le nez aquilin, et la bouche
agréable. On peut sans flatterie le mettre au rang des hommes les
mieux faits. »
Le baron de Pollnitz prend le soin de nous dire qu' « il était blond,
comme la plupart des Anglais ».
D'un avis unanime, ses manières étaient aussi agréables que
son apparence.
La seconde certitude, c'est que Law était un joueur. Il avait le
goût du jeu, mais il avait aussi toutes les capacités — celles du
caractère et celles de l'intelligence — qui permettent d'être un
joueur heureux, et même un joueur professionnel, ce qui fut, dans
une certaine mesure, le cas, au début de sa carrière, également à
la fin de sa vie. Il n'y a rien en lui des joueurs intoxiqués, aliénés,
comme les décrivent Dostoïevski, Stefan Zweig et tant d'autres. Il
joue pour gagner, et il utilise à cet effet avec succès une double
technique : d'une part, le calcul des probabilités dans tous les
jeux qui le comportent, d'autre part, la disposition d'une masse de
manœuvre importante qui lui assure le bénéfice de l'automatisme
du « banquier 2 ».
Voici en quels termes la première biographie de Law, parue de
son vivant, en 1721 — et fort injustement décriée par la suite —
décrit son personnage en tant que joueur 3 :
« John, écrit le soi-disant Gray 4 , vint à Londres pour pousser

1. G. Guilleminaut, jugeant d'après l'image, lui trouve le nez un peu fort.


2. Dans le sens technique de ce terme par rapport au « ponte ».
3. Il s'agit d'une plaquette de 44 pages en gros caractères, intitulée « The
Memoirs, Life and Character of the great M ' Law and his brother in Paris, writ-
ten by a Scott gentleman ». Selon la préface, l'auteur s'appelle M. Gray, mais il
s'agit sans doute d'un nom d'emprunt. L'auteur affirme avoir connu John Law après
son départ d'Angleterre, avoir travaillé dans sa Banque à Paris et avoir été envoyé
en mission au Mississippi, toutes choses invérifiables mais nullement impossibles. Le
même texte a été publié en Hollande,et en langue hollandaise, en 1722, sous le
titre : « Her leven en caracter Van dem Heer John Law ».
4. J. Fairley traite avec mépris cette publication de Gray, qu'il qualifie de scur-
rilous. Cependant sa colère procède d'un fait matériellement inexact. II reproche à
Gray d'avoir dépeint John et William Law comme des hommes de basse extraction,
Le <r beau Law » de Saint-Gilles-aux-Champs 13

sa fortune : il était élégant, grand, avec beaucoup d'allure, et il


avait un talent particulier pour plaire aux femmes. Il fréquentait
le Bath Tumbridge et autres places de plaisir. Mais, comme sa
fortune n'était pas susceptible de supporter les dépenses de ces
lieux, il tourna sa tête vers le jeu, afin que cela puisse porter le
reste. Aucun homme n'a compris mieux que lui les calculs et les
nombres. Il fut le premier homme en Angleterre qui se donna le
mal de trouver que sept à quatre ou à dix valait deux à un au
Hazard (jeu de dés, aujourd'hui connu sous le nom de Craps),
sept à huit, six à cinq, et ainsi de suite dans les autres chances des
dés, ce dont il apporta la démonstration. Il fut reçu parmi les
plus éminents maîtres de jeux et devint un homme considéré de
cette façon 1. »
Nous savons que Law avait besoin d'argent, puisque, au début
de 1692, il avait vendu à sa mère ses droits sur Lauriston. Ses
recettes mathématiques, si elles lui valurent la considération des
techniciens, ne semblent pas lui avoir apporté la fortune, car, en
1694, au moment de l'épisode Wilson, il se trouvait, toujours selon
Gray, dans l'embarras, et c'est pour la même raison qu'il aurait
engagé cette affaire qui tourna mal : il avait eu, précise Gray,
une « mauvaise série aux dés ».
Le document du secrétaire d'État Warristoun, que nous pro-
duirons à ce sujet, confirme bien que Law n'était pas dans une
situation florissante. Si l'on considère qu'il se livrait à sa pratique
mirobolante depuis au moins deux ans, on se demande s'il était
vraiment le champion que nous décrit la légende. Sans doute faut-il
envisager aussi l'hypothèse qu'il ait beaucoup gagné et beaucoup

« men of low birth », « working silversmith of low birth », or ces expressions ne


figurent nullement dans le texte. On y lit simplement que le père de Law était un
« working silver smith in that city » — un forgeron d'argent — formule qui sans
doute méconnaît l'importante activité parabancaire de William Law, mais qui ne
peut être tenue pour inexacte à l'égard d'un homme qui apposait sa marque sur les
pièces de sa fabrication; Gray ajoute « qu'il a élevé son fils aîné John comme un
gentleman », ce qui ne saurait être considéré comme l'indice d'une basse condi-
tion. En revanche Gray commet une erreur en indiquant que William Law aurait
introduit son plus jeune fils dans son commerce : en fait, le magasin ne resta pas
dans la famille après la mort du père. Mais ce n'est pas là une faute inexcu-
sable de la part de Gray puisqu'il n'a connu Law qu'après son départ d'Écosse. Au
demeurant un autre fils, Andrew, était bien devenu orfèvre, ce qui a pu créer une
confusion dans l'esprit du narrateur.
Cela dit, le récit de Gray, quoique sommaire, et inspiré par un préjugé hostile
à l'égard de Law, se trouve en plusieurs points confirmé par d'autres sources.
1. Le calcul des probabilités était peu connu à l'époque. C'est seulement en 1754
que Hoyle publia un livre dans lequel se trouvent mentionnés les problèmes de dés
étudiés par Law.
14 L'homme et la doctrine

dépensé; cependant personne ne mentionne le train de vie de Law


(alors que tout le monde évoque celui de Wilson).
Par la suite, au cours de ses pérégrinations, Law passe pour
avoir constamment joué et constamment gagné. Mais à quels
jeux? Selon la note biographique de Sénovert en 1790, Law pra-
tiquait surtout les paris, alors peu répandus en Europe, et où il
bénéficiait de l'expérience technique acquise en Angleterre 1 .
Quant à sa fortune, il la devait principalement au jeu des spé-
culations financières, notamment sur les effets publics, et aux
arbitrages de change, où il est certain qu'il était passé maître.
« On a dit que sa fortune venait du jeu, note justement Sénovert,
mais le fait n'est point exact, ou il est mal entendu. Il jouait en
effet sur tous les effets publics de l'Europe et lorsqu'un gouverne-
ment faisait une faute, il savait en profiter. »
Selon Marmont du Hautchamp, auteur qui ne mérite qu'un
crédit fort limité, John Law jouait gros jeu à Paris et disposait
toujours d'une masse de manœuvre très élevée, de l'ordre de cent
mille livres 2 . C'est en effet une bonne méthode. De surcroît, pour
plus de commodité, mais sans doute principalement dans une vue
publicitaire, il aurait fait frapper des jetons spéciaux en or, portant
son nom et dont chacun valait dix-huit louis : peut-être cherchait-il
le prestige plutôt que le gain...
On a ait aussi que Law était un compagnon de jeux du Régent,
mais ce fait n'est nullement établi. En tout cas, il est certain qu'il
n'était pas un partenaire des soirées de la Régence et que l'équipe
des Roués ne le comptait pas dans son effectif.
Dans les dernières années de sa vie, il lui arriva de jouer à la
« matérielle » et il semble qu'il parvenait ainsi à assurer ou à amé-
liorer sa subsistance, mais non point à refaire sa fortune. Il lui
arrivait d'ailleurs de perdre 3 .
En conclusion, Law était un joueur doué de remarquables facultés

1. « On sait aujourd'hui que parier est un jeu qui a ses règles particulières. Il
y a fort longtemps que ce genre d'industrie est introduit en Angleterre et l'on assure
que quelques Français ont fait de grands progrès » (Sénovert, Discours préli-
minaire).
2. Du Hautchamp raconte que Law aurait même fait l'objet d'une mesure d'expul-
sion pour avoir introduit le jeu et pour y connaître une chance abusive. Il existe
bien une pièce qui mentionne l'incarcération d'un certain Las, mais il n'est pas
certain qu'il s'agisse de notre héros et le motif n'est pas connu, voir ci-après
chap. vi.
3. Daridan, John Law, père de l'inflation, p. 80.
On a même tenté d'expliquer ce déclin de la chance par l'amoindrissement de ses
facultés consécutif à ses revers. Mais ses écrits témoignent jusqu'au bout de la viva-
cité de son esprit.
Le <r beau Law » de Saint-Gilles-aux-Champs 15

de calcul et de sang-froid, mais la chance ne le favorisait pas d'une


manière aussi constante et aussi vertigineuse qu'on le disait et
qu'il se plaisait à le faire dire.
Quoi qu'il en soit, c'est certainement un aspect important de
son personnage, et qui le prépare à son rôle, à la manière dont il
le tiendra, et aussi aux erreurs qui le condamnèrent. C'est le troi-
sième signal et il apparaît à la fois en concordance et en discor-
dance avec les deux autres.
En concordance : car le joueur qui fait de grandes différences
est porté à un certain mépris de l'argent, qu'il expose avec facilité,
qu'il multiplie comme par miracle, et qu'il dépense sans retenue.
Comme le fils de l'orfèvre, le joueur est bien placé pour résister à
l'envoûtement du métal; le premier par l'anti-magie de l'outil, le
second par la super-magie des chiffres. En marquant de son nom
les jetons d'or auxquels il attribue une valeur fictive, comme son
père marquait de son poinçon les ostensoirs, en battant monnaie
pour son compte et à sa guise, John Law consacre le symbole de
sa double libération.
Mais voici la contradiction. Le personnage du joueur ne coïncide
pas avec celui de l'économiste, inventeur d'un nouveau système
monétaire, attaché aux valeurs réelles de l'économie : la terre et
le travail, l'investissement et l'emploi. La démonétisation est une
conception moraliste, le coup de dés est un comportement amora-
liste.
S'attacher à inventer une monnaie pour favoriser l'expansion,
cela dénote un grand dévouement au bien public, un esprit commu-
nautaire, pour ne pas dire socialiste. L'attitude typique du joueur
est loin de révéler les mêmes dispositions de l'âme. Le joueur n'est
pas l'homme des grands projets, il est l'homme de l'instant présent;
il ne vit pas pour les autres plus tard, mais pour lui seul tout de
suite. C'est un individualiste forcené, intellectuellement un soli-
taire; le jeu va au-delà de l'égoïsme, il est une forme de solipsisme.
Ainsi nous discernons, dès la période de Londres, avant même
l'affaire Wilson, un dédoublement en profondeur de la personnalité
du jeune Law, dédoublement qui se prolongera, comme une faille
minérale, tout le long de son entreprise. A cette entreprise, les
contrastes internes de l'inventeur donneront sans doute du brillant
et de l'audace, peut-être sans ce mélange explosif, n'aurait-elle pas
vu le jour, mais en même temps c'est par là qu'il est disposé à l'ou-
trance et condamné à l'échec. Le signal, ici, est en même temps une
clef.
Enfin Law est un dandy, c'est-à-dire, selon l'expression du lieu
et de l'époque, un beau.
Le beau n'est pas nécessairement le possesseur d'un joli visage
16 L'homme et la doctrine

et d'une belle prestance, ce qui était le cas de Law. C'est un homme


jeune, soucieux de son apparence, porté au raffinement personnel
et à l'élégance vestimentaire, qui vit pour son agrément, et qui ne
recherche pas celui-ci dans l'exercice d'une activité professionnelle.
C'est ce que nous appellerions aujourd'hui un « play-boy ». Le
beau est censé mener une vie mondaine, mais rien n'implique qu'il
soit buveur, joueur, bretteur ou coureur de jupons.
C'est ici que se pose le problème, sans doute anecdotique, mais
qui ne peut être négligé, de savoir comment définir le personnage de
Law du point de vue de la vie des passions. Là encore, la légende
parle fort. Tous les auteurs indiquent qu'il plaisait aux femmes et
d'après la description qu'on nous en donne, on voit mal comment il
pourrait en être autrement. Mais on peut être séduisant sans être
séducteur, à plus forte raison sans être débauché. Ce dernier quali-
ficatif a été accolé à la personne de Law, mais, si on y regarde de
plus près, c'est sur la foi d'une indication isolée. Il s'agit d'un très
court passage des Mémoires des affaires d'Écosse depuis l'avè-
nement de la Reine Anne jusqu'au commencement de l'Union,
ouvrage publié à Londres en 1714, et dont l'auteur est G. Lockart
de Carnwarth. Evoquant la personnalité de Law, à propos d'un
projet adressé par celui-ci au Parlement d'Écosse en 1705, le
mémorialiste trace un portrait à la pointe sèche dans les termes
suivants : « C'était le fils d'un orfèvre d'Edimbourg, qui, ayant
liquidé un petit domaine, qu'il possédait depuis plusieurs années
auparavant, avait vécu depuis lors du jeu et de la filouterie (gaming
and sharping) et comme il était un rusé compagnon, et joliment
expert dans toutes sortes de débauches, il avait trouvé un moyen
rapide de gagner les faveurs de Lord D. of A. »
C'est là un jugement proféré par un personnage qui, visiblement,
ne connaissait pas Law (il ne mentionne même pas l'affaire du
duel) et qui se souvient sans doute vaguement d'en avoir entendu
dire pis que pendre. Gray, qui, pourtant, n'aime pas Law, lui attri-
bue seulement « un talent particulier de plaire aux dames ».
Il est fort possible que John Law se soit montré dans sa jeunesse
un homme frivole ou un cœur passionné, mais qu'avons-nous
comme pièces à ce sujet? La réputation qui lui est faite peut prove-
nir principalement de son duel, que l'on attribuait vaguement à une
affaire de femme. Montgomery Hyde nous indique à la fois « qu'il
passait la nuit avec des femmes » et « qu'il s'était installé dans un
bel appartement avec sa maîtresse », ce qui semble contradictoire.
Pas davantage nous ne trouverons dans la suite de la vie de Law
des preuves précises de la liberté de mœurs qu'on lui attribue. Il

1. Op. cit., p. 145. Il s'agit, bien sûr, du duc d'Argyll.


Le<rbeau Law » de Saint-Gilles-aux-Champs 17

prit comme compagne une femme affligée d'une tare physique, lui
fit des enfants, et lui demeura toujours très attaché. Quand on
cherche quelles pouvaient être les favorites de ce Don Juan, Wood
et Hyde ne trouvent rien de mieux à nous proposer que... la prin-
cesse Palatine, mère du Régent, alors âgée de soixante et onze ans,
mais gardant, nous dit-on, un tempérament de jeune femme. Cet
absurde ragot trouve sa source dans les pseudo-mémoires de
Richelieu, publiés par Soulavie à la fin du xvme siècle 1 .
On a mentionné également le nom de M m e de Tencin, avec plus
de vraisemblance, étant donné l'âge de l'héroïne et sa notoire
accessibilité. Cependant, cette circonstance même explique que
l'hypothèse ait pu être faite sans qu'il fût besoin d'un indice précis
pour l'étayer. En fait les références dont nous disposons se
limitent à une remarque cursive de Barbier, et à un pamphlet
contre la famille de Tencin écrit par un auteur qui, visiblement, ne
connaissait guère Law, qu'il croit marié en Angleterre 2 .
Si l'on considère que les écrits de ce genre abondent en détails
grivois ou en récits scandaleux sur un grand nombre de personnes
moins célèbres, le fait, que Law y soit rarement cité démontre
que sa vie privée ne prêtait guère à la rumeur, ni même à la pure
malveillance. En fait, nous n'avons trouvé qu'un seul indice figurant
d'ailleurs dans une correspondance honorable (la marquise de
Balleroy) et qui semble attribuer à Law, sinon une liaison, du moins
une relation passagère, avec M m e de Nesle, qui ne passait point
pour farouche. Rien de bien concluant d'ailleurs ni même de précis,
car tout se ramène au paiement d'une facture et il existe de ce fait
ténu deux versions dont une seule est dépourvue d'équivoque 3 .

1. Cf. Buvat, Journal de la Régence, t. I, p. 466.


2. Mémoires pour servir à l'histoire de M. le cardinal de Tencin. Il s'agit d'ailleurs
d'un texte postérieur à 1749.
3. Comme nous ne reviendrons pas sur ce sujet, nous transcrirons ci-dessous
deux passages de la correspondance de la marquise de Balleroy, conservée à la
bibliothèque Mazarine et publiée en 1883 (Éd. de Barthélémy, Les Correspondants
de la marquise de Balleroy, d'après les originaux inédits de la bibliothèque Maza-
rine, avec des notes et une introduction sur les maisons de Caumartin et de Balleroy,
Paris, Hachette, 1883; cité dans les pages qui suivent sous le titre Correspondance
de la marquise de Balleroy). Nous supposons qu'il s'agit de la même affaire, étant
donné la ressemblance des récits, bien que les dates soient décalées :
Balleroy, 30 octobre 1717 (t. I, p. 221) : « Il y a quelques jours qu'un marchand
vint demander à M. le duc une somme considérable pour des choses fournies à
M me de Nesle. Ce prince appela un valet de pied et lui dit de s'en aller avec le mar-
chand chez la dame, de n'en point partir qu'il ne l'eût vue payer. Le valet ayant
exposé la commission, M m e de Nesle dit que ce n'était point à elle de payer; cela
causa quelque altercation; le valet qui avait les ordres dit qu'il ne sortirait point
que le marchand ne fût payé; que, si elle n'avait pas assez d'argent, il y avait un
18 L'homme et la doctrine

Sans nous porter garant de la vertu du Contrôleur général, nous


devons donc, là encore, frapper de suspicion la légende. Le double
de Law, le dandy, le joueur, est certainement possédé par l'esprit
des aventures : mais non point principalement des aventures du
cœur.

homme dans son cabinet, qui était en état de lui en prêter : c'était M. Lass, qui.
ayant tout entendu, se montra et dit qu'il ne fallait point faire de bruit et qu'il allait
payer, ce qui finit toute discussion. »
Sans signature, 24 juillet 1718 (t. I, p. 333) : « On fait un conte que je meurs de
peur qui ne soit pas vrai; le voici : Galpin se transporta, il y a quelques jours, chez
M. le duc pour lui demander le paiement de 72 000 livres d'étoffes dont il avait
répondu; après bien du verbiage qui donnerait de la grâce au conte, mais qui serait
trop long de rapporter ici, il le renvoya à Lass. Galpin le pria d'écrire et de signer
le renvoi, ce qu'il fit. Galpin alla trouver Lass; Lass refusa et porta ses plaintes au
Régent, qui, après avoir dit qu'il ne se brouillerait pas avec M. le duc, conseilla de
payer sans se faire tympaniser, que le public le haïssait déjà assez, que, puisqu'il
voulait prendre la maîtresse d'un prince du sang, il devait payer ses dettes de bonne
grâce, ce qu'on dit qu'il a fait. »
VIII

Crime et châtiment

<r Après les bouleversements produits par


la longue guerre d'usure de la succession
d'Espagne, alors que la guerre du Nord
n'était pas achevée, la responsabilité de la
politique des puissants États, en pleine crise
financière, fut confiée d des personnages
nouveaux, de grands aventuriers, étrangers
le plus souvent, (fui savaient admirablement
s'adapter aux circonstances et servaient de
courtiers aux maisons régnantes. »

C.-J. Nordmann 1 .

Avril 1694 — janvier 1695 1716- 1720 à Paris


à Londres
Un fait divers, dépourvu de toute Au sortir, ou pour sortir, d'une ré-
cause économique et de toute jus- cession économique et prolongée,
tification sociale, mais riche de sus- la France entreprend une politique
pense et de mystère : deux jeunes oi- expansionniste fondée sur la créa-
sifs, deux dandys, se battent en duel; tion inflationniste à grande échelle
l'un est tué et sa mort attire l'atten- de moyens de paiement et sur une
tion sur ce que sa vie avait d'énig- réduction drastique des taux d'in-
matique. L'autre est arrêté presque térêt. Cette politique bénéficie de
sur le fait, jugé, condamné à mort circonstances favorables, elle ré-
par un jury (sentence qui paraît pond aux besoins collectifs et aux
lourde dans une affaire d'honneur), aspirations profondes de la popu-
gracié cependant, mais non libéré lation, elle est d'autre part indis-

1. La Crise du Nord au début du xvme siècle, Paris, 1962, p. 8.


20 L'homme et la doctrine

et re-cité en justice pour la même pensable pour assurer dans l'immé-


affaire, à la requête du frère de la diat le financement de la politique
victime, partie civile, selon une pro- intérieure et d'une opération mili-
cédure spéciale de droit anglais; il taire. L'expérience n'occupe qu'une
multiplie les chicanes de procédure, brève durée, comme on peut s'y
et, au moment où l'affaire va être attendre logiquement d'après son
jugée au fond, craignant effective- intensité. Elle produit les effets
ment pour sa vie, il s'évade. Un rapides et importants qui s'at-
avis de recherche publié à son nom tachent normalement à son anor-
donne de lui un signalement d'une malité elle-même et elle est à l'ori-
fausseté extravagante, ce qui gine de certaines évolutions et
prouve qu'il bénéficiait de protec- mutations profondes et durables.
tions, bien que celles-ci n'aient pu
lui assurer de l'indulgence dans un
genre d'affaires qui, par nature, en
appelle toujours.

Qu'y a-t-il de commun entre ces deux thèmes? Pour Yhistorio-


iraphie, peu de chose. Le premier appartient non pas même à
Î'histoire événementielle, mais à l'histoire anecdotique. C'est « une
histoire » et non pas « de l'histoire ». Il doit tenter les spécialistes
de biographies romancées, ou en tout cas de récits historiques
orientés vers le pittoresque, plutôt que les chercheurs. Pour cette
raison, sans doute, les narrations que nous possédons ne sont pas
appuyées sur des études documentaires approfondies.
Le deuxième, au contraire, mérite de fasciner les spécialistes de
l'histoire économique et financière. E. Levasseur, au xixe siècle,
P. Harsin et H. Luthy, à notre époque, l'ont étudié selon les meil-
leures méthodes critiques et certains aspects en sont évoqués dans
des ouvrages de grand mérite scientifique consacrés à des sujets
généraux.
Du point de vue de Yhistoire, il existe entre le fait divers de
Londres et la grande inflation de Paris une relation indéniable et
saisissante : sinon celle d'une causalité efficiente, du moins celle
d'une condition sine qua non.
Sans l'affaire de Londres, Law n'aurait pas été contrôleur géné-
ral en France. Sans le crime, pas de châtiment. Sans la mort
d'Edward Wilson, pas de fuite, pas d'exil et aussi... pas de
système 1 .

1. Peut-être la situation en France aurait-elle suscité une expérience du même


genre mais elle n'eut pu être identique. Et peut-être Law aurait-il marqué l'histoire
de l'Angleterre et celle de l'Ecosse, mais cela n'aurait pas été la même chose.
Crime et châtiment 21

Le contraste entre un épisode léger, tout scintillant de hasard, et


une situation pesante, tout imprégnée de nécessité et de détermi-
nisme, nous a conduit à consacrer au meurtre d'Edward Wilson
un effort de recherche plus intense peut-être que le sujet lui-même
ne semble le justifier. Pour les esprits les plus curieux, nous
publions, en annexe, le dossier tel que nous avons pu le reconstituer
avec, notamment, le rapport du Secrétaire d'État Warristoun qui
avait échappé, jusqu'à ce jour, aux chroniqueurs et aux historiens
Pour la suite de notre récit, nous donnons ci-après la ligne prin-
cipale des faits.
Edward Wilson était, comme Law, un « beau » mais non pas un
vieux beau comme l'a cru, on ne sait pourquoi, Georges Oudard;
il n'avait pas plus de vingt-six ans. Il appartenait à une famille peu
fortunée, mais apparentée à un clan puissant; il avait servi dans
l'armée de Hollande et l'on disait qu'il avait renoncé à la carrière
des armes par couardise. Il y avait un mystère dans sa vie, ou plu-
tôt sa vie était mystère. Il menait un train de vie somptueux, sans
que l'on puisse savoir d'où provenaient ses ressources, car il
n'avait aucun talent personnel, aucune activité avouable, aucune
maîtresse avouée et il ne jouait que peu, et mal. Dans un récit
romanesque « à clef », on a supposé qu'il était (richement) entre-
tenu par Elisabeth de Villiers, favorite du roi George, et que celle-ci
l'avait fait occire par Law, engagé par elle comme spadassin : ce
n'est évidemment que fable.
Pourquoi la querelle?
Selon le compte rendu du procès, il s'agissait, comme on dit,
d'une « histoire de femme », concernant une certaine M m e Law-
rence, qui était la maîtresse de Law. La même version est donnée,
dès le 22 avril, par le mémorialiste John Evelyn. Pourquoi ne pas
nous contenter de cette explication? La narration d'Evelyn donne
l'impression de l'absurdité, mais tel est bien le cas dans beau-
coup d'affaires dites d'honneur. Peut-être aussi le chroniqueur
était-il inexactement informé, et l'incident avait-il un caractère
plus substantiel. En tout cas, deux lettres émanant de Wilson
furent produites en justice, l'une adressée à Law, l'autre à
M m e Lawrence.
Les parents de Wilson, déchaînés contre Law, se répandirent en
clamant qu'il s'agissait d'une affaire d'argent. Ils en persuadèrent
le Roi, qui, pour cette raison, ne voulait pas gracier Law, et Harris-
toun va jusqu'à supposer qu'ils avaient acheté le jury. La même
version figure dans la biographie de Law par Gray : Law aurait
voulu extorquer une somme à Wilson par un chantage au duel.

1. Cf. Annexe I, infra, p. 627-637.


22 L'homme et la doctrine

Gray n'a connu Law que plus tard et il est possible qu'il ait été
influencé par la campagne du clan Wilson. Cette manière crapu-
leuse d'agir ne concorde guère avec ce que nous savons de Law, ni
même avec son attitude à l'époque des faits : Warristoun souligne
qu'il n'avait pas été pris sur le fait, et qu'il fit preuve d'« ingé-
nuité » en reconnaissant qu'il était l'auteur du coup meurtrier.
D'autre part, on ne voit pas pourquoi Wilson se serait prêté de
bonne grâce à une mise en scène destinée à le rayer du nombre des
vivants. Comment Law l'aurait-il obligé à écrire deux lettres?
Warristoun a trouvé un banquier qui attestait avoir remis à Law
une somme de 400 livres, mais qui n'apportait pas son livre de
comptes. Même si le banquier a menti pour rendre service à Law
dans la circonstance, celui-ci avait tout de même des ressources
par sa famille et, au surplus, rien ne démontre qu'un embarras de
trésorerie, fût-il cruel, eût pu le porter à tant de noirceur.
Il s'en fallut de peu que tout se terminât sans casse, puisque le
guet arriva presque à l'instant sur les lieux du drame. On peut sup-
poser que Wilson, qui avait la réputation d'un lâche, et qui n'avait
pas osé se dérober à un cartel, avait trouvé la solution élégante
qui consistait à prévenir discrètement les gardiens de l'ordre; on
connaît d'autres exemples d'un tel raffinement. Rien n'indique que
Law lui-même ait eu la volonté de tuer. Le fait qu'il n'y ait eu entre
les adversaires qu'une seule passe d'armes, la nature même de la
blessure de la victime au ventre, laissent penser que, comme devait
le soutenir Law, Wilson s'était, dans sa nervosité, embroché sur la
pointe du sabre de l'adversaire.
A partir de données aussi ténues, et qui gardent un fond d'incer-
titude, il est hasardeux de tenter une interprétation qui nous livre-
rait une nouvelle clef sur le personnage de Law et par voie de
conséquences sur son œuvre.
On doit cependant remarquer que ce jeune homme, doté de capa-
cités intellectuelles supérieures, bien qu'il n'en eût point encore
administré la preuve, et voué aux techniques du calcul, a pris un
risque hors de proportion avec les avantages qui en pouvaient
faire la contrepartie, fussent-ils d'honneur, fussent-ils même de
gain. Le risque de laisser sa vie dans le combat était sans doute
faible d'après ce qu'on nous dit de Wilson, mais celui du scandale,
de la prison, de la mort, de la fuite?
Nous verrons que ce spécialiste des probabilités, ce précurseur
de l'analyse « systémique », éprouve souvent de la peine à saisir
l'ensemble d'une situation; son esprit ne se déplace aisément que
sur des rails. Il tend à négliger tout ce qui se trouve hors du champ
de vision qu'il a dessiné, tout ce qui pourrait contrarier une impul-
sion qui projette devant elle sa certitude.
Crime et châtiment 23

C'est l'affaire Wilson qui a fait de Law, au sens propre du


mot, un aventurier, un homme qui s'écarte des itinéraires régu-
liers. C'est à ce titre qu'il devient disponible pour l'histoire.
C.-J. Nordmann fait remarquer que l'époque est propice aux
aventuriers de gouvernement 1 . Il cite en exemple Law lui-même,
Dubois, Alberoni, Goertz, Stanhope. Le recrutement habituel des
grands gestionnaires monarchiques, « technocrates » d'épée, de
robe et d'église, issus de familles anciennement vouées au service
de l'Etat, ne fournit pas de caractères aptes à traiter ou à créer le
changement dans une société qui l'exige. Dès lors, les souverains
se trouvent conduits à rechercher, en dehors des castes, des
hommes nouveaux dont la compétence comporte la connaissance
du peuple, l'expérience des réalités de la vie, l'entregent, l'absence
de préjugés, le non-conformisme.
Dans cette galerie, le cas de Law est cependant très particulier.
Il n'est pas aventurier par vocation, mais par accident. Par son
origine sociale, par son ouverture d'esprit à l'économie théorique
et appliquée, il semble plutôt destiné à l'une de ces carrières que
Schumpeter range sous la rubrique générale des « administrateurs
consultants » et, par là, il pouvait accéder le plus normalement du
monde à des responsabilités économiques ou politiques dans son
propre pays. L'affaire Wilson, qui l'a conduit à chercher son des-
tin en France, et lui a sans doute ouvert, de ce fait, des perspec-
tives plus amples, nous révèle chez lui le goût du risque mais aussi
la fragilité du jugement.

1. C.-J. Nordmann, cité en épigraphe.


VIII

Un itinéraire dans la brume

Le « capitaine » John Law, évadé de King's Bench, a fait ses


adieux au monde dans les colonnes de la Gazette d'Angleterre au
début de 1695.
En 1705, un économiste de talent, certains diront de génie, fait
paraître son premier ouvrage, assez court mais dense, à Edim-
bourg, sous le titre : Money and Trade considered with a proposai
for supplying the nation with money. Le nom de l'auteur n'est pas
indiqué, mais c'est là un usage courant à l'époque, et qui n'a point
de signification particulière. L'écrivain ne cherche pas à cacher son
identité; il est d'ailleurs le neveu d'Andrew Anderson, fondateur de
la maison d'édition qui le fait connaître au public. Le meurtrier en
fuite « au visage grêlé de petite vérole 1 », et le précurseur des écoles
monétaristes modernes, c'est le même homme : c'est John Law.
Comment a-t-il vécu pendant ces dix années? Quelles ont été les
étapes de cette métamorphose, assez lente mais singulièrement
réussie? Nous n'avons là-dessus que des informations rares et le
plus souvent incontrôlables. Plusieurs auteurs, dont J.P. Wood,
indiquent que John Law aurait travaillé comme secrétaire chez le
résident anglais en Hollande, et c'est à cette occasion qu'il se
serait familiarisé avec les opérations de la banque d'Amsterdam.
A partir de cet indice, Georges Oudard, dans sa biographie
« romancée », met en scène l'intrigue amoureuse de John Law avec
une plantureuse flamande, femme d'un banquier, par laquelle il
aurait eu sur l'oreiller la révélation des secrets de la haute finance.
En fait, Law ne s'installa en Hollande qu'en 1712 ; il s'y fit ouvrir
un compte et il forma le projet — alors qu'il résidait encore à

1. Cf. Annexe I : Le dossier Wilson, infra, p. 632.


Un itinéraire dans la brume 25

Turin — d'y acheter une maison 1 . Il y a bien eu un diplomate


anglais à La Haye qui répondait au nom de John Laws, mais c'était
à une époque plus tardive, et il s'agit certainement d'un homo-
nyme2. Ce John Laws servit aux Pays-Bas entre 1708 et 1712
puis en 1714 et 1715. Il ne peut être question de notre héros, car
les dates ne concordent pas, mais là réside sans doute l'origine de
la légende. Il est d'ailleurs bien évident que l'ambassade d'Angle-
terre n'aurait pas recruté dans ses bureaux un criminel en fuite.
En réalité, la source la plus « fiable » dont nous disposions est
encore le récit de Gray, selon lequel, à son départ du Sussex,
John s'était rendu en France. « A son arrivée à Paris, il apparut à la
Cour de Saint-Germain3, ayant toujours eu une chaude inclina-
tion pour leur parti 4 . Mais ils étaient aussi pauvres que lui. Il
n'avait jamais vu une armée et il n'avait pas la poche assez forte
pour le jeu. Mais il eut la chance de se lier avec la sœur de Lord
Banbury, mariée à un nommé Seignieur, qui l'aima (Law) au point
de ramasser ses affaires, de quitter son mari et de s'enfuir avec lui
(Law) en Italie. » Ils fixèrent leur résidence à Gênes, où « M. Law
commença d'étudier les jeux d'habileté, comme il l'avait fait précé-
demment pour les jeux de chance et comment les tourner les uns
après les autres à son avantage. Et, quoique les Italiens soient un
peuple subtil et rusé, il trouva assez de poires (cullies) pour soule-
ver une bonne quantité de monnaie; et ce fut ainsi qu'il obtint le
premier fondement de sa fortune ».
« Comblé par le succès et par la chance à toutes les sortes de jeu,
il va de Genève à Venise, où sa bonne fortune continua de telle
sorte qu'il acquit 20 000 livres.
« Avec ce fonds, il commença de regarder autour de lui, et il
examina les moyens d'améliorer ce capital dans une branche solide
de commerce. La Banque de Venise lui donna une grande opportu-
nité; il allait régulièrement au Rialto à l'heure du change; aucun
commissionnaire n'était plus ponctuel; il observait les cours de
change dans le monde entier, la méthode de l'escompte des billets à
la Banque, la grande utilité des papiers de crédit, comment les

1. Œuvres complètes, op. cit., Introduction, p. xxxi, n. 35.


2. Repertorium den diplomatichen Vertreter allen Lânder (I, 1618-1715, Gehrard
Stalling Verlag, Oldenburg, Berlin, p. 202).
3. La cour du prétendant, quartier général des jacobites.
4. Comme il apparaîtra dans la suite, nous accueillons avec réserve les indica-
tions relatives à des « liaisons » formées entre Law et le parti des jacobites, surtout
en ce qui concerne la période ultérieure. A l'époque considérée, il se peut que Law
ait été attiré par ce centre d'influence, d'autant qu'il pouvait éprouver une certaine
rancune à l'égard du roi George.
26 L'homme et la doctrine

gens se séparaient de bon cœur de leur monnaie pour prendre du


papier, et comment ce papier accroissait les profits des proprié-
taires. Ayant ainsi acquis la maîtrise entière de cette spécialité, il
élabora un projet de papier de son cru et il prit la décision de deve-
nir par ce moyen un homme heureux et considérable dans sa nation
d'origine.
« Avec M m e Law et leurs enfants, il quitta Venise, se rendit à tra-
vers l'Allemagne et la Hollande d'où il s'embarqua pour l'Écosse,
où il était en sécurité pour l'affaire du meurtre de Wilson, étant
donné que l'union des deux pays n'était pas encore achevée. »
On voit que ce récit est sobre et que tous les éléments en sont
vraisemblables 1.
L'épisode le plus notable dans le récit de Gray concerne l'union
extra-légale de John Law avec Catherine Knollys, qui était en effet
déjà mariée avec un certain Seignieur. Selon le narrateur, l'enlève-
ment de Catherine aurait procuré à John Law, alors désargenté,
quelques fonds qui lui permirent de subsister avec sa compagne,
et d'amasser quelque bénéfice par le jeu.
Il serait téméraire d'en déduire que c'était une liaison intéressée.
Il est certain que Law, tel qu'on le décrit, aurait pu séduire une
héritière plus riche que Catherine Knollys. Celle-ci ne dispo-
sait pas d'un grand capital puisque Law, en le faisant fructi-
fier par l'adresse et la chance, ne parvint qu'à l'arrondir autour
de 20 000 livres anglaises, ce qui ne représentait qu'environ
300 000 livres françaises.
C'est bien une affaire d'amour et la suite devait le confirmer.
Catherine n'était pas une jeune fille, ce n'était pas une personne
fortunée, enfin ce n'était pas une beauté. On nous la dépeint comme
une « femme grande et bien faite et que l'on aurait pu tenir pour
jolie, si son visage n'avait pas été marqué par une tache de vin qui
couvrait une de ses joues et encadrait même l'œil ».
Il n'est pas exceptionnel qu'un homme très beau épouse une

1. Les biographes qui, même sans romancer l'histoire, croient habile d'ajoutei
des détails glanés ici et là, prennent des risques. Ainsi M. Hyde relate comment
Law aurait rédigé un plan propre à faire renaître l'industrie française dans la vallée
du Rhône, qu'il l'aurait remis à l'ambassadeur de France à Turin, en vue de le faire
transmettre à Chamillart, contrôleur général des Finances, qui lui aurait même
fait faire réponse. Quelle est la provenance de cette information? Bien que Hyde ne
l'indique pas, il s'agit d'un long document intitulé « Rétablissement du commerce »,
or, pour des raisons que nous mentionnons plus loin, l'hypothèse de l'authenticité
de ce texte doit être rejetée. P. Harsin a d'ailleurs retrouvé le véritable auteui
du projet sur les vers à soie qui est Pottier de La Hestroye.
2. On ne sait de quel côté.
Un itinéraire dans la brume 27

femme qui n'est point belle, ou qui souffre d'une disgrâce de la


nature. Les couples ainsi formés sont toujours très aimants et le
plus souvent ils sont heureux. John et Catherine formèrent un
(faux) ménage très uni. Si rien ne démontre que John Law ait été
un homme frivole dans l'état de célibat, il est peu probable
qu'après avoir fondé un foyer, il ait été un homme dissolu Law
était très attaché à Catherine, au point que, pendant son exil,
mécontent de ce qu'elle ne vînt pas le rejoindre, il aurait conçu de
la jalousie au sujet de ses rapports avec Lassay 2 .
Catherine Knollys était, selon l'état civil, la petite-fille de Wil-
liam, comte de Banbury — lui-même apparenté à Anne Boleyn —
qui avait été élevé à la pairie en 1626, alors qu'il était âgé de
quatre-vingts ans. Ce n'est qu'après cette date et cette promotion
que William avait engendré deux fils. Il avait atteint quatre-vingt-
six ans quand naquit le second, Nicolas, qui fut le père de Cathe-
rine et de son frère Charles. Celui-ci revendiquait la pairie, mais
ses droits furent contestés, car la légitimité de la filiation parais-
sait douteuse en raison du grand âge de William à l'époque de la
naissance du demandeur. Il se trouva que Charles, tout comme
Law, se battit en duel au sabre et tua son adversaire, qui était son
beau-frère! Poursuivi pour meurtre, il invoqua la compétence de la
Chambre des lords. Le Lord Chief justice Holt accueillit sa récla-
mation, mais la Chambre des lords refusa de le reconnaître comme
pair. Il ne pouvait, dès lors, être jugé par aucune juridiction, et
c'est ainsi qu'il sortit de prison.
Charles Knollys avait donc été, lui aussi, un pensionnaire de la
prison de King's Bench, et il n'est pas exclu qu'il ait pu y faire
la connaissance de John Law, rencontre qui serait à l'origine des
relations nouées entre celui-ci et Catherine 3 . Même si les choses ne
se sont pas passées de la sorte, il y avait là pour les jeunes amants
un sujet de conversation, et peut-être trouvèrent-ils un motif d'at-
traction réciproque dans les similitudes et les bizarreries de leurs
destins.
Descendante collatérale d'une reine décapitée, fille d'un bâtard ou
petite-fille d'un phénomène, sœur d'un pair meurtrier, elle-même
née à une date indécise et mariée à un homme introuvable, on s'at-
tendrait à discerner en Catherine Knollys les traits d'une person-

1. Cf. ci-dessus chap. n. On ne trouve guère d'allusion précise à de bonnes for-


tunes de Law après son « mariage ».
2. Daridan, op. cit., p. 73.
3. Nous savons en effet que Charles Knollys se trouvait à King's Bench lors de la
session de la Trinité et c'est aussi à cette session que fut évoqué le second procès
de Law.
28 L'homme et la doctrine

nalité sortant quelque peu de l'ordinaire. Tel n'était point le cas.


Tout ce que nous savons d'elle dénote une intelligence moyenne,
l'esprit le plus banal, le goût du conventionnel et l'attachement
aux préjugés. Ses manières étaient celles d'une personne de qua-
lité, plutôt réservée, avec une tendance à se montrer, selon les
occasions, revêche ou hautaine. On lui attribua, dans la période
glorieuse du Système, des traits d'arrogance et des propos
d'effronterie. « Je ne connais pas d'animal plus ennuyeux qu'une
duchesse... » Elle avait longtemps considéré avec scepticisme les
entreprises de son époux, mais ses revers la frappèrent de stupeur
et elle se refusa jusqu'au jour de la fuite à s'accommoder de l'évi-
dence. Elle fit face avec courage aux embûches et aux épreuves de
la disgrâce, et termina ses jours dans la pénurie et la dignité, vingt
ans après la mort de son époux.
Selon Gray, Law aurait fini par épouser Catherine, devenue libre
par la mort de M. Seignieur. Cette régularisation aurait eu lieu à
Paris peu avant la mort de Louis XIV 1 . La version du mariage
est également adoptée, sans détails, par J. P. Wood et par Fair-
ley2-

Cependant le fait est certainement inexact. Les lettres de natura-


lité de John Law, que nous avons retrouvées, ne portent pas men-
tion de sa femme, alors qu'il eût certainement souhaité lui faire
acquérir la même nationalité que lui, s'ils avaient formé un couple
légitime.
D'autre part, un acte de donation testamentaire, passé par Law
à Genève, le 19 mars 1729, porte le nom de Lady Catherine Knol-
lys, sœur du comte de Banbury, et ne la désigne pas comme étant
l'épouse du testateur 3 .
Selon une autre version — retenue par Montgomery Hyde —
Catherine, quoique libre, aurait refusé le mariage, et ce, en raison
de la colère que lui inspirait la conversion de John 4 , colère que
ses biographes attribuent à l'intransigeance religieuse de Cathe-
rine.
Cette interprétation trouve son origine dans une notation fort
brève de Charlotte de Bavière : « Law a fait abjuration à Melun;

1. Gray, op. cit., p. 104.


2. Fairley, op. cit., p. 155. Fairley ajoute une précision curieuse : « Le mariage
subséquent ne légitima pas leur descendance, et ce en conformité avec les lois écos-
saises, alors que cela aurait eu lieu si Lady Knollys avait été libre lorsqu'ils étaient
nés. » En d'autres termes la légitimation ne pouvait intervenir à l'égard des enfants
adultérins. Présentée ainsi, l'hypothèse du mariage n'est pas incompatible avec le
fait de l'exclusion de la succession de leur père, puisqu'ils demeuraient bâtards.
3. Hyde, op. cit., p. 239.
4. Ibid., p. 155.
Un itinéraire dans la brume 29

lui et ses enfants se sont faits catholiques. Sa femme en est au


désespoir »
11 est cependant peu vraisemblable que Catherine Knollys ait
conçu une telle hostilité envers la religion catholique, si l'on
considère qu'elle avait vécu dans un milieu jacobite, et qu'elle
devait passer ses derniers jours chez les Bénédictines de Liège!
Il est probable que sa colère avait pour motif le mécontentement
qu'elle éprouvait de voir attirer l'attention publique sur son
ménage, alors qu'elle s'efforçait de faire croire à la régularité de
sa situation 2 .
Le halo de brume qui persiste sur la personne de John Law, sur
son itinéraire et sur ses actions, devient impénétrable quand il
s'agit de déterminer les lieux et dates de naissance des deux
enfants, John et Marie Catherine. Aucun des biographes de Law
ne donne la moindre indication à ce sujet et ne semble en avoir
conçu la curiosité.

A partir de quel moment John Law a-t-il commencé de s'intéres-


ser au bonheur des autres? Comment s'est manifestée son ambition
d'atteindre à la « grandeur et à la puissance » comme dit Gray?
Money and Trade représente-t-il sa toute première manifestation
dans la carrière de projeteur?
Pendant longtemps on a attribué à John Law la paternité d'un
livre paru à Edimbourg en 1701 3 sous le titre : Proposais and
reasons for constituting a council of trade in Scotland 4 , et certains
biographes en ont logiquement déduit que John Law se trouvait
en Ecosse à l'époque de cette publication. L'ouvrage ne mentionne
aucun nom d'auteur, mais il fut réédité en 1751, chez Rob. et And.
Foulis à Glasgow, avec cette fois la mention : « par le célèbre John
Law, depuis lors contrôleur des Finances à Paris ».
Sans doute s'agit-il de la supercherie d'un éditeur avisé, qui a
imaginé, trente ans après le Système, le moyen de pousser la vente
d'un ouvrage assez peu comestible, et de surcroît privé de toute
actualité. Ou peut-être, après tout, ces MM. Foulis de Glasgow

1. Charlotte de Bavière, Fragments de lettres originales, p. 281.


2. « Elle était de bonne maison d'Angleterre et bien apparentée, avait suivi Law
par amour, en avait eu un fils et une fille... passait pour sa femme et en portait le
nom sans l'avoir épousé. On s'en doutait... après leur départ, cela devint certain »
(Saint-Simon, Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, t. IV, p. 659).
3. L'Introduction en est datée du 31 décembre 1700.
4. Propositions et raisons pour la création d'un conseil du Commerce en Écosse
(Œuvres complètes, op. cit., Introduction, t. I, p. xvn).
30 L'homme et la doctrine

étaient-ils de bonne foi. Ce qui est certain, c'est que l'attribution


affirmée est parfaitement fausse.
Un érudit anglais, Saxe Bannister, a démontré en 1859 que les
Proposais étaient l'œuvre, non point de John Law, mais d'un autre
personnage avec lequel notre héros présente d'ailleurs quelques
points de ressemblance : William Patterson, qui signe Philiopatris,
fondateur (heureux) de la Banque d'Angleterre et (moins heureux)
de la Compagnie coloniale du Darien, héros infortuné d'une expé-
dition dans ce pays (Panama) d'où il était revenu à la fin de 1699,
ayant perdu femme et enfants, et placé en captivité par ses compa-
gnons. Un an lui avait suffi pour récupérer ses forces indomptables
et élaborer de nouveaux projets Quoi qu'il en soit, au surplus,
de l'attribution positive de l'ouvrage à Patterson, Paul Harsin
a fort bien mis en lumière l'incompatibilité de style — le style,
c'est l'homme — entre les Proposais et toutes les œuvres de Law,
ne fût-ce qu'en raison de l'emploi dans le premier texte d'un grand
nombre d'expressions religieuses et de citations bibliques, inconce-
vables sous la plume d'un rationaliste, typiquement laïc, tel que
John Law, que l'on ne voit jamais donner dans le préchi-précha
(fort naturelles, au contraire, s'il s'agit de William Patterson,
qui avait épousé la veuve d'un clergyman, et qui était lui-même un
peu missionnaire 2 ).
En revanche, il résulte des propres indications de John Law que
celui-ci n'a pas attendu l'année 1705 et la publication de Money
and Trade pour s'occuper de façon positive des problèmes écono-
miques généraux. Certains détracteurs l'ayant accusé d'avoir,
dans son projet de monnaie terrienne, plagié le docteur Chamber-
len, Law a tenu, dans son ouvrage, à se défendre de ce grief et il
invoque à ce propos l'antériorité de ses propres recherches :
« Deux personnes, précise-t-il, peuvent projeter la même chose,
mais, autant que j'en puis juger, ma proposition est différente de
la sienne et j'avais formé sur cela un plan, plusieurs années avant
d'avoir lu aucun de ses mémoires. Je le prouverai, s'il est néces-
saire, par le témoignage de personnes d'honneur, à qui je le commu-
niquerai dans le temps. »
Nous avons été séduits, après Paul Harsin, par l'hypothèse selon
laquelle Law ferait ici allusion à un projet qui fut présenté vers
1701-1702 au gouvernement français par une petite équipe d'af-

1. Saxe Bannister, Les Écrits de William Patterson, Londres, 1859, t. I.


2. Les écrits de Saxe Bannister n'ayant eu qu'une faible diffusion, certains histo-
riens ont encore attribué les Proposais à Law après cette publication. C'est Paul
Harsin qui a porté le coup décisif à la légende dans son introduction aux Œuvres
complètes.
Un itinéraire dans la brume 31

fidés dont l'un signe Olivier du Mont. On observe des similitudes


frappantes entre les thèmes exposés dans les mémoires ou lettres
qui composent ce dossier, et ceux qui formeront l'armature des
doctrines de Law et de son Système. Cependant, pas plus qu'à
P. Harsin, il ne nous a paru possible de parvenir à une certitude,
ni même à un degré suffisant de probabilité et nous laisserons la
question sans réponse. Nous en donnons les éléments dans une note
annexe 1 .

1. « L'affaire Olivier du Mont », infra, p. 639-644.


VIII

Les projeteurs d'Édimbourg


La première ébauche du système

C'est seulement à la date du 21 septembre 1704 que l'on peut


constater d'une façon précise la présence de John Law sur sa terre
natale. Selon un document découvert par M. Hyde c'est à Edim-
bourg que lui fut en effet signifié le rejet d'une demande de pardon
qu'il avait adressée à la reine Anne relativement à sa condamna-
tion de 1694. Le retour de John Law est certainement en rapport
avec les événements qui se précipitaient en Ecosse. Le rattachement
à l'Angleterre apparaissait désormais comme l'ultime chance
offerte à cette nation dévastée par les luttes religieuses et éprouvée
par une récession économique prolongée.
Le 26 juin 1705, le duc d'Argyll, ouvrant la session du Parle-
ment, fit connaître qu'il avait reçu une commission royale en vue
de préparer « l'union afin d'amener la paix religieuse et de préve-
nir la ruine du Royaume 2 ».
Dans cette perspective, le Parlement ouvrit une sorte d'enquête
générale, qui fit la joie des faiseurs de projets et inventeurs de
systèmes, lesquels se trouvèrent, non seulement autorisés, mais
véritablement invités, à faire connaître officiellement leurs marottes
et leurs recettes.
Parmi ces « projeteurs » figure notre héros, le terme anglais
« Law the projector » nous semble particulièrement heureux^ et,

1. M. Hyde, op. cit., p. 58.


2. Actes du Parlement, vol. XI, appendice p. 70.
3. Le terme de projecteur est d'ailleurs employé par André Sayous qui signale
l'existence de « projecteurs » à la même période, en Hollande : « Nous voyons appa-
raître aussitôt une profession nouvelle, celle d'inventeur (uit vinder) de projets, ou,
plus brièvement, de " projecteurs en vue de donner un cadre juridique et écono-
mique à une compagnie... » (Cf. André Sayous, Les Répercussions de l'affaire de
Law et du South Sea Bubble dans les Provinces-unies).
Les projeteurs d'Édimbourg 33

si l'on peut dire, éclairant, et parmi les textes déposés sur le bureau
du Parlement apparaît, le 10 juillet, sa proposition intitulée Pro-
posai for supplying the nation with money by a paper crédit1. Ce
document lui-même n'est autre que l'ouvrage publié en 1705 par
Law chez son beau-frère Anderson, et que nous avons déjà men-
tionné, à ceci près que le titre de la publication est — cela se
conçoit — un peu différent 2 . L'ensemble de l'étude se présente bien
en effet comme un projet soumis au Parlement, et les dates
concordent. Nous ne pouvons, sans doute, écarter totalement l'hy-
pothèse selon laquelle la présentation aurait été faite sous une
forme un peu abrégée : néanmoins, si un second texte avait été
établi, nous en trouverions certainement quelque trace, soit dans
des archives, soit dans d'autres publications.
En revanche, il est exclu que Law ait modifié son premier
mémoire et l'ait remplacé par quelque chose de tout à fait diffé-
rent. Cette thèse extravagante a cependant été avancée par Saxe
Bannister — le même Bannister qui s'était justement montré fort
perspicace dans l'attribution à Patterson des Proposais de 1704.
Et sur la foi de cette référence, elle a été reprise par quelques
auteurs, dont Montgomery Hyde. Il nous a donc paru nécessaire
de liquider cette difficulté imprévue, et nous croyons être parvenu à
démontrer que, cette fois, 1 érudit apologiste de Patterson avait
été abandonné par sa bonne étoile.
Le texte publié par Saxe Bannister tient en quelques pages
imprimées et porte le titre : « Deux ouvertures humblement sou-
mises à sa grâce John, duc d'Argyll 3 . » Il propose, pour l'essen-
tiel, la création d'une sorte de monnaie, fondée sur le troc et por-
tant intérêt, deux conceptions qui sont l'une et l'autre antinomiques
à celles de Law. C'est dans la dernière phrase du texte que l'on
voit apparaître le nom de « M. Law », dans une tournure dont la
rédaction déconcerte. Il n'est pas clairement affirmé que ce Law
soit l'auteur du texte, sur lequel il ne se prononce pas d'une façon
catégorique, et son invocation quelque peu fataliste au Seigneur

1. Actes du Parlement, vol. XI, appendice 71. Le titre indiqué dans ce premier
document est abrégé : « Proposai for supplying the Nation with money read and
ordered to ly ». Le titre complet figure dans les notes.
2. Il est à remarquer, contrairement à ce qu'on note au sujet de Chamberlen, que le
Parlement n'a pas ordonné l'impression du texte, ce qui prouve qu'il était déjà
imprimé.
3. Il comporte en effet deux parties distinctes. Saxe Bannister a trouvé le manus-
crit à la Bibliothèque des avocats à Edimbourg. Celle-ci l'aurait reçu de Lord Glem-
bervie, qui avait acheté ce document dans une vente. Cependant il appartenait à
l'origine à la collection de Charles Montagu, Lord Halifax, qui fut chancelier de
l'Échiquier (cf. Saxe Bannister, op. cit., p. X L V I ) .
34 L'homme et la doctrine

ne concorde guère avec le profil intellectuel de notre héros.


Nous avions d'abord envisagé l'hypothèse d'une homonymie :
on observe en effet la présence d'un Law, homme d'Église, dans
une commission du Parlement. Mais nous avons pu retrouver entre
temps au British Muséum la brochure originale imprimée des
« Deux ouvertures au duc d'Argyll » et nous avons pu constater
que la dernière phrase, où se place la référence à M. Law, n'y
figurait pas. Il s'agit donc d'une mention rajoutée par un copiste
et qui, quelle qu'en soit la signification (pour nous difficile à déce-
ler), ne saurait être considérée comme un indice sérieux pour une
attribution. Il est piquant de noter que dans la réfutation, attribuée
à W. Patterson, de ces « Deux ouvertures », et dont Saxe Bannister
publie également le texte, on voit apparaître à deux reprises le
terme Law, mais une lecture attentive indique qu'il s'agit ici, non
pas de l'homme Law, mais tout simplement de « l a w » , la loi 1 !
Nous pouvons donc nous en tenir, avec une entière liberté d'es-
prit, au livre édité chez Anderson, et qui est d'ailleurs la seule
œuvre de Law publiée de son vivant.
Law n'était pas un « projeteur » de l'espèce ordinaire et Money
and Trade n'est pas un pamphlet comme les autres, pour employer
le terme anglais couramment appliqué aux élucubrations de ses
congénères. Il s'agit de minces brochures comportant à peine
quelques feuillets, quelquefois un seul. On peut en juger notam-
ment d'après les « Ouvertures » que nous venons de citer, ou en
consultant quelques-uns des échantillons de Chamberlen (qui

1. « Although LAW should settle an imaginary crédit on taillies or notes, it would


not have the desired effect. » On peut être tenté de traduire en effet : « En dépit du
fait que Law pourrait établir un crédit imaginaire. » Mais pourquoi le terme anglais
LAW désignerait-il l'homme Law et non pas plutôt la loi? Le sens est beaucoup plus
clair. La loi peut en effet instituer un crédit...
S'il s'agissait de l'homme Law, on dirait « would » et non « should ». Il peut avoir
la volonté d'instituer le crédit, il n'en a pas le pouvoir. Ce pouvoir appartient à la
loi.
Dans les textes de l'époque et notamment dans les Actes du Parlement, LAW est
écrit en majuscules quand il s'agit de la loi.
Les mêmes observations s'appliquent à la phrase suivante, de façon encore plus
frappante : « This imaginary crédit would not be received in payment, though LAW
should establish the same, and order the currency. » L'emploi de « would not » se
réfère à l'idée de volonté : ce sont les clients qui ne « voudraient » pas recevoir en
paiement ce crédit imaginaire. Celui de « should » se réfère à la notion de pouvoir.
La loi peut imposer mais cela ne suffit pas car on ne veut pas recevoir. Comment
d'ailleurs pourrait-on appliquer l'expression « should » à un Monsieur Law, à John
Law? En quoi M. Law a-t-il le pouvoir d'ordonner le cours forcé, order their currency?
On pourrait tout au plus dire que dans les vues de Law (homme), la loi (law) pour-
rait le faire.
Les projeteurs d'Édimbourg 35

en rédigea plus de quarante-cinq selon son biographe) 1 . Money


and Trade présente à la fois la valeur d'un petit traité d'économie
politique et la portée d'une proposition précise et argumentée.
Dans sa magistrale Histoire de l'Analyse économique, W. Schum-
peter classe en deux grandes catégories les personnages qui, en
cette période de la fin du xvne et du début du xvme siècle, se laissent
fasciner par les problèmes de l'économie. Il distingue les adminis-
trateurs-consultants et les pamphlétaires2.
La première classe se recrute parmi les hommes qui ont reçu
une éducation académique et qui occupent des positions sociales
élevées; souvent nobles ou anoblis, exerçant des fonctions
publiques, parfois membres du Parlement (Petty, Davenant, Locke).
Ils ont des prétentions scientifiques, ils s'adonnent à ce qu'on
appelle alors non pas économie politique mais « arithmétique
politique ».
Les projeteurs sont des praticiens du commerce ou de la banque
et les plus notoires d'entre eux sont tous, dans quelque mesure,
des aventuriers ou des excentriques. Ainsi, William Patterson,
missionnaire manqué, probablement corsaire, en tout cas ren-
floueur d'épaves, conducteur d'expéditions coloniales mouve-
mentées et désastreuses. Ainsi Hugh Chamberlen, le man mid
wife. Ainsi la pléiade de financiers au destin hors série, « porte-
parole du crédit », que Karl Marx affublera d'une marque commune
et méprisante : « Ce caractère plaisamment hybride d'escroc et
de prophète. »
La singularité de Law, c'est qu'il appartient, à la fois et complète-
ment, à ces deux catégories, qu'il a reçu cette double vocation.
C'est un économiste et un projeteur, c'est un consultant et un
pamphlétaire, c'est un arithméticien politique et c'est un aventu-
rier. Sans doute, on peut citer d'autres exemples de double appar-
tenance, mais aucun n'est comparable au sien.
De quel autre projeteur, de quel autre aventurier, Schumpeter
aurait-il pu dire ce qu'il a dit de John Law? : « Il a élaboré la partie
économique de son projet avec une brillance et cependant une
profondeur qui le placent au premier rang des théoriciens moné-
taires de tous les temps... Le système de Law est l'ancêtre authen-
tique de l'idée de monnaie dirigée (managed currency) non seu-
lement dans le sens obvie de ce terme, mais dans le sens le plus
profond et le plus large qui signifie la direction de la monnaie et

1. Une autre exception doit sans doute être constatée avec les Proposais de
W. Patterson. Mais justement le cas de Patterson est, comme celui de Law, hybride.
C'est pourquoi on a pu les confondre.
2. Au sens anglo-saxon de ce terme.
36 L'homme et la doctrine

du crédit comme moyen de diriger (managing) le processus éco-


nomique 1 . »
L'appréciation ainsi formulée par le plus grand historien de
la pensée économique fait un heureux contraste avec les juge-
ments hâtifs prononcés par Adam Smith et par Karl Marx.
Dès le début de sa carrière, John Law nous offre le parfait
exemple de ce que les marxistes appellent l'unité de la théorie et
de l'action. Il nous propose une explication théorique des prin-
cipaux phénomènes de l'économie, et il suggère des mesures
susceptibles d'être appliquées immédiatement à l'Écosse. Plus
tard, il reprendra inlassablement les mêmes principes pour jus-
tifier la politique qu'il pratiquera en France. Malgré les contra-
dictions et les entorses que lui imposeront les nécessités ou ses
propres déviations, nous le verrons professer toujours le même
credo et lutter pour le triomphe de la même Église.
Law fait partie de ces quelques hommes qui semblent avoir reçu
comme mission de transformer un système de pensée en une chaîne
d'événements. C'est une figure-doctrine-événement, comme on
pourra le dire, sur une autre échelle, de Lénine.
Mais, pour dix ans encore, nous en restons au stade de la théorie
et de l'élaboration.
Dans Money and Trade, nous voyons déjà fortement esquissés
les thèmes essentiels de cette théologie et de cette croisade. La
démonétisation des métaux précieux est présentée sans brutalité,
mais deux années après, elle s'affirmera de façon tranchante :
« L'or et l'argent ne sont plus propres à faire de la monnaie 2 . »
En 1720, après tous les remous du Système, et alors que la période
liquidative commence, nous trouverons la maxime inchangée dans
le Mémoire sur le discrédit : « Il est de l'intérêt du Roi et de son
peuple d'assurer la monnaie de banque et d'abolir la monnaie
d'or 3 . » En 1705, la monnaie (réelle) de remplacement (gage du
papier) est constituée par des fonds de terre; plus tard, les biens-
fonds seront substitués par les actions des Indes. Il s'agit de
gager la monnaie de papier, qui, elle, ne porte pas intérêt, sur une
valeur qui comporte un rendement assuré.
On voit s'articuler dans l'ouvrage trois thèmes successifs, dont
chacun est placé en dérivation logique du précédent :
— le rôle inducteur de la monnaie,
— la nécessité de créer une monnaie de papier,
— et de la gager sur une valeur réelle : les fonds terriens.

1. W. Schumpeter, Histoire de l'Analyse économique, p. 295 et sq. et 321 et sq.


2. Mémoire sur l'usage des monnaies. Œuvres complètes, op. cit., t. I, p. 197.
3. Mémoire sur le discrédit. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 165.
Les projeteurs d'Édimbourg 37

Le premier thème est d'ordre scientifique et comporte, de la


part de l'auteur, une véritable théorie générale, quoique sommaire,
de l'économie politique. Aucune des conceptions présentées par
Law ne peut être tenue pour véritablement inédite et d'ailleurs
il ne cherche pas à s'affirmer comme un inventeur. Elles proviennent
d'un fonds commun constitué par des économistes tels que Locke
et Petty, qu'il cite expressément, et par d'autres tels que Davenant
qu'il ne mentionne pas. Mais ces idées générales, peut-être par
l'effet de la préoccupation, chez lui dominante, d'en venir à l'appli-
cation pratique, se présentent sous sa plume d'une façon plus
simple, plus vigoureuse et, en quelque sorte, plus moderne, que
chez aucun autre.
Pour lui, comme pour beaucoup de consultants et pour la plu-
part des pamphlétaires, l'axiome de base, c'est que l'abondance
des moyens de paiement (donc de la monnaie) détermine la pros-
périté de l'économie Sans voir les choses d'une façon aussi sim-
pliste, les savants qui sont nos contemporains reconnaissent l'exis-
tence d'une relation entre ces deux phénomènes. Récemment a été
soulevée l'intéressante question de savoir dans quel sens s'exer-
çait le rapport causal : est-ce parce que et quand il y a abondance
de moyens de paiement que l'expansion se prononce (thèse clas-
sique) ou est-ce, au contraire, la poussée expansionniste initiale
(due à des facteurs variés) qui incite, et en quelque sorte,
contraint les animateurs à dénicher, d'une façon ou d'une autre,
les instruments nécessaires (métaux précieux, monnaie de crédit,
DTS...)? Ce cju'illustre parfaitement l'heureuse formule de Pierre
Vilar : « Christophe Colomb n'est pas un hasard. »
Qu'il soit ou non lui-même « un hasard » (à vrai dire nous ne
le pensons pas) Law a le mérite de discerner fort clairement le
mécanisme de cette relation entre la monnaie et la prospérité. Elle
s'établit par l'intermédiaire des capitaux et des investissements
(qu'il ne songe pas à définir par ces termes spéciaux, mais dont il
décrit les fonctions), enfin et surtout par l'emploi (employment)
qu'il appelle bien de son nom et dont il souligne le rôle mediateur et
inducteur. Il parvient même à discerner la notion de plus-value,
bien qu'il s'en tienne à l'expression : « C'est autant d'ajouté à la
valeur2. »
1. Naturellement Law, qui n'est pas un esprit borné, n'ignore pas l'influence posi-
tive ou négative que peuvent exercer d'autres facteurs. Ainsi signale-t-il les effets
néfastes de l'interdiction des prêts à intérêts dans les pays catholiques, le nombre
excessif de jours chômés, etc. (Œuvres complètes, op. cit., t. I, p. 93).
2. Il prend le cas d'un ouvrier qui est payé 25 shillings et dont le travail repré-
38 L'homme et la doctrine

Il nous paraît nécessaire de résumer ici sa description du phé-


nomène principal. Dès l'instant qu'il y a suffisance de monnaie,
les « animateurs de l'économie » que sont les propriétaires fon-
ciers 1 peuvent constituer des réserves de cette monnaie (capitaux)
et engager des ouvriers pour défricher la terre. Le travail des
ouvriers dégage à son tour une valeur supplémentaire (ajoutée)
à celle des salaires qu'ils ont reçus. D'où une série de réactions
en chaîne. Les « capitaux » peuvent être prêtés ou empruntés à
un taux d'intérêt décroissant, l'industrie et le commerce se déve-
loppent à leur tour, la balance commerciale s'améliore, etc.
Ainsi l'Écosse est-elle malheureuse « parce qu'elle n'a qu'un très
faible numéraire ». Dès lors « la terre n'est pas améliorée ni les
productions manufacturées », enfin « elle fait un commerce bien
peu considérable 2 ».

La monnaie de papier

A partir de ce point de départ, Law est naturellement conduit


à préconiser le recours au papier-monnaie. Ce n'çst d'ailleurs
point une idée nouvelle, ni une pure abstraction, puisque la Banque
d'Angleterre et celle de Hollande fonctionnent déjà comme banques
d'émission.

sente 40 shillings : c'est autant d'ajouté à la valeur du pays. Si l'on suit l'exemple
qu'il donne, on voit que sur 40 s que représente la production, il considère que 15 s
correspondent à l'entretien de l'ouvrier qui gagne en plus 10 s (il se montre ici
plus moderne que beaucoup d'économistes postérieurs qui limitent la rémunération
de l'ouvrier au coût de son entretien). La plus-value, au sens marxiste du terme,
est donc chiffrée à 25 s dont 10 restent acquis à l'ouvrier et dont 15 vont à l'entre-
preneur (spoliation seulement partielle). La pensée de l'auteur est plus confuse
quant à ce que gagne exactement « la nation ». II semble d'abord que ce soit seule-
ment la part de l'entrepreneur (15 s). Puis il présente un autre calcul et attribue à
la nation tout ce qui n'est pas consommé par l'ouvrier mais il complique son rai-
sonnement en supposant que l'ouvrier, mieux payé, consommera davantage. Il
évalue à tout hasard cette consommation à un chiffre intermédiaire (20) entre la
subsistance (15) et le salaire (25). Il reste donc 20 shillings, comprenant le reste
du salaire de l'ouvrier (épargné? investi? on ne sait) et le profit de l'entrepreneur;
l'ensemble appartient à la nation : probablement parce que cela représente la partie
exportable puisqu'elle n'est pas consommée.
1. John Law se fait une idée assez simpliste des catégories sociales. Il distingue
les propriétaires fonciers d'une part, d'autre part les « catégories inférieures » qui
« dépendent » des propriétaires fonciers. Quand les propriétaires fonciers vivent
mieux, les classes inférieures sont moins dépendantes (Œuvres complètes, op. cit.,
t. I, p. 15).
2. Œuvres complètes, op. cit., t. I, p. 25.
Les projeteurs d'Édimbourg 39

Law considère que, indépendamment des problèmes posés par


la suffisance ou l'insuffisance des moyens de paiement, le papier-
monnaie apparaît comme une nouvelle étape progressive dans
l'histoire monétaire : de même que le lingot a constitué un progrès
par rapport au troc, la pièce titrée par rapport au lingot, de
même les billets sont préférables aux pièces quant à la commodité
de transport, à la sécurité, etc.
Mais voici qu'il va placer lui-même une barrière sur la voie où
il semblait s'engager avec allégresse. Ce point est essentiel pour
saisir la véritable psychologie de Law, et écarter la déformation
caricaturale qui le présente (non d'ailleurs sans quelque excuse)
comme un dératé de l'inflation, une sorte de fou du volant moné-
taire. (En fait Law n'a jamais préconisé un recours incontrôlé à
la planche à billets : son erreur essentielle a porté sur la réalité et
sur les qualités des gages.)
Pour l'heure, Law expose qu'il convient de maintenir l'émission
de billets dans une certaine proportion par rapport à l'encaisse
métallique. Et comme cette encaisse, dans le cas de l'Écosse, est
insignifiante, le procédé ne peut être utilement employé

La monnaie terrienne

On serait tenté de dire : tant mieux! et cette circonstance fait


plutôt l'affaire de l'inventeur, car elle lui permet d'aller plus loin
et de parvenir à la démonétisation des métaux précieux.
Ceux-ci présentent en effet, selon lui, de lourds inconvénients,
non seulement, comme nous venons de le voir, en tant que monnaie-
signe, mais même dans une fonction limitée à la monnaie gage.
Sans doute, ici, les aspects négatifs qui s'attachent au poids, au
transport, etc., sont-ils négligeables. Mais il en est d'autres et qui
tiennent au fond du sujet :
— la monnaie de métal n'a pas de valeur propre; elle ne produit
aucun profit;
— sa valeur se modifie selon des circonstances variables (telles
que les quantités extraites) et d'une façon générale elle tend à se
déprécier;
— enfin, elle est sujette à des modifications arbitraires imposées
(abusivement) par l'Etat (le magistrat). (Il y a quelque ironie pour
nous à voir condamner les manipulations monétaires par celui
qui en sera le recordman.)
Or, il existe un bien, la terre, qui présente en contre-type toutes

1. Œuvres complètes, op. cit., t. I, p. 55 et p. 83.


40 L'homme et la doctrine

les vertus symétriques des vices dont le métal est affligé. La terre
est disponible en quantités pratiquement illimitées. Elle possède
une valeur qui lui est propre et qui échappe aux décisions arbi-
traires de l'Etat. Elle produit un revenu. Pour ces raisons, elle ne
peut, à la différence de l'argent, se déprécier, et au contraire on
est assuré que son prix augmentera régulièrement.
C'est ici que réside l'extrême point de faiblesse de la théorie :
nous y reviendrons.
Comment, cependant, fera-t-on de la terre une monnaie? Quant
aux modalités pratiques, le projet reste flou, et Law confesse spon-
tanément qu'il l'a en quelque sorte bâclé. C'est le propriétaire fon-
cier qui déclenche le mécanisme de l'émission; il s'adresse à l'État
pour obtenir un certain montant de billets. Il fournit en contre-
partie une hypothèque sur son bien, ou même il en cède définiti-
vement la propriété. L'option n'est pas tranchée, et d'ailleurs les
deux formules peuvent coexister. De toute façon, c'est une commis-
sion parlementaire qui mettra tout cela au point.
Les premières dispositions prévues par Law témoignent de pru-
dence et de modestie. Les billets émis représenteront 20 fois le
revenu des biens-fonds qui leur est affecté, ce qui correspond à
une rentabilité honorable de 5 %. Il prévoyait d'autre part une
sorte de rationnement (plus apparent qu'effectif) pour les émis-
sions La commission ne pourrait monnayer plus de 80 000 livres
à la fois et elle ne ferait pas de nouveaux billets tant qu'elle aurait
plus de 250 000 livres « au bureau ». Cependant au bout d'un an
et demi, ces limites seraient abolies et la commission aurait les
coudées franches.
Quant au principe même d'une monnaie supplémentaire, Law
entrait en compétition avec plusieurs autres projeteurs, et en ce
qui concerne plus particulièrement la monnaie terrienne, il trou-
vait à la fois un prédécesseur et un rival en la personne du docteur
Hugh Chamberlen. Chamberlen forme avec Patterson et Law lui-

1. Cette évaluation est sans doute inspirée de W. Petty, qui, cependant, retenait
le coefficient 21. Petty, d'autre part, avait présenté, fort curieusement, une estima-
tion de la valeur d'un homme d'après expressément le même coefficient : 20 fois son
salaire annuel (et celle-ci est mentionnée par Law). C'est en somme par anticipation
sur Hegel et sur Marx, la notion de la force de travail. Le raisonnement de Petty,
repris par Law de façon elliptique, établit une équivalence fort intéressante entre la
terre et le travail qui sont associés, voire identifiés, par les économistes de cette
époque aux notions de valeur et de richesse; la rente de la terre en argent est égale à
l'argent qu'un homme travaillant dans une mine d'argent peut économiser dans le
même laps de temps en plus de ses dépenses, s'il s'est consacré entièrement à cette
production (W. Petty, Œuvres économiques, p. 41. Pierre Dockers, L'Espace dans
la pensée économique, p. 141).
Les projeteurs d'Édimbourg 41

même l'extraordinaire trio de grands projeteurs écossais, tous


trois appelés à un destin hors série. Il est, des trois, le plus excen-
trique et le moins sérieux.
Médecin de profession, Hugh Chamberlen exerçait la spécialité
d'accoucheur, rarement pratiquée à l'époque par les hommes,
aussi le désignait-on sous l'appellation pittoresque d'homme sage-
femme : man mid wife 1 . Il devait une première notoriété à une
nouvelle méthode qu il avait mise au point pour l'utilisation des
forceps, et il a laissé un ouvrage consacré à ce sujet, assez éloigné
de celui qui nous occupe.
Dans son second personnage d'inventeur financier, Chamberlen,
alors installé à Londres, avait publié dès 1690 le texte d'une pro-
position « pour faire l'Angleterre riche et heureuse ». Son système,
dont il présenta de nombreuses versions successives, consistait
essentiellement dans la création d'une banque terrienne, qui devait
résoudre tous les problèmes de l'économie et transformerait l'île,
selon le mot de son associé John Briscoe, en un paradis. En fait,
le mécanisme de base était analogue à celui que Law devait pré-
coniser dans Money and Trade. C'est le propriétaire foncier qui
déclenche l'émission d'une certaine quantité de papier-monnaie,
contre la remise, sous une forme originale de gage-usufruit, de
sa terre. C'est dans les prévisions chiffrées qu'éclate, par contraste
avec la sagesse de Law, l'extravagance de Chamberlen. Le pro-
priétaire se dépossède de son bien pour un certain nombre d'an-
nées, et on lui remet en billets autant de fois le revenu annuel que
le comporte la durée de cette cession temporaire. Si donc un pro-
priétaire engage sa terre pour cent ans, il reçoit d'un coup cent
années de revenus... alors que le taux de capitalisation des biens-
fonds ne dépasse guère le coefficient de 20 à 25! Chamberlen a
complètement oblitéré le phénomène de l'intérêt composé, il inflige
à la Banque des prêts à 1 % de revenu et inversement la nouvelle
monnaie terrienne est productrice d'un intérêt à taux normal 2 !
Cette combinaison démentielle reçut bon accueil du public, fut
adoptée par le Parlement et reçut du Roi force de loi (bill').
Chamberlen constitua sa compagnie et les demandes de billets
affluèrent, ce qui ne pouvait conduire qu'à la catastrophe, laquelle
survint dans des conditions obscures. Chamberlen prit la fuite sous
les huées en mars 1699. Réinstallé peu après dans son pays natal,
l'Ecosse, il s'attacha à reprendre son projet initial et en adressa
successivement au Parlement d'Écosse plusieurs variantes 3 .

1. On employait même l'expression mid-wifery.


2. L. H. Aveling, The Chamberlen and the Midwifery Forceps, Londres, 1882.
3. Proposition de Land Crédit, 21 novembre 1700. Proposition pour le meil-
42 L'homme et la doctrine

Cependant il avait quelque peu atténué la folie de son schéma


primitif et il était descendu à un plafond de billets fixé à 45 fois
le revenu annuel, puis enfin, en commission, à 25. Ses partisans
taxaient Law de plagiat, et certains esprits pensèrent qu'en tout
cas, il n'y avait plus entre les deux projets qu'une différence insi-
gnifiante : a small inconstancial différence . En quoi ils avaient
tort; il demeurait une contradiction essentielle : l'existence, dans
le projet Chamberlen, d'un intérêt. Or Law a parfaitement raison
de maintenir qu'un instrument monétaire, par définition, ne
comporte pas de revenu 2 .
Quoi qu'il en soit de 1' « inconstancial différence », aucun des
deux projets ne fut accepté par le Parlement d'Écosse, ni d'ailleurs
aucune des suggestions émanant des autres pamphlétaires. S'il
faut en croire un mémorialiste, Lockart de Carnwath 3 , Law aurait
cependant bénéficié de la « confiance et de l'assistance » du duc
d'Argyll et d'un clan de novateurs qui s'était formé autour du haut-
commissaire et que l'on appelait le Squadrone 4 . Law avait certai-
nement la possibilité de s'introduire auprès du duc d'Argyll, qui
avait été le client de son père, et nous savons que par la suite Lord
Islay, le frère du duc, fut l'ami, le défenseur et même le thuriféraire
de John Law 5 . Cependant l'information de Lockart nous laisse
sceptique ou alors il faut supposer que l'influence conjuguée du
duc et du Squadrone était d'un faible poids, car la proposition de
Law fut littéralement expédiée, alors que celle de Chamberlen fut

leur emploi des pauvres, 14 novembre 1703. Proposition de Land Crédit (en associa-
tion avec James Armour), 23 août 1704. (Actes du Parlement d'Écosse, vol. X,
p. 213, vol. XI, p. 50 et p. 184.)
1. « Animadversion upon a small inconstancial différence », tract imprimé sur
deux pages. British Muséum.
2. Il s'agit bien entendu de la monnaie de papier, la monnaie signe, car la mon-
naie gage, au contraire, terre ou actions, a pour Law cette vertu caractéristique de
comporter un revenu qui en assure la valeur propre. Et là précisément réside son
erreur.
3. Nous avons déjà émis quelque réserve sur cette source (cf. supra, p. 16).
4. Memoirs concerning the affair of Scotland from Queen St Anne accession to
the throne for the commencement of the Union, Londres, 1714 (G. Lockart de
Cornwarth) :
« Law avait trouvé le moyen de s'introduire rapidement dans la faveur du duc
d'Argyll... Il présenta un schéma très plausible. Toute la cour et le Squadrone à
l'exception de quelques-uns qui étaient des " moneyed men " l'épousèrent parce
qu'il était si solide que, dans le cours des temps, il aurait placé tous les fonds du
royaume dans la dépendance du Gouvernement. » Mais la chambre rejeta la motion.
5. C'est Lord Islay qui écrivit en termes superlaudatifs la préface de la seconde
édition de Money and Trade, parue à Londres au -début de 1720.
Les projeteurs d'Édimbourg 43

prise au sérieux, traitée avec égards, et en définitive ne fut pas


expressément rejetée
C'est le 10 juillet que le Parlement avait enregistré le Proposai
for supplying the Nation with money by a paper crédit, et c'est
le 27 juillet que l'affaire fut tranchée. Son examen ne prit qu'une
partie de la séance. « It was agreed that the forceing any paper
crédit by an act of Parlement was unsit for this Nation 2 . »
Le simple bon sens indique d'ailleurs que tout ce brain-storming
ne pouvait, à la veille de l'Union, aboutir à aucun résultat concret .

Les paralogismes de la monnaie parfaite

Dans cet exposé de la première ébauche du Système, Law se


donne l'apparence d'être toujours réaliste, modéré, raisonnable.
La lecture de Money and Trade est aisée, non pas joyeuse sans
doute, mais jamais rébarbative et l'on comprend mal la boutade
de J. Nicholson qui le compare à un traité de calcul différentiel.
L'auteur procède à partir de faits établis, et ses enchaînements
logiques donnent l'impression de la simplicité et de l'évidence. Dès
lors la conclusion coule de source et, malgré son audace, on est
porté à l'accepter comme chose de bon sens, qu'on s'étonne de ne
pas avoir trouvée de soi-même.
Cependant une lecture attentive permet de déceler d'autant plus
aisément les failles de cette rigueur.
La principale erreur de méthode consiste à fixer une fois
pour toutes, comme si elle résultait d'une loi mathématique,
une situation qu'il a effectivement sous les yeux. C'est en quelque
1. Le projet du docteur Chamberlen et de James Armour fut appelé successive-
ment :
— le 10 juillet : Invitation directe à la commission de rapporter;
— le 12 juillet : La proposition est lue et son impression est ordonnée;
— le 20 juillet : Le rapport est lu avec les objections et les réponses;
— le 26 juillet, puis le 8 août : ce jour-là on indique que certains commissaires
étaient favorables, mais qu'il n'avait pas été possible de dégager sur-le-champ
un avis conjoint; la commission fut invitée à présenter l'affaire sous une forme
résumée (cf. Actes du Parlement, vol. XI, appendice 77). Cependant cette procé-
dure n'aboutit pas davantage et l'on n'en trouve plus trace jusqu'au 23 juillet 1706,
date où les Annales parviennent à leur fin, l'Union étant accomplie.
2. « Il a été décidé que la mise en vigueur obligatoire d'un papier décidée par un
acte du Parlement ne convenait pas à cette nation » (Actes du Parlement, vol. XI,
app. 73).
3. Selon Gray, les partisans de Law, nombreux au Parlement d'Écosse, étaient
des opposants à l'Union, et cette lutte les absorbait tellement qu'aucun schéma
n'avait de chance d'être écouté.
44 L'homme et la doctrine

sorte une tendance d'esprit pseudo-scientifique qui le porte à la


généralisation normative.
Ainsi affirme-t-il que la monnaie de papier se déprécie et que la
valeur de la terre augmente. Il ne se trompe pas sur le fait : c'est
bien ce qui s'est passé en Écosse pendant la période qu'il considère.
Mais cela ne veut pas dire qu'il en sera ainsi partout et toujours.
Le respect qu'il porte à la loi qu'il a formulée lui-même l'engage
à balayer avec désinvolture les obstacles et les contradictions qui
le gênent dans son avance rectilinéaire et automatique. Ainsi,
comment expliquer que la monnaie se déprécie, alors cependant
qu'elle est insuffisante, et que la demande ne peut être satisfaite?
Il s'en tire par une pirouette, et même par deux : la monnaie est
toujours rare... mais moins qu'avant Et d'autre part la demande
doit être considérée, non point dans un pays déterminé, mais pour
l'ensemble de l'Europe 2 ! Passons. Nous verrons que pour la France,
quand il sera mis en présence d'une situation inverse, il l'expli-
quera tout aussi aisément.
Sa position parait plus solide quand il s'attache à la valeur et
au revenu de la terre : c'est là cependant qu'elle est la plus faible,
et c'est cette faiblesse qui est la plus grave. Contrairement à ce
qu'il pense, le revenu d'une propriété terrienne ne peut jamais être
considéré comme certain, car il dépend de différents aléas (récoltes,
demande alimentaire, prix internationaux). D'autre part le taux
de capitalisation qu'il envisage (20) est sans doute très raisonnable
mais il n'est jamais garanti et il peut fléchir si une vague de réali-
sations se prononce.
Nous en venons là au point essentiel : on ne peut gager une
créance exigible à vue sur une valeur, même sûre, dont la réali-
sation est difficile. On ne peut faire du super-mobile (la monnaie
de papier) avec de l'immobile (les biens-fonds). La monnaie, étant
essentiellement baladeuse, ne peut être échangeable contre une
forme de richesse lente à mouvoir.
Si l'on veut conserver la règle de convertibilité, il faut choisir
un gage, une contrepartie susceptible de conservation et de cir-
culation dans des conditions commodes. C'est pourquoi les métaux

1. « On pourrait objecter que la demande pour l'argent est à présent plus grande
que la quantité. On répond que, bien que la demande soit plus grande que la quantité,
elle n'a cependant pas augmenté dans la même proportion que la quantité » (Œuvres
complètes, op. cit., p. 97 et sq.).
2. On se demande dès lors pourquoi il est nécessaire de régler la question par
des mesures particulières à l'Écosse. Il insiste lui-même sur le fait qu'en Hollande
l'abondance de l'argent assure un faible taux d'intérêt — pourtant ce n'est pas
un phénomène européen.
Les projeteurs d'Édimbourg 45

précieux, dans ce rôle précis, sont (ou du moins étaient alors et


pour longtemps) difficilement remplaçables.
En dehors de l'affaire très particulière des assignats, aucun
État n'a tenté l'expérience d'émettre une monnaie foncière, mais
une erreur analogue à celle de Law semble bien être à l'origine
de la grande crise américaine de 1929 D'autre part, des par-
ticuliers se sont souvent lancés dans des entreprises qui procé-
daient d'une inspiration analogue à celle de Law et de Patter-
son : faire du payable à vue avec des valeurs peu mobilisables et
il en est résulté des banqueroutes retentissantes. Ainsi l'empire
des holdings édifié par le financier américain Cornfeld et qui avait
adopté comme slogan Blue Sky Law, la loi du ciel bleu. « Une cer-
taine sécurité ressemble à un coin de ciel bleu. » Aucun coin de ciel
ne reste perpétuellement bleu. Law va en faire — avant Cornfeld —
la dure expérience.
Si, dans sa personne, l'administrateur-consultant avait pré-
dominé sur le pamphlétaire, sans doute ses prémisses, qui sont
justes, ses analyses souvent remarquables, l'auraient-elles porté
à d'autres conclusions.
La logique de l'analyse de Law doit le conduire à la conception
d'une monnaie qui serait gagée mais qui ne serait pas convertible.
Dès lors pourquoi la gager précisément sur la terre plutôt que sur
les richesses nationales? En fait, il tâtonne déjà dans cette direc-
tion, cependant il ne parviendra jamais à se libérer du tabou de
la convertibilité. C'est pourquoi il imaginera la formule inter-
médiaire de la monnaie-action. Il n'apercevra pas la nouvelle faille
de ce nouveau système : c'est que l'action, considérée comme
monnaie, dépend d'une valeur qui n'est pas aisément mobilisable,
qui n'est guère plus maniable que la terre, car bien que représentée
par des titres peu encombrants elle comporte le risque de l'effon-
drement des cours. Le fond du problème c'est que la fonction
économique de la monnaie n'est pas d'être productive d'un revenu

1. Telle est l'explication donnée clairement par Jean Monnet :


« J'ai vécu cette crise sur laquelle on dit tant de choses. Vue d'aujourd'hui, je
crois que ses causes étaient simples : un défaut de fonctionnement qui a provoqué
une suite incalculable d'accidents. Les Américains déposaient leur argent dans
les banques sous deux formes : le dépôt commercial et le saving qui donnait un inté-
rêt important pour des prêts d'une certaine durée. Lorsque la Bourse a commencé
à baisser à New York à la fin de 1929 et que le commerce en a ressenti le contrecoup,
le public s'est précipité aux guichets pour retirer son argent. Mais cet argent bien
rémunéré les banques l'avaient placé en hypothèques pour lesquelles il n'existait
pas alors de système d'escompte. Comme il n'était évidemment pas possible de les
réaliser toutes à la fois et du jour au lendemain, la machine se trouva bloquée du
haut en bas» (Jean Monnet, Mémoires, p. 128).
46 L'homme et la doctrine

mais bien d'être représentative d'un capital. Il ne peut pas y avoir


de monnaie intangible car son intangibilitéfinalement repose sur
elle-même. John Law croit pouvoir la fonder sur le revenu de la
terre. Comment donc un revenu exprimé en monnaie pourrait-il
assurer à cette monnaie un caractère dont elle ne serait pas déjà
dotée?
A défaut d'une valeur absolue et à défaut de la solution empi-
rique et durable du métal précieux, ce qui s'en rapproche le plus
ce n'est ni le bien foncier (illusion de Law et de Cornfeld et bien
sûr de beaucoup d'autres) ni même des agencements de biens
comme les assortiments de matières premières préconisés par
Pierre Mendès France, c'est tout simplement le crédit de l'Etat
assuré par une économie prospère. C'est d'ailleurs vers ce point
que Law s'achemine à travers son vagabondage. En cela il est un
véritable précurseur des problématiques modernes de l'économie.
VIII

La traversée du désert

Il semble que John Law ait quitté l'Écosse (vers 1706?) quelque
temps après l'échec de son projet, et aussi, dit-on, après un nou-
veau refus opposé à une seconde demande de grâce Il ne pouvait
d'ailleurs demeurer dans ce pays à partir du moment où l'union
avec l'Angleterre serait devenue effective et sans doute prit-il les
devants.
Pendant la petite décennie qui s'écoule entre son retour sur le
continent et la mort de Louis XIV, il résida, selon les périodes, dans
divers pays-européens, à Bruxelles, à Paris, à Gênes, à Turin, à
Amsterdam. Selon une certaine version, il se serait rendu à Vienne,
afin de proposer un plan à l'empereur, mais ce fait n'est pas éta-
bli 2 . Il envisagea en 1712 de s'installer aux Pays-Bas où il se fit
ouvrir un compte et où il acquit un immeuble d'habitation. Cepen-
dant il décida, en fin de compte, de fixer son domicile en France
où il acheta également une maison. Ses pérégrinations étaient
déterminées par les épisodes de sa carrière de projeteur.
En France en 1707, parce qu'il adresse des mémoires au gouver-
nement. Au Piémont en 1711-1712, parce qu'il établit un projet
pour Victor-Emmanuel. Aux Pays-Bas, il aurait, selon certaines
sources, tenté de mettre sur pied une loterie, ce qui nous paraît
douteux, car il a déconseillé fortement cet expédient en Savoie et

1. Saxe Bannister, op. cit., 3, IX. Selon cet auteur, qui se réfère aux archives du
State Papers Office, Law aurait cependant obtenu le désistement de l'appel de la par-
tie civile et il aurait proposé à la Reine de la servir en Flandre à ses propres frais.
2. Ce renseignement est donné par Marmont Du Hautchamp, Histoire du Sys-
tème des Finances, sous la minorité de Louis XV, pendant les années 1719-1720
(La Haye, 1739, t. I, p. 71) et accueilli avec réserve par les autres biographes
(cf. Hyde. op. cit., p. 78). Le même auteur indique que Law se serait rendu secrète-
ment en Angleterre (voir ci-après).
48 L'homme et la doctrine

en France. Nous le retrouvons fixé en France en 1714, parce qu'il


a pu se mettre en relations avec des personnalités officielles et qu'il
cherche à les intéresser à son plan.
Au surplus, selon certaines indications, le choix d'une résidence
à Paris lui aurait procuré plus de commodité pour se livrer au
trafic des monnaies et à la spéculation sur les changes, activités que
les réévaluations de Desmarets avaient rendues très profitables
Les détails de son activité pendant cette longue et grise étape
de sa carrière sont peu connus. Les plus pittoresques se réduisent
à des anecdotes invérifiables. Il n'est pas dans notre propos de
nous y attarder 2 .

1. « L'argent de France passe toujours à force... Les marchands de France et de


Hollande là-dessus se servent de toutes sortes de ruses. Le secret est inviolable
entre ceux qui font le commerce, le sieur Law ou de Lasse est un des plus habiles.
Il n'est passé en France que pour cela » (Lettre de l'agent français d'Amsterdam,
26 avril 1714. Archives de la Marine, B 7 22, P> 117).
Mention au crayon (du ministre?) : « savoir sa conduite en détail ».
Une lettre précédente du même correspondant, datée du 26 mars, porte les indi-
cations suivantes : « (les Français) sont si infatués des Hollandais qu'il ne passe pas
de jours qu'il n'arrive en Hollande des louis et des écus de France... Il y a 7 1/2
pour cent à gagner dans ce commerce. Il y a à Paris un Écossais, appelé Jean
Lawe, qui fait ce commerce. Il a accès à l'hostel de Bouillon. Il y est depuis quatre
mois. Il a (sic) chez M. de Livry à Versailles. Il se fait appeler M. de Lasse. »
Le ministre a écrit au crayon en marge : « A M. d'Argenson, savoir le (mot illi-
sible) ce qu'il en pense » (Archives de la Marine, B 7 22, f b 21 verso). Cf. Guy Chaus-
sinand-Nogaret, Les Gens de finance au XVIIIe siècle. Nous devons à la bienveil-
lance de l'auteur d'avoir pu accéder aux documents originaux.
2. Ainsi l'épisode, accrédité par Marmont du Ha,utchamp, selon lequel John
Law aurait été expulsé de Paris par le lieutenant général de police sous préavis de
vingt-quatre heures, comme un trop habile joueur, coupable de surcroît d'avoir
introduit le jeu dans la capitale (cf. à ce sujet chap. n, p. 14).
Le même auteur indique que John Law aurait été expulsé du Piémont. Nous avons
la preuve que c'est là pure invention.
Pour ce qui concerne, cependant, l'affaire de Paris, A. Beljame a découvert un
document qui semble confirmer, quant au fait matériel, la narration de Du Haut-
champ. Il s'agit d'une note du 7 avril 1701 ainsi rédigée : « Du dit jour 7 avril 1701 :
le sieur Las a été amené en prison de CeanS pour y rester jusques à nouvel ordre par
ordre de nos seigneurs les maréchaux de France par nous premier et ancien exempt
de nos seigneurs Morgand de Hemon. (En marge, à gauche :) Du 13 avril 1701 :
Le dit s r Las a été élargi par ordre de Monseigneur le maréchal de Choiseul par nous
premier exempt de nos seigneurs Morgand de Hemon. »
Cependant il pourrait aussi bien s'agir d'une homonymie. D'autre part, on ne
connaît ni le motif de l'incarcération, ni les circonstances de l'élargissement, dont
rien n'indique qu'il ait été assorti d'une expulsion du Royaume (cf. Archives du
ministère des Affaires étrangères. France 1701. Cote : 1 093, P 117, cité par A. Bel-
jame, op. cit., p. 8, n. 4).
La traversée du désert 49

Dans cette période qui paraît assez plate pour ses biographes,
nous voyons s'élever comme des menhirs au-dessus d'une lande
déserte quelques monuments écrits de sa pensée raisonnante et
planificatrice.
Ces textes nous intéressent, car d'abord, nous y suivons le chemi-
nement intellectuel de l'auteur. Nous voyons sa puissance créatrice
osciller entre les suggestions pratiques, les vues réformistes, l'ima-
gination révolutionnaire. Également entre le bon sens et le contre-
sens, le faux sens et l'insensé. Enfin nous pouvons y déchiffrer la
programmation de ce qui sera son expérience. Il n'y a rien dans ce
qu'il fera qui ne figure dans ce qu'il a préalablement écrit. Il est
comme un ordinateur qui ne peut pas sortir de son programme.
Nous pouvons y lire les raisons pour lesquelles les entreprises de
Law exerçaient une telle force d'entraînement et également nous y
discernons la fatalité de son échec. Une fatalité psychologique.
L'impossibilité pour l'auteur de prendre une conscience exacte des
lignes qui ne peuvent pas être franchies. Il y a chez Law beaucoup
de raisonnable, même dans la part de novation; mais il est rare que
l'on ne découvre pas, dans l'une quelconque de ses œuvres, une
excursion du « raisonné » au-delà du « raisonnable ».
Le premier texte disponible après l'échec écossais est un
mémoire de 1707 adressé à une Altesse royale. Ce destinataire
n'est point le duc de Chartres, futur Régent, bien que Forbonnais
ait donné cette indication 1 , mais soit le duc de Bourgogne, soit le
prince de Conti et probablement le premier par l'intermédiaire du
second 2 .
C'est un ouvrage purement pédagogique, qui commence par une
affirmation péremptoire, dont on ne peut s'empêcher de sourire :
« Quoique la monnaie soit une affaire très importante, pourtant
elle n'est pas entendue. Ceux qui ont écrit sur ce sujet, au lieu de
l'éclaircir, l'ont rendu plus obscur. Les principes qu'ils établissent
et sur lequel les États les plus considérables de l'Europe se gou-
vernent, sont faux. »
Moi seul et c'est assez!
L'objet de l'étude, en dehors de son propos didactique, est de
déconseiller à l'État toutes les manipulations monétaires (ainsi que
des mesures telles que la défense des transports d'espèces). Law
maintient fermement sa thèse sur la monnaie aussi peu variable
que possible.
Sans doute ce texte est-il essentiellement destiné à préparer le

1. Lors de la publication par ses soins de ce texte présenté sans date dans ses
Recherches et Considérations publiées en 1767, t. II, p. 542 et sq.
2. Œuvres complètes, op. cit., Introduction, p. xxiv.
50 L'homme et la doctrine

terrain pour le suivant qui a été publié sous le titre : Mémoire


pour prouver qu'une nouvelle espèce de monnaie peut être meil-
leure que l'or ou l'argent.
Law commence, cette fois, par une affirmation éclatante : <r Je
propose de prouver qu'une nouvelle espèce de monnaie peut être
établie plus propre à cet usage que l'or et l'argent. »
Cette monnaie, c'est la monnaie territoriale déjà présentée à
l'Écosse dans Money and Trade.
Mais la France n'est pas l'Écosse et Law se trouve devant l'in-
version de sa première hypothèse, ce qui l'oblige à une nouvelle
acrobatie logique.
Nous savons qu'en 1705, deux ans auparavant, l'élément décisif
de sa démonstration résidait dans la certitude que la valeur de la
terre, à la différence de celle du métal, n'était pas susceptible de
variations en baisse
Or, en France, c'est la terre qui s'est dévaluée par rapport à l'ar-
gent. « Les terres ne valent pas tant d'espèces qu'avant la guerre. »
Ainsi la proposition de départ se trouve démentie par les faits et
l'on s'attend que l'édifice s'effondre, miné à la base. Qu'à cela ne
tienne! « Les terres ne valent pas moins, ce sont les espèces qui
valent plus (étant devenues plus rares) »! Il suffisait d'y penser.
Nous retrouvons ici un paralogisme analogue à celui par lequel on
nous affirmait que l'argent, quoique rare, perdait de sa valeur.
Précédemment, il fallait « monétiser » la terre parce qu'elle ne peut
pas se déprécier. Maintenant on la monétise... pour éviter qu'elle
se déprécie : « La différence entre le prix des terres quand les
espèces étaient plus abondantes et à présent, c'est une raison très
forte pour employer les terres aux usages de la monnaie. » L'avan-
tage du système était d'abolir « la demande additionnelle », main-
tenant on la ressuscite : elle va permettre « d'augmenter la
demande et la valeur des terres 2 ». Ainsi le fait était décisif quand
il était conforme à la doctrine, mais il devient insignifiant quand il
lui est contraire ou plutôt il est mobilisé à son tour pour fournir
un argument aussi favorable quoique exactement opposé.
Mais il y a ici davantage : nous allons voir Law franchir la limite
du sens commun dans les étranges mesures d'application que cette
fois il propose.
D'une part, c'est le cours forcé — quoique partiel — de la nou-
1. « Cette valeur peut augmenter mais ne saurait guère baisser »; au contraire,
l'or et l'argent « sont sujets à un grand nombre d'accidents qui peuvent diminuer
leur valeur mais ne sauraient guère l'augmenter ». Cette affirmation est appuyée
sur l'exemple de l'Écosse, où, en effet, les choses se sont passées de cette manière
(Œuvres complètes, op. cit., t. I, p. 195 et sq.).
2. Œuvres complètes, op. cit., t. I, p. 206 et sq.
La traversée du désert 51

velle monnaie. Elle serait seule employée pour le paiement des


baux et autres contrats relatifs à la terre 1 : cela paraît logique en
effet puisqu'il s'agit d'une monnaie terrienne, mais c'est introduire
une contrainte (alors que l'auteur souligne généralement la vanité
des procédés autoritaires) et c'est aussi une mesure peu réaliste
qui sent l'utopie à une lieue.
La seconde invention est proprement stupéfiante. Elle lie la mon-
naie terrienne à la puissance publique et à l'intérêt du Roi. C'est en
effet le Roi qui percevra le revenu des terres consignées (par leurs
propriétaires). Ce revenu lui permettra d'acquitter les dettes de la
couronne! En effet, la France, souligne l'auteur, a besoin de beau-
coup plus de monnaie qu'elle n'en a.
Ainsi, par hypothèse, les propriétaires abandonneront leurs
terres (en consignation!) au Roi contre de la monnaie et se conten-
teront des revenus de leurs placements de capitaux. Et le Roi peu
à peu deviendra propriétaire (consignataire) de tout le sol cultivé.
(C'est le retour à la « directe royale universelle 2 ».)
C'est bien la « monnaie dirigée » de Schumpeter et une sorte de
capitalisme d'État qui peut faire penser à « Law socialiste », selon
Louis Blanc.
C'est aussi une proposition parfaitement irréaliste.
Voici maintenant que le texte du mémoire nous révèle autre
chose, et nous place avec l'auteur sur une piste qui semble en déri-
vation à la fois sur la voie la plus modeste et sur la plus ambitieuse.
« Ce qui approche le plus d'une nouvelle espèce de monnaie est
l'action de la Compagnie des Indes (...). Ces actions ne sont pas
des promesses de paiement en espèces, elles sont comme une nou-
velle espèce de monnaie 3 . »
Il découvre dans ces titres le même avantage qu'il attribuait
initialement à la terre : ils ne sont pas exposés aux baisses qui
affectent la monnaie de métal, tant par suite des altérations 4 que
par suite du mouvement des extractions.
Ainsi le mémoire timide et en quelque sorte expérimental
de 1707 prépare les innovations sensationnelles du système. John
Law a trouvé une formule substitutive pour sa monnaie terre. Plus

1. Il reprend cette idée en décembre 1720 alors qu'il est aux abois.
2. Il est à remarquer que l'auteur développe ici un projet quelque peu analogue
à celui d'Olivier du Mont — que nous avons hésité à lui attribuer. Du Mont pré-
voyait en effet, d'une part, que le Roi pourrait, grâce à son système, payer ses
dettes et, d'autre part, que le Roi deviendrait, par ce moyen, maître de tout l'ar-
gent du royaume (cf. Annexe II, infra, p. 639 et sq.).
3. Œuvres complètes, op. cit., t. I, p. 204-205.
4. Cette précision ne figure pas dans ce texte; nous rappelons qu'elle fait partie
de l'explication globale précédemment donnée.
52 L'homme et la doctrine

précisément, il a trouvé une autre forme de monnaie qui présente


pour lui le triple avantage d'être détachée du métal, d'être sous-
traite aux aléas de la baisse, enfin de pouvoir être émise à la
mesure des besoins de l'économie. Sans doute aussi pense-t-il que
cette formule rencontrera moins de résistance que celle de la mon-
naie territoriale
Là encore il « scotomise » les deux questions épineuses : existe-
t-il vraiment une forme de valeur qui ne baisse jamais? Le pro-
blème de la quantité des moyens de paiement ne doit-il être vraiment
considéré que dans un seul sens? Après en avoir manqué, ne prend-
t-on pas le risque d'en créer trop?
Parce qu'une monnaie n'est plus titrée ni même gagée sur le
métal, elle est évidemment soustraite aux variabilités du métal,
mais il n'aperçoit pas qu'elle peut être sujette à d'autres facteurs
de variation, y inclus ceux de détérioration.
Parce que la demande de la monnaie se porte sur un bien qui est
également l'objet d'une autre demande (les actions), il pense que
la première sera toujours raisonnable et il se refuse à supposer que
la création de monnaie puisse dépasser (de beaucoup) les besoins
normaux de l'économie .
L'équipollence de la monnaie terre et de la monnaie action dans
la pensée de Law procède de leur caractère commun d'être des
biens économiquement productifs et par conséquent générateurs
de revenus, ce qui fait qu'on les acquiert pour les exploiter et qu'on
ne se soucie de les réaliser que dans des circonstances exception-
nelles de convenance 3 .

1. L'accueil réservé à sa première formule lui avait inspiré un certain décourage-


ment qui se traduit dans ses lettres.
« Apparemment, Monsieur, on est d'opinion [que] l'affaire [que] j'ai à proposer
ne mérite pas qu'on en parle au Conseil; je n'en suis pas surpris; une nouvelle espèce
de monnaie plus qualifiée que l'argent paraît peu praticable. » 15 juin 1707 (Œuvres
complètes, op. cit., Introduction, p. xxvi).
2. « En Angleterre les billets de banque et d'échiquier, les actions de la banque
et de la vieille et nouvelle Cie des Indes courent le commerce... En Hollande on voit
peu d'espèces les actions de leurs compagnies des Indes et les obligations des
États ont cours comme en Angleterre... » Premier mémoire, Paul Harsin, op. cit.,
p. 108. Cf. formule assez analogue dans le mémoire adressé plus tard au duc Victor-
Amédée de Savoie (Œuvres complètes, t. I, p. 215).
3. Cette analyse s'exprimera avec force — et avec toute la force de l'erreur
logique — dans l'une des célèbres lettres du Mercure de France où Law répondra,
en 1720, aux détracteurs du système : il n'aperçoit pas que la demande d'un bien
même productif de revenus n'est jamais illimitée.
« Qu'est-ce donc qui maintient les biens-fonds dans leur valeur légitime, quelque
haute qu'elle soit? C'est qu'on ne les vend point pour réaliser... on se contente
communément de revenus et par là... il se trouve toujours autant d'acheteurs que de
La traversée du désert 53

Le prochain texte connu nous fait apparaître Law à Turin dans


le personnage simplifié de projeteur de banque, précis, raisonnable
et calculateur. L'établissement dont il trace le plan pour le duc
Victor-Amédée est un parangon de sagesse : il prêtera à 4 % pour
l'escompte et à 0,5 par mois sur garantie
Deux dispositions essentielles : l'encaisse sera maintenue aux
3/4 du montant des billets (John Law fait valoir que l'on se
contente d'habitude de la moitié ou du quart). D'autre part, la
banque est garantie contre les manipulations monétaires. Comme
les mouvements du Trésor doivent passer par la banque (mais dans
une première période cette règle pourra être limitée à Turin et aux
environs), c'est donc une bonne affaire pour lui, pour le Duc et
pour tout le monde 2 .
On a raconté que Viotor-Amédée avait rejeté le projet de Law
avec une boutade : « Je ne suis pas assez riche pour prendre le
risque de me ruiner », et même qu'il avait fait expulser Law 3 . Les
frères Pâris avancent ce fait, dans différents mémoires, pour justi-
fier leur prévention contre Law. Mais c'est pure légende.
En fait, l'étude du projet fut interrompue, non pas par un refus
du duc, mais par les événements internationaux et par son acces-
sion au royaume de Sicile. Victor-Amédée n'oubliait pas Law et
il l'invita à venir le voir en Sicile pour continuer leurs pourparlers.
Cependant, à cette époque, Law s'était engagé en France dans des
projets dont il attendait des satisfactions plus considérables que
d'une banque de routine à Turin. Usant lui-même de fine diplo-

vendeurs. Il faut donc que les hommes se mettent à l'égard des actions, dans le même
esprit. » Oui mais... Il semble qu'ils aient de la peine à s'y mettre d'eux-mêmes.
1. Le texte de P. Harsin porte 2 % mais celui de Gennaro, 0,5 %. Ce texte n'est
que la seconde mouture d'un premier projet, plus flou et que les conseillers du Duc
avaient trouvé imprudent!
Il conseillait de créer une banque, ou une sorte de bureau où des fonctionnaires
(officiers du Duc) recevraient les rentrées du Trésor et remettraient en échange des
billets payables à vue... Cependant, s'ils ne l'étaient pas, ils porteraient intérêt
à 8 %. D'autre part on pourrait ordonner que tous les paiements soient faits en
billets, cette disposition étant limitée, pour un premier temps, à la capitale et aux
environs.
Trois experts désignés par le Duc avaient étudié ce premier document et avaient
été déçus. Le but qu'ils entendaient voir poursuivre par la création d'une banque
était de faire fructifier des fonds par les opérations classiques de dépôts,
d'escomptes, de compte courant, etc., et nullement de parvenir à l'augmentation de
la masse monétaire en mettant en circulation une richesse fictive (cf. Mario di Gen-
naro, Giovanni Law e l'opéra sua, Milan, 1931).
2. Œuvres complètes, op. cit., t. I, p. 218-221.
3. Du Hautchamp, op. cit., t. I, p. 71.
54 L'homme et la doctrine

matie, il exposa au Duc que s'il devait rester en France, c'est parce
qu'il avait investi son patrimoine en fonds publics dans ce pays et
qu'il se voyait en somme dans l'obligation de sauver le royaume
pour éviter la perte de sa fortune. Sans quoi, rien n'aurait pu le
détourner de travailler au seul service du Duc!
Victor-Amédée eut encore l'occasion de consulter John Law sur
la création d'une loterie, et celui-ci lui déconseilla formellement cet
expédient. « Ce genre de projets ne doit pas être permis dans les
Etats bien ordonnés. » Il en donne des raisons dont la. lecture,
quand on connaît les épisodes du système, donne l'impression de
1 ironie. La loterie peut inspirer au petit peuple le désir de sortir
de sa condition et de faire fortune. Quant aux bourgeois il vaut
mieux qu'ils emploient leurs fonds à soutenir le commerce et à
payer leurs créanciers. De tels expédients n'ont pas leur place
« dans les États bien gouvernés ».
Cet avis est écrit... le 7 décembre 1715. Law est bien bon de faire
bénéficier de ses conseils le roi de Sicile. Il est désormais conseiller
du Régent et il vient d'engager la grande parabole de sa carrière.
C'est à la date du 24 décembre 1713 que Law avait demandé une
audience au Contrôleur général Desmarets pour lui parler « d'une
affaire, qui, j'espère, lui sera agréable, étant pour le service du Roi
et pour l'utilité des sujets ». D'après le détail de la correspondance,
il semble qu'il eut quelque mal à être reçu, mais enfin le contact fut
pris et il présenta au Contrôleur général un mémoire relatif à
l'amortissement de la dette. Après quoi il se remit au travail et
établit un véritable projet de Banque 1 .
Tout en travaillant avec Desmarets, John Law entretenait des
relations avec diverses personnalités. Nous savons notamment que
l'ambassadeur d'Angleterre, Lord Stair, arrivant de nuit à Paris,
le 23 janvier 1715, pour prendre possession de son poste, notait
qu'il avait rencontré dans cette première soirée une seule personne,
qui était John Law 2 .
Il semble qu'il était également en contact, soit avec le duc
d'Orléans, soit en tout cas avec des personnes de son entourage.
Selon Saint-Simon, le duc d'Orléans l'avait recommandé à Desma-

1. Le détail de la correspondance et la suite des documents sont minutieusement


analysés par Harsin, Introduction aux œuvres de Law, op. cit., t. I, p. xxxi.
2. Correspondance entre Stair et Stanhope, citée par Harsin, Introduction. Selon
Du Hautchamp, John Law aurait fait vers cette époque des voyages secrets en
Angleterre, où il aurait placé et d'où il aurait ensuite retiré 800000 livres.
Selon Daridan, il aurait été chargé d'une mission de renseignements en Flandre
pour le compte de la reine Anne en 1712, op. cit., p. 185, mais cette indication n'est
étayée sur aucun élément précis et il s'agit probablement de l'homonyme décou-
vert par P. Harsin.
La traversée du désert 55

rets. Cette version est vraisemblable et elle explique assez bien


que, après la mort de Louis XIV, John Law ait pu reprendre sans
désemparer auprès du duc d'Orléans la négociation qu'il avait
déjà si fortement avancée avec l'administration du feu Roi.
Plusieurs auteurs indiquent que le projet de Law aurait été rejeté
par le roi Louis XIV, sans autre examen, dès qu'il avait su que
l'auteur n'était pas catholique. Rien ne confirme cette version, elle
est au contraire incompatible avec les éléments dont nous dispo-
sons.
Le 31 juillet, Law écrivait à Desmarets pour lui offrir le titre de
protecteur de la nouvelle institution. Il pense, ce qui paraît fort
téméraire, qu'elle pourrait être ouverte pour le 10 août. Il est cer-
tain qu'elle ne le fut pas. Faut-il en conclure qu'elle aurait été
rejetée lors de l'un des deux conseils qui furent tenus le 6 et le 20?
P. Harsin remarque fort justement que si le Conseil avait condamné
ouvertement le projet peu avant la mort de Louis XIV, il eût été
difficile pour le Régent, bien qu'il se fût libéré du testament de son
oncle, d'en reprendre immédiatement l'instruction comme si de
rien n'était.
Les projets de Law, pendant cette période, sont parfaitement rai-
sonnables et ne portent pas la fulgurance de l'utopie.
Considérons d'abord le premier texte que P. Harsin a intitulé
« Mémoire sur l'acquittement des dettes publiques 1 » (mai 1715).
Law demande à percevoir un quart des profits de l'établissement
à créer. Il offre une sorte de clause pénale de 500 000 livres de son
propre argent pour le cas où son projet ne réussirait pas. Il compte
établir les bureaux de la banque, au moins provisoirement, dans
sa propre maison, place Louis-le-Grand (dans le mémoire suivant,
il en prévoit le transfert ultérieur dans l'hôtel de Soissons, où serait
également installée une bourse publique). Son plan d'amortissement
est sérieux et modéré. Il écarte toute loterie. Il fixe la limite des
ambitions que l'on peut nourrir pour Paris comme métropole éco-
nomique : cette ville étant éloignée de la mer et la rivière n'étant
pas navigable, on ne peut en faire la capitale du commerce étran-
ger mais elle peut être la première place du monde pour les
changes.
Le mémoire sur la Banque est un texte plus ambitieux. Il rappelle
les grands thèmes : la rareté des espèces crée la (récession écono-
mique) 2 , l'abondance au contraire procure (l'expansion) et permet
de baisser le taux d'intérêt. Il reprend sa démonstration familière,

1. Œuvres complètes, op. cit., t. II, p. 1 et sq.


2. Nous mettons entre parenthèses les expressions anachroniques que nous
employons pour plus de clarté.
56 L'homme et la doctrine

inspirée de Petty, sur la valeur en capital de l'homme, qu'il fixe à


10 000 livres au denier 25 : « Il les vaut comme les terres. » Il fait
valoir les avantages que l'Angleterre et la Hollande ont tirés du
maintien du crédit, et il exprime la conviction que la Banque de
Hollande n'a pas conservé son encaisse, ce qui sera vérifié bien
plus tard 1 . Il répond à l'objection habituelle selon laquelle la
banque ne conviendrait pas à la France à cause de son régime
politique, et de la puissance sans contrôle des souverains. Cette
partie de son argumentation est la plus faible, on le verra bien par
la suite. Enfin, il prévoit dans la rédaction de l'édit, comme il
l'avait fait dans le projet relatif à la Banque de Turin, une clause
de garantie contre les manipulations monétaires : « Les écus de
banque seront entendus écus de poids et titres d'à présent. »
« Je ne suis pas un visionnaire », dit-il à Desmarets; et en effet,
l'ensemble de ce texte n'apparaît en rien comme l'œuvre d'un
visionnaire.

1. En 1794, après la bataille de Fleurus. Levasseur, Recherches historiques sur


le système de Law, p. 315.
LA SIBYLLE DE CHARTRES

La figure fort raisonnable que présente Law dans cette période où


commence la Régence, le caractère modéré et réaliste de ses projets,
devraient être remis entièrement en cause si nous acceptions de lui attri-
buer la paternité d'un volumineux mémoire, daté du 4 octobre 1715, et
que Paul Harsin s'était résolu, non sans hésitation, à publier dans les
Œuvres complètes sous le titre : « Rétablissement du commerce » Mais
il est hors de doute aujourd'hui que cette attribution doit être écartée.
La publication du document avait paru justifiée par l'apposition de la
signature manuscrite de Law et également de celle de Montesquieu. Cette
double certification, à première vue insolite, apparaissait comme un élé-
ment de crédibilité du fait que Montesquieu avait en effet rencontré Law
à Venise, le 29 août 1728, rencontre dont Montesquieu donne la relation
dans ses Voyages 2 . Cependant, l'origine du texte éveillait déjà la suspi-
cion. Le manuscrit — qui a été détruit pendant la guerre — (aussi doit-on
se féliciter de l'initiative de Paul Harsin!) se trouvait à la Bibliothèque de
Chartres, où il était parvenu en exécution d'un legs émanant de la famille
de l'académicien Chasles dont il porte l'ex-libris. Or, cet académicien a été
victime d'une extraordinaire escroquerie aux faux documents. Un pitto-
resque faussaire du nom de Vrain-Lucas lui avait vendu 27 000 auto-
graphes parmi lesquels une lettre de Marie-Madeleine à Lazare (en vieux
français) pour le féliciter de sa résurrection; une lettre de Newton, alors
âgé de onze ans, adressée à Pascal pour lui attribuer l'honneur de la
découverte de la gravitation, etc. Sans doute, Chasles pouvait détenir des
documents d'une autre provenance. Mais on ne peut exclure l'hypothèse
que Vrain-Lucas ait « refilé » à sa dupe un manuscrit de l'époque contenant
une compilation de mémoires et de projets divers et qu'il ait poussé
l'audace jusqu'à tracer les signatures de Law et de Montesquieu.
Depuis la publication des Œuvres complètes, deux nouvelles données
sont apparues, qui permettent de trancher sans hésitation le litige dans le
sens du refus de l'authenticité.
Le professeur Robert Sheckleton, d'Oxford, a retrouvé au château de

1. Œuvres complètes, op. cit., t. II, p. 67 à 260.


2. Montesquieu, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, t. I, p. 572.
58 L'homme et la doctrine

La Brède le catalogue très détaillé, dressé par Montesquieu lui-même,


de tous les livres et manuscrits que celui-ci avait eus en sa possession, et
dont il prenait grand soin. Or, ce catalogue, publié en 1954 par la Société
des Publications romanes et françaises , ne porte aucune mention de la
prétendue « donation » de Law. Au demeurant, Montesquieu apposait tou-
jours son ex-libris sur les pièces de sa bibliothèque et cet ex-libris ne figu-
rait pas sur le manuscrit de Chartres.
D'autre part, un manuscrit contenant la première partie du Mémoire
sur le Rétablissement du commerce a été découvert par Paul Harsin lui-
même et par l'historien Lionel Eothkrug, et ce document porte l'indication
de son auteur, Jean Pottier de La Hestroye, lieutenant civil et criminel de
l'Amirauté de Dunkerque 2 .
Pouvait-on cependant envisager une dernière possibilité, à savoir que
la partie finale du Rétablissement, qui traite d'un projet de banque, soit un
texte de Law, qui aurait été recopié à la suite du travail de Pottier de
La Hestroye, peut-être même avec d'autres additions? A cette époque de
tels pots-pourris ne sont pas rares.
Paul Harsin et moi-même avons étudié de concert cette éventualité, et
nous avons conclu d'un commun accord qu'elle devait être rigoureusement
écartée. En effet, le projet de Banque qui figure dans le texte de 1715,
quoique répondant à des objectifs analogues à celui de Law, est entière-
ment différent dans ses modalités. Or, précisément, à cette même date,
Law tentait de faire aboutir le plan qu'il avait remis à Desmarets et il le
défendait pied à pied au cours d'une série de conférences avec le duc de
Noailles et diverses autres personnalités3. Il est évidemment impensable
qu'il ait voulu créer deux banques en même temps et qu'il ait adressé au
Régent une véritable sommation de réaliser la seconde, alors que les négo-
ciations relatives à la première prenaient justement un tour apparemment
favorable.
Remarquons enfin que le texte de l'Avis daté du 4 octobre, qui tient en
quelques paragraphes, et qui se trouve placé en tête du volume, ne peut
être de la main de Law. L expression : « Ce que je dois au Roi et à ma
Patrie » serait inadmissible de sa part, et d'aill eurs dans un écrit de cette
époque nous le voyons évoquer avec humilité son état d'étranger. Et le ton
de l'ultimatum, posé avec désinvolture et avec esprit, « je me retirerai
ainsi que firent les Sibylles » serait inconcevable dans une lettre adressée
par lui à Son Altesse Royale, dont il sollicitait inlassablement la protec-
tion.

1. Genève, Droz, 1954.


2. L'Amirauté de Dunkerque (Bibl. de l'Arsenal). Cf. P. Harsin, éd. des Œuvrei
de Dutot, p. 273, n° 49 et Lionel Rothkrug, Opposition to Louis XIV, Princetor
University Press, 1965, p. 435-449.
3. Cf. p. 55.
Deuxième partie

BANQUE ET LA GUERRE
VIII

La passation des pouvoirs

UN DEUIL SANS LARMES

ir Je voyais tout le monde courre au soleil


levant. Les gens attachés de longue main
à Monsieur le Duc d'Orléans épanouissaient
leurs visages. Ceux qui n'avaient pas encore
découvert leur attachement commençaient à
lever la tête. On allait, on vivait, on s'as-
semblait, on réglait tout, on partageait
tout. »
Duc d'Antin.

La Banque de Law n'ouvrit pas le 10 août. Louis XIV laissa


passer l'occasion qui lui était peut-être offerte par le destin de
prolonger son règne en changeant son image.
Le Roi avait dit le 28 juin en plaisantant pendant son souper :
« Si je continue de manger d'aussi bon appétit... j e ferai perdre
quantité d'Anglais, qui ont fait de grosses gageures que j e dois
mourir le premier jour de septembre prochain »
Mais le 15 août, il se trouva pris de malaise et l'on célébra la
messe dans sa chambre. Le 24, un mieux se déclara, il parut au
balcon, des vivats l'accueillirent, il salua à son tour 2 ; toutefois le

1. Buvat, Journal de la Régence, éd. Pion, 1865, t. I, p. 37.


Selon la chronique parallèle, du même auteur, publiée sous le titre Gazette de la
Régence, l'origine de ces paris se trouverait dans des indiscrétions médicales rap-
portées par l'ambassadeur d'Angleterre à Paris, Mylord Stair (Gazette de la
Régence, préface par le Comte de Barthélémy, éd. Charpentier, 1887, p. 15).
2. Cette anecdote est empruntée au journal de Buvat. Elle n'est pas confirmée
62 La banque et la guerre

25 la fièvre le reprit, il rédigea un second codicille à son testament,


il reçut l'extrême-onction. La gangrène s'était déclarée. Le 28 août,
il ne put pas entendre la messe et l'on pensait qu'il ne passerait
pas la journée. Cependant cet organisme indomptable s'acharnait
à survivre et le roi connut une rémission que l'on attribua à l'élixir
d'un charlatan marseillais. Il s'évertua encore à diverses conversa-
tions, recommandations et dispositions. Il garda jusqu'à la fin de
longues périodes de lucidité; alors il donnait lui-même les répons
aux prières des agonisants que récitaient alternativement au pied
de son lit les pères récollets et les prêtres de la mission. Enfin, le
dimanche 1 e r septembre, à huit heures un quart, à l'heure même
où chaque matin, selon un cérémonial intangible, le grand
chambellan était venu écarter le rideau et présenter l'eau bénite
il expira, en la seule compagnie de son confesseur le père Le Tellier
et du duc de Villeroy, capitaine des gardes du corps. Aussitôt que
la nouvelle fut connue, les seigneurs et les dames de la Cour, « tous
magnifiquement vêtus » ainsi que les prélats et les officiers, « accou-
rurent rendre leurs premiers devoirs au jeune Roi, âgé de cinq
ans ».
Ainsi s'achevait, après soixante-douze ans de durée, le règne le
plus long, le plus glorieux et aussi le plus ruineux de notre histoire.
« On n'a jamais vu si peu de tristesse à la mort d'un Roi », note
le chroniqueur 2 . Saint-Simon traduit la même impression avec plus

par Saint-Simon qui note simplement pour le samedi 24 août : « Il soupa debout
en robe de chambre en présence des courtisans pour la dernière fois. » Les deux
récits concordent quant à l'aggravation survenue le 25.
1. Saint-Simon, op. cit., t. IV, p. 1081.
2. Et encore : « ... Un grand prince chrétien qui a poussé le pouvoir indépendant
au-delà de toutes ses bornes, est mort d'une maladie gangrénée, peu regretté de
ses sujets et haï de tous les étrangers. »
On ne peut s'empêcher d'évoquer la ressemblance de cette situation avec celle qui
se présentera à la fin du règne, lui-même fort long (cinquante-neuf ans), de
Louis XV. A ceci près que, dans ce cas, on ne parlera pas seulement du peu de tris-
tesse mais d'une véritable joie. « La satisfaction se lisait sur tous les visages », écrit
le baron de Besenval. Faut-il en déduire que lorsqu'une même personne gouverne
pendant très longtemps, sa fin est toujours attendue avec impatience et saluée avec
soulagement? Il peut y avoir quelque chose d'exact dans cette vue, car le caractère
oppressif que comporte nécessairement le pouvoir (surtout s'il est absolu) s'accroît
de l'oppression supplémentaire qu'engendrent l'absence de changement, la mono-
tonie de la durée et l'impression de huis clos qui peut résulter de la permanence du
nom et de l'image.
Cela dit, il existait dans les deux cas des raisons de désabusement et de
mécontentement, mais fort dissemblables. Le règne de Louis XIV s'était terminé dans
une bigoterie étouffante, mais non sans respectabilité. Au contraire, celui de Louis XV
avait suscité, par l'immoralité et le cynisme, le mépris et le dégoût. Par contre, si
La passation des pouvoirs 63

de brutalité. « Les provinces, au désespoir de leur ruine et de leur


anéantissement, respirèrent et tressaillirent de joie... le peuple,
ruiné, accablé, désespéré, rendit grâce à Dieu... »
Le défunt Roi lui-même ne s'était point fait d'illusions sur l'état
du royaume et sur le contentement de ses sujets. Peu avant sa
mort, il aurait fait venir le dauphin pour lui tenir des propos que
celui-ci ne pouvait guère entendre avec profit : « Ne m'imitez pas
dans le goût que j'ai eu pour les bâtiments, ni dans celui que j'ai
eu pour la guerre... Tâchez de soulager vos peuples, ce que j e suis
assez malheureux pour n'avoir pu faire... » On retrouve une note
analogue dans son testament, cette fois sans la nuance de l'auto-
critique : « Comme par la miséricorde infinie de Dieu la guerre, qui
a, pendant plusieurs années, agité notre Royaume avec des enne-
mis différents et qui nous ont causé de justes inquiétudes, est heu-
reusement terminée, nous n'avons présentement rien de plus à
cœur que de procurer à nos peuples le soulagement que le temps
de la guerre ne nous a pas permis de leur donner. »
Comme les modes sont changeantes en histoire, que la recherche
n'est jamais épuisée, que la réalité ne se fige pas un seul instant
dans l'absolu, certains savants contestent aujourd'hui le slogan du
« tragique xvne siècle », du moins dans la mesure où on le prolonge
jusqu'au 1 e r septembre 1715. On signale, dans les dernières années
du règne, quelques indices favorables, dont on croit pouvoir
déduire l'amorce d'une réanimation économique spontanée Il
s'agit cependant de données fragiles, à interprétation ambiguë, et
qui, dans un autre contexte, pouvaient aussi bien apparaître comme
les derniers sursauts d'une vitalité proche de son expiration. Ce
qui est certain, c'est que le temps du changement est venu. La
récession économique est parvenue à un tel degré de gravité qu'elle
se traduit — nous le savons aujourd'hui — par une involution
démographique 2 . Il faut renverser la tendance. L'économie a
besoin d'une plus grande abondance monétaire, d'investissements
productifs et non pas stériles, d'une ambiance plus favorable aux
affaires, d'un climat plus stimulant et d'un pouvoir plus libéral.

dans l'un et l'autre cas les finances étaient en piteux état, on n'observe rien en 1774
qui rappelle le marasme économique de 1715. La période intermédiaire a vu
reprendre, notamment à la suite de l'expérience de Law, le chemin de l'expansion,
bien que ce soit au détriment du pouvoir d'achat réel de certains travailleurs (voir
Labrousse). Les sujets de mécontentement, cette fois, sont autres et tiennent juste-
ment à un mouvement progressif de l'économie, entraînant des distorsions ten-
dancielles.
1. F. Braudel, Labrousse, P. Goubert, Histoire économique et sociale, t. II, p. 363
et sq.
2. Voir ci-après note annexe, p. 66.
64 La banque et la guerre

Louis XIV a fait son œuvre et on peut même penser que c'est
depuis longtemps puisque l'agrandissement territorial 1 , qui est
sans doute la meilleure justification d'un règne si dispendieux, est
achevé depuis 1681. Si l'Histoire a ses ruses, elle peut aussi avoir
sa courtoisie. Il est bien naturel qu'elle en ait usé envers un souve-
rain qui a porté cette vertu à sa sublimité astrale. 1681-1715,
c'est très exactement, comme nous le savons aujourd'hui, la période
pendant laquelle s'effectua, d'ailleurs en liaison avec une reprise
sur le trafic des métaux précieux 2 , une grande mutation expansion-
niste de l'économie mondiale 3 dont d'autres pays surent s'assurer
le bénéfice 4 .
Il est normal pour toutes les raisons que l'on connaît que la
France ne suive le mouvement qu'avec un certain décalage par
rapport à l'Angleterre et à la Hollande. Mais la limite extrême est
atteinte, et même sans doute dépassée. Au-delà de ce point, il fau-
drait admettre que la survivance — dans la personnalisation de son
agent — d'une politique dont le sens a été épuisé, put indéfiniment
contrarier l'émergence d'une politique nouvelle, répondant aux
nouveaux objectifs que déterminent les situations concrètes et les
forces psychologiques profondes.
L'acteur individuel n'a que trop longtemps contrarié l'acteur
collectif.
Cet acteur collectif n'est autre que les « dix-sept ou dix-huit
millions de Français aux champs ou aux ateliers, travaillant paisi-
blement, lentement, dans des conditions encore précaires mais
avec un courage, une habileté, une finesse, une persévérance
jamais démentis. C'est en eux que reposent, en fin de compte, l'ave-
nir et la force de cette nation qui commence à se chercher, à se
trouver 5 ».
La patience du peuple s'épuise en même temps que la courtoisie
de l'Histoire se lasse. Si vêtu d'or qu'il soit, il est temps de dire à
ce Roi de soixante-dix-sept ans : « Vous êtes rentré chez vous et
vous avez reçu votre salaire 6 . »

1. Les pays qui forment sensiblement les départements du Nord, Strasbourg, la


Franche-Comté, la ceinture de fer, évidente réussite. Mais tout cela est acquis
depuis 1681 et, par la suite, seulement confirmé, sauvé ou diminué (Pierre Gou-
bert, Louis XIV et vingt millions de Français, Paris, Fayard, 1966, p. 225).
2. Cf. Pierre Chaunu, La Civilisation de l'Europe classique, Paris, 1966.
3. Pierre Vilar, La Catalogne dans l'Espagne moderne, Paris, 1962, p. 247.
4. L'Espagne qui, pour bien des raisons, pouvait se trouver à l'écart de ce grand
élan, commence elle-même à démarrer (cf. Pierre Vilar, op. cit.).
5. Pierre Goubert, op. cit., p. 222.
6. Shakespeare, Cymbeline, acte IV, scène n.
La passation des pouvoirs 65

De nouveaux acteurs individuels peuvent apparaître. Philippe


d'Orléans et John Law sont disponibles, ils se sont préparés de
longue date. Par chance, ils se connaissent déjà. « A la morne et
pesante agonie du Grand Règne succède, avec la Régence du duc
d'Orléans, une période de fermentation intense », écrit Hubert
Luthy. A défaut d'une vue de la Providence, n'était-ce pas, comme
on dit, dans « l'ordre des choses »?
ÉCONOMIE ET DÉMOGRAPHIE

Des travaux récents nous permettent d'apercevoir, à l'égard de


cette situation économique récessive, certains effets que les contemporains
ne distinguaient certainement pas et que les historiens eux-mêmes ont
longtemps négligés : ce sont les effets démographiques.
Emmanuel Le Roy Ladurie a le mérite d'avoir isolé et clairement défini
le phénomène de progression de la mortalité adulte par déficit général
de la consommation. L'espérance de vie des adultes vieux et jeunes, entre
vingt et soixante ans, est minimale vers 1700-1730. Il ne s'agit point ici
de mortalité infantile, voire juvénile, dont le taux ne variera guère jus-
qu'à la Révolution. « C'est un excédent de mortalité adulte qui crée le
déficit démographique... les facteurs socio-économiques l'emportent donc
sur les facteurs médico-culturels... Ce qui tue l'adul te, c'est la pauvreté,
le manque de gain... La régression économique d'ensemble... La régres-
sion du produit brut est bien la médiation pertinente qui explique, après
1680, l'excédent des morts 1 . »
Malgré les scrupules et les divergences d'interprétation, les études
générales ou régionales poursuivies sur ce sujet ne permettent pas de
mettre en doute la coexistence de la dépression démographique et de la
récession économique.
Pierre Goubert, dans YHistoire économique et sociale de la France,
témoigne d'une extrême prudence, dont on ne saurait lui faire grief, même
si l'on n'entend pas entièrement l'adopter. C'est avec des points d'inter-
rogation qu'il titre : « Recul sous Louis XIV? » et « Révolution démogra-
phique au xvme siècle? » et pour lui le « tragique xvne siècle » serait
une formule excessive. Cependant, il s'exprime affirmativement sur « le
recul de la mort » et il note : « Après les catastrophes d'entre 1693 et
1720, il fallait presque l'espace d'une génération pour récupérer, au
moins algébriquement, ce qui avait été perdu 2 . »
Le même auteur présente une analyse très fine de la relation entre la
mortalité et la sous-consommation. Quand la population ne peut obtenir

1. Emmanuel Le Roy Ladurie, Les Paysans du Languedoc, Paris, Mouton, 1966,


p. 554.
2. Op. cit., t. II, p. 46, 55, 58, 61.
La passation des pouvoirs 67

une alimentation convenable, on se jette sur des produits de qualité dou-


teuse : « grains de basse qualité, pourris, échauffés, voire " ergotés "... »
« On allait jusqu'à déterrer les graines des dernières semailles, à voler des
céréales, encore vertes, à fabriquer des pains d'avoine, des pains de
racine de fougères, à faire cuire les herbes des chemins et des champs, à
consommer la viande avariée des bêtes crevées, à ramasser le sang et les
tripes jetées hors des tueries! » « Dès lors Y épidémie seconde suivait la
cherté première »
Ainsi se trouve illustré de façon saisissante le phénomène dénoncé par
E. Le Roy Ladurie. Cependant Pierre Goubert place le projecteur de façon
presque exclusive sur une chaîne de causalités initiales qu'il fait remonter
aux accidents climatiques, d'où les mauvaises récoltes, d'où disette et
cherté, la cherté déclenchant alors le processus ci-dessus décrit. Cette
optique le conduit, pensons-nous, à privilégier les facteurs naturels et
accidentels par rapport aux facteurs économiques dont cependant il avait
signalé l'importance dans sa grande étude sur le Beauvaisis 2 . Lorsqu'il
en vient à évoquer le redressement du xvme siècle, il ne manque pas de
mentionner l'amélioration des revenus populaires et l'élévation générale
du niveau de vie, mais il n'écarte pas l'hypothèse (qui nous semble fragile)
d'un rôle plus ou moins déterminant de 1' « histoire climatique3 ».
En conclusion, les données de base, malgré leur caractère forcément
incomplet, sont concordantes et le caractère coextensif du phénomène
démographique et du phénomène économique nous semble démontrer un
rapport de causalité, nom pas sans doute exclusif, mais principal. La
cherté qui déclenche — à travers la sous-consommation et les consomma-
tions malsaines — les épidémies, cela peut être la cherté occasionnelle pro-
voquée par l'accident de la disette, mais c'est surtout une cherté relative
par rapport à un niveau de revenu très bas. La déflation entraîne d'une
façon continue non pas la cherté mais un prix insuffisamment rémunéra-
teur et insuffisamment incitateur. De là, indépendamment des intempéries
et même des épidémies, une anémie générale du corps social... et du corps
humain.

]. Histoire économique et sociale, t. II, p. 43.


2. Cf. Pierre Goubert, Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730.
3. Ibid., p. 62-63.
LE TESTAMENT DANS LE MUR

» La minorité des Rois est la saison des


orages. »
Fleuriau d'Armenonville

L'épreuve pathétique du pouvoir absolu, c'est la difficulté qu'il


éprouve à assurer sa transmission. Une volonté habituée à briser
tous les obstacles dans l'espace se trouve étrangement faible dès
qu'il s'agit de jeter une passerelle au-delà de son propre temps.
Le testament permet à l'homme de se survivre. La plupart des
civilisations l'admettent dans les affaires privées. Il en va diffé-
remment en ce qui concerne la puissance publique.
La monarchie française disposait, grâce à ses lois fondamentales,
non écrites, d'un système de transmission automatique : la dévolu-
tion héréditaire par ordre de primogéniture. Encore fallut-il tra-
verser de rudes épreuves pour le compléter par l'exclusion des
femmes (loi salique, guerre de Cent Ans) et par la règle de « catho-
licité » (conversion d'Henri IV). Qui dit hérédité ne dit pas testa-
ment. Le Roi « sortant » n'a rien à voir à ce qui se passera après
lui. Le Roi « entrant » est investi par une combinaison de l'onction
divine et de la volonté populaire, laquelle réside dans le consen-
tement tacite de la nation à cette coutume, à ces « lois fondamen-
tales ».
Cette horlogerie serait impeccable, s'il n'y avait pas le problème
des minorités.
En dépit de la fiction qui veut que le Roi dispose du pouvoir à
quelque âge que ce soit, ce qui fait qu'un nouveau-né pourrait tenir
un lit de justice, il faut bien que quelqu'un se charge de l'exercer
pour son compte. Le règne effectif ne commence qu'à la majorité
de la quatorzième année, en fait treize ans et un jour.
Comment organiser la gestion intérimaire?
Or, qui, plus que le père ou l'aïeul, est intéressé à ce que les
choses se passent bien? N'est-il pas, ou ne se croit-il pas, le mieux
qualifié pour prescrire les dispositions nécessaires à la tutelle du
royaume et à la garde du prince pendant la période de l'enfance?
A cette tentation, Louis XIV ne résista pas davantage que ne

1. Lit de justice du 27 février 1723.


La passation des pouvoirs 69

l'avaient fait ses deux prédécesseurs, Henri IV et Louis XIII, dont


le double exemple eût cependant pu l'éclairer sur les chances qui
sont données aux rois de ruser avec les Parques.
Peu d'années auparavant, Louis XIV avait vu disparaître dans
une suite tragique d'accidents brutaux, qui donnèrent lieu à des
interprétations diverses et firent même soupçonner de machination
criminelle Philippe d'OrléanB, ses héritiers les plus proches, dans
l'ordre même de leur vocation successorale : le dauphin, son fils
unique, le 16 avril 1711; puis le duc de Bourgogne, devenu dau-
phin de ce fait, enlevé à la vie le 18 février 1712 (six jours après sa
femme); enfin, le 8 mars, le duc de Bretagne l'aîné de leurs fils.
A la veille de sa mort, Louis XIV contemple un phénomène
cyclique de l'histoire : cet arrière-petit-fils, âgé de cinq ans, qui va
être appelé au trône, n'est-ce pas un double ae lui-même, qui avait
le même âge en 1643?
La situation se trouve d'ailleurs compliquée par deux circons-
tances, chacune singulière, et dont la combinaison semble avoir été
imaginée par un diable retors :
— d'une part, l'existence d'un héritier légitime ayant renoncé à
ses droits, Philippe V, roi d'Espagne. Philippe V était le parent le
plus proche de Louis XIV après le jeune Louis XV : sa renonciation
était-elle valable? On en peut douter. Saint-Simon pensait, non
sans quelque raison, qu'elle aurait dû être ratifiée par les états
généraux, à défaut de quoi elle pourrait être tenue pour non ave-
nue. Saint-Simon fait remarquer à ce sujet que, symétriquement,
les ducs de.Berry et d'Orléans avaient renoncé à leurs droits éven-
tuels au trône d'Espagne. Or ces renonciations avaient, elles, été
enregistrées par les Cortès 1 .
— d'autre part, la présence de deux enfants mâles de Louis XIV
— le duc du Maine et le comte de Toulouse — , issus de son union
hors mariage avec M m e de Montespan, mais qu'il avait légitimés
et pourvus de divers droits et dignités par un crescendo d'actes
successifs 2 . En dernier lieu il les avait fait déclarer aptes à succé-
der au trône, ainsi que leurs enfants mâles (ceux-ci seulement en
légitime mariage) pour le cas où ne subsisterait aucun héritier
tout à fait légitime. Cette décision se fondait assez raisonnable-
ment sur la crainte que la colère de Dieu s'appesantît encore sur
cette maison.
1. Saint-Simon, op. cit., t. IV, cbap. m, p. 51 et sq.
2. De M m e de Montespan Louis XIV avait eu également trois filles dont l'une
avait épousé Philippe d'Orléans. Pour elles, la question d'une vocation dynastique ne
se posait pas. Aucune règle précise (les lois fondamentales étant non écrites) n'exclut
les bâtards de la succession au trône, surtout s'ils ont été légitimés! (Voir la liste
de ces actes dans Saint-Simon, op. cit., t. IV, p. 27.)
70 La banque et la guerre

Tel était l'objet d'un édit que Louis XIV avait pris le soin de faire
enregistrer par le Parlement, réuni à cet effet avec la Cour, à
Marly, le 2 août 1714. Par le même acte, le duc du Maine et le
comte de Toulouse recevaient le rang de princes du sang.
Le même jour, et comme dans la foulée, Louis XIV rédigeait son
testament. Il prit, pour sa conservation, des précautions exception-
nelles. Il le remit en mains propres au Premier président de
Mesmes et au procureur général d'Aguesseau. Les magistrats, de
retour à Paris, firent creuser un trou dans la muraille d'une tour
du Palais et y déposèrent le document. On ferma l'ouverture par
une grille et une porte, dont chacune comportait trois serrures
différentes. Les trois clefs furent gardées respectivement par le
Premier président, le Procureur général et le greffier. Ainsi le tes-
tament ne risquait-il point de s'égarer : c'est là tout ce que l'on
pouvait garantir.
L'objet de ces dispositions testamentaires était triple. D'une
part, Louis XIV entendait limiter les pouvoirs qui appartiendraient
au duc d'Orléans, qui était le parent majeur le plus proche. Le tes-
tament ne lui accorde pas même le titre de Régent et en fait seule-
ment le Président d'un Conseil de Régence. La composition de
ce Conseil était fixée d'avance. Le duc n'y disposerait que d'une
voix préférentielle en cas de partage, toutes les décisions devant
être prises à la « pluralité des suffrages » (majorité).
En second lieu, Louis XIV entendait conférer des pouvoirs aux
princes légitimés, qui entraient tous les deux au Conseil de
Régence : ils détenaient ainsi à eux deux plus d'autorité que le
président!
Enfin, et en troisième lieu, le Roi prenait des mesures relatives à
la personne même du jeune Roi. Celui-ci se trouvait placé sous la
« tutelle et la garde » du Conseil de Régence, mais — « sous l'auto-
rité de ce Conseil » — le duc du Maine était investi d'une fonction
spéciale comme chargé de veiller à « la santé, conservation et édu-
cation » du mineur. Le duc de Villeroy, à son tour, était nommé
gouverneur du Roi sous l'autorité du duc du Maine. La distinction
ainsi établie entre l'administration du royaume et la garde du
jeune Roi n'a rien d'une innovation bizarre : elle se recommande
de précédents, eux-mêmes assez bien fondés en raison. On estimait
qu'il pouvait être dangereux de confier la surveillance du Roi à
celui qui étant son plus proche parent avait vocation à lui succé-
der :
« Ne doit mie garder l'agnel
qui doit en avoir la pel 1 .» %

1. Agneau et peau. Dicton cité par Chenon, Histoire du Droit.


La passation des pouvoirs 71

Ces dispositions furent renforcées de façon véritablement inso-


lite, par un cçdicille d'avril 1715, lequel prévoyait que, dès la mort
du testateur, le duc de Villeroy assurerait sur l'heure le comman-
dement des troupes de la maison du Roi!
En fait, il semble que ce dernier acte ait été arraché à la lassi-
tude de Louis XIV par les importunités de M m e de Maintenon :
« J'ai acheté du repos », aurait dit le Roi — et qu'il n'y attachait
pas une réelle importance. Sinon il ne l'aurait pas confié... au duc
d'Orléans lui-même, qu'il s'agissait précisément de dessaisir de la
force armée 1 .

« La mort du Roi, écrit Saint-Simon, surprit la paresse du duc


d'Orléans. » On en doute fort. Le duc d'Orléans et Saint-Simon
avaient préparé eux-mêmes depuis plusieurs mois et jusque dans
le détail la composition du futur gouvernement (par Conseils). Ils
connaissaient le contenu du testament, ils avaient déjà étudié les
moyens de le réduire à néant. Saint-Simon préconisait la réunion
des états généraux, mais il n'entrait pas dans le caractère du duc
d'Orléans de se laisser prendre à l'attrait grandiose d'un geste
aussi imprudent. Il suffirait de s'adresser au Parlement qui avait
l'habitude de casser les testaments des rois.
Henri IV et Louis XIII en avaient fait, si l'on peut dire, l'expé-
rience. Le tour du roi Louis XIV, tout Soleil qu'il fût, était venu.
La position du Régent était encore plus forte que ne l'avaient
été, lors des précédentes minorités-, celles des reines régentes. La
mort du roi rompait invinciblement en sa faveur l'équilibre des
forces. Les courtisans le comprirent à merveille qui, dès le matin,
investissaient son appartement au point « que l'on n'aurait pu
faire tomber une épingle par terre ».
Dès la matinée du 2 septembre, le Parlement procéda à l'ouver-
ture du testament que l'on sortit de sa cachette. Le duc d'Orléans
présenta habilement ses prétentions en demandant au Parlement
de statuer d'abord sur le droit propre qu'il tenait de sa naissance
et seulement ensuite sur ce que le testament pouvait disposer sur
ce sujet. Il fait état, avec un singulier aplomb, d'une conversation
secrète qu'il aurait eue avec le roi « après le viatique » et où celui-ci
aurait dit : « J'ai fait les dispositions que j'ai cru les plus sages;
mais comme on ne saurait tout prévoir, on les changera » (!). Enfin,
il met d'emblée sur la table sa plus grosse mise : « étant aidé par
vos conseils et vos sages remontrances.», rétablissant ainsi le Par-

1. Voir ci-après, note annexe, p. 77.


72 La banque et la guerre

lement dans ce droit de remontrances que le défunt roi avait frappé


de caducité. Le duc d'Orléans annonça encore son intention de
rétablir l'ordre dans les finances, de retrancher les dépenses super-
flues, d'entretenir la paix au-dedans et au-dehors, et de « rétablir
surtout l'union et la tranquillité de l'Église ».
Le requérant avait présenté cette première partie de son exposé
avant même qu'il fût procédé à l'ouverture du testament et à sa lec-
ture, puis à celle des deux codicilles, datés respectivement du
13 avril et du 23 août, qui figuraient sur une mêmç feuille de
papier non cachetée. Après la lecture de ces textes, les gens du Roi
opinèrent en faveur des prétentions du duc d'Orléans et la Cour lui
donna aussitôt raison en le déclarant Régent de France.
Fort de sa nouvelle autorité, il reprit alors la parole et pré-
senta ses demandes, qui tendaient à vider le testament de toute
substance. Ainsi, il acceptait la règle de la majorité (« pluralité »)
pour la décision du Conseil de Régence... mais il serait libre de
composer le Conseil comme il l'entendait 1 ! D'ores et déjà, il
demandait que le duc de Bourbon, bien qu'âgé seulement de vingt-
trois ans 2 , fît partie de ce Conseil, dont il serait le chef et qu'il
présiderait en l'absence du Régent. Cela fut, par la Cour, décidé
sur-le-champ. Enfin, il entendait assumer sans partage le comman-
dement des troupes de la Maison du Roi. C'est sur ce point, et sur
ce point seul, que l'affrontement se produisit. Le duc du Maine
affirma que par respect pour la volonté du Roi qui lui avait fait
connaître expressément ses vues sur ce sujet, il n'avait pas la
liberté de s'en désister.
Après une assez large suspension, où l'on tenta, semble-t-il, mais
sans succès, de mettre au point une formule transactionnelle 3 , la
Cour revint en séance. Le Régent reprit la parole, les gens du Roi
conclurent en sa faveur et il l'emporta sur toute la ligne. Le duc du
Maine dut se contenter d'être désigné comme surintendant à l'édu-
cation du Roi, sans aucun titre à commander aucune troupe, « et
sans aucune supériorité du duc du Maine sur le duc de Bourbon,
grand maître de la Maison du Roi ».
Nous ne saurions omettre un dernier détail de cette journée
mémorable : la présence, dans une des lanternes, de Mylord Stair,

1. Cette pluralité ne s'appliquait qu'à la « décision des affaires », toutes les grâces
et punitions demeurant dans les mains du Régent.
2. Au lieu de vingt-cinq, âge minimum requis.
3. D'après l'exposé que présentèrent les gens du Roi, il s'agissait de confier au
duc d'Orléans le commandement des troupes de la Maison et au duc du Maine celui
de la partie de ces troupes qui assurait la garde personnelle du Roi. Mais les chefs
des différents corps qui composaient la Maison du Roi estimèrent que le comman-
dement ne pouvait être divisé et leur avis prévalut.
La passation des pouvoirs 73

l'ambassadeur d'Angleterre, celui qui était alors le grand ami de


Law et qui devait être par la suite son ennemi irréconciliable.
« M. le duc d'Orléans avait eu la facilité de se laisser leurrer, en
cas de besoin, du secours d'Angleterre [...] Ce fut l'ouvrage du duc
de Noailles, de Canillac, de l'abbé Dubois 1 . »
Ces dispositions furent confirmées par un lit de justice qui se tint
le 12 2 et tout se passa désormais comme si le testament de
Louis XIV était resté scellé dans le mur 3 .

1. Saint-Simon, op. cit., t. V, p. 117.


2. Une espièglerie du jeune Roi, qui s'était déclaré souffrant, ayant retardé
jusque-là cette séance de pure forme. On conte que le Maréchal de Tallard, que l'on
avait laissé sans emploi, fit de dépit la menace de faire graver sur son dos les der-
nières volontés du Roi où il avait été nommé. On le consola deux ans plus tard en le
faisant entrer au Conseil de Régence.
3. Voir ci-après, note annexe, p. 77.
L'INÉVITABLE RENCONTRE

<r L'époque exige son serviteur. *


Tchernychevski.

Ce chapitre nous a donné l'occasion de retracer une suite de cir-


constances dont chacune aurait pu se présenter autrement, une
série d'options dont chacune, considérée isolément, aurait pu rece-
voir une solution différente. Et, cependant, le moindre de ces épi-
sodes et la totalité de ces enchaînements répondent à une logique
continue. Tout se passe comme si l'on était en présence d'un ou
plutôt de plusieurs niveaux de conscience historique, qui per-
mettent, non pas peut-être d'assurer la réponse de l'événement à
un schéma supérieur préétabli (conception providentielle), mais,
en tout cas, d'assurer une certaine concordance, une certaine cohé-
rence des événements et des choix dans leurs relations respectives.
Ainsi, on peut imaginer que le roi Louis XIV ayant, par hypo-
thèse, des enfants illégitimes, n'ait pas poussé l'affection ou l'au-
dace jusqu'à organiser leur éventuelle accession au trône. Cepen-
dant, il est normal qu'il ait songé à assurer, au-delà de sa mort, la
maintenance de son choix politique essentiel, que l'on peut résumer
en un seul mot : le choix espagnol.
C'est la décision de politique globale qui l'a conduit à gaspiller
les forces vives du pays dans une guerre dynastique, au lieu de les
projeter dans l'économie du monde moderne. C'est l'amarrage de
la France à la nation la plus arriérée de l'Europe et sa fermeture
aux courants progressifs et libéraux qui vivifient l'Angleterre et
les Pays-Bas. C'est le choix de l'intégrisme religieux, le refus du
libéralisme, marqué par la révocation de l'Édit de Nantes, et par
là même, c'est l'option en faveur des scléroses de la vie économique
et sociale.
Même si le duc du Maine ne devait jamais accéder au trône, la
forte position politique que le testament organisait en sa faveur
lui aurait permis de jouer un rôle actif, à la tête du parti des
conservateurs, dans les affaires de la France. Or il est certain que
l'évolution de l'économie française (malgré la lenteur de ses pro-
grès), l'amélioration des techniques, la diffusion de certaines con-
naissances et de certaines aspirations dans la bourgeoisie et jusque
La passation des pouvoirs 75

dans les classes populaires, créaient un besoin collectif, une aspi-


ration collective, si peu consciente fût-elle, vers le choix inverse du
choix espagnol, du choix archaïque.
Même si Beaucoup de nos compatriotes d'alors, interrogés sur ce
point, pouvaient répondre qu'ils n'aimaient pas les Anglais, qu'en
tout cas ils souhaitaient la restauration des Stuart, qu'ils ne
voulaient pas la guerre contre les Espagnols, hier nos frères
d'armes, etc., il n'en reste pas moins que les Français étaient por-
tés vers plus de progrès, plus d'ouverture, plus de bien-être, moins
de religion, moins de papisme, moins de rigorisme, donc ils choisis-
saient au fond d'eux-mêmes l'alliance anglaise et la politique de
Philippe d'Orléans.
Les dispositions du testament se placent dans la logique de la
politique espagnole, et la cassation du testament se place dans la
logique de la contre-politique souhaitée (fut-ce inconsciemment)
par le peuple. En jouant sa propre carte, le 2 septembre, Philippe
d'Orléans se manifeste comme l'agent du peuple et comme le ser-
viteur de l'époque. Cependant, en éliminant le duc du Maine, en
mortifiant le parti espagnol, il se place, à l'intérieur, dans une posi-
tion exposée et il prend, à l'extérieur, le risque de la guerre.
Un retournement d'alliances, dans les conditions de l'époque,
comportait une possibilité de guerre, qui serait d'ailleurs une
« bonne guerre », sans invasion, sans ravage, et où le succès était
assuré. Cette guerre serait peu dispendieuse économiquement, mais
elle exigerait quand même des dépenses. Il faudrait donc trouver
de l'argent, de même qu'il faudrait en trouver pour consolider la
situation du Régent et freiner les menées du parti adverse, et comme
les désastreux procédés classiques étaient parvenus à un point
d'exhaustion, il faudrait imaginer autre chose. De nombreux « pro-
jeteurs » se pressaient, depuis quelques années, aux portes des
ministères, avec des plans prévoyant le remboursement des dettes,
le développement du crédit, la création d'une banque à la manière
de l'Angleterre et de la Hollande. Il était donc infiniment probable
que l'un des « projeteurs » serait accueilli, que l'un des « plans »
serait expérimenté.
A partir de ce point, John Law se détache à la fois du lot des
inventeurs faméliques, à la manière de l'auteur (ou des auteurs)
du manuscrit de Chartres et de l'équipe des flibustiers fourbus qui
ont financé, à leur abusif profit, les dernières années du grand
règne. Stair avait jugé que Law pouvait être le redresseur des
finances de l'Angleterre. Il pouvait voir en lui dans un intérêt com-
mun aux deux pays, le redresseur des finances françaises. Cette
conviction sera aisément partagée par Dubois. Peut-être l'était-elle
déjà...
76 La banque et la guerre

La correction du testament de Louis XIV est ainsi le préliminaire


de l'avènement du Système et la présence de l'ambassadeur anglais
dans sa lanterne en est la première image. Avec ou sans guerre,
l'ouverture de la France vers le monde moderne devait logique-
ment susciter quelque expérience de crédit à la mode anglo-
hollandaise et l'aurait exposée de toute façon au vent de la grande
spéculation qui déferla à peu près en même temps sur Londres et
sur Amsterdam.
Mais il ne suffisait pas à la France de rompre l'amarre espagnole
pour se retrouver, du jour au lendemain, dans le personnage d'une
nation industrielle et commerçante, maritime et coloniale. Elle
reste dans une position intermédiaire, à ceci près qu'elle penche
désormais d'un côté plutôt que de l'autre. Ni les structures, ni les
esprits, ne sont préparés à une véritable conversion. La vénalité
des offices, l'attraction des titres nobiliaires, les préjugés anti-
commerciaux, anti-financiers, anti-aventuristes, des élites ne le
permettent pas alors et le freineront toujours. Turgot, soixante ans
plus tard, en fera l'expérience. L'heure des réformes n'est pas
venue, ni même l'heure de l'échec des réformes.
Law n'est d'ailleurs pas, foncièrement, un réformateur politique.
Il serait plutôt... un réformateur économique, et même, en ce qui
concerne le sujet de la monnaie, un révolutionnaire. Pour l'heure
on n'attend de lui ni réformes ni révolution, mais de l'argent.
De l'argent pour les princes, de l'argent pour la guerre, de
l'argent pour l'économie. Tout ce qu'on lui demande, c'est de créer
des moyens de paiement. Et il se trouve que c'est là son idée fixe
et sa vocation. Il en obsédait déjà le défunt roi, qui pourtant ne
voulait pas faire la guerre à l'Espagne et ne s'intéressait point à
l'expansion. Il s'apprête, avec les meilleures chances, à pousser
son projet auprès du nouveau pouvoir qui, lui, en a un grand
besoin. En cette journée du 2 septembre, l'offre d'emploi et la
demande d'emploi se trouvent placées l'une et l'autre sur la tra-
jectoire de leur rencontre.
AU SUJET DU TESTAMENT DE LOUIS XIV

Le récit de Saint-Simon comporte, ce qui ne saurait nous surprendre,


une bonne dose de confusion et de fantaisie.
Selon lui, la disposition relative au commandement des troupes aurait
été contenue dans le codicille du mois d'août, dont M m e de Maintenon
aurait emporté la signature dans les derniers jours du Roi.
Dans la logique de cette fabulation, Saint-Simon précise que ce codi-
cille avait été enfermé avec le testament. Cependant ce détail, d'ailleurs
peu vraisemblable (il suppose que le Premier président et le Procureur
général seraient revenus à Versailles pour en prendre livraison et auraient
ensuite rouvert, avec le greffier, la cachette aux trois clés, etc.), est abso-
lument contredit par les écritures du Parlement. C'est bien le Régent qui a
apporté le codicille et ce fait est d'ailleurs encore rappelé dans des remon-
trances de juillet 17181
Enfin, la disposition relative aux troupes est insérée dans le corps du
testament. Le premier codicille, d'avril 1715, comporte seulement la men-
tion selon laquelle les troupes de la maison du Roi seraient placées sous
l'autorité du duc de Villeroy — lui-même subordonné au duc du Maine —
« du moment de mon décès jusqu'à l'ouverture de mon testament », en
même temps qu'instructions sont données de mener le dauphin à Vincennes,
« l'air y étant très bon ». Cette disposition, qui dénote une grande
méfiance, n'est valable que pour une durée très limitée. Dès le 2 septembre,
le testament est ouvert. Donc une discussion sur le codicille ne pouvait
présenter aucun intérêt puisqu'il était caduc et, en fait, il ne semble pas
que cette discussion ait eu lieu.
L'autre codicille, celui du 23 ou du 25 (août, a trait à des sujets ano-
dins : nomination de deux sous-gouverneurs pour le jeune Roi; nomination
de son précepteur Fleury et de son confesseur Le Tellier, et il est bien écrit
sur la même feuille que le précédent.
Il n'en reste pas moins curieux que Louis XIV ait confié au duc d'Or-
léans un codicille qui devait, dès l'instant du décès, assurer... au duc du
Maine la disposition de la force militaire pour quelques jours ou quelques
heures. Le Régent n'en tint évidemment aucun compte. En fait, toutes les
mesures nécessaires avaient été prises de son côté.
VIII

Connaissez mieux le cœur des princes

Quel est donc ce prince qui, sans avoir le titre de roi, va être pen-
dant près de huit ans (jusqu'à la majorité de Louis XV, acquise à
treize ans et un jour) le véritable souverain du royaume? Philippe,
duc d'Orléans, est alors âgé de quarante et un ans. « Il était, nous
dit Saint-Simon, de taille médiocre au plus, fort plein, sans être
gros, l'air et le port aisés et fort nobles, le visage large, agréable,
fort haut en couleur et la perruque de même. » Ce portrait paraît
encore un peu flatté. En fait, le prince n'était pas de taille médiocre,
il était petit et même, selon sa mère, très petit (il est vrai que
Saint-Simon était lui-même un nabot, ce qui pouvait fausser son
optique); il avait eu la taille fine, mais il était devenu épais, ce qui
faisait un point de ressemblance avec sa fille chérie, la duchesse de
Berry, « puissante comme une tour 1 ». Il avait été fort joli, disait-
on encore, à l'âge de quatorze ou quinze ans, mais depuis il était
devenu laid : « Malgré sa laideur, les femmes le courent; l'intérêt
les attire; il les paie bien 2 . » Il avait pris, sous l'effet dit-on du
soleil d'Italie et d'Espagne (?), un tel hâle qu'il était resté d'un
brun rouge. Mais il semble qu'on puisse trouver une autre expli-
cation qu un bronzage de grand air à ce visage couperosé chez un
homme adonné à tant d'excès et porté à l'apoplexie.
Dans les derniers temps de sa vie, on parle même de son teint
enflammé et de ses yeux chargés de sang.
« Le mal qu'il avait aux yeux le faisait loucher quelquefois. » En
fait, il avait perdu la vision d'un œil, ce qui donnait lieu à des plai-
santeries dont il était débité en commun avec le duc de Bourbon 3 .

1. Gazette de la Régence, p. 180 (elle n'était pas enceinte à l'époque).


2. Fragments de lettres originales de Charlotte-Élisabeth de Bavière.
3. La Grange, Philippiques, « Entre deux cyclopes unis ».
Connaissez mieux le cœur des princes 79

Cependant, pour celui-ci, l'infirmité trouvait son origine dans un


accident dont l'auteur involontaire était le duc de Berry. Pour ce
qui concerne le Régent, à défaut d'une explication aussi honorable
(on parlait bien, mais sans aucune précision, d'une raquette du jeu
de paume), on évoquait plutôt quelque fâcheux aléa de l'impétuo-
sité amoureuse : un coup de coude (de la marquise de La Rochefou-
cauld), un coup d'éventail (de la marquise d'Arpajon), voire un
coup de talon (de personne non dénommée) 1 . Il aurait été ainsi
puni par où il aimait singulièrement pécher. A défaut de preuve,
il n'y a point d'invraisemblance à cela. « Personne n'a moins que
lui de manières galantes », disait sa mère. Par la suite, le second
œil donna aussi des inquiétudes, on craignit la cécité.
Certains, inversement, se flattaient de l'espoir que la survenance
de ce malheur conduirait à son éloignement des affaires. Cepen-
dant, le pire fut évité par les soins, semble-t-il, d'un vicaire de
Rueil qui le soignait avec une poudre et des applications de fro-
mage mou.
Ses portraitistes s'accordent à lui reconnaître des manières char-
mantes et gracieuses aussi bien dans le geste et la tenue (mais il
dansait mal) que dans la conversation et l'accueil. Cependant cer-
taines anecdotes nous le font paraître comme assez rustre, notam-
ment avec le Premier président de Mesmes qu'il appelle « le gros
cochon 2 », avec M m e de Tencin, traitée de putain 3 . Enfin il lui arrive
de jurer et de sacrer le nom de Dieu mais, de la part d'un libertin,
cela n'était pas nécessairement tenu pour une mauvaise manière.
Le duc d'Orléans jouait à l'esprit fort. Il manifestait son impiété
de façon ostentatoire et volontiers provocante. Cette attitude ne
lui était pas inspirée par la rigueur du rationalisme. Il fréquentait
les devins et les voyantes. Ami de Fénelon, le parti quiétiste du
Pur Amour avait fondé sur lui des espérances 4 . Dans un style
très différent, l'une de ses maîtresses, M m e d'Argenton, l'entraî-
nait la nuit dans les carrières de Vanves et de Vaugirard afin
d'invoquer le diable, d'ailleurs sans succès.
Du duc d'Orléans, on admettait généralement qu'il était cou-
rageux, du moins au physique. Sa mère insiste sur cette vertu et
l'on sait qu'elle n'était pas aveuglée par l'indulgence 5 . Il s'était

1. Marmont Du Hautchamp, Préface, p. VI.


2. Buvat, op. cit., t. II, p. 375.
3. Duclos, Mémoires secrets, p. 101. Il dit « qu'il n'aimait pas les p... qui parlent
d'affaires entre deux draps ».
4. M m,î de Caylus, Souvenirs, Maëstricht, 1778, p. 154 (cité par C.F. Lévy, Capi-
talistes et pouvoir au siècle des Lumières, Paris, éd. Mouton, 1969, p. 426).
5. Lettre de Charlotte de Bavière (mère du Régent), 26 juin 1720, citée dans
de Parnes, La Régence, p. 101.
80 La banque et la guerre

bien comporté dans la campagne des Flandres (1693) et dans celle


d'Italie (1706) où il avait reçu une blessure et la couardise était
ce qu'il supportait le moins bien autour de lui. On sait aussi qu'il
avait le goût des arts et des divertissements de l'esprit, qui s'asso-
ciait naturellement avec celui des spectacles et des fetes. On lui
devait la réouverture des bals de l'Opéra, l'installation à Paris
de la Comédie italienne et il riait aux éclats à la représentation
de L'Avocat pour et contre1. Il s'appliquait lui-même, avec plus
que des demi-connaissances, à pratiquer la musique et la peinture;
il avait installé toute une galerie de ses propres tableaux et
composé un opéra. Sa curiosité d'esprit et son besoin d'activité
le portèrent aussi vers la mécanique et enfin jusqu'à la chimie.
Ce dernier engouement se révéla plus dangereux que les autres,
non point à cause des expériences qu'il poursuivait dans un petit
laboratoire avec un de ses familiers, un chimiste hollandais du
nom de Guillaume Homberg qui se trouvait être le gendre de
Dodard, l'un des médecins du dauphin, mais parce que cette
marotte permit d'alimenter une campagne de calomnies qui lui
imputait l'assassinat par empoisonnement de toute la parenté
de Louis XIV, dans la suite funèbre de 1711 et de 1712*. Cette
abominable rumeur fournit l'exceptionnelle occasion où l'on put
voir cette âme blasée s'ouvrir au chagrin et à la révolte 3 . Cette
accusation fut prise très sérieusement. Fénelon lui-même, quoique
ami du prince, ne rejetait pas le soupçon et examinait les diffé-
rentes hypothèses et possibilités d'action dans un mémoire minu-
tieux adressé au duc de Chevreuse. Il envisageait la complicité
possible de la duchesse de Berry. Il suggérait des investigations
poursuivies en grand secret et il concluait par cette interrogation
angoissée : « Si par malheur le prince est coupable et s'il voit qu'on
ne veut rien approfondir, que n'osera-t-il entreprendre 4 ? »

1. Buvat, Gazette de la Régence, p. 238.


2. « Paris vit le même char emporter le père, la mère et l'enfant », de Parnes,
op. cit., p. 10.
3. Duclos, op. cit., p. 20 (à la lecture des Philippiques).
4. On a même prétendu que le duc d'Orléans, poussé par la marquise d'Effiat,
aurait été trouver le roi pour lui offrir de se faire interner à la Bastille ou, à défaut,
d'y faire entrer son chimiste Homberg. Le roi aurait failli accepter cette dernière
suggestion et y aurait renoncé sur les objurgations de Pontchartrain. Cette démarche
nous paraît étrange et comme rien ne la confirme dans Saint-Simon qui, pourtant,
évoque ce sujet, nous estimons ne pas devoir retenir ce récit. Maurepas, Mémoires,
Paris, 1792, p. 55. Dans un souci d'objectivité, nous devons enfin mentionner
que les mémoires de Luynes, source également tardive et douteuse, font état
d'un récit du cardinal de Polignac, selon lequel celui-ci, alors qu'il était ministre
à Utrecht, en 1713, aurait été prié par un inconnu de remettre au duc d'Orléans
Connaissez mieux le cœur des princes 81

Bien entendu, ces ragots absurdes et odieux ne s'autorisaient


pas du moindre indice. En dehors, il est vrai, du laboratoire dont
le duc n'avait fait nul mystère, ce qui témoignait plutôt d'une
bonne conscience, ils n'étaient pas compatibles avec la matéria-
lité des faits et ils étaient peu conformes à la vraisemblance psycho-
logique. S'il est possible que Saint-Simon exagère quand il dit de
Philippe qu' « il ne fut jamais de prince qui éprouva moins le
désir de régner », il est bien apparent que le goût forcené du pou-
voir n'était pas une des passions de sa nature. Ce siècle était fort
crédule sur le sujet des poisons, comme d'ailleurs le précédent
(rappelons-nous les soupçons portés sur Racine). On éveillait
aisément le scepticisme à l'égard de toute mort naturelle qui sur-
venait avant l'état de vieillesse l . Lé faible état des connaissances
sur la pathologie, l'empirisme de l'art médical, la malveillance
qui pousse aisément ses fleurs venimeuses dans le huis clos de
la vie courtisane, l'absence d'une diffusion suffisante des nouvelles
sous des formes publiquement accessibles et contrôlables, por-
taient le public à accueillir avec facilité, sinon avec joie, la fasci-
nation ancestrale du merveilleux dans le terrifiant. Comme cepen-
dant le développement de l'esprit critique rendait plus difficile
la croyance simplette à la magie noire et aux jeteurs de sorts,
tout cela faisait du poison un mythe policier à la mode. C'était
un substitut de la sorcellerie à l'usage d'un public qui se
croyait éclairé dans une époque qui commençait d'être scienti-
fique.
Encore n'épargna-t-on pas au duc d'Orléans l'imputation complé-
mentaire de crime par envoûtement!
Avant même de se voir attribuer la série tragique de la famille
royale, il avait été soupçonné d'avoir voulu empoisonner sa propre
femme lorsque celle-ci avait éprouvé de violentes coliques; cepen-
dant elle guérit. Par la suite, on supposa qu'il avait pu, de compli-
cité avec sa fille, ourdir l'assassinat de son gendre qui était mort
en buvant une eau de cerise que la duchesse confectionnait elle-
même. Certains auteurs, qui disculpent le duc d'Orléans, croient

une bouteille contenant apparemment une liqueur forte. Ce récit, rapporté si


tard, après avoir passé par plusieurs bouches, serait en tout cas bien invrai-
semblable s'il s'agissait vraiment de l'arme du crime! (cf. Luynes, t. IX, p. 210-
211).
1. Pour avoir une idée de l'hygiène alimentaire de l'époque, il suffit de se repor-
ter à la dernière gâterie que s'était faite la duchesse de Bourgogne avant de tom-
ber malade : un gâteau où il entrait trois livres de fromage, autant de sucre, autant
de blé d'Inde, sans compter quelques autres ingrédients et qu'elle aurait tenté de
faire passer en buvant force liqueurs chaudes (cf. Lévy, op. cit., p. 427).
82 La banque et la guerre

dur comme fer que le crime « ne peut être contesté » et qu'il est en
tout cas l'œuvre de la jeune femme 1 .
Le duc lui-même croyait aux fables ordinaires quand il ne s'agis-
sait pas de sa propre criminalité et à défaut d'administrer le poison,
il craignait d'en être victime. Ainsi prenait-il la précaution de faire
passer sur le feu les envois d'origine inconnue . »
Lorsque la duchesse de Berry fut morte, il sortit de l'écrasement
de la douleur pour concevoir les soupçons qu'il avait trouvés si
ridicules dans les autres cas et fit pratiquer l'autopsie (l'ouverture,
disait-on alors) qui ne manqua pas de confirmer, par le délabre-
ment général d'un organisme si absurdement éprouvé de longue
date, la cause trop naturelle de cet événement fatal.
En dehors des divertissements où l'engageait la curiosité de
l'esprit et de l'importante partie de son temps qu'il consacrait à
la dissipation et aux plaisirs, le duc d'Orléans s'était trouvé occupé,
à diverses reprises, d'intérêts plus sérieux et d'affaires plus consi-
dérables. Comme il était peu probable qu'il fût appelé à régner
en France, il avait éprouvé la tentation de faire valoir ses droits
au trône d'Espagne. Des documents authentiques confirment
qu'il y avait pensé ou qu'on y avait pensé pour lui dès 1701 3 et
même, semble-t-il, dès 1699, mais l'affaire pour lors n'alla pas
plus avant. En 1707, Louis XIV lui confia le commandement de
l'armée d'Espagne, mais c'était plutôt un commandement nominal
dont il n'assurait pas réellement la responsabilité stratégique.
A cette occasion, des personnages obscurs, prétendant être ses
agents, se livrèrent à différentes intrigues qui tendaient à préparer
pour lui la succession de Philippe V dont la situation était devenue
précaire et auquel le roi de France envisageait de cesser son sou-
tien. Philippe V se plaignit à Louis XIV et celui-ci, selon Saint-
Simon, en aurait fait au duc d'Orléans une sévère admonestation,
le menaçant même de poursuites criminelles. Cependant, dans une
lettre envoyée au roi d'Espagne le 5 août 1709, Louis XIV s'atta-
chait à justifier pleinement son neveu : « Je suis persuadé par la
manière dont il s'est expliqué qu'il ne m'a rien déguisé. Ainsi, je
puis vous assurer qu'il n'a jamais eu l'intention d'agir contre votre
service. » En conclusion, le roi conseillait « d'assoupir incessam-
ment une affaire dont l'éclat n'a déjà fait que trop de mal ».
En fait, les agents secrets restèrent emprisonnés en Espagne
pendant six ans et, soit sur la demande de Philippe V, soit par
l'effet de son jugement personnel, Louis XIV ne renvoya pas son

1. De Parnes, op. cit., p. 11.


2. Buvat, op. cit., t. I, p. 132.
3. Cf. C.F. Lévy, op. cit., p. 150.
Connaissez mieux le cœur des princes 83

neveu à l'armée d'Espagne, ce qui, quel que soit le fond de l'affaire,


se conçoit assez bien.
Tel est le seul épisode qui fasse apparaître le prince dans un
rôle vraiment politique, au cours de la période de sa vie antérieure
à l'exercice du pouvoir et, faute sans doute de mieux connaître
le détail des choses, nous n'en recevons pas beaucoup de clarté
sur le fond de son caractère.
Il semble cependant confirmer ce que l'on pouvait déjà suppo-
ser, d'après sa manière générale de se conduire, à savoir une
certaine disposition à s'enticher d'un projet comme d'un jeu, sans
cependant s'y obstiner longtemps si l'affaire se traîne ou se
complique et s'il risque de s'y compromettre. Il est aisément séduit
par « l'esquisse de 1 esquisse », mais il y trouve déjà une certaine
satisfaction et il peut s'en tenir là, sauf à y revenir par la suite
dès que l'occasion se réchauffe. Il s'enthousiasme vite, se décou-
rage de même, mais ne renonce pas aisément. Ses velléités espa-
gnoles s'étalent sur une décennie; son comportement vis-à-vis
de ses affidés et son attitude envers Louis XIV manquent pour le
moins de panache. Inversement, comment lui reprocher de ne pas
tenir tête à deux rois en même temps? Il fait partie de ces hommes
qui peuvent étonner successivement, d'abord par la rapidité de
leur dérobade, ensuite par la ligne de continuité que présente leur
action quand on l'observe sur une certaine période de temps. Sa
volonté est comme un phare à éclipses, dont il serait vain d'attendre
un éclairage soutenu, mais dont il serait insensé de ne pas prévoir
qu'il peut se rallumer au premier instant.

Sous l'ensemble des traits que nous venons de rappeler, et dont


nous avons volontairement omis un certain nombre de données
qui vont maintenant trouver leur place, le duc d'Orléans, à ce
point de sa vie où notre récit le rencontre, n'est pas un personnage
simple, mais exactement un personnage double. Il ne mène pas
une seule existence, mais deux. Le travailleur et le fêtard, les
affaires et la dissipation. Un tel dédoublement de caractère, une
telle dichotomie du temps, fait penser aux fictions des œuvres
littéraires, au docteur Jekyll, au procureur Hallers. Mais pour
ce qui est du Régent, il n'y a pas le moindre mystère à découvrir
dans les zones ténébreuses de l'âme. Le héros n'a aucune raison
d'user de dissimulation avec lui-même puisqu'il n'en use pas
avec les autres. Celles de ses habitudes, qu'il est convenu d'appe-
ler mauvaises, sont par lui affichées avec une parfaite bonne
conscience, et peut-être une pointe d'affectation et de forfanterie
84 La banque et la guerre

qui le faisait appeler par Louis XIV un « fanfaron du crime ».


Tout est au grand jour, même, si l'on peut dire, la grande nuit.
C'est, en effet, selon le rythme nycthémérien que le duc d'Orléans
distribue, avec une régularité en quelque sorte bureaucratique, les
emplois du temps alternés qu'exige la dualité de sa nature.
Le Régent commençait sa journée à huit heures. Il consacrait sa
matinée aux conseils, aux audiences et aux affaires. A trois heures,
il prenait du chocolat et continuait à travailler pour l'État jusque
vers six heures Il marquait alors une pause — consacrée souvent à
une visite à sa femme. Ensuite commençait l'autre programme,
comportant généralement un souper au Palais-Royal ou au
Luxembourg avec un groupe d'une douzaine d'intimes appelés les
« roués » et un certain nombre de dames, « ses maîtresses, quelque-
fois une fille de l'Opéra, souvent M m e la duchesse de Berry ». Le
manège tournait chaque jour, du matin au soir et du soir au matin,
sans excepter les dimanches, à ceci près que le Conseil se tenait
alors à neuf heures, un quart d'heure plus tard qu'en semaine.
Quant au détail des « parties », ce que l'on sait de certain est
seulement que l'on y mangeait beaucoup, les convives mettant sou-
vent la main à la cuisine, que l'on y buvait sans mesure, le Régent
raffolant du pommard et du Champagne, que l'on y faisait suren-
chère de propos impies et licencieux; qu'enfin, le Régent usait
largement des complaisances de ses favorites, mais rien n'indique,
ni d'ailleurs ne dément, que ce fût sous la forme de plaisirs de
groupe et que lesdites « orgies » du Palais-Royal aient rivalisé
avec les bacchanales romaines dans le raffinement de la luxure. Ce
qui fit à l'époque et qui est demeuré dans l'histoire anecdotique le
principal sujet de scandale, c'est l'attachement équivoque et, pour
le moins, la connivence indiscrète qui unissait Philippe d'Orléans
et sa chère fille dans les jeux de la « grande bouffe » et de la « dolce
vita ». La duchesse de Berry, qui devait mourir à vingt-quatre ans,
était une personne grasse, au visage grêlé, au teint fort rougeaud,
douée pour le chant, inhabile à la danse, belle parleuse, piquante
et curieuse d'esprit. On la voyait courir partout « en écharpe et non
lacée ». Elle nous fait penser à ce mot charmant des Goncourt pour
une de leurs héroïnes : « C'était une mélancolique tintamar-
resque 2 . » Elle ressemblait à son père par la vigueur forcenée de
ses appétits en tous genres mais, à la différence du duc, qui était
essentiellement un homme de bon sens, à tel point que même dans
l'ivresse il gardait la retenue de son esprit, c'était une véritable

1. Emploi du temps du cardinal Dubois, dans Capefigue, Philippe d'Orléans,


régent de France (1838).
2. Renée Mauperin.
Connaissez mieux le cœur des princes 85

extravagante, une demi-folle, nymphomane et éthylique (elle abu-


sait des liqueurs fortes et combinait la bière et le vin), poussant la
vanité de la parade jusqu'au scandale, le désordre des sens jusqu'à
l'abjection et qui, de temps à autre, bien qu'elle fit profession d'in-
crédulité, courait chercher dans un couvent de carmélites la mor-
tification du mysticisme dévot ou peut-être le piment d'une hystérie
de rechange. Les malveillants assuraient qu'elle était la maîtresse
de son père, qu'il l'avait engrossée et que de surcroît ils se parta-
geaient les faveurs des mêmes partenaires. « De son père amante
et rivale 1 . » Par une interprétation intermédiaire, un chroniqueur
plus indulgent insiste sur la dévotion particulière que le Régent
portait aux belles mains de la duchesse 2 . On disait aussi qu'il
l'avait peinte nue et Buvat rapporte « qu'on lui avait envoyé dans
une petite boîte un portrait en cire qui les représentait tous les deux
dans des attitudes fort indécentes ».
Si l'on ne tient pas compte de cette zone étrange de sa vie, le
duc d'Orléans fait figure d'un débauché du genre le plus ordinaire.
Il ne se distingue que par l'importance qu'il attachait à la satisfac-
tion de ses convoitises et par les moyens exceptionnels dont il dis-
posait pour y parvenir. « Il mange, chante et couche avec ses maî-
tresses, voilà tout », écrit sa mère 3 . Il y a dans cette conception
de l'hédonisme une sorte de grossièreté qui contraste avec tout
ce qu'évoque le nom même de Régence, dont cette courte et bril-
lante tranche d'histoire lui est redevable. La Régence : on pense
à un bouquet d'artifices, à des grâces maniérées, où la facilité n'est
pas vulgaire, où l'érotisme se pique d'un zeste d'amour courtois.
Et voici le Régent : une sorte de goinfrerie générale, où diverses
sortes de sensualités s'équivalent et se combinent. Les femmes, il
ne les aime pas, ou guère autrement que les mets. S'il en a toujours
quelques-unes à sa disposition, c'est un peu comme une carte de
restaurant où il choisit chaque soir le menu de son goût. La fasci-
nation, en tout cela, c'est peut-être celle de l'habitude.
Déniaisé à quatorze ans, il a commencé de bonne heure cette vie
dissipée, influencé, disent les malveillants, par son précepteur
l'abbé Dubois (futur ministre, futur archevêque, éternel Scapin),
il n'en a pas été détourné par son mariage forcé à M Ue de Blois,
la bâtarde de Louis XIV et de M m e de Montespan, ni même long-
temps par la vie militaire, dont la jalousie du roi l'a retiré préma-
turément. S'il avait rencontré le pouvoir plus tôt, peut-être en eût-il

1. Cf. La Grange, op. cit.


2. De Parnes, op. cit., p. 36.
3. Il lui arrive de s'exprimer encore plus crûment : « Votre mode d'aimer est
comme d'aller à votre chaise percée. »
86 La banque et la guerre

éprouvé la passion. Mais pour un homme fait, et ainsi fait, il est


trop tard. La table, le lit, les lumières de la fête, les feux de la
conversation, les fumées de l'ivresse, composent une sorte de
drogue dont aucun ingrédient d'ailleurs ne l'emporte sur les autres
et dont il lui faut retrouver l'intoxication; chaque jour, à la même
heure, à la manière de ces vers ciliés qui, éloignés de la mer, ryth-
ment toujours le mouvement des marées.
C'est ainsi que s'impose la solution inédite du partage. De ces
deux parties de sa vie, fort contrastées mais étroitement asso-
ciées et balancées avec rigueur, aucune n'interférait avec l'autre. Il
était absolument impossible, quand venait l'heure du souper, de
faire parvenir au Régent la communication la plus urgente. Les
consignes étaient si bien données que lorsqu'il vint à mourir dans
les bras de la duchesse de Fallaris, il fallut quelque temps à celle-ci
pour trouver de l'aide. Une telle rupture de contact présente les
plus graves inconvénients dans la vie publique 1 .
Inversement, il ne parlait jamais avec ses favorites des affaires
de l'État et quand elles l'entreprenaient là-dessus, il les rabrouait
avec plus ou moins de rudesse 2 .
Non seulement il ne prenait aucune décision dans la période de
temps où il se retranchait des affaires, mais il se méfiait de sa luci-
dité au début de la matinée, quand il se sentait la tête lourde, et il
reportait à plus tard les signatures 3 . Cette régularité de l'alter-
nance, cette répartition des intérêts donnent une impression
curieuse, assez différente de ce que la légende porterait à croire
et de ce que l'on tient pour accoutumé dans des situations de ce
genre.
Beaucoup d'hommes considèrent leur journée de travail comme
une corvée ou du moins comme un temps d'effort et de tension dont
il convient de se débarrasser et de se divertir par des passe-temps
plus agréables. Dans le cas du Régent, on voit bien qu'il ne trouvait
pas de déplaisir dans les affaires publiques et qu'il ne trouvait pas
que du plaisir dans les affaires qui ordinairement en procurent.
Dans sa vie d'homme d'État on voit apparaître quelque chose de

1. Au moment de la conspiration, dite de Cellamare, on eut la chance de saisir


le Régent à l'Opéra. On cite cependant au moins un cas où Saint-Simon parvint
à lui faire remettre un billet (Duclos, op. cit., p. 82).
2. Nous avons vu ce qu'il en était avec M m e de Tencin. Avec M ml: de Sabran, la
procédure fut plus gracieuse puisqu'il l'invita à regarder dans la glace son joli
visage et à conclure qu'il y avait mieux à faire qu'à parler politique (Duclos, op.
cit., p. 82).
3. Duclos, op. cit., p. 82 et en sens contraire, p. 86.
Connaissez mieux le cœur des princes 87

la joie du dilettante, dans sa vie de loisir quelque chose comme la


peine du tâcheron.
On hésite à parler d'impuissance sentimentale pour un homme
qui avait éprouvé au moins une très forte passion, celle que lui ins-
pirait (même si l'on écarte l'interprétation la plus malicieuse)
M m e de Berry. Encore cet attachement présentait-il plutôt le carac-
tère d'une autre intoxication et il semble bien qu'il éprouva, quand
l'objet en eut disparu, une sorte de délivrance. Il faut bien
reconnaître qu'à part cela, son insensibilité était assez générale;
ainsi n'était-il pas disposé à la rancune et il se comparait de ce
fait à Henri IV, mais il n'éprouvait pas davantage de reconnais-
sance ni de peine, comme on le voit par son attitude à la mort de
son acolyte Dubois. Peut-être, s'il avait su s'attacher davantage
aux personnes, aurait-il pu tenir plus fortement aux idées.
Il avait toutes les qualités d'un grand caractère politique. Ses
contemporains sont unanimes à lui reconnaître la promptitude de
l'intelligence, une extraordinaire capacité d'assimilation, le talent
de l'exposé, voire l'éloquence, enfin cette qualité incomparable
qui est de former très vite le bon jugement. Inversement « la
réflexion le rendait indécis », ce qui revient à dire qu'il n'aimait
pas se jeter de front sur les obstacles et de ce fait on lui reprochait
parfois un manque de fermeté.
Cependant ce serait une erreur de l'incriminer de faiblesse
comme le fait Saint-Simon. En vérité, l'étude de sa gestion
démontre qu'il n'était ni velléitaire ni versatile. S'il lui arrivait
de ralentir son action ou même de marquer une pause, il repartait
de plus belle et avançait dans le même sens lorsque les circons-
tances redevenaient favorables. Les regrets et les hésitations dont
Saint-Simon lui fait grief marquent le plus souvent la prudence
politique et l'habileté manœuvrière. Il eût été absurde de sa part
de prétendre soulever « l'affaire du bonnet » quand il avait besoin
d'amadouer les parlementaires. Mais, dix-huit mois plus tard, elle
sera réglée sans histoire. Le duc du Maine n'est éliminé qu'à moitié
le 2 septembre 1715; trois ans après, il le sera définitivement par
une intrigue du duc de Bourbon où le Régent n'aura même pas à
se compromettre. Le duc d'Orléans avait le goût de la conciliation,
mais il en avait aussi le talent. Ses efforts pour aboutir à une trans-
action dans l'explosive affaire de la bulle Unigenitus en sont une
preuve parmi d'autres; il s'était appliqué personnellement à l'éla-
boration du texte. Sa politique à l'égard de l'Espagne alterne la
fermeté — avec une guerre qui ne fut pas mal conduite — et l'esprit
de négociation — avec des mariages qui n'étaient point mal
conclus.
En ce qui concerne l'expérience de Law, il mit beaucoup de per-
88 La banque et la guerre

sévérance à la favoriser, sans prendre le risque de heurter dans


les débuts trop de résistances. Il la soutint longuement et il ne
l'abandonna que lorsqu'on fut parvenu à un point où il n'était pas
raisonnable de la poursuivre. L'excès de complaisance qu'on peut
lui reprocher dans l'intervalle n'est pas dû à la désinvolture d'un
soupeur, mais à la considération fort réaliste de tout l'avantage
qu'il en tirait pour ses entreprises publiques et pour sa fortune
privée. Rien d'ailleurs ne permet de lui imputer la responsabilité
d'un échec qui mécaniquement ne pouvait être évité.
Ce ne sont pas les insuffisances de l'esprit, car le sien n'en
comportait guère, ni les défauts du caractère, car ses défauts
étaient mineurs et peu dissociables des qualités dont ils faisaient
la contrepartie, qui ont empêché le duc d'Orléans de faire de sa
régence une grande période pour la France. C'est, d'une part, le
fait qu'il n'en avait pas totalement l'ambition, d'autre part, le
rationnement de son temps et de ses forces d'attention qu'il s'impo-
sait absurdement par le fétichisme d'un plaisir qui le lassait. L'une
et l'autre de ces circonstances portent, cause ou effet, la même
marque. C'est l'avarice du cœur, c'est l'anémie de la conviction qui
ont limité son œuvre, hâté sa fin et compromis sa figure dans l'His-
toire. Mais sans doute l'époque sait-elle ce qu'elle veut et ce qu'elle
ne veut pas chez ses serviteurs. Imagine-t-on un second Louis XIV
succédant au premier? Et que serait-il advenu si le système de Law
avait été appliqué par un Savonarole?
IX

Noailles
ou
Le radicalisme de gestion

«• Un peu de folie dans son talent, un peu


de vertu dans son égoïsme... Quoiqu'il s'ai-
mât lui-même bien plus que sa patrie, il
préférait la patrie a tout le reste. »
Lemontey 1 .

Philippe d'Orléans avait naturellement le goût du neuf, de l'iné-


dit, du merveilleux. Il se laissa aisément persuader par Saint-
Simon d'adopter un projet de gouvernement par Conseils, qui était
— dans son genre — aussi mirobolant que le fut plus tard le « Sys-
tème de Law » pour les matières de finances. L'esquisse en était due
à l'infortuné duc de Bourgogne, inspiré en cela par Fénelon. A tra-
vers la « polysynodie » le duc de Saint-Simon poursuivait le dessein
de restituer à la noblesse la gestion des affaires publiques en fai-
sant désigner à la tête de ces collèges ministériels, comme « prési-
dents » et comme « chefs », des seigneurs du plus haut rang. C'est
ce qui advint en effet, avec le résultat qu'on pouvait prévoir.
Au cœur de cette constellation se tenait le Conseil de Régence,
que le Régent présidait lui-même, assis, comme les autres, sur un
pliant, car l'unique fauteuil (vide) de la pièce était, naturellement,
réservé au Roi. Tout autour de ce centre de la décision gravitaient
sept conseils, entre lesquels se distribuaient les grandes branches
de l'administration. Chacun était composé d'une dizaine de per-
sonnes, avec un chef, un président, un vice-président et un secrétaire.
A tous les étages du gouvernement de la France on rapportait,
on palabrait, on pré-opinait, on opinait. La vie de tout ce petit
monde grouillant était encore compliquée par les absurdes pro-

1. Histoire de la Régence. Nous avons inversé l'ordre de la citation.


90 La banque et la guerre

blêmes de protocole et de préséance, où le zèle de Saint-Simon se


donnait libre cours. C'est ainsi que l'on fut obligé de nommer le
marquis d'Effiat vice-président du Conseil des Finances, pour
éviter de vexer les conseillers d'État de robe, qui ne voulaient pas,
à égalité de rang, laisser le pas à un homme d'épée. Une autre
chicane fut moins heureusement résolue. Quand une affaire avait
été traitée par l'un des Conseils, il fallait qu'elle fût rapportée
devant le Conseil de Régence. Elle ne pouvait l'être mieux que par
le maître des requêtes qui la connaissait. Mais le maître des
requêtes demanderait à rapporter assis! ou alors que « tout ce
qui n'était pas duc, ni officier de la Couronne, ou Conseiller
d'État, se tint debout en même temps »! On en fut réduit à faire
venir devant le Conseil de Régence, pour exposer les dossiers, les
chefs ou les Présidents des Conseils qui la connaissaient mal, les
expliquaient encore moins bien et s'exprimaient souvent de façon
inaudible.
Aucun de ces ducs, pairs et maréchaux auxquels Saint-Simon
avait voulu confier le Gouvernement réel de la France n'était
capable d'administrer ou de rapporter quoi que ce fût... à une seule
exception près, qui était le duc de Noailles, président du Conseil
des Finances 1 .
C'est à Saint-Simon (du moins celui-ci l'affirme-t-il) que le Régent
aurait voulu confier cette charge qui était pratiquement celle de
Contrôleur général, donc en fait la plus considérable et la plus
difficile de toutes. Peu avant la mort de Louis XIV, au cours d'une
de ces longues conversations où les deux hommes disposaient de
l'avenir, l'offre lui aurait été faite avec insistance mais Saint-
Simon se serait obstinément récusé en arguant de son incompé-
tence : « Le commerce, la monnaie, le change, la circulation...
j e n'en connais que le nom. » Cette formule semble montrer au
contraire que le profane saisissait d'emblée le fond du problème.
Au lieu de parler de la dépense et de la dette, comme tout le monde
le faisait, il parle commerce, monnaie et change; ne croirait-on pas
entendre John Law?
Sur quoi, il proposa lui-même un autre titulaire : « C'était la
place que j e destinais au duc de Noailles. » Et il ne manqua pas de

1. Les affaires économiques et financières se trouvaient placées dans le ressort


du Conseil des Finances bientôt complété par la création d'un Conseil du Commerce.
La composition du Conseil des Finances, incomplètement indiquée par Saint-Simon,
est fixée de la manière suivante d'après les inscriptions du procès-verbal de la pre-
mière séance : Duc d'Orléans, Villeroy (chef), Noailles (Président), d'Effiat (Vice-
Président), Le Pelletier des Forts, Rouillé du Coudray, Lefevre d'Ormesson, Fagon,
Gilbert de Voisin, de Gaumont, Tachereau de Baudry, Dodun (conseillers), Lefevre
et de La Blinière (secrétaires).
Le radicalisme de gestion 91

faire valoir cette considération à l'intéressé, afin de « mettre fin


à ses angoisses ».
Lorsque le roi fut mort et que l'on en vint à distribuer des places
réelles, le Régent fit cependant une nouvelle ouverture à Saint-
Simon, mais de quelle manière! « Il me parla douteusement sur la
place de président des Finances, quoiqu'il l'eût promise au duc de
Noailles, comme j e l'ai dit dès avant la mort du roi. » Saint-Simon
persista à refuser cette offre, visiblement peu sincère, et il « raf-
fermit » le duc d'Orléans sur le choix du duc de Noailles.
Une telle attitude témoignerait d'un véritable héroïsme car,
entre-temps, Saint-Simon s était fâché à mort avec son protégé.
Le récit qu'il fait de cette brouille est aussi suspect que le por-
trait qu'il trace de sa propre abnégation. Le duc de Noailles lui
aurait proposé une sorte de pacte à deux pour gouverner la France
si Saint-Simon voulait bien l'aider à devenir Premier ministre.
Saint-Simon répondit que s'il devait y avoir un Premier ministre,
ce ne serait pas Noailles mais lui-même; cependant il se déclarait
hostile par principe à la création de cet emploi. Alors, Noailles
décide d'un coup de perdre Saint-Simon, faute de le pouvoir gagner.
Et comment s'y prend-il? D'une façon qui nous paraît ahurissante.
Nous sommes « le soir de la surveille » de la mort du Roi. Noailles
interpelle Saint-Simon dans la galerie, remplie à toute heure de
toute la cour, le tire dans l'embrasure d'une fenêtre et lui expose
un projet : dès que l'on apprendra l'issue fatale, les ducs devraient
se rendre en corps pour faire leurs salutations au nouveau Roi. Ce
serait une occasion de rehausser leur prestige après l'affaire du
« bonnet ».
Saint-Simon, sans apercevoir la perfidie, déconseille la démarche.
Une telle initiative des ducs ne pourrait qu'exciter contre eux le
mécontentement général de la noblesse dont il fallait éviter de
rompre la solidarité.
Même en faisant un effort pour nous placer dans l'optique de
l'époque et des personnages, il nous semble difficile de voir dans
cette suggestion la « scélératesse » de Noailles, la « noirceur » de
son complot « pourpensé ». Le duc de Noailles aurait inventé toute
l'affaire uniquement en vue de compromettre Saint-Simon en lui en
attribuant l'invention. En effet, méprisant l'avis négatif qu'il vient
de recevoir, Noailles s'en vient exposer son idée devant une assem-
blée de ducs d'où elle se répand à l'extérieur. La noblesse gronde
et s'insurge. Qu'à cela ne tienne! on lui fait savoir que c'est Saint-
Simon qui a imaginé cette procédure propre à la bafouer 1 ... Et

1. Toute cette machination est dépourvue de vraisemblance et on voit mal quel


bénéfice en pouvait escompter Noailles.
92 La banque et la guerre

voici donc Saint-Simon, tout enragé contre le duc de Noailles, qu'il


déclare « possédé du prince des démons », dont il évoque « la gan-
grène de son âme et la pourriture de son cœur ». Il va même jus-
qu'à l'accuser, rétrospectivement, d'avoir tenté d'empoisonner la
duchesse de Bourgogne en lui donnant une tabatière. C'est cepen-
dant ce « scélérat », cet « Achitophel », qu'il recommande derechef
au duc d'Orléans, au lieu de lui dessiller les yeux.
Il s'en explique en prétendant qu'à la date de la nomination, il
croyait encore à la capacité financière du duc : en somme il sacri-
fiait sa juste colère à l'intérêt de l'État. On se demande alors pour-
quoi il lui retire si vite ce préjugé « techniquement » favorable.
Nous le voyons, dès le début du nouveau gouvernement, harasser
de ses brimades le président du Conseil des Finances. Tantôt il
l'oblige à sortir du Conseil de Régence quand on a terminé l'exa-
men des affaires de son ressort, tantôt il le contraint à apporter
avec lui le « sac » et à en sortir une à une les pièces que lui, Saint-
Simon, lit tout bas pendant que l'autre lit tout haut, le question-
nant, le reprenant, le corrigeant sans arrêt : « Je lui volais dessus
comme un oiseau de proie. Je ne me cachais pas du désir que j'avais
de le perdre. »
Il faut bien se rendre à l'évidence : Saint-Simon a détesté le duc
de Noailles à partir du moment où celui-ci a pris la charge des
finances, et il l'a détesté précisément pour cette raison. Car cette
place lui était destinée, à lui Saint-Simon, et Noailles la lui déro-
bait. Il est possible que, dans un premier temps, Saint-Simon en
ait décliné la proposition, mais c'était par l'effet de cette sorte
d'usage courtois qu'on appelle le rite du refus. En vérité, il mourait
d'envie que l'offre lui fût renouvelée sérieusement à l'heure où elle
devenait immédiatement applicable. Le fait même qu'il mortifie
son amour-propre en relatant la « manière douteuse » employée
par le Régent dans cette occasion montre la profondeur de son
dépit.
Cette haine de Saint-Simon à l'endroit du duc de Noailles est un
de ces éléments mineurs qui peuvent influencer marginalement le
cours de l'histoire. De même qu'il s'ingéniait à harceler Noailles,
il ne pouvait laisser passer les occasions de le desservir auprès du
Régent et d'exciter Law contre lui. Il est probable qu'il a assumé
de la sorte une partie du rôle qu'il attribue à l'abbé Dubois. Saint-
Simon et Law se voyaient régulièrement, à la demande de l'habile
Écossais, qui avait obtenu un jour d'audience hebdomadaire, le
mardi. Il flattait la vanité du duc, en feignant de le consulter, et
n'eut point de peine à le persuader que lui-même, Saint-Simon,
était naturellement doué pour comprendre les sujets les plus ardus.
« Il y a des choses qui dépendent quelquefois plus du bon sens que
Le radicalisme de gestion 93

de la science », note le duc avec satisfaction, et, sans doute, non


sans une pointe de nostalgie.
La haine du terrible duc n'a pas seulement gêné la carrière du
duc de Noailles, elle a compromis sa gloire auprès de la postérité.
Il est dangereux d'être persécuté par un pamphlétaire génial et de
n'être défendu que par un abbé insipide Non point que les histo-
riens le tiennent pour scélérat (cependant Sainte-Beuve, épousant
la thèse de Saint-Simon, parle de sa « perfidie » et de sa « laide
rouerie »), mais presque tous le considèrent comme un ministre
superficiel et borné, voire incapable.
Nous pensons au contraire, et nous avons été heureux de relever
un jugement sensiblement analogue chez Hubert Luthy, que le
président du Conseil des Finances fut, pour trop peu de temps, l'un
des meilleurs serviteurs que compta la monarchie, dans la caté-
gorie « gestionnaire avisé, réformateur prudent ».
Aussi avons-nous décidé de lui dédier, dans un souci de compen-
sation, l'esquisse d'un portrait et d'une apologie.
Au moment où il accède, en fait, au ministère des Finances, Adrien
Maurice de Noailles est un homme de trente-sept ans. C'est le plus
jeune des personnages qui dominent cette période de l'histoire;
Law, Dubois, Philippe d'Orléans sont plus âgés que lui : il leur
survivra fort longtemps. Au physique, on nous le dépeint comme
« de taille assez grande mais épaisse; des pieds, des mains, une
corpulence de paysan. La démarche lourde, forte, pesante. Il affec-
tait la simplicité, aussi bien par son vêtement usé, ou tout au plus
d'officier que par ses manières sans façon et de camarades ».
Au contraire de ce corps pesant, « sa physionomie est esprit,
affluence de pensées, finesse (et fausseté) et n'est pas sans
grâce » 2 !
Tout le monde s'accorde à louer son éloquence et son art de per-
suasion. Très doué pour l'expression orale, il était, selon Saint-
Simon, incapable d'écrire. Cependant l'exemple que celui-ci
donne d'une lettre destinée à Liouville et qu'en plusieurs heures
Noailles ne termina point n'est pas concluant, car il s'agissait
d'une tâche qui le rebutait.
A voir de près les critiques, on constate d'ailleurs que Saint-
Simon lui reproche moins « l'incapacité » que ce que nous appelle-
rions le « perfectionnisme ». Noailles est difficilement content de
son travail, parce qu'il est tout aussi exigeant pour lui que pour
les autres. Saint-Simon lui reproche d'être superficiel, inconstant,
de s'emballer pour une affaire et de s'y acharner puis de l'aban-

1. L'abbé Millot, auteur des Mémoires de Noailles.


2. Ces éléments de portrait sont tirés de différents passages de Saint-Simon.
94 La banque et la guerre

donner pour une autre, mais le zèle est-il un défaut, et un ministre


n'a-t-il qu'une affaire? Enfin de faire travailler les autres : « Un
inconnu qu'il a déniché et qu'il a mis sous clef dans un grenier, à
qui souvent il fait faire et défaire dix fois... et produit cet ouvrage
comme le sien. » Mais ce qui est critiquable pour un auteur n'est-il
pas louable chez un ministre, qui doit s'efforcer d'appliquer des
idées justes, même quand elles ne proviennent pas de lui?
Noailles était un homme d'un parfait sang-froid, d'une humeur
toujours égale, habile à s'adapter à ses interlocuteurs, capable de
supporter les avanies « et de s'armer de toile cirée et de silence
pour les laisser glisser ». Ce n'est pas là nécessairement un défaut
chez un politique. Il semble acquis qu'il poussait l'ambition jusqu'à
l'arrivisme et la courtisanerie jusqu'au mimétisme. Il lui arrivait
de boire pour se mettre au diapason du Régent, et il prit comme
maîtresse une fille d'opéra pour se plier à la mode de la Régence.
On attribuait au souci de sa carrière le choix qu'il avait fait, dans
un autre temps, d'épouser une nièce de M m e de Maintenon.
Il était entré aux Cornettes à l'âge de quatorze ans, n'étant
encore que comte d'Ayen, et il avait rendu dans l'armée de longs
et honorables services. Il était lieutenant général et Philippe V lui
avait conféré la dignité recherchée de la grandesse. En 1707, il
avait succédé à son père comme capitaine des gardes du corps.
C'est une chose assez rare que de voir un aristocrate d'une telle
lignée, ayant suivi ce genre de carrière et contracté une alliance
prometteuse, décider soudain de se mettre au travail dans les
bureaux du Contrôleur général des Finances et suivre pendant
deux ans les leçons de Desmarets « qui en avait fait son disciple et
son élève dans les finances et pour qui il avait contraint toute sa
féroce humeur ». Si c'est là du carriérisme, c'est un carriérisme
de bon aloi. C'est aussi une preuve d'application et d'assiduité
qui semble démentir ce que l'on nous dit de son caractère versa-
tile.
Noailles n'avait ni la vocation ni l'expérience d'un économiste.
N'ayant exercé que des fonctions publiques, peu informé des
affaires privées comme l'indique la mauvaise gestion de son patri-
moine, étranger à toute combinaison intéressée avec les traitants,
il portait principalement son attention sur les problèmes de
finances publiques dans le sens propre de ce terme. C'est un excel-
lent ministre du Budget. Il s'attachait à rétablir l'ordre, la recti-
tude, la clarté, l'économie, l'orthodoxie. Il parvint, avec le
concours des frères Pâris, à faire adopter des méthodes de compta-
bilité (en partie double) qui permettaient de voir plus clair dans les
comptes de l'État et d'éviter pas mal de friponneries.
Ses premières décisions en Conseil furent de rendre à l'État la
Le radicalisme de gestion 95

disposition de ses recettes jusque-là déléguées à des caisses spé-


cialisées — Caisse des Emprunts, caisse « Legendre » — qui avaient
d'ailleurs rendu des services, mais dont l'utilité s'amenuisait
et dont la survivance défiait les bons principes. De renoncer à
toutes les affaires extraordinaires, ce mot disant bien ce qu'il vou-
lait dire, englobant des opérations de crédit extravagantes et la
création de charges absurdes. De faire produire les comptes des
fournisseurs et des entrepreneurs travaillant pour l'Etat, notam-
ment ceux des munitionnaires. De diminuer les intérêts versés à
des rentes qui avaient été constituées sur les tailles, au denier 12,
c'est-à-dire à 8 %. De liquider un certain nombre d'offices. Plus
tard, il entreprendra de diminuér les dépenses militaires 1 : c'est ce
qu'on appelle « la réforme des troupes » (mais il acceptera aussi
d'augmenter la paye des soldats) 2 .
En même temps que d'ordre et de rigueur, il est soucieux de sim-
plification et d'allégement en ce qui concerne les charges des contri-
buables. Il donne des instructions tendant à plus d'équité dans la
répartition des tailles (et plus tard il s'occupera de réformer l'as-
siette de cet impôt de quotité, source de tant d'abus et essentielle-
ment anti-économique). Il élimina ou rectifia un certain nombre de
droits, interdit les réquisitions abusives, enfin diminua la taille et
la capitation et supprima l'impôt dit du « dixième » à partir de
l'année 1716 3 .
Noailles était capable de concevoir et de préparer des réformes
importantes, comme on peut le voir d'après les travaux poursuivis
sous sa direction par un comité spécial en 1717 4 , mais on observe
une certaine timidité chez lui quand il s'agit de parvenir aux
conclusions. Là encore, son association avec Law aurait pu lui
inspirer plus d'audace, en même temps qu'elle aurait engagé son
partenaire à plus de retenue.
Cependant, la lourde erreur que Desmarets avait commise en
instituant une sorte de déflation perpétuelle par une réévaluation
étalée sur onze étapes rendait plus facile l'opération inévitable de
la dévaluation. En même temps, une diminution graduelle du défi-
cit, un dégonflement progressif de la dette pouvaient déjà rétablir,
sinon un climat de confiance, du moins un climat de moindre
défiance.
Le président du Conseil des Finances avait donc d'assez bonnes

1. Saint-Simon, op. cit., t. V, p. 207.


2. Ibid., p. 403, mesure que Saint-Simon ne goûte pas.
3. Forbonnais, op. cit., t. II, p. 383.
4. « Du Rapport des Finances fait le 17 juin 17.17 », dans Forbonnais, op. cit.,
t. II, p. 506 et sq.
96 La banque et la guerre

cartes en mains. Law pouvait lui apporter l'atout qui lui manquait.
Un gestionnaire solide pour mener à bien une politique classique
dans les domaines du budget et de la trésorerie. Un banquier
inventif, pour habituer l'économie française à l'usage du papier-
monnaie et du crédit selon les exemples anglais et hollandais.
Voilà les deux hommes dont le Régent a besoin pour sauver les
finances du Royaume, ranimer l'activité, réveiller la France au
bois dormant de son « insensibilité funeste 1 ».
De Noailles à Law, le contraste est saisissant mais les analogies
sont perceptibles.
Ils ont en commun l'éloquence, l'art de persuader et de séduire,
l'opiniâtreté à surmonter les rebuffades, le goût de l'action, la pas-
sion du pouvoir.
Si le duc n'est pas un aventurier, il y a quelque chose d'aventu-
reux en lui : on lui attribuait un étrange complot ourdi en Espagne
avec le marquis d'Aguilas en vue de donner à Philippe V une
maîtresse et de soustraire ainsi le Roi à l'influence de la toute-
puissante duchesse des Ursins.
Il aimait les idées nouvelles et les projets originaux : l'idée du
Mississippi vient de lui.
On relève entre nos deux héros un autre trait de ressemblance.
C'est une certaine densité morale, fait assez rare à l'époque chez
les hommes occupant de telles places. Ils étaient honnêtes. L'inté-
grité de Noailles n'est pas douteuse et c'est un des arguments que
Saint-Simon énonce pour se justifier de n'avoir pas dissuadé le
Régent de le choisir. S'il a bien, par la suite, assez petitement
tenté de limiter la portée de cet éloge, il n'y est point parvenu.
Un autre grand ennemi de Noailles, le marquis d'Argenson, aux
termes d'un portrait dont l'extrême méchanceté n'est pas sans drô-
lerie, n'hésite pas à lui faire grief de son incapacité à s'enrichir :
« Quant à ses propres affaires, il les a toujours plus mal gérées
encore que celles du Roi et son zèle en a été la ruine. Il a fini par
abandonner tous ses biens à ses créanciers. » Or tel fut également
le destin de Law, bien qu'il fût, à la différence de Noailles, expert
en finances.
Si ces hommes étaient honnêtes, ce n'est pas seulement parce
qu'ils étaient ambitieux et que pour les ambitieux le pouvoir passe
au-dessus du profit; c'est aussi parce qu'ils étaient des hommes
sincères, sincères dans leurs opinions, sincères dans leur dévoue-
ment au bien public. En réalité, ils étaient tous deux « patriotes »,
ce qui paraît naturel chez Noailles, si l'on considère sa lignée et sa
carrière, ce qui surprend davantage chez Law qui n'était pas fran-

1. Forbonnais.
Le radicalisme de gestion 97

çais, mais qui souhaitait la grandeur de la France afin d'assurer le


succès et le pouvoir de son protecteur le Régent.
Ils avaient, en somme, beaucoup de raisons de s'entendre ou du
moins de se supporter. Et le Régent avait les meilleures raisons de
les employer l'un et l'autre. C'est ce qu'il fit, pour son plus grand
avantage et pour celui de tous, mais pendant un certain temps seu-
lement.
VIII

La banque de Law n'aura pas lieu

Le premier dossier que Noailles trouve, en arrivant, sur sa table,


c'est justement celui de la Banque de Law, qui était demeuré en
suspens depuis la correspondance avec Desmarets.
Tout laisse à penser que le Régent, qui connaissait déjà Law et
auprès de qui celui-ci avait sans doute renouvelé ses suggestions
et ses insistances, voyait l'affaire d'un œil favorable. On dit géné-
ralement que Noailles ne voulait pas heurter de front Philippe
d'Orléans, mais qu'il n'était pas lui-même favorable à la Banque
et que tout en faisant semblant d'y porter un intérêt effectif, il se
serait évertué, en sous-main, à la desservir. Aucun fait ne cau-
tionne cette interprétation malveillante. Bien au contraire, Noailles
écrivait à Amelot, dès le 19 septembre : « Je crois que vous serez
satisfait de la réponse de M. Law que j e vous envoie 1 », et à
Villeroy, le 15 septembre, après une des réunions de travail qu'il
tenait sur ce sujet : « Ils y sont venus (les participants) 2 et ont
paru fort satisfaits du compte qu'il (Law) leur en a rendu, de
manière que ce qu'il peut rester de doute ne roule que sur le plus
ou le moins d'utilité que produira l'exécution de la proposition
mais qu'on ne peut en craindre aucun inconvénient 3 . » Une séance
spéciale du Conseil fut convoquée le 24 octobre pour prendre une
décision.
Le pourfendeur de la Banque ne fut pas le président du Conseil
des Finances mais Rouillé du Coudray, excellent technicien des

1. Cité par Levasseur, op. cit., p. 39.


2. Amelot, d'Argenson, le prévôt des marchands, Fagon, de Baudry et de Saint-
Contest.
3. Cité par P. Harsin, Introduction, Œuvres complètes, op. cit., t. I, p. XL1II,
qui donne un compte rendu minutieux de cette phase préparatoire.
La banque de Law n'aura pas lieu 99

Finances — qui avait été le bras droit de Desmarets et qui restait


le proche collaborateur de Noailles, personnage fort estimé pour
sa compétence et pour son intégrité quoique pittoresquement
connu pour son intempérance Du Coudray rédigea, le 23 octobre,
veille de la réunion, un mémoire qu'il fit tenir à « M. le duc d'Or-
léans le matin avant qu'il se rende au Conseil ». Ce texte constitue
un violent réquisitoire contre la Banque et il met l'accent sur le
point faible du projet qui est la sécurité de l'encaisse.
Law avait lui-même affirmé, pour rassurer les experts, « qu'il
n'y aurait jamais plus d'argent que de billets car on ne ferait de
billets qu'au prorata de l'argent 2 ». Cette déclaration est équi-
voque et sans doute n'est-ce point involontaire. Du Coudray sou-
ligne que, même s'il ne sort pas plus de billets qu'il n'entre d'es-
pèces, les espèces, une fois entrées, peuvent sortir. Dès lors, les
porteurs de billets qui se présenteraient seraient exposés, soit à
attendre, soit même à ne pas trouver d'argent! Le technicien a
percé à jour ce qui était en effet le plan de Law tel qu'il l'appliqua
d'ailleurs quand la Banque générale fut enfin créée. « L'argent
qu'ils (les porteurs) laisseront dans les caisses formera dans la
suite des temps des sommes très considérables, que l'on emploiera
utilement et dont le bénéfice se partagera à savoir un quart pour
lui (Law) et les trois quarts pour le Roi. C'est ce que le proposant
a affecté d'envelopper dans des discours infinis, ce qui ne se
découvre qu'avec peine dans la fin de son mémoire. »
Or, les opérations ainsi faites avec l'argent de la Banque peuvent
être mauvaises et le risque n'est pas exclu que le Roi, « pressé d'ar-
gent », fasse main basse sur les fonds de la Banque, comme cela
s'était produit pour le fonds de la loterie, et même pour le fonds
des caisses des consignations, quoique ce fonds soit sacré étant le
gage de la justice.
« Il est difficile, écrit Du Coudray, de croire que les particuliers
préfèrent du papier à l'argent comptant. » Il souligne qu'en tout
cas on ne pourra jamais payer ni les troupes ni les rentes de la
ville avec des billets, ainsi on ne pourra jamais en faire une mon-
naie usuelle.
Selon le témoignage du duc d'Antin, ce mémoire fit impression

1. Ces traits de son personnage sont illustrés par une anecdote fort connue :
« M. Rouillé du Coudray étant arrivé un peu tard au Conseil des Finances, M. le duc
de Noailles lui dit en plaisantant : " Le vin de Champagne vous a peut-être trop
arrêté. "... A quoi M. du Coudray répliqua sur le même ton : " Il est vrai que j'aime
un peu le vin de Champagne, mais ce n'a jamais été jusqu'au pot-de-vin " (Buvat,
op. cit., t. I, p. 117).
2. Déclaration rapportée dans le rapport de Fagon à la séance du 24 octobre.
100 La banque et la guerre

sur le Régent et le dissuada de peser en faveur du projet de Law


comme il l'eût peut-être fait sans cela.
Peut-être Rouillé du Coudray influença-t-il aussi d'autres per-
sonnes. En tout cas, la réunion du 24 octobre ne se déroula pas
d'une façon aussi favorable que les correspondances précédentes
le faisaient pressentir.
Une procédure originale avait été prévue pour cette séance.
Treize personnalités extérieures au Conseil et appartenant aux
professions de la Banque et du commerce avaient été conviées à
titre consultatif 1 .
Quatre seulement se déclarèrent favorables à la Banque 2 . I n
cinquième exposa que l'établissement, dans d'autres circons-
tances, pouvait être utile, mais qu'il était nuisible dans la conjonc-
ture présente.
Les huit autres affirmèrent « que cela devait être absolument
rejeté ». Parmi eux, nous ne serons pas étonnés de trouver Samuel
Bernard qui avait lui-même conçu son propre projet de banque
et qui était le prototype de l'ancienne finance dont Law poursui-
vait l'élimination.
Quand les hommes d'affaires eurent opiné, ils se retirèrent et le
Conseil commença sa propre délibération.
Le Pelletier de la Houssaye et Dodun émirent un avis prudent : il
fallait faire la banque... mais pas maintenant.
Saint-Contest se montre résolument négatif. Il ne pense pas que

1. Nous avons pu retrouver, en même temps que le mémoire de Rouillé du Cou-


dray, la liste complète des participants à la réunion, dont neuf seulement figurent
dans le document publié par Levasseur et commenté notamment par Luthy. Nous
donnons ci-après les noms des opinants pour et contre, en soulignant les quatre
noms jusqu'ici non mentionnés (tous hostiles).

Bernard Fénelon
Heusch Tourtou
Chauvin Piou
Anissou Guiguer
Philippe
Mouchard
Mouras
Lecouteux (Le Couteulx)
Hélissant
CONTRE FAVORABLES

Bibliothèque Mazarine. ms. 2342 P 262

2. Cf. les commentaires de Luthy sur ces personnalités, deux d'entre elles repré-
sentant Bordeaux et Nantes, les deux autres étant des banquiers spécialistes d'opé-
rations internationales (Luthy, op. cit., p. 301-302).
La banque de Law n'aura pas lieu 101

la banque puisse jamais avoir de solidité dans le royaume « parce


que l'autorité y est toujours et que le besoin y est souvent ». En
termes élégants, cela veut dire que le Roi prendra la caisse. C'est
la thèse classique selon laquelle la banque n'est pas une institution
viable dans un état despotique.
Gilbert, de Grammont et d'Effiat reviennent à l'opinion précé-
dente. La banque, si l'on veut, mais plus tard.
D'Argenson émet, seul, un avis favorable : peut-être pensait-il
plaire ainsi au Régent, voire à Law. La Banque sera « la caisse
des revenus du roi » (c'était clairement vu), « c'est une voie inno-
cente pour rattraper la confiance ».
Noailles intervient alors. Il se déclare « persuadé de l'utilité de
la banque » mais, pour lui aussi, « les temps ne conviennent pas ».
Il faut d'ailleurs tenir compte de l'opinion négative qui vient d'être
exprimée par les banquiers. Il rappelle sommairement la clef de
sa politique : les économies. « Supprimer les dépenses inutiles pour
payer les dettes de l'État. » Ainsi reviendra la confiance. Et comme
il ne faut pas prolonger l'incertitude, « on doit déclarer dès aujour-
d'hui que la banque n'aura pas lieu ».
Tous les membres du Conseil qui n'avaient pas encore parlé
endossèrent avec enthousiasme la conclusion de leur président.
Au Régent de conclure : « S.A.R. dit qu'elle était entrée persuadée
que la banque devait avoir lieu, mais après ce qu'elle venait d'en-
tendre, elle était de l'avis entier de M. le duc de Noailles. »
Nous retrouvons bien là la manière du Régent : ce n'est pas le
moment d'insister, autant flatter les opinants en se déclarant
convaincu par leur force de persuasion. En réalité il avait pris son
parti dès la lecture du mémoire de du Coudray. Mais il entendait
bien réserver l'avenir.

Ayant clos d'un cœur léger l'interlude de la Banque, Noailles


pouvait se consacrer sans partage à des problèmes moins accom-
modants : la dette et la monnaie.

La dette

Le problème de la dette publique obnubilait les contemporains,


les milieux gouvernementaux aussi bien que l'opinion publique,
d'une façon que nous avons tendance à trouver excessive.
Louis XIV avait certes beaucoup emprunté et les usuriers avaient
tiré de scandaleux profits de l'état de nécessité où se trouvait le
102 La banque et la guerre

royaume. Mais enfin la paix était revenue, le capital des emprunts


n'était pas exigible, les intérêts n'étaient pas toujours payés ponc-
tuellement et rien n'empêchait le gouvernement d'abaisser le taux.
Nous avons observé aussi bien en Angleterre qu'en France cette
hantise de l'endettement où il entre une part d'irrationalité et
peut-être un phénomène de rejet venant de l'inconscient collectif
des peuples.
S'il faut en croire l'exposé des motifs de la déclaration du
7 décembre, le Conseil avait commencé sa gestion en rejetant une
proposition qui tendait à la banqueroute générale. La réalité du
fait est d'ailleurs confirmée par YHistoire des Finances.
Saint-Simon, dans ses Mémoires, expose que la banqueroute est
préférable à l'impôt et il développe une théorie dynastico-juridique
selon laquelle le roi de France n'est pas tenu par les dettes de ses
prédécesseurs
Il est cependant peu probable qu'il se soit fait l'avocat de cette
cause devant le Conseil, car, toujours selon ses dires, c'est pour
éviter d'en prendre la responsabilité qu'il aurait refusé (?) d'assu-
mer la charge des finances. « C'était un paquet dont je ne voulais
pas me charger devant Dieu ni devant les hommes. » Le duc de
Bourbon semble avoir montré plus de cynisme si l'on doit en croire
Buvat : « Ce prince, qui était près de la cheminée, mit un écu dans
sa main et un petit papier dessus qu'il souffla dans le feu et dit :
" Monsieur, quand vous en aurez fait autant de tout le papier on
verra l'argent 2 ". »
A défaut de banqueroute générale, on envisagea « un parti moins
violent, qui était une révision générale de tous les effets... On y
trouverait de grands et légitimes retranchements à faire... » et l'éta-
blissement d'une Chambre de Justice « qui permettrait d'éteindre
encore une partie de la dette ».
Ce plan, que Law désapprouvait aussi bien que l'autre, finit par
être adopté et appliqué en deux étapes; le visa par une déclaration
du 7 décembre 1715 et, plus tard, la Chambre de Justice, en
mai 1716.

La monnaie

Si Noailles avait attendu, pour faire connaître qu'il rejetait la


banqueroute générale, le moment où il annonçait une banqueroute
1. Le roi ne vient pas à la couronne « par héritage ni représentation » mais par
la combinaison d'un fait qui est sa naissance et d'un fideicommis. « une substitution
faite par la nation à une maison tout entière ».
2. Gazette de la Régence, op. cit., p. 33.

t
La banque de Law n'aura pas lieu 103

partielle, en revanche, il avait pris sur la monnaie, dès le


12 octobre, une vigoureuse position de principe, en affirmant, par
un avis du Conseil, que la valeur des espèces d'or et d'argent res-
terait invariable.
Le 20 octobre, dans une réponse adressée aux commerçants de
Nantes, qui en demandaient l'augmentation, il persistait à affir-
mer : « Rien n'est plus important que de fixer pour toujours le prix
des monnaies sur le pied qu'il est à présent de 14 livres le louis d'or
et de 3 livres 10 sols l'écu 1 . »
Sous tous les régimes, de telles déclarations sont imprudentes
quand elles ne sont pas volontairement fallacieuses. Il est cepen-
dant probable que Noailles souhaitait sincèrement qu'il fût pos-
sible de maintenir les monnaies au taux ridiculement faible où elles
se trouvaient fixées.
Les radicaux de gestion hésitent toujours devant les traitements
chirurgicaux. Ils croient aux vertus de la bonne gestion (surtout
quand ils sont résolus à la pratiquer), à l'équilibre comptable et à
la panacée de la confiance.
Noailles avait été le collaborateur de Desmarets, contrôleur
général des Finances et il avait été associé à l'extravagante poli-
tique de déflation pratiquée par ce ministre. Alors que le numéraire
était rare et que l'économie exsangue aurait eu besoin d'être sti-
mulée, fût-ce au prix de quelque inflation, Desmarets avait décidé
de « diminuer » les espèces, ce qui ne pouvait manquer de produire
une double conséquence. D'une part, les possesseurs de pièces
« diminuées » préféraient les garder ou les exporter, ou les trafi-
quer eux-mêmes plutôt que d'accepter que le même poids de métal
perdît de sa valeur entre leurs mains. D'autre part, à supposer
même qu'ils eussent agi le plus vertueusement du monde, la diminu-
tion de la valeur nominale du stock de monnaie dans son ensemble
avait pour effet de réduire les moyens de paiement, par là même de
rendre les échanges plus difficiles et de diminuer les prix et les
salaires. « Les producteurs et les travailleurs gagnaient moins,
alors qu'ils devaient toujours payer les mêmes fermages, les mêmes
impôts, les mêmes loyers et les mêmes rentes. »
De surcroît, Desmarets avait imaginé de pratiquer cette opéra-
tion en onze fois ou si l'on préfère, d'échelonner onze réévaluations
successives, faisant descendre le louis de 20 livres à 14, la pre-
mière étant intervenue le 1 e r décembre 1713 et la dernière ayant

1. Œuvres complètes, op. cit., t. I, Introduction p. XLV et n. 73. Déjà au début de


l'année, les Nantais récriminaient contre la rareté des espèces. Mémoire du
15 janvier 1715, cité par F. Abbad, La Crise de Law à Nantes (Extrait des
Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, t. 82, 1975.)
104 La banque et la guerre

justement pris date le 1 e r septembre 1715 comme pour saluer la


fin du grand roi en portant à sa plus basse valeur son effigie moné-
taire 1 .

La diminution à répétition de Desmarets est le type de l'opéra-


tion sincère, l'acte exemplaire d'une politique déflationniste que
son auteur croyait excellente et bien d'autres personnes avec lui,
même parmi celles dont on attendrait un jugement plus critique.
Ainsi Dutot, après avoir noté que, par ce procédé, « l'étranger à
qui on devait de la monnaie faible en avait reçu de la forte », pense-
t-il que le plus dur moment était celui de la transition et il note
que le commerce marquait des signes d'amélioration après le
1 e r septembre. Nous avons mentionné ci-dessus l'évasion de la
monnaie française vers les Pays-Bas, laissant un fort bénéfice aux
spéculateurs et appauvrissant l'économie.
En fait, Desmarets — et certains commentateurs avec lui — com-
mettait l'erreur, encore aujourd'hui vivace et souvent honorée, de
considérer comme un acte de courage et de lucidité le fait de
rechercher le redressement économique au prix de mesures socia-
lement rétrogrades, lesquelles sont le plus souvent, de surcroît,
inefficaces ou négatives, même si l'on se place au point de vue
« amoraliste » de la pure technique.
Forbonnais, tout en louant l'intention (!), met bien l'accent sur le
principal aspect : la condition du débiteur devient plus mauvaise.
Les impositions se font plus pesantes. « Les débirentiers doivent
payer 1/3 de plus. Le laboureur qui avait pris une ferme de
485 livres pour six ans, au lieu de payer 10 marcs d'argent fin,
sera obligé d'en payer quatorze » sans pouvoir se rattraper sur les
prix. Il en devait résulter une misère affreuse et, dès lors, « un vide
énorme dans les consommations 2 ».
Dans le même sens, Law avait remarqué : « Si M. Desmarets
avait entendu son métier, il aurait déclaré que tous contrats et
autres dettes faites avant la réduction seraient payés en monnaie
faible et que les contrats et dettes à faire seraient payés en mon-
naie forte 3 . »

1. Voir ci-après, note annexe, p. 110.


2. Forbonnais, op. cit., p. 249.
3. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 219.
La banque de Law n'aura pas lieu 105

Telle est donc la situation dont hérite le duc de Noailles. Peut-on


s'accommoder de cette monnaie forte dans une économie
exsangue? Le louis qui, en 1709, était au chiffre rond de 20 livres
se trouve ramené à 14. L'écu qui était à 5 livres est descendu à
3 livres 10 sous. Tout le monde se plaint de la rareté des espèces.
Le chroniqueur Buvat y fait de fréquentes allusions 1 .
Malgré leur faible compréhension des phénomènes économiques,
les commerçants, ici et là, réclament l'augmentation des espèces 2 .
Deux indices font apparaître à quel point la situation est ten-
due : le Conseil examine sérieusement la proposition de donner
cours légal aux piastres espagnoles 3 . Le taux d'escompte des
lettres de change s'élève couramment à 2,50 par mois, soit 30 %
par an 4 .
Le calcul de Noailles, bien qu'il s'inspirât d'un optimisme exces-
sif, prenait appui sur un fait réel et sur un raisonnement logique.
Le président du Conseil des Finances estimait — et il n'était point le
seul — que malgré l'amputation d'un tiers opérée par son patron
Desmarets, il restait encore en France une quantité d'espèces qui

1. « On m'écrit d'Amiens le 29 novembre : " Je ne puis vous exprimer la misère du


peuple, riches et pauvres, tout se plaint si fort que cela fait compassion. Il n'y a ni
argent ni crédit. L'un se défie de l'autre, l'argent est aussi rare que les diamants. " »
« L'argent est rare et faute de ce précieux métal, les vins ne s'enlèvent pas des
provinces, de sorte qu'ils sont à bon marché sur les lieux. » « Une des causes du
manque d'argent disponible provient du non-paiement des officiers par l'État. Ils
vont, par charité, dîner, chez les capucins » (Rochefort, le 9 décembre). « Tout cela
(les bals, les comédies) est bon pour amuser le public qui est d'ailleurs persécuté
par la disette d'argent et la cessation du commerce » (18 sept. 1716, Gazette de la
Régence, p. 25, 28, 36, 115). Les récriminations de Buvat continueront d'ailleurs
sur plusieurs années malgré les dévaluations successives de Noailles et d'Argen-
son.
2. Pour les commerçants de Nantes, voir ci-dessus, p. 103, n. 1. Les commerçants
de Tours, dans un mémoire du 24 décembre 1715 : « La diminution des espèces a
causé seule la ruine du commerce, tant par le transport qui s'en est fait dans les
pays étrangers que par le défaut de circulation du peu qui reste dans le royaume »
(Arch. nat., F 12797). Et ceux de Paris :
« Deux seules choses causent ce cruel événement : la première est la diminution
des espèces, la seconde est la cessation du paiement de la plus grosse partie des
dettes que l'État a été obligé de contracter » (sans date, Arch. nat., F 12797).
3. Délibération des l e r -4 octobre 1715, B.N., ms. 6930, citée par H. Luthy, op.
cit., t. I, p. 207.
1. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 310.
106 La banque et la guerre

aurait été suffisante si ces espèces ne se cachaient pas Il fallait


donc dégeler les avoirs des thésauriseurs; pour cela, Noailles
comptait sur la confiance et, pour l'obtenir, il ne fallait pas porter
atteinte au cours des monnaies.
Noailles, au surplus, disposait de deux atouts :
La paix était revenue et le Gouvernement entendait la mainte-
nir, fût-ce au prix d'importants sacrifices (Mardyck).
Dès lors, une politique d'économies était possible, Noailles
l'avait annoncée, on en parlait dès septembre dans le public et il
la pratiqua effectivement. « Le Régent, écrit Buvat dès le 6 sep-
tembre, a déjà fait une réforme considérable, l'écurie à cent che-
vaux, la table à vingt fois moins qu'elle n'était, la musique à vingt-
quatre violons... Le Régent s'étant déclaré pour l'entretien de la
paix... nous verrons comment l'affaire de Mardyck ira désor-
mais 2 . »
Mais il faut du temps pour équilibrer un budget et rassurer l'opi-
nion publique par la réduction des violons et des chevaux.
Pour le président du Conseil des Finances, la banque de Law
aurait pu être une troisième carte. Mais sans doute ne l'avait-il
pas compris, et nous savons qu'il ne s'était pas résolu à la
jouer.
Dans la première quinzaine de décembre, Noailles prit l'initia-
tive de décrocher de ses positions. Il le fit d'abord, comme nous
l'avons vu, à l'égfy-d de la dette, par la déclaration du 7 septembre.
Dès lors, il eût été illusoire de compter sur la confiance car le
procédé du visa, même non encore accompagné de l'institution
d'une Chambre de Justice (mais tout le monde pouvait pressentir
sa création), apportait dans l'économie quotidienne un facteur de
trouble dont il n'était désormais possible ni de contenir la force
ni de limiter la durée. La « dévaluation » ne pouvait manquer de
suivre. Ce fut l'œuvre d'une déclaration datée de décembre 3 dont
l'exposé des motifs se réfère à « la demande générale du com-
merce ». Il est probable que Noailles ne cédait pas seulement à
cette considération et qu'il subissait aussi la contrainte des diffi-

1. <i Voulez-vous savoir, Monsieur, ce qui rend l'argent si rare? En voici une
démonstration : M. de Chalais, receveur général de Champagne, ayant un billet de
1 500 livres à payer, le porteur alla avec un ami le prier incessamment de le payer...
M. de Chalais chercha sur lui et dans ses tiroirs et ne put ramasser que 300 livres
qu'il donna en soupirant. Cependant, le feu ayant pris à la nuit de Noël à l'hôtel
d'Albret, il a fallu jeter les coffres par la fenêtre qui se sont trouvés remplis d'argent
jusqu'à 800 000 livres. » Gazette de la Régence, p. 50.
2. Gazette de la Régence, p. 11.
3. Notée à la date du 24 par le Journal de la Régence, Dom Leclercq indique la
date du 15.
La banque de Law n'aura pas lieu 107

cultés de la trésorerie. L'opération monétaire devait dégager un


bénéfice substantiel. Law, qui désapprouvait le visa, se montrait
au contraire favorable à l'augmentation des espèces. Peut-être
même la conseilla-t-il car, dès cette époque, le Régent recueillait
ses avis. En tout cas, YHistoire des Finances, qui reflète sa pensée,
souligne que « la demande des négociants était juste, qu'elle s'ac-
cordait avec leur intérêt et celui de l'État ». « Les dettes et les
impositions devenaient par là plus faciles à payer de près d'un
tiers. C'est la première opération de la Régence qui a été favorable
au commerce . »
La déclaration de décembre fixait à nouveau la valeur du louis
d'or à 20 livres, celle de l'écu à 5 livres, c'est-à-dire à leurs valeurs
de 1709.
On est tenté d'en déduire que l'œuvre de Desmarets est abolie :
mais tel n'est point le cas. Il serait simple de penser que celui qui
détenait en 1709 un louis de 20 livres, que Desmarets avait ramené
à 14, voit ce même louis reprendre son chiffre initial. Il n'en est
rien. Le porteur dispose de trois mois (le premier trimestre de
1716) pour porter son louis à un hôtel des Monnaies : on lui en
donnera 16 livres (pour un écu, 4 livres). Cependant, s'il traîne
et s'il ne vient qu'après le 1 e r avril, il ne recevra que 14 livres,
donc le montant nominal antérieur à l'édit de décembre. Quant
au louis qu'il vient d'apporter, il est « réformé » et « converti » : il
vaut donc 20 livres pour l'État 2 .
En conclusion, dans la meilleure hypothèse, le détenteur aura
gagné deux livres, mais il lui faudrait dépenser quatre livres pour
se retrouver possesseur du même objet. L'État, lui, gagne ces
quatre livres et, après le 1 e r avril, il en gagne six.
Tout le monde ne « marchait » pas, tant s'en faut. « Quel est
celui, écrit Dutot 3 , qui, entendant un peu son compte, voudra
donner 20 livres pour n'en recevoir que 14 pour les uns et 16 pour
les autres? » « Le bénéfice accordé aux sujets, note Forbonnais,
n'était pas suffisant pour arrêter le billonnage qui fut extraordi-
naire malgré les défenses. Une partie se fit à îa vérité dans le
royaume même; mais une autre partie très considérable se fit à
l'étranger. »
Comme le remarquent ces auteurs, le billonnage est grandement
facilité dès lors que les nouvelles pièces sont de même titre
1. Œuvres complètes, op. cit., t. 111, p. 294.
2. Forbonnais emploie l'expression de refonte (p. 389), mais sans doute pas dans
le sens précis de ce mot. Dutot précise bien : « réformés » et « convertis » en nou-
velles espèces « sans être fondus », ce qui veut dire qu'ils étaient seulement re-mar-
qués.
3. Éd. Daire, p. 811.
108 La banque et la guerre

et de même poids que les anciennes. Il suffit alors « d'un coup de


marteau même mal appliqué »...! Un arrêt du Conseil du 1 e r août
1716 notera avec un certain désabusement « qu'en quelques
endroits on ramassait secrètement les anciennes espèces, qu'on
achetait à plus haut prix, ce qui ne pouvait se faire que dans la
vue de les réformer en fraude ou de les transporter hors du
royaume ».
Ainsi beaucoup de possesseurs s'abstinrent-ils de les appor-
ter. La « réformation » dura jusqu'au mois de mai 1718 (date
de la nouvelle opération pratiquée par d'Argenson) et elle
porta au total sur 440 000 000 d'espèces dont 106 000 000 d'or
et 334 000 000 d'argent, ce qui procurait à l'État un béné-
fice brut de 110 000 0 0 0 L e s rentrées se firent d'ailleurs
progressivement et en juillet 1717 elles ne s'élevaient qu'à
379 237 000 livres 2 .
D'après les chiffres des opérations précédentes, il semble que le
total des pièces « régularisées » entre décembre 1715 et mai 1718
ait été inférieur à la moitié du stock métallique national.
Un grand nombre de pièces demeuraient dans une situation
non pas sans doute illégale, mais indécise. Beaucoup d'entre elles
étaient, au préjudice de l'État, faussement réformées, principa-
lement à l'étranger. Vainement une déclaration royale du 23 août
1716 défendit l'entrée dans le royaume de toutes les espèces réfor-
mées — vraies ou fausses — afin d'empêcher l'entrée des fausses.
Le trafic n'en fut pas arrêté.
Puisque nous sommes sur ce sujet, nous saisirons l'occasion de
porter un regard d'ensemble sur la politique monétaire sous le
ministère de Noailles.
En novembre 1716, le duc de Noailles, à la fois sans doute par
l'effet de la déconvenue, et par la pente naturelle de son esprit
réformiste et clarificateur, avait pris une série de décisions moné-
taires tendant à une double fin. D'une part, remédier au « désordre
que causaient les défectuosités de poids et de titres des espèces
d'or faussement réformées et qui avaient été introduites dans le
royaume ».

1. Ces indications figurent dans un document en date du 28 août 1719 et inti-


tulé : « État abrégé du travail fait dans les monnaies depuis l'édit de 1689, temps
de la première réformation des espèces jusqu'à la refonte ordonnée par l'édit du
mois de mai 1718 pour juger de la quantité d'espèces qui peuvent être encore à
réformer dans le Royaume. »
2. Ce chiffre, indiqué par Dutot, op. cit., t. II, p. 67 et sq, et repris par Forbon-
nais, a été retenu ensuite par tous les historiens. Notons au passage la perspicacité
de Buvat qui avait évalué à 100 000 000 le bénéfice probable de l'État. Gazette de
la Régence, 3 janvier 1716, p. 47.
La banque de Law n'aura pas lieu 109

En conséquence, l'édit de novembre prescrivit la fabrication


de nouveaux louis, d'une qualité particulière, notamment à la
« taille » de 20 au marc (au lieu de 30) et qui valaient 30 livres
Ils reçurent le nom de Noailles et demeurèrent le symbole de la
bonne monnaie. Les hommes prudents stipulèrent dans leurs
contrats le paiement en Noailles.
Il s'agissait, d'autre part, de faire sortir l'argent et à cet effet
on recourut au procédé classique (Law en fera d'ailleurs grand
usage) de diminutions en cascade, sur les pièces « anciennes » (non
réformées) En fait ces dispositions demeurèrent lettre morte,
car elles furent prorogées par sept différents arrêts 3 et l'on gagna
ainsi la nouvelle phase de la politique monétaire appliquée par
d'Argenson en 1718.
Si les opérations monétaires de Noailles ne connurent qu'un suc-
cès imparfait 4 , il convient de souligner qu'à partir d'avril 1716 et
jusqu'à son départ du ministère, le change demeura constamment
favorable à la France 5 .
Il existe donc pendant cette période les types de monnaie ci-après
définis :
— le nouveau louis (Noailles) 20 au marc valeur au marc :
valeur unitaire 30 livres 600 1.
— le nouveau louis de type courant et le louis
réformé — les uns et les autres de 30 au marc
valeur 20 1. 600 1.
— le louis non réformé 16 1.6 480
— les écus réformés de 8 au marc 5 1. 40
— les écus non réformés 4 1. 32

1. «Au titre de 22 carats, du poids de 9 deniers 14 grains et 2/5 de grain, à la


taille de 20 au marc, au remède de poids de 24 grains par marc et de dix trente-
deuxième de fin,... la beauté et la perfection de ces espèces n'empêchaient pas qu'il
n'y eut un profit de 25 % à les contrefaire, si on le voulait » (Forbonnais). Ils devaient
être fabriqués à la seule Monnaie de Paris, mais cette restriction ne fut pas main-
tenue.
2. Au 1 e r janvier les écus devaient descendre de 4 livres à 3 livres 18 sols 2 d.
Au 1 e r février 1717 à 3 livres 15 s. Au 1 e r mars à 3 livres 10 s.
3. 30 janvier, 5 et 24 avril, 19 juin, 31 août, 27 novembre 1717 et 22 jan-
vier 1718 (cf. Dutot, ms. Douai, p. 65 et sq.).
4. Un arrêt du conseil du 3 janvier 1717 constatait que la fausse réformation
des espèces continuait de plus belle dans les pays étrangers (cf. Dutot, t. I, p. 189).
5. Dutot, ms. Douai, p. 68 et sq.
6. La réduction à 14 1. initialement prévue, ainsi que dit ci-dessus, ne fut jamais
mise effectivement en application.
L'Ancien Régime utilisait, comme l'on sait, des monnaies consistant
en pièces métalliques d'or, d'argent ou de cuivre. Il s'agissait là des mon-
naies dites réelles.
On connaissait aussi une monnaie dite idéale ou monnaie de compte, la
livre tournois, qui était dépourvue de toute forme matérielle. Un louis, un
écu valaient un certain nombre de livres. A l'origine, la livre était définie
par son propre poids d'argent, en fait 490 grammes sous Charlemagne.
Mais on n'avait jamais vu un objet tangible appelé livre et pesant
490 grammes.
Au 1 er septembre 1715, la valeur de la livre, en grammes d'argent, est
de 7,90, mais il n'existe pas davantage d'objet appelé livre et que l'on
puisse se passer de main en main. La livre n'est qu'un mot inscrit sur des
pièces, précédé d'un nombre que le souverain peut modifier à sa guise
sans changer la pièce, de même qu'il peut apposer le même chiffre sur
une pièce différente de la première par son poids et son titre.
Lorsque le souverain frappe des pièces de métal, il perçoit, outre les
frais de fabrication, un droit appelé seigneuriale, et qui constitue son
bénéfice (l'ensemble du droit et des frais s'appelle la traite). Il peut ne le
percevoir qu'une fois et cette méthode est la plus recommandable car elle
se rencontre le plus souvent avec l'invariance (souhaitable) de l'étalon
monétaire. Mais il arrive aussi que le souverain prélève le seigneuriage à
diverses reprises, en prescrivant soit la refonte, soit la re-marque de la
monnaie. Il suffit, pour cela, qu'il attribue au même poids de métal une
valeur nominale plus forte et qu'il garde la différence. Beaucoup de mani-
pulations monétaires n'ont souvent d'autre objet que de procurer ainsi
une rentrée au trésor. Il peut arriver cependant que l'État poursuive un
double but : par exemple, ranimer l'économie par un coup d'inflation,
et en même temps prélever son bénéfice au passage.
Dans cette conception schématique, l'État a toujours intérêt à augmen-
ter la valeur nominale du gramme d'or ou d'argent, opération appelée à
l'époque haussement des espèces et aujourd'hui dévaluation. L'équiva-
lence de ces deux termes apparemment contradictoires peut surprendre
La banque de Law n'aura pas lieu 111

les profanes. Il faut avoir dans l'esprit la distinction que nous venons de
rappeler entre la monnaie réelle (louis, écu, etc.) et la monnaie de compte
(livre). En haussant les espèces, monnaie réelle de métal, on dévalue la
livre, monnaie idéale de compte. Ainsi, dans l'opération de décembre 1715
(qui annule celle de Desmarets) le louis passe de 14 à 20 livres : il est
donc haussé (par rapport à la livre). Mais la livre elle-même est baissée,
dévaluée par rapport au louis : 1/20 au lieu de 1/14.
Du fait que le haussement des espèces est la forme normale de la per-
ception répétée du seigneuriage, on pourrait déduire que les manipula-
tions des monnaies vont toujours dans le même sens : hausse du métal,
baisse de la livre. Et c'est bien en effet la tendance générale, comme nous
le voyons par l'énorme dévaluation de la livre au cours des siècles. Mais
il advient aussi que l'État procède à l'opération inverse : la diminution
des espèces métalliques, c'est-à-dire l'augmentation, la réévaluation de la
livre.
Quel intérêt peut-il donc y trouver? Le plus souvent, cette opération est
savamment liée à la précédente. On diminue : par exemple, le louis passe
de 20 à 19, et on annonce qu'il passera ensuite à 18, à 17, etc. Le porteur
rapporte donc ses pièces à l'hôtel des Monnaies puisqu'elles risquent de
diminuer davantage jusqu'au moment où elles seront décriées, c'est-à-dire
mises hors de service. L'État frappe de nouvelles espèces « en augmen-
tation » et garde ainsi la différence de la valeur en métal. Ce méca-
nisme se prête à des combinaisons très variées, comme on le verra ample-
ment par l'expérience de Law.
Cependant il peut arriver que la diminution ne soit pas liée à une opé-
ration jumelée de haussement. Dans ce cas, il s'agit d'une réévaluation,
sans bénéfice pour l'État, sans seigneuriage. Elle est décidée en vue d'ob-
tenir un résultat économique déterminé, tel que l'amélioration du change
ou la baisse des prix extérieurs. C'est une technique analogue à celle de
la déflation pratiquée par Pierre Laval en 1935 et dans une certaine
mesure comparable à ce qu'on appelle aujourd'hui un plan de stabilisa-
tion, à ceci près que nous préférons agir aujourd'hui par les restrictions
de crédit ou par la voie fiscale plutôt que par le changement de valeur
nominale des espèces, peu praticable avec une monnaie de billets.
XI

Le facteur sonne toujours deux fois

Au lendemain du 24 octobre, John Law n'avait perdu ni son


espérance, ni son assurance, et surtout il n'avait point perdu la
confiance du duc d'Orléans.
C'est même à cette époque que se révèle entre les deux hommes
une véritable affinité, une « singulière affinité » procédant à la fois
de correspondances psychologiques et, il faut le dire, d'une remar-
quable concordance d'intérêts.
L'avantage mutuel que les deux hommes devaient obtenir du fait
et pendant le cours de leur association politique était annoncé et
appelé par la convenance réciproque de leurs caractères et de leurs
passions. Entre ces deux légèretés apparentes la communication
•s'établissait dans la profondeur. N'est-il pas naturel que deux
hommes aussi persuasifs se persuadent? Que deux hommes aussi
séduisants se séduisent? Et aussi qu'un « souverain » aimant et
pratiquant la lecture (ce qui est insolite), rencontrant un banquier
aimant et sachant écrire (ce qui est rare), le premier se mette à lire
ce que l'autre écrit pour lui, et que cet échange complète et stimule
l'entretien verbal? Tous les deux appartiennent à la galaxie de
Gutenberg, où les monarques et les financiers se rencontrent rare-
ment.
Il y a davantage. L'un et l'autre cherchent à comprendre les
phénomènes, à pénétrer les arcanes. Nous savons que Philippe
d'Orléans avait la vocation de l'apprentissage, Law celle de la
pédagogie. Comment un prince qui avait tenté de s'initier à la chi-
mie dans le laboratoire de son médecin hollandais n'aurait-il pas
été attiré par ce laboratoire vivant qu'était, à l'égard d'une science
non moins mystérieuse et incomparablement plus utile, le proje-
teur écossais?
Le facteur sonne toujours deux fois 113

Au-delà de la chimie, c'est de l'alchimie dont on peut prononcer


le nom. Law, même s'il n'est pas Olivier du Mont, est l'inventeur
d'une pierre philosophale. Le Régent s'était amusé un temps, nous
dit Saint-Simon, à faire des compositions de pierres et de cachets
avec du charbon, et voici qu'on lui proposait de faire de l'or avec
du papier.
Auprès de M m e d'Argenton, qu'il avait aimée plus que les autres,
et peut-être à cause de sa connivence dans ses entreprises étranges,
il cherchait dans un verre d'eau le présent et le futur, et voici qu'on
lui offrait, dans la limpidité d'un mémoire, l'explication du présent
et la figuration d'un futur délicieux. Nous n'irons pas jusqu'à dire
que la fréquentation de Law lui rappelait sa quête du diable et
pourtant, cet homme qui lui apportait l'avantage de comprendre
sans douleur et de s'enrichir sans effort, n'était-il pas comme le
sorcier bienfaisant d'une blanche magie financière?
Dans la logique de cette représentation, nous pensons que c'est '
à partir du mois de décembre 1715 que les deux hommes attei-
gnirent un nouveau palier de relations. A l'époque de l'échec du
premier projet, le Régent accordait sans doute à Law un préjugé
favorable, mais il ne se sentait pas véritablement engagé avec lui.
Nous voyons assez bien le point tournant dans la très curieuse
lettre de Law adressée au Régent en décembre et qui est une pièce
aussi remarquable que le serait — si l'on pouvait le tenir pour
authentique — 1' « avis » de la Sibylle de Chartres.
Dans cette lettre, Law reprend les arguments bien connus —
notamment l'exemple de l'Angleterre — en faveur de l'établissement
d'une banque. Il fait une allusion, qui va dans le sens de la pierre
philosophale, au secret qu'il doit garder, avec l'autorisation du
prince, sur certains éléments de son plan 1 . Il prend des engage-
ments précis : abaisser l'intérêt à 4 %\ porter les rentes sur la ville
et les billets de l'État au pair avec les espèces : voilà qui est d'ac-
tualité, puisque l'on aménage les rentes et que l'on s'achemine,
avec le visa, vers la création d'un papier qui prend justement le
nom de « billets de l'État ».
Il se réfère, d'autre part, à une conversation qu'il a eue avec le
Régent à Marly : « Votre Altesse Royale me fit l'honneur de me dire
que par les ouvertures que j e lui faisais, elle commençait de voir
au travers des difficultés des affaires du pays. » Voilà pour le péda-
gogue.

1. « Votre Altesse Royale a eu la bonté de me dire qu'elle ne demandait pas d'être


instruite de la manière que je me propose de conduire mon projet — ainsi je me sers
de la liberté qu'elle m'a donnée de garder mon secret sur cet article » (Œuvres
complètes, op. cit., t. II, p. 266).
114 La banque et la guerre

Voici maintenant l'inventeur qui se découvre : « J'eus l'honneur


de lui dire que mon idée de banque n'était pas la plus considérable,
que j'en avais une sur laquelle je fournirais cinq cents millions qui
ne coûteraient rien au peuple »
Enfin c'est le tour de l'alchimiste. Le paragraphe où il se révèle
représente un climax dans l'œuvre écrite de Law; c'est aussi une
apparition unique. Il semble que l'auteur se libère d'une longue
contrainte. Nous ne retrouverons plus jamais chez lui ce ton ins-
piré et peut-être cet élan de franchise.
« La banque n'est pas la seule ni la plus grande de mes idées; je
produirai un travail qui surprendra l'Europe par les changements
qu'il portera en faveur de la France, des changements plus forts
que ceux qui ont été produits par la découverte des Indes ou par
l'introduction du crédit 2 . »
Non seulement les problèmes économiques et financiers seront
réglés, mais la France verra sa population portée à 30 millions
d'habitants, les « revenus généraux » à 3 000 000 000 3 , le revenu
du Roi à 300 000 000, l'armée à 300 000 hommes, la marine à
300 bateaux.
Ce plan, d'ailleurs à peine esquissé, ne comporte qu'une allusion
cursive au commerce maritime, aucune aux expéditions coloniales.
L'idée n'en viendra que plus tard et d'ailleurs elle ne viendra pas de
lui.
Il résulte très clairement du texte que le miracle sera produit
par le crédit, et plus particulièrement par un mode de crédit déter-
miné qu'il se propose d'introduire : c'est là sans doute la partie de
« secret » qu'il conserve.
La fin de la lettre redescend de ces hauteurs et se termine très
prosaïquement sur le thème du projet de banque qui est simple,
qu'il se propose d'établir à ses frais, et pour lequel il ne demande
rien de plus qu'une autorisation.
Un plan grandiose, une proposition modeste. Étonner l'Europe,
dépasser l'Inde : on comprend que le Régent soit « accroché ». Ne
rien dépenser, ne rien risquer : on conçoit qu'il soit rassuré.
Il faut bien comprendre que le nouveau projet de banque n'est
vraiment pas le même que l'ancien. Il est donc tout à fait normal
qu'il ne rencontre pas la même opposition. Saint-Simon, et après lui
1. Cette conversation confirme le caractère apocryphe (pour ce qui concerne
Law) du « Rétablissement du commerce », malgré la similitude des thèmes. Si ce
mémoire avait existé, Law n'aurait pas manqué d'y faire allusion, comme il le fait
à l'entretien de Marly.
2. Voir ci-après, note annexe, p. 120.
3. Il était évalué par V'auban à 2 400 millions, mais par Law lui-même à seule-
ment 1 500 ou 1 800, voire 1 200 (cf. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 48).
Le facteur sonne toujours deux fois 115

beaucoup d'auteurs croient qu'à force de patience, de manœuvres,


de promesses et de pressions (« et on parla à la plupart un peu
français à l'oreille 1 ») le Régent, de plus en plus entiché de Law, et
Law lui-même inébranlable, sont parvenus à faire déjuger de son
refus initial le Conseil des Finances. Il est fort possible qu'il ait
fallu tout cela pour le décider, mais en fait il ne se déjugeait pas.
Noailles n'avait pas à capituler ni à se convertir.
Le scénario est très simple. Nous en avons vu la répétition géné-
rale avec l'affaire du Piémont. Law emploie à nouveau la substi-
tution stratégique dont il avait usé avec le duc de Savoie et avec
son Contador général. Il ne propose plus une banque qui serait une
Caisse générale du Trésor et qui assumerait ce qu'on appelle
« le mouvement général des fonds », comme l'avait parfaitement
compris d'Argenson. Il s'agit simplement d'une banque privée,
dotée d'un capital modeste, 6 000 000 de livres, souscrit par des
actionnaires qui ne versèrent d'ailleurs que le quart du capital,
et sur ce capital un quart seulement en espèces, le reste en billets
d'État. La banque ne ferait que les opérations normales de ce
genre de commerce, opérations d'ailleurs limitées, car, d'une part,
elle ne peut émettre les billets que contre des espèces et d'autre
part, les opérations commerciales et le crédit ou l'assurance mari-
time sont exclus de son champ d'activité.
Law maintenait la formule du libellé des billets en écus de
banque dont le poids et le titre étaient constants2, garantissant la
monnaie de papier contre la dévaluation (augmentation). Il faudra
cependant quelques mois encore pour que la Banque soit enfin
dotée de l'existence.

Entre-temps, Noailles poursuivait avec opiniâtreté sa politique


financière sur une double ligne. D'une part, il pratiquait une série
d'économies, notamment sur les dépenses militaires, sur les bâti-
ments, sur les offices inutiles, créés en nombre prodigieux. Il entre-
prenait une révision générale des pensions, et il ramenait à un taux
uniforme de 4 % le taux de la dette publique.
D'autre part, il poursuivait les méthodes extraordinaires : le
visa, puis la Chambre de Justice.
L'opération du visa fut confiée à de remarquables techniciens,
les frères Paris : ils purent ainsi se faire la main pour le second
visa qui devait suivre et apurer le système. Il s'agissait de trier et

1. Saint-Simon, op. cit., t. V, p. 280.


2. Une once d'argent et onze deniers de fin.
116 La banque et la guerre

de répartir en différents tas la masse des « papiers d'État » qui


constituaient la dette non consolidée.
Il y a toujours un premier bénéfice dans ce genre de lessive :
certains porteurs préfèrent ne pas attirer l'attention sur eux, et
faire le sacrifice d'un trésor qui ne leur coûte pas cher. « Un avocat
de mes amis, écrit Buvat, a vu de ses yeux jeter au feu par un
homme d'affaires 300 000 livres de billets royaux sur la raison
qu'ils ne lui coûtaient que 40 000 livres et qu'ayant d'ailleurs un
million, il aimait mieux perdre 40 000 livres, que ce qu'on vît son
nom au dos de ces billets. »
Les papiers effectivement présentés furent classés en diverses
sortes selon un ensemble de critères : leur origine, la modalité du
paiement lors de la première acquisition (espèces ou papier
d'État), la présentation par les premiers propriétaires ou par des
cessionnaires, etc. Selon le classement retenu, le montant du dépôt
était frappé d'un taux de réduction varié, zéro l , un cinquième, un
quart, deux cinquièmes et quatre cinquièmes.
Les résultats globaux furent récapitulés dans une déclaration du
1 e r avril 1716, après quatre mois de travail. Le montant total, avoi-
sinant 600 000 000, avait été réduit à 250 000 000. En tenant
compte de certaines différences dans les chiffres, et aussi des
mesures prises pour certaines catégories de créances qui n'étaient
pas comprises dans le visa, H. Luthy conclut que la dette se trouvait
amputée pour un total de 350 à 450 millions.
La partie subsistante après le visa et qui représentait 200 à
250 000 000 donna lieu à la remise de nouveaux titres appelés
billets d'État, qui portaient intérêt au taux fixe de 4 %.
Ce résultat n'était pas sans avantage pour le Trésor qui aurait
pu l'obtenir autrement. Il était surtout substantiel pour le Régent,
qui en profita pour s'approprier, dans des conditions obscures, un
certain montant des nouveaux billets d'État, ce qui, pour partie,
explique (ou plutôt n'explique pas) la différence de 50000 000
entre les deux chiffres que nous avons mentionnés ci-dessus 2 .
Comme Law l'avait exactement prévu, les nouveaux titres per-
dirent rapidement sur le marché la moitié ou même les deux tiers
de leur valeur nominale. Ils furent utilisés pour la fondation de la

1. Seulement pour les billets de l'ancienne caisse des emprunts et à condition


qu'ils n'aient pas changé de mains.
2. Nous disposons de deux chiffres différents : celui de 250000 000 et celui de
198 000000. La différence correspondrait à une série d'engagements variés, dont
on ne peut suivre la comptabilité exacte, et qui ont sans doute laissé une certaine
marge d'emploi. (Cf. Forbonnais, op. cit., t. II, p. 405 et sq., H. Luthy, op. cit., t. I,
p. 281.) Voir ci-après, chap. xvi.
Le facteur sonne toujours deux fois 117

Banque, et, dans une proportion plus importante, pour celle de la


Compagnie d'Occident. Ils permirent au Régent, grâce à son prélè-
vement, de rendre le Roi propriétaire d'un certain nombre d'ac-
tions du Mississippi : ce sera l'une des clefs du Système.
C'est après la terminaison du visa que Law poussa les procé-
dures nécessaires pour la création de la Banque. Le projet passa
successivement devant le Conseil des Finances puis devant le
Conseil de Régence, enfin devant le Parlement qui n'y fit point
d'objection, sans doute parce qu'il n'en perçut pas l'impor-
tance 1.
Cependant c'est sur ses observations et afin d'éviter la critique
qui pouvait s'attacher à la direction d'un tel établissement par un
étranger que le Régent accorda à Law des lettres de naturalité
qui furent elles-mêmes enregistrées au Parlement à la date du
26 mai. Il est à remarquer que la nationalité française était ainsi
accordée à un hérétique car l'abjuration n'intervint que beaucoup
plus tard 2 .
Les lettres patentes du 2 mai 1716 3 marquent l'acte de naissance
légale de la Banque dite Générale. Law disposait désormais d'un
instrument de fortune et surtout d'un instrument de puissance. Il
est certain que Law a pu réaliser des gains importants grâce à la
Banque, mais aussi qu'il aurait pu en réaliser bien davantage
s'il n'avait eu en vue que le profit.
Certains esprits curieux ne manquèrent pas de s'interroger sur
la manière selon laquelle la Banque pouvait faire des bénéfices,
puisque son activité apparente consistait à échanger des billets
contre de l'argent sans prélever de courtage. En iait, son profit
provenait, d'une part des opérations d'escompte pour lesquelles
elle se contentait d'ailleurs d'un taux fort modéré, 6 % puis 5 %
(alors qu'auparavant on prélevait fréquemment 2,5 % par mois,
soit 30 %) 4 , d'autre part et surtout des opérations de change,
comme le comprit fort bien le correspondant de Buvat 5 .

1. « Le Parlement les enregistra sans se douter quelles en seraient les suites.


Il n'en conçut que du mépris et ce mépris fut favorable à l'enregistrement »
(cf. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 310).
2. C'est une des raisons pour lesquelles ces lettres furent frappées de nullité.
3. Les lettres du 2 mai portant privilège, enregistrées le 4, furent complétées par
des lettres du 20 mai, portant règlement, enregistrées le 25.
4. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 312.
5. Gazette de la Régence, p. 93, 17 juillet 1716 : « Une personne de mes amis
ayant 1800 louis à Marseille et cherchant à les faire venir à Paris, s'est rendue au
bureau de la banque de M. Law, où il trouva pour portier un suisse magnifiquement
habillé de vert, qui l'introduisit dans un cabinet où les associés étaient, à qui ayant
118 La banque et la guerre

Là, encore, il se contentait d'un simple courtage, alors qu'aupa-


ravant les banquiers n'hésitaient pas à prélever des différences de
l'ordre de 25 % 1 . Il semble bien que les opérations de change aient
apporté à Law ses principales ressources, malgré la modération
dont il usait quand il traitait pour l'État : il n'était pas tenu à la
même réserve quand il travaillait pour son propre compte.
Dans une lettre sans date, Law se présente d'ailleurs comme
« le maître des arbitrages en matière de change 2 ». Il va même
jusqu'à affirmer : « Je puis faire baisser et hausser les changes
suivant qu'il conviendra à l'intérêt de la France. »
Il ne faut pas prendre ces déclarations au pied de la lettre. Law
pouvait sans doute, grâce au billet de banque et à ses réseaux de
correspondants, provoquer, à l'intérieur d'une tendance générale,
de petites oscillations qui lui permettaient d'obtenir des bénéfices
ponctuels, mais il ne dépendait pas de lui de déterminer la ten-
dance à sa guise. En fait, les tableaux de Dutot montrent que le
change s'était établi en faveur de la France depuis le mois d'oc-
tobre 1715, c'est-à-dire bien avant la fondation de la Banque. La
balance se détériore au cours des mois de janvier, février et
mars 1716, mais le cours redevient positif en avril, alors que la

dit le sujet de sa venue, ils lui dirent que la personne de Marseille n'avait qu'à
remettre ces deniers au directeur de la Monnaie du lieu et qu'ils lui donneraient
ici les 1 800 louis; et sur ce qu'il demande à quelles conditions ils répondirent que
c'était sans conditions, et qu'ils lui payeraient comptant. Ce qui donna lieu à mon
ami de leur demander comment ils entendaient maintenir leur banque et y faire des
profits ordinaires et raisonnables, sur quoi ils dirent qu'ils n'entendaient rien gagner
sur une remise de cette qualité-là, qui ne leur coûtait rien et que leur profit vien-
drait aux escomptes des pays étrangers, chose que notre ami ne comprit pas bien.
Ils ajoutèrent qu'actuellement leurs correspondants n'étant pas encore établis,
ils ne pourraient rendre service à ceux qui se présenteraient que lorsque l'argent se
trouverait en province aux endroits où il y a des Monnaies. »
1. A propos d'une remise de 150 000 rexdallers à la Banque de Suède : « Le
Régent trouva que je lui chargeais environ 25 % moins qu'il n'avait payé quelques
mois auparavant, pour une remise pareille, quoiqu'il n'y avait pas eu de variations
dans les monnaies. S.A.R. me renvoya chez moi pour voir mes livres, s'imaginant
que j'avais fait quelque erreur dans le compte que je lui avais porté... » (Œuvres
complètes, op. cit., t. III, p. 246).
2. Il expose qu'il a fait du billet de banque une lettre de change universelle...
« A l'égard de l'opération dans les pays étrangers, mes correspondants étaient
d'abord d'opinion qu'il serait impossible d'introduire la négociation de ces billets...
Ils me les renvoyèrent... J'ai vaincu les difficultés qu'ils alléguaient... Les banquiers
étrangers ont remarqué que je me suis rendu le maître de tous les arbitrages en
matière de change. » Ce texte est connu sous le titre (ne répondant pas au fond) de
« Lettre de M. Law à S.A.R.... lorsque le Système eut du dessous » et date probable-
ment de 1717 (Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 27-29).
Le facteur sonne toujours deux fois 119

Banque ne commence son existence qu'en mai 1 . Il semble donc


difficile, comme le fait Dutot dans un texte polémique, de lui attri-
buer le mérite du redressement 2 .
La situation s'inverse à partir de février 1718 et le rapport
demeure négatif jusqu'en septembre de la même année malgré
l'activité de la Banque — ce qui s'explique aisément par les mani-
pulations et les incertitudes monétaires et politiques de cette
période. Le cours remonte en septembre et restera avantageux
jusqu'à la deuxième quinzaine de novembre 1719 ; en pleine eupho-
rie du Système, il basculera et ne se redressera plus.
En utilisant les fonds remis à la Banque pour opérer sur
l'escompte et sur le change, Law assurait le succès de son entre-
prise, mais il prenait un risque : celui d'être exposé à des retraits
soudains, auxquels il ne pourrait faire face : double hypothèse
retenue par le perspicace Du Coudray.
Mais il existait un moyen de jouer gros jeu à petit risque : c'était
d'amasser, non point l'argent des particuliers, mais celui de l'État.
Tel était, dès le début, le plan de Law : faire, par étapes, affluer
dans ses caisses tout le mouvement des recettes publiques.
Il n'attendit que quelques mois pour marquer un premier pas
dans cette direction. Le 7 octobre 1716, il faisait décider par le
Conseil des Finances que les receveurs des impôts (taille, ferme,
etc.) devraient, d'une part, acquitter à vue sur leurs fonds tous les
billets qui leur seraient présentés, d'autre part, qu'ils remettraient
également leurs recettes à Paris, sous forme de billets à la Banque
générale 3 .
Cette seconde disposition était d'ailleurs prématurée et elle ne
put être mise en application faute de moyens suffisants : le Conseil
autorisa de nouveau l'emploi des méthodes antérieures, mais il
maintint l'obligation d'acquitter les billets 4 .
Nous n'anticiperons pas davantage sur l'ordre chronologique,
nous devons maintenant revenir à mai 1716 et retrouver le duc de
Noailles.

1. Voir ces tableaux de Dutot dans les Œuvres, pour la période antérieure à
avril 1717, et dans le manuscrit de Douai pour la période postérieure. Cf. égale-
ment notre annexe en fin de chapitre (cf. H. Luthy, op. cit., p. 304-305).
2. Dutot, op. cit., t. II, p. 67.
3. Instructions du duc de Noailles, 7 octobre 1716, citées par Levasseur, op.
cit., p. 49.
4. Instructions du 20 décembre 1716, citées par Levasseur. op. cit., p. 50.
LETTRE AU RÉGENT
(décembre 1715)
extraite des <r Œuvres complètes M, t. Il, p. 266

« Mais la banque n'est pas la seule ni la plus grande de mes idées; je


produirai un travail qui surprendra l'Europe par les changements qu'il
portera en faveur de la France, des changements plus forts que ceux qui
ont été produits par la découverte des Indes ou par l'introduction du cré-
dit. Par ce travail, V.A.R. sera en état de relever le royaume de la triste
situation dans laquelle il est réduit, et le rendre plus puissant qu'il n'a
encore été, d'établir l'ordre dans les finances, de remettre, entretenir et
augmenter l'agriculture, les manufactures et le commerce, d'augmenter
le nombre des peuples et les revenus généraux du Royaume, de rembourser
les charges inutiles et onéreuses, d'augmenter les revenus du Roi en sou-
lageant les peuples et de diminuer la dette de l'État sans faire tort aux
créanciers.
Ce grand royaume, bien gouverné, serait l'arbitre de l'Europe sans se
servir de la force. C'est sur un commerce étendu, sur le nombre et la
richesse des habitants, que la puissance de la France devrait être fondée.
La Régence de V.A.R. bien employée suffirait pour augmenter le nombre
des peuples à 30 millions, les revenus généraux 3 000 millions, et les
revenus du Roi 300 millions. »

OBSERVATIONS SUR LE CHANGE

Puisque nous avons abordé, dans ce chapitre, les questions relatives au


change, nous ne pouvons nous dispenser de présenter — et nous le ferons
ici — quelques observations sommaires sur cet aspect de notre sujet.
La détermination des cours de change, à l'époque considérée, présente
des difficultés particulières. Elle exige un calcul sur plusieurs niveaux et
les évaluations que l'on nous présente sont affectées d'une marge irréduc-
tible d'approximation.
En effet, les monnaies métalliques des différents Etats peuvent être
Le facteur sonne toujours deux fois 121

comparées du point de vue de leur valeur intrinsèque, déterminée par le


titre et par le poids. Cependant il existe diverses catégories de pièces, et la
valeur nominale de ces pièces, du moins pour la France, subit des change-
ments incessants. Il faut donc déterminer une moyenne pondérée pour par-
venir à un premier résultat, à savoir ce que Dutot appelle la parité :
c'est-à-dire le rapport réel de valeur métallique entre la monnaie
française, d'une part, et d'autre part les monnaies de comparaison qui
sont la hollandaise et l'anglaise.
Dans des circonstances normales, le cours des changes proprement dit
devrait s'établir aux environs de cette parité mais, en fait, il advient sou-
vent qu'il s'en écarte à notre avantage ou à notre détriment, ce qui peut
s'expliquer, soit par les mouvements commerciaux (si nous achetons à
l'étranger davantage que nous vendons, la tendance sera 4 la baisse), soit
par des mouvements financiers (les étrangers qui rapatr ient des capitaux
qu'ils avaient investis en France, ou même les Français qui veulent expa-
trier leurs biens, sont disposés à faire des sacrifices, donc à céder les mon-
naies françaises un peu au-dessous de leur valeur métallique réelle). Les
choses se compliqueront encore à partir du moment où les billets de
banque cesseront d'être couramment convertibles, ils commenceront leur
décote vis-à-vis de l'étranger avant d'être décotés en France même.
Les cours établis par Dutot sur la base de ces différents calculs donnent
une idée assez exacte de la tendance mais ne permettent pas toujours de
prendre la véritable mesure des mouvements. La distinction, inévitable
sans doute, entre les modifications de la parité et les modifications de
change par rapport à la parité empêchent d'appréhender d'un seul coup
la situation reelle et concrète. Il est évidemment plus facile de défendre
le cours par rapport à une parité basse que par rapport à une parité
élevée! Les premiers tableaux du manuscrit de Douai retiennent pour avril
1717 la parité entre la monnaie française et la monnaie hollandaise sur
la base d'une équation écu de quatre livres = 81 deniers de gros argent.
Or cette équation descendra à 4 = 33 en mai 1720 et 4 = 17 en septembre
1720. Il est certain que même avec un cours de change favorable ou
faiblement défavorable, ces nouvelles « parités » traduisent une situation
détériorée pour la France. Sans doute, elles comportent ce qu'on appelle-
rait aujourd'hui une prime à l'exportation, mais comme justement les prix
ne suivent pas les mouvements de la parité, il en résulte que l'étranger
nous donne moins de valeur pour acquérir la même quantité de marchan-
dises. Il y a donc appauvrissement.
D'autre part, l'établissement des moyennes pondérées entre les diffé-
rents types d'espèces comporte nécessairement une part d'artifice et
d'arbitraire, et quand, dans ce calcul, Dutot fait entrer pour une certaine
t proportion la decote, elle-même fluctuante, des billets de banque, nous
nous éloignons de la terre ferme.
XIII

De la taxe d'Antoine Crozat au souper


de La Raquette

L'affaire du visa conduisait tout naturellement à la Chambre de


Justice. Quand on s'engage dans le contrôle, on s'achemine vers la
répression. Dès lors que l'on trouvait des papiers assez suspects
pour qu'il parût normal d'en retrancher les quatre cinquièmes,
pourquoi s'arrêter en si bonne voie et ne pas récupérer ce que nous
appellerions aujourd'hui les « profits illicites »? Les mesures de
reprise à l'encontre des « financiers » étaient une tradition de
l'Ancien Régime, qui les avait d'abord pratiquées au détriment
« des étrangers manieurs d'argent, des Lombards et des Juifs ».
« Après les avoir laissés s'enrichir, on les expulsait en confisquant
leurs avoirs, ou bien on leur vendait la permission de rester, les
sommes ainsi obtenues étant appelées " bénéfices de restitu-
tion " » L'attraction élémentaire d'un gain facile, au détriment de
serviteurs dont on n'a plus besoin, se combine aisément avec l'avan-
tage de procurer un dérivatif à la colère du peuple.
Chaque fois que les états généraux se réunissent, ils fulminent
en imprécations contre les exacteurs et il est d'autant plus tentant
d'apaiser leur courroux que l'on en profite pour remplir les caisses.
La moralité révoltée trouve des accents incomparables, lorsque, de
surcroît, elle colmate la trésorerie. Cette agitation se termine le
plus souvent par ce que le chancelier Pasquier appelle la « paix des
finances ». Les profiteurs se condamnent eux-mêmes et se taxent
eux-mêmes 2 . Les plus grands ministres ne refusèrent pas d'asso-
cier leur nom à ces étranges procédures. Une Chambre de Justice
avait été établie sous Sully mais, nous dit Forbonnais, « malgré

1. Bailly, Histoire des Finances, p. 67.


2. 1579, accord moyennant 200 000 écus, Œuvres de Pasquier, p. 273 b et
p. 300 b.
De la taxe d'Antoine Crozat au souper de La Raquette 123

lui ». « Il voulait que, sans rechercher les petits employés, on se


contentât de s'arranger directement avec les chefs. » Une autre
le fut du temps de Richelieu : « Le Cardinal avait besoin de fonds;
il laissa agir le surintendant. » Les deux expériences se termi-
nèrent de la même façon à une nuance près. Dans la première, on
avait laissé les financiers s'accorder entre eux, « faire le départe-
ment », en conséquence « les plus faibles et les moins coupables
avaient payé pour les riches ». Dans la seconde, le Conseil procéda
par voie d'autorité; « les gens de la Cour s'y enrichirent plus que
le Roi ». Colbert, à son tour, créa sa propre Chambre de Justice
mais il en avait limité la compétence aux comptables qui avaient
délivré, en grande quantité, de fausses « ordonnances de comp-
tant ». Ceux-là aussi furent tous absous... et taxés, ou si l'on préfère
taxés... et absous.
Le duc de Noailles se résolut de suivre à son tour une voie jalon-
née de noms si illustres et de résultats si piteux.
Lorsque le sujet fut évoqué au Conseil, Saint-Simon opina, pour
une fois, d'une façon assez judicieuse. Il proposait de traiter de gré
à gré, séparément avec les principaux financiers, de façon secrète;
il supposait, non sans raison, qu'ils seraient bien aises de s'en tirer
sans publicité au meilleur compte possible. « Il en serait entré
infiniment plus dans les coffres du Roi qu'il n'y en entra par la
Chambre de Justice », remarque-t-il par la suite 1 .
Le préambule de l'édit de mai 1716 évoquait les précédents de
Richelieu et de Colbert et prenait le ton de la prédication pour
stigmatiser « les fortunes immenses et précipitées de ceux qui se
sont enrichis par ces voies criminelles... (leurs) richesses sont les
dépouilles de nos Provinces. Les restitutions (à venir) permet-
tront de payer les dettes, de supprimer les nouvelles impositions,
de réouvrir la riche source de l'abondance par le rétablissement du
commerce et de l'agriculture 2 ».
L'opinion fut d'abord enchantée de ces perspectives, d'autant
que la situation générale ne s'était pas améliorée. Les activités de
la Chambre distrayaient le public, alimentaient les cancans de la
Cour et de la rue et procuraient aux instincts les moins nobles
l'alibi délicieux de la conscience civique. Les délateurs s'en don-
naient à cœur joie et faisaient de petites fortunes; un maltôtier eut
la plaisante idée de se dénoncer lui-même, ce qui lui permit de gar-
der déjà un million sur les cinq qu'on pouvait lui confisquer, après
quoi il discuta sur les quatre autres et s'en tira pour deux 3 .

1. Saint-Simon, op. cit., t. V, p. 487.


2. Forbonnais, op. cit., t. II, p. 398 et sq.
3. Buvat, op. cit., t. I, p. 128-129.
124 La banque et la guerre

La suspicion se portait systématiquement sur les prêtres et les


domestiques, quand ils avaient souscrit des rentes, car on les soup-
çonnait de prête-nom. Les orfèvres et joailliers se virent interdire
d'acheter des matières d'or ou d'argent, les graveurs d'effacer les
noms et les armoiries.
Ce ne sont là que quelques aspects plaisants de l'affaire. Il y en
avait de différents.
« C'est une terrible bête qu'une populace ameutée et qui heureu-
sement ne connaît pas sa force 1 », écrit Buvat. Ce n'est pas sans
un certain écœurement que l'on parcourt les récits des « amendes
honorables », cérémonies dont la foule était friande. Voici l'huis-
sier Gruet, « nu-tête et nu-pieds par grand froid, contre lequel il
avait eu la précaution de boire deux pintes de vin et un demi-setier
d'eau-de-vie», mis à la roue du pilori 2 . «Les vendeuses de la
halle, harangères et autres, lui firent des huées et lui jetèrent de la
boue et des trognons de choux. »
Voici un certain Lenormand que le concierge de la Tournelle
attachait debout à un arbre au milieu de la cour, « comme à un
carcan » : les amateurs payaient le geôlier pour aller le voir dans
cet état,l'injurier et le frapper à leur fantaisie 3 .
Si l'on regarde les choses de plus près, on constate que ces deux
vedettes n'étaient pas des financiers de haut vol, mais des mal-
faiteurs de petite envergure, particulièrement répugnants d'ail-
leurs, coupables d'avoir fraudé les communautés d'artisans et de
marchands. Ce sont des détrousseurs du peuple, des escrocs de
pauvres, ce qui rend plus compréhensible l'acharnement des pois-
sardes. Lenormand se faisait payer 10 sous par brevet d'appren-
tissage donné aux garçons et aux filles. Gruet n'avait gagné en
onze ans que 220 000 livres 4 .
Tout n'est pas méchanceté dans cette chronique de chasse à
l'homme. Un certain Paparel ayant été condamné à avoir la tête
tranchée, peine commuée en prison, son cuisinier supplia qu'on
lui permît de suivre son maître dans le malheur.
Toutes les formes de rigueur n'étaient pas indistinctement
applaudies. Les prisonniers de la Chambre de Justice avaient
d abord été détenus à la Conciergerie dans des « cachots blancs »
où des croisées grillagées donnaient un jour raisonnable. On
décida de boucher les jours, faisant de ces « cachots blancs des
1. Gazette de la Régence, p. 128.
2. Mécanisme de rotation qui permet de voir le spectacle de tous les côtés; à ne
pas confondre avec le supplice de la roue.
3. Gruet fut par la suite exempté de galères et partit pour la Louisiane. Lenor-
mand ne doit pas être confondu avec son homonyme le fermier général.
4. Gazette de la Régence, p. 123-124.
De la taxe d'Antoine Crozat au souper de La Raquette 125

cachots noirs ». Buvat désapprouve ces excès et note que le déses-


poir des incarcérés « faisait pitié à la férocité du geôlier lui-
même 1 ».
On se lasse de tout. Bientôt la répression n'amusa plus guère;
elle se fit d'ailleurs plus relâchée. Les incidents piquants ou
sinistres deviennent plus rares sous la plume des chroniqueurs,
et le public commence à se demander si l'on ne se moque pas de lui.
« On ne voit plus les listes des gens taxés régulièrement comme on
faisait d'abord, soit parce qu'on y retouche même après qu'elles
ont passé au Conseil de Régence, soit parce qu'elles ne réjouissent
pas le public comme les premières. » Bientôt le bruit courut que de
louches trafics se faisaient dans la coulisse et l'on incrimina notam-
ment une favorite du Régent, M m e de Parabère.
En mars 1717, un an après sa constitution, il fut décidé de mettre
fin aux recherches de la Chambre de Justice. Les motifs de cette
décision sont curieux : « Nous avons reconnu que la corruption
s'était tellement répandue que presque toutes les conditions en
avaient été infectées... on ne pouvait plus... punir un si grand
nombre de coupables, sans causer une interruption dangereuse
dans le commerce, et une espèce d'ébranlement général dans tout
le corps de l'État 2 . »
La Chambre de Justice ne rapporta ni 500 à 600 millions ni
quatre ou cinq condamnations à mort, comme l'avait prédit Buvat
dans un moment de lyrisme. Le total des listes, dont le duc d'Antin
a transcrit le détail, s'éleva à 219 millions. Les rentrées ne dépas-
sèrent pas la moitié de cette somme. Encore consistaient-elles en
papiers variés, presque entièrement dévalués et l'on ne perçut
qu'un montant insignifiant en espèces. En effet, la plupart des
taxes étaient dès l'origine fixées partie en monnaie et partie en
papiers d'État. Par la suite, beaucoup furent réduites quant au
total, et la part payable en papier fut augmentée par une série de
mesures individuelles ou générales. Selon le compte minutieux de
Marion, il n'était rentré au 31 janvier 1718 que 95 000 000 dont
seulement 1 207 000 en espèces! En 1722, on essayait encore de
recouvrer les arriérés en se contentant d'un quart en espèces 3 .

1. Gazette de la Régence, p. 110.


2. En même temps, une déclaration royale décidait d'exempter les fermiers
généraux, moyennant une taxe que l'on fixerait pour chacun d'entre eux. Le texte
explique que l'on a voulu d'abord les comprendre tous dans les recherches afin de
pouvoir discriminer ceux qui ne s'étaient occupés que de leur ferme de ceux qui
avaient traité en sus des affaires extraordinaires. Déclaration du 17 mars 1717
(B.N., Ms. Fonds Joly de Fleury).
3. Marion, Histoire financière de la France, t. I, p. 76-77 et n. 3.
126 La banque et la guerre

C'était un résultat bien médiocre et qui ne compensait pas le


grave préjudice que ces procédures avaient causé à l'économie
générale, en créant une atmosphère de défiance et en ralentissant
les transactions.
Law condamna sévèrement cette détestable initiative : « L'éta-
blissement de la Chambre de Justice, note-t-il, a augmenté encore
la méfiance de l'étranger. Je suis informé qde les magistrats
d'Amsterdam avaient mis en délibération de défendre à leurs conci-
toyens tout commerce avec les banquiers et négociants français, de
crainte qu'ils ne soient intéressés avec les gens d'affaires 1 . »
Et, cependant, c'est cette Chambre de Justice, de lui si sévère-
ment appréciée, qui donna à Law le coup de pouce du destin, en lui
apportant comme sur un plateau le somptueux présent de la
Compagnie des Indes.
Le brasseur d'affaires Antoine Crozat avait été malgré la protec-
tion du Régent 2 assigné devant la Chambre et frappé d'une taxe
de 6 600 000 livres. Pour s'acquitter de cette dette, il offrit de
remettre à l'État une concession à lui accordée pour quinze ans en
1712, sur un vaste territoire de l'Amérique, qui avait reçu le nom
de Louisiane en l'honneur du défunt Roi : un véritable continent
« s'étendant du golfe du Mexique jusqu'au Canada et irrigué par
un fleuve dont le cours atteignait 800 lieues 3 ». La superficie de
cette ancienne Louisiane recouvre actuellement huit États de
l'Amérique du Nord 4 .
En fait, Antoine Crozat avait pris depuis quelque temps, déjà,
la décision de se débarrasser de cette énorme concession dont il
ne savait que faire. Il était accaparé par le commerce d'Orient et
des mers du Sud, dont il était le principal animateur, et qui traver-
sait une période de crise*. Dès le 11 janvier 1716, avant même
que la Chambre de Justice vît le jour, le Conseil de Régence avait
été informé par le maréchal d'Estrées des intentions de Crozat et

1. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 1.


2. « Le Régent voulait exempter des recherches de la Chambre de Justice les
sieurs Menon, Lebas de Montargis, Fargès, les deux Crozat, Samuel Bernard, les
quatre Paris, Prondé et un autre. » C'est le duc de Bourbon qui l'en aurait dissuadé
(Buvat, op. cit., t. I, p. 195).
3. Du Hautchamp, op. cit., t. I, p. 99-102.
4. Louisiane naturellement et Mississippi, Arkansas, Missouri, Illinois, Iowa,
Wisconsin, Minnesota.
5. En tant que directeur de la Compagnie établie à Saint-Malo pour le commerce
des Indes orientales, il était, note Luthy, directeur véritable du commerce d'Orient
et de la mer du Sud. « Il y a actuellement dans le Royaume une très grande quantité
de marchandises des Indes sans aucun débit à cause du dérangement du commerce »,
écrivait-il dans un document un peu postérieur (cf. H. Luthy, op. cit., t. I, p. 316).
De la taxe d'Antoine Crozat au souper de La Raquette 127

avait décidé le principe d'une Compagnie de Commerce L'habile


financier profita, si l'on peut dire, de sa taxe pour tirer 2 000 000
d'une affaire dont il ne voulait plus entendre parler 2 .
Selon YHistoire des Finances de la Régence, la concession fut
proposée à Law par deux hommes considérables dans l'État (l'un
des deux étant certainement le duc de Noailles). Si l'on s'en tient à
ce récit, il apparaît q,ue ces personnages avaient l'ambition
modeste et l'esprit perfide. D'une part en effet, ils n'envisageaient
pour une affaire de cette envergure que le modeste capital de
2 000 000... et encore en billets d'État. D'autre part, « il y avait
une vue secrète qui était d'engager M. Law dans une affairé qui
ne réussirait pas et dans laquelle il perdrait une partie de son bien
et toute sa réputation 3 ».
Cette imputation de machiavélisme à l'égard de Noailles est
aussi absurde qu'injuste. Nul ne pouvait douter que Law était par-
faitement capable de tirer d'une telle occasion un bon parti finan-
cier sinon commercial. Et le duc de Noailles montrait, à la même
époque, une parfaite loyauté envers Law dont il soutenait énergi-
quement la Banque comme on peut le voir d'après sa correspon-
dance administrative 4 .

1. Luthy, op. cit., t. I, p. 316.


2. Le texte de la requête initiale de Crozat est reproduit, sans indication de date,
dans l'exposé des motifs de l'arrêt du 20 juin 1718 cité ci-après.
Crozat fait valoir des considérations générales qui le conduisaient à se désister de
ses privilèges. Il indique que malgré ses dépenses, « il se trouve actuellement en
profit », mais « qu'il n'a tenté cette entreprise que dans la vue de connaître de quelle
utilité elle pourrait être au commerce général du royaume », que lui-même a « assez
d'occasions d'étendre son commerce particulier ». Il conviendrait de soutenir ladite
colonie par un nombre d'habitants et de troupes suffisant pour la mettre en sûreté,
« ce qui est au-dessus des forces d'un particulier seul ». Il ne parle qu'incidemment
du règlement de sa taxe par l'application des sommes qui lui seront dues. Il estime
que son dédommagement devrait être de 150 000 livres par an pour les dix années
restant à courir sur la concession plus remboursement d'avance et reprise des vais-
seaux et du matériel.
Ses droits furent arbitrés à 2 000 000, chiffre porté dans l'arrêt du 20 juin et
mentionné par Law dans sa conversation avec Montesquieu (A.N., E 1998, f° 388 à
399).
Ce règlement de compte ne suffit pas à compenser la dette de Crozat au titre de
la taxe. Celle-ci fut seulement ramenée de 6 600 000 à 3 300 000 par un arrêt du
8 octobre 1718 (A.N., E 2000, f° 318-19).
3. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 319.
4. Lettre du 26 août — et cette lettre avait été précédée de nombreuses commu-
nications analogues — à l'intendant de Bordeaux, Basville, où il l'exhorte à soute-
nir la Banque contre les détracteurs et les commerçants mécontents. Il souligne
l'inutilité et le faux de toutes les représentations, faites par certains receveurs et
128 La banque et la guerre

Law ne manqua pas une si belle occasion d'étendre ses activités.


Le 21 août, le Conseil de Régence approuvait le projet d'édit relatif
à la Compagnie d'Occident, nom qui avait été choisi à cause de son
caractère vague, afin de ne pas effaroucher nos compétiteurs
anglais et espagnols Le montant du capital n'est pas mentionné
dans ce premier texte. On indique seulement que les actions seront
de 500 livres chacune et payables en billets d'État. On prévoyait,
semble-t-il, de fixer définitivement le capital au niveau des souscrip-
tions qui seraient effectivement reçues. En fait Law envisageait
initialement un chiffre de 50 000 000 ou plus probablement de
60 000 000 2.
Nous ne sommes pas étonnés d'apprendre qu'il mit au point,
dans cette circonstance, un mécanisme original et compliqué. La
Compagnie recevait, par hypothèse, les billets d'État remis par les
souscripteurs. Que pouvait-elle en faire? Elle rendrait ces billets
au Trésor qui les annulerait et lui remettrait en échange des
contrats de rente perpétuelle et héréditaire à 4 % payables à partir
du 1 e r janvier 1717. Pour inspirer confiance, il était prévu que ces
rentes seraient garanties par une recette spéciale, à savoir la
ferme du contrôle des actes notariaux. Cependant, la Compagnie
devait elle-même verser à ses actionnaires un intérêt de 4 % mais
à partir de la seconde année seulement. En définitive, le résultat
pratique de cette opération consistait à consolider les droits des
porteurs (sous simple réserve de l'immobilisation d'une année
d'intérêts) et à assurer à une Compagnie de Commerce chargée
d'une exploitation gigantesque un fonds de roulement de 2 à
4 000 000 de livres.
C'est sur cette base fragile que nous allons voir s'édifier une des
plus extraordinaires constructions économiques de l'histoire.

banquiers « qui croient recevoir un grand préjudice d'un établissement qui leur
ôte tous moyens d'exercer leurs usures et les commerces illicites qu'ils faisaient
des deniers du Roi ». Il engage son correspondant « à prendre moins d'inquiétude
sur les mauvais discours que l'esprit d'intérêt et de cabale peut exciter contre les
billets de la banque générale » (cf. cette lettre et les autres documents publiés par
Levasseur, op. cit.. Appendice F).
1. Marcel Ciraud, Histoire de la Louisiane française, p. 21 et sq.
2. Le premier chiffre est indiqué dans Y Histoire des Finances et, sous la forme
d'un minimum, dans un document explicatif cité par Giraud (p. 22). Le second figure
dans une publication de propagande semi-officielle, parue à Londres en texte
bilingue au début de 1720, et qui présente un historique très sérieux de la Compa-
gnie. « L'on ne se proposa au commencement que souscrire un fonds de 60 000 000 de
livres en billets de l'État » (A full and impartial account of the Cie of Mississipi,
Londres, 1720). Un exemplaire de ce tract, très rare, figure dans la collection
Goldsmith de l'Université de Londres.
De la taxe d'Antoine Crozat au souper de La Raquette 129

Le texte de l'édit fut adressé au Parlement en même temps que


trois autres, avec lesquels il constituait ce que l'on appellerait
aujourd'hui un train de mesures financières. Ces mesures provo-
quèrent un double conflit entre le Parlement et le Pouvoir, entre
Noailles et Law.
L'une de ces mesures peut surprendre : c'est la suppression du
dixième, alors que le budget s'annonce en déficit. Cependant elle
avait été promise et cet impôt était d'un recouvrement difficile et
d'un rendement décevant.
Noailles proposait d'autre part toute une série de nouvelles éco-
nomies et d'aménagements de recettes. Il prévoyait la vente d'une
série de petits biens domaniaux. Il créait des recettes viagères et
une loterie. Il imposait de nouvelles charges aux propriétaires
des maisons de Paris (éclairage, voirie). Enfin il avait inséré dans
l'un des édits un certain article 13.
Cet article rappelait les « débouchements » qui étaient offerts
aux billets d'État (les rentes, les actions de la Compagnie) et, en
conséquence, décidait que les porteurs qui renâcleraient devant ces
bons placements, se verraient privés des intérêts de leurs billets à
partir du 1 e r janvier 1718.
Cet article ne fut point du goût de Law, qui était hostile à tout
procédé de contrainte. C'est du moins ce que l'on peut déduire de
YHistoire des Finances, qui donne d'ailleurs de l'affaire une ver-
sion tronquée 1 .
Le Parlement reçut avec une certaine méfiance le plan qui lui
était présenté et il décida d'en faire le banc d'essai de la bonne
volonté dont le Régent lui avait prodigué les assurances lors de la
correction du testament de Louis XIV. Il désigna des commissaires
pour examiner les édits et leur donna mandat de demander des

1. Noailles aurait fait rendre, sans en informer Law, un arrêt du Conseil qui
obligerait les porteurs de billets d'État à souscrire les actions. Or, Law estimait
que toute opération forcée ruinait la confiance et pour cette raison même il aurait
alors décidé de suspendre les souscriptions.
En réalité l'article 13 n'oblige pas les porteurs à souscrire des actions : ils seront
seulement privés des intérêts s'ils n'acceptent aucune des solutions qui leur sont pro-
posées. Il faut bien considérer d'autre part qu'il s'agissait d'un simple projet, qui nt
fut pas suivi de promulgation et de ce fait le mécontentement de Law peut paraître
excessif. Contrairement au récit il n'arrêta nullement les souscriptions (du moins
à ce moment-là).
130 La banque et la guerre

informations sur la situation générale des Finances : revenus,


charges, dettes, nature des billets, etc.
Le Régent accepta de recevoir le Premier président accompagné
des commissaires — cela se passait le lundi 30 août et il leur
exprima son mécontentement : « Il ne pouvait s'empêcher avant
toutes choses de dire qu'il paraissait surprenant qu'une cabale dans
le Parlement empêchât l'exécution d'une grâce que le Roi voulait
faire à ses sujets... il avait examiné lui-même... les calculs néces-
saires pour égaler la recette à la dépense, chose qu'il avait trouvée
fort difficile... il n'était pas possible de rendre public l'état des
finances qu'il avait trouvées dans une si mauvaise situation... que
le secret serait su, non seulement de tout le royaume, mais aussi
de tous nos voisins 2 ... »
Cependant, les ponts ne furent pas rompus. Le duc de Noailles
et le chancelier d'Aguesseau entendaient ménager le Parlement
et sans doute négociaient-ils des deux côtés.
Le 4 septembre, le marquis d'Effiat fit savoir au Premier prési-
dent que le Régent était en intention de faire donner des éclaircis-
sements aux commissaires, qui furent convoqués le dimanche 5 au
matin. C'est en quelque sorte une séance de travail, la première
de ce genre (il n'y en aura d'autres qu'en 1720 et pour peu de
temps). « M. le duc d'Orléans à un bout ayant M. le Chancelier à sa
droite et le Premier président à sa gauche, MM. les commissaires
autour de la table, et à l'autre bout M. le duc de Noailles avec une
çrande quantité de papiers, de registres, de portefeuilles et de
fiasses de papiers sur une petite table à côté de lui. » La « confé-
rence » dura près de quatre heures.
Le Parlement se réunit le lundi 6 septembre et accepta les édits
sur tous les points sauf deux : la disposition qui mettait à la charge
des propriétaires parisiens l'entretien des lanternes et les nettoie-
ments de rues, et d'autre part, le fameux article 13.
Après une solennelle présentation des remontrances le 9 sep-
tembre, les magistrats obtinrent gain de cause et en prirent acte
dans leur réunion du 10. Le « Roi » acceptait de surseoir à l'affaire
des lanternes et on décida que les intérêts des billets d'État conti-
nueraient d'être payés après le 1 e r janvier 1718.
L'expérience se terminait dans des conditions qui semblent
excellentes, puisque le Parlement acceptait d'enregistrer la plu-
part des dispositions qui lui étaient proposées. Il obtenait sur deux
points une satisfaction honorable et sa résistance sur l'article 13 ne
pouvait que réjouir le promoteur de la Banque et de la Compagnie.

1. Archives du greffier Gilbert, samedi 28 août 1717.


2. Ibid., mardi 31 août 1717.
De la taxe d'Antoine Crozat au souper de La Raquette 131

Cependant Saint-Simon fulmine, comme on peut s'y attendre,


contre cette redoutable innovation. Il donne d'ailleurs de l'affaire
un récit entièrement fantaisiste. Selon lui, Law aurait été appelé
à la conférence pour s'expliquer sur la Compagnie d'Occident;
or les notes des parlementaires ne font pas la moindre allusion à
sa présence, et l'édit relatif à la Compagnie ne souleva aucune
objection 1 .
Bien que l'affaire fût terminée à sa satisfaction, Law aurait ima-
giné — toujours selon 1 ''Histoire des Finances — de prendre une
revanche sur Noailles. « Il fit décider que les " entrées de Paris " 2
seraient désormais payées en billets de banque. Le duc de Noailles,
précise l'auteur, n'eut connaissance de cet arrêt que par sa publi-
cation et il en fut outré. Il voulut le faire révoquer. Il s'emporta
contre M. Law en présence de M. le Régent. Ses raisons furent
trouvées faibles. L'arrêt subsista et eut un plein effet. »
Cet arrêt existe en effet, bien que non repris dans la collection de
Du Hautchamp, et, de ce fait, rarement commenté. Il est en date
du 12 septembre 1717. Il confirme les dispositions de l'arrêt pré-
cédent du 10 avril, et y ajoute précisément « que tous officiers
comptables et généralement tous ceux qui ont le maniement des
deniers de S.M. dans l'étendue de la ville et faubourgs de Paris,
soient tenus de faire leurs recettes et paiements en billets de ladite
banque 3 ».
Sel on Balleroy, qui évoque cette mesure dès le 11 septembre,
« l'on a voulu étendre cela sur l'hôtel de ville, mais les rentiers
ont fait tant de bruit qu'on leur a donné de l'argent ».

Law aurait pu montrer des dispositions plus gracieuses envers


Noailles qui, par l'effet de l'édit sur la Compagnie d'Occident,

1. « Sur ceux qui restaient, M. le duc d'Orléans eut la faiblesse, poussé par la
frayeur qui avait saisi le duc de Noailles et son désir de faire sa cour au Parleméht,
de les faire discuter par le duc en sa présence, le dimanche matin 5 septembre, avec
quatorze députés du Parlement, et il y fit aussi entrer le sieur Law, pour lui expli-
quer les avantages qui en reviendraient à la Compagnie du Mississipi » (Saint-
Simon, op. cit., t. V, p. 742-743).
2. L'octroi.
3. Imprimerie royale. Quant à savoir si cette décision était prise contre Noailles
et si elle fut réellement et largement appliquée, nous ne pouvons en juger que d'après
les indications de YHistoire des Finances. Quoi qu'il en fût, il ne parut pas superflu
de publier, le 26 février 1718, un nouvel arrêt qui rappelait ceux du 10 avril et
12 septembre 1717.
132 La banque et la guerre

faisait de lui, en quelque sorte, le vice-roi d'un territoire huit fois


grand comme la France.
Les lettres patentes datées du 6 septembre, jour de l'enregistre-
ment, donnaient à la Compagnie un statut de grand feudataire.
Si elle ne recevait que pour 2 5 ans le privilège du commerce, c'est
à perpétuité qu'elle se voyait concéder « toutes les terres, côtes,
havres et îles, qui composent notre province de la Louisiane », ce
qui lui donnait le droit d'exercer la haute justice, de constituer
des places fortes, d'équiper des bateaux, de fondre des canons,
de lever des troupes (mais seulement, si c'était en France, avec la
permission du Roi), de passer des traités avec l'étranger et même
de déclarer la guerre! Elle devait simplement au Roi l'hommage-
lige. Enfin il était interdit aux sujets français d'acheter des castors
au Canada 1 .
La Compagnie était pourvue d'un blason : un écusson de sinople
à la pointe ondée d'argent, sur laquelle sera couché un fleuve au
naturel, appuyé sur une corne d'abondance d'or, au chef d'azur
semé de fleurs de lys d'or, soutenu d'une face en devise ornée d'or
ayant deux sauvages pour supports et une couronne tréflée.
Contrairement à ce qu'écrit l'auteur de YHistoire des Finances,
les souscriptions furent ouvertes sans tarder : les premières datent
du 14 septembre et le duc de Noailles, loin de se détacher de l'en-
treprise, continua de la soutenir loyalement. Ainsi les documents
nous le montrent-ils tantôt exhortant des indécis (16 septembre),
tantôt faisant adresser un mémoire au conseil de marine (octobre),
tantôt procédant à des consultations sur la manière d'exploiter
les mines, ce que ne fera jamais John Law (octobre) 2 , intervenant
à nouveau pour permettre d'acquérir des actions contre des récé-
pissés donnés à des fournisseurs (novembre), désavouant enfin le
garde du Trésor Royal qui mettait des obstacles bureaucratiques
aux opérations (20 novembre) 3 . Le public considérait que les
nuages étaient dissipés entre les deux hommes : « On dit que
M. le duc de Noailles a rendu sa bonne grâce à M. Law », écrit
Buvat le 22 octobre 1717 4 .
Les souscriptions, qui avaient donné de bons résultats pendant
quinze jours, fléchirent ensuite. Beaucoup de personnes en pre-
naient à tout hasard, comme s'il s'agissait d'options, et par la suite
lanternaient ou même renonçaient a les « remplir ».
1. On se prend à rêver devant la combinaison disparate des dispositions pratiques
et temporaires et de ces clauses de style à valeur perpétuelle (il est vrai que la
perpétuité avait déjà été donnée à Crozat).
2. Ciraud, op. cit., p. 31.
3. Ibid., p. 37 et 40.
4. Gazette de la Régence, p. 209.
De la taxe d'Antoine Crozat au souper de La Raquette 133

Le 22 octobre, la Gazette de la Régence exprime une vue pessi-


miste : « Il n'était pas donné à un particulier avec d'aussi faibles
mesures et d'aussi médiocres fonds de former et de soutenir un
tel établissement1. » L'enthousiasme du public n'était que faible-
ment réchauffé par les renseignements qui filtraient sur la situation
générale des finances publiques, laquelle paraissait peu brillante,
les expédients du mois d'août n'ayant donné que de faibles résul-
tats 2 .
Cependant Law se montrait optimiste et même audacieux. Un
nouvel édit fixe le capital à 100 000 000, précise et renforce les
garanties données pour le paiement des 4 000 000 de rentes qui
correspondaient à ce chiffre de capital. La ferme du contrôle assu-
rerait, comme déjà prévu, le paiement de 2 000 000, et pour le sur-
lus, la ferme du tabac et celle des postes étaient mises à contri-
E ution pour parties égales, chacune pour 1 000 000. Le duc de
Noailles prenait la responsabilité de ces mesures puisqu'il était
toujours président du Conseil des Finances : l'édit fut présenté
le 19 décembre au Parlement et grâce au crédit que gardaient sur
la cour le duc de Noailles et le chancelier d'Aguesseau, il fut enre-
gistré sans objection sérieuse le 31 décembre 3 : ainsi se trouvait
justifiée la tactique libérale et habile de la concertation.
C'est à la même époque que les relations entre Law d'une part,
et d'autre part le tandem Noailles-d'Aguesseau, tournèrent au
conflit. Le Régent, qui aimait arranger les choses et qui, avec juste
raison, appréciait les services des deux clans, tenta une réconci-
liation générale, au cours d'une rencontre, suivie d'un souper, qui
eut lieu le 6 janvier à La Raquette4, nom donné à une maison
appartenant à un financier et dont disposait le duc de Noailles. La
réconciliation eut lieu en effet, mais de façon seulement apparente,
comme on ne devait pas tarder à le constater.
Sur cette brouille, sur ce pseudo-arrangement, et sur l'éclate-
ment final, nous sommes renseignés par trois récits, celui de YHis-
toire des Finances qui est sommaire, celui de Saint-Simon et
enfin celui du duc d'Antin, que nous tenons pour le plus digne
de confiance. D'après les points de concordance, nous pouvons
reconstituer l'essentiel.

1. Gazette de la Régence, p. 209.


2. Pour la vente des domaines, 2 371 000; pour la loterie, 2 000 000. L'émission
des rentes viagères avait été fixée à 1 200 000 livres. Voir les précisions et les réfé-
rences indiquées par M. Giraud, op. cit., p. 42, n. 5.
3. Il n'y eut qu'une critique de détail portant sur l'engagement de la ferme du
Contrôle (Giraud, op. cit., p. 41).
4. La Roquette aujourd'hui. La date précise est donnée par Saint-Simon; le lieu,
indiqué par lui et par d'autres.
134 La banque et la guerre

Soit que Law ait invoqué la mauvaise situation persistante des


finances pour attirer le Régent à ses propres vues, soit que celui-ci,
pour le même motif, s'y soit spontanément rallié, les deux hommes
se trouvèrent d'accord pour reprendre le projet initial d'une
Banque d'État, c'est-à-dire pour donner à la fois plus d'envergure
et un caractère officiel à la Banque générale. Il s'agissait donc de
faire accepter ce plan au duc de Noailles (et subsidiairement
au chancelier d'Aguesseau), lequel s'y montrait réticent, soit
parce qu'il n'entendait pas se déjuger de la décision négative
d'octobre 1715, soit parce que ses sentiments à l'égard de Law
avaient récemment fraîchi, sous l'effet de la jalousie.
« D'abord tout passait par le duc de Noailles qui ne cessait de
louer au Régent les vues, les talents et les opérations de M. Law.
Mais peu à peu la jalousie se glissa... M. Law, au désespoir de se
voir barré dans des opérations qu'il croyait faciles et importantes,
remit sur le tapis de faire la banque au nom du Roi, et d'ordonner
que tous les paiements passés cinq cents francs se feraient en billets
de banque, assurant toujours qu'en établissant un grand crédit,
on trouverait le moyen d'enrichir l'État et par conséquent le Roi,
et qu'au lieu du peu de ressources que l'on paraissait avoir, c'était
le seul moyen de se libérer petit à petit »
Nous saisissons ici de façon concrète le thème de la libération
des dettes, que Law avait déjà dans l'esprit lors de sa lettre de
décembre 1715, et qui fera l'armature du système en août 1719...
« Ce projet ne plut point au duc de Noailles, soit qu'il ne le crut pas
bon, soit qu'il ne le crut pas du goût du Parlement, pour lequel
il avait beaucoup de ménagement. M. le chancelier d'Aguesseau,
quoique d'un mérite supérieur, paraissait dans les mêmes argu-
ments que le duc de Noailles 2 . »
Au cours de la réunion tenue à La Raquette, « l'affaire fut débat-
1. Mémoires du duc d'Antin, B.N., ms. Nouv. acq. fr. 23933 et 23934.
Années 1718 et 1719.
2. Mémoires du duc d'Antin. L'auteur de VHistoire des Finances évoque aussi le
projet d'extension de la Banque : « Il était question d'étendre les opérations de la
Banque, pour lui faire entreprendre et exécuter en grand ce qu'elle avait fait avec
succès en petit », mais il mentionne aussitôt « et de former une puissante compagnie
de commerce, à laquelle le public s'intéresserait par des actions dont les fonds
seraient faits en effets dus par le Roi qui s'en trouverait acquitté, et ces opérations
devaient d'une part augmenter la valeur des fonds en animant la culture, le
commerce, l'industrie, et de l'autre ils devaient mettre en état de simplifier la per-
ception des revenus du Roi, qui deviendraient plus considérables » (Œuvres complètes,
op. cit., t. III, p. 328).
Ce n'était pas sur cette seconde pièce du plan que pouvait s'élever le conflit,
puisque Noailles l'avait non seulement acceptée, voire encouragée, et même dans une
certaine mesure il l'avait inventée.
De la taxe d'Antoine Crozat au souper de La Raquette 135

tue tout au long, les raisons et les inconvénients furent discutés. Le


chancelier et le duc de Noailles parurent se rendre, approuver
le projet et ce dernier assura qu'il mettrait tout en œuvre pour
le soutenir et pour le faire réussir. Le duc de Noailles avait convié
plusieurs personnes pour souper avec le Régent, même moi qui
n'étais point des commensaux ».
« Le Régent me parut fort flatté de la victoire qu'il venait de rem-
porter et m'en parla avec enthousiasme. Je lui répondis comme je
devais, mais je dis au marquis de Nancré en me retirant que l'affaire
échouerait 1 . »
L'Histoire des Finances confirme cette conclusion peu eupho-
rique : « Ces propositions furent combattues fortement par le chan-
celier et le duc de Noailles, qui furent enfin obligés de céder. Ils
parurent même être persuadés sincèrement, mais 2 ... »
Saint-Simon s'exprime plus vaguement : « La séance y fut longue
et appliquée de tous côtés; mais elle fut l'extrême-onction des
deux amis. » A la différence du duc d'Antin, il n'était pas là, même
au souper, et d'ailleurs il ne donne aucune précision sur le fond
du sujet.
Au soir du 6 janvier, l'accord général semble bien conclu sur
la « royalisation » de la Banque, et quant à la Compagnie, elle est
définitivement constituée depuis quelques jours. Tout est donc prêt :
le Système pouvait prendre son départ avec une forte avance.
Que se passa-t-il donc?
Ceci : le Parlement, qui s'était montré doux comme un mouton
dans la dernière affaire, parut soudain enragé quelques jours
après le souper de La Raquette; chose plus remarquable encore :
son animosité se porta précisément contre Law qui, sans doute
en raison de sa qualité d'étranger (quoique naturalisé), était vul-
nérable, mais qui n'avait pas été attaqué aussi longtemps qu'il
bénéficiait de la protection de Noailles et du Chancelier.
Cette révolte fut-elle inspirée par ceux-ci, qui auraient donc
simulé leur acquiescement et tenté de ruiner le plan par une
manœuvre indirecte?
Il faut dire cependant que le Parlement avait une raison précise
de mécontentement. Contrairement aux promesses qui lui avaient
été faites, le paiement des arrérages des rentes sur l'Hôtel de Ville
et des intérêts des billets d'État et des receveurs généraux avait
été différé.
1. La suite du récit du duc d'Antin passe entièrement sous silence les incidents
parlementaires qui provoquèrent le départ du ministre. « La suite a justifié ma pré-
diction, il se présenta tant de difficultés, on fit tant peur au Régent que l'affaire en
demeura là, mais non la jalousie que le duc de Noailles avait prise. »
2. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 328.
136 La banque et la guerre

L'offensive prit naissance, le 14 janvier, à l'occasion de l'exa-


men d'édits qui portaient création d'une charge de trésorier des
Bâtiments et d'une charge d'argentier de l'Écurie, et dont l'exa-
men traînait depuis quelque temps. Les magistrats demandèrent
au prévôt des marchands de venir leur rendre compte de l'état
des affaires de l'Hôtel de Ville 1 , après quoi ils s'enhardirent à
rédiger des remontrances qui mettaient en cause la politique
financière dans son ensemble et implicitement les entreprises de
Law (26 janvier) 2 . Ils s'élevaient contre la création d'une caisse
nouvelle et contre la conversion des deniers royaux en un genre
de billets jusqu'à présent inconnus.
En ce qui concerne la personne de Law, les remontrances
s'expriment de façon indirecte; elles demandaient « que les deniers
royaux fussent remis, suivant l'usage ancien, entre les mains des
titulaires d'offices comptables ayant prêté serment en vos justices
et préposés de tous temps pour en faire la recette et la dépense et
les employer au dû de leur charge ». Le texte a été quelque peu
édulcoré par rapport à celui de la délibération elle-même où la
fin du paragraphe était ainsi libellée : « entre les mains d'officiers
ayant prêté serment en justice, sans qu'ils puissent (les deniers)
être remis et déposés en mains d'aucune autre personne, sous
quelque prétexte que ce soit ».
Le Parlement ne se limita pas aux problèmes financiers. Il mit
en cause, par la même occasion, le système de gouvernement par
les Conseils, qui, dans les premiers temps, avait semblé lui plaire.
Était-ce le signe d'arrière-pensées politiques? Saint-Simon attri-
bue ce renouveau d'agitation à la cabale du duc du Maine, sti-
mulée par la tension internationale et le début du conflit franco-
espagnol. Le Premier président de Mesmes était, dit-on, inféodé
à ce parti. A ce complot, il est certain que ni Noailles ni d'Agues-
seau ne prenaient la moindre part. Tout au plus pouvait-on leur
reprocher une sorte de grève du zèle... Le Régent, visiblement, ne
leur fit point d'autre grief. En vérité, il apercevait dans la fronde
du Parlement, en présence des difficultés intérieures et extérieures,
une menace dont la gravité dépassait de beaucoup le sujet des
finances publiques. Peu lui chaut désormais de faire avancer
les affaires de Law : on verra plus tard. La tâche immédiate
consiste à mater le Parlement. D'Aguesseau n'est évidemment
pas l'homme de ce combat. Dès le 28 janvier, le Régent lui fit
reprendre les sceaux.
La situation était différente à l'égard du duc de Noailles qui

1. Saint-Simon, op. cit., t. V, p. 905.


2. Giraud, op. cit., p. 43.
De la taxe d'Antoine Crozat au souper de La Raquette 137

n'était pas responsable des relations avec le camp parlementaire.


Cependant il était très proche du Chancelier, et d'autre part
l'occasion paraissait favorable, pour le Régent, de mettre fin à
la situation désagréable que créait l'animosité latente entre ses
deux « financiers ». Le duc de Noailles eut l'adresse de comprendre
à mi-mot et de faire le simulacre d'une résignation volontaire, ce
qui lui permit d'obtenir une compensation : l'entrée au Conseil
de Régence.
Les actions et les réactions des personnages s'expliquent ainsi
de la façon la plus naturelle du monde, sans qu'il soit nécessaire
de faire intervenir un deus ex machina.
Saint-Simon attribue à Dubois, qu'il détestait, un rôle machia-
vélique. C'est lui, qui, pour se débarrasser de Noailles, en qui il
voyait un obstacle à ses propres ambitions, aurait manié Law
comme un bélier contre le président du Conseil des Finances 1 .
Dans la mesure où Law contribua au départ du duc de Noailles
il commit une lourde erreur 2 . C'était pour lui une chance extra-
ordinaire que d'avoir trouvé au sein de l'Établissement et à la tête
du ministère des Finances un homme que son intelligence et sa
tournure d'esprit disposaient à accueillir ses conceptions, et même
à se former spontanément des vues analogues aux siennes. Un tel
atout méritait bien quelques sacrifices d'amour-propre.

1. Il peut y avoir du vrai à cela, mais il faut alors admettre que l'abbé manœu-
vrait à distance. Depuis la fin de septembre, il avait passé la plus grande partie
de son temps à Londres et en tout cas il avait quitté Paris le 9 décembre. Il n'était
donc ni présent ni proche aux instants décisifs de La Raquette et de la disgrâce :
« Le 5 au soir l'abbé Dubois arriva de Londres d'où il était parti le 29 novembre...
Le 9 au matin M. l'abbé Dubois reprit le chemin de Londres » (Buvat, op. cit., t. I,
p. 310).
2. L'Histoire des Finances nous a laissé de Noailles un portrait sévère et fort
injuste, accompagné en parallèle d'une justification délirante de Law. Ce passage
n'est évidemment pas de la plume de celui-ci (Œuvres, t. III, p. 325, n. 196) et
rappelle assez curieusement certaines pointes de Saint-Simon : « Il avait été très
ami avec lui, mais l'amour-propre de l'un n'avait pas pu l'aveugler au point de lui
cacher la supériorité de l'autre. L'autorité de l'un (Noailles) et le crédit de son plan
n'avaient fait succéder (réussir) aucune affaire, pendant que l'autre sans carac-
tère (sans titre) avait réussi au-delà de l'espérance dans toutes ses entreprises. »
« L'imagination (de Noailles) voltigeait sans cesse sans se fixer à rien de suivi;
croyant se mieux approprier les affaires que les autres avaient conçues, (il) ne man-
quait jamais de les défigurer en leur imprimant le caractère d'un esprit sans ordre;
sans règle, sans justesse et sans suite. » (Cf. Saint-Simon : « un homme de fan-
taisie qui n'a aucune suite dans l'esprit ». « Law m'y exhortait pour la nécessité
et le bien des affaires, qui, indépendamment de celles que Noailles gâtait entre
ses mains (les mains de Law), périssaient entre les siennes », op. cit., t. V,
p. 394, sq.).
138 La banque et la guerre

Mais nous savons déjà, par d'autres exemples, que « les provi-
dentialistes » de la politique et les gestionnaires éclairés ne se
comprennent jamais ni tout à fait ni longtemps.
En tout cas, le départ du ministre n'eut certainement pas pour
conséquence de donner à Law une plus grande liberté de manœuvre.
Le premier semestre de 1718 va être pour lui une période d'attente
et en quelque sorte d'hibernation.
L'explication de cette pause nous est clairement donnée par le
duc d'Antin; elle souligne l'esprit réaliste du Régent, sa faculté
d'adaptation manœuvrière. Le renvoi du ministre est un « coup
d'État » et il faut laisser les choses se tasser. Nous saisissons aussi
le caractère très sérieux de la crise politique latente, sensible à
travers l'opposition encore couverte du Parlement, la cabale encore
secrète du parti espagnol. La même crise qui, pour l'heure, nous
éloigne du système, plus tard nous y ramènera 1 .

1. « Le grand point d'achoppement était le projet de M. Las, dont je parlerai


dans son lieu, pour faire payer tout en banque et multiplier ainsi les espèces à l'in-
fini par le crédit. Ce projet était combattu par tout le monde sans être connu à
fond dans l'idée seule que le souverain pourrait mettre la main quand il lui plaisait
sur le trésor de la banque.
Quoique Son Altesse Royale trouvait le remède très bon et même l'unique remède
à nos maux puisqu'il allait à enrichir le royaume entier, il jugea à propos de le sus-
pendre pour quelque temps pour laisser calmer les esprits et leur faire goûter
petit à petit le profit qu'ils trouveraient dans pareil établissement bien entendu.
C'est même l'unique chose qu'il y avait à faire dans les circonstances présentes... »
XIII

La machine de Moïse Augustin Fontanieu

* Dans toutes les grandes affaires, si


on les recherche bien, il se trouvera <jue
rien n'est plus léger que leur première
cause, et toujours un intérêt très incapable,
ce semble, ae causer de tels effets. »
Saint-Simon

Sur la proposition de Saint-Simon — qui avait pris le soin d'ob-


tenir sur ce nom l'agrément de Law — le Régent désigna, pour rem-
placer les deux « ministres » congédiés, un seul homme, mais quel
homme I Marc-René d'Argenson, alors âgé de soixante-sept ans
et qui exerçait depuis 16 9 7 la charge de lieutenant général de police
à Paris 2 .

1. Mémoires, op. cit., t. VI, p. 59.


2. II succédait dans les fonctions, mais pas exactement dans les titres. Il était
garde des Sceaux, mais non pas Chancelier, car d'Aguesseau conservait cette dignité
qui ne se perd que par la mort. On fit cependant des lettres patentes qui donnaient
à d'Argenson certaines attributions du poste qu'il ne pouvait recevoir, mais comme
on craignait des rebuffades du Parlement, ce texte fut quelque temps tenu secret.
Quant à la présidence du Conseil des Finances, on y porta, pour des raisons de
protocole et de convenance, le duc de la Force, qui fut lui-même remplacé comme
vice-président par le marquis d'Effiat (Saint-Simon, op. cit., t. V, p. 43). D'Argen-
son en exerçait, en fait, et sans difficultés, les fonctions. Il suffisait de considérer
que, comme garde des Sceaux, il disposait d'une prééminence de droit dans tous les
Conseils.
« Quand le Régent a installé M. d'Argenson au Conseil de Régence, il l'a amené
lui-même et a dit : " Voilà M. d'Argenson... qui, comme garde des Sceaux, est chef
et Président à tous les Conseils "» (Buvat, Gazette de la Régence, p. 229).
140 La banque et la guerre

Le nouveau garde des Sceaux apparaissait sous les traits, phy-


siques et moraux, d'un personnage merveilleusement adapté à ses
fonctions précédentes. C'était un homme tout noir, d'une « figure
effrayante », qui lui avait valu le surnom de Rhadamante, juge des
Enfers. Il s'était montré un technicien hors pair dans sa partie. « Il
avait mis un tel ordre dans cette innombrable multitude de Paris
qu'il n'y avait nul habitant dont jour par jour il ne sût la conduite
et les habitudes » On le tenait pour courageux : « audacieux dans
les émeutes et par là maître du peuple; toujours le premier sur les
lieux des incendies, il n'avait pas peur de franchir les flammes 2 ».
Il savait être ferme sans être brutal, inquisiteur mais non persé-
cuteur; il avait témoigné souvent de dispositions d'humanité, moins
sans doute par grandeur d'âme que par intérêt bien compris.
Quand il avait à formuler des avis personnels il avait tendance à
se montrer libéral, notamment à l'égard des protestants 3 , mais il
n'hésitait pas à exécuter les ordres de la façon la plus expéditive,
ainsi qu'il le montra lors de l'expulsion des religieuses de Port-
Royal.
On le tenait aussi pour joyeux compagnon, mais surtout dans la
compagnie des gens de bas étage qu'il préférait à toute autre.
« Sés mœurs, note Saint-Simon, tenaient beaucoup de celles qui
avaient sans cesse à comparaître devant lui. »
Quant à son caractère politique, « la fortune était sa boussole ».
Il avait adopté une règle de conduite qui consistait à rendre service
à toute personne qui paraissait susceptible de cheminer quelque
jour dans les avenues du pouvoir. Ainsi, disait-on, lui était-il advenu
d'obliger le duc d'Orléans, dans la période où celui-ci était sus-
pecté d'empoisonnement et alors que ses ennemis tentaient d'ex-
ploiter contre lui une mystérieuse affaire, l'embastillement d'un
cordelier venant d'Espagne 4 . Dans cette occasion, on prêta au
lieutenant général cette boutade : « Un prince du sang ne vaut rien
à la Bastille. »
Dans son nouveau poste, d'Argenson étonna par l'étrangeté de
ses méthodes et de ses horaires. Il entretenait une liaison avec une
religieuse, M m e de Veyny, prieure du couvent des bénédictines réfor-
mées, dit la Madeleine de Traisnel, situé à Picpus. Il ne pouvait la

1. Saint-Simon, op. cit., t. IV, p. 28.


2. Clément, op. cit., Mémoires du marquis d'Argenson, p. 120.
3. Rulhière, Éclaircissements historiques sur la révocation de l'Édit de Nantes,
cité par Clermont, Portraits historiques : le garde des Sceaux, d'Argenson, p. 209.
4. « D'Argenson [qui prit soin de s'occuper seul de lui] fut assez adroit pour faire
sa cour à M. le duc d'Orléans de ce qu'il ne trouvait rien qui le regardât et des ser-
vices qu'il lui rendait là-dessus auprès du Roi » (Saint-Simon, op. cit., t. IV, p. 28).
La machine de Moïse Augustin Fontanieu 141

rencontrer que dans la journée ce qui lui prenait beaucoup de


son temps. Il se rattrapait en tenant audience la nuit, et il mettait
à profit les heures creuses des trajets en travaillant et même en
soupant dans son carrosse, éclairé à cette fin par des chandelles.
On disait aussi qu'il transportait avec lui les sceaux et qu'il lui
arrivait de les oublier au couvent.
Le rédacteur de Y Histoire des Finances, aussi malveillant que
mal informé, conte que d'Argenson dormait le jour et que cette
mise en scène était destinée à donner l'illusion d'un travail acca-
blant, et plusieurs historiens n'ont pas hésité à adopter cette sotte
version des choses 2 . Le même auteur cependant, insensible à la
contradiction, indique aussi que d'Argenson aurait été embauché
comme une sorte de prête-nom pour Law, qui comptait gérer en
fait le ministère, mais cjue le garde des Sceaux n'avait pas respecté
le marché et s'était mis à diriger lui-même les Finances, contra-
riant ainsi les projets de l'Écossais. Cette présentation peu sérieuse
ne mérite pas de crédit.
En fait, le choix du marquis d'Argenson s'expliquait principa-
lement par un motif très simple : il était en fort mauvais terme avec
le Parlement, auquel il s'était opposé dans une série d'affaires (les
querelles entre magistrature et police sont de toutes les époques).
Le Parlement, dans sa haine du lieutenant général, avait même
tenté de mettre à profit la procédure de la Chambre de Justice pour
le poursuivre « sous prétexte de malversations ». C'est au Régent
qu'il devait de ne pas avoir été arrêté.
Compte tenu de son énergie, cette hostilité faisait de lui l'homme
idoine pour briser la fronde parlementaire qui s'était amorcée en
janvier. « Le Parlement, écrit savoureusement Barbier, ne doute
pas que d'Argenson ne se vengeât de lui; aussi celui-ci n'y manqua
pas car la vengeance est la vertu la plus flatteuse et la plus digne
d'un grand cœur. »
Pour que Rhadamante jouât pleinement le rôle qui lui était assi-
gné, il ne suffisait pas de faire de lui un garde des Sceaux; il impor-
tait de lui confier la charge des finances, puisque c'est sur ce ter-
rain que le conflit avait surgi et ne manquerait pas de s'étendre.
Rien n'indique que le Régent ait entendu faire de lui l'homme de
paille de Law. Sans doute pensait-il, au départ, que les deux
hommes s'entendraient plus aisément mais il s'accommoda de la
situation et ils s'en accommodèrent aussi. Il est certain que d'Argen-

1. Selon l'auteur du manuscrit du British Muséum, ces visites avaient lieu deux
fois par semaine, de deux heures à dix heures du soir.
2. Ainsi S. Cochut, Law, son système et son époque, Paris, Hachette, 1852, p. 46.
M. Hyde, op. cit., p. 117.
142 La banque et la guerre

son contrariait fréquemment, voire systématiquement, les projets


de Law avec lequel il n'avait aucune affinité de doctrine ni de senti-
ments. Mais c'était un homme discipliné et prudent, il ne cherchait
point à provoquer un conflit ouvert avec un homme qui avait la
confiance du maître, moins encore à se mettre dans son tort pour
le plaisir de le narguer.
Selon Saint-Simon, les deux hommes travaillaient parfois
ensemble, mais le plus souvent chacun d'eux travaillait directe-
ment et séparément avec le Régent. Nous avons en tout cas la
preuve que Law participait effectivement, selon cette procédure,
aux principales décisions financières de cette période
Le nouveau maître des Finances trouvait dans sa corbeille une
situation économique médiocre. La dévaluation de Noailles n'avait
pas réussi à dégeler les affaires, mais c'était là le cadet de ses
soucis. Son problème, c'est celui de la trésorerie, et il convient
parfaitement à son tempérament d'homme d'action et de res-
sources. Il mit aussitôt au point une politique qui porte bien sa
marque personnelle, car c'est une politique d'expédients. Il envi-
sageait de se procurer quelques ressources par un agiotage sur les
billets d'État. Nous savons que beaucoup de personnes rechignaient
à porter aux Monnaies leurs pièces d'or et d'argent, que l'on repre-
nait respectivement pour 16 ou 4 livres (elles n'en valaient d'ail-
leurs que 14 et-3 au temps de Desmarets, mais elles avaient été
haussées à 20 et à 6) 2 . Aussi avait-on jusque-là différé l'application
du taux de 14, prévu à l'origine pour le mois d'avril 1716. En der-
nier lieu, un arrêt du 22 janvier avait reculé l'échéance jusqu'au
18 juin.
D'Argenson imagina d'allécher les porteurs récalcitrants en leur
proposant une sorte de prime, où il trouvait lui-même son compte.
Par arrêt du 10 février il fit décider que les pièces qui seraient
apportées avant le 1 e r avril seraient reprises aux cours en vigueur 3 ,
mais qu'ils pouvaient de surcroît fournir un cinquième en sus en
billets d'État ou en billets de receveurs généraux, qui seraient
échangés pour leur montant nominal dans les mêmes conditions.

1. Cf. p. 143, n. 3.
2. « On espère, note le duc d'Antin, faire sortir par là beaucoup de vieilles
espèces, faire circuler l'argent en en augmentant le nombre, diminuer les billets et
leur donner un peu plus de valeur, jusqu'à ce qu'on trouve à mieux faire. »
3. Pour les amateurs de précision, notons que les cours de 16 et de 4 étaient théo-
riques car les pièces étaient reprises en tenant compte du prix au poids du marc.
Or le louis n'étant pas exactement de 30 au marc, mais plutôt de 30 1/2 ou 31, les
cours nets étaient donc de 15 livres 15 sous pour le louis et de 3 livres 18 sous
9 deniers pour l'écu (Dutot, ms. Douai, p. 79).
La machine de Moïse Augustin Fontanieu 143

D'Argenson comptait, par ce procédé, faire hausser le cours des


billets, et réaliser quelque différence pour sa caisse...
On ignore quel fut le succès (sans doute faible) de cette opération
sur le marché intérieur, mais en revanche elle eut une mauvaise
influence sur le change, qui était au-dessus du pair le 2 février, et
ui marqua le 18 février une perte de — 5,26 sur la Hollande et
3 e — 1,07 sur l'Angleterre
D'Argenson se procura encore quelques recettes en rétablissant
le droit de quatre sols par livre sur les entrées, mais il s'abstint de
faire enregistrer cet édit au Parlement 2 .
Cependant la situation exigeait des mesures plus considérables.
D'Argenson, qui était obstiné, envisagea alors d'appliquer sa
combinaison de reprise des billets d'Etat sur une plus vaste échelle,
en la couplant cette fois avec une nouvelle et importante dévalua-
tion, laquelle, en tout état de cause, ne pouvait plus être éludée.
Cette double opération ne fut officiellement décidée qu'au mois
de mai, mais elle était en préparation dès le mois de mars. Nous
en trouvons la preuve dans une lettre manuscrite de Law du
21 mars, qui s'y réfère. Ce document prouve en même temps qu'il
n'y avait pas de « coupure », comme on l'a dit, entre d'Argenson
et Law, et qu'en tout cas le banquier n'était pas tenu à l'écart des
projets ministériels 3 .
Les mesures proprement monétaires sont de diverses sortes et
composent un tableau dont la complication déconcerte. En pre-
mier lieu, d'Argenson décida la création de pièces nouvelles d'or
et d'argent, et il joua à la fois sur la valeur faciale et sur la « taille
au marc ». La combinaison de ces deux procédés lui permet d'ob-
tenir — d'une façon qui n'est pas immédiatement apparente — un
« haussement » beaucoup plus élevé que celui qui marquait la pre-
mière dévaluation. En fait, les pièces sont comptées à 150 % de ce
que donnerait, au cours en vigueur, l'estimation de leur poids
métallique.
Ainsi les nouveaux louis d'or — appelés chevaliers parce qu'une
croix de chevalier est portée sur l'une des faces — auront cours à

1. Dutot, ms. Douai, p. 70.


2. Correspondance de la marquise de Balleroy, op. cit., t. I, p. 287.
3. « J'ai l'honneur de vous envoyer le projet d'arrêt pour la monnaie... Dans le
premier arrêt je n'ai pas fait mention de l'Alsace, S.A.R. m'ayant paru déterminée
à donner un arrêt particulier pour mettre la monnaie de [la] province au même
prix avec la monnaie de France » (Arch. Nat. G7 1469).
Selon l'auteur de 1 ''Histoire des Finances, Law avait approuvé la première déva-
luation. Quant à la seconde « M. Law fut consulté, pressé, et y consentit sans l'ap-
prouver » (Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 333).

I
144 La banque et la guerre

36 livres et de ce fait l'augmentation paraît être de 20 %, mais l'on


en taille 25 au marc (alors que les Noailles faisaient 30 à la taille
de 20). En conséquence la valeur du marc d'or passe réellement de
600 à 900. Même proportion pour ce qui concerne l'argent. Les
nouveaux écus sont à 6 livres au lieu de 5, mais à la taille de 10 au
lieu de 8, après la hausse le marc d'argent passe donc à 150 %, 60
au lieu de 40.
Si l'on pouvait s'en tenir là, les choses seraient d'une divine sim-
plicité. Mais il n'était pas question de remplacer d'un coup toutes
les monnaies anciennes par les nouvelles! Les monnaies avaient la
vie dure sous l'Ancien Régime. On ne réussit jamais à en faire dis-
paraître aucune. Pour l'heure, on va donc fixer un cours pour les
différentes catégories de pièces en circulation. Ce cours pourrait
être proportionné à leur valeur intrinsèque en métal précieux...
mais ce serait trop facile, et on se priverait de quelques petits
bénéfices. Voici donc le Noailles porté à 36 livres, soit une augmen-
tation de 20 %... au lieu de 50. Le Noailles est à la parité du cheva-
lier... alors qu'en poids d'or il fait 25 % de mieux. Le louis d'or de
30 au marc se voit compté pour 24 livres, ce qui met le marc à 720,
comme pour le Noailles, au lieu de 900 pour le chevalier. Même
grille pour les pièces d'argent. Les louis de 8 au marc sont portés
à 6 livres, ce qui correspond à 48 livres pour le marc d'argent (au
lieu de 60). Et il y a encore d'autres espèces : des louis de 36 1/4
au marc, des écus de 9, etc.
Cette table de valeur est d'ailleurs présentée comme temporaire;
à partir du 1 e r août, toutes les espèces anciennes devaient être
décriées et ne seraient reçues qu'au poids. L'État reprendrait donc
l'or à 720 le marc pour le revendre à 900 avec ses chevaliers; l'ar-
gent à 48 pour le revendre à 60. En fait le délai fut, comme d'habi-
tude, prorogé.
L'opération ainsi définie apparaît évidemment comme fort avan-
tageuse... à condition que les porteurs ne se dérobent pas. Et voici
qu'apparaît de nouveau la combinaison des billets d'État, destinés
à la fois à motiver la clientèle et à favoriser les agiotages par les-
quels le garde des Sceaux traitait empiriquement 1 anémie du
trésor.
Les billets d'État sont accueillis à l'occasion de ce qu'on appelle
la reprise, c'est-à-dire lorsque les particuliers apportent aux
Monnaies soit des matières d'or et d'argent, soit des espèces La
reprise se traite uniformément aux anciens cours, soit 600 le marc
d'or et 40 le marc d'argent, taux désavantageux par rapport à

1. Nous venons de voir que les espèces anciennes avaient cours théoriquement
jusqu'au 1 er août, mais rien n'interdisait de les faire « reprendre » avant cette date.
La machine de Moïse Augustin Fontanieu 145

celui des nouvelles monnaies (900) et même du Noailles (720).


Mais c'est ici que se place la surprise. On peut ajouter à l'or et à
l'argent à concurrence de 40 % de l'apport un paquet de billets
d'État, et ces billets sont repris à leur valeur nominale. Si le
porteur remet (en matières ou en espèces) un marc d'or, évalué
600 livres, il peut compléter avec 240 livres de papier et il reçoit au
total 840. De même un marc d'argent à 40 livres, s'il est accom-
pagné de 16 livres en billets d'État, permet de recevoir 56 livres.
Ces dispositions s'appliquent tout naturellement aux monnaies
étrangères, léopolds d'or de Lorraine, pistoles d'Espagne, guinées
d'Angleterre et millerais du Portugal 1 .
Comme les billets d'État se négocient autour du tiers, le bénéfice
minimum pour les apporteurs était donc de 65 % pour la partie en
billets. Le taux net de reprise s'établissait sur cette base à 56 pour
l'or et à 50,4 pour l'argent 2 .
Nous serions portés à croire, si nous ne connaissions la suite,
que seul un esprit retors comme celui d'Argenson était capable de
produire de tels rébus. Ce serait une lourde erreur! Nous verrons
bientôt le clair génie de l'Écossais se déployer dans une série d'élu-
cubrations monétaires dont la lecture est plutôt moins aisée que
celle-ci.

Le duc de Noailles avait fait enregistrer au Parlement, sans y


rencontrer d'ailleurs de difficultés, l'édit de décembre 1716 qui
consacrait la première dévaluation. Le marquis d'Argenson se
garda bien de l'imiter et envoya son propre édit à la Cour des Mon-
naies. Les Chambres en apprirent l'existence lorsqu'il fut publié
le 2 juin. Elles exprimèrent aussitôt leur humeur de n'avoir pas été
consultées, et le mécontentement que leur inspirait, quant au fond,
cette nouvelle opération monétaire.

D'autre part certaines espèces (les monnaies étrangères) étaient exclues des « haus-
sements » et le public avait donc intérêt à les apporter sans plus attendre.
1. A noter enfin que des taux spéciaux sont fixés pour l'or fin (654-10-11) et pour
l'argent fin (43-12-18) et que l'augmentation est étendue à la monnaie de billon :
les anciens sols ou douzains passent de 15 à 18 deniers, et les pièces de 36 deniers,
qui avaient été réduites à 21, remontent à 27!
2. Exemple donné par Daire : si l'on apportait 8 écus (anciens) de 5 livres, soit
40 livres, on recevait 6 écus 2/3 nouveaux (de 6 livres chacun). Si l'on ajoutait
16 livres en billets d'État, le total était porté à 56 livres et on recevait 9 écus 1/3
nouveaux. Cependant si l'on considère le poids d'argent, le porteur n'avait qu'une
quantité de métal inférieure de 1/15 à celle de ses 8 écus anciens et il avait donné
les 16 livres en billets contre rien.
146 La banque et la guerre

Le Parlement nomma des commissaires et organisa une réunion


où étaient invités les principaux banquiers et les représentants
des six corps de marchands. Les banquiers se montrèrent hostiles
au haussement; les commerçants, qui, naguère, le demandaient,
émirent des critiques modérées. Les parlementaires essayèrent
d'exciter leurs protégés, les rentiers. « Ceux dont les biens
consistent en rentes, seront forcés par des offres de remboursement
de les porter à un denier si haut qu'ils perdront plus d'un tiers de
leurs revenus. » Mais on n'ignorait pas qu'une partie du public
était, d'instinct, favorable aux mesures gouvernementales.
Ainsi, la Cour des Aides observe-t-elle dans ses propres remon-
trances : « L'augmentation subite que V. M. a accordée pour les
anciennes espèces, a plu à une partie du vulgaire, qui se laisse
toucher par une légère utilité présente, et qui ne porte pas ses
vues dans l'avenir. »
Le terrain n'était donc pas — pour le Parlement — le plus favo-
rable. Il demanda un sursis. On le refusa et les troupes reçurent,
selon la formule consacrée, l'ordre de se munir de munitions : cela
ne détendit pas les esprits. Le Régent reçut les députés qui venaient
apporter les remontrances, et qui soutinrent que les édits concer-
nant les monnaies devaient être soumis au Parlement. Le Régent
rétorqua qu'il n'en avait point été ainsi entre 1659 et 1715 et que
si l'on avait envoyé celui de décembre 1715, c'était par déférence
et amitié. Alors commença une sorte de guérilla avec réunions,
députations, remontrances, affiches lacérées, conseillers arrêtés,
refus réitérés du Régent, arrêts du Parlement, cassation des arrêts
du Parlement par le Conseil de Régence, rappel des principes de
fond et autres remontrances émanant des autres cours. Cet enche-
vêtrement d'intrigues a été admirablement décrit par Saint-Simon,
les textes sont connus, et nous ne nous y attarderons pas.
Le Parlement, cherchant un point faible dans le dispositif de la
Cour, le trouva tout naturellement dans la banque et dans la per-
sonne de Law, qui, en raison de son origine étrangère et du mystère
qui entourait son entreprise, n'avait pas la faveur du public

1. On le voit bien par les réflexions de Buvat cependant un peu antérieures : « La


banque de Law... est une nouvelle source de malheurs; elle engloutit le peu de
commerce subsistant (!) » (17 septembre 1716).
« John Law, homme tout à fait suffisant... qui, avec un rire insultant, discrédite
tout ce qui s'oppose à son système » (6 septembre 1717).
« Cette nouveauté (les paiements royaux en billets de la Banque) fait extrême-
ment murmurer contre Law qui est étranger, joueur de profession et d'une somp-
tuosité de dépenses qui donne de l'ombrage » (15 octobre 1717).
« John Law que le public hait fort et qui est haïssable » (24 janvier 1718).
La machine de Moïse Augustin Fontanieu 147

Or l'édit de mai entraînait tout naturellement des conséquences


pour la Banque. Un arrêt du Conseil d'État, daté du 2 juin, avait
donc précisé que les billets de la Banque, qui étaient libellés en
écus, seraient repris sur le pied du nouveau cours, soit 6 livres,
ce qui allait de soi et sans doute aurait-il mieux valu s'abstenir de
le préciser. Ce texte anodin fournit au Parlement le prétexte qu'il
cherchait pour changer de cible. Par un arrêt du 12 août, il déclara
que la Banque serait réduite à ce qui était prévu dans les lettres
latentes et il fit interdiction aux détenteurs des deniers royaux de
[es y déposer et de recevoir des billets; « ils sont personnellement
comptables des espèces »!
Enfin, la Cour faisait défense à tous les étrangers, même natu-
ralisés, de s'immiscer directement ou indirectement, de participer,
etc., « au maniement et administration des deniers du royaume ».
L'allusion est claire.
Et voici donc John Law appelé en première ligne dans une affaire
où il n'avait joué que le rôle d'un comparse.

Sans être réduit à l'inaction — il dirigeait la Banque et il conseil-


lait le Régent —, Law s'était trouvé quelque peu sous-employé pen-
dant le premier semestre 1718 ; il avait profité de ses loisirs pour
élaborer un grand projet de réforme fiscale, que certains histo-
riens ont commenté avec admiration 1 meus qui nous paraît irréa-
liste et dont il ne sortit rien de concret.

1. Ainsi M. Marion. Il s'agissait tout simplement de supprimer les impôts directs


et indirects : on les remplaçait par une dîme en nature sur les fruits, par un droit
en argent sur les bestiaux, enfin par une taxe générale sur toutes les maisons.
Un tel schéma présentait sans doute l'avantage de mettre fin aux inégalités et aux
privilèges. Il permettait d'autre part de liquider d'un seul coup les 50 000 per-
sonnes qui étaient employées dans les fermes et dans les recettes et qui coûtaient
au total 20 millions à l'État. « Les uns se mettant dans le travail de la terre, d'autres
dans le commerce ou dans les métiers. »
Ce thème grandiose lui tenait à cœur et il devait y revenir l'année suivante avec
un projet, d'ailleurs plus simple, d'impôt immobilier, qu'il ne tenta pas davantage
de mettre en pratique, bien qu'il fût entre-temps devenu contrôleur général. Bien
plus tard, dans un mémoire d'avril-mai 1723, il tirera la philosophie de ses
réflexions sur ce sujet : « Il ne manque à sa gloire (du Roi) et au bonheur
public que le rétablissement de la confiance et la simplification des revenus. Le pre-
mier objet parait difficile, il ne l'est pas. Le second paraît facile et il est difficile.
Toute idée qui tend à simplifier les revenus sera faiblement soutenue par ceux qui
administrent les finances et trouvera de l'opposition de la part de ceux qui sont char-
gés de les percevoir (...). La grande noblesse est favorisée par son crédit dans la
répartition des tailles et la petite noblesse par les lois qui lui permettent de faire
148 La banque et la guerre

Au mois de juillet, alors que se multipliaient les escarmouches


entre le ministère et les cours supérieures, Law décida soudain,
avec le coup d'oeil du génie, que le moment était propice à la réac-
tivation de ses entreprises : il fit reprendre la souscription des
actions d'Occident, prévue par les lettres patentes, et dont il n'avait
été délivré qu'un faible nombre.
On se contentait de recevoir un acompte de 20 % en billets
d'État sur le montant de la souscription, le solde n'étant exigible
qu'au 31 décembre suivant. Les porteurs de billets d'État ne
savaient pas encore quel profit ils allaient tirer de l'édit du 20 mai,
dont le Parlement déclarait suspendre l'exécution. Dans le doute,
ils pouvaient avec une faible somme, payée en billets dépréciés des
deux tiers, s'assurer un droit de souscription pour un montant
cinq fois plus élevé, avec tout le temps pour voir venir 1 .
Poursuivant son élan, Law fit concéder, le 1 e r août, à la Compa-
gnie d'Occident, la ferme des tabacs, moyennant une annuité de
4 020 000 livres. Quoi de plus normal que de confier ce monopole
à une Compagnie qui pouvait développer en Louisiane la culture de
cette plante? Dès lors, la Compagnie n'avait plus qu'à se verser à
elle-même la rémunération de son capital, souscrit en billets
d'État 2 .
Sous l'effet conjugué de ces différentes mesures, les billets d'État
et les actions grimpèrent ensemble en quelques semaines de 25 %.
L'arrêt du 12 août, dès qu'il fut connu, cassa ce beau mouvement
et les actions perdirent tout ce qu'elles avaient gagné. Law en
marqua un grand dépit et en conçut une longue rancune dont on
trouve la trace dans VHistoire des Finances . En dehors de cette

valoir une certaine portion de terres par ses mains. L'égalité de l'imposition bles-
sera ces deux parties, ceux mêmes qui doivent profiter par l'égalité travailleront
contre, ne connaissant pas leurs vrais intérêts » (Œuvres complètes, op. cit., t. III.
p. 175-176).
1. L'ouverture de ce débouché pour les billets d'État pouvait contrarier dans une
certaine mesure le mécanisme imaginé par d'Argenson, mais de cela Law ne se fai-
sait sans doute aucun scrupule.
2. De ce fait les fermes du contrôle et de la poste se trouvèrent libérées des
assignations qu'elles supportaient à concurrence de 3 000 000.
3. Ce document reproche au Parlement d'avoir fait perdre 125 millions à l'État.
Ce chiffre paraît d'abord mystérieux. Pour le comprendre, il faut penser que la
perte de 25 % affectait le papier apporté en souscription. Comme, avec ces 25 %,
on pouvait souscrire cinq fois plus, soit, 12 5 000 000, l'État perdait l'avantage
d'une souscription qui pouvait atteindre théoriquement ce montant démesuré. C'est
un argument fort spécieux, car l'État était aussi le débiteur des billets et d'autre
part l'émission des titres était pour l'instant limitée à 100 000 000. Néanmoins, le
raisonnement peut se comprendre et il est typique du « paralogisme » de Law. L'État
La machine de Moïse Augustin Fontanieu 149

déconvenue financière, il se crut en danger et craignit pour sa


peau; une telle sensibilité se comprend aisément chez un ancien
condamné à mort. Ses amis décidèrent de l'installer au Palais-
Royal dans l'appartement de M m e de Nancré. Cependant le duc
d'Antin, observateur aigu, soupçonnait une part de comédie dans
cette prétendue panique.
Le fait est que, quelques jours après, Law était rentré tranquil-
lement chez lui et y recevait la visite de parlementaires porteurs
du rameau d'olivier. Le Parlement, s'il effrayait les autres, s'ef-
frayait aussi de sa propre audace et on attendit le 18 août pour
lire et diffuser l'arrêt rendu le 12 (mais dont la rumeur n'avait pas
manqué de se répandre entre-temps). « Law, précise le duc d'Antin,
nous en conta des détails tout à fait ridicules, qui nous montrèrent
combien promptement la peur avait succédé à l'insolence. »
A ce point, les choses pouvaient sans doute s'arranger, et c'est
ce que souhaitait le raisonnable Dubois. « Il parlait du Parlement
en modérateur. » Il marchait « comme sur des œufs ». Quant au
garde des Sceaux, il avait été fort proche du duc du Maine et il
était influencé par Dubois; ses relations avec Law commençaient
à être tendues. Mais il ne pouvait jouer qu'un seul parti et il se
montra, comme à l'ordinaire, parfait dans l'exécution : « Il avait
la griffe. »
Trois hommes poussaient le Régent à en finir, chacun poursuivant
un objectif différent : Law pour sa sécurité et pour la réussite de
ses projets, Saint-Simon pour ses revanches protocolaires, enfin, le
duc de Bourbon, parce qu'il était obsédé par l'ambition de ravir
au duc du Maine la surintendance de l'éducation du jeune Roi. De
son côté, le duc d'Orléans souhaitait le coup de force (et sans doute
l'avait-il préparé depuis des mois, ce qui explique à la fois la nomi-
nation d'Argenson et l'hibernation de la Banque). Il voulait avoir
les coudées franches dans l'éventualité probable de la guerre contre
l'Espagne, et la crise internationale, comme nous allons le voir,
venait justement de parvenir, dans le courant du mois de juillet,
à l'étape décisive.
Le Lit de justice se tint le 26 août, dans des conditions où le bur-
lesque semble l'emporter sur les aspects les plus sérieux de la
situation et sur la gravité des intérêts en cause.

demeurerait de toute façon débiteur des billets. La décote de ceux-ci ne profite-


rait pas à l'État mais aux spéculateurs privés qui les rachèteraient au rabais.
Inversement, s'ils étaient apportés à la Compagnie, la dette était annulée. L'État
payait seulement l'intérêt (à la Compagnie) mais il n'était pas redevable du capi-
tal. Et, d'autre part, il était plus avantageux pour l'État de verser une annuité à
la Compagnie qui devait lui rapporter de l'argent qu'à des porteurs privés.
150 La banque et la guerre

L'affaire n'était pas si simple. En vertu de l'étonnante fiction


ui fait que le Roi « n'eût-il qu'un jour » dispose personnellement
3 e la justice, le jeune Louis XV, âgé de huit ans, devait présider
lui-même une cérémonie qui ne laissait pas d'être impressionnante
et éprouvante pour les adultes. L'extrême chaleur et le mauvais
air pouvaient incommoder l'enfant, du moins son gouverneur,
Villeroy, inféodé au parti adverse, ne manquerait-il pas de pousser
les hauts cris et de susciter des embarras. Pour éluder ces risques,
Saint-Simon imagina la solution qui consistait à tenir le Lit de
justice aux Tuileries, ce qui comportait aussi l'avantage de
contraindre les magistrats de s'y rendre à pied et en procession,
dans leur tenue d'apparat.
Le terrible duc ne s'en tint pas à cela. Sa rancune exigeait une
revanche superbe. Et voici qu au croisement des fils, au nœud des
intrigues, au cœur du suspense, nous voyons monter une sorte de
« gag » pour spectacle excentrique. Un personnage nouveau sur-
git que nous n'avons jamais vu, que nous ne reverrons plus et dont
tout va dépendre. C'est Moïse Augustin Fontanieu, le garde-meuble
de la Couronne. Il y a un maître de la mécanique du complot, et
c'est incontestablement Saint-Simon; mais il y a un maître de
l'autre mécanique, de la « machine matérielle » du Lit de justice.
Pour rencontrer Fontanieu, Saint-Simon prend des précautions
extraordinaires. Il lui dicte ses explications afin de ne pas laisser
de trace de son écriture. « Je lui dérangeai ses meubles pour mieux
lui inculquer l'ordre de la séance. Lui seul pouvait en effet disposer
un chef-d'œuvre de charpenterie qui permette de placer les princes
dans une position suffisamment élevée au-dessus de celle des magis-
trats. » Ce plan réussit à merveille et dans toutes ses parties.
L'exaltation de Saint-Simon, dans la description qu'il nous a
laissée du Conseil et du Lit de justice qui se suivirent au cours
de cette matinée mémorable, porte au plus haut degré son génie
narratif, et fournit un incomparable sujet d'étude pour les psy-
chiatres :
« Ce fut là où j e savourai avec tous les délices qu'on ne peut
exprimer le spectacle de ces fiers légistes, qui osent nous refuser le
salut, prosternés à genoux, et rendre à nos pieds un hommage au
trône, tandis que [nous étions] assis et couverts, sur les hauts
sièges aux côtés du même trône : ces situations et ces postures, si
grandement disproportionnées, plaident seules avec tout le perçant
de l'évidence la cause de ceux qui véritablement et d'effet sont
laterales régis contre ce vas electum du tiers état. Mes yeux fichés,
collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce grand
banc à genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures
ondoyantes, à chaque génuflexion longue et redoublée qui ne
La machine de Moïse Augustin Fontanieu 151

finissait que par le commandement du Roi par la bouche du garde


des Sceaux, vil petit gris qui voudrait contrefaire l'hermine en
peinture, et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos
pieds »
... « Moi cependant, je me mourais de joie. J'en étais à craindre
la défaillance; mon cœur, dilaté à l'excès, ne trouvait plus d'es-
pace à s'étendre. La violence que j e me faisais pour ne rien laisser
échapper était infinie, et néanmoins ce tourment était délicieux 2 . »
... « Pendant l'enregistrement, j e promenais mes yeux douce-
ment de toutes parts, et si j e les contraignis avec constance, j e ne
pus résister à la tentation de m'en dédommager sur le premier
président; je l'accablai donc à cent reprises dans la séance, de
mes regards assenés et forlongés avec persévérance. L'insulte, le
mépris, le dédain, le triomphe, lui furent lancés de mes yeux jus-
qu'en ses moelles; souvent il baissait la vue quand il attrapait mes
regards; une fois ou deux il fixa le sien sur moi, et je me plus à
l'outrager par des sourires dérobés, mais noirs, qui achevèrent de
le confondre. Je me baignais dans sa rage et je me délectais à le
lui faire sentir. Je me jouais de lui avec mes deux voisins, en le
leur montrant d'un clin d'œil quand il pouvait s'en apercevoir;
en un mot je m'espaçai sur lui sans ménagement aucun autant
qu'il me fut possible 3 . »
Le parti espagnol était pulvérisé. La voie était libre pour le Sys-
tème.

LA FABLE DE L ' A N T I - S Y S TE M E

Contrairement à l'absurde légende de Vanti-système, fabriquée


par Du Hautchamp 4 , Law ne s opposa nullement à la concession
du bail des fermes aux frères Paris, traitée au début de septembre
par d'Argenson. Son crédit politique lui aurait permis, en tout
état de cause, de ne pas se laisser bafouer par le garde des
Sceaux.

1. Saint-Simon, op. cit., t. VI, p. 168.


2. Ibid., p. 170.
3. Ibid., p. 173-174.
4. Comment d'ailleurs aurait-on pu parler en septembre 1718 d'un anti-système
ou d'un contre-système alors que le terme de système ne fut usité qu'à partir
de l'année suivante?
152 La banque et la guerre

Certes, Law n'était pas homme à se désintéresser des énormes


possibilités que recelait la Ferme générale. Mais à cette époque de
l'été 1718, il ne disposait pas d'un projet suffisamment élaboré. Il
avait curieusement rêvé d'une régie centralisant toutes les recettes
publiques, et qu'il voulait placer sous l'autorité conjuguée des
quatre Cours supérieures. Il aurait même, à deux reprises, pris
dans cette direction des contacts exploratoires, mais sans recevoir
d'encouragement. Après la cassure du 26 août, il ne pouvait plus
être question pour longtemps de cette semi-utopie qui s'articulait
sans doute avec celle de sa réforme fiscale. Il envisagea alors de
confier directement cette agence générale à la Compagnie d'Occi-
dent, qui serait ainsi substituée aux quatre assemblées. L'Histoire
des Finances précise même qu'il aurait créé, dans cette intention,
au cours du mois d'août, des « actions sur les fermes générales »
dans la vue de les unir à la Compagnie. Mais ce projet se heurta
à de fortes résistances de la part des gens en place, ce qui n'est pas
surprenant si l'on songe aux économies et aux réductions de per-
sonnel qui étaient liées, dans son esprit, à ce chambardement 1 . Le
réaliste reprit alors le dessus. Il comprit qu'on courait le risque
de faire crouler la régie « si on n'en laissait pas la conduite à des
gens aussi savants dans la forme qu'ils l'étaient. M. Law la leur
abandonna 2 ».
On voit que dans ce récit, inspiré par Law, aucune machination
n'apparaît. D'autre part, l'un des frères Pâris, Pâris la Montagne,
a laissé, dans un manuscrit destiné à ses enfants, une narration
détaillée de l'affaire, où il apparaît que c'est précisément sur la
suggestion de Law et de son acolyte, le duc de La Force, qu'ils s'en-
gagèrent dans cette opération. On ne voit pas pour quelle raison le
financier aurait tenu à insérer un mensonge dans un document de
ce genre et alors que Law était mort depuis longtemps 3 .
Ajoutons que le bail fut conclu après plusieurs marchandages à
des conditions qui étaient normales, voire avantageuses à cette
date, et qu'à l'époque Law entretenait de bonnes relations avec les
quatre frères : il venait même de désigner l'un d'entre eux, Pâris-
Duverney, comme l'un des directeurs de la Ferme des tabacs, nou-
vellement acquise par la Compagnie. La rupture ne vint qu'après,
et justement lorsque Law proposa aux frères Pâris d'établir
une association entre la Compagnie qu'ils avaient constituée

1. Cf. ci-dessus, p. 147, il. 1.


2. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 338.
3. « Discours à ses enfants pour les instruire de sa conduite et de celle de ses
frères dans les principales matières du gouvernement où ils ont participé » (Arch.
nat., K 1005).
La machine de Moïse Augustin Fontanieu 153

et sa propre compagnie d'Occident, offre qu'ils refusèrent 1 .


Law remit donc à d'autres temps, qui ne devaient point tarder,
cette partie de son programme, qui n'était point venue à matura-
tion, et il s'occupa de terminer celles qui étaient bien définies et
déjà fortement avancées. Il poussa les souscriptions de l'Occident
et au 31 décembre le capital de 100 000 000 se trouva entièrement
couvert, moyennant, il est vrai, un « intéressement » du Roi qui se
montait à 40 %, et dont les modalités furent tenues secrètes.
Le 16 janvier 1719, les derniers contrats de rentes furent pas-
sés dans l'étude des notaires Ballin et Lefèvre 2 . Entre-temps,
le 4 décembre la Compagnie avait traité une affaire non point
mirobolante, mais solide et avantageuse. Elle achetait pour
1 600 000 livres les privilèges et le matériel de la Compagnie du
Sénégal, qui lui procurait, outre quelques stocks, une flotte de
onze vaisseaux.
C'est à la même date du 4 décembre que fut arrêtée la décision
de transformer la Banque générale en une Banque Royale qui
devait prendre son essor au 1 e r janvier 1719. Mais ceci est une
autre histoire, qu'il nous faut écrire maintenant.

1. Pour motiver leur refus, les Paris portent à l'encontre de Law deux imputations
dont l'une est en tout cas fausse (la prétendue expulsion par le roi du Piémont) et
dont l'autre n'a pu être vérifiée (sa prétendue liaison avec le ministre suédois
Goertz). Lorsque la Banque fut transformée, les frères Pâris, qui faisaient partie
des premiers actionnaires, reprirent leurs parts pour la valeur nominale de
45 000 livres.
2. Giraud, op. cit., t. III, p. 49.
XIII

Une banque pour une guerre

Il n'est pas possible de comprendre le Système de Law si l'on ne


tient pas compte de l'évolution des relations internationales et de la
politique extérieure de la Régence.
C'est la pression des événements entre l'été 1717 et le début de
1719 qui transforma le projeteur sympathique, le magicien de
salon dont on attend les tours avec curiosité, en cet envoyé de la
Providence, qui tient entre ses mains le salut du Royaume.
Nous avons vu que, dès le début de la Régence, le roi George
d'Angleterre et Philippe d'Orléans avaient parfaitement compris
la solidarité qui leur était objectivement imposée. Ils étaient tous
deux contestés par des prétendants, déclarés ou en puissance :
Jacques III Stuart et Philippe d'Espagne.
Dans ces conditions, l'alliance franco-anglaise était une sorte
de police d'assurance mutuelle entre ces deux « possesseurs
d'état ». Leur but commun était d'éviter un conflit, mais, dans le
cas où ils n'y parviendraient pas, il fallait gagner, et pour cela, il
était essentiel pour chacun d'eux d'obtenir l'appui de 1 autre. Leur
ligne de conduite était dès lors toute tracée et aucun n'y manqua.
Dans ce renversement d'alliances chacun d'eux devait affronter l'in-
compréhension, voire l'hostilité de son opinion publique. Les
Anglais nourrissaient à l'égard des Français une rancune et une ani-
mosité proches de la haine. Les Français, de leur côté, considé-
raient avec sympathie la cause des Stuarts et si, à l'égard de l'Es-
pagne, leurs sentiments pouvaient traduire des nuances, ils
n'étaient point portés à considérer le petit-fils de Louis XIV comme
un ennemi. Les deux « usurpateurs » étaient donc contraints à la
prudence, à des piétinements et parfois aux simulacres. Aussi les
contemporains et les historiens ont-ils pu avoir l'impression de cer-
tains flottements ou même de revirements, surtout de la part du
Une banque pour une guerre 155

Régent, ce qui a contribué à lui faire la réputation d'un caractère


indécis. Réputation assez injuste en général, et plus particulière-
ment dans ce cas. Le Régent n'avait aucun doute sur la politique à
suivre, et sa résolution n'y faiblit jamais; on le voit bien par l'af-
faire de Mardyck, par la réticence marquée à l'égard du Tsar lors
de sa visite, enfin par la déclaration de guerre à l'Espagne 1 .
Lorsque le Régent a pu donner, dans ce domaine, l'impression de
louvoyer c'était uniquement par suite de la nécessité où il était de
contourner certains obstacles, et de tenir compte des réactions
populaires.
Du fait que cette politique était conforme à la sécurité person-
nelle du Régent, il ne s'ensuit pas qu'elle ne fut inspirée que par
l'égoïsme. « Je suis Régent de France, écrit-il, et je dois me conduire
de façon qu'on ne puisse pas me reprocher de n'avoir songé qu'à
moi 2 . » L'alliance anglaise répondait admirablement aux intérêts
de la France. L'homme d'État le plus impartial et le plus lucide
n'aurait pu concevoir une politique meilleure ni l'appliquer avec
plus de sûreté. Il était temps de mettre fin à cette longue fâcherie
de la France contre l'Angleterre et la Hollande, à cet état perpétuel
d'hostilités tarifaires ou militaires, de guerre tantôt froide tantôt
violente, où s'étaient complu le mercantilisme borné de Colbert, la
mégalomanie et le sectarisme religieux de Louis XIV. « Il est clair,
écrivait Dubois, que cette alliance déterminera le système de l'Eu-
rope pour longtemps et donnera à la France une supériorité qu'elle
ne pourra acquérir autrement. Cela posé, elle me paraît sans
prix. » Et le Régent écrivit en marge : « Je pense comme vous sur
tout cela. » Non seulement la nouvelle alliance était justifiée par
les données objectives de la géographie et de la puissance, mais
cette inclinaison vers les États maritimes, commerçants et protes-
tants, répondait à la nécessité pour la France d'une sorte d ouver-
ture générale, d'aération, de dépoussiérage après la période claus-
trale de la fin du règne de Louis XIV, où le repliement de la pensée
semblait refléter la récession de l'économie.
Le chauvinisme anti-anglais est si tenace dans notre pays que
non seulement les contemporains, mais les historiens du xixe et
même du xx e siècle ont fait grief à Philippe d'Orléans d'avoir

1. Le Tsar s'était invité à Paris où il fut reçu avec faste et prudence. Le


4 août 1717, un traité fut signé entre le Tsar, le roi de France et le roi de Prusse,
traité conçu en termes vagues et qui ne débouchait sur rien. Certains biographes de
Law pensent que le Tsar s'était intéressé, pendant son séjour parisien, à la Banque
générale, mais nous n'avons trouvé aucune indication de ce genre dans les Mémoires
de la Régence qui pourtant donnent son emploi du temps, ni davantage dans la chro-
nique de Buvat.
2. Lettre à Dubois, 24 janvier 1718, citée par Lemontey, op. cit., p. 138.
156 La banque et la guerre

humilié la France 1 . Ah! si le Régent avait écouté Law plutôt que


Dubois! déplore E. Levasseur 2 . On tient pour acquis que Dubois
était le mauvais génie du Régent et qu'il était lui-même un agent
stipendié de l'Angleterre. En fait, le Régent était fort capable de
concevoir sans le secours de Dubois une politique aussi évidemment
avantageuse pour le pays que pour sa personne et Law ne lui en
aurait certainement pas recommandé une autre.
De cette politique Dubois a été l'exécuteur infatigable, judi-
cieux, et pour autant que l'on en juge d'après les documents
authentiques, indépendant et désintéressé. Les historiens scrupu-
leux qui ont dépouillé les archives secrètes des Chancelleries
n'ont pas trouvé le moindre indice de la prétendue vénalité du
ministre. Ils ont pu constater qu'à maintes reprises celui-ci avait
maintenu fermement ses vues personnelles contre celles des diplo-
mates anglais, d'une façon qui serait surprenante de la part d'un
serviteur appointé.
La nouvelle politique étrangère aboutit à un premier succès
avec le traité d'alliance tripartite conclu à La Haye, le 4 janvier
1717, entre la France, l'Angleterre et les États généraux de Hol-
lande. Désormais, nous étions assurés, soit d'éviter la guerre, soit,
si on ne pouvait l'éviter, de la faire aux moindres frais et aux
moindres risques. Ce fut le cas.
Le facteur de trouble, c'était l'Espagne. Le fauteur de trouble,
c'était le roi Philippe V, l'ancien duc d Anjou. Ce souverain aurait
fort bien pu se considérer lui-même comme un « nanti ». Ne l'était-
il pas en effet? Il possédait un royaume, cela ne valait-il pas mieux
qu'une régence? Et, comme le remarque Saint-Simon, l'Espagne
n'était-elle pas beaucoup plus facile à gouverner que la France? Il
pouvait de surcroît rechercher par des voies pacifiques quelque
compensation honorable du côté des territoires italiens dont l'Es-
pagne avait été dépossédée au cours de la période récente. La
France et l'Angleterre ne demandaient pas mieux que de favoriser
un arrangement de ce goût et, en fait, elles parvinrent à en propo-
ser un qui n'était pas négligeable. C'est ici que nous abordons les
aspects irrationnels — ou prétendus tels — de l'histoire.
L'Espagne n'était pas gouvernée, comme l'Angleterre et la
France, par un chef d'État lucide et responsable, mais par un

1. « En réalité, écrit Henri Robert, à propos de Mardyck, c'était un assez vilain


marché dont la France faisait tous les frais et dont le Régent et Dubois recueillaient
seuls les profits! »
2. Levasseur, comme d'autres historiens, attribue à Law une prise de position
en faveur du prétendant : op. cit., p. 189. En fait Law se comporta seulement en
homme généreux.
Une banque pour une guerre 157

extravagant trio, composé du roi, de la reine, sa seconde femme,


Élisabeth Farnèse, et de leur favori, le cardinal Alberoni. Philippe
était alors âgé de trente-quatre ans. « Il était fort courbé, rape-
tissé, le menton en avant, fort éloigné de sa poitrine, les pieds tout
droits, qui se touchaient et se coupaient en marchant et les genoux
à plus d'un pied l'un de l'autre 1 . » Mentalement, il n'était pas aussi
disgracié 2 , mais ses facultés, initialement médiocres, se trouvaient
encore obscurcies par l'état semi-pathologique où le plaçait une
obsession sexuelle permanente. Il était de surcroît sujet à des
crises d'angoisse mystique qui l'incitaient parfois à requérir son
confesseur à plusieurs reprises dans la même nuit. Ses convictions
religieuses l'empêchaient de rechercher ailleurs qu'auprès d'une
épouse légitime la satisfaction jamais obtenue d'appétits insa-
tiables; ce bigot monogame était certainement beaucoup plus
aliéné par les sens que ne le fut jamais le duc d'Orléans au milieu
de ses maîtresses et dans la variété de ses « débauches ». Philippe
avait été rudoyé par sa première épouse qui le chassait de son lit à
coups de pied 3 ... d'ailleurs « pour son bien ». La seconde se mon-
trait plus complaisante : cependant, à en croire la princesse Pala-
tine, elle avait fait mettre des roulettes au lit du roi, ce qui lui per-
mettait de le repousser ou de le rapprocher selon la docilité qu'il
montrait à ses demandes 4 . A part cela, elle le flattait au point de lui
faire louange de sa beauté, mais ne lui laissait pas le moindre
instant de solitude. Elle assistait à toutes ses audiences et on a dit
qu'ils avaient fait installer leurs chaises percées l'une à côté de
l'autre dans un réduit 5 . La reine dominait entièrement le roi, mais
elle-même était dominée par Alberoni qui était son compatriote et
qui avait été l'instigateur de son mariage. Ce chétif ecclésiastique,
tiré des ténèbres par la fantaisie du duc de Vendôme qui en faisait
son bouffon, avait réussi à éliminer d'abord la duchesse des Ursins,
naguère toute-puissante, puis le cardinal del Giudice, qui exerçait
les fonctions de Premier ministre. Depuis lors, il dirigeait en fait,
quoique sans titre officiel, le gouvernement de cette grande nation
à laquelle il était aussi parfaitement étranger que ses maîtres
l'étaient eux-mêmes.
Cependant ce serait une erreur de croire qu'il régentait l'Espagne
1. Saint-Simon.
2. « Ce qu'il me fit l'honneur de me dire était bien dit mais si l'un après l'autre,
la parole si traînée, l'air si niais, que j'en fus confondu. »
3. Mémoires de Liouville, citées par Lemontey, op. cit., p. 121.
4. Fragments de Lettres originales de Charlotte Élisabeth de Bavière, p. 258.
Cependant Saint-Simon, qui avait été admis dans la chambre des royaux époux, les
avait vus dans un seul lit, d'ailleurs de petite dimension.
5. Philippe Erlanger, Le Régent, p. 101.
158 La banque et la guerre

à sa guise. Si Élisabeth Farnèse gouvernait l'esprit du Roi par sa


présence permanente et en tant que fournisseur exclusif, Alberoni
ne gouvernait Élisabeth qu'à condition de flatter ses manies,
d'épouser ses brigues et de demeurer son partenaire dans le jeu
incessant de fantasmes et de lubies dont elle avait fait sa drogue.
Ainsi le montreur de marionnettes était-il devenu en quelque
mesure le troisième pantin de cette farce lugubre. Les tares psycho-
logiques de l'épouse formaient une sorte de contrepoint avec celles
dont l'époux était affligé et sans doute en procédaient-elles ou y
trouvaient-elles un aliment. Elle éprouvait de l'angoisse, non point
comme Philippe pour son âme dans l'au-delà, mais pour sa survie
en ce bas monde, dans le cas où Philippe viendrait à le — et à la —
quitter, ce que la santé fragile de son époux laissait craindre. Elle
n'était pas enchantée de la perspective d'être veuve de roi en
Espagne, car cette condition était peu considérée dans ce pays.
Elle aurait préféré poursuivre en France cette seconde carrière.
Toutefois une telle solution supposait que la succession du jeune
Louis XV s'ouvrît avant celle de Philippe et à mesure que le temps
passait, le jeune roi paraissait plus solide et son oncle plutôt moins.
Élisabeth Farnèse se préoccupait, en conséquence, d'obtenir pour
ses propres enfants des souverainetés extérieures, afin qu'elle
puisse être assurée auprès d'eux d'un asile digne de son rang. Cette
ambition n'était pas déraisonnable puisque les États italiens
naguère rattachés à l'Espagne offraient des possibilités de combi-
naisons variées. La Reine aurait pu, en se concentrant sur ce pro-
jet, parvenir à ses fins; cependant elle aimait l'intrigue pour
l'intrigue. Elle s'y adonnait avec une sorte de faim inassouvie,
analogue à celle qui entraînait son mari vers le lit à roulettes. On
peut supposer qu'elle trouvait, dans la satisfaction confuse de
reprendre l'initiative, de renverser les positions, de mener le jeu,
une contrepartie et une diversion à son rôle obsessionnel de femme-
objet, employée à subir et à recevoir sans cesse ces désirs qu'elle
n'apaisait jamais tout à fait et qui sans doute ne l'apaisaient guère.
L'orgueilleuse occupation de troubler à sa guise les affaires de
l'Europe n'est-elle pas une sorte d'évasion de ce huis clos sartrien
qui lui procure peu de compagnie et où elle ne trouve jamais la
solitude? Le refus qu'elle oppose enfin à des propositions qui
devraient justement la rassurer sur son avenir n'est-il pas la preuve
que l'agitation permanente était en réalité le véritable refuge de
cette âme inquiète?
Quant au Roi, il n'est pas dans sa nature d'élaborer un « plan »
comme le faisait George d'Angleterre, ni de concevoir la hié-
rarchie des problèmes et de se mire une représentation cohérente
des choses. Dans les intervalles de lucidité que lui laisse sa manie
Une banque pour une guerre 159

dévorante et que lui permet la fascination d'une compagnie perpé-


tuelle, il ne se détermine que par les mouvements de l'orgueil et
par la haine farouche que lui inspire le Régent. « Il ne recevait
rien de France sans l'avoir soumis à des purifications réitérées »
Alberoni se comportait comme un captateur d'héritage, écartant
toute influence extérieure, interceptant les visites et même les
messages, isolant les souverains, les faisant vivre et vivant avec
eux dans un air raréfié comme sous une cloche pneumatique. Cette
méthode aboutissait à le faire tomber lui-même sous le coup de sa
propre censure, à le priver de bon nombre d'informations et d'avis
qui lui auraient été utiles. Pour le surplus, il lui devenait difficile
d'interpréter convenablement une réalité dont il s'évertuait à ne
transmettre que des représentations déformées. Comme il ne pou-
vait maintenir son emprise qu'en évitant de contrarier ses pupilles,
il se plaçait ainsi dans la dépendance de jugements qu'il contri-
buait à fausser, et s'astreignait à servir des volontés dont le
dérèglement, par sa faute, ne pouvait plus être contenu. Ainsi
parvenait-il à se séc.uestrer lui-même dans un monde d'illusions
avec ce couple de cauchemar. De telles méthodes ne sont jamais
assurées d'un succès durable. Alberoni n'avait pu empêcher la
reine de faire venir auprès d'elle sa nourrice. Lorsque le jour en
fut venu, ce fut cette grossière paysanne, achetée par l'argent
français dit-on (encore Law?), qui brisa d'une pichenette la carrière
de ce Machiavel de serre chaude.

Comment ne pas arrêter un instant notre attention sur l'en-


semble des traits qui composent une extraordinaire ressemblance
entre les deux hommes qui, pendant cette période, détiennent les
clefs de la politique mondiale? Le futur cardinal Dubois et le déjà
cardinal Alberoni donnent l'impression de deux figures tirées d'un
même modèle mais dont l'une est quelque peu gâchée par rapport
à l'autre. Tous deux sont d'extraction populaire et ont entrepris
des carrières modestes, avec cependant un avantage pour Dubois,
qui est fils d'apothicaire, alors qu'Alberoni est fils de jardinier;
Dubois, qui devient précepteur, alors qu'Alberoni n'est que sonneur
dans une cathédrale. Tous deux étaient de petite taille et de même
apparence, deux « magots ». On appelait Dubois le « petit abbé »;
« c'était un petit homme, maigre, effilé, chafouin à perruque
blonde, à mine de fouine 2 ». Saint-Simon le compare à un sacre

1. Lemontey, op. cit., p. 122.


2. Saint-Simon, op. cit., t. IV, p. 704.
160 La banque et la guerre

(oiseau de proie). On nous décrit Alberoni comme une sorte de


pygmée : « Une stature courte et ronde, une tête énorme et un
visage d'une longueur démesurée donnaient à son premier aspect
quelque chose de grotesque. » Tous deux ont choisi l'état ecclésias-
tique et tous deux se font remarquer par le relâchement des
mœurs. Tous deux ont poussé leur carrière en s'introduisant dans
la familiarité des grands, avec des complaisances de valets, des
fourberies de Scapins, des indécences de bouffons. Tous deux sont
animés de l'ambition frénétique d'accéder à la dignité du cardi-
nalat, et tous deux y parvinrent en effet. L'un et l'autre se distin-
guaient par une capacité de travail exceptionnelle, la facilité
d'écrire, la vivacité de l'esprit, mais Alberoni est surtout un intri-
gant et Dubois, bien que Saint-Simon dise de lui qu'il passait sa
vie dans les soupers, est authentiquement un négociateur. Dubois
est capable de se former une conviction, d'élaborer un plan et de
s'y tenir, alors qu'Alberoni se disperse aisément et s'embrouille
dans ses propres rets. Aussi l'un finira-t-il au faîte du pouvoir, et
l'autre dans l'exil et dans l'échec. Ceux qui accueillent volontiers
l'explication de l'histoire par le hasard penseront que sur deux
échantillons d'aventuriers de gouvernement, la France a, comme à
la courte paille, tiré le meilleur. Ceux qui croient à l'importance
déterminante de l'économie penseront que l'infériorité d'Alberoni
par rapport à Dubois traduit l'état de moindre avancement de
l'économie espagnole par rapport à l'économie française. Et si
chacun avait été mis à la place de l'autre, est-on sûç que les choses
se fussent passées différemment?
Jusqu'au moment où il reçut enfin le chapeau de cardinal (7 juil-
let 1717), Alberoni s'était gardé de toute imprudence qui eût pu
compromettre l'accomplissement d'un dessein pour lequel il nour-
rissait une passion si violente. Il tenait ses maîtres en haleine en
accumulant des préparatifs militaires et maritimes sur lesquels
il s'efforçait de maintenir le mystère et de donner le change. Ainsi
avait-il réussi à persuader le Pape qu'il n'avait d'autre but que de
protéger la chrétienté contre les infidèles 1 . Dès qu'il eut reçu la
pourpre, il lâcha les démons et les navires. L'Empereur avait
fourni, fort à propos, un casus belli en faisant arrêter et incarcérer,

1. Il avait envoyé en août 1716 une escadre devant Corfou assiégé par les Turcs.
Il avait ainsi pu obtenir pour lui la promesse du chapeau et pour l'Espagne la per-
mission de lever la contribution du dixième sur le clergé. Seul Dubois, semble-t-il,
avait deviné que l'Espagne préparait une entreprise contre l'Italie et il avait donné
l'assurance à Londres que la France n'y participerait ni directement ni indirecte-
ment (Lettre du 28 juillet 1717, citée par Wiesener, Le Régent, l'abbé Dubois et les
Anglais, t. II, p. 101 et sq.).
Une banque pour une guerre 161

au moment où il traversait ses États, un vieil ecclésiastique espa-


gnol, José Molinès, ancien ambassadeur auprès du pape et qui
venait d'être nommé grand Inquisiteur. L'offense datait déjà quel-
que peu (du mois de mai précédent) mais le prétexte demeurait
valable. Les Espagnols débarquèrent en Sardaigne et ils achevèrent
l'occupation de l'île au cours des mois suivants. Colère du Pape,
aussi grossièrement dupé; embarras de l'Empereur, empêtré dans
une guerre d'ailleurs victorieuse contre les musulmans, et bien
incapable de reconquérir une île, car il n'avait pas de marine.
Grave préoccupation, enfin, pour George I e r et son nouvel allié,
le Régent. Leur but était le même : maintenir la paix, mais il y
avait une nuance entre leurs positions. Car George I e r , dès l'ins-
tant qu'il était assuré de l'alliance française, pouvait affronter sans
danger une guerre contre l'Espagne, avec l'espoir de se débarras-
ser ainsi durablement des prétentions de Jacques Stuart. La
France, même avec l'alliance anglaise, ne pouvait prendre aisé-
ment le même risque, à cause des sentiments de la population
française. En stratège avisé, le Régent se souciait également de
l'opinion publique espagnole : il fallait éviter de la braquer et de la
pousser du côte d'Alberoni, alors qu'on pouvait, au contraire, l'en
détacher
Pour ces raisons, le Régent et Dubois se firent, dans la négo-
ciation qui suivit, les avocats inlassables de l'Espagne.
La solution ne pouvait consister que dans un règlement général,
où l'on obtiendrait de l'Empereur d'Autriche quelques concessions.
L'une d'elles serait sa renonciation à ses propres droits sur l'Es-
pagne, car il maintenait la fiction selon laquelle il gouvernait tou-
jours ce pays et il réunissait même régulièrement un Conseil des
ministres pour en examiner les affaires. Cependant cette satis-
faction morale ne pouvait suffire à Philippe V. Il fallait également
trouver, dans l'imbroglio des États italiens, la possibilité de « caser »
les enfants d'Élisabeth Farnèse en les hissant à des principautés
de mince envergure. Le roi George I er , qui avait conçu un « plan »
de longue haleine, avait déjà commencé de « travailler au corps »
l'empereur Charles VI avec qui il avait conclu un traité parti-
culier en mai-juin 1716 et qu'il amadouait par des cadeaux d'ar-
gent 2 . Au cours des premiers mois de 1718, une grande négocia-
tion tripartite s'engagea à Vienne, avec le concours de Dubois et

1. « Je dois aussi des ménagements aux Espagnols que je révolterais.,, par un


traitement inégal avec l'empereur... Par là je les réunirais à Alberoni... S'il fallait
une guerre... alors les Espagnols même nous aideraient » (Le Régent à Dubois,
24 janvier 1718, cité par Lemontey, op. cit., p. 138).
2. 130 000 livres (3 250 000 l.t.) présentées pudiquement comme un apurement
de compte pour des subsides de guerre arriérés (Wiesener, op. cit., t. II, p. 48).
162 La banque et la guerre

celui du ministre anglais Stanhope, lui-même infatigable prome-


neur international, qu'on avait surnommé le «juif errant». Il
fallait profiter de la saison. On pouvait penser qu'avec les Espa-
gnols le beau temps ramènerait les mauvais coups. Dubois fit
merveille. Il réussit à faire prévaloir pour une grande part la thèse
française : « Vous avez considérablement augmenté mon travail
ici », lui écrivait Saint-Saphorin En fin de compte, on parvint
à mettre sur pied une combinaison fort compliquée et qui, pour
cette raison même, paraissait acceptable pour tous. L'Empereur
reprenait la Sicile au roi Victor-Amédée, l'ami de Law, auquel
on donnait en échange (assez inégal) la Sardaigne. Les enfants
de la reine devaient être appelés à la succession des États de Parme
et de Toscane, car ces États, considérés comme fiefs impériaux,
reviendraient par déshérence à l'Empereur, qui pourrait dès lors
leur en conférer les investitures. Cela ne faisait d'ailleurs pas
l'affaire du Pape, qui en revendiquait la suzeraineté mais il est
normal que dans une négociation de ce genre, les sacrifices soient
demandés aux faibles.
Il restait à convaincre l'Espagne, c'est-à-dire Alberoni. Le
Régent envoya à Madrid un de ses hommes de confiance, le mar-
quis de Nancré, lequel, en liaison avec le colonel Stanhope, parent
du ministre, engagea de laborieux et décevants pourparlers.
Cependant, le cardinal grondait, rudoyait, exigeait, tergiversait,
changeait de registre, multipliait les échappatoires et nouait des
intrigues parallèles. En même temps, il tentait de susciter en
France des factions de mécontents : c'était assez mal récompenser
le Régent de ses efforts et de leur succès.
Alberoni s'occupait d'organiser une campagne en vue de récla-
mer la réforme des abus, la prompte liquidation de la dette, et
la convocation des états généraux 2 . C'est le début de la conspi-
ration dite de Cellamare, dont on trouve déjà trace dans une lettre
datée du 25 mai 1718 3 .
Pendant qu'il faisait lanterner les médiateurs, Alberoni pré-
parait une seconde expédition militaire dirigée cette fois contre
la Sicile. Le 1 e r juillet, les vaisseaux espagnols se présentaient
devant Palerme. Le même jour, Stanhope se présentait au Palais-
Royal et gagnait, par un escalier dérobé, l'appartement du Régent.
Il s'agissait de vaincre les dernières réticences du duc d'Orléans
et de frapper un grand coup.

1. Cité par Wiesener, op. cit., p. 128.


2. Wiesener, op. cit., t. II, p. 160.
3. Lemontey, op. cit., 1.1, p. 208, en donne des extraits où apparaissent les noms
de la duchesse du Maine et du marquis de Pompadour.
Une banque pour une guerre 163

L'Angleterre voulait faire signer par la France le « pacte de la


quadruple alliance ». C'est une des singularités de la diplomatie
de l'époque que cette signature à deux d'un pacte à quatre. C'est
Dubois qui exigea l'insertion d'une clause de prudence, qui rendait
le traité caduc si l'Empereur ne signait pas, à son tour, dans les
trois mois. Quant aux états généraux de Hollande, ils ne signèrent
qu'en février 1719. En fait, il s'agissait surtout d'un ultimatum
franco-anglais à l'Espagne. La guerre pouvait s'ensuivre. Il semble
que le Régent ait éprouvé quelque hésitation au moment de fran-
chir un pas aussi décisif, et on le comprend. Cependant, Stanhope
le convainquit aisément, et nous croyons deviner comment. Nous
avons vu que les Anglais étaient informés des intrigues menées
en France par Alberoni, et tendant à la convocation des états
généraux. Ils ne pouvaient manquer de faire part au Régent de
ces découvertes, et par là, il leur fut aisé de le raffermir.
Il lui fallait cependant surmonter les résistances de la « vieille
Cour » et principalement celle du maréchal d'Uxelles, qui prési-
dait le Conseil des Affaires étrangères. Saint-Simon nous a laissé
de ce conflit un récit fort amusant mais tronqué, et curieusement
antidaté d'un an 1 . En tenant compte à la fois de sa narration et
d'autres documents, il semble que l'affaire se soit déroulée en deux
temps. Tout d'abord, le maréchal ne voulait pas signer parce
qu'on ne l'avait pas consulté, du moins était-ce un bon prétexte
pour éviter de déclarer qu'il désapprouvait le fond de l'affaire.
Le 12 juillet, le Régent lui fit signifier par le duc d'Antin qu'il
devait signer ou partir, et il choisit la première solution bien qu'il
eût dit précédemment à d'Effiat qu'il préférerait se couper la main.
Mais il s'était préparé un terrain de repli, ce qui donne à sa pali-
nodie une explication que Saint-Simon n'a pas aperçue. Il accep-
tait, en effet, de signer les parties publiques du traité, mais non
les conventions secrètes, appelées aussi ultimatum.
Les Anglais trouvèrent le duc d'Orléans quelque peu désem-
paré par cette manœuvre. « La grande difficulté était en ce qu'il
ne pouvait trouver personne d'assez hardi pour mettre sa signa-
ture sous les articles secrets 2 . » C'est, aux dires des Anglais, sur
leur conseil qu'il décida une riposte audacieuse qui était de faire
lui-même avaliser par le Conseil de Régence l'ensemble des traités,
publics et secrets à la fois, ce qui fut fait le 17 juillet. « Il faut faire
justice au Régent... que cette affaire est due entièrement à lui-

1. Il mélange les détails de 1718 avec le traité de la Triple-Alliance de 1717.


Cependant dans un autre passage il recolle les morceaux.
2. Stair et Stanhope à Craggs, 16 juillet 1718, cité par Wiesener, op. cit., t. II,
p. 196.
164 La banque et la guerre

même. Il l'a conduite contre vents et marées et contre l'inclination


de quasi toute la nation. » Le maréchal d'Uxelles était réduit à
soutenir le traité, puisqu'on avait tenu compte de son scrupule.
Selon Saint-Simon, il lisait d'une voix basse et tremblante et
opinait « entre ses dents ».
Il n'y eut point d'opposition déclarée, hormis celle du duc du
Maine, mais visiblement l'enthousiasme n'y était pas
Le traité fut signé à Londres le 2 août 2 . D'après les clauses
publiques, si l'une des puissances contractantes était attaquée
ou troublée... les autres devaient fournir, d'abord des offices
amiables, puis des contingents de troupes, enfin déclarer la guerre.
Selon les articles secrets, un délai de trois mois était imparti au
roi d'Espagne (et au roi de Sardaigne) pour accepter les conditions
iroposées. Au-delà de ce délai, les signataires fourniraient à
Ï'empereur les secours prévus. Il était cependant précisé que la
France fournirait des subsides en argent au lieu de troupes. Si,
cependant, l'Espagne faisait la guerre à l'une des trois puissances,
alors les autres lui feraient aussi la guerre.
Le Régent pouvait donc escompter encore une possibilité d'éviter
l'engagement des troupes françaises. Mais il faudrait, de toute
manière, payer. C'était là une raison supplémentaire de vaincre
la résistance du Parlement et de soutenir l'indispensable Law.
Ce fut fait, nous l'avons vu, par le Lit de justice du 26 août. En
même temps, l'éviction du duc du Maine affaiblissait la position
du parti espagnol 3 .
La seconde initiative du Régent consista, le 24 septembre, à
abandonner le système des Conseils, ce qui lui permit de se débar-
rasser du maréchal d'Uxelles et de nommer Dubois secrétaire
d'État.
Nous allons voir maintenant se croiser à nouveau les fils de la
politique extérieure et de la politique financière. Et en même temps
apparaître un certain malentendu entre Law et les hommes qui le
soutenaient. Law était surtout le protagoniste d'une politique d'ani-
mation économique par le crédit. Or, ce qu'on lui demandait, c'était

1. Le duc de Bourbon refusa de se prononcer sur une affaire si précipitée, Vil-


leroy demanda l'ajournement et le marquis d'Effiat était absent, sous prétexte de
goutte. « Mais il courut le cerf le lendemain » (Saint-Simon).
2. Il comprenait plusieurs instruments diplomatiques (voir le détail dans Wiese-
ner, op. cit., t. II, p. 206).
3. Il est possible, d'ailleurs, qu'elle n'ait pas été conçue à cette fin, puisque c'est
le duc de Bourbon qui la demandait avec une extrême insistance. Mais, de toute
manière, le Régent était obligé de se concilier dans ces circonstances difficiles le
premier prince du sang qui s'était montré réticent à l'égard du traité de la
Quadruple-Alliance.
Une banque pour une guerre 165

maintenant d'alimenter le trésor à tout prix et de compenser par


n'importe quelle recette la pénurie de moyens budgétaires. S'il
s'était tenu dans la logique de son rôle, dans la pureté de sa doc-
trine, il aurait dû mettre les choses au point. « Je vous apporte la
clef de l'expansion, la relance, les moyens de la prospérité. Par
conséquent, le revenu national va augmenter, vous pourrez faire
rentrer d'importantes recettes fiscales et financer votre politique
extérieure. Mais cela prendra nécessairement un peu de temps. Je
ne suis pas un usurier à la manière de Bernard et de Crozat, je ne
peux rien faire d'autre pour vous aujourd'hui. »
Mais il ne pouvait pas tenir ce langage, car ce n'était pas celui
que l'on attendait de lui. Il devait cesser d'être lui-même pour
devenir ce personnage que l'on voulait qu'il fût, faire tout ce qu'il
déconseillait de faire, être ce qu'il détestait d'être.
Si étrange que puisse paraître cette comparaison, il y a une
grande similitude entre le dilemme de Law et celui d'Alberoni :
s'évincer ou se renier. Law n'est pas du tout dans la situation de
Dubois qui aide son maître à faire une politique que lui-même
approuve et qui emploie pour cela les moyens qui lui paraissent
les meilleurs. Law est au contraire confronté avec des problèmes
analogues à ceux d'Alberoni : il doit servir les vues de ceux qui
l'emploient, s'il veut demeurer l'homme indispensable, et par
conséquent tenter d'atteindre ses propres fins, qui ne sont pas les
mêmes que les leurs.
Les Anglais étaient les premiers à s'inquiéter de la manière
dont la France pourrait faire face aux charges de la guerre, et
à tout le moins de la crise. A la demande de Stanhope, l'ambassa-
deur Stair « travaillait à mettre M. l'Abbé Dubois et M. Law bien
ensemble ». « Vous l'avez souhaité ainsi, écrit-il le 24 octobre 1718,
pour de très bonnes raisons. J'ai découvert depuis des raisons
encore plus pressantes qui m'ont fait agir avec chaleur. De tous
côtés, on m'avoue que la dépense du gouvernement surpasse 1 ... »
L'abbé Dubois suivait d'autant plus volontiers ces suggestions
[u'il nourrissait depuis longtemps à l'égard de Law un préjugé
?àvorable, qu'il en avait, semble-t-il, tiré quelque profit et qu il
l'avait peut-être utilisé pour éliminer son rival Noailles. Mais
c'était un homme qui gardait son sang-froid et qui ne s'en laissait
pas conter aisément. C'est une chose que de procurer quelques
facilités au Régent (ou à lui-même), c'est une autre chose que de
soutenir l'effort financier d'une guerre. Le plan de Law devait être
soumis à l'examen de personnes compétentes. Des « sages » furent

1. Oxenf. Castle; Stair Papers, vol. XIII, cité par Wiesener, op. cit., t. II, p. 297,
n. 1.
166 La banque et la guerre

désignés, nous dit encore Stair, parmi lesquels Dubois lui-même


et le secrétaire d'État Le Blanc.
Dans le camp adverse et dans une optique inverse, la question
financière était pareillement mise en valeur. Les conjurés avaient
préparé une série de pamphlets dont la diffusion devait servir à
alarmer le public. Dans un premier manifeste, dont l'objet était
de réclamer la tenue des états généraux, Philippe V écrivait :
« nous avons depuis entendu des plaintes que faisaient de tous
côtés contre son gouvernement, sur la dissipation des finances,
l'oppression du peuple, etc. 1 ».
Un autre document, en l'espèce un projet d'appel qui serait
adressé à Philippe V au nom de tous les ordres du Royaume,
évoque la crise de la trésorerie en termes précis : « A la lettre, Sire,
on ne paie plus que le seul prêt du soldat et les rentes sur la ville
pour les raisons qu'il est aisé de comprendre. Mais pour les appoin-
tements des officiers, de quelque ordre qu'ils soient, pour les
pensions, acquises au prix du sang, il n'en est plus question 2 .
Le public n'a ressenti aucun fruit, ni de l'augmentation des
monnaies, ni de la taxe des gens d'affaires. On exige cependant
les mêmes tributs que le feu Roi a exigés pendant le plus fort des
long ues guerres 3 . »
Qu'en était-il en fait? Il ne semble pas que les paiements de l'État,
notamment quant à la solde des officiers, aient souffert à l'époque
des retards exceptionnels; sans doute les conjurés spéculaient-ils
sur des difficultés à venir car les textes n'étaient pas destinés à
une diffusion immédiate. Et peut-être leurs espoirs eussent été en
effet exaucés s'il n'y avait pas eu... Law.
Nous n'avons aucune information sur la mission d'expertise dont
Dubois et Le Blanc auraient, selon Stair, été investis auprès de
l'Écossais, afin de connaître et d'apprécier ses recettes et ses plans.
Il est possible, d'ailleurs, que cette mission n'ait existé que dans
l'imagination de Stair, ou même dans celle de Le Blanc ou de
quelque agent de renseignements. Le fait est qu'aucune allusion
n'est faite à un tel épisode dans les Mémoires du duc d'Antin, mais
celui-ci, en revanche, indique que le Régent l'avait chargé lui-
même de procéder à une sorte de sondage auprès de Law. D après
le récit du courtisan, nous découvrons que Law avait déjà conçu,
en ces derniers mois de 1718, quelques-unes des principales inspi-
rations de ce qui apparaîtra en août 1719 comme le Système. Il

1. Mémoires de la Régence, t. II, p. 178.


2. Ibid, t. II, p. 185.
3. Cet exposé n'est pas équitable puisque, sur l'initiative de Noailles, le dixième
avait été supprimé.
Une banque pour une guerre 167

envisage déjà de procéder à un remboursement massif de la dette


(900 000 000 par remise directe de billets sans intérêt) et de
s'assurer la gestion des Fermes. D'un côté, faire face aux dettes
de l'État, d'un autre, s'assurer la disposition des ressources
publiques, tel est le raisonnement logique qui est déjà l'épine dorsale
de sa combinaison. L'idée d'une émission aussi formidable de bil-
lets ne pouvait manquer d'épouvanter le duc d'Antin, et il est
probable d'ailleurs que Law n'envisageait pas sérieusement d'ap-
pliquer dans l'immédiat une solution aussi simpliste. Sans doute
aussi était-il opportun d'attendre, pour la reprise du bail des
Fermes, l'expiration de sa première année; et ainsi fit-on. En
attendant, il fallait bien présenter quelque chose, et c'est ainsi
qu'on se résolut, selon le duc d'Antin, à une mesure modérée, qui
était l'étatisation de la Banque générale 1 .
Quelle pouvait être la portée d'une telle transformation? Elle
donnait évidemment à la Banque plus de prestige et devait nor-
malement lui permettre d'augmenter ses émissions (qui avaient
d'ailleurs déjà atteint le chiffre élevé de 148 500 0 0 0 ) 2 ainsi que
d'alimenter plus aisément le Trésor dans une période où il allait
être exposé à bien des ponctions. Les commentateurs pensent géné-
ralement que la « royalisation » de la Banque était indispensable
pour permettre ce genre d'opérations en desserrant les contraintes
que ses statuts imposaient à la Banque générale. En fait, nous
avons pu obtenir la preuve, grâce à un document inédit, que ces
contraintes n'étaient point respectées par la Banque générale et
que celle-ci aidait déjà l'État à faire ses échéances 3 . Sans doute

1. Voir, ci-après, p. 170, Mémoires du duc d'Antin.


2. Les historiens ont longtemps sous-estimé l'importance des émissions de la
Banque générale. Daire avait indiqué le chiffre de 12 500 000 et Levasseur, celui
de 52 000000. L'un et l'autre résultant de la lecture erronée des arrêts autorisant
les émissions de la Banque générale. Une note du caissier Bourgeois publiée pour la
première fois par Courtois, Histoire des Banques en France, a permis enfin de
connaître le chiffre exact de 148 500000, émis en 15 tranches successives (voir
le détail dans P. Harsin, Les Doctrines monétaires et financières en France du
XVI' au XVIIIe, p. 305-306. Voir aussi ci-après).
> 3. Il s'agit du procès-verbal de la vérification générale de la Banque, établi par
î Fagon, qui avait été désigné à cet effet comme commissaire du Roi par la déclaration
• du 4 décembre et qui y procéda, les 29 janvier 1720, 2 février et jours suivants (Arch.
nat., V 7 254). La Banque royale, à cette date, avait déjà entrepris ses activités
| et la Banque générale avait dû liquider la plus grande partie de ses opérations, dont
i Fagon n'eut à connaître que les reliquats. Son inventaire n'en est pas pour autant
" dépourvu d'intérêt.
| Nous constatons d'abord qu'une grande partie des billets émis — 129 000 000
f sur 148 000 000 — étaient rentrés et se trouvaient effectivement à la Banque, soit
î sous forme de billets biffés, soit sous forme de billets non biffés. Il restait à l'exté-

l
168 La banque et la guerre

la nouvelle extension de rétablissement et la disparition des


clauses restrictives (même non respectées) pouvaient donner à
Law les coudées plus franches... mais il n'est pas sûr qu'il ait eu
autrement lieu de s'en réjouir, ce qui explique que, selon les dires,
il n'ait pas montré tellement d'enthousiasme dans cette occasion

rieur un peu moins de 20 000 000 de billets et l'encaisse métallique de la Banque,


entièrement en argent-monnaie, s'élevait à moins de la moitié de cette somme, soit
9 153 433 livres. Le solde, environ 10 millions et demi, était représenté par des
lettres de change pour un montant assez faible (1 600 000) et par des effets divers,
récépissés des caissiers des recettes générales, récépissés du caissier Bourgeois pour
des opérations traitées avec les fermes, récépissé des caissiers; on trouve enfin des
assignations du Trésor royal pour une somme il est vrai minime (78 696 livres)
mais qui suffit à démontrer l'existence d'un libre circuit d'une caisse à l'autre.
Ce n'est pas tout. Les récépissés réunis par le trésorier Bourgeois pour un total
de 3 838 400 et par les caissiers pour un total de 4 200 000 constituaient par eux-
mêmes une infraction aux lettres patentes, qui prévoyaient un écart maximal de
200 000 écus. Ces récépissés recouvrent à leur tour des opérations diverses, et
peuvent fonctionner à la manière des comptes maisons par lesquels les banques,
aujourd'hui encore, font transiter leurs combinaisons occultes. Fagon a pris le soin
d'inventorier les contreparties, parmi lesquelles oh trouve de tout, notamment des
billets (qui auraient dû se trouver groupés avec les autres liasses), de la monnaie
d'or (qui aurait dû figurer dans l'encaisse avec les écus d'argent), des lettres de
change (dont on ne voit guère pourquoi elles étaient comptabilisées à part), puis
des billets tirés sur des receveurs des finances, des directeurs de Monnaies, le tré-
sorier général des Monnaies, le trésorier général de la Marine. Enfin nous mention-
nerons particulièrement une quittance pour avance faite à la Maison du Roi
(50 000 livres, sans date) et une ordonnance du trésor royal toute récente (24 jan-
vier 1719) pour une somme plus substantielle : 1 380 870 livres.
Il s'agit sans doute d'opérations peu importantes, mais à la date où nous
sommes, on peut être surpris que toute trace de semblables expédients n'ait pas
été effacée, et les mêmes pratiques avaient pu être appliquées sans trop de peine
sur des registres plus étendus.
1. Dans sa biographie de Law, J.-P. Wood expose que Law ne souhaitait pas
l'étatisation de la Banque, mais que le Régent lui avait forcé la main. Cette thèse
n'est pas vraisemblable. Cependant Law a indiqué lui-même « qu'il n'aurait pas
pensé à faire une seconde proposition, si (le Régent) ne (1') eut pressé de le faire »
(Œuvres complètes, t. III, p. 245). Cette précision corrobore le récit du duc d'An-
tin, bien que celui-ci n'y soit pas nommé, et dément la version fantaisiste de
J.-P. Wood, mais elle n'exclut pas l'hypothèse d'une habileté tactique de la
part de Law.
De toute façon, il est certain que Law souhaitait cette mesure, et qu'il ne pouvait
pas s'en passer, mais peut-être aurait-il préféré n'y recourir que lorsqu'il pourrait
avoir la contrepartie des Fermes. D'autre part, nous savons que le projet avait déjà
été envisagé l'année précédente (cf. chap. x), mais la France était alors en temps
de paix et Law ne pouvait y trouver que des avantages. La survenance de la guerre
l'exposait à des risques extrêmes, et s'il ne fut pas réticent, il est possible, en effet,
qu'il n'ait pas été — sur le moment — demandeur.
Une banque pour une guerre 169

En fait la Banque royale présentait aussi un avantage particulier


et précis : elle permettait de remplacer les billets libellés en écus
(monnaie réelle) par des billets libellés en livres (monnaie de
compte) et de recourir ainsi au mécanisme de garantie des diminu-
tions 1 (mécanisme beaucoup plus difficile à mettre en œuvre pour
une banque privée).

Le 2 décembre 1718, le gouvernement, qui surveillait la conju-


ration grâce aux renseignements fournis par Buvat, faisait arrêter
l'abbé de Portocarrero a Poitiers. La préparation psychologique de
la guerre était, par ce coup de maître, heureusement commencée.
L'opinion s'indigna des révélations qui suivirent, et tout particu-
lièrement du rôle déloyal tenu par l'ambassadeur et de l'abus qu'il
avait fait de son privilège diplomatique 2 .
Le 4 décembre, une déclaration royale transformait la Banque
générale en Banque royale.
Le 27 décembre, cette décision était confirmée par arrêt du
Conseil après le refus du Parlement; le 1 e r janvier 1719 elle entrait
en application. Nous avons déjà mentionné qu'à la même date la
Compagnie avait achevé la constitution de son capital.
Le 2 janvier, le Conseil de Régence décidait de déclarer la guerre
à l'Espagne. « Cette résolution fut publiée le 9 avec la cérémonie
accoutumée. »
Ces correspondances chronologiques sont souvent négligées
dans les études consacrées à l'expérience de Law. Il est cependant
important de noter que la vraie grande banque dont l'Écossais
avait rêvé, la Banque d'émission d État, la Banque royale, est née
en même temps que la guerre et pour la guerre.
Notons enfin qu'à la différence de la Banque générale, dont les
activités étaient concentrées à Paris, la Banque royale devait
ouvrir des succursales dans cinq grandes villes, à Amiens, Tours,
La Rochelle, Orléans, et Lyon 3 .

1. Cf. chapitre suivant.


2. Cette réaction n'était pas unanime, si l'on en juge par les commentaires de
l'avocat Barbier.
3. Arrêt du 27 décembre 1718. En fait celle de Lyon, par suite de résistances
locales, ne devait être acceptée qu'en octobre 1719, dans la période euphorique du
Système, et elle ne travailla qu'à partir du mois de mars 1720. Un arrêt du 25 juil-
let 1719 ordonna l'ouverture de bureaux particuliers dans toutes les villes où il
existait un hôtel des Monnaies; ces bureaux étant d'ailleurs limités aux simples opé-
rations de remise des billets et des espèces, dans les deux sens.
MÉMOIRES DU DUC D'ANTIN
ANNÉE 1719

Dès le mois d'août dernier, le régent m'avait parlé avec confiance du


mauvais état de ses finances et de la peine où il tenait pour cela, ce <p'il
n'avait jamais fait pendant le précédent ministère. Il me dit en meme
temps qu'il voyait bien qu'il n'y avait que le projet de M. Law qui pou-
vait diminuer ses embarras, mais que l'opposition du public était telle
qu'il craignait qu'il ne passerait jamais. Il m'ordonna en même temps de
1 examiner scrupuleusement avec l'auteur auquel il ordonnerait de venir
travailler avec moi, et accompagna ce discours de beaucoup de marques
d'estime et de considération, qui me surprirent fort. Je ne m'empressais
aucunement à lui faire ma cour parce qu'il ne paraissait point à son aise
avec moi et que je savais que tout ce qui l'approchait lui parlait conti-
nuellement contre moi.

Vers la mi-octobre, M. le Régent m'ayant pris en particulier me dit que


depuis qu'il ne m'avait vu, M. Law lui avait fourni un projet, lequel, d'une
seule opération, remédierait à tous les besoins et le mettrait au large dans
les affaires; qu'il voulait me le communiquer en présence de l'auteur; il me
donna son heure et M. Law me communiqua un projet magnifique et spé-
cieux par lequel le Roi remboursait les neuf cents millions de la ville en
billets qui seraient reçus dans toutes les caisses du Roi, qui entreraient
dans tous les paiements, et qui seraient reçus pour monnaie dans le
commerce. A la vérité ces billets ne portaient aucun intérêt et ne pouvaient
jamais être convertis en argent. Il prétendait par là soulager le Roi des
trente-six millions d'intérêt qu'il paie tous les ans et que multipliant l'es-
pèce de 900 000 000 il enrichirait l'État. Le Régent paraissait fort plein
de ce projet qu'il n'avait pas eu le temps d'examiner.
J'en demandai la communication par écrit et quinze jours pour faire
un mémoire, qui y put répondre; ce qui me fut accordé avec plaisir, avec
ordre de travailler toujours avec moi, et il me dit même en le quittant que, se
fiant à moi, il voulait que j'en examinasse à fond tout ce qui venait de lui.
J'obéis; je pris tous les éclaircissements nécessaires pour une affaire de
cette importance, et j'allais passer les fêtes de la Toussaint à la campagne
pour travailler plus à mon aise.
Une banque pour une guerre 171

Je composai un assez grand mémoire par lequel je réfutai par article


toutes les parties de la proposition, et il me semble que je démontrais que
ce qui ne pouvait être échangé contre l'or et l'argent à vue, ne pouvait être
réputé monnaie ni en avoir la faveur. Que cette opération ruinerait la for-
tune d'un nombre infini de bonnes familles, puisqu'on leur rembourserait
avec ce papier tous les contrats de constitution et toutes les dettes hypothé-
caires. Que le public qui gémissait après la suppression des papiers royaux
verrait avec désespoir l'État inondé de nouveau de 900 000 000 livres
de billets qui réellement et d'effet n'avaient aucune valeur.
J'appuyai ces raisons générales par tout ce que je pus de plus convain-
cant et fis aisément voir la différence de ces sortes de papiers avec les
billets de banque qui étaient toujours convertibles en argent et je finis par
m'étendre sur l'utilité que l'on pouvait tirer du crédit comme faisaient
depuis longtemps toutes les nations voisines.
A mon retour, avant de parler au Régent, je lus mon mémoire à M. Law;
il convint des vérités que j'avançais et avoua qu'il n'était pas temps de
proposer cette opération.
Nous allâmes ensemble chez le Régent. Je lui relus mon mémoire en pré-
sence de M. Law, lequel convint devant S.A.R. des mêmes choses dont il
était convenu en particulier. Le Régent approuva mes réflexions et décida
qu'il ne fallait plus penser à ce projet, qui lui avait donné de si grandes
espérances.
Je pris occasion de l'embarras où il était, ne sachant en aucune façon
où donner de la tête, de lui parler du premier projet de M. Law dont il
promettait de si heureux succès (...).
Ce que j'avance, c'est la vérité toute nue, M. le Régent m'ayant fait
l'honneur de me communiquer tous les états de recettes et dépenses, le
montant de ses dettes et les projets pour 1719 donnés par Couturier.
C'est lui qui me fit part aussi de la situation et de la nullité des secours
qu'il espérait ayant consulté tous ceux dont il pouvait en attendre.
Il n'est pas étonnant qu'en pareille situation il se soit déterminé à suivre
le projet de M. Law qui lui faisait espérer un changement très prochain.
Il me chargea donc et M. Law de mettre le projet en état, de dresser la
déclaration, qu'il assemblerait au premier jour un petit conseil dans son
cabinet pour l'examiner, et qu'on l'enverrait ensuite au Parlement, que
c'était à nous à bien limer ladite déclaration sachant les dispositions du
Parlement, et qu'il ne fallait parler dans cette déclaration de rien qui eût
rapport aux paiements forcés puisque c'était à leur égard la pierre
d'achoppement.
Le Parlement n'était pas le seul à craindre; M. Law était persuadé que
le garde des Sceaux avait juré sa perte, et que, jaloux de la confiance que
le Régent avait en lui, il ne cessait de lui donner des soupçons tantôt sur sa
personne, tantôt sur sa capacité et surtout sur son intégrité.
Il était persuadé encore que n'osant s'opposer à ce projet, auquel il
verrait le Régent déterminé, et soutenu par gens qui ne sont pas accoutumés
à mollir, il le traverserait tant qu'il pourrait dans son exécution, et préten-
dait qu'il en avait usé ainsi dans toutes les choses qu'il avait proposées tant
par rapport à la Banque, qu'à la Compagnie du Mississippi, la ferme du
tabac et ce qu'il avait proposé pour les fermes et recettes générales.
172 La banque et la guerre

Enfin il avait exigé de M. le Régent que l'on ne lui parlerait de rien, et


qu'il ne lui ferait voir la déclaration qu'en sa présence dans le petit conseil
que l'on devait assembler la veille que l'on dût l'envoyer au Parlement (...).
Law partagea son projet en deux et, déguisant où il en voulait venir,
il ne mit dans la déclaration que l'établissement de la banque en banque
royale, la manière de la gérer et de rendre les comptes; que les billets
perdus seraient payés au bout de cinq ans à ceux qui auraient fait la
preuve de les avoir perdus; que les comptes en banque se feraient pour
rien et qu'ils ne pourraient être saisis qu en cas de mort ou faillite.
Sa déclaration ne contenait uniquement que ce qui pouvait avoir rapport
à cet établissement; ainsi il nous parut que le Parlement n'aurait pas lieu
d'y trouver à redire puisque, à proprement parler, la banque ne faisait
que changer de nom.
Nous la fîmes voir au Régent qui l'approuva; il manda sur-le-champ
à M. le duc et au garde des Sceaux de le trouver à trois heures de l'après-
midi chez lui et nous ordonna de nous y trouver.
Cela fut exécuté. M. le duc avait été instruit à fond avant que d'arriver
et mis en état de pouvoir répondre aux difficultés que pourrait faire le
garde des Sceaux.
Le petit conseil assemblé, Law remit à M. d'Argenson le projet de la
déclaration pour en faire la lecture, ce qu'il fit sans faire semblant de ce
qui se passait dans son âme, dont pourtant le visage était le fidèle témoin;
il fit peu de difficultés sur l'affaire; il réforma beaucoup de dictions de
M. Law et la chose ayant été approuvée, il fut chargé avec M. Law de la
mettre au net et de l'envoyer au Parlement, ce qui fut fait incontinent car
l'auteur pressait de façon à ne pas perdre un moment.
Sa déclaration fut portée au Parlement, et reçue avec tout l'éloignement
que l'on peut dire. Les gens du Roi furent chargés d'en parler au Régent,
qui n'y trouvèrent à redire que des bagatelles qui furent aisées à raccom-
moder. Ils glissèrent dans leur entretien que la Compagnie recevrait
avec grande joie quelque chose de la part du Régent qui pût la rassurer
contre la banque forcée dont elle avait une terrible frayeur.
S.A.R. répondit qu'il n'était point question de cela, qu'il n'y avait rien
dans la déclaration à quoi le Parlement pût trouver à redire; ainsi qu'il
se flattait que le Parlement l'enregistrerait comme il y était obligé, et
beaucoup de compliments pour les gens du Roi. Je fus le seul témoin de cet
entretien.
Pour accourcir tout ce qu'il y a d'inutile, la déclaration fut rapportée au
Parlement avec les conclusions du Procureur général pour l'enregistrer;
on nomma seize commissaires, lesquels, après y avoir travaillé plusieurs
jours, furent d'avis de la recevoir en suppliant le Régent de mettre quelque
restriction sur ce que l'on appréhendait, mais la négative l'emporta de
84 voix contre 23. La déclaration ne fut point enregistrée et la Compagnie
supplia le Régent de la dispenser de lui dire les raisons, chose assez
inusitée que dans les temps de trouble et de combustion...
LE PRÉ-SYSTÈME

XV

La charmante histoire
de Vadolescente livre tournois

<r Et son regard! Comme la poudre de


projection, il convertit en or tout ce qu'il
touche, m
(Histoire charmante
de l'adolescente Sucre d'amour.)

La période du pré-système — 4 décembre 1718-26 août 1719 —


est généralement peu ou mal étudiée, peu ou point comprise. On
la traverse comme une banlieue en grisaille, on se hâte vers
les lumières de la ville, vers l'éclat et le fracas du Système. Et
cependant, si l'on y prête quelque attention, on découvre que
l'espace de temps compris entre ces deux soirées — décisives et
étonnamment similaires — constitue la haute zone de l'expérience,
celle où Law se tient au niveau de la stratégie géniale et de
la réussite absolue. Il est curieux de noter que c est avant le
Système que Law est le plus systématique, et même, comme on
dirait aujourd'hui, le plus systémique. C'est alors — et non point
par la suite — qu'il justifie pleinement sa propre définition du Sys-
tème : « Une suite d'idées qui se soutiennent les unes les autres,
et qui font apercevoir de plus en plus le principe d'où elles
partent. »
Ces idées s'incarnent dans une série de mesures qui se disposent
comme autant de figures dans une savante chorégraphie. La pre-
mière est spectaculaire : c'est la royalisation de la Banque. Nous
l'imaginons comme une entrée en scène somptueuse, mais qui a
surtout force d'annonce. A partir de ce point, les décisions qui se
succèdent ne prennent leur valeur que si on les considère dans la
continuité du mouvement, dans la cohérence des dates et dans la
composition d'ensemble de la perspective. Alors on s'aperçoit
174 La banque et la guerre

qu'aucune d'elles n'est inutile, et que toutes sont à la fois discrètes


et considérables. Il n'y a ni faux pas ni temps mort dans cette
représentation subtile et grandiose.
Que l'on nous permette de suivre sur la lancée de notre méta-
phore. On imagine un grand ballet, à l'intérieur duquel trois
groupes de figures poursuivent des évolutions à la fois indépen-
dantes et interférentes. Trois jeux dans un seul.
Le jeu des monnaies de métal : Sur l'un des côtés du plateau
apparaissent les monnaies de métal; elles sont de trois sortes :
l'or, l'argent et le petit billon. L'or se trouve ainsi isolé, déta-
ché du groupe, porté vers le devant et vers le milieu de la scène,
conduit à affronter seul son antagoniste : la monnaie de papier.
A cette fin, il a été décidé dès le 27 décembre que les paiements en
argent ne pourraient avoir lieu que jusqu'à la somme de 600 livres
et que les paiements en billon seraient eux-mêmes limités à six
livres 1 . Désormais, l'or seul pourra être utilisé pour les grands
paiements. Or, l'or n'est disponible qu'en quantité limitée et la
plupart des règlements se faisaient en monnaie d'argent. Cette
mesure, en apparence anodine, est donc propre à décourager un
grand nombre de clients, qui ne voudront pas attendre, et à les
accoutumer à l'usage du papier-monnaie.
Le jeu des monnaies de papier : L'autre côté de la scène est
réservé aux évolutions des monnaies de papier. Au momènt où le
rideau se lève, le 4 décembre, une seule figure, ou, si l'on préfère,
une suite homologue de figures, sont en place : ce sont des billets-
écus de banque : 10 000, 1 000, 100 et 10 écus. Et voici qu'appa-
raissent, le 5 janvier 2 , des personnages d'une nouvelle série : les
billets-livres, 10 000, 1 000, 100 et 10 livres. Lentement et gracieu-
sement, les premiers choréphores s'éloigneront peu à peu et enfin
disparaîtront dans les coulisses, laissant ainsi tout le devant du
plateau à ce que nous sommes tenté d'appeler, par une réminis-
cence féerique : la merveilleuse aventure de l'adolescente livre
tournois. Mais n'anticipons pas et arrêtons-nous un instant sur
cette apparition, dont le caractère singulier ne s'impose pas
immédiatement à l'esprit.
C'est Law qui a tenu spécialement, à l'origine, à adopter la for-
mule du billet-identique-à-l'écu, c'est-à-dire une monnaie réelle.
Le billet-écu de banque est en effet une monnaie réelle sous la
forme de son signe représentatif. En rapportant les billets à la
1. C'est le fait d'un arrêt du 27 décembre qui n'est pas publié dans Du Haut-
champ : « C'est ainsi que M. Law étendait par gradation l'usage des billets et se
frayait le chemin de proscrire l'or et l'argent » (Pâris-Duverney, Réflexions, t. 1,
p. 231).
2. Arrêt du 5 janvier. Du Hautchamp, op. cit., t. V, p. 292-293.
La charmante histoire de l'adolescente livre tournois 175

banque, on peut reprendre à chaque instant les mêmes écus que


l'on y avait déposés. Cette « monnaie réelle » se distingue de la
« monnaie idéale » d'une façon très simple, c'est que la première
existe matériellement, soit en espèces, soit en papier; et que la
seconde, jusqu'à ce jour, n'existe ni en métal ni en papier. Sur la
pièce et sur le billet de dix écus, on lit 10 écus, mais nulle part on
ne peut lire 100 livres ou 10 livres; on compte en livres, mais on
n'a jamais vu, on n'a jamais rencontré, les livres.
Ce billet-écu de banque est souvent présenté comme étant,
d'autre part, une monnaie invariable. En réalité ce terme prête à
équivoque. Ce n'est pas une monnaie vraiment invariable. C'est
une monnaie relativement invariable. Elle ne varie pas par rapport
à l'écu, mais elle varie avec Vécu. La seule différence qu'elle pré-
sente par rapport à l'écu tient à la commodité du transport.
Voyons maintenant les choses de façon pratique. L'avantage du
billet-écu, c'est que l'on est garanti contre la dévaluation... de la
livre. Si le souverain décide que l'écu vaut davantage de livres, la
livre, en conséquence, diminue, mais non point l'écu ni le billet
de l'écu.
Par contre, on n'est point protégé contre la dévaluation de l'écu,
c'est-à-dire contre la réévaluation de la livre. Si le souverain pro-
cède à la diminution (dévaluation des espèces), si l'écu vaut une
livre de moins, le billet-écu perd également une livre. On garde le
même poids de métal et le même titre, mais on perd en monnaie de
compte, en valeur de paiement. En attendant une éventuelle baisse
de prix on est donc appauvri : mais il faut bien dire que l'on n'est
pas plus appauvri avec le billet qu'on ne l'aurait été avec l'écu ou
avec le louis. En revanche, on n'aurait pas été appauvri si l'on
avait eu des livres, on aurait même été enrichi, car avec le même
nombre de livres on aurait pu racheter davantage d'écus ou de
louis. Mais comment aurait-on pu avoir des livres, puisqu'il n'en
existait pas? Il fallait donc imaginer que l'on puisse créer en
papier un type de monnaie qui n'existait pas en métal.
On comprend que dans un premier temps, Law ait pensé tout
naturellement à la monnaie billet-écu, puisque c'était la traduction
de la seule monnaie existante en espèces. D'une part, les esprits
s'y trouvaient donc naturellement préparés. D'autre part, la préfé-
rence (éventuelle) pour une monnaie-écu ou pour une monnaie-
livre se détermine automatiquement selon que l'on craint une déva-
luation ou une réévaluation. Or, à l'époque de la fondation de la
Banque, après toutes les réévaluations de Desmarets, tout le
monde s'attendait à la dévaluation. Et il y eut en effet deux déva-
luations, l'une avant, l'autre après la fondation de la Banque
générale.
176 La banque et la guerre

Ces considérations expliquent aisément le choix initial de Law,


mais ce serait une grande erreur de voir dans ce choix l'expres-
sion d'un impératif de doctrine. Bien au contraire, nous savons, par
la lecture de Money and Trade, que Law rêvait d'une monnaie qui
échapperait à toutes les variations du métal. La monnaie parfaite
doit s'appuyer sur la valeur — supposée constante — d'un bien
économiquement rentable, et c'est pourquoi Law s'était attaché
si longtemps à la monnaie papier-immeuble, et avait ensuite
effleuré le thème d'une monnaie-action vers lequel il reviendra. Sa
recherche s'oriente vers une monnaie qui serait gagée sur l'écono-
mie générale, comme le seront, de nos jours, les D.T.S. En atten-
dant, il faut se contenter de ce qu'on peut avoir, c'est-à-dire d'une
monnaie provisoirement rattachée à l'étalon-métal, et qui, par
conséquent, subira les variations de celui-ci, au moins dans un
sens. Selon la formule adoptée, la monnaie de papier subira, dans
un sens ou dans le sens symétriquement opposé, ces variations de
l'espèce. Un billet-écu ne redoute pas la dévaluation de l'écu
(diminution), un billet-livre ne redoute que la réévaluation (hausse-
ment). On est tenté d'en déduire que l'option entre les deux libellés
doit être tranchée d'après de simples considérations d'opportu-
nité.
Cependant, à la réflexion, on ne peut manquer de comprendre
que la formule billet-livre concorde beaucoup mieux que l'autre
avec la doctrine générale de Law. Contrairement à l'avis des
auteurs qui ont absurdement cru que la monnaie-livre était un
reniement ou un recul de la part de Law, celle-ci représente un pro-
grès considérable, par rapport à la monnaie-écu, dans le sens de
son objectif absolu. Ce n'est pas encore la pierre philosophale,
mais c'est la moitié de la pierre philosophale. C'est une monnaie
qui n'est pas rattachée à une pièce métallique. Elle peut donc pré-
parer l'instauration d'une économie monétaire dont seraient élimi-
nés l'or et l'argent.
Notre démonstration repose sur une maxime très simple, une
lapalissade.
Une monnaie papier est beaucoup plus aisément détachable de
son étalon quand elle en est déjà détachée. Bien que le billet libellé
en livre porte la mention payable en espèces d'argent, il ne porte
aucune référence à la monnaie proprement dite, à l'espèce propre-
ment dite, à l'écu. Il peut donc survivre dans un univers où il n'y
aurait ni louis, ni écu, ni or, ni argent. Si la relation existe, c'est
du côté du louis et de l'écu, parce qu'ils sont traductibles en livres.
Mais inversement la livre, par elle-même, n'est pas traductible en
écus ni en louis.
La charmante histoire de l'adolescente livre tournois 177

Law n'a pas présenté ce raisonnement de façon expresse, mais il


a bien précisé que les billets de livres avaient l'avantage d'échap-
per par nature aux conséquences de la diminution des espèces et
comme d'autre part il indique fort clairement qu'il compte éviter
désormais les haussements, il en résulte bien qu'il a inventé et réa-
lisé une monnaie qui, dans son esprit, est invariable 1 (bien qu'il ait,
par la suite, récusé cette qualification).
Le choix de la livre s'impose également pour des raisons d'ordre
pratique. La menace de la diminution des espèces exerce un effet
dissuasif sur les porteurs de billets qui voudraient les changer
contre la monnaie de métal. John Law avait déjà exposé, dans
Money and Trade, que s'il avait été à la place des dirigeants de la
banque d'Écosse quand une panique se produisit, il aurait employé
cette tactique. Et par la suite, c'est de cette façon qu'il résistera
aux attaques sur la Banque.
La formule du billet-livre — avec le recours qu'elle implique à
une éventuelle diminution — présente un autre avantage du point
de vue du cours des prix des produits et du commerce extérieur.
Sans doute, les diminutions défavorisent les exportations. Mais
nous ne devons pas transférer au xvme siècle une mentalité vigou-
reusement exportatrice qui ne s'est d'ailleurs affirmée dans notre
pays qu'à une date très récente. Law ne se préoccupe des exporta-
tions que d'une façon incidente. Son attention, dans le domaine
générai de l'économie, se porte surtout vers le fret et accessoire-
ment vers le commerce à l'extérieur de la France de produits en
provenance de l'extérieur, c'est-à-dire d'un circuit qui ne dépend
pas de la monnaie nationale. En dehors de cela, sa préoccupation
se fixe au contraire sur les importations : il a le souci de ne pas voir
augmenter les prix des produits importés (ce qui résulterait des
dévaluations) et même de lutter contre le danger de l'inflation
interne et de l'augmentation des prix qui en résulte en facilitant
l'entrée de marchandises étrangères vendues à bon compte, poli-
tique qui est aujourd'hui classique et dont il a été le précur-
seur.
Nous sommes ainsi conduits, pour ne pas rompre notre dévelop-
pement logique, à citer, par anticipation, l'exposé capital que Law
devait présenter en 1720, dans l'une des lettres publiées au Mer-
cure de France. Il indique de la façon la plus claire que les diminu-
tions des espèces métalliques sont un élément essentiel de sa
politique et il énonce les deux arguments que nous venons de men-
tionner. D'une part, elles permettent de donner la sécurité aux
porteurs de billets (et sous-entendu d'arrêter des mouvements de

1. Voir n. 1, p. 178.
178 La banque et la guerre

retrait), et d'autre part, elles favorisent, grâce au bas prix des


importations, le freinage de la hausse des prix intérieurs
Nous pouvons donc tenir pour acquis que la monnaie en livres
tournois est bien une création de Law et qu'elle constitue une pièce
importante de son plan d'ensemble. N'est-il pas absurde d'ailleurs
de supposer que dans un domaine aussi technique, aussi nouveau,
où l'on attend de lui des tours de magie, une autre personne aurait
pu lui imposer une formule à laquelle il aurait été réfractaire?
D'Argenson pouvait peut-être contrarier Law sur un sujet tel que
la fusion des compagnies de commerce, affaire parfaitement acces-
sible à un profane, nullement sur le libellé monétaire des billets de
banque.
On peut sans doute s'étonner de ce que Law n'ait pas appliqué
ce procédé plus tôt. Nous venons d'en donner l'explication. Une
entreprise de crédit d'importance moyenne peut fort bien s'accom-
moder de la formule billet-écus, et la Banque générale y trouvait
même un avantage de publicité à une époque où les clients redou-
taient la dévaluation. La banque privée est indépendante de l'État
qui supporte seul la diminution en valeur des rentrées d'impôts.
D'autre part, la formule billet-livres est à peu près impraticable
pour une banque privée, car c'est la Banque qui supporte sur
son encaisse la diminution de son stock métallique, sans avoir en
contrepartie l'avantage qui résulte de l'augmentation des recettes
fiscales.
Lorsque, comme ce fut le cas en mai et en juillet, le louis est dimi-
nué d'une livre, la Banque, qui a donné 36 livres contre un louis,
est obligée de rendre ce même louis pour 35 livres. Elle a donc
supporté une perte de près de 3 %.
« Les billets étant faits en écus de banque... cela est plus équitable
envers la banque et les particuliers ou officiers du Roi qui se servi-
ront des billets, que s'ils étaient conçus en livres tournois, et pré-
vient les pertes que la banque- pourrait souffrir et les dangers aux-
quels son crédit pourrait être exposé. »

1. « Les avantages que le roi a bien voulu donner à ces billets dans ses caisses,
la garantie dont il se charge et le privilège qu'ils ont d'être en tous temps, par
leur nature, exempts de toutes diminutions » (Œuvres complètes, t. III, p. 121). Un
peu plus loin il est écrit que « la cherté qui vient de l'affaiblissement des monnaies
soit un mal ou non, ce n'en sera plus un pour nous. Les diminutions indiquées nous
garantissent que bientôt l'étranger nous donnera ses denrées à un tiers du prix en
livres qu'il nous les vend aujourd'hui ». Law pousse même l'assurance jusqu'à
affirmer qu'il n'y aura plus désormais de dévaluation! « Le crédit des billets de
banque, une fois bien établi, nous assure que l'on ne sera plus obligé d'avoir recours
à l'augmentation des espèces » (Œuvres complètes, t. III, p. 123). Donc il s'agit bien
d'une monnaie invariable (en fait).
La charmante histoire de l'adolescente livre tournois 179

Dès l'instant que la Banque appartient au Roi, la perte est plus


aisément supportable, plus exactement elle n'existe pas, car elle
est compensée par les recettes.
Telle est l'une des utilités que comportait la mutation de la
Banque et ce fut sans doute son principal motif 1 .
Nous pouvons maintenant considérer dans sa réalité, dans son
essence, et nous pouvons aussi dire dans sa splendeur (si finement
masquée) l'apparition de cette adolescente millénaire. La livre
existait déjà à Rome, définie comme une unité de poids effectif et
tirant son nom de la balance. En France, sous Charlemagne, la
livre est toujours une monnaie déterminée par le poids (avec un peu
d'approximation, car elle ne pesait, nous dit-on, que 490 grammes).
Par la suite, elle s'est beaucoup amincie, et nous avons vu que ses
variations étaient nombreuses, sans que son apparence en subisse
de changement, puisque justement elle ne possède pas d'appa-
rence. Elle n'est animée que de la vie exsangue des signes, de la vie
abstraite des chiffres.
Tout le mérite revient à Law d'accomplir en sa faveur la magie
de la substantiation. Si frêle d'ailleurs, sans le moindre atome de
matière dure, elle n'est que papier, support d'écriture, écriture
qui change selon les montants : en lettres rondes, pour 1 000 livres;
bâtardes pour 100 livres; et bâtardes aussi, mais en plus petits
caractères, pour 10 livres. Plus le sceau Banque Royale, la
vignette en taille douce et la signature manuscrite, mais qui, pour
les billets de 10 livres, pourra être imprimée à dater du 29 décembre
1719, et enfin la formule magique : payable en espèces d'argent,
qui fait que la livre est, toujours idéalement, en métal pondé-
reux.
La concordance des dates est intéressante. C'est le 27 décembre
que l'emploi de l'argent et du billon a été limité dans les paie-

1. En fait, Law, avec sa grande habileté, semble d'ailleurs avoir trouvé le moyen
de rendre l'opération plus avantageuse encore en éliminant la perte que la Banque
devrait supporter par suite de la diminution. Cette dernière clef nous est fournie
par des archives de Genève, découvertes et étudiées par H. Luthy. Selon des indi-
cations qui figurent dans une correspondance entre deux hommes d'affaires, La
Barre et Calandrini, et dont rien ne permet de mettre en doute l'exactitude car il
s'agit d'esprits précis et de personnes habituées aux maniements de fonds, la
Banque, en fait, refusait depuis février 1719 les remises d'or et ne délivrait les
billets que contre les dépôts en espèces d'argent, ce qui, de toute évidence, était
parfaitement son droit. Elle évitait ainsi les effets de la diminution sur toute la
quantité d'or qu'elle pouvait posséder. Elle ne perdait que sur l'argent : or en
pratique certaines diminutions et tout particulièrement la première, celle du 7 mai,
étaient limitées à l'or, et on laissait l'argent en dehors de l'opération (cf. Luthy,
op. cit., t. I, p. 315, n. 32).
180 La banque et la guerre

ments, et c'est le 5 janvier que l'on crée une monnaie de papier plus
attractive que la précédente. L'arrêt prévoyait la fabrication
d'une double série de « registres » représentant respectivement
12 000 000 (de livres) en billets-écus et 18 000 000 en billets-
livres. La nouvelle formule l'emporta nettement sur l'ancienne
dans la faveur du public, puisque, en février, on tira de nouveau
pour 21 000 000 de billets-livres, alors que les 12 000 000 de
billets-écus ne furent pas diffusés dans le public, qui sans doute
n'en demanda pas, et ils furent tout simplement annulés le
22 avril 1719 (en attendant la suppression générale du modèle,
qui fut décidée le 8 juillet) 1 .
Le succès de la livre-papier s'explique par deux raisons diffé-
rentes. D'une part, et c'est là-dessus qu'insistent principalement,
voire exclusivement, les commentateurs, la formule était plus com-
mode pour le public, qui avait l'habitude de traiter toutes les opé-
rations en livres.
Certains auteurs soulignent que 1' « écu de banque » avait pu
satisfaire une demande restreinte, émanant de professionnels, à
l'époque de la Banque générale, mais que la Royale, s'adressant au
grand public, devait se mettre à la portée de cette clientèle plus
nombreuse et non spécialisée. En fait cependant nous avons vu
que les billets de la Banque générale avaient déjà connu une
diffusion très large (148 000 000), de beaucoup supérieure au
montant de la nouvelle tranche de janvier, et même des deux
tranches janvier-février. L'hypothèse d'une grande extension
socio-économique des catégories de porteurs est donc hasardeuse.
Inversement, si l'écu de banque avait, pour quelque raison parti-
culière, séduit les professionnels de la banque et du grand négoce,
il aurait conservé la préférence auprès d'un certain nombre d usa-
gers : or tous l'abandonnèrent.
En revanche, la particularité de la monnaie-livre, résultant de
la garantie qu'elle assurait contre les « diminutions », a pu, dès
ces premières semaines, jouer un rôle dans son ascension, car,
après les dévaluations successives de 1715 et de 1717, le public
ne s'attendait plus à un « haussement », et dès lors songeait plu-
tôt à se prémunir contre le danger inverse. Il convient cependant
de remarquer que cet avantage de la livre, bien que résultant auto-
matiquement du libellé adopté, n'était pas très connu, et ne parais-
sait sans doute pas certain, puisqu'il fallut un arrêt du 22 avril
pour le préciser. Le texte présente même comme une nouveauté

1. C'est l'existence (si l'on peut dire) de ces 12 000 000... non créés qui a induit
certains historiens à supposer que ce chiffre représentait le montant des émissions
de la Banque générale.
La charmante histoire de l'adolescente livre tournois 181

une faveur qui cependant allait de soi. Nous lisons en effet :


« Comme la circulation des billets de banque est plus utile aux
sujets de Sa Majesté que celle des espèces d'or et d'argent, et
qu'ils méritent une protection singulière, par préférence aux mon-
naies faites de matières qui sont apportées de pays étrangers,
entend Sa Majesté que lesdits billets stipulés en livres tournois,
ne puissent être sujets aux diminutions qui pourront survenir sur
les espèces, et qu'ils seront toujours payés en entier. »
On voit par là que la campagne contre les fabuleux métaux est
officiellement ouverte. Law estime que le moment est venu et qu'il
dispose d'un appareil suffisant pour en donner le signal. Il utilise
même fort habilement, en cette période où la France, ne l'oublions
pas, est en guerre, la ficelle de l'appel à l'amour-propre national
et au chauvinisme économique. On croit entendre dans le lointain
les violons éraillés du mercantilisme et du colbertisme.
Dès le début, le succès de la livre s'affirme quant à l'élimination
du billet-écu de banque, mais on ne peut pas dire que le départ
ait été foudroyant. Il est probable, en effet, qu'un certain nombre
de porteurs de billets de la Banque générale, libellés en écus, rap-
portaient leurs vieux papiers démodés pour les échanger contre
les nouveaux, tellement plus appréciés. Le total des émissions pen-
dant la première période se monte à 18 000 000 (5 janvier) plus
21 000 000 (11 février), enfin 20 000 000 de plus le 1 e r avril, soit
59 000 000.
Le coup de publicité du 2 2 avril accrut la faveur du public, d'au-
tant qu'il fut suivi, le 7 mai, d'une manœuvre très habile : la dimi-
nution du louis d'or de 36 à 35 livres.
Nous remarquons que l'or seul est concerné, point l'argent. C'est
là un double raffinement. D'une part, la Banque évite, comme nous
l'avons déjà signalé, toute perte sur le stock d'argent qu'elle pos-
sède. D'autre part, les usagers vont appréhender non seulement
l'éventualité d'une nouvelle diminution de l'or, mais surtout l'ex-
tension aux espèces d'argent et cela d'un moment à l'autre, de la
mesure d'amputation déjà prise à l'égard du métal pilote.

Nous parvenons à l'un de ces points de la chorégraphie où les


jeux jusque-là indépendants se rejoignent. L'or vedette a été isolé
pendant que l'argent et le billon s'empêtrent dans leurs entraves.
Le public a eu le temps de s'habituer à la livre et on lui en explique
— on lui en démontre — la supériorité technique. Après le 7 mai, on
se précipita vers la nouvelle monnaie.
« Ceux qui n'ont pas été témoins, écrit Dutot 1 , de l'effet que fit

1. Ms. Douai, p. 159.


182 La banque et la guerre

cette diminution, auront peine à croire les mouvements que cet


arrêt excita dans Paris. Ils furent avantageux au Système et à la
Banque, où l'on courait en foule. Tout le monde voulait donner son
argent pour des billets de mille livres tournois : on les jetait aux
caissiers de la Banque en les conjurant de les prendre; on les y
aurait forcés si on avait pu... on en renvoyait la moitié faute de
temps pour recevoir l'argent qui venait à la Banque... »
Dans sa lettre compte rendu adressée à Craggs le 3 juin, Craw-
ford écrit de son côté : « M. Law m'a dit il y a trois ou quatre jours
(donc fin mai) que, par la crainte qu'il a récemment inspirée aux
gens en diminuant d'une livre le louis d'or (qui leur a fait redouter
une diminution analogue sur les autres espèces), il a fait entrer près
de 100 millions à la Banque et qu'il sera obligé de donner au-dessus
de cette somme en billets (lesquels sont payables en livres tour-
nois et évitent ainsi les diminutions) pour prévenir leur clameur
— quoique son premier projet était de ne pas excéder cette somme.
Il m'a dit également hier que la réception des espèces par la Banque
en échange de billets, excédait, pour toute cette semaine et pour
la précédente, les retraits au taux de 800 000 livres par jour. »
Cette opération suscite à juste titre l'enthousiasme du diplomate
anglais : « Cela donne un grand soulagement au Régent dans son
administration, qui était sur le point de tomber dans le plus grand
désordre et dans la détresse par manque d'argent comptant (ready
money) en lui permettant d'assurer les services courants de l'État.
Il tient ainsi le peuple dans la crainte et dans le respect pendant
que tout son argent (du peuple) est entre ses mains. »

Un grand contresens : nous devons marquer ici un temps d'ar-


rêt car il nous paraît impossible de ne pas mentionner l'énorme
contresens commis par certains auteurs, et non des moindres, à
l'égard de cet ensemble et particulièrement à l'égard de l'arrêt du
22 avril qui en constitue l'articulation principale. Non seulement
ces auteurs n'ont pas aperçu le caractère proprement génial de la
stratégie de Law dans cette période, caractère qui cependant saute
aux yeux de Crawford, mais ils ont pensé que Law avait, soit sous
la contrainte, soit par simple veulerie, trahi sa propre conviction
et renié sa doctrine... en exonérant la livre papier des conséquences
de la « diminution » des espèces métalliques. Or, comme nous
l'avons souligné, cette conséquence avait un caractère automa-
tique, et l'on ne voit même pas comment, en pratique, on aurait pu
faire supporter les diminutions aux porteurs de billets 1 . Il aurait

1. Pâris-Duverney a le mérite de souligner l'impossibilité juridique à laquelle


se serait heurtée une solution différente. « Il n'était pas besoin d'une explication
La charmante histoire de l'adolescente livre tournois 183

été nécessaire, à chaque fois, de prescrire l'échange ou la remarque


des papiers comme on faisait des espèces, et l'on imagine le résul-
tat! En quoi d'ailleurs le mécanisme d'émission de la monnaie-livre
était-il moins honnête, comme paraissent le croire ces écrivains,
que celui de la monnaie-écu de banque, elle-même exonérée, en
sens inverse, des rehaussements 1 ?
La création de la livre tournois, sans ascension, son affrontement

spéciale. Les billets en livres tournois ne pouvaient être réduits avec la monnaie,
sans infraction de nos lois, et la clause qui les garantissait de cette perte était
surabondante » (Examen, t. I, p. 237-238, cf. Luthy, op. cit., t. I, p. 308,
n. 22).
1. Cette erreur trouve son origine, ou tout au moins son support, dans un pas-
sage de VHistoire générale des Finances. Ce passage a été compris de travers.
Il se réfère en réalité, non point à l'arrêt du 22 avril 1719 mais à un épisode
ultérieur, l'arrêt du 5 mars 1720 (Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 373-
376).
C'est sans doute sur cette indication mal comprise que Dutot, défenseur zélé mais
peu subtil de Law, confondant les deux affaires imagina de prétendre que le Régent
avait forcé la main de Law... déjà en avril 1719! « L'article 3 de l'arrêt du 22 avril
1719 qui, contre le sentiment de Law, déclare le billet monnaie fixe et invariable »...
M. Law « dit positivement que cet article fut mis malgré lui » (cf. Dutot, Œuvres
complètes, t. I, p. 83 et t. II, p. 43). Harsin relève la confusion dans une note, op.
cit., p. 142, n. 15. Forbonnais, à son tour, sur la foi de Dutot, a cru que Law avait
protesté mais il ne s'explique pas la raison de cette attitude. Et il relève très juste-
ment que dans Money and Trade, c'est bien une monnaie invariable que Law avait
préconisée.
Par la suite, Louis Blanc, favorable à Law, a repris le thème de Dutot selon
lequel le méchant Régent, dans son incompétence, aurait imposé à l'inventeur de
la monnaie dirigée... la disposition qui contenait, en fait, la clef de sa stratégie
et de sa réussite!
Levasseur ne croit pas que Law ait eu la main forcée, mais il pense que Law a
voulu faire croire que tel était le cas. Il écrit avec tristesse : « C'était par un pri-
vilège préparer le discrédit de l'argent dont il suffisait d'abaisser la valeur pour le
faire affluer dans la caisse de la banque. » (Cette partie de l'analyse est parfaitement
exacte, mais ne mérite aucune condamnation morale.) « On a voulu épargner cette
honte à la mémoire de Law et la faire retomber sur ses ennemis!!! » (Levasseur,
op. cit., p. 88.)
Le contresens est d'autant plus étonnant que Law ne cachait pas son jeu. En
dehors même de ses écrits de 1705, la lettre du Mercure, publiée en 1720, met en
évidence le rôle essentiel des diminutions d'espèces dans le soutien d'une monnaie
de papier et, de surcroît, dans ce dernier document, comme un instrument essen-
tiel pour une politique économique générale.
Naturellement les commentateurs les plus avisés, tels que Pâris-Duverney parmi
les contemporains, P. Harsin et H. Luthy parmi les modernes, ont parfaitement
aperçu le caractère non seulement normal mais automatique et inévitable de la
décision du 2 2 avril appliquée brillamment par les « diminutions » de mai et de juil-
let.
184 La banque et la guerre

victorieux, en ces premiers temps, avec le fabuleux métal, sont


bien l'œuvre d'un économiste révolutionnaire, attaché à la créa-
tion d'une monnaie exorcisée des mythes et qui, à la fois, refléte-
rait et stimulerait l'animation et le progrès des véritables richesses
nationales, la production, le travail. C'est également l'œuvre d'un
technicien rompu aux finesses du marché de l'argent et incompa-
rablement habile dans les manœuvres quotidiennes.

L'adolescente livre tournois poursuit donc son ascension. Comme


Law l'avait annoncé à Crawford, il se voit conduit à dépasser ses
propres prévisions. Le 10 juin — peu de jours après sa conversa-
tion avec l'informateur anglais —, une nouvelle émission de
50 000 000 est décidée. Puis le 25 juillet, une tranche de
240 000 000 (dont une partie, il est vrai, était destinée à ravaler
les billets libellés en écus; un arrêt du 8 juillet avait ordonné qu'ils
seraient rapportés et remboursés dans les trois mois, faute de quoi
ils seraient prescrits).
Cette quantité paraît très élevée, mais elle s'expliquait par le
succès des billets et par l'importance de la demande, également
par les projets que faisait Law en vue de l'extension de la mon-
naie de papier.
« Les billets, écrit encore Dutot (Douai), acquéraient de la
faveur; la demande en était vive et beaucoup plus grande que
leurs quantités 1 . » Par le même arrêt d'ailleurs le Roi permet-
tait aux créanciers d'exiger de leurs débiteurs leur paiement en
billets de banque, même dans le cas où ceux-ci pourraient gagner
contre l'espèce.
Toujours par ce même arrêt, il était ordonné que la Banque
ouvrirait, dans chaque ville dotée d'un hôtel des Monnaies — à
l'exception de Lyon 2 —des bureaux particuliers «seulement
pour fournir des billets à ceux qui en demanderaient et pour payer
à vue ceux qui seront présentés ».
C'est donc bien une politique d'ensemble qui se développe. Beau-
coup plus de billets, beaucoup plus de bureaux, de nouveaux
débouchés et sans cesse une plus grande sécurité.
C'est à la même inspiration que se rattache certainement la
décision prise, toujours le 25 juillet, d'une nouvelle diminution des

1. Ms. Douai, p. 185.


2. Nous savons que les commerçants de Lyon étaient en coquetterie avec la
Banque, cf. ci-dessus, p. 169, n. 3.
La charmante histoire de l'adolescente livre tournois 185

louis d'or, qui les abaisse de 35 à 34 livres Selon certaines inter-


prétations, cette décision aurait constitué une réponse à une
offensive de retraits, cependant l'origine de cette information est
suspecte (Du Hautchamp) et les commentaires qui l'accompagnent
ici ou là ne reposent sur aucune précision documentaire 2 . La rela-
tion de Dutot (Douai) semble contredire cette présentation ou du
moins elle induit à tenir ce mouvement, s'il a eu lieu, pour un épi-
phénomène. « Si la demande des billets ne l'avait pas emporté sur
celle des espèces, écrit-il, pour le mois de juillet 1719, cette dimi-
nution aurait été contraire aux intérêts de la banque, mais l'em-
pressement du public pour les billets produisit un effet opposé 3 . »
Quoi qu'il en soit, cette nouvelle diminution se place exactement
dans l'axe logique de la politique monétaire de Law. « Elle rend
l'or à bon marché et l'argent cher. » L'or diminue par rapport à
l'argent... et par conséquent, l'or diminue par rapport au billet.
Nous voyons s'effacer encore un peu plus l'impériale monnaie d'or
devant la triomphale livre adolescente, « comme pâlissait devant
la nouvelle tsarine, la veuve vêtue de la pourpre 4 »...

1. Ainsi que le Roi en avait pris l'engagement envers la Compagnie lorsqu'il


lui avait concédé la fabrication des monnaies, un décret du 3 août applique la
même diminution aux matières d'or et aux anciennes espèces, avec un calendrier
et en maintenant les dispositions relatives aux 2/5 des billets d'État (Arch. nat.,
E 2007, f 6 275-282. Dutot, ms. Douai, p. 192).
2. « (Les adversaires de Law) mirent de leur parti une compagnie étrangère qui y
avait (à la banque) un fonds de plusieurs millions, qu'on s'avisa de demander tous
à la fois. Ces fonds furent délivrés noblement... pendant que d'un autre côté les
ennemis du Système qui avaient attiré ces étrangers par cette manœuvre, ramas-
sèrent des sommes immenses de billets de banque afin de les présenter aux caissiers
qu'ils se flattaient de trouver à sec. »
La manœuvre de la diminution aurait permis de faire rentrer à la Banque 8 ou
10000 000 d'espèces qui en avaient été retirées (Du Hautchamp). Thiers attribue
toute cette manœuvre à une initiative combinée du prince de Conti, d'un agioteur
nommé Vincent Le Blanc et des frères Paris (Thiers, Histoire de John Law, p. 71,
et Levasseur, op. cit., p. 115).
3. Ms. Douai, p. 188.
4. Pouchkine, Le Cavalier de bronze.
XIII

Le véritable trésor des Indes


ou les cent mille actions du Roi

ir Je ne sais si vous avez personne dans


toute la province dont on y soit ainsi occupé
de la santé qu'on l'est ici de celle de M. Law.
Tous ses actionnaires ne s'entretiennent que
de la différence du temps par rapport à sa
santé. Ils vous disent : Bonne nouvelle, le
temps se rafraîchit, cela est de grande consé-
quence pour la santé de M. Law. On était
bien inquiet dans ces chaleurs, mais il serait
bien à souhaiter pour sa santé que l'on eût
un peu de pluie, etc. m
Saint Ange, 11 août 1719

Dès les premiers temps du spectacle, un troisième groupe de


personnages est apparu sur le fond du plateau et s'est mis lui aussi
lentement et gracieusement en scène. C'est le troisième ballet dans
le grand ballet, c'est le jeu des Compagnies ou, si l'on veut, le jeu
des actions. Nous reconnaissons d'abord lorsqu'elle s'avance, la
toute première, la Compagnie d'Occident, dont nous avons relaté
la naissance. Elle présente son blason, avec les sauvages qui
tiennent la corne d'abondance. Elle exhibe fièrement ses privilèges,
qui lui confèrent une sorte de seigneurie souveraine. Elle porte
aussi — ou plutôt elle entraîne à sa suite — un objet plus consi-
dérable. C'est la ferme du tabac. C'est un monopole, qui lui permet
de vendre les tabacs, tous les tabacs, non seulement ceux qu'elle
produit, mais tous les autres. Et après le monopole du tabac, il y
aura la fabrication des monnaies, et plus tard la ferme générale
et l'ensemble des perceptions fiscales. Elle a déjà absorbé la

1. Correspondance de la marquise de Balleroy, op. cit., t. II, p. 68.


Le véritable trésor des Indes ou les cent mille actions du Roi 187

Compagnie du Sénégal, et bientôt elle absorbera la Compagnie des


Indes et la Compagnie de la Chine.
Law assigne aux Compagnies, qui deviennent la Compagnie, une
double vocation.
Sans doute, il ne méconnaît pas les missions maritime et colo-
niale : la première surtout lui importe grandement, nous le verrons.
Mais il nourrit pour elle une vocation fiscale, dans le sens large
du mot. Il entend la doter d'une source de revenus très sûre, liée
aux activités métropolitaines, de telle sorte que si elle venait à
n'avoir ni vaisseaux ni concessions elle serait quand même une
colossale entreprise, productrice de revenus assurés, capable
de gager les actions qui à leur tour gageront les monnaies, devien-
dront elles-mêmes les monnaies.
Car ce troisième ballet est aussi monétaire que les deux autres.
C'est celui des monnaies futures. Un jour, les fabuleux métaux dis-
paraîtront de la grande scène. Les monnaies de papier circuleront
sur un rythme d'une rapidité vertigineuse, avec une légèreté
aérienne, reines de ces qualités suprêmes de la danse qu'on appelle
le parcours et l'élévation. Elles pourront s'adonner avec d'autant
plus d'aisance et d'assurance à leurs insaisissables voltiges qu'elles
les décriront autour d'un ensemble plus compact et moins agile,
celui des monnaies nouvelles et réelles, les actions, incarnation
des véritables richesses qui tiennent au travail de la nation, à sa
production et à son commerce. Tel est le rêve : telle est, pour Law,
la vérité. Telle pourrait être la réalité, il semble qu'elle s'esquisse.
Il ne s'en fallut peut-être que d'un seul écart de logique et de trois
siècles de temps...
Law comptait beaucoup sur la ferme des tabacs. Là encore, la
lettre de Crawford nous donne des renseignements précis qui nous
permettent de comprendre la psychologie de Law et sa méthode.
Law est moins un créateur d'affaires qu un renfloueur, et il réussit
dans ce genre d'entreprise : en cela aussi il est un précurseur de
l'économie moderne; ce type d'activité a pris aujourd'hui de l'ex-
tension, et il est à noter que la spécialité du renflouement réussit
presque toujours à ceux qui l'exercent.
« Law, note Crawford, s'est montré fort habile et précis en diri-
geant (managing) ses entreprises. » Il avait vu très clairement le
mismanaqement des précédents fermiers du tabac. Ceux-ci se plai-
gnaient de ne pas arriver à produire les 2 200 000 annuels qu'ils
devaient payer et ils avaient demandé au Roi des remises 1 . Law
lui-même, dans ces conditions, avait redouté au début de ne pouvoir

1. L'expression employée est relief; on ne sait s'ils demandaient un report


d'échéance ou une diminution des montants.
188 La banque et la guerre

faire lui-même les 4 000 000 qu'il avait promis 1 . Or, voici qu'il
prévoyait de dépasser pour l'année en cours les 8 000 000; il envi-
sageait d'ailleurs de procéder autrement à l'avenir : en rendant la
liberté au tabac et en faisant percevoir 15 sous par livre pour la
Compagnie, il pensait atteindre 12 000 000 et de plus procurer au
roi des gains supplémentaires 2 . Il se limita cependant dans ses
évaluations ultérieures à un chiffre inférieur de moitié : 6 000 000.
C'est en suivant la voie parallèle ainsi ouverte par la ferme des
tabacs que Law va, par la suite, assurer à la Compagnie des
sources de recettes assurées — et assurées de leur progression —
avec la fabrication des monnaies (25 juillet) et enfin avec la conces-
sion du bail de la ferme générale qui marque le choc du système
(26 août). Cependant il va d'abord faire progresser la Compagnie
d'Occident dans l'ordre de ses activités normales. Avec le synchro-
nisme du ballet nous avons vu, dès le 12 décembre 1718, appa-
raître sur la scène une compagnie d'envergure moyenne, la Compa-
gnie du Sénégal. La Compagnie d'Occident absorbe et rachète son
actif pour un million six cent mille livres 3 . Elle obtenait ainsi la
disposition d'un certain nombre de moyens, notamment des
bateaux, dont elle était insuffisamment pourvue jusque-là 4 . En
partie sans doute pour cette raison, elle était restée dans un état
de médiocrité pendant près de dix-huit mois. Elle s'était surtout
préoccupée, pendant cette période, de la culture du tabac (ce qui
était fort judicieux puisqu'elle en avait la ferme) et du commerce
des castors (« dont elle avait l'exclusif») 5 .
Grâce à cette première fusion, la Compagnie faisait, en mai 1719,
une figure assez honorable 6 , celle d'une entreprise d'envergure

1. En fait l'étrange somme de 4 020 000 livres.


2. C'est ce qu'il décida en effet le 29 décembre 1719 mais il ne put persévérer
dans cette expérience et revint au monopole à partir du 17 décembre 1720 (Levas-
seur, op. cit., p. 117).
3. « Y compris les effets » (Forbonnais, op. cit., t. II, p. 589).
4. Mais pas entièrement démunie, comme nous le verrons ci-après.
5. « Les premières opérations furent, en 1717, de former un établissement à la
Baie St-Joseph où se trouve le meilleur port de toutes ces mers; d'envoyer au gou-
verneur avec des troupes, des mineurs et des fondeurs aux Illinois; de la graine,
des vers à soie, et des tireurs à la Mobile, enfin des ouvriers pour la culture du
tabac... En 1718 elle s'occupa des moyens de diminuer la contrebande du castor
dont elle avait l'exclusif et de gêner les traiteurs le plus qu'il lui serait possible.
Elle distribua pour cet effet des gratifications au Canada, et fit acheter sous main
ce qui était arrivé de castors par les vaisseaux du roi, pour soutenir ses prix tant
en Hollande qu'en France » (Forbonnais, op. cit., t. II, p. 589).
6. «Elle possédait, en mai 1719, 3 577000 livres dans ses caisses, plus de
750 000 livres en marchandises dans ses magasins de France et vingt et un bâti-
ments dans les ports et sur les mers. Dix de ses navires faisaient voile vers la Loui-
Le véritable trésor des Indes ou les cent mille actions du Roi 189

encore limitée, mais, ce qui est l'essentiel, en voie de progrès, et


contrastant par là même avec la décrépitude et la déconfiture des
autres compagnies françaises.
Alors survint un nouveau grand mouvement. Malgré la résis-
tance des propriétaires malouins et le refus du Parlement, Law fit
décider l'absorption, par la Compagnie d'Occident, ou, comme on
dit à l'époque, la « réunion » à la Compagnie d'Occident de deux
autres compagnies maritimes, celle des Indes orientales et celle de
la Chine. Cette opération considérable devait être complétée, au
mois de juillet, par la reprise de la dernière firme demeurée indé-
pendante, la Compagnie d'Afrique, « qui disposait des places du cap
Nègre, de Bastion de France, et qui bénéficiait de l'exemption de
tous droits à Marseille sur les marchandises apportées de Tunis et
d'Alger ». Par là se trouvait réalisée une de ces concentrations
que l'économie moderne a mise à la mode, un véritable monopole
du fret et du commerce international, opération parfaitement rai-
sonnable, menée de façon excellente, et qui répondait de façon
exemplaire aux intérêts de l'économie française.
On sait que cette grande Compagnie des Indes allait se traîner,
avec des fortunes diverses, mais généralement au milieu des
déboires, et souvent au travers des tragédies, pendant toute la
longueur du siècle. On se prend à penser à ce qu'elle aurait pu
devenir si ellç avait été gérée pendant une plus longue période par
un homme comme Law... ou comme Turgot.
11 était hors de doute que la Compagnie des Indes intéressait
principalement Law du point de vue de ses projets monétaires à
long terme et de ses combinaisons financières déjà engagées. C'est
surtout à ces aspects du problème qu'il consacrait son temps et
son talent. Cependant nous devons, avant d'aborder ce chapitre
essentiel, nous arrêter un instant sur la conception que se faisait
Law des activités normales de ces Compagnies. Il convient de
distinguer ici l'aspect maritime et l'aspect colonial, et nous
commencerons par celui-ci.

siane, emportant pour la nouvelle colonie, 700 hommes de recrue et 500 habitants. »
On aurait rassemblé 20 000 peaux de buffles, le tabac était supérieur à celui de la
Virginie, on pensait « à l'éducation des vers à soie et à la culture de l'indigo » (Levas-
seur, op. cit., p. 92).
Tout cela donne plutôt une impression bucolique que celle du départ pour une
grande expansion. La situation de la Compagnie est étudiée minutieusement dans
M. Giraud, op. cit., t. III.
190 La banque et la guerre

Law et la colonisation

Il est difficile d'imaginer un homme aussi éloigné que l'était Law


de ce que peut être le profil psychologique d un pionnier, d'un
défricheur de continents, d'un bâtisseur d'empires ou même d'un
créateur de comptoirs. Il n'y a rien d'exotique dans les curiosités
de cet homme pourtant marqué, dès sa jeunesse, par l'aventure,
pas la trace du moindre rêve océanique dans cet esprit pourtant
marqué par la chimère. Par là le contraste est total avec son
compatriote Patterson, qui fit l'expédition du Darien.
Law se fit attribuer pour lui-même le 15 juillet 1719 une conces-
sion de grande superficie : 16 lieues au carré, 256 lieues carrées.
C'était surtout — ainsi qu'il le dit lui-même — un geste de propa-
gande, destiné à dissiper les hésitations : il faut dire que la période
du premier semestre de 1719, alors que s'étirait la guerre avec
l'Espagne, n'était pas très favorable au développement des instal-
lations dans une colonie dont les hostilités n'épargnaient pas les
abords. « Peu de personnes, dit-il, en prenaient (des concessions).
C'est pour donner exemple aux autres que je pris une concession
en mon nom, ce qui engagea les plus riches actionnaires d'en
prendre » On vit alors se constituer des sociétés où participaient
des personnages de la haute noblesse (duc de Guiche, duc de La
Force, marquis de Brancas, Fouquet de Belle Isle) ou de la haute
magistrature (le président Dodun, etc.). Law d'ailleurs entra
comme associé dans certaines de ces entreprises, dans l'une avec
le duc de La Force, dans une autre avec son catéchiste l'abbé de
Tencin. La plupart de ces exploitations furent peu consistantes et
éphémères : ce qui s'explique aisément par la chute du Système en
1720, mais, même sans cela, auraient-elles eu beaucoup d'avenir?
Marcel Giraud souligne le faible chiffre de capitaux qu'appor-
taient dans les concessions coloniales des hommes qui engageaient
dans d'autres investissements des mises considérables.
Il est peu probable que Law ait consacré beaucoup de temps et
de soins à l'exploitation de l'immense étendue qui était placée sous
son pouvoir. Cependant, il prit au moins une importante décision
à ce sujet : celle d'y faire venir plusieurs milliers de travailleurs
allemands. Il fit d'ailleurs également embaucher des Français,
principalement des spécialistes ,du tabac et de la soie, mais en plus
petit nombre, et rien n'indique qu'il s'en soit directement soucié.
Il considérait qu'il n'avait pas réellement d'intérêt personnel dans

1. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 263.


Le véritable trésor des Indes ou les cent mille actions du Roi 191

cette concession, prise pour l'exemple, et il s'engagea plus tard


dans des chicanes avec la Compagnie qui prétendait (non sans
quelque raison, du point de vue juridique) le débiter des frais
d'hébergement de ses colons.
Peu intéressé lui-même par les perspectives de la colonisation,
Law s'est abstenu d'orchestrer autour de ce thème sa propagande
en faveur de la Compagnie. Bien à tort, certains historiens ont cru
que l'on appâtait les naïfs souscripteurs du Mississippi avec des
récits mirifiques. En fait, les documents de propagande sont en
petit nombre, on ignore leur diffusion exacte, et ils étaient destinés
à attirer des colons plutôt cju'à appâter des épargnants. Marcel
Giraud a relevé avec soin la liste, assez mince, des communications
que l'on peut lire dans la presse de l'époque. Ainsi, trois mémoires
parus dans le Nouveau Mercure pour toute la période de 1717 à
mars 1719. Par la suite, et après la fusion, loin d'assister à une
grande entreprise de racolage, nous notons au contraire avec lui
que « sous le régime de la Compagnie des Indes, les récits de pro-
pagande deviennent plus rares ». Contrairement, là encore, à la
fable, ce n'est pas l'Eldorado du Mississippi qui fait la publicité du
Système, c'est le Système qui fait la publicité de la terre promise.
Le meilleur prospectus, c'est tout simplement... le préambule de
l'arrêt de fusion du 16 juillet! Il importe de souligner l'extrême
discrétion observée par les promoteurs à l'égard des aspects qui
pouvaient être les plus alléchants de l'affaire, « à savoir la ques-
tion des richesses minières de la Louisiane ».
« Sur ce sujet essentiel, note Marcel Giraud, si l'on excepte la
légende d'une gravure de 1718 ou 1719 qui situe sur le Haut-
Mississippi des montagnes remplies d'or, d'argent, de cuivre, de
plomb et de vif-argent », la publicité et l'information tiennent dans
de courtes notes ou dans des relations qui n'apportent point d'élé-
ments neufs.
Nous n'avons relevé pour notre part que deux circonstances dans
lesquelles des nouvelles, d'ailleurs sobres, ayant trait à l'attrac-
tion des métaux, ont pu avoir une influence sur le cours des titres.
La première se place en juillet 1719, lorsque le Nouveau Mercure
annonce, d'ailleurs sans commentaire, la découverte de deux mines
d'or. La seconde en avril 1720, où l'on fit valoir la proportion
élevée du métal dans le minerai d'argent. Nous y reviendrons.
A partir de la période critique, c'est la contre-propagande qui
l'emporte sur la propagande. La plupart des pamphlets et des
estampes parvenus jusqu'à nous représentent le Mississippi comme
un piège à « gogos ».
Plusieurs documents publiés indiquent, de la façon la plus pré-
cise, la part très modérée que Law accordait dans ses projets à
192 La banque et la guerre

la partie proprement coloniale, et la façon parfaitement raison-


nable et honnête dont il entendait la présenter.
Tout d'abord, dans le compte général soumis à l'assemblée du
30 décembre, et qui reçut la plus large publicité, il évaluait à
12 000 000 sur 91 000 000, la portion de bénéfices qu'il atten-
dait de l'ensemble des profits afférents globalement aux exploita-
tions coloniales et au commerce maritime. Il n'y avait rien dans
cette évaluation qui pût fasciner des esprits naïfs et leur ouvrir
des perspectives vertigineuses.
En second lieu, nous disposons de la notice bilingue de jan-
vier 1720, où le bilan prospectif est plus détaillé.
Or que lisons-nous?
Une rubrique spéciale pour le commerce des Indes orientales
(excluant donc les affaires d'Amérique) mentionne une prévision
bénéficiaire de 12 000 000 (chiffre identique à celui fourni à l'as-
semblée générale).
Une ligne suit aussitôt et porte la rédaction suivante : « Du com-
merce des Bois et des Colonies du Mississippi, dans quelques années
d'ici, pour le moins 1... »
Ainsi Law prévenait que les bénéfices attendus des concessions
ne seraient réalisés que plus tard; il leur assignait un chiffre
modeste et ne mentionne expressément que le commerce des
bois.
Le paragraphe suivant fait, il est vrai, allusion, entre autres
activités, à celles qui concernent les matières précieuses « sans
compter ce que d'autres branches produiront comme la pêche,
l'affinage et le trait des matières d'or et d'argent, le trafic des
lingots de ces mêmes matières que les orfèvres et les marchands
seront obligés de prendre de la Compagnie qui sera toutefois tenue
de ne les vendre qu'à un certain titre spécifié. Ne croyez-vous pas,
monsieur, que les profits qui résulteront de tout cela iront à plus
de 25 000 000? Pour moi, je le crois, et je suis même persuadé
que l'État soutiendra le crédit de la Compagnie, quand même il
devrait lui en coûter la cession des profits de la Banque et quelques
autres privilèges ».
Nous saisissons ici, pour la première fois, une indication du style
de ce qu'on appelle publicité financière, mais elle est présentée
sous une forme non catégorique et le chiffre de 25 000 000 est
détaché de l'énumération bilan qui précède ce paragraphe. Au
surplus, l'auteur ne manque pas de revenir, à la fin de ce nouveau
développement, sur les perspectives internes (profits de la Banque).

1. Souligné par nous.


Le véritable trésor des Indes ou les cent mille actions du Roi 193

La section financière du Parquet ne trouverait rien à redire à


un prospectus aussi prudemment rédigé
Enfin nous disposons des lettres du Mercure, dont nul n'ignorait
qu'elles étaient inspirées par Law, sinon écrites de sa main, et qui
étaient, ne l'oublions pas, destinées à la propagande des titres.
Nous y voyons que Law attribuait beaucoup plus d'importance
aux activités du commerce et du fret qu'à l'exploitation coloniale
et notamment minière.
« Nous avons encore l'idée récente des fortunes qui se sont faites
en France dans le commerce des Indes occidentales. La Compagnie
les renouvelle au profit des actionnaires. Le commerce des Indes
orientales et de la Chine, pour la même raison, sera encore, pour
la Compagnie, une autre source de richesse aussi sûre et plus
étendue2... Nous joindrons au commerce d'Asie celui de l'Europe
dans l'Asie même. »
C'est dans la suite de ce développement que l'auteur aborde le
sujet américain : « L'établissement de la Louisiane sera un objet
immense. Je sais qu'il faut du temps pour former une colonie et
pour en tirer tout le fruit qu'on en peut espérer2, mais si l'on
considère les prémices des fruits que nous avons tirés de celle-ci
en tabac, en soies, en indigo, en argent2, l'heureux climat sous
lequel elle est placée, la bonté de ses terres, le choix qu'on en peut
faire dans sa vaste étendue, leurs mœurs douces de ses habitants
actuels (sic), la quantité d'établissements que de riches particuliers
et des compagnies y font de jour en jour, on doit espérer de la voir
dans peu de temps plus florissante que ne l'ont été, après nombre
d'années, celles de nos voisins et les nôtres mêmes, qui n'ont pas
eu ces secours. »
Ainsi la nécessité de la patience est soulignée; l'or et les diamants
ne sont pas mentionnés.
Le paragraphe suivant, réduit à une seule phrase et qui forme
transition, établit sans équivoque la hiérarchie des perspectives :
« Mais nous avons en France des objets bien plus prompts et bien
plus abondants 3 . »
Suit l'énumération des avantages que l'on attend de la Banque
et des monnaies. L'auteur insiste sur l'élimination des profits
abusifs que réalisaient jadis les financiers et qu'il chiffre à
140 000 000 de livres; ainsi que sur la refonte de monnaies après
les diminutions, qui doit procurer un bénéfice de 10 % sur tout
l'argent du royaume. C'est ici que l'on peut dénoter un certain

1. A full and impartial account..., p. 22.


2. Souligné par nous.
3. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 115-117.
194 La banque et la guerre

esprit d'exagération et non pas dans la description des paradis


d'outre-Atlantique.
Ainsi se confirme ce que nous savons déjà. Law, s'il est parfois
un illusionniste, l'est d'abord à l'égard de lui-même, et il n'a rien
d'un escroc. Ce n'est pas un charlatan, ce n'est même pas un poète.
On salue en lui le fondateur de La Nouvelle-Orléans, et il nous
déplairait de lui contester ce pâle rayon de gloire. Mais il faut
bien dire qu'il n'avait pris aucune part à la fondation de la future
cité, alors réduite à un assemblage de huttes — ni même sans doute
à son baptême, qui est antérieur au 1 e r octobre 1717. Ce nom
aurait dû lui être doublement précieux, puisqu'il associe à la per-
sonne de son protecteur la nouveauté de son entreprise : Orléans,
Nouvelle... Cependant on ne le trouve jamais sous sa plume. Le
romantisme n'était pas dans sa nature, et dans ses copieuses jus-
tifications il n'a jamais songé à porter à son crédit la partie la plus
durable de son œuvre.

Law et le commerce maritime

Law a toujours été obsédé par la pensée que son pays d'adoption
pouvait et devait grandement améliorer la situation de sa marine
marchande ainsi que, par voie de conséquence, le profil de son
commerce maritime. Il considère que la France dispose de deux
atouts : l'un est sa situation géographique, exceptionnellement
favorable, l'autre, l'importance de sa population qui, par le nombre
des consommateurs, assure des débouchés aux produits transpor-
tés. La France se trouve véritablement spoliée par l'impôt de
fret qu'elle paie à l'Angleterre et aux Pays-Bas; il projette de
renverser cette situation, d'une part, en assurant sous notre propre
pavillon le ravitaillement de la clientèle nationale, d'autre part,
en concurrençant nos rivaux pour le trafic entre les pays étrangers,
fournisseurs et acheteurs les uns des autres 1 . Nous pouvons faire
passer les marchandises des Indes au travers du Royaume pour
fournir l'Allemagne, la Suisse, l'Italie « et à meilleur marché que
les Hollandais ne pourraient les envoyer par les rivières à cause
des péages 2 ».

1. Sur les bénéfices attendus du fret et sur la comparaison avec l'Angleterre,


cf. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 216. Au moment de la fusion il suppute que
la France pourra faire tourner 24 vaisseaux de 500 tonneaux alors que l'Angleterre
ne dispose que de 15 vaisseaux de 400 tonneaux : 12 000 tonneaux pour nous
contre 6 000. Et notre consommation intérieure ef t deux fois plus forte.
2. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 216.
Le véritable trésor des Indes ou les cent mille actions du Roi 195

Déjà, dans la lettre romantique au Régent de décembre 1715,


il faisait miroiter l'objectif d'une flotte qui compterait un jour
300 vaisseaux. Cette perspective est lointaine. Au moment de la
fusion, on calcule seulement sur 24 qui, cependant, avec un ton-
nage de 12 000 tonneaux, font le double de l'Angleterre.
Le préambule, écrit — dit-on — de sa main, de l'édit de mai 1719
qui consacre la réunion des Compagnies, insiste sur la nécessité
de doter la France d'une flotte marchande. « Nous réunissons dans
une seule compagnie un commerce qui s'étend aux quatre parties
du monde. » La Compagnie assurera les « différents commerces ».
« De surcroît, elle entretiendra la navigation et formera des offi-
ciers, des pilotes et des matelots »
Ce n'étaient pas là des propos en l'air. La Compagnie d'Occident
s'était souciée, depuis ses timides débuts, de se constituer une
flotte. Contrairement à ce que l'on a souvent dit, elle n'a pas
attendu l'apport du Sénégal pour armer ses premiers bateaux, la
flûte le Dauphin, rachetée à Crozat, le Timbremann, acheté aux
Hollandais, et qui devint la Marée, puis la Victoire et la Duchesse
de Noailles, le Neptune et la Vigilante, le Maréchal de Villars et le
Comte de Toulouse, ces deux-ci furent capturés par les Espagnols,
repris par l'escadre royale, enfin rendus à la Compagnie malgré
le droit draconien des « prises ».
Cependant, l'absorption de la Compagnie du Sénégal et surtout
la grande fusion permettent à la Compagnie, devenue « des Indes »,
de développer à une plus grande échelle son activité maritime. Elle
achète des bateaux, et surtout elle en fait construire, à Bayonne,
au Havre et même à l'étranger, à Bristol et à Hambourg. Elle
multiplie les voyages outre-océan. Le roi lui concède enfin une
sorte de souveraineté sur le port de Lorient et sur Belle-Isle-en-Mer.
En juin 1720, alors que la monnaie de papier est décriée, elle
poursuit sans désemparer son expansion en acceptant les augmen-
tations de salaires et en payant avec des espèces d'argent 2 . Cepen-
dant, le chiffre de 105 vaisseaux indiqué dans une assemblée de
directeurs en juin 1720 paraît gonflé et le bilan de 1724 n'en
recense que 75.
Si la politique du commerce maritime est certainement un des
thèmes constants de Law, elle n'a pas cependant pour lui le carac-
tère obsessif qui apparaît, par exemple, dans le Mémoire sur le
développement du commerce dont nous avons rejeté l'attribution
à Law. Ce n'est que l'une des composantes (non la moindre, mais

1. Marmont Du Hautchamp, op. cit., t. IV, p. 141.


2. Sur cette question, comme sur les précédentes, nous utilisons les travaux de
Marcel Giraud qui a complètement exploré et exposé le sujet.
196 La banque et la guerre

non la principale) de son plan économique et monétaire général. La


reprise des Compagnies lui a fourni l'occasion de nouer les combi-
naisons financières qui s'entremêleront avec cette « politique »
dont elles n'ont ni la structure rationnelle ni le caractère respec-
table.
Nous allons donc aborder maintenant ce grand ballet financier
des Compagnies qui envahirent peu à peu la scène avec l'innom-
brable suite de leurs actions. Mais nous devons porter d'abord
notre attention sur une figure de référence.

Le trésor des actions du Roi

M. Law avait intéressé le Roi dans le premier établissement de


la Compagnie. Cette indication, répétée à diverses reprises dans
les différents mémoires de Law, nous apporte la véritable expli-
cation d'une grande partie des événements qui vont suivre et qu'il
est impossible de comprendre quand on ne tient pas compte de
ce fait primordial.
Nous pouvons dire maintenant qu'il y a deux clefs principales
pour le système, ou plutôt, pour demeurer fidèle à notre allégorie,
deux étoiles dans le spectacle-féerie. L'une est la bonne étoile, c'est
l'adolescente livre-tournois. C'est elle qui permettra — compen-
sant par une monnaie de crédit l'insuffisance des espèces — d'ani-
mer l'économie nationale, de l'arracher à sa léthargie, de désen-
traver les débiteurs, de défricher les terres, d'améliorer les changes,
et qui pourrait conduire à la réforme fiscale, à la diminution des
taux d'intérêt, à l'abandon des désastreuses pratiques de la rente
constituée et des offices vénaux. L'autre, c'est l'étoile maléfique.
On peut l'appeler fort abstraitement : participation du roi dans
le capital de la Compagnie ou bien lui donner la forme du pullule-
ment lilliputien, les Cent mille actions du Roi. C'est elle qui conduit
à faire de l'Etat, du souverain, un joueur, un agioteur, encoura-
geant le jeu et l'agiotage des autres, déchaînant une économie
de spéculation permanente et d'argent maraudeur, alors qu'on
nous avait promis, au contraire, depuis Money and Trade, une
économie travailliste, fondée sur les valeurs réelles de la terre,
de la culture, de l'industrie, du commerce, c'est-à-dire essentiel-
lement sur le travail de l'homme, dont Law le théoricien fit d'ail-
leurs toujours le plus grand cas. Law et sans doute avec lui le
Régent s'attacheront inlassablement et à la fois désespérément à
l'objectif chimérique de procurer au Roi un trésor d'un milliard
issu de rien.
Le véritable trésor des Indes ou les cent mille actions du Roi 197

Sans doute l'intéressement du Roi dans une Compagnie de


Commerce n'était pas un fait nouveau — et il n'y avait point là de
quoi choquer les esprits à l'époque. Ainsi la famille royale avait-
elle souscrit lors de la création de la Compagnie des Indes orien-
tales 1 . Mais la nouvelle opération diffère singulièrement des
précédentes, d'abord par son caractère semi-clandestin à l'ori-
gine, ensuite par les combinaisons spéculatives qui suivirent la
souscription initiale, enfin par l'extravagant objectif qui lui fut
assigné par la suite.
Nous savons que le Régent avait accepté de prendre, selon
l'expression employée par Law, une « forte partie » des actions
pour le compte du Roi 2 . Cette forte partie était exactement
de 40 % selon un renseignement donné par Stair dans une lettre
du 20 août 1719.
Stair ajoute que le Roi aurait souscrit, dans la même proportion,
aux premières augmentations de capital; il aurait donc dû détenir
120 000 actions au total. Or, nous trouvons toujours par la suite
le chiffre de 100 0 0 0 3 . La différence représentée par cet écart
résulte des conditions dans lesquelles le Régent accepta de parti-
ciper à l'opération de mai 1719, en prenant sur sa part la compen-
sation nécessaire pour désintéresser certains partenaires de Law :
nous évoquons ce sujet ci-après.
Comment, cependant, le Roi avait-il pu faire et libérer la sous-
cription initiale?
L'explication réside dans un épisode antérieur et assez obscur.
Le Régent disposait, en fait, d'une certaine somme en billets d'État
dont il pouvait faire usage dans des conditions qui ne se prêtaient
pas à un contrôle strict. Forbonnais révèle en effet que, sur les
2 50 000 000 de billets émis, il n'y en eut que 195 millions qui furent
affectés au paiement des effets et titres qui se trouvaient entre les
mains des trésoriers. « Les 55 autres millions de billets de l'État
furent distribués pour consommer plusieurs autres dettes qui ne

1. Henri Weber, La Compagnie française des Indes, p. 123.


2. « Je n'aurais pas réussi (la première fois) si S.A.R. n'avait aidé en prenant une
si forte partie d'actions pour le compte du Roi » (Œuvres complètes, op. cit., t. III,
p. 247).
3. Ainsi, dans la « réponse » aux lettres du Mercure, Law indique que le Roi doit
recevoir 20 000 000 de dividendes, ce qui représente bien le fonds de 100 000 actions
(Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 156). « M. le Régent était en état de faire
des grâces considérables à la noblesse et aux troupes (tout) en conservant un
profit de 100 000 actions, desquelles sa Majesté a fait présent à la Compagnie »
(Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 207). « Le Roi a perdu cent mille actions... »
Ibid., t. III, p. 225).
198 La banque et la guerre

circulaient pas dans le public 1 . » Toujours, selon Forbonnais, on


réglait tous ces comptes à l'amiable, partie en argent, partie en
billets, en procédant par une série de petites opérations succes-
sives. Aucun compte n'ayant été tenu, semble-t-il, de l'emploi de
ces fonds, rien n'était plus facile que de disposer d'une partie de
ces billets. C'est certainement de cette manière que furent acquit-
tées, en tout ou en partie, les actions du Roi 2 .
Quant à la grande opération de Mai — la fusion des Compa-
gnies — Law et le Régent en discutèrent comme des bons associés
qu'ils étaient. Law nous a laissé de ces entretiens un récit détaillé,
qui nous permet de saisir sur le vif les relations qui existaient entre
les deux hommes, en même temps qu'il nous découvre tout ce qu'il
y a eu d'hésitations et de tâtonnements dans une entreprise où
nous sommes souvent tentés de voir la mise en œuvre d'un schéma
préparé de longue date. Nous n'en admirons que davantage, dans
toute cette partie d'improvisation, la finesse et la sûreté de la
stratégie.
C'est Law qui propose, cette fois, la fusion des Compagnies, et
son plan consiste à émettre tout bonnement cinquante mille actions
nouvelles pour se procurer un capital de 25 millions avec lequel
on pourra armer les 24 vaisseaux de 500 tonnes dont il a été
question ci-dessus 3 . D'Argenson, toujours hostile à Law, prétendit
qu'on ne trouverait pas les 25 000 000. Il rappela que Law avait
déjà de la peine « à faire remplir » les premières actions qui,
cependant, pouvaient être payées avec les billets d'État — dont le
cours n'était alors (nous relevons cette indication) que de 32 %
en espèces. Il reconnaissait cependant que les actions ne perdaient
que 10 % sur leur valeur en espèces (c'était donc une bonne affaire) 4
mais « il soupçonnait qu'il y avait du manège pour les soutenir à
ce prix ». Selon lui, elles ne manqueraient pas de baisser si l'on

1. L'auteur fait une énumération de divers postes de dettes, qui étaient fort
variés, puisqu'ils allaient de l'indemnisation des négociants sur qui on avait pré-
levé des matières de la mer du Sud à mesure que les vaisseaux faisaient des retours
jusqu'à des sommes dues comme reliquat de subventions aux Électeurs de Cologne et
de Bavière en passant par des paiements aux fournisseurs, des appointements et
des pensions, arriérés, etc., « enfin, pour solder une infinité d'autres paiements » (For-
bonnais, op. cit., t. II, p. 422).
2. On peut également supposer que la libération fut facilitée par des combinai-
sons et différentes spéculations réalisées sur les billets, les « manèges » de Law
selon l'expression de d'Argenson.
3. On relève d'ailleurs vers cette époque dans le Journal de la Régence (juin 1719.
t. I, p. 403) une allusion à un projet du Régent qui consisterait à reconstituer la
flotte française en y consacrant 1 000 000 par mois.
4. Puisque 32 % en valaient 90.
Le véritable trésor des Indes ou les cent mille actions du Roi 199

faisait une nouvelle émission de 50 000 titres. Il proposait en


conséquence de donner le commerce des Indes à une nouvelle
Compagnie : « Il ne fallait point mettre tous ses œufs dans le même
panier. » Après une discussion qui se prolongea sur plusieurs
séances, Law parvint à convaincre le Régent quant au principe
de la fusion, mais celui-ci hésitait encore sur l'émission des actions.
Law s'emploie alors à mettre sur pied une autre formule. Il
trouve des associés qui acceptent d'apporter un million chacun
et il s'engage, dans ces conditions, à prendre toute l'affaire pour
lui et pour son groupe. Les actions seront souscrites à 110 % (donc
avec prime de 10%) et il fera un premier versement de 2 500 000
(le montant de la prime) qu'il accepte de perdre s'il ne solde pas
les paiements ultérieurs. Le Régent, convaincu, « fit passer l'édit
le dimanche ». Les actions entre-temps étaient déjà montées à 98,
sans doute en raison des bruits qui couraient, et le lundi elles
furent à 120%.
« La nuit du lundi au mardi, écrit Law, je ne dormis point;
j'avais acquis une grande confiance dans le public et je craignais
de la perdre par le marché que j'avais fait 1 . » Cette formule n'est
pas très claire, mais on comprend par la suite qu'il craint de déce-
voir ses premiers actionnaires. C'est la première manifestation
d'un sentiment très caractéristique chez lui et dont nous trouve-
rons d'autres exemples; il tient à manifester envers ceux qui l'ont
suivi en premier une sorte de loyauté à la manière du « milieu ».
D'autre part, en distribuant les nouvelles actions au prorata des
anciennes, il évitera les sollicitations et les récriminations. Il
décida donc de faire machine arrière, mais il lui fallut désintéresser
les partenaires qu'il avait mis dans le coup. Il va demander au
Régent de dédommager ces personnes sur la part du Roi : « Je
dressai l'arrêt suivant ma résolution, et le mardi matin à sept
heures, je me rendis au Palais-Royal : le Régent était déjà levé
et travaillait aux affaires de la marine avec le comte de Toulouse
et le maréchal d'Estrées... le prince m'avait permis de lui parler
à toute heure lorsque les affaires pressaient. » Le Régent approuva
la nouvelle solution, remercia Law de sa délicatesse et « convint
de le dégager de sa parole », c'est-à-dire de prendre en charge
le dédit de Law sur la part du Roi.
Law remarque qu'en gardant toute l'affaire pour lui il aurait pu
gagner 300 000 000 de livres mais il « aimait la Banque et la
Compagnie comme ses enfants »!
Quels sont cependant ces mystérieux associés? L'Histoire des

1. Mémoire au duc de Bourbon, Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 248.


200 La banque et la guerre

Finances de la Régence n'en dit pas davantage, mais Law s'est


montré moins réservé dans ses confidences... à Montesquieu! Et
voici les noms : « le duc de Bourbon, le duc de La Force, le maréchal
d'Estrées, M. de Nangis, Lassay 1 ». Il s'agit donc, sans doute, non
pas de metteurs de fonds, mais de personnes que Law voulait
favoriser en leur permettant de réaliser un bénéfice sans bourse
délier. Toute l'opération a consisté à faire abandonner à ce petit
groupe le droit de souscription qui appartenait au Roi sur cette
seconde émission, c'est-à-dire 40 %, soit 20 000 actions. Ainsi
s'explique le fait que le Roi, tout en ayant souscrit à l'origine
40 % de titres — c'est-à-dire 80 000 — n'a possédé par la suite
que 100 000 au lieu de 120 000 2 qu'il aurait dû détenir après les
augmentations de capital, s'il avait pleinement utilisé ses droits 3 .
Nous ne connaissons pas la date exacte de l'édit qui indique
seulement le mois (mai). Il fut communiqué au Parlement le 23.
Le 17 juin, un arrêt précisait que la fusion était tenue pour enre-
gistrée et le 20, la Compagnie était autorisée à émettre les cin-
quante mille actions nouvelles pour le montant nominal de 500
plus une prime de 10%, la souscription étant réservée, comme dit
ci-dessus, aux anciens actionnaires au prorata d'une action nou-
velle pour quatre anciennes, d'où le nom qui leur fut donné res-
pectivement de « mères » et de « filles » (quatre mères pour une
fille). On exigeait des souscripteurs le paiement immédiat de la
prime, mais le capital était payable en vingt termes. Avec 75 livres
de débours, on pouvait donc acquérir une action qui monterait
bientôt à mille livres. En la vendant à ce prix, déduction faite des
versements dus, on encaisserait donc 525, soit un bénéfice net
de 450 ou 600 % de la mise initiale.

Et voici qu'apparaît une figure imprévue (de nous). Le 20 juillet,


la Compagnie se voit accorder le privilège de la fabrication des
monnaies. C'est un retour vers la vocation fiscale, quelque peu
oubliée depuis la concession des tabacs, et cette fois encore, il y
a un certain rapport entre le monopole d'Etat et l'horizon mari-
time : « Le motif de cet arrêt était que la Compagnie pouvait attirer
en France plus d'espèces et de matières étrangères que des par-

1. Montesquieu, Voyages, p. 1004.


2. 80 000 (40 %) sur les 200000 actions + 0 sur l'émission des 50 000 (filles) +
20 000 sur la seconde émission de 50 000 (petites-filles).
3. On peut donc supposer que dans son mémoire au duc de Bourbon Law a donné
de l'affaire une présentation quelque peu « arrangée ».
Le véritable trésor des Indes ou les cent mille actions du Roi 201

ticuliers et que l'État en tirerait un plus grand avantage que sa


Majesté si elle faisait continuer la fabrication pour son compte. »
On lit dans la plupart des commentaires que cette mesure recou-
vrait une habileté diabolique, par laquelle Law s'attribuait la pos-
sibilité de modifier le cours des monnaies comme il l'entendait et par
là d'assurer à la fois la propagande des billets et la défense de
l'encaisse. Il ne s'agit de rien de tel. Law n'avait nullement besoin
de fabriquer lui-même les pièces pour en ordonner la diminution
ou le haussement et il venait de le faire avec succès à deux reprises
récentes. De telles mesures qui exigent des arrêts sont prises dans
les conseils et non pas dans les ateliers.
Si la possession de l'hôtel des Monnaies ne conférait à Law aucun
pouvoir nouveau à l'égard des décisions monétaires, elle lui per-
mettait en revanche de tirer profit de ces décisions chaque fois
qu'elles interviendraient. Or, il se proposait justement d'en prendre
beaucoup, au moins pendant une certaine période. Les diminu-
tions, et aussi, le cas échéant, les haussements, les refontes et les
« remarques » faisaient partie de sa panoplie d'ennemi de l'or. Le
fils de l'orfèvre a-t-il ressenti un plaisir d'humour à faire ainsi
financer par les fabuleux métaux la guerre qu'il leur livre et qu'il
compte poursuivre jusqu'à leur élimination?
Pour paiement de son privilège, la Compagnie s'engageait à ver-
ser au Trésor 50 millions en quinze mois. Law chiffrait d'autre
part à 10 ou 12 millions le bénéfice proprement dit devant reve-
nir à la Compagnie : ce qui représente un total de recettes fort
important et une ressource qui ne peut être considérée comme finan-
cièrement très saine.
Pour se procurer ces fonds, il s'adressait au public et lançait le
27 juillet une nouvelle augmentation de capital de 50 000 actions
représentant 2 5 0 0 0 0 0 0 de capital, mais cette fois aussi 2 5 0 0 0 0 0 0
de primes.
Contrairement au précédent des actions « filles », la prime n'était
pas exigible au comptant (il est évident qu'un versement aussi
élevé aurait découragé les souscripteurs). Le total — capital et
prime — soit 1 000 1. était payable en vingt échéances de 50 1.
De la sorte les souscriptions furent couvertes en vingt jours. Quel
succès, si l'on pense aux hésitations précédentes, et si l'on tient
compte du fait que les nouvelles actions, malgré l'étalement, repré-
sentent des sommes beaucoup plus élevées et ne sont plus payables
en papiers dépréciés.

1. C'est bien à tort que certains auteurs ont cru que la prime était versée d'un
seul coup, ce qui aurait entraîné un décaissement de 525 1. par titre (cf. Henri
Weber, op. cit., p. 309, n. 2).
202 La banque et la guerre

Dans l'ensemble de ces savants agencements, il faut constater


que nul ne perdait : ni le trésor, qui en tirait de bonnes rentrées,
ni le Roi qui voyait doubler nominalement (en fait sextupler son
trésor des Indes, ni Law bien sûr, ni même le public des souscrip-
teurs, lequel y trouvait largement son compte.
Au cours d'une assemblée générale tenue le 26 juillet, la veille du
lancement, de l'émission, Law fit prendre en effet une décision har-
die, celle d'accorder un dividende substantiel : deux fois 6 %, soit
12 % pour les premiers titres (ce qui faisait 10,80 pour ceux de la
seconde et 6 % pour ceux de la troisième série). Tout cela n'est pas
non plus très orthodoxe, mais pas davantage frauduleux, car les
calculs très stricts de Levasseur parviennent à une évaluation des
bénéfices à 16 500 000, donc très voisine du chiffre requis, et il y
avait toute vraisemblance que celui-ci fut atteint sinon dépassé.
C'est donc une combinaison vraiment ingénieuse, parfaitement
raisonnable, indiscutablement honnête. Voici les « petites-filles » —
(nom des nouvelles actions : à chaque petite-fille correspondaient
quatre mères et une fille) — qui peuvent se déchaîner sur la scène
et entraîner dans une ronde endiablée les mères et les grand-mères.
Sans doute elles ont coûté plus cher et relativement elles gagneront
moins; mais qu'importe, les unes et les autres seront bientôt beau-
coup, beaucoup plus riches. Et si Law avait été aussi avisé dans le
système qu'il le fut dans le pré-système, un avenir somptueux leur
était assuré pour très longtemps.
Par-dessus tout, cette dernière opération est un immense coup de
publicité et c'est ainsi que Law la conçoit principalement.
« (La concession des monnaies) fut considérée du public comme
une faveur éclatante, qui imprima dans tous les esprits une ardeur
incroyable de se livrer aveuglément aux nouvelles opérations car
il y avait beaucoup de gens qui s'y engageaient sans les
comprendre2. »
Cette réflexion, faite par la suite, jette un jour inquiétant sur la
féerie que nous admirons. N'était-ce pas beaucoup déjà que de
charmer? Fallait-il éblouir, au point d'aveugler? et de s'aveugler
soi-même?
Mais nous n'en sommes pas encore là. L'« autre personne »
n'apparaît que rarement et furtivement sur la grande scène du
pré-système.
Voyons cependant, au moment de terminer ce chapitre, où en
sont les cours des actions.

1. Par rapport à la valeur réelle des billets d'État utilisés pour la souscription et
qui d'ailleurs ne lui coûtaient rien.
2. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 345-346.
Le véritable trésor des Indes ou les cent mille actions du Roi 203

La patience de l'Écossais était enfin récompensée. Ce n'est pas


sans peine, nous l'avons vu, qu'il avait pu couvrir, avec l'aide du
Roi, la première souscription. En dehors d'ailleurs des opérations
franches et considérables que représentaient les deux augmenta-
tions de capital successives, la première liée à la grande fusion,
l'autre au privilège des monnaies, Law avait utilisé des procédés
plus retors pour faire hausser ses titres. Ainsi avait-il inauguré la
pratique des ventes avec primes, qui devait par la suite faire fureur
rue Quincampoix, jusqu'au moment où il en viendra à les pros-
crire. Le fait que Law se porte lui-même acheteur à terme était
sans doute de nature à encourager la demande, comme le relèvent
tous les commentateurs, mais le résultat n'était cependant pas cer-
tain. La combinaison de ce mécanisme avec l'annonce de nouveaux
avantages et de nouvelles activités pour la Compagnie conduisait
plus sûrement au résultat recherché
Nous avons vu, d'après les indications données par Law dans son
Mémoire au duc de Bourbon, que les actions atteignaient 90 % du
pair au moment où l'on commençait de parler de la fusion; elles
atteignirent le pair, puis le dépassèrent.
« Ces anciennes actions qui n'étaient alors qu'au pair, note Dutot
(ms. Douai) en juin 1719, montèrent dès qu'on sut les disposi-
tions de l'Édit, et même avant sa publication, juscjues à 130 pour
cent. Et l'empressement du public pour acquérir les nouvelles
actions fut tel qu'il se présenta des souscripteurs pour plus de
cinquante millions 2 . » Avant même la fin de juin, elles s'élevèrent
bien plus encore : « L'ancienne action qui dans son origine avait
coûté cinq cents livres en billets d'État, valait dans ce présent
mois de juin 2 200 à 2 300 livres en espèces. »

1. « Les spéculateurs commencèrent à y réfléchir sérieusement quand ils virent


Law s'engager à payer des parties de 200 et 300 actions d'Occident au pair de l'ar-
gent, dans six mois, quoiqu'elles ne fussent, lors de son engagement, qu'en billets
de l'État qui perdaient plus de moitié et que d'ailleurs il avançait des primes sur
un marché de 200 actions, une somme de 40 000 livres argent comptant » (Du Haut-
champ, op. cit., p. 134).
Luthy donne un exemple précis d'un achat à terme avec prime intervenu entre
Law et le banquier genevois Mallet. « Mallet s'engageait, moyennant 1 000 livres
reçues de Law à titre de primes, à livrer un montant nominal de 50 000 livres
d'actions avec 30 % de perte. L'acte passé le 5 mai 1718 est valable pour un an.
Quand Law somme Mallet de s'exéctuter, fin août 1719, les titres s'approchent du
pair. Mallet se fit tirer l'oreille et on ne sait ce qu'il en advint » (Luthy, La Banque
protestante en France, de la révocation de l'Édit de Nantes à la Révolution, t. I,
p. 311-312 et n. 27).
2. Ms. Douai, p. 180.
204 La banque et la guerre

Nous ne connaissons pas les cours de juillet, si ce n'est d'après


des sources secondaires et douteuses
Nous nous retrouvons sur un terrain solide, avec Dutot (Douai),
au 1 e r août : 450, les 2 et 3 — 465, et « on faisait des primes à
600 pour le 1 e r octobre. Elles y montèrent (à 600) le 17 de ce
mois... et le 30 elles étaient à 720, c'était 3 600 et en y ajoutant là
encore 500, l'action valait par conséquent 4 100 ».
Nous ne tiendrons pas compte pour l'instant du cours du 30 qui
suit le déclenchement du Système et que nous n'avons mentionné
que pour fournir une perspective générale. Nous retenons qu'au
17 août l'action (mère) valait 600, c'est-à-dire six fois le montant
nominal, à quoi l'on doit ajouter, selon la curieuse méthode
comptable de l'époque, encore une fois la mise initiale : donc
3 500 livres.
Dutot indique aussi, et par la même méthode des pourcentages,
le cours des « souscriptions » (actions filles et actions petites-
filles) mais seulement pour les dates respectives des 28 et
29 août : ces pourcentages sont analogues respectivement à 640
et 530 3 .
Les chiffres de Dutot concordent exactement avec ceux donnés
par une autre source également inédite jusqu'à ce jour, à savoir le
document intitulé : Variations exactes de tous les effets en papier
qui ont eu cours sur la place de Paris, à commencer au mois
d'août 1719 jusqu'au dernier mars 1721, par le sieur Girau-
deau 4 .
Le mouvement boursier n'était pas rectiligne et la cote minu-
tieuse de Giraudeau signale quelques légers replis.
Pulteney et Stair mentionnent aux environs du 20 août un creux
auquel ils semblent avoir accordé (Stair surtout) une importance
1. Ainsi selon les Mémoires de la Régence (du chevalier de Piossens) publiés à
une date bien postérieure : « Entre le 25 et le 29 juillet, à la suite d'une nouvelle
répandue concernant la découverte d'une mine d'or au Mississipi, les actions
montèrent de 260 à 275 puis successivement à 282,292 et enfin 300.»
Le texte ne précise pas s'il s'agit des premières actions ou des « souscriptions ».
S'il s'agit des actions, ces chiffres sont inférieurs à ceux indiqués par Dutot dès le
mois de juin. Il se peut qu'il y ait eu baisse, mais aussi que l'indication soit insuffi-
samment exacte.
2. Ms. Douai, p. 205.
3. A première lecture, les calculs de Dutot semblent indiquer qu'il conviendrait
d'appliquer le pourcentage, non pas sur le montant nominal uniforme des titres
(500), mais sur le montant effectivement libéré, ce qui aboutirait à des distorsions
grotesques. Cette interprétation doit être écartée. La cotation de Giraudeau marque
bien que le pourcentage s'applique toujours au multiplicande de 500 (cf. à ce sujet
notre note technique, p. 272).
4. Bibliothèque de l'Arsenal, ms. 4061.
Le véritable trésor des Indes ou les cent mille actions du Roi 205

excessive : « Les actions du Mississippi sont fort tombées : on dit


que cela vient de ce que M. le Duc et quelques autres ont trop mis
en vente à la fois; mais l'habileté de M. Law réparera cela », écrit
Pulteney le 23 août. Quant à Stair, selon son habitude, il exagère,
extrapole, et prend ses désirs pour des réalités. Les actions, selon
lui, auraient d'abord atteint 600 (ce qui est vrai) mais elles
seraient redescendues à 400! « Les Mississipi commencent à chan-
celer, écrit-il le 20 août, les actions tombent et il n'y a plus d'ache-
teurs »
Tâchons de voir exactement ce qu'il en est. Dutot, qui passe
directement du 17 au 28, ne mentionne pas ce mouvement inter-
médiaire. La cote de Giraudeau fait apparaître un très léger
délestage pour les actions d'Occident : 600 le 17, 590 le 18, et 580
les 21 et 22, avec remontée à 590 le 23, les journées des 24 et 25
étant fériées, et 620 le 26. Cependant, la chute est plus forte sur les
filles qui passent de 540, le 17, à 450 le 21 et jours suivants. Pour
les petites-filles, même tendance mais avec des écarts insignifiants :
500-490-485-480-480-490. C'est donc un mouvement assez
court et limité à l'une des catégories de titres qui a inspiré l'envo-
lée de Stair.
*

A la veille du lancement du Système, le Pré-Système s'achève sur


un succès financier remarquable... mais qui pouvait être fragile si
l'on en juge par les oscillations du 17 au 23 août alors que la forte
reprise du 26 est certainement en rapport avec des rumeurs qui
prenaient forme et consistance sur la proximité de la grande
relance.
Ces mouvements spéculatifs procuraient déjà à beaucoup de
personnes des bénéfices considérables : « On ne voit que des gens
qui font des fortunes immenses », lit-on déjà dans la correspon-
dance de la marquise de Balleroy 2 .
En dépit de ces aspects discutables, le Pré-Système doit être
salué comme une expérience réussie. On y discerne le signe de
l'expansion économique, qui n'a pas attendu le Système pour s'af-
firmer.
On doit sans doute considérer avec prudence les témoignages
d'autosatisfaction que l'on trouve dans YHistoire des Finances,
et même les appréciations générales de Dutot, dont nous savons à
quel point il subit l'influence de Law, mais on peut retenir quelques
éléments objectifs. « Les secrétaires d'État, lisons-nous dans le

1. State Paper s, p. 586.


2. Correspondance de la marquise de Balleroy, op. cit., t. II, p. 69.
206 La banque et la guerre

manuscrit de Douai, furent soulagés et débarrassés d'une multi-


tude de gens qui demandaient des sauf-conduits... 11 n'était pas
question de saisies réelles, et on ne parlait au contraire que de
mains-levées 1 . » Dès le mois de juin 1719, Dutot note également :
« ce qui donnait lieu aux ouvriers bannis par la misère en 1714 et
1715 de revenir en France leur patrie, garnir les anciennes manu-
factures et en former de nouvelles 2 ».
Enfin, le cours des changes se tient à un taux favorable pour la
France, mais il faut dire que ce mouvement était déjà prononcé
dès le mois de décembre précédent, donc avant les innovations qui
ont marqué cette période. L'avantage était en décembre de 10 sur
la Hollande et de 11 sur l'Angleterre. Il se maintient de janvier à
août autour de 7, 8, 8 1/2 pour cent avec la Hollande et 8, 9,
presque 10 selon le mois avec l'Angleterre 3 , étant observé d'autre
part que les parités demeurent inchangées.
Cette prospérité monétaire semble due plutôt à la balance finan-
cière qu'aux relations commerciales, mais celles-ci y trouvent avan-
tage-
« Notre commerce extérieur, écrit Dutot, conservait toujours un
avantage considérable sur celui de ces deux nations, ce qui prouve
invinciblement que leurs espèces et matières d'or et d'argent
entraient chez nous, ce qui n'est point étonnant; les fortunes subites
qui se faisaient en France par le commerce des actions de la
Compagnie des Indes y attiraient des étrangers de toutes parts et
ces étrangers n'y venaient pas les mains vides. »
Telle était donc la situation à la veille du grand tournant. Fal-
lait-i] donc s'y tenir? Sans doute. Mais était-ce possible? Proba-
blement pas, comme nous allons le voir.

1. Ms. Douai, p. 183.


2. Et de fait cette affluence des ouvriers précédemment émigrés et désireux de
rentrer en France inspira une ordonnance du 15 octobre suivant, enjoignant aux
capitaines et maîtres de vaisseaux qui se trouvaient dans les ports d'Italie et d'une
façon générale en pays étrangers, de recevoir à bord les passagers français de
toutes professions : l'État paierait pour eux six sols par jour pendant le temps de
la traversée. Nous voyons ainsi que ce mouvement s'était amorcé dès la période
du pré-système.
3. Voir tableau en annexe.
XIII

Magie blanche et caisse noire

« Les dépenses qui ne vont pas jusqu'aux


dettes ne sont pas nuisibles. *
John Law.

Voici en effet qu'une dernière question se pose. Qu'advient-il des


finances publiques?
Comment le trésor, qui ne bénéficie d'aucune recette nouvelle
va-t-il, pendant la période de sept à huit mois qui correspond au
pré-système, faire face à des charges notablement accrues, direc-
tement ou indirectement, du fait de la guerre?
Sans doute l'ouverture des hostilités avec l'Espagne ne devait pas
exposer le royaume à des épreuves analogues à celles que lui avaient
infligées les campagnes du règne précédent. Mais les guerres sont
rarement bon marché, et la démarcation est floue entre les dépenses
purement militaires, les dépenses politiques et les prodigalités de
Cour.

Dépenses militaires proprement dites

« En même temps que la déclaration de guerre du 9 janvier, on


fit les préparatifs nécessaires pour forcer l'Espagne à se rendre aux
iropositions d'une paix solide. On nomma pour aller en Espagne
fes régiments de Picardie, Normandie, Richelieu, Poitou, Touraine,
la Reine, Limousin, Orléans, la Couronne, le Perche, Alsace, Royal

1. A l'exception de la redevance prévue pour les monnaies, mais exigible seu-


lement en août.
208 La banque et la guerre

Roussillon, Royal Artillerie, Castellas, Suisse, Hessi, Languedoc,


Bombardiers, Soissonnais, Dauphiné, d'Assigny, Beaujolais,
d'Olonne, Leneck, Chartres, Blésois, de Valègre, de Voilant,
Mineurs, en tout cinquante-deux bataillons faisant 36600 hommes
d'infanterie. Les ordres furent donnés pour lever 25 000 hommes
de milice... On acheta pour plus de deux millions de vivres... La Cour
envoya en même temps les subsides que la France devait fournir
afin ae reconquérir la Sicile et la Sardaigne. S.M. fit six lieutenants
généraux, soixante-deux maréchaux de camp et cent quatre-
vingt-neuf brigadiers 1 . »
« Les frontières d'Espagne se remplissaient chaque jour de
troupes, de vivres et de munitions de guerre 2 . »
Voici cependant que l'Espagne prépare une expédition en vue
d'amener le prétendant en Angleterre. « Tout à coup dix mille Fran-
çais s'avancèrent dans le Boulonnais pour être à portée de passer
à Douvres. »
En mars 1719, « il était déjà arrivé un grand nombre de troupes à
Bayonne et on n'attendait, le 10 mars, que ses ordres (du Régent)
pour les faire camper dans le plat pays... on forma des maga-
sins considérables de vivres. Il arriva le 9 avril, sous l'escorte
de trois frégates, quinze bâtiments chargés de quatre-vingts
pièces de canon, et quantité de poudre et d'autres munitions de
guerre... Son Altesse Royale ordonna aux officiers généraux de s'y
rendre pour la revue... et il paya une année d'avance à ceux qui
avaient des pensions3 ».

Le donativum

Selon certains récits, on remit en honneur, pour galvaniser les


troupes et éviter les désertions, que l'Espagne cherchait à provo-
quer, la pratique des distributions d'argent en honneur sous l'Em-
pire romain.
« Il (le roi d'Espagne) ne sut répandre que des écrits dans le camp
français, où le Régent faisait verser de l'or à pleines mains 4 . »

1. Mémoires de la Régence, t. II, p. 238.


2. Ibid., p. 247.
3. Ibid., p. 283-284.
4. Lemontey, Histoire de la Régence, t. I, p. 264. Il y avait en effet des déser-
tions chez les soldats, environ 2 500, mais ce mouvement avait pu être arrêté.
Lettre de Craggs du 20 juillet citée par Wiesener, op. cit., t. III, p. 72.
Magie blanche et caisse noire 209

Les dépenses extérieures hors guerre

Non seulement on payait pour faire la guerre, mais on payait


aussi là où on ne la faisait pas. A cet égard notre comportement
dans les imbroglios du Nord est caractéristique des méthodes de
la diplomatie de l'époque mais aussi de la largeur de vues avec
laquelle le Régent envisageait cet aspect des choses. En juillet 1719
l'ambassadeur Stair s'entretint avec Dubois des efforts que la
France et l'Angleterre pourraient faire en commun en faveur de la
Suède et l'on comprend de quel genre d'efforts il s'agissait. Dubois
répond en substance : « Pas un sou 1 », et Stair réplique que, dans
ces conditions, le roi d'Angleterre calquera son attitude sur celle
du Régent 2 . Or le Régent réagit en sens contraire; il pensa que
la France manquerait à l'honneur si elle laissait sans assistance
une ancienne alliée telle que la Suède. En conséquence, il envoie
sur place M. de Campredon qui part le 10 août muni d'un viatique.
Lemontey, qui suit de près les archives françaises, parle de
8 000 000 en lingots d'or 3 .
Cependant Wiesener donne le chiffre de 300 000 rixdales « en
lingots d'or » toujours, mais qui ne représentaient, au change de
l'époque, que 1 600 000 livres françaises' 4 , chiffre confirmé par
d'autres sources (300 000 écus d'or) 5 . Il se peut que Lemontey
ait opéré une totalisation entre plusieurs opérations analogues.
En dehors des subsides destinés directement à la Suède, la France
aurait donné secrètement à l'Angleterre une somme de 600 000 rix-
dales destinée au Danemark (dont le concours était indispensable
à la négociation d'ensemble). L'historien précise : « Je vois dans
une note de la main de l'abbé Dubois que, par l'effet des changes,
cette somme coûta à la France 5 500 000 livres. Le rixdale de
Suède vaut six livres de notre monnaie 6 . » Cependant ces dépenses
n'étaient pas nouvelles. Au temps de la Banque générale, Law
avait déjà été chargé « de remettre un quartier de subsides au roi
de Suède qui était de 150 000 rixdales ' ».

1. et 2. Stair à Craggs, 8 juillet 1719, et à Stanhope, 20 juillet, cité par Wie-


sener, op. cit., t. III, p. 130-131.
3. Lemontey, op. cit., t. I, p. 288.
4. Wiesener, op. cit., t. III, p. 131. Le change semble évalué un peu bas, si l'on
se réfère au chiffre indiqué ci-dessous.
5. Cf. Nordmann, La Crise du Nord, p. 213 et les références, t. II, p. 266-267.
6. Lemontey, op. cit., t. I, p. 289, n. 1.
7. Lettre au duc de Bourbon, t. III, p. 245-246. Law fait valoir à ce propos les
210 La banque et la guerre

« On se demande sans doute, conclut Lemontey à sa manière


emphatique, par quel enchantement la France, que nous avons
laissée écrasée sous le poids de ses dettes, pouvait tout à coup
payer la guerre au Midi et la paix au Nord, et devenir, par ses
prodigalités, l'arbitre de l'Europe. »

La rafle du Prince de Conti et les libéralités de Law

Afin d'obtenir une caution supplémentaire de légitimité, il parut


opportun de confier l'un des commandements du corps expédition-
naire à l'un des princes du sang. Le seul qui fut disponible pour
cette affectation était Louis Armand de Conti. Il fut donc désigné
comme lieutenant général et commandant de la cavalerie. A part
le rang et l'âge — vingt-quatre ans — ce prince ne possédait aucun
des attributs que l'on se plaît à apercevoir dans le personnage d'un
chef d'armée. Bossu et déjeté, il ne compensait point par le feu de
l'âme les infériorités de sa condition physique. Il fallut beaucoup
d'argent pour réchauffer sa vocation. Et il ne se décida qu'après
un long marchandage à rejoindre ses troupes : « Les équipages
du prince de Conti, lit-on dans les Mémoires de la Régence, par-
tirent le 25 avril, au nombre de 145 chevaux et 80 mulets, et le
Prince partit lui-même le 9 mai suivant. S.A.R. lui avait fourni
cent mille écus pour son équipage et lui avait accordé 60 000 livres
par mois pour tenir table ouverte, outre que ses chevaux étaient
nourris aux dépens du Roi 1 . »
Ce fut là un investissement de pur prestige, car, une fois aux
armées, le prince Louis Armand de Conti ne se fit remarquer que
par ses querelles avec le maréchal de Berwick et par sa prétention

économies que sa méthode permettait de faire dans les paiements étrangers et le


caractère excessif des prélèvements de change opérés par les banquiers. « La somme
que la France devait payer au roi de Suède fut stipulée en argent courant de
Hambourg, les ministres de France n'entendaient pas la différence de la monnaie
courante à la monnaie de banque qui était de 20 à 25, le banquier faisait payer
au roi comme étant monnaie de banque et prenait la différence pour lui. » Quand le
Régent constata la différence des procédés, il s'écria : « Je vois présentement ce
qui engage les banquiers à s'opposer à votre établissement; ils ne sont pas négo-
ciants, ils sont voleurs! » D'après la référence au roi de Suède qui laisse supposer
que Charles XII était encore en vie, il 3emble que cet incident se passait dans les
débuts de la période de la Banque générale.
1. Mémoires de la Régence, t. II, p. 285. Le chiffre de cent mille écus est repris
par Lemontey et par Wiesener, auteurs bien infirmés, mais Saint-Simon ne tarife
le Prince qu'à 150000 livres, plus, il est vrai, beaucoup de vaisselle d'argent et les
frais de transport!
Magie blanche et caisse noire 211

d'être entouré de sa garde quand il était dans la tranchée. Il scan-


dalisait les soldats et rentra sans attendre la fin de la campagne.
La parenté ne fut pas oubliee dans une si grande occasion :
« Un mois ou six semaines après cette rafle de M. le prince de Conti,
note Saint-Simon, M lle de Charolais eut une augmentation de pen-
sion de quarante mille livres, et M m e de Bourbon, sa sœur, reli-
gieuse à Fontevrault, une de dix mille 1 . » La princesse de Conti
elle-même se vit accorder, mais un peu plus tard, une annuité de
20 000 livres.
Nous abordons ici le chapitre des faveurs proprement dites. Nous
savons que le duc de Noailles avait, en janvier 1717, posé des
règles draconiennes d'économie en matière de pensions, décidant
notamment qu'aucune pension nouvelle ne serait accordée tant que
la charge annuelle n'aurait pas été ramenée à un plafond de deux
millions 2 . Si curieux que cela paraisse, le Régent, malgré le départ
du ministre, s'en tint à cette discipline jusqu'à la fin de 1718. C'est
seulement au début de 1719 —et sans doute en liaison avec la
« rafle » — qu'il revint à l'ancienne pratique, mais nous devons
noter qu'il procéda avec modération pendant toute la période du
pré-système.
Nous suivons, à travers les réflexions de Saint-Simon, les étapes
progressives de ce retour au naturel qui ne se faisait pas au galop.
« M. le duc d'Orléans, à qui tout coulait entre les doigts, accorda
la noblesse aux officiers de la Cour des monnaies et dix mille écus
au chevalier de Bouillon 3 . » Après la mort de la duchesse de Berry,
Saint-Simon trouva tout naturel de demander et d'obtenir que sa
femme conserve les appointements d'une charge qui n'existait
plus — mais il ne s'agit que de la bagatelle de 21 000 livres.
Cependant, pour faire bonne mesure, il fut également décidé que
« les dames » de la Duchesse, et même la première femme de
chambre, garderaient elles aussi leurs traitements.
Levasseur a dressé d'après Saint-Simon un tableau récapitula-
tif des pensions et gratifications accordées par le Régent, et sans
doute cette liste n'épuise pas le sujet. Mais il est intéressant de
noter que, jusqu'à la charnière du mois d'août, les sommes indi-
quées se traduisent le plus souvent par quatre, rarement par cinq
décimales, alors que dans la période suivante tous les nombres, à
une seule exception près, sont à six décimales.
C'est d'ailleurs « quelques jours après » le 20 août que Saint-
Simon relate la première grosse affaire de ce genre : « Un marché,

1. Saint-Simon, op. cit., t. VI, p. 283-284.


2. Forbonnais, op. cit., t. II, p. 456.
3. Saint-Simon, op. cit., t. VI, p. 360.
212 La banque et la guerre

dit-il, qui scandalisa étrangement. » Sur l'initiative de La Feuil-


lade, ami intime de Canillac qui était lui-même l'un des roués, le
duc d'Orléans acheta, pour le duc de Chartres, « le gouvernement
du Dauphiné 550 000 livres comptant, 300 000 livres en outre
pour le brevet de retenue que La Feuillade avait et de plus les
appointements d'ambassadeur à Rome depuis le jour [où il avait
été nommé]... jusqu'à son départ. Ce fut donc près d'un million1 ».
On peut voir dans cette largesse le signe précurseur de l'explo-
sion générale des dépenses qui salue — en quelque sorte — la nais-
sance du « système ». A la date du 1 e r septembre, la princesse Pala-
tine note : « On ne parle plus ici que de millions. Mon fils m'a
rendue plus riche aussi en augmentant ma pension de 150 000
francs 2 . » « Law a beaucoup d esprit, écrit le même jour la Prin-
cesse. Il a si bien établi les finances que toutes les dettes du Roi
sont payées. »
C'est à partir de ce moment que l'on peut vraiment parler de pro-
digalités et de profusion 3 .
Dans le courant du mois d'août, le problème des pensions s'était
posé avec une acuité et une envergure qui en faisaient un souci
capital pour la trésorerie. Il s'agissait, en effet, de reprendre le
paiement des anciennes pensions, dont le service avait été inter-
rompu 4 et qui représentait encore, malgré les objectifs fixés par
Noailles, une charge annuelle de l'ordre de cinq ou six millions. Il
y avait là une nécessité politique 3 . Le 20 août, il fut décidé que la
Compagnie prendrait en charge l'arriéré et le courant de cette dette
d'État et ce, moyennant un intérêt de 3 % sur les sommes avancées.
Ce recours à la Compagnie apparaît comme une procédure sur-
prenante. On peut en déduire que le trésor, malgré l'impression de
facilité que donnait la gestion en cours — et peut-être d'ailleurs à
cause de cette facilité même — ne se trouvait pas fort à l'aise. Pour-
quoi la Compagnie qui n'est pas une banque acceptait-elle une
semblable charge moyennant un intérêt si modéré? D'où pouvaient
lui venir de telles ressources de liquidités? Nul ne songea à s'en
aviser. C'est en fait une première application, à peine anticipée, du

1. Saint-Simon, op. cit., t. VI, p. 382.


2. Fragments de lettres originales, p. 235.
3. Cf. chapitre xxm : La Politique de la bonne fée.
4. Noailles avait commencé par décider que le paiement serait fait à terme échu,
ce qui lui en avait fait gagner, en trésorerie, le montant (Forbonnais, op. cit.,
t. II, p. 457).
5. Les conjurés de Cellamare avaient d'ailleurs projeté de porter leur attaque sur
ce point précis, en appuyant particulièrement sur les droits acquis au prix du
sang. Les versements avaient cependant repris, mais seulement en partie et, semble-
t-il, pour les pensions concédées à titre militaire.
Magie blanche et caisse noire 213

« système » qui naîtra dans quelques jours et qui conduira la


^ ie à pratiquer la même méthode sur une très grande

En conclusion, il apparaît que la situation financière pendant


le cours de ce premier semestre prolongé est caractérisée par une
aisance à la fois insolite... et limitée. Il est hors de doute que les
recettes régulières ne pouvaient permettre de faire face aux obli-
gations du trésor, puisque, dès avant la guerre, on prévoyait un
déficit de 2 5 0 0 0 0 0 0 de livres, ce qui aurait fait 16 millions
environ sur les premiers huit mois. Les hostilités conduisaient pour
le moins à doubler ce chiffre. D'où provenaient les ressources?
Bien évidemment de la Banque. Ainsi s'explique-t-on qu'il n'y eut
pas de rupture d'échéance, car la Banque y pourvoyait. Mais cette
méthode comportait une double limite : d'une part quant au mon-
tant des sommes avancées, d'autre part quant à la période de
temps pendant laquelle on pouvait y recourir impunément.
Contrairement à ce qui était admis jusqu'ici par les historiens,
les concours (occultes) de la Banque au Trésor ont commencé dès
la période de la Banque générale, malgré la rigueur des règles
proclamées (billets contre espèces). Les documents Fagon établis-
sent que la Banque avait remis des fonds contre des récépissés du
Trésor royal et même du trésorier de la marine L'étatisation de
la Banque permettait sans doute de recourir à ces procédés sur
une plus grande échelle, mais, contrairement à ce que pensent
Levasseur et d'autres historiens, elle ne leur donnait pas un carac-
tère licite et avouable, ou du moins le public n'en aurait pas jugé
ainsi s'il avait été informé de la réalité.
Pour savoir comment, dans ce cas, aurait réagi l'opinion il suffit
de nous référer à un commentaire du duc d'Antin qui, en dépit de
sa haute noblesse, raisonne typiquement en Français moyen : « Je
ne répondrai point à l'objection injurieuse au Régent qu'il prendra
le fonds de la Banque; cela ne mérite point de réplique quoiqu'il
fût aisé de démontrer pour de bonnes raisons qu'il n'y gagnerait
guère quand même il serait tombé dans ce point de démence! »
Il est curieux de noter qu'aucun contemporain n'a soulevé à cette
époque le problème de l'inflation pour le compte du Trésor, et même
que, à notre connaissance, à l'exception de d'Antin lui-même, et
précédemment de Rouillé, nul ne semble avoir pris en considération
l'hypothèse d'une mainmise par le gouvernement sur l'actif de la
Banque, que cependant on envisageait l'année précédente, selon les
notes du duc d'Antin; tout à l'qpposé, ce que l'on redoute, c'est que
la Banque, où il y a quelque chose, pille le Trésor, où il n'y a rien!

1. Cf. supra, p. 167, n. 3.


214 La banque et la guerre

De même que le Parlement, en janvier 1718, exprimait déjà ses


craintes de voir transformer les deniers royaux en billets, de
même le conseiller Cochut, au cours d'urie séance tenue le
14 décembre 1718, pour l'examen de l'édit sur la Banque royale,
exprimait le souhait « que les deniers royaux ne puissent être
employés au paiement des billets de la Banque ou à autre chose
qu'à leur destination 1 ».
Personne ne comprend bien, à l'époque, cette nouvelle alchimie.
Ce sont les billets de la Banque, et même plus exactement les espèces
des déposants, que l'on va transformer en deniers royaux... et
non pas l'inverse!
Law n'a jamais évoqué clairement cette question; il se défend
seulement de s'être prêté à des opérations clandestines : « 11 n'y
a jamais eu des articles des services secrets en dépenses sur les
livres de la Banque ou de la Compagnie mais bien en recettes 2 . »
En ce qui concerne les espèces, il s'exprime d'une façon un peu
différente : « Quoique j'avais le seul pouvoir de donner des ordres
en espèces sur la Banque, je ne me suis jamais servi pour mes
propres affaires 3 . »
Cette protestation, dont la sincérité ne nous paraît pas douteuse,
exclut les opérations personnelles, mais n'exclut nullement le pré-
lèvement d'espèces pour le compte du Trésor 4 . Il n'en reste pas
moins que ces expédients étaient en contradiction avec les doc-
trines qu'il avait exposées et avec les affirmations qu'il avait profé-
rées lors de la présentation de ses projets. Ils étaient de nature à
alarmer l'opinion et en tout état de cause la Banque n'était pas
garantie contre l'aléa de retraits dépassant ses faibles réserves 5 .

1. Registre du greffier Delisle, 14 décembre 1718.


2. Autrement dit : je ne prenais point d'argent, mais il m'arrivait d'en apporter.
II en donne d'ailleurs aussitôt un exemple, à savoir une « faveur » de près de dix
millions qu'il fit à la Compagnie pour assurer la plus grande partie de= fonds néces-
saires à une expédition de vaisseaux vers la mer du Sud; cf. Mémoire adressé au
duc de Bourbon le 25 août 1724 (Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 249).
3. Œuvres complètes, t. III, p. 275.
4. Voir ci-dessous, p. 215, n. 1, la critique que Law fait d'une opération qu'il
attribue à Noailles.
5. Il a d'ailleurs reconnu le fait même de ces prélèvements, mais d'une façon
indirecte et assez obscure : il lui arrivait, sur un ordre verbal du Régent, et afin de
gagner du temps, de faire payer à vue le trésorier Bourgeois, sur des billets signés.
Law, qui étaient ensuite régularisés par des ordonnances émises par un certain
Pomier. Les engagements provisoires de Law lui étaient alors restitués (cf. Œuvres
complètes, t. III, p. 277-278). Il indique expressément que cette procédure était
déjà utilisée avant sa nomination au contrôle général : « Cette manière fut conti-
nuée, dit-il, quand j'eus les finances », mais il n'est pas sûr qu'elle ait été adoptée
avant la période où la Compagnie gérait officiellement les recettes publiques.
Magie blanche et caisse noire 215

Ainsi Law ne pouvait-il ni procéder de façon ouverte ni dépasser


des montants modestes d'inflation. Nous devons d'ailleurs consta-
ter, avec admiration, qu'il n'en a point laissé de trace tangible. Il
fallait donc trouver une autre manière de financer les charges
croissantes de l'État.
C'est d'ailleurs par cet argument décisif que Law a justifié le
Système, et c'est dans le cours de cette démonstration qu'il intro-
duit contre le duc de Noailles un grief assez surprenant 1 . « Mon
projet ne se bornait pas à l'établissement d'un crédit public; si je
n'avais eu que cet objet en vue, il m'était facile d'y réussir... Si
mon Système s'était borné à l'établissement d'une compagnie puis-
sante... j'y avais déjà réussi. »
« Si le Roi avait eu une recette égale à ses dépenses, je me serais
contenté d'avoir établi la Banque générale et la Compagnie des
Indes et je les aurais soutenues. Mais dans l'état où le Royaume
était, il aurait été impossible de les soutenir car le ministre n'ayant
pas de fonds pour les dépenses les plus nécessaires aurait fait
manquer la Banque après en avoir tiré quelque secours. »
Le Système, au moment où il va commencer, présente un carac-
tère hybride. C'est une expérience novatrice d'économie monétaire,
mais c'est aussi une combinaison empirique destinée à sauver une
formule dynastique et à payer une guerre. C'est une fuite en avant.

1. « Il aurait fait de même de la Compagnie des Indes en saisissant les fonds qui
lui avaient été assignés comme le fit le duc de Noailles, les premières années que
cette Compagnie fut établie et comme les ministres qui les avaient précédés avaient
fait » (Œuvres complètes, op. cit., p. 187-188). Passage reproduit par Dutot avec
une déformation qui le rend plus sévère pour le duc de Noailles (cf. Dutot, op. cit.,
t. 11, p. 98).
Troisième partie

LE SYSTÈME ET SON AMBIGUÏTÉ


LA DUALITÉ DU SYSTEME

XVIII

Le plan sage
27-31 août 1719

* On appelle " système " l'assemblage de


plusieurs propositions liées ensemble, dont
les conséquences tendent à établir une vérité
ou une opinion. Ce terme, qui nous vient de
l'école, te système de Ptolémée, le système
de Copernic, a été généralisé et appliqué à
tout. Les essais de M. Nicole sont un sys-
tème de morale. Le testament du cardinal
de Richelieu est un système de gouverne-
ment. M. le maréchal de Vauban appelle
toujours système son projet de dime royale
et on a donné ce nom aux grandes opéra-
tions de la Banque pendant la Régence. »
Jean-François Melon

C'est au lendemain de la soirée décisive du 26 août, décrite par le


duc d'Antin, que le « Système » vit le jour sous la forme d'un arrêt
du 27 août, qui fut complété par un arrêt du 31. Quoi qu'en
iensent Melon et Dutot, qui font remonter le Système, le premier à
fa fondation de la Banque, le second au 17 avril 1717 (date de
l'arrêt qui fait recevoir les billets en paiement des dettes du roi),
il n'y a, avant ces dates, que des opérations préparatoires. Et si le
terme de Système s'est trouvé employé — d'ailleurs fort rarement —
au sujet des entreprises de Law (nous avons relevé une citation de
Stair d'octobre 1718), il ne l'est que dans son sens général.
Il résulte bien de la lettre du Mercure de février 1720 (indiscuta-
blement inspirée par Law) que le « nouveau système de finances »

1. Essai politique sur le commerce, 1734. Chap. xxv : Du Système, éd. Daire,
p. 76.
220 Le système et son ambiguïté

comporte comme pièce essentielle le « remboursement des rentes


constituées », ce qui est en effet l'un des points essentiels de la déci-
sion du 27 août.
Nous voici donc enfin en présence du fameux système de Law. Tel
qu'il apparaît d'après les textes des 27-31 août, c'est un ensemble
de dispositions cohérentes, bien agencées, une architecture parfai-
tement harmonieuse et plaisante aux regards. Cependant c'est un
système et ce n'est pas encore le Système. C'est une version provi-
soire, dont une partie importante sera maintenue mais dont une
partie sera détachée, abolie, oubliée et remplacée par une cons-
truction entièrement différente, elle-même appelée à s'agrandir et à
se diversifier.
Tout se passe comme si le phénomène du dédoublement de la per-
sonnalité qui existe chez Law se trouvait en quelque sorte réfléchi
dans l'œuvre elle-même, parvenue à sa figure la plus caractéris-
tique. De même qu'il y a en Law un grand administrateur-consul-
tant et un dandy aventureux et imprudent, de même il y a dans le
Système un plan économique de haute valeur et une combinaison
spéculative proche de l'extravagance.
Ainsi sommes-nous appelés à distinguer les deux plans succes-
sifs du système. Ce terme de plan peut ici être employé à la fois
dans son sens figuré et dans son acception proprement géomé-
trique. Il y a entre les deux plans deux points fixes communs, deux
pivots : la concession des fermes et le remboursement des dettes.
Il y a un troisième point qui varie de l'un à l'autre : dans la pre-
mière version, c'est la création d'actions rentières à 3 % : c'est le
plan de l'économiste Law, c'est le plan sage. Dans la deuxième,
c'est l'émission des actions nouvelles de la Compagnie, qui entraîne
à son tour divers développements, hausse des cours, agiotage, prix
plancher des titres, valorisation des actions du Roi. C'est le plan
du duelliste de Londres, c'est le plan fou.

Les points fixes du Système : la reprise du bail des fermes par la


Compagnie d'Occident et le remboursement des dettes.

La reprise du bail

La Compagnie des Indes se fit subroger (sous la signature d'un


certain Armand Pillavoine) dans le bail des Fermes générales
(passé l'année précédente sous la signature d'Aymard Lambert).
Elle acceptait de payer 3 500 000 de plus, le bail s'élevant ainsi à
52 000 000, mais avec une prolongation de quatre ans. Cette
mesure en tous points excellente répondait à une triple fin.
Tout d'abord à la nécessité de protéger l'édifice contre un péril
Le plan sage 221

pressant. Le principal risque auquel la Banque était exposée était


celui d'une présentation massive de billets. Or ce risque venait
surtout du côté des Fermes, qui récoltaient beaucoup de billets et
qui pouvaient s'aviser de les échanger contre des espèces, soit dans
une intention agressive, soit même pour des raisons différentes 1 .
Le même raisonnement pouvait d'ailleurs s'appliquer aux rentrées
fiscales afférentes aux impôts directs qui étaient recouvrés par
les recettes générales. Aussi, fort logiquement, un arrêt du
12 octobre suivant supprima-t-il purement et simplement les
Recettes en ordonnant le remboursement de la « finance » (prix
de la charge) et confia à la Compagnie des Indes la gestion de ce
second secteur.
En conjurant un grand péril, Law s'assurait d'autre part d'une
source de profits considérables. Le bail des fermes était, par défi-
nition, une bonne affaire, sans quoi il n'aurait pas attiré la convoi-
tise des « maltôtiers ». Le rendement ne pouvait que s'améliorer
entre les mains de la Compagnie par une gestion plus rationnelle
et plus stricte; et surtout, il devait tout naturellement s'accroître
par l'effet de la politique d'expansion économique que Law enten-
dait poursuivre et qu'il avait déjà amorcée. En fait, les perspec-
tives que l'on pouvait en concevoir furent largement dépassées par
le déchaînement de l'inflation. Lors de l'assemblée du 31 décembre
1719, Law s'en tint à une fort modeste évaluation pour le béné-
fice du bail : 12 000 000 pour la première année. Mais il aurait
énoncé, au cours d'une conversation avec Crawford, le chiffre
de 38 000 000 2 ; la Notice de Londres indique 30 000 000. De fait,
le solde réel fut en effet exactement de 38. C'était là sans doute un
résultat exceptionnel dû en partie à l'inflation et aux stockages.
Mais on peut noter que lorsque les choses se stabilisèrent, c'est-
à-dire à partir de 1721, le produit des fermes évolua entre 70 et
80; or le bail avait encore 7 années à courir 3 .
On voit donc combien l'initiative de Law était heureuse. La
Compagnie était assurée de revenus qui encourageraient les sous-
criptions et pourraient (normalement) permettre des investisse-

1. Indépendamment même de toute intention hostile, la Compagnie des Fermes


générales dans des mains rivales constituait un danger mortel... Law « ne pouvait
pas laisser le maniement des finances dans des mains malveillantes ou simplement
indépendantes » (cf. Luthy, op. cit., t. I, p. 315).
Selon certains auteurs des offensives de retraits auraient été à l'origine des dimi-
nutions opérées en juillet, ou même en mai, mais nous avons vu que les faits n'étaient
pas établis.
2. Crawford à Craggs, S.P. 78-165, n° 290, 10 octobre 1719, la date mérite
d'être soulignée.
3. Dutot, op. cit., t. II, p. 214. Luthy, op. cit., t. I, p. 314.
222 Le système et son ambiguïté

ments dans le commerce, les colonies, la navigation. D'autre part,


le Roi recevait lui-même une part des profits grâce à ses cent mille
actions : ainsi l'État participait-il à cette sorte de spoliation du
Trésor que constituait la Ferme... De toute façon, avec une Compa-
gnie qui prenait le caractère de ce que nous appellerions une
société d'économie mixte, chargée de gérer des activités d'intérêt
national, soudée à une Banque d'État, l'institution de la Ferme
perdait son caractère de piraterie légale.
La régie des Recettes comportait un avantage financier beau-
coup plus modeste, car les receveurs n'étaient rémunérés, en sus
de leurs gages et de l'intérêt de la finance, que par une redevance
fixe de cinq deniers par livre. Ainsi Law n'inscrivit-il de ce chef
dans ses évaluations qu'un million.
Bien au-delà de ce modeste encaissement, Law attachait de
l'importance à réaliser l'unité de recouvrement des ressources
fiscales, qu'il avait préconisée dans différents écrits. Sans doute
aurait-il souhaité la lier à une réforme quant au fond des imposi-
tions elles-mêmes, conformément à son premier projet d'avril 1718
et au second élaboré par lui en 1719 sous le titre de « denier
royal », mais il était assez réaliste pour comprendre qu'il est plus
facile de réorganiser la perception que de modifier l'assiette 1 .
Il avait également conçu une fusion générale des services fiscaux
qui auraient été placés sous le patronage des « cours supérieures »,
mais les circonstances politiques ne s'étaient pas prêtées à ce
projet original 2 .
D'une façon générale, Law était d'esprit planificateur, centra-
lisateur, unificateur. L'auteur de VHistoire des Finances traduit
cette inspiration générale par une sorte de hosannah : « Ce sys-
tème embrassait tout le corps de l'État, la terre et ses productions,
les bâtiments, les chemins, les rivières, les deux mers, la navi-
gation, en un mot les fonds et la superficie. Il remuait le travail,
l'industrie et l'imagination des hommes. Il donnait le mouvement
à toutes choses 3 . »
Par cette conception d'un monopole général de l'économie,
on peut considérer que Law se rapproche, à travers les appa-
rences d'un semi-capitalisme d'État, d'une sorte de forme diri-

1. Cf. chap. xiii, p. 153-154.


2. Il se contenta donc de réunir les Fermes et les recettes sous la direction de la
Compagnie des Indes, à laquelle il fit également transférer, moyennant une rede-
vance annuelle de 1 430 0 0 0 livres, certaines exploitations qui n'étaient pas rat-
tachées à la Ferme générale : Ferme des salines de Moyenvic, gabelles de Franche-
Comté et d'Alsace.
3. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 397.
Le plan sage 223

geante de l'économie semblable à celle que l'on observe aujour-


d'hui dans les pays socialistes de l'Est. Ainsi justifie-t-il, de
façon paradoxale et dans une certaine mesure, la revendica-
tion de Louis Blanc qui, lui, représentait cependant une ten-
dance assez différente, celle du socialisme coopératif et popu-
laire.

Le remboursement de la dette

La seconde décision, consacrée par l'arrêt du 27 août, était pro-


prement stupéfiante : il ne s'agissait de rien de moins que du rem-
boursement de la dette publique. La Compagnie des Indes, « pour
mieux marquer à Sa Majesté son désir de contribuer de son crédit
au soulagement de l'État », offrait de prêter au Roi 1 200 millions
de livres pour servir au remboursement d'une série de créances
sur l'État. La liste englobe les rentes perpétuelles assignées sur
une série de recettes également le remboursement des actions
des Fermes, des fameux billets de l'État (il en restait encore), des
billets de la Caisse commune, et enfin, point à souligner, de la
finance (prix des offices) des charges supprimées ou à supprimer.
Un second arrêt du 31 août confirmait et complétait ces disposi-
tions en aménageant leurs modalités.
Indiquons tout de suite que cette opération, prévue pour 1 200 mil-
lions, fut étendue le 10 octobre à 1 500 en raison du succès obtenu
par les souscriptions et afin de permettre la prise en charge d'un
certain nombre d'autres créances. D'autre part, entre-temps,
le 17 septembre, la Compagnie avait proposé de prêter au Roi
100 0 0 0 0 0 0 de livres pour rembourser la dette que le Roi avait
envers elle-même depuis la souscription du capital de la Compa-
gnie. On sait que ce capital représentait 100 000 000 en billets
d'État. Le Trésor, qui était débiteur de ces billets, devait en payer
les intérêts à la Compagnie qui les redistribuait d'ailleurs à ses
actionnaires. L'annuité de 4 000 000 afférente à ce prêt s'était
compensée avec la redevance due par la Compagnie pour la ferme
du tabac. On estima qu'il était injuste que la Compagnie reçût
(indirectement) 4 % alors que les autres créanciers ne percevaient
que 3 %. Le million ainsi économisé par le Roi fut utilisé pour
supprimer les droits qui étaient perçus sur les suifs, sur les huiles

1. Des recettes étaient affectées au paiement des rentes et en fournissaient la


garantie; il s'agit des charges assignées sur les aides et gabelles, sur la taille, sur
les recettes générales, sur le contrôle des actes des notaires, sur celui des exploits
et sur les Postes (Du Hautchamp, op. cit., t. V, p. 227).
224 Le système et son ambiguïté

et sur les cartes, ainsi qu'un droit de 24 deniers qui était prélevé
sur les ventes de poissons à Paris. Tout cela était de bonne publi-
cité.
C'est donc en définitive la somme totale de un milliard six cents
millions qui devait être « prêtée » à l'État par la Compagnie. L'État
versait à la Compagnie un intérêt de 3 %, c'est-à-dire 48 0 0 0 0 0 0
par an. Par les textes précités, l'État s'engageait à ne pas amortir
cette somme pendant une durée de vingt-cinq ans 1 . Enfin, comme
couronnement de cet édifice, l'État, pour marquer à la Compagnie
sa juste reconnaissance, confirmait pour cinquante ans, soit jus-
qu'au 1 e r janvier 1770, tous les privilèges afférents aux différentes
concessions qu'à la suite des fusions successives elle réunissait
entre ses mains.
En fait, il ne s'agissait pas à proprement parler d'un rembour-
sement global des dettes de l'État, bien que l'opération revêtît
juridiquement cette apparence. La Compagnie n'avait nullement
l'intention de décaisser d'un coup un milliard six cents millions
— fût-ce en papier que d'ailleurs les créanciers auraient pu,
théoriquement, présenter 'aussitôt aux différents bureaux de la
Banque, pour demander des espèces métalliques, ce qui n'eût
pas manqué de créer un réel embarras. De leur côté, les rentiers
ne souhaitaient nullement se faire rembourser leurs capitaux : ils
avaient pris l'habitude de percevoir le revenu de ces capitaux et
ils auraient été déconcertés s'ils avaient dû se mettre en quête
d'un nouvel emploi plus ou moins rémunérateur de ces fonds
libérés contre leur souhait.
L'opération ainsi traitée était excellente pour l'État.
Mais on aurait pu parvenir aisément au même résultat en pro-
cédant à une réduction autoritaire des taux accompagnée ou non
du mécanisme classique de la conversion (offre de rembour-
sement). En fait, il existait des précédents de l'une et l'autre
méthode.
On ne voit pas clairement quelle est l'utilité avouable de l'in-
tervention de la Compagnie dans cette seconde partie du schéma.
On pouvait cependant admettre que la Compagnie, ayant reçu la
concession de la Ferme et la gestion des Recettes, se chargerait
de payer elle-même pour le compte du Roi un intérêt de 3 % à
ses créanciers.
C'est bien sous cette forme que l'affaire fut d'abord conçue ou,
plus exactement, présentée. C'est ici que nous en venons au troi-
sième point : au point mobile, celui qui ne sera pas conservé dans
le plan définitif du Système. Nous en sommes pour l'heure à la

1. Arrêt du 27 août. § XII.


Le plan sage 225

version initiale, à ce que l'on peut appeler le plan sage d'un homme
sage.

Le plan sage. — Les actions rentières

Aux termes de l'arrêt du 27 août, la Compagnie des Indes est


autorisée à emprunter 1 200 000 livres (somme portée par la suite
à 1 600 000) pour valeur desquelles elle remettra soit des actions
rentières au porteur, soit des contrats de constitution de rente sur
elle-même à 3 % par an. Jusque-là c'est une faculté pour la Compa-
gnie. Mais, d'après l'arrêt suivant du 31 août, c'est une obligation
pour elle, et c'est un droit pour le public. « Veut et entend S.M.
que toutes personnes puissent acquérir à leur choix sur ladite
Compagnie des Indes soit des actions soit des contrats de consti-
tutions de rentes. » De surcroît le Roi interdit à la Compagnie
d'amortir elle-même ces titres pendant la durée de vingt-cinq ans...
la même pendant laquelle le Roi lui-même s'interdit l'amortissement
des rentes qu'il doit verser à la Compagnie. Il y a donc une par-
faite correspondance; il n'est pas douteux que dans l'esprit des
rédacteurs des arrêts (sauf s'ils étaient d'accord pour une pré-
sentation fallacieuse), les créanciers de l'État, titulaires des titres
à 4 % d'intérêts, devaient pouvoir obtenir de la Compagnie des
titres à 3 % d'intérêts, qui bénéficiaient au surplus des mêmes
garanties. Sans doute, les arrêts ne spécifient aucun droit de pré-
férence pour l'acquisition de nouveaux titres en faveur des créan-
ciers remboursés, mais cela allait de soi. En effet les créanciers
devaient se faire remettre par les gardes du Trésor royal, à titre
de remboursement, des assignations sur le caissier de la Compa-
gnie des Indes, lequel devait les acquitter sur présentation. C'était
là une bonne occasion pour eux de souscrire aussitôt des actions
rentières ou des contrats. En disant que toutes personnes pou-
vaient en demander, on comprenait évidemment dans cette expres-
sion générale tous les anciens créanciers. L'hypothèse selon laquelle
il y aurait un tel afflux de demandes, en provenance d'argent
nouveau, qu'un certain nombre de rentiers ne pourraient être
servis, s'agissant d'un placement perpétuel à intérêt si modeste,
ne pouvait venir à l'esprit. Et de fait si l'on avait procédé de cette
manière, comme le texte en faisait l'obligation, il est évident que
l'on n'aurait jamais eu à refuser des actions à 3 % à tout rentier
qui en aurait fait la demande.

1. D'après l'ensemble du texte, il s'agit ici d'actions rentières.


226 Le système et son ambiguïté

Tel se présente donc, à l'origine, le système, fort différent de la


figure déformée qu'il prendra par la suite.
Le mécanisme adopté paraît curieux au premier abord, mais
il ne prête à aucune sorte de critique (à partir du moment où le
principe de la diminution du taux de la dette est adopté). La
Compagnie reçoit 3 % et distribue 3 %. Elle ne gagne rien et ne perd
rien. Son intervention peut correspondre à une vue générale d'ad-
ministration, et aussi à l'intention de gonfler son importance et
de valoriser ses titres. Elle peut même projeter de lancer de nou-
velles émissions d'actions ordinaires, et escompter que les porteurs
des « actions rentières », déjà orientés vers une nouvelle forme
de placement, seront des candidats tout trouvés pour souscrire
à ces titres.
Si nous nous en tenons là, c'est-à-dire au plan initial, au plan
sage, nous ne pouvons qu'apporter le tribut de notre admiration
à cette structure sans défaut.
Était-ce cependant suffisant pour redresser la situation des
finances publiques et pour soutenir l'animation de l'économie
publique?
Bien qu'il soit téméraire de réécrire l'histoire, nous pouvons
répondre : oui. Law pouvait s'en tenir, avec quelques chances de
réussite, à son premier plan.
Avançons quelques chiffres simples :
La réduction du taux d'intérêt des dettes de l'État à 3 % faisait
gagner en réalité une somme nettement supérieure à celle de
16 000 000 représentant 1% d'intérêt sur 1 600 000. En effet,
certaines créances, charges d'offices, etc., coûtaient plus de 4 %.
L'économie totale a été calculée par Dutot qui la chiffre à
2 1 8 1 7 600 à quoi il convient d'ajouter le supplément de recettes
résultant du nouveau bail de la Ferme : 3 500 000, soit donc un

1. Crawford note le 10 octobre : « Ils ont maintenant 300 millions de plus


qu'ils n'en avaient besoin. Law m'a dit qu'il les prêterait au Roi pour rembourser
ceux qui avaient acheté des offices dans le cours du dernier règne et qui avaient un
intérêt de 5 % pour leur argent. »
L'arrêt du 12 octobre, qui porte à 1 500 000 le prêt de la Compagnie, ne précise
pas à quels remboursements le crédit supplémentaire sera appliqué. Cf. Du Haut-
champ, op. cit., t. V, p. 264. Ce sont des arrêts ultérieurs en date des 25 et 30 octobre
qui ordonnèrent : 1° la suppression des rentes assignées sur les greffes et sur
d'autres revenus de l'État, sur les augmentations de gages héréditaires, sur les taxa-
tions fixes et héréditaires et sur d'autres parties, employées dans les États du Roi,
créées depuis le 1 er janvier 1689; 2° le remboursement des rentes constituées sur le
clergé et la suppression des offices établis sur ces rentes (Journal de la Régence,
p. 456-457).
Le plan sage 227

total de 25 317 600 \ à quoi s'ajoute normalement le dividende


correspondant aux 100 000 actions qui appartenaient au roi dans
la Compagnie, soit, selon la prévision de Law lors de l'assemblée,
20 000 000, chiffre d'ailleurs mentionné par la lettre du Mercure :
« La Compagnie des Indes a acquitté le Roi en se chargeant de
ses dettes et lui fait encore tous les ans 20 millions de t o n s 2 . »
Pour ces deux rubriques, le budget se trouve donc avantagé de
plus de 45 000 000.
Enfin, le Roi devait recevoir 50 000 000 en quinze mois pour la
cession à la Compagnie du monopole des monnaies. Sans doute,
cette rente était limitée dans le temps, mais la guerre n'allait pas
tarder à finir.
Pour l'exercice de 1720, une vue générale du budget devait donc
comporter une plus-value globale ainsi chiffrée :
Économies sur les dettes et recettes des Fermes 2 5 000 000
Dividende des actions 20 000 000
Redevance sur les monnaies (environ) 30 000 000
75 000 000
Or, le déficit annuel était évalué à 25 000 000, l'année précé-
dente, d'après la note de Couturier, citée par d'Antin. C'était, il est
vrai, avant la guerre. On voit ainsi que le budget aurait pu assurer
à concurrencé de plus de 50 000 000 un supplément de dépenses
extraordinaires. Il pouvait donc, dans une gestion prudente, ne pas
trop s'éloigner de l'équilibre.
Et Law dispose encore — dans l'hypothèse du plan sage — de
cartes supplémentaires : les plus-values sur les titres dont une par-
tie pouvait être réalisée; enfin le rétablissement de la confiance.
Ajoutons qu'il était possible de pratiquer une nouvelle baisse des
taux d'intérêt (ce que Law d'ailleurs décida effectivement) et de les
ramener à 2,5 ou même à 2. Ce qui faisait encore gagner au Roi 8
ou même 16 0 0 0 0 0 0 .
La partie était donc tout à fait jouable.
Formulons une hypothèse :
Au soir du 31 août, l'élaboration du Système de Law est termi-
née. L'auteur ne la compliquera pas et n'ajoutera pas de pièces
nouvelles : dès lors se déroule l'histoire d'une réussite exception-
nelle. La France a assuré l'équilibre de ses finances malgré la
guerre. Elle s'est engagée sur la voie d'une libéralisation et d'une
modernisation de son économie, elle rejoint le peloton des nations
pilotes, maritimes et commerciales, et dans tous les domaines la

1. Ms. Douai, p. 233.


2. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 156.
228 Le système et son ambiguïté

voie des réformes est ouverte. La suppression des offices inutiles


conduira bientôt à réviser l'ensemble de cette institution à laquelle
les Français portent moins d'attachement depuis qu'ils se sentent
entraînés vers les activités créatrices et vers le commerce du large.
Le Parlement, vaincu par l'évidence du succès, abandonne son
attitude d'obstruction systématique. Au mois d'octobre ou de
novembre 1719, Law s'en va lui-même chercher d'Aguesseau au
fond de sa retraite (dans de bien meilleures conditions qu'il ne le
fera effectivement quelque temps après sous la tempête) afin de
s'assurer une caution, etc.
Mais Law pouvait-il réussir en 1719 une entreprise dans laquelle
Turgot échouera en 1776?
Ce n'est sans doute pas un hasard si Bliicher survint au lieu
de Grouchy, mais Napoléon n'était pour rien dans cette substitu-
tion. Le cas de Law est différent : il sera lui-même son propre
Bliicher.
XXII

Le plan fou
13 septembre 1719 et la suite

Dans un court espace de temps, entre le 31 août (date du dernier


texte de la première série) et le 13 septembre (date de la première
augmentation de capital), le Système se trouva modifié dans une de
ses pièces essentielles. Le bail des fermes et le transfert de la dette
subsistèrent mais le troisième élément de la construction, les
« actions rentières 1 », celui qui, justement, servait de support à
l'énorme opération de transfert, disparaît soudain de notre champ
de vision. Les actions rentières? On n'en parle plus 2 . Les disposi-
tions des arrêts des 27 et 31 août, qui prévoyaient expressément
leur création, sont demeurées lettre morte.
Non seulement Law ne s'en explique pas, mais personne ne
réclame. Ni alors ni par la suite, les rentiers astreints au rembour-
sement n'ont revendiqué ce qui était pourtant un droit pour eux 3 .
Seul Pâris-Duverney, par la suite, fit l'oraison funèbre de cette ins-
titution fugitive.
Par la disparition de l'action rentière et par la création des
mécanismes qui s'y substituaient, le Système faisait l'objet, non pas
d'un simple aménagement mais d'une véritable transmutation,
comme l'on dit, pour les métaux. A une construction remarquable,

1. Les textes de la première série prévoyaient une alternative entre cette for-
mulent celle des contrats de constitution de rente, mais il y a tout lieu de penser que
c'est la première, la plus originale, qui aurait été employée par Law.
2. La formule revint cependant par la suite, niais à destination d'une catégorie
particulière d'intéressés et dans des conditions tout à fait différentes. Arrêt du
22 février 1720.
3. Sans doute les textes ne précisaient pas que les actions rentières seraient
réservées aux rentiers, mais ils disaient expressément que toutes personnes pou-
vaient en acquérir, ce qui équivalait, quoique sans exclusivité, à consacrer le droit
des rentiers.
230 Le système et son ambiguïté

que l'on peut qualifier de géniale, se trouvait substitué un plan


extravagant, qui ne pouvait en aucun cas aboutir au succès, et qui
irêtait aux plus graves critiques non seulement du point de vue de
f'économie mais même du point de vue de la moralité.
Le « beau » Law serait-il revenu surprendre son double, le
« grand » Law, au moment où celui-ci allait atteindre au triomphe
par la combinaison de l'audace et de la sagesse?
Dans l'inventeur du Système II, nous retrouvons l'aventurier, le
casse-cou, et sinon l'immoraliste, du moins Yamoraliste, un homme
qui prend un risque insensé (et humainement déplaisant) pour un
bénéfice qui ne peut être que dérisoire ou scandaleux.

Au moment où Law présentait, dans les arrêts des 27-31 août,


le plan sage, était-il sincère? Avait-il vraiment l'intention de créer,
à l'adresse des créanciers de l'État, les actions rentières à 3 %? Ou
bien n'était-ce, dans son esprit, qu'une sorte de rideau de fumée, à
l'abri duquel il se proposait d'observer les premières réactions?
Avait-il déjà préparé la substitution au plan sage d'un plan fou, et
avait-il programmé d'avance ce plan comme devant être, par
étapes, de plus en plus fou?
Ce sont des questions auxquelles il est difficile de fournir une
réponse. Le plus probable, c est que Law avait dans l'esprit un
certain nombre d'éléments, à l'aide desquels il pouvait, selon les
circonstances, ajuster des mécanismes différents.
Or l'accueil fait à la première annonce du Système fut enthou-
siaste. Les lettres de Stair des 28 août et 1 e r septembre 1 en
donnent une juste idée. L'ambassadeur se voit déjà dans l'obliga-
tion de quitter son poste : « Cette cour avec sa fortune voudra
avoir (comme ambassadeur auprès d'elle) un homme qu'elle
pourra acheter ou impressionner. » « Vous pouvez déjà considérer
Law comme le Premier ministre. »
Nous avons vu que Dutot indiquait, pour le 30 août, la cote de
720 pour les actions d'Occident, soit une valeur d'achat de 4 100.
Giraudeau donne des chiffres identiques le 28, 700 (alors que la
précédente cote, le 26, est de 620), le 29, 710, le 30, 720. L'auteur
a le mérite de poursuivre les cotations jour par jour, et nous lisons
la progression très rapide : 705, 750, 790, 792 1/2, puis, le 6 sep-
tembre 809 1/2, le 7, 901, le 9, 990, le 11, 1080 et le jour suivant,
la cote se tient au-dessus de 1 000, justifiant ainsi le nouveau pair

1. 28 août, inédit. Stair à Stanhope, S.P. 78-165, n° 84. 1 e r septembre, Stair à


Craggs : S.P., p. 588 et sq.
Le plan fou 231

de 5 000 livres. Ce document recoupe les indications de Crawford,


qui, dans une lettre du 10 octobre, indique que les actions avaient
précédemment atteint les 1 000 % 1 .
Selon Pâris-Duverney, « Law saisit le moment de cette fureur
d'avarice, qu'il avait lui-même préparé par ses opérations
publiques et par ses pratiques secrètes 2 ». Assez curieusement
VHistoire des Finances, entièrement favorable à Law, donne une
version sensiblement analogue (quant au fond des choses) à celle
de Pâris-Duverney : « On aurait pu laisser aux rentiers (l'option) de
recevoir leurs remboursements ou de conserver leurs contrats à
3 %. Cette condition étant moins avantageuse que celle de s'intéres-
ser à la Compagnie, les rentiers y auraient passé insensible-
ment... »
« Les esprits plus échauffés encore par l'ardeur du gain que par
l'inquiétude de la perte concouraient à faire valoir les nouveaux
crédits. Sans s'être appliqués à en connaître les principes et l'objet,
il était dangereux de ne pas profiter du moment et de leur laisser
le loisir de la réflexion 3 . »
Il faut donc profiter de l'enthousiasme, et aussi — cette nuance
est plus inquiétante — ne pas laisser le temps de réfléchir. Craw-
ford pense de son côté que c'est le succès de la première émission
qui a engagé Law à lancer les tranches suivantes 4 .

Soit que le plan de Law ait été conçu d'un seul coup dans toute
son envergure, soit qu'il l'ait construit par fractions successives,
mais à partir d'un matériel déjà disponible dans son esprit, il nous
paraît nécessaire d'en tracer ici dès maintenant toutes les figures.
Car, en réalité, tout s'est passé comme s'il l'avait élaboré
entièrement à l'avance, et, c'est seulement de cette manière que
nous pouvons porter un jugement d'ensemble sur ce qu'étaient les
chances du Système à son départ. Nous en démonterons les pièces
ainsi que suit :

1. Stair à Craggs, 10 octobre, S.P. 78-165, n° 290 et sq.


2. Examen, t. I, p. 261 et 259.
3. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 351-352.
4. Les 13 septembre, 28 septembre, 2 octobre. On peut remarquer que le total
de ces trois émissions ne représente que 1 500 000 000 alors que les dettes reprises
s'élèvent à 1 600 000 000. La différence correspond à un ensemble de créances de
nature particulière qui furent couvertes par une émission d'actions rentières à 2 %.
232 Le système et son ambiguïté

I. Les augmentations de capital :

Law a substitué à la formule des actions rentières, celle d'une


émission d'actions ordinaires de la Société, lancée en trois
tranches successives, ces actions étant souscrites au montant
nominal de 5 000 livres. Law a produit par la suite un calcul per-
mettant de dégager un dividende de 4 % sur la base de 5 000
A ce titre, l'opération ne serait nullement lésionnaire pour les
créanciers; mais elle comporterait une plus-value énorme pour les
propriétaires des actions des premières séries mères, filles et
petites-filles, émises respectivement à 500, 550 et 1 000 livres.
La plus-value atteindrait ainsi un total de 1 325 000 000. L'éco-
nomie nationale pouvait-elle supporter une ponction de cette
force? Probablement pas.
Law pensait, il est vrai, que les porteurs de titres ne les liqui-
deraient pas et que les plus-values ne seraient pas encaissées (sauf
par lui et ses amis le cas échéant).
En fait, il est probable qu'il n'a jamais eu l'intention ni de limiter
le cours des titres à 5 000 ni de faire bénéficier l'ensemble des
créanciers de l'État d'un dividende de 4 %, soit le double du taux
d'intérêt qu'il entend établir!

II. L'élimination du droit de souscription des créanciers :

Pour que l'hypothèse ci-dessus décrite fût réalisée, encore


aurait-il fallu réserver la souscription — ou accorder une priorité —
aux rentiers et autres créanciers soumis au remboursement. Or
Law éluda cette mesure, il ne prescrivit rien de tel lors du lance-
ment de la première tranche le 13 septembre. Il y eut bien, un peu
plus tard, une disposition qui paraissait aller dans ce sens mais
comme nous le verrons dans la suite de ce récit, ce ne fut que
trompe-l'œil. En fait, les créanciers n'eurent, pour la plupart,
d'autres ressources que d'acheter des actions au cours du marché,
que Law entendait fixer à 10 000, ce qui correspondait d'ailleurs,
selon son calcul, à un intérêt de 2 % jugé plus que suffisant.

1. En fait, le calcul étant fait sur un nombre d'actions minoré, le dividende réel ne
serait que de 3 %. Mais, inversement, Law a sous-estimé ses calculs dans l'assemblée
du 31 décembre, et il donnera, dans la notice de Londres, un chiffre supérieur :
106 000 000. L'équilibre se trouve donc rétabli.
Le plan fou 233

III. Le cours de 10 000 :

La troisième pièce du plan consiste bien à porter les titres au


cours de 10 000 livres.
Ce programme s'accorde avec l'ensemble des mesures que prit
Law pour fixer en effet à 2 % le maximum de l'intérêt légal, et pour
faire descendre plutôt en dessous de ce chiffre le taux des prêts
économiques courants. L'intention de Law de parvenir à un tel
taux d'intérêt est déjà ancienne. Ce n'est pas une improvisation; il
l'exposait dans un mémoire de décembre 1715
Corrélativement, la volonté de Law de voir se fixer à 10 000 livres
le cours des actions, mais point au-dessus, ne saurait faire aucun
doute. Il l'a exprimée à plusieurs reprises. Dans la seconde lettre
du Mercure, le rédacteur écrit : « Le crédit a porté les actions
jusqu'à deux mille à la face de son adversaire 2 ... » ... « j e les
suppose à deux mille, qui est presque le plus haut prix auquel on
les ait achetées sur la place 2 ». « Dans l'ouvrage que je me propose
de faire (...), écrit-il lui-même, au duc de Bourbon, le 15 octobre
1724, je démontrerai que si mon système eût été suivi et soutenu,
les actions auraient continué à 2 000 % (10 000 livres) » 3 .
C'est en effet le chiffre qui correspond au taux sacro-saint de 2 % :
« Plusieurs personnes, expose-t-il dans le même texte, achetaient
à ce haut prix pour y placer leurs fonds, ne trouvant pas d'autre
emploi qui produisît 2 % comme l'action devait produire sur le
pied de 2 000 pour 100 4 . »
Pour atteindre ce prix ou pour le soutenir, Law a utilisé succes-
sivement et corrélativement une série de moyens :
1° le fractionnement 5 du titre qui met la spéculation à la portée
des petites bourses;

1. «Une abondance d'argent qui réduirait l'intérêt à 2 % soulagerait le Roi en


réduisant la rente des dettes, charges, etc., soulagerait les seigneurs propriétaires de
terres qui doivent, enrichirait ces derniers car les fruits seraient vendus plus cher,
enrichirait les commerçants qui trouveraient alors à emprunter à un bas intérêt
et donneraient à travailler aux peuples. » Œuvres complètes, op. cit., t. II, p. 307.
2. Ibid., t. III, p. 106, 114.
3. Ibid., p. 270.
4. ...« car les terres étaient alors vendues communément au denier cent », t. III,
p. 270.
5. Sur une requête de la compagnie du 12 octobre, on fit couper « à la volonté du
porteur, les certificats... et des commis furent désignés pour ce travail » (Du Haut-
champ, op. cit., t. II, p. 33). Selon la Notice de Londres on coupait chaque action
en deux titres de 5000 livres.
234 Le système et son ambiguïté

2° le report des échéances qui, au début, étaient fixées à 10 %


par mois et qui furent groupées à raison de 3 pour le dernier mois
de chaque trimestre. De ce fait, décembre et plus tard mars, se sont
trouvés surchargés (1 500 à payer) mais dans les mois intermé-
diaires (notamment octobre et novembre) les spéculateurs pou-
vaient s'en donner à cœur joie avec une mise très faible 1 ;
3° les prêts sur les titres qui permettent de se procurer des fonds
sur les actions même non libérées;
4° à partir du 30 décembre, le bureau d'achat et de vente de la
Compagnie;
5° plus tard, enfin, la fixation autoritaire du cours de 9 000.
La « planification » du cours est d'ailleurs rigoureusement
démontrée par le mécanisme des prêts sur les titres institué dès
octobre 1719. Law indique, en effet, d'une part, que la somme
prêtée est de 2 500 livres (à 2 %), d'autre part que le prêt représente
25 % du titre 2 .
C'est bien à tort que Du Hautchamp indique que Law aurait
voulu faire plafonner les titres de 6 000 à 7 000. Cela prouve que
cet auteur n'a pas véritablement compris le Système dont il s'est
fait le narrateur abondant et pittoresque, mais non point compé-
tent ni scrupuleux.
Inversement, Law n'a jamais eu l'intention de faire monter les
titres, ou de les laisser monter au-dessus du cours de 10 000, et, en
fait, comme l'indique clairement la phrase précitée, « presque le
plus haut cours », ils n'ont que rarement et de peu dépassé ce pla-
fond.
Les cours de 18 000 et 20 000 livres qui sont mentionnés dans
beaucoup d'ouvrages relatifs à Law sont purement imaginaires.
Cette légende trouve son origine dans des indications données par
Du Hautchamp, mais qui ne sont confirmées par aucune source
sérieuse. Il est d'ailleurs aisé de discerner, dans un passage de
Du Hautchamp, l'origine de la confusion 3 . Par la suite une lecture

1. Arrêt du 20 octobre 1719 (Du Hautchamp, op. cit., t. V, p. 268).


2. « Le quart de la valeur des actions qu'il lui remettait en dépôt » (Œuvres
complètes, op. cit., t. III, p. 120).
3. Au début de sa troisième partie de YHistoire du Système des Finances, Mar-
mont écrit en effet ce qui suit : « ... Les porteurs de grosses parties, profitant de la
manœuvre qui avait fait hausser ce papier jusqu'à plus de dix-huit cents n'eurent
point d'autre objet que de le convertir en billets de banque, pour réaliser en or, en
argent, en diamants et immeubles, etc. »
C'est en note que l'on trouve la mention suivante : « c'est-à-dire 18 000. L'action
qui n'avait d'abord coûté que 500 livres en billets de banque monta à 18 000 livres ».
Cette note, qu'elle émane de l'auteur ou d'un réviseur ignorant, est évidemment
erronée.
Le plan fou 235

erronée, par Levasseur, d'une mention de Buvat, a donné la cau-


tion d'un grand historien à ces cotes astronomiques 1 .
Nous aurons l'occasion de suivre ce problème des cours au long
des étapes de ce récit, mais nous croyons nécessaire dès mainte-
nant et dans une vue générale du sujet, d'éliminer ce mythe, car il
peut donner une fausse représentation de la politique de Law et
même de son personnage.
La « folie » de Law, puisque nous avons employé ce terme, est
une folie raisonnée et raisonnante. Law justifie sans cesse et avec
des arguments séduisants, quoique spécieux, le cours, choisi par
lui, de 10 000. S'il avait laissé les titres s'envoler jusqu'à 18 000 et
20 000, il mériterait d'être tenu soit pour techniquement incapable
— ce qui n'est point le cas —, soit pour totalement irrationnel, car
ces évaluations ne pouvaient entrer dans aucun schéma logique.
En fait, l'indication donnée dans la lettre du Mercure et qui se
suffit à elle-même (car le rédacteur n'aurait pas pu, après quelques
semaines, déformer grossièrement des faits notoires) trouve plu-
sieurs confirmations générales.
Ainsi Pâris-Duverney, qui avait intérêt à mettre en lumière ce qui
pouvait donner dans le Système l'impression de l'extravagance,
s'en tient-il à ce chiffre de 10 000 qu'il critique d'ailleurs : « Les
actions s'élevèrent à 10000 et les souscriptions à 5 000, écrit-il. (...)
Au lieu d'employer la facilité qu'il avait pour modérer le prix, il a
permis qu'il montât jusqu'à 10 000 livres. Ensuite, il a prodigué
près de 2 milliards 300 millions pour les soutenir à peu près au

Le chiffre de 1 800, appliqué en pourcentage d'augmentation sur le capital ini-


tial, ce qui est la méthode ordinaire, aboutit au chiffre de 9 000, ce qui correspond
à la réalité.
L'ouvrage porte d'autres mentions relatives à des cotes de 18 à 20 000, mais il est
probable que, cette fois, la correction a été faite dans le texte même.
1. L'erreur de E. Levasseur a été relevée par H. Luthy. E. Levasseur est parti
d'une cotation indiquée par Buvat dans le Journal de la Régence : 1 200 le 5 janvier,
et l'a appliquée comme coefficient à un capital (versé) constitué par trois souscrip-
tions. Or les versements échus à l'époque étaient au nombre de quatre et non de
trois. E. Levasseur aurait donc dû appliquer le coefficient de 1 200 à 2 000 et non
pas 1 500, ce qui donnerait 24 000! (Cf. E. Levasseur, op. cit., p. 151. H. Luthy,
op. cit., t. I, p. 320, n. 1.)
Nous n'entrerons pas dans l'analyse détaillée des cotations de Buvat, qui serait
un casse-tête. Notre interprétation de celle-ci est la suivante : 1 200 s'applique au
montant nominal de la première action, soit 500, ou si l'on préfère au montant de la
première souscription, qui est aussi de 500, ce qui fait 6 000, auquel, selon la
méthode Dutot, il convient d'ajouter le montant du versement initial. Comme l'action
doit encore 3 000, elle représente donc une valeur totale de 9 500, cours qui est
confirmé par nos sources pour cette date.
236 Le système et son ambiguïté

même prix, on doit conclure qu'il était dans son plan de les y
porter . »
Les frères Pâris donnent une preuve supplémentaire de ce prix
plafond, à l'occasion d'une affaire où leurs intérêts personnels
étaient en jeu. Ils relatent dans leurs Mémoires inédits que Law,
soucieux de les gagner à sa cause, avait proposé de donner à
chacun 500 actions, soit donc au total 2 000, et qu'ils auraient pu
ainsi obtenir 20 millions en les réalisant. Ce calcul suppose un
cours maximum de 10 000. Comme ils entendent faire valoir leur
désintéressement, ils n'auraient pas manqué, si le cours avait
atteint 20 000, de souligner qu'ils avaient sacrifié une recette de
40 millions 2 .
Nous relevons un indice du même ordre dans la constitution
d'une société ayant pour objet des activités de colonisation,
société constituée par le duc de La Force qui fit apport d'actions de
la Compagnie des Indes « estimées à leur cours le plus haut de
10 000 livres 3 ».
Enfin, le président Dugas, qui suit de près l'évolution du Sys-
tème et qui l'évoque souvent dans sa correspondance avec Bottu
de Saint-Fonds, écrit le 5 janvier 1720 : « La fureur qui a fait
augmenter les actions et qui les a portées jusqu'à mille (c'est-
à-dire jusqu'à deux mille, y compris ce que le Roi en retire) est
beaucoup ralentie... » Si la pointe avait dépassé cette hauteur, on
ne voit pas pourquoi il n'en ferait pas mention 4 .
Nous avions réuni les éléments de cette démonstration avant
d'avoir découvert les tables de Giraudeau, qui lui apportent une
confirmation indiscutable.
Notons cependant, pour être complet, que les marchés avec
prime ont pu être traités à des cours supérieurs : en fait, selon Law,
jusqu'à 12 et 15 000 (ce pourquoi d'ailleurs il les « bloqua » à
1 000 + 10 000, puis les prohiba), mais aucun de ces marchés ne
fut levé et il ne s'agit donc point d'un cours.
Cette pièce essentielle du plan est bien caractéristique du sys-
tème. Elle comporte un élément de politique économique d'indis-

1. Examen, t. I, p. 279-281.
2. Arch. nat. K 884, p. 85 et sq.
3. B.N. Ms Joly de Fleury, 2042, P 213, v. 4, cité par M. Giraud, op. cit., t. 111,
p. 219.
4. Correspondance littéraire et anecdotique entre M. de Saint-Fonds et le pré-
sident Dugas, Lyon, Mathieu Paquet, 1900.
Le président Dugas était président de la cour des Monnaies, sénéchaussée et pré-
sidial, et prévôt des marchands de Lyon. Bottu de Saint-Fonds était lieutenant par-
ticulier au bailliage de Beaujolais.
Le plan fou 237

cutable valeur, la fixation de l'intérêt de l'argent autour de 2 %\


sur ce point, la position de Law peut être brillamment défendue.
Mais en même temps, elle portait la plus-value globale du capital
initial à une somme énorme : nous l'avions calculée, sur la base
de 5 000 livres, à 1 325 000 000, il faut désormais ajouter un
« boni » de 5 000 pour chacune des 300 000 actions primitives, le
montant s'élève donc à deux milliards huit cent vingt-cinq millions,
plus le bénéfice des souscripteurs initiaux du nouveau capital (ou
des porteurs intermédiaires), soit encore 1 500 000 000. Total :
4 325 0 0 0 0 0 0 , c'est-à-dire environ quatre fois le revenu national
tel qu'on l'évaluait approximativement à l'époque.
Cette troisième pièce du plan comporte elle-même trois consé-
quences :
le sacrifice des rentiers,
l'agiotage,
la valorisation du trésor du Roi.

IV. Le sacrifice (spoliation) des rentiers 1 :

L'affaire des rentiers : c'est la conscience malheureuse de John


Law. Il a plaidé, ou fait plaider cette cause, longuement et labo-
rieusement, dans les lettres du Mercure, puis dans l'Histoire des
Finances.
Law dispose pourtant de deux arguments décisifs : d'une part,
les avantages économiques de la baisse du taux d'intérêt; d'autre
part, le caractère stérile de la constitution de rente perpétuelle.
Il s'est cru cependant obligé d'ajouter quelques considérations
sophistiquées. L'État a tous les droits : il est propriétaire de tous
les biens de ses sujets. Il dispose d'un haut domaine qui pourrait
lui permettre de prendre tout. Il est donc bien bon de ne prendre
qu'une partie 2 . Law se prévaut même des coutumes en usage :
« dans les temps reculés, lorsqu'un État était accablé de dettes, on
les anéantissait, ce qui s'appelait alors " faire jubilé " 3 ».
Ne parvenant pas cependant à se convaincre lui-même, il en
vient à un argument fort contestable : le faible nombre de per-
sonnes véritablement éprouvées. Il insiste sur le fait que la plupart
1. Que nous avons vu amorcer avec la privation, en fait, de leur droit de sous-
crire et qui prend toute son envergure avec la montée (préméditée) ces cours.
2. « Le " haut domaine " est celui que le souverain a sur les biens de ses sujets
pour '.'avantage de l'État. C'est en vertu de ce haut domaine qu'il a le droit de
transférer à Jean la propriété des biens de Pierre, comme il arrive dans les pres-
criptions (...) C'est sur ce droit incontestable que le Roi a remboursé les rentiers... »
(Œuvres complètes, t. III, p. 353-354.)
3. Coutume hébraïque.
238 Le système et son ambiguïté

des rentiers ne sont pas uniquement rentiers. Beaucoup d'entre


eux récupèrent donc dans une autre activité, à un autre titre, la
perte qu'ils éprouvent sur leur revenu.
« Si nous divisions le royaume en vingt classes, les rentiers à
constitution n'en feraient qu'une, et si nous comparions cette
classe aux autres, elle ne ferait pas la centième partie du tout.
Dans cette centième partie, il n'y en a qu'une centième encore qui
soit réduite à ce bien seul et qui ne gagne pas sur tous les autres
beaucoup plus qu'elle ne perd sur celui-là. »
Un rentier « p u r » pour 10 000 personnes, cela fait moins de
2 000 pour la France, chiffre certainement trop faible. D'autre
part, on se demande alors comment un sacrifice imposé à cette
fraction si réduite de la population et, semble-t-il, à une catégorie
si chétive, pouvait être vraiment la condition essentielle et sine
cjua non du salut général; ne pouvait-on pas pour cette catégorie
justement prévoir quelque mesure appropriée?
En réalité, ce qui gêne Law, ce n'est pas le problème principal
posé par la réduction du taux : ici sa démonstration est imparable.
Ce sont les circonstances qui ont entouré le pseudo-rembourse-
ment : le fait que la Compagnie reçoive 3 % et s'arrange pour n'en
payer que 2 % et encore... et surtout l'inégalité de traitement entre
ceux des créanciers qui ont pu souscrire a 5 000 et ceux qu'il veut
contraindre à acheter à 10 0 0 0 1 .

1. C'est sur ce point que ses explications sont les plus embrouillées et s'éloignent
de la bonne foi.
« A l'égard des rentiers... son dessein n'était pas de les ruiner mais bien plutôt
de les enrichir. Son intention était que ceux qui seraient remboursés fissent acquisi-
tion des actions qu'elle exposait en vente au-dessous de leur valeur et qu'en s'assu-
rant à elle-même une rente fixe contre tout événement, le Roi fût libéré et les rentiers
enrichis. »
« Cela est arrivé, poursuit-on, à ceux qui se sont conformés à ses intentions. Il en
est arrivé autrement à plusieurs autres, accoutumés à faire peu de réflexion sur le
commerce et les finances, ils ne se sont pas livrés à un système qui ne se développait
que successivement. »
Et voici une question admirable : « Faut-il leur en faire un crime et les regarder
comme mal intentionnés? Ce serait une injutice. » Encore heureux que les spoliés
ne soient pas pour autant réputés malfaiteurs! Et pour faire bonne mesure de bien-
veillance (après tout — dirait-on aujourd'hui — les rentiers sont aussi des électeurs!),
le rédacteur ajoute : « Il ne serait pas moins injuste de dire que les rentiers sont gens
oisifs et à charge de l'État. »
Dans un autre passage il classe les rentiers en trois catégories : « Ceux qui se
firent rembourser très vite et qui convertirent aussitôt en actions, gardèrent leur
intérêt de 4 %. Ceux qui, plus habiles encore, utilisèrent tout leur capital dans la
première mise (qui n'était, rappelons-le, que de 10 %). Ceux-là firent un profit très
considérable [ils appartiennent en réalité à la catégorie des agioteurs]. Par contre,
Le plan fou 239

V. L'agiotage :

A partir du moment où il entendait porter les titres à une valeur


double de leur montant de souscription, Law était obligé de favo-
riser l'agiotage : « Le désir du gain avait été le vrai motif de la
confiance »
C'était donc pour lui un moyen nécessaire. Mais il aurait pu ne
s'en accommoder qu'à regret, considérer le procédé lui-même
comme déplaisant, voir dans les trafics de la rue Quincampoix
l'inévitable passif d'une entreprise dont les avantages lui parais-
saient supérieurs à ces inconvénients.
Tel n'est point le cas.
En fait, ce moyen est également pour lui un objectif, en raison
des profits qu'il en tirera pour le compte du Régent et pour son
propre bénéfice : c'est là un aspect que nous examinerons comme
étant la sixième pièce du plan.
Ce que nous devons souligner pour l'instant, c'est la complai-
sance avec laquelle Law considère le déchaînement de la spécula-
tion et les enrichissements procurés par l'argent maraudeur.
Il met une sorte de point d'honneur — honneur de clan, honneur
de gang! — à faire la fortune de toutes sortes de personnes même
inconnues de lui qui ont cru à son étoile, qui ont suivi les impul-
sions de son jeu, qui sont en quelque sorte entrées dans sa
main.
Aux critiques que font fuser les gains fabuleux des mississip-
piens, les étalages indiscrets de luxe, les extravagances des par-
venus, le rédacteur du Mercure répond en substance et avec tran-
quillité : cela fait marcher les affaires, et même la bienfaisance y
trouve son compte.
« Ainsi, loin d'être scandalisé de voir ces gens-là faire beaucoup
d'acquisitions et de dépenses excessives, on devrait au contraire

les absents, ceux qui hésitaient sur leurs remboursements, ou qui ne pouvaient pas
les obtenir diligemment, ou qui étaient arrêtés pour des oppositions de créanciers,
ceux-là souffraient beaucoup de perte, ce qui blessait la justice distributive » (Œuvres
complètes, op. cit., t. III, p. 350). En fait l'inégalité créée entre les différentes
catégories de rentiers et l'offense qui en résulte pour la justice distributive ne
constituent qu'une faible partie d'une situation d'ensemble, profondément choquante
du point de vue de ladite justice et en tout cas de la morale. La réduction des reve-
nus de placements à intérêts fixes, même avec des modalités mal équilibrées, pro-
voque un malaise par l'effet de contraste qu'elle présente avec la faveur accordée
à l'agiotage et aux bénéfices spéculatifs.
1. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 371.
240 Le système et son ambiguïté

admirer la sagesse divine qui ne souffrait pas que tous les biens
demeurassent dans des mains qui en sont indignes, et qui permet-
tait à la cupidité d'exercer en cette occasion les devoirs de la cha-
rité. »
En dehors même de toute appréciation d'ordre moral, cet argu-
ment est insensé de la part d'un économiste. Car les gaspillages
supposent les réalisations, et tout le raisonnement de Law, pré-
senté dans le même texte, consiste justement à dire que les proprié-
taires des titres devraient les garder, comme font les propriétaires
des biens-fonds.
Et nous en venons à un morceau d'anthologie.
« Je n'ignore pas, lisons-nous, la qualification odieuse que
quelques-uns donnent à l'espèce de gens, pour me servir de leurs
termes, qui ont fait fortune; mais je n'ignore pas non plus le
nombre prodigieux de grands seigneurs et de personnes de la plus
haute considération que le Système a enrichis; et la réponse la plus
douce que je puisse faire à ces déclamateurs est de leur dire qu'ils
sont en tout cas fort mal appris. »
Ainsi, c'est être mal élevé que d'émettre une critique contre
l'enrichissement spéculatif dès l'instant qu'il profite à des per-
sonnes de naissance aristocratique!
Nous voici loin des vues économiques de l'auteur de Money and
Trade, orientées vers la recherche de l'investissement productif et
la réalisation du plein emploi.
La promotion du gain spéculatif à la double dignité de circuit
normal d'alimentation des finances publiques et de moteur fiable
pour l'administration de l'économie constitue la véritable extra-
vagance du Système dans sa seconde version.

VI. Le rackett. Les fonds spéciaux et le Trésor du Roi :

Enfin, le dernier élément du Système, mais non le moindre,


last but not least, recouvre un ensemble de procédés auxquels nous
donnerons anachroniquement le nom de rackett, car il nous semble
que c'est la meilleure manière de les désigner dans leur ensemble.
Law a utilisé le Système pour constituer une importante masse
de manœuvre, destinée à servir pêle-mêle les finances royales (en
tant que besoin), la politique personnelle du Régent... et la sienne
propre, laquelle consistait à obtenir à la Cour les appuis et la popu-
larité nécessaires pour accéder, lui étranger, à un poste éminent
dans le gouvernement de la France.
Peut-être l'apparent cynisme du rédacteur du Mercure n'est-il
qu'une manière d'enrober dans une certaine brume la réalité de
Le plan fou 241

pratiques qui apparaissent cependant au grand jour dans d'autres


documents. Pour cette raison même, il n'est pas possible de faire
allusion aux fonds secrets mais on peut parler de fonds spéciaux!
Une brochure bilingue éditée à Londres à la gloire de la Compa-
gnie expose le plus tranquillement du monde le bon usage que fai-
saient le Régent et le ministre des droits de souscription qui étaient
en somme dérobés aux créanciers de l'État.
« Je vous dirai que le Régent a trouvé dans le fonds de cette
compagnie une source presque inépuisable de faire des largesses
aux officiers de troupes et de la maison du Roi, et à quantité de
particuliers, en leur distribuant des souscriptions, par où ils se
sont enrichis. M. Law, de son côté, a rendu service à quantité de
gens, même à ses ennemis, en les mettant en route de faire de très
grosses fortunes. Depuis que la circulation des effets a été rétablie,
le Régent a fait abolir quelques impôts dans Paris et dans les pro-
vinces. Ainsi toute la France participe aux avantages de son heu-
reuse administration 1 . »
Enfin, il y a le Trésor du Roi, les cent mille actions, qui au taux
de 10 000, valaient un milliard. On ne peut dire que cette par-
ticipation soit tout à fait clandestine. Cependant peu de personnes
en avaient connaissance (Stair). Elle apparut au grand jour
en février 1720, lorsque Law accepta de la négocier pour
900 000 000. Elle est d'autre part évoquée, quoique de façon indi-
recte, dans les lettres du Mercure.
L'acharnement que met John Law à traîner après soi ce trésor
du Roi fait penser au héros de Hemingway dans Le Vieil Homme
et la mer. Comme lui, il sera trop content, le jour venu, de lâcher sa
pièce pour sauver sa peau.
L'erreur capitale de Law, c'est d'avoir poursuivi en même temps
deux objectifs aussi différents que la réanimation d'une économie
par d'excellentes recettes pré-keynésiennes, et la réalisation d'un
colossal enrichissement sans cause à travers une spéculation effré-
née.
Les lettres du Mercure révèlent chez cet homme supérieurement
habile une incroyable naïveté, qui est due à son absence de per-
ception des éléments contradictoires de son plan. Il ne comprend
pas qu'il ne pouvait pas demander aux acheteurs des titres de se
comporter à la fois en placeurs épargnants (il leur enjoint de
considérer les actions comme un bien productif de revenus) et en
joueurs agioteurs (il les appâte par l'espoir de plus-values déme-
surées).

1. Fulls and impartial account of the Compagny of Mississipi, Londres, 1720,


p. 24 (Université de Londres).
242 Le système et son ambiguïté

Il ne s'avise pas de penser que le spéculateur, celui qui achète


bas, est virtuellement un réalisateur qui vendra en hausse et que
l'épargnant mal informé, le provincial balourd est, lui, par défi-
nition, un suiviste, un imitateur, un mouton qui deviendra, à son
tour, fût-ce à perte, lui aussi un réalisateur.
Tout cela pourtant, il doit le savoir mieux que quiconque. Mais
il ne le voit pas. Il ne voit pas, avec les yeux de l'esprit, ce qui
dérange sa représentation, ce qui contrarie son projet. Il scotomise
les images importunes, les objections dérangeantes, tout comme il
le faisait en tirant son sabre le 9 avril 1694.
Voilà pourquoi le plan génial est aussi, dans le double sens du
terme, un plan hybride. Un plan fou qui va faire vivre sous nos
yeux, au cours de ces mois d'une rare intensité, un monde fou, fou,
fou.

En proposant une définition de sagesse et de folie, nous nous


plaçons dans l'optique de l'expérimentation et d'après le cri-
tère de rationalité, non point dans l'optique de l'histoire et
d'après le critère de finalité. Il était déraisonnable de la part de
Law d'inclure dans un plan, dont les autres parties étaient bien
conçues, des objectifs et des procédures qui en rendaient l'échec
inévitable. Mais du point de vue de l'histoire, la démesure du Sys-
tème a permis de produire d'abord dans la phase du succès (elle-
même aberrante) puis dans celle de l'effondrement, les effets
répondant à une certaine demande — demande résultant, non pas
d'un projet personnel conçu par un gestionnaire, mais de la combi-
naison dynamique des forces profondes à un moment et à un
«r niveau de conscience » déterminés. Effets qui d'ailleurs répondent
en fait au dessein de l'expérimentateur — qu'il n'aurait pas accepté
de payer de ce prix-là, mais qui ne pouvaient être obtenus à un
moindre coût.
CYCLE DU TRIOMPHE IMPRUDENT

XX

L'or coule dans la rue Quincampoix

Ce chapitre consacré aux éléments pittoresques de notre sujet,


lesquels ont été souvent décrits, ne se prête pas à une recherche
originale. Nous l'avons à peu près entièrement composé à l'aide
d'extraits de Du Hautchamp, Buvat, etc., et il ne nous a point paru
nécessaire de l'alourdir par des références détaillées.

La rue

Il faut que la puissance du symbole soit forte pour que des


contemporains puissent écrire : « L'or coule dans la rue Quincam-
poix 1 », alors que justement on n'y brassait que du papier, et que
le principal objectif du système était l'élimination du fabuleux
métal. On raconte aussi que le jeune roi Louis XV s'étant fait
montrer sur un plan de la ville de Paris l'emplacement de la « rue »
s'était déclaré surpris de ce qu'il ne fût pas désigné par une marque
en or 2 .
La hausse des titres, telle que la concevait Law, exigeait le cli-
mat de la spéculation, et même plus particulièrement de cette
forme de spéculation que l'on appelle l'agiotage, c'est-à-dire des
mouvements incessants et dans différentes directions sur la cote
des titres. Une telle activité exige un lieu de rencontre, un empla-
cement accessible à un nombre assez élevé de personnes. La rue
1. Un officier du nom de Monchenu, chargé de surveiller le cardinal de Polignac,
l'un des conjurés de Cellamare et que l'on avait assigné à résidence dans son
abbaye d'Amboise, se plaignait, dans ses lettres adressées à Dubois, de se mor-
fondre dans les marais de la Scarpe, « tandis que l'or coule dans la rue Quincam-
poix » (Lemontey, op. cit., t. I, p. 283, n. 1).
2. Wood, op. cit., p. 49.
244 Le système et son ambiguïté

Quincampoix fut une « scène » autant qu'une Bourse, un forum


autant qu'un marché.
« Les opérations de la rue Quincampoix... commencèrent à la
fin du mois d'août 1719. Cette rue située presque au cœur de Paris,
dans un des quartiers les plus peuplés de la ville, est bornée d'un
côté par la rue Saint-Martin et de l'autre par celle de Saint-Denis,
toutes deux grandes et remplies de commerçants industrieux. Les
rues vulgairement dites aux Ours et Birebouche se trouvent aussi
à ses deux bouts »

La Quincampoix ancienne

« La rue Quincampoix avait été choisie avant 1719 comme centre


d'activités par des trafiquants de papiers... Elle a été de tout temps
occupée par des banquiers correspondants de toutes les places
d'Europe. Il s'y trouve même beaucoup de juifs. Lorsque le papier
s'introduisit en France pour soutenir la guerre, qui suivit la paix
de Ryswick, et que les billets de monnaie commencèrent à circuler,
certains courtiers qui avaient gagné quelque chose dans le
commerce s'y établirent sous le nom de Banquiers; et comme
l'usure se pratiquait parmi cette sorte de commerçants (qu'on appe-
lait agioteurs), elle attira ceux qui avaient des papiers royaux de
toute nature, commerciables à certains cours, les uns aux trois
quarts de perte, les autres plus, quelques autres moins. Ceux qui
avaient de ces effets à vendre ou à acheter se rendaient dans la rue
Quincampoix; là ils étaient reçus à bureau ouvert; le commerce
usuraire enrichissait en peu de temps ces banquiers de l'agio
(terme qui vient des Italiens et des Lyonnais signifiant « droit de
change »). »

L'argent à la pendule

Le gain moyen de ces agioteurs était, selon Du Hautchamp, de 2


ou 300 livres par jour sur un fonds de roulement de 10 000 livres :
on peut imaginer leur gain annuel, étant donné qu'ils travaillaient
1. Le nom remonte à 1203, la « rue » s'était appelée à l'origine « Courroirie »
ou « Vieille courroirie ». L'étymologie du nom « Quincampoix » est incertaine. Selon
Jacques Hillairet, les orthographes successives ont été « Quiquanpoist » (1203),
puis « Quiquempoit » (1300), « Cinquampoit » et « Quinquenpoix » (xvie siècle),
« Quiquempoix » (xvue). Il s'agit « de noms d'origine du Perche et se rapportant
sans doute à l'un de ses habitants ». Selon certains, ce nom viendrait de « quinque
parochiae », cinq paroisses, ou de « qui qu'en poist » (qui qui s'en fâche).
L'or coule dans la rue Quincampoix 245

souvent le dimanche et les jours fériés. On pouvait même s'y pro-


curer de l'argent à la pendule : une demi-heure coûtait 1/2%, trois
quarts d'heure, 3/4 %, une heure 1 %.
Bien que les opérations de la Quincampoix ancienne n'aient pas
procuré des enrichissements comparables à ceux du Système, Du
Hautchamp cite le nom de quelques-uns de ces agioteurs devenus
millionnaires et qui, eux, surent mieux garder leur fortune que
leurs imitateurs les Mississippiens. Certains, cependant, furent
pris dans les rets des chambres de justice, d'autres les évitèrent
ou surent s'en dégager : ainsi cite-t-on l'exemple d'un nommé
Vermalet qui, déguisé en paysan, fit passer son or en Hollande
dans une charrette chargée de foin et de paille dont il faisait
commerce sur le chemin.
« Tout naturellement cette Quincampoix ancienne fut choisie
iar ceux qui travaillèrent dès la naissance du Système pour y tenir
{eurs assemblées. Dans un premier temps, on y négocie pêle-mêle
les actions d'Occident, les actions de la Société des Fermes (pre-
mière formule Pâris), des billets de l'État et même des papiers
soustraits au visa et de ce fait " proscrits ". Bientôt le dévelop-
pement des affaires entraîna une véritable métamorphose de ces
activités et de ce site. On multiplia les bureaux, on agrandit les
maisons; le prix des terrains augmenta et le commerce déborda sur
la voie publique. »

Les locaux

« (Certains) prévoyant que le terrain monterait à un si haut prix


que dix pieds en carré pourraient bien rapporter le revenu d'une
terre seigneuriale, s'emparèrent de toutes les maisons à louer,
aussi bien que des appartements pour les sous-louer en détail...
aux agioteurs qui accoururent en foule pour y établir des bureaux.
(Ceux-ci) étaient loués 200, 300, 400 livres par mois suivant l'éten-
due, de sorte qu'une maison de 600 à 800 livres de loyer par an
contenait jusqu'à 30 et 40 bureaux. On peut juger du produit. Il
n'y avait pas de maison dans cette rue qui ne fût partagée en
autant de réduits qu'il avait été possible d'y pratiquer. Les arti-
sans n'hésitèrent pas de quitter leur boutique et les ouvriers firent
de même, ce qui fit hausser excessivement le prix de tous les
ouvrages. »
Non seulement les maisons de la rue Quincampoix, mais celles
des rues voisines furent ainsi transformées en bureaux. « On n'ex-
cepta pas même les caves et les greniers. » « Un savetier qui tra-
vaillait sous quatre planches, adossées au mur du jardin de Tour-
246 Le système et son ambiguïté

ton, fameux banquier, s'avisa de métamorphoser sa petite hutte


en bureau, qu'il garnit de plusieurs petits tabourets, pour faire
asseoir des femmes que la curiosité attirait dans cette place... Il
abandonna son métier pour fournir des plumes et du papier dans
des opérations qu'on venait faire dans sa petite boutique et il se
faisait jusqu'à deux cents livres par jour. »

Le soldat et le bossu

Certains hommes louaient leur dos comme pupitre, « on en dis-


tinguait un, dont la largeur exorbitante des omoplates convenait
fort aux commerçants. C'était un soldat travesti, qui, ne pouvant
faire mieux, prêtait ainsi son dos à ceux qui avaient besoin de son
ministère... Il amassa un nombre prodigieux de petits billets... se
dégagea du service et se retira dans sa province ». C'est là que l'on
voyait aussi le célèbre bossu, illustré par les aventures de Lagar-
dère « Certain gentilhomme, bon Normand, avait trouvé moyen
d'avoir une échoppe, mais si petite et si étroite qu'il n'y avait
d'autre table que le dos d'un petit bossu qu'on collait pour ainsi
dire contre le mur dans le temps qu'on voulait s'en servir » (Du
Hautchamp). « Un bossu trouva moyen de gagner plus de cin-
quante mille livres avec sa bosse qui allait en pente douce à peu près
comme un pupitre et qu'il prêtait à ceux qui voulaient écrire ou
signer quelques contrats » (Mémoires de la Régence).
Le même métier fut pratiqué par un gentilhomme (de Nanthia)
et dans les caricatures du temps on représente Arlequin servant
de pupitre aux agioteurs 2 .
Aucun détail n est plus significatif, à la fois du climat et de la
technique, que celui de l'agiotage à la cloche.

L'agiotage à la cloche

« Leur manière de négocier pouvait être comparée au flux et au


reflux de la mer. Le signal d'un coup de cloche partant d'un
bureau de la rue Quincampoix faisait monter les actions parce
qu'aussitôt les émissaires et les commis de Papillon, habile commer-
çant qui dirigeait la manœuvre, demandaient parmi la foule et
dans les bureaux des actions à quelque prix que ce soit. Le public,
en faisant de même, donnait l'alarme à ceux qui peu auparavant

1. Paul Féval, Le Bossu ou le Petit Parisien.


2. Levasseur, op. cit., p. 138.
L'or coule dans la rue Quincampoix 247

avaient vendu et qui, rentrant dans la foule, s'empressaient à


racheter, tandis que les agents de cette manœuvre se retiraient
doucement : voilà le flux. Deux heures après, un coup de sifflet
partait du bureau de Fleury, autre agent de cette intrigue. Aussitôt
d'autres émissaires, inconnus des premiers, offraient de vendre à
tout prix et jusqu'à ce que les actions fussent descendues... c'était
le reflux. »

Le brassage social

« Toutes les conditions étaient confondues dans la rue Quin-


campoix... » Qu'on se figure une infinité de gens d'épée et de robe,
des moines, des prêtres, abbés, prélats... « On y a vu en effet
paraître des ecclésiastiques depuis la pourpre romaine jusqu'aux
bedeaux des plus petites paroisses, et les séculiers, depuis le cor-
don bleu jusqu'à la plus mince bandoulière. On y a vu des gardes
du corps s'aviser d'y tenir un bureau sous l'enseigne de la ville de
Cinquentin (sic). »
Les chroniqueurs insistent beaucoup sur la présence d'ecclésias-
tiques — qui est en effet nouvelle et surprenante — et sur celle des
laquais, qui était la chose la plus naturelle du monde, car depuis
longtemps déjà un grand nombre de financiers et de traitants se
recrutaient dans les professions de la domesticité ainsi qu'on le voit
par la pièce de Turcaret qui date de 1709. Les laquais tenaient une
telle place sur la scène de la rue Quincampoix et ils y jouaient des
rôles si divers (dans le style de la commedia dell'arte) que l'on prit
à leur égard des mesures qui témoignent d'une étrange sollicitude.
Le 28 décembre, une ordonnance du Roi fit défense aux gens de
livrée de porter un habit sans un galon qui marque la livrée de
leurs maîtres. Ces galons devaient être « larges d'un pouce, en
forme de boutonnière sur le devant, autant sur le derrière du jus-
taucorps et des surtouts, un autre sur la manche ». « En outre il
leur était interdit de porter aucun velours sur la manche, aucune
dorure, aucun bouton d'argent massif ou d'argent filé sur soie,
aucune veste de soie ni étoffe d'or et d'argent, sous peine de carcan
et de prison aux aliments de leurs maîtres. De surcroît, des sanc-
tions étaient prévues contre les maîtres tailleurs, garçons et
ouvriers, qui se seraient permis d'habiller d'or et de soie la vale-
taille à l'exception cependant des gens au service des ambassa-
deurs et des seigneurs étrangers non régnicoles 1 ... »

1. Buvat, op. cit., t. I, p. 474.


248 Le système et son ambiguïté

L'officine de Mme de Tencin

Certains auteurs, comme Levasseur, pensent que les milieux


parlementaires se tenaient à l'écart de l'agitation spéculative, mais
cette vue est très discutable. « La Finance et la Robe n'ont pas
dédaigné d'y avoir aussi des bureaux. Le sieur Le Grand, trésorier
de France, y avait transporté le sien, sous la protection d'un sei-
gneur qui lui faisait commercer ses actions. Negret de Grandville,
ancien fermier dans les aides et domaines, y avait aussi un très joli
bureau. Les dames Savallette, de Villemur, et autres femmes de gens
d'affaires, venaient y prendre tous les matins leur café et l'après-
midi l'on y jouait au quadrille, sans que les négociations qui s'y
faisaient causassent le moindre dérangement. »
La célèbre M m e de Tencin, amie de l'abbé (depuis cardinal)
Dubois, et sœur de l'abbé (depuis cardinal) de Tencin (le « conver-
tisseur » de Law), avait fondé un bureau boursier en société avec
plusieurs grands noms de la magistrature
Non seulement les classes de la société étaient mêlées dans ces
étranges compagnonnages, mais la rue Quincampoix faisait aussi
le brassage des provinces et des nations. « Il y vint des étrangers
de tous les endroits de l'Europe, quantité de juifs y accoururent,
aussi bien qu'un grand nombre de Genevois, d'Italiens et de Gas-
cons... quoique ces derniers n'aient apporté que peu ou point
d'effets, ils n'ont pas laissé d'en remporter de grosses sommes...
Presque tous les bureaux de la rue Quincampoix étaient tenus par
des Allemands, Suisses, Genevois, Italiens, Anglais, Hollandais,
Flamands, Lyonnais, Languedociens, Provençaux, Dauphinois,
Gascons, Normands, Lorrains ou Francs-Comtois. A peine en
trouva-t-on un seul qui fût parisien 2 . »

Un public mélangé

Les places de diligences étaient retenues des mois à l'avance;


« on vit les trois quarts des gens de province voler à Paris, ceux
1. Cf. infra, p. 311.
2. « On comptait qu'il y avait alors à Paris 25 à 30 000 étrangers qui la plupitrt
étaient logés au faubourg St-Germain, les uns pour le négoce du papier, les autres
par curiosité. »
En même temps on avait facilité le retour en France d'un certain nombre de sujets
qui en avaient émigré (sans doute pour des raisons peu honorables) et qui augmen-
tèrent la pègre de la rue Quincampoix, « où ils fourrageaient à tort et à travers, de
façon que ce commerce devenait une espèce de coupe-gorge ».
L'or coule dans la rue Quincampoix 249

qui n'avaient pu encore participer aux fortunes qui s'y étaient


faites, voulurent s'embarquer dans les nouvelles opérations, les
députés des Corps, Compagnies et communautés, qui étaient
venus pour recevoir le remboursement de leurs rentes, charges ou
offices, avaient à peine touché leurs effets, qu'ils couraient les
porter sur la place... ».
Cela faisait, on s'en doute, un public très mélangé. « Toute cette
rue était remplie, à compter du coin où demeure certain apothi-
caire jusqu'à celle de Venise, des commerçants de toute classe,
dont la plupart avaient abandonné leur profession pour devenir
les courtiers des gros actionnaires. Les gens de vocation méca-
nique, les commis des financiers, les praticiens, des intrigants se
disant officiers, des soldats et des laquais travestis, des femmes
même et des filles de tous âges, belles et laides, enfin nombre de
gens sans aveu, filous et autres s'y escrimaient pêle-mêle, jouant au
plus fin. »
Ce mixage ne manqua pas de produire les conséquences élémen-
taires que l'on pouvait en attendre : la prostitution, l'entôlage, la
filouterie; le meurtre ne vint que plus tard. Du Hautchamp décrit
complaisamment un certain nombre de friponneries marginales
(le cas du mandataire qui garde pour lui la plus-value est le plus
simple et le plus fréquent) . On vit même, selon Du Hautchamp,
un faux abbé qui vendait des billets d'enterrement qu'il faisait
passer pour des titres.
Les gens de qualité laissaient leur équipage dans les rues Saint-
Martin et Saint-Denis et abordaient la rue Quincampoix par le
bout de la rue Birebouche. Là précisément se tenaient des agio-
teuses d'une espèce particulière : « Il y a plusieurs de ces donzelles
qui n'ont pas mal réussi dans leurs opérations, ayant trouvé le
secret de s'approprier les portefeuilles de certains provinciaux. »
Le 26 octobre, une ordonnance établissait, « pour prévenir le
désordre, une garde de douze hommes, commandée par trois
officiers ». « La garde, note Du Hautchamp, se retirait la nuit, et
revenait le matin à l'ouverture de l'assemblée. Un tel établissement
attira plus de monde que jamais dans la nouvelle rue Quincam-
poix. »
Il fallut prendre d'autres mesures. « Le 4 novembre, note le
1. Du Hautchamp décrit une originale « carambouille » sur effets remis en gage.
Les banquiers prêtaient à 10 ou 12 % sur des billets d'un certain Bombarde qui
donnait des effets en garantie de sa signature. Ils escomptaient ensuite ces effets
à moitié prix, re-prêtaient les fonds à Bombarde contre d'autres effets, etc., et se
créaient ainsi une masse de manœuvre avec laquelle ils agiotaient en attendant de
rendre les fonds et de restituer les gages à leur échéance (op. cit., t. II,
p. 135-136).
250 Le système et son ambiguïté

Journal de la Régence, le garde des Sceaux, passant par la rue


aux Ours, fut obligé d'y rester plus d'une heure et " plusieurs gens
de boutique " lui représentèrent le préjudice extraordinaire que
l'affluence des actionnaires et des agioteurs causait à leur com-
merce. » Aussitôt le lieutenant général de police, Machault, fit
prendre une ordonnance défendant à toute personne de s'attrouper
avant huit heures du matin et ordonnant d'en sortir à neuf heures
du soir, « dont le signal se ferait au son d'un tambour de ville 1 ».
En décembre, la chronique note qu'il faut « plusieurs brigades
d'archers de la maréchaussée pour empêcher le désordre 2 » et le
26 et le 27 que plusieurs croupiers et agioteurs ont été incarcérés
pour avoir méconnu la « retraite donnée 3 ».

La table de dame Chaumont

La chronique du Système abonde en anecdotes, aujourd'hui


quelque peu défraîchies, sur des fortunes aisément faites (souvent
défaites d'ailleurs) et sur les extravagances ou les ridicules des
parvenus de l'agiotage : le laquais enrichi qui monte machinale-
ment derrière son propre carrosse, celui aussi qui commande un
carrosse, et interrogé sur les armes qu'il faut y mettre, répond : les
plus belles; le fanfaron qui paie 200 livres pour une gélinotte qu'il
prend pour une poule. La célèbre dame Chaumont, Flamande,
avait reçu du papier en paiement d'une dette dès octobre, elle
avait réussi à amasser six millions, dont elle fit par la suite, dit-on,
soixante! Ayant acheté la terre et la seigneurie d'Ivry-sur-Seine
(sans compter l'hôtel de Pomponne à Paris), elle y tenait table
ouverte et « consommait tous les jours un bœuf, deux veaux, six
moutons, outre la volaille et le gibier, avec force vins de Champagne
et de Bourgogne. Bienfaitrice des arts, elle faisait travailler aux
Gobelins des tentures, des tapisseries superbes et d'un nouveau
dessin 4 ».

1. Buvat, op. cit., t. I, p. 459.


2. Ibid., p. 470.
3. Ibid., p. 471.
4. Ibid., p. 456. Elle paya 8 000 000 de taxe. Cette intéressante personne bénéficie
de la tendresse de Du Hautchamp : « Le papier qu'elle fut comme forcée de prendre
a été le moyen dont la fortune s'est servie pour l'accabler de ses faveurs : y a-t-il
là rien qui ne soit dans l'ordre et que l'on puisse lui reprocher avec quelque fonde-
ment? »
L'or coule dans la rue Quincampoix 251

Le jeu

« Il y eut de ces agioteurs qui jouaient familièrement au piquet


les billets de 10 000 livres tout comme s'ils badinaient aux pièces
de dix sols. Il en était de même au jeu de dés qu'on tenait à la
Foire de Saint-Germain de sorte qu'en moins d'une heure de temps
on pouvait y perdre un million en papier. » On prit d'ailleurs en
décembre une ordonnance qui fit défense « sous peine d'amende
de jouer à aucun jeu de dés et de cartes, surtout aux jeux de hoca,
biribi la dupe, pharaon et la bassette 1 ».

Les gagne-petit

Ces phénomènes n'étaient pas nouveaux car depuis longtemps


des personnages de basse condition s'étaient enrichis par le tra-
fic des papiers d'État ou par l'usure, et les nouveaux riches se dis-
tinguent rarement par le tact. Mais l'abondance des signes mis
en circulation leur donnait une envergure exceptionnelle et le
théâtre de la rue Quincampoix portait un effet de fascination sur
les esprits.
Cependant, si l'on fait une liste avec tous les noms cités ici et là,
tous les agioteurs passés au crible du visa et ceux dont on publia
qu'ils avaient pu s'y dérober, et même si l'on allonge deux ou trois
fois cette liste, on s'aperçoit que les coquins de haut vol, les spécu-
lateurs de haute classe ne faisaient qu'une très faible partie du
public qui se pressait dans la rue, et que l'on y trouvait surtout un
ramassis de gagne-petit, de faméliques et de parasites.

L'argent par la fenêtre

Le 25 novembre, Law, accompagné du duc d'Antin et du mar-


quis de Lassay, se rendit « rue Quincampoix chez le sieur de La
Bergerie, banquier, afin de donner la comédie aux dames qui
étaient de leur compagnie. Le sieur Law, étant à la fenêtre, jeta
plusieurs poignées de guinées et d'autres espèces d'or au coin du
feu roi Guillaume III, prince d'Orange, comme à la gribouillette,
et pendant que les agioteurs et les courtiers se culbutaient les
uns sur les autres dans la boue pour les ramasser, on jeta d'une

1. Buvat, op. cit., t. I, p. 475.


252 Le système et son ambiguïté

fenêtre voisine plusieurs seaux d'eau sur ces barboteurs qui étaient
pour cette raison dans un état qu'on peut s'imaginer 1 . »
On imagine en effet, mais avec un certain malaise, cette scène
assez peu symbolique des raffinements que l'on accole au nom de
la Régence.
C'est cependant à nouveau dans ce coupe-gorge de la rue Quin-
campoix, que, le 9 janvier suivant, John Law, promu depuis peu
de jours aux fonctions les plus élevées de l'État, Contrôleur général
des Finances, appelé à recevoir prochainement la haute dignité
de la surintendance, abolie depuis Fouquet, se rendra à nouveau
pour une sorte de visite officielle, comme s'il devait solliciter la
consécration de cette plèbe frumentaire et fera derechef le geste,
désormais auguste, de la « gribouillette ».
Entre ces deux apparitions, le climat de la rue Quincampoix a
changé par une série de glissements imperceptibles. La grande
tendance haussière a pris fin avec le mois de novembre, avec la
première « attaque » de la Banque. Tous les renseignements
concordent : le mois de décembre est celui de la première vague
des « réaliseurs ».

Le temps des réaliseurs

« Les mouvements des avides Mississipiens ayant fait monter


les anciennes actions 2 ... donnèrent occasion aux principaux
actionnaires dont les portefeuilles étaient remplis de ces papiers,
de les convertir en billets de banque (d'où les retraits survenus)
pour profiter d'un gain assez grand et qu'ils n'espéraient plus de
pouvoir retrouver dans la suite. » Avec les retraits, les placements :
« Dès lors ils méditèrent leurs retraits et pensèrent sérieusement
à réaliser, soit en espèces, en pierreries, charges, immeubles,
meubles et autre chose plus solide que le papier. » Et voici la
deuxième vague : « Les premiers réaliseurs ayant resserré l'or à
la faveur du mépris qu'on en avait fait, les autres Mississipiens
qui s'aperçurent de la rareté de ce métal, se jetèrent sur tout ce
qu'ils purent trouver et firent monter les terres, les maisons à six
ou sept fois leur valeur. »
« Telles étaient les affaires du Système à la fin de novembre
1719. >»

1. Buvat, op. cit., t. I, p. 467.


2. C'est ici que se place l'allégation des cours de 18 000 et 20 000 dont nous
avons démontré l'inexactitude (Du Hautchamp, op. cit., t. II, p. 87).
L'or coule dans la rue Quincampoix 253

Un hiver éclatant

En suivant les récits pittoresques relatifs à la fortune des nou-


veaux messieurs et à l'ostentation de leurs dépenses, il est déjà
difficile de discerner la part qui revient au gaspillage et à la parade
de celle qui est consacrée à des formes subtiles et surprenantes
d'investissement. On se précipite, non seulement sur la terre mais
sur les objets qui sont à la fois d'apparat et de valeur. « ... Cette
saison (l'hiver) si triste (d'habitude) avait du temps du Système
plus d'éclat et de brillant que le plus beau printemps d'aujourd'hui,
soit par les habits de velours de toutes les couleurs, doublés de
tissu d'or et d'argent, soit par les galons et les broderies magni-
fiques. Quant aux pierreries, leur éclat éblouissait les gens aux
Cours et aux spectacles. Et le nombre de nouveaux carrosses mis
sur pied paraît aujourd'hui incroyable... La frénésie de dépenser
et de paraître, mais aussi d'amasser et de garantir, avait fait vider
les boutiques. La rue Saint-Honoré, qui, ci-devant, avait fourni
de quoi vêtir superbement toute la France et ses voisines se trouvait
alors comme épuisée; on n'y voyait plus de velours ni d'étoffe d'or,
le commencement de l'hiver avait emporté tout ce qui s'en était
trouvé dans les magasins. »
Du Hautchamp nous conte, entre autres, la fable d'un missis-
sippien qui fut, semble-t-il, le plus fastueux et qui devait finir par
perdre sa fortune. Il nous décrit sa domesticité de 90 personnes
dont quatre laquais pour ses écuyers, son train de vie de cinq cent
mille livres par an. Sa table aussi somptueusement servie en son
absence qu'en sa présence, et de quel raffinement! il achetait de
nouveaux pois à cent pistoles le litron. « De gros fruits qui auraient
trompé les gens les plus clairvoyants, étaient si artistement tra-
vaillés que quand quelqu'un, étonné de voir un beau melon en
plein hiver, s'avisait de le toucher, il en rejaillissait sur-le-champ
plusieurs petites fontaines de différentes sortes de liqueurs spi-
ritueuses qui charmaient l'odorat. » En même temps le mississip-
pien, appuyant du pied sur un ressort invisible, faisait manœuvrer
une figure artificielle qui, sur ses ordres, versait du nectar aux
dames...

La croix du Cordon bleu et le pot de chambre d'argent

Il avait aussi consacré une large part de sa nouvelle fortune à


de véritables investissements, notamment des terres seigneuriales
254 Le système et son ambiguïté

(un château bien bâti, les eaux vives n'y manquent pas, on dit qu'il
y a des canons) et même une île à dessein d'établir une colonie.
Il collectionnait les pierreries. « Certains joailliers assurent lui
avoir fourni pour plus de 3 000 000, non compris le beau diamant
du comte de Nossey qu'il a payé 500 000 livres et une boucle de
ceinture qu'un juif lui vendit pour la même somme. Il poussa même
les choses si loin qu'il fit proposer à un cardinal de lui payer
d'avance 100 000 livres pour sa croix de chevalier de l'ordre du
Cordon bleu dont il exigeait la délivrance après la mort de ce
prélat. »
Enfin, c'était le spécialiste de la grande vaisselle. « Peu content
des quatre mille marcs de vaisselle d'argent et de vermeil doré
qu'il avait fait faire d'abord, il trouva le secret d'en tirer de chez
l'orfèvre qui achevait celle du Roi du Portugal. Outre cette prodi-
gieuse vaisselle de table, il " réalisait " en guéridons, miroirs, che-
nêts, grilles, garnitures de feu et de cheminées, chandeliers à
branches, lustres, plaques, cassolettes, corbeilles, paniers, caisses
d'orangers, pots de fleurs, seaux, cuvettes, carafons, marmites,
casseroles, réchauds. Enfin toute sa batterie de cuisine n'était que
d'argent, sans en excepter les pots de chambre. »
Cette anecdote a été souvent répétée, avec un enjolivement : on
a parlé en effet de pots de chambre en or.
Quelle que soit la vérité historique, l'image de cet objet familier,
taillé dans un métal précieux, accolée à celle des agioteurs-
clochards qui ramassent les pièces dans la boue, compose un
symbole expressif de cette période extravagante.

Un phénomène international

La fièvre du grand agiotage n'est pas un phénomène spécifi-


quement français. Il est international ou du moins il est commun
à la France, à l'Angleterre et à la Hollande, ce qui implique, sans
doute, des effets de compétition et de contagion, mais aussi l'exis-
tence de dispositions comparables — et favorables — dans le tissu
social-historique.
« Il n'est pas étonnant, notent les Mémoires de la Régence, que
les Parisiens se laissent éblouir... ce qui doit surprendre, c'est que
des nations aussi sages et aussi négociantes que l'Angleterre et
la Hollande, n'aient pu se sauver de la fureur contagieuse des
actions. La Compagnie de la mer du Sud et l'allée des changes
à Londres valaient bien la Compagnie du Mississippi et la rue
Quincampoix à Paris. Il en était de même en Hollande. Il n'y avait
point de villes qui ne fourmillassent d'actionnaires, ni de places
L'or coule dans la rue Quincampoix 255

publiques qui n'en fussent embarrassées. » Sans doute en fut-il


ainsi. Il faut bien cependant constater que c'est à Paris que le feu
s'alluma d'abord et qu'il porta ses plus hautes flammes. Para-
doxalement, c'est la nation la moins avancée dans les secteurs
du négoce et de la finance, les peuples les moins disposés et les
moins disponibles dans les affaires, qui s'engagèrent les premiers
dans la ronde infernale 1 . Et il y a eu dans le phénomène de la Rue
quelque chose qui dépassait en originalité, en pittoresque, en
pédagogie, toutes les productions de la concurrence, d'où vient
qu'il en garde, dans l'histoire, une sorte de prime à la célébrité,
l'Oscar des emplacements spéculatifs. Le nom même de Quin-
campoix — que les Hollandais empruntèrent pour en baptiser la
Kalverstroat — semble avoir été choisi tout exprès pour sonner
comme le gong et bientôt comme le glas du grand agiotage.

1. En Angleterre, la montée des cours de la South Sea Company ne se prononce


nettement qu'à partir de janvier 1720. C'est aussi vers la même époque que se
développe en Hollande la spéculation sur les Compagnies néerlandaises des Indes
orientales et des Indes occidentales (cf. André Sayous, Les Répercussions de
l'affaire Law, op. cit.).
XXII

Objectif dix mille


Septembre-novembre 1719

Du côté de chez Stair

John Dalrymple, second comte de Stair, ambassadeur à Paris


du roi George d'Angleterre, était le compatriote de Law, natif
d'Edimbourg; il était d'un an plus jeune. Les deux hommes s'étaient
rencontrés en Hollande; ils avaient noué des relations de sym-
pathie. En 1715, Stair avait recommandé Law à la cour de Londres
comme un homme capable de la servir par ses talents de financier.
En 1718, il s'était chargé, à la demande de Stanhope, d'établir
de bonnes relations entre Dubois et Law. Vers l'époque du Sys-
tème, il se prit d'une violente antipathie pour Law, devint son
ennemi irréductible, et jura de le perdre.
Curieux personnage que ce Stair; on sent flotter autour de sa
famille et de lui-même un sortilège de bizarrerie et de violence
On disait qu'un de ses aïeux avait, sous un déguisement, fait office
de l'un des bourreaux du roi Charles. Son père, le Maître de Stair,
alors secrétaire pour l'Ecosse, avait été tenu pour responsable
de l'affreux massacre des Macdonald de Glenco. Sa mère avait été
violée lorsqu'elle était jeune fille. Lui-même, à l'âge de huit ans,
avait tué accidentellement son frère aîné d'un coup de pistolet à
bout portant.
Il avait choisi la carrière des armes qui convenait à merveille
à ses instincts de bagarreur, et il avait abattu d'un coup de pis-
tolet (volontairement cette fois) un officier français qui s'apprê-
tait à sabrer le futur roi de Suède. Il était devenu colonel d'un
régiment de dragons appelé Scotch Greys.
Il savait combiner la supercherie avec la brutalité. On disait

1. « Le destin ou Némésis », dit son biographe (Stair's Annals, p. 120).


Objectif dix mille 257

qu'il n'avait pas hésité pour contraindre au mariage sa future


épouse, qui s'y dérobait (c'était une jeune veuve que ses malheurs
avaient rendue hystérique), à se cacher dans sa chambre et à
surgir d'un placard en la menaçant de scandale. On le tenait
pour responsable de la mort de quatre jeunes Anglaises catho-
liques qui allaient en Flandre pour se faire religieuses : il avait
dénoncé l'une d'entre elles au gouvernement de Nieuport, pour
la punir d'avoir repoussé ses avances; on les fit rembarquer sur-
le-champ « par un gros temps qui leur fit faire naufrage 1 ». Plus
tard, pendant son ambassade en France, il tenta, sinon de faire
assassiner le prétendant Jacques Stuart — Saint-Simon l'affirme
et le biographe de Stair le nie —, du moins de le faire intercepter
par des spadassins.
La constance de ses sentiments n'était pas à la hauteur de leur
fougue. Il avait aimé Law avant de le haïr, il avait haï Dubois
avant de l'aimer; il aima puis il haït le comte de La Marr.
En bref, on le tenait pour un homme ombrageux, excessif et
versatile à la fois, expert à la ruse, et ne reculant devant aucun
moyen pour parvenir aux fins que lui inspirait la frénésie du
moment. L'abus qu'il faisait de la boisson (malgré l'influence
tempérante de sa femme) 2 ne manquait pas d'accroître son irrita-
bilité, contribuait à déformer sa vision, à troubler sa mémoire
et sans doute à amoindrir ses scrupules.
Comment expliquer son hostilité aberrante envers Law? Sans
doute y a-t-il une grande part de chauvinisme dans cet accès de
fureur; il s'est persuadé lui-même que Law, dont la compétence
l'éblouissait depuis longtemps, avait inventé un système mira-
culeux, et qu'il allait donner à la France une puissance qui la
rendrait redoutable pour l'Angleterre. Son esprit obsessionnel
l'avait toujours porté à attacher une importance démesurée au
problème de la dette publique. Quand il avait signalé à Londres
les capacités de Law, c'est à cela qu'il pensait : un tel homme ne
pouvait-il être utile « in devising some plane for paying off the
national debt 3 »?
Quatre ans et demi plus tard, ce génie, que, lui, Stair avait eu
le mérite de découvrir, ce même homme avait entrepris de restaurer
les finances de la France, et Stair, au début, avait considéré son

1. Extrait d'une lettre de M. d'Iberville du 9 décembre 1715, citée par Lemon-


tey, op. cit., t. II, p. 381.
2. « In restraining within the bounds of temperance his convivial indulgence in
wine » (Stair's Annals, t. I, p. 251).
3. 12 février 1715 (Stair's Annals, 1.1, p. 265). « En élaborant quelque plan pour
le remboursement de la dette nationale. »
258 Le système et son ambiguïté

action favorablement... mais voici que Law réussissait trop bien.


Il dépassait la mission qui lui était assignée, et qui était de mettre
son pays en état de soutenir la guerre, non pas d'en faire la pre-
mière puissance du monde.
Dès lors, Law se rendait coupable d'un véritable crime de haute
trahison envers leur patrie commune, l'Angleterre, et, ce qui est
plus grave encore envers lui-même, le deuxième comte de Stair 1 .
Le traître doit partir. Sans doute même, pensait-il, il doit payer.
Quand Stair évoque le bruit selon lequel les Anglais voulaient faire
assassiner Law (rumeur qu'il croit répandue à dessein pour créer
la brouille entre les Cours), est-on sûr qu'un tel projet ne ren-
contrait pas, dans le trouble de son esprit, certains phantasmes 2 ?
« Si vous m'aviez laissé faire, Law serait perdu à l'heure qu'il
est », écrivait-il le 28 février 1720.
Les supérieurs de Stair, les ministres anglais, lui marquaient,
heureusement, plus de défiance que ne le firent, depuis, beaucoup
d'historiens.
« Dieu me garde, mais vous me remettez à l'esprit ce que je vous
ai vu faire souvent au jeu, lui écrit Craggs le 25 janvier (5 février)
1720. Quand vous commenciez à perdre, vous aviez coutume,
fût-ce contre tous les filous et les spadassins, de tenir tout quand
même... Si une dame requérait vos services, c'était tout pour le
comte de Stair : maîtresse, ami, fortune, tout au diable plutôt
que de céder. »
Beaucoup de lettres de Stair ont été imprimées dans les Hard-
wicke Papers et les Stair's Annals, et elles ont été utilisées par les
historiens. Il s'agit essentiellement de lettres concernant les affaires
politiques, et notamment les rapports de l'ambassadeur avec Law,
dans la mesure où leur antagonisme créait un conflit à résonance
politique. Certaines n'existent que sous forme manuscrite, notam-
ment celles qui ont trait aux informations purement financières
concernant le Système. Celles-ci sont particulièrement intéres-
santes pour notre étude.
Stair ne constituait pas à lui tout seul l'ambassade de Londres.
D'autres diplomates étaient là, s'informaient et informaient, plus
régulièrement et souvent plus scrupuleusement que lui : Crawford,
Pulteney... Nous avons pensé, à l'origine, que leur courrier, jus-
qu'ici peu ou point consulté, pourrait fournir la trame de notre chro-
nique. C'était la source de documentation la plus consistante dont
nous disposions au départ. Elle nous a permis d'apercevoir la réa-
lité du problème et nous a engagé sur la voie de la démystification,

1. Stair considérait Law comme un Anglais. Cf. ci-après.


2. Stair à Craggs, 20 décembre 1719. State Papers, 78-165, n° 537.
Objectif dix mille 259

notamment en ce qui concerne la question essentielle des cours des


titres.
Ce n'est que par la suite que nous avons pu accéder au manus-
crit Dutot de Douai, aux tables de Giraudeau et à un certain
nombre d'archives encore inexplorées.
C'est donc avec les yeux de Stair et de Crawford que nous allons
aborder l'étude du trimestre septembre-octobre-novembre : la
grande période ascendante du Système.
Quant à savoir si les informateurs étaient aussi des acteurs, et
si l'on doit croire, comme certains l'ont dit, à un complot de
Londres, où l'ambassade n'aurait pas manqué d'être participante,
nous verrons que rien ne permet de le penser. Les entreprises de
Law sont assez pittoresques par elles-mêmes, et leur échec est la
chose la plus naturelle du monde. De ce double point de vue, le
feuilleton est parfaitement superflu.

L'obsession du Mississippi

Notons d'abord les remarques des informateurs sur l'obsession


du Mississippi : cette psychose constituait l'un des buts et, en tout
cas, l'un des avantages de l'opération.
Crawford a Tickell, le 23 septembre : « Il n'y a aucune sorte de
gens qui pensent à la politique en ce moment, le roi d'Espagne et
son parti sont tout à fait hors des esprits (out of head). »
Le 30 septembre : « Cette affaire a complètement enterré la
Constitution, le roi d'Espagne et le pouvoir de l'Empereur; on ne
pense ici à rien d'autre qu'au Mississippi et on ne parle de rien
d'autre 1 . »

1. Dans deux lettres des 9 et 23 septembre publiées dans les State Papers, Stair
se déchaîne contre Law. C'est le début de l'offensive tous azimuts. Il le dénigre
auprès du ministère anglais et il pense que les récits (sans doute orientés) qu'il fait
à Londres de ses entretiens avec le Régent au sujet de Law convaincront le Cabinet
anglais que Law est à la fois malfaisant et perfide.
Law est en fait le Premier ministre. Il intrigue avec Torcy contre Dubois. Il ne
se passera pas beaucoup de mois avant qu'il y ait rupture entre la France et l'An-
gleterre... Le plus urgent est d'alléger la dette anglaise (idée fixe). Stair conseille
au Régent d'éloigner Torcy afin que lui, le Régent, soit seul au courant des affaires
extérieures et se rende ainsi indispensable au jeune Roi quand il atteindra sa majo-
rité. (Un tel conseil donné au Régent nous paraît peu vraisemblable.) Dubois redoute
la conjonction entre Torcy et Law (or à cette époque Dubois pousse Law vers le
ministère), et Law aurait dit qu' « il rendra la France si grande que toutes les nations
d'Europe enverront des ambassadeurs à Paris et que le Roi n'enverra que des cour-
riers ».
260 Le système et son ambiguïté

Les opérations financières. Law assiégé par les solliciteurs

Les diplomates vont maintenant nous décrire l'engouement du


public pour les titres et le départ du mouvement boursier :
« ...la grande hâte qui existe à Paris de pouvoir souscrire aux
actions du Mississippi, que l'on fait à 1 000 % du capital. Il y a une
telle presse sur Law de personnes qui veulent être favorisées qu'il
a été obligé de faire fermer les portes extérieures quand il est chez
lui. On peut voir tous les jours trois ou quatre cents personnes de
qualité parmi lesquelles souvent des ducs et pairs, et d'autres de
plus haut rang, qui attendent dehors sur leurs pieds, guettant le
moment où le portier fait sortir quelqu'un, pour essayer de forcer
l'entrée par menace ou par corruption » (Crawford, 23 septembre
1719) 1 .
Et nous allons comprendre maintenant les manœuvres de Law à
l'égard des rentiers, bénéficiaires théoriques de l'opération. Les
souscriptions auraient dû, en bonne logique et en bonne justice,
leur être réservées, ou du moins comporter une priorité en leur
faveur. Or, aucune disposition de ce genre n'a été prise au début
de l'émission. Et voici que tout à coup, on pense à eux. Pourquoi?
Ce serait, selon Crawford, parce que Law et le Régent ne savaient
comment échapper aux solliciteurs.

1. Cf. la description de scènes analogues par Du Hautchamp et par Pollnitz.


« La garde de soldats qu'on fut obligé de mettre à la porte de l'hôtel de Nevers,
où l'on distribuait ces souscriptions, avait bien de la peine à empêcher le tumulte.
II y a des portiers qui doivent leur fortune aux entrées qu'ils facilitaient aux uns et
aux autres. Le nommé Le Dreux, qui fréquentait la Banque en qualité de porteur
d'argent, se trouve aujourd'hui en possession d'une très belle et bonne terre sei-
gneuriale. Quelques gens travestis sous la livrée de Law, pour mieux traverser la
foule, ne se sont point fait un scrupule de profiter de bien des effets qu'on leur avait
confiés très indiscrètement sans les connaître » (Du Hautchamp, op. cit., t. II, p. 4).
Et plus tard (après l'arrêté du 28 septembre) : « Il fut impossible d'aborder sans
risque la porte de l'hôtel de Nevers où la Cie des Indes était établie. La rue de
Richelieu était si remplie de carrosses et de monde, qu'il y eut nombre de personnes
estropiées » (ibid., p. 24).
« J'ai vu des ducs et des pairs attendre dans son antichambre comme les plus
simples des particuliers. Sur la fin, on ne parvenait à lui parler qu'à prix d'argent.
Il fallait acheter du Suisse l'entrée de la maison; celle de l'antichambre, des laquais;
et celle de la chambre ou du Cabinet, des valets de chambre. Les conversations
étaient fort brèves et l'on avait très peu de marchandise pour beaucoup d'argent »
(Pollnitz, Lettres et Mémoires, Amsterdam, 1737, t. III,p. 56-57).
Objectif dix mille 261

L'énigme de l'arrêt du 26 septembre

Crawford, 30 septembre 1719 1 , à Craggs :


« ... Le Régent et M. Law se sont trouvés tellement harassés par
les pétitions et les sollicitations de toutes les parties du royaume
et de toutes sortes de gens désireux de souscrire de ce nouveau
capital sur les 50 000 000 récemment émis à 1 000 % qu'ils ont
décidé que cela ne pouvait plus marcher de cette manière, qu'ils
étaient obligés de refuser des demandes très justes et ainsi de
désobliger beaucoup de personnes qui ne pouvaient pas être
admises, car on proposait cinq fois plus que le montant offert en
souscription.
« En conséquence, lundi dernier (25 septembre) alors qu'ils se
trouvaient à la Comédie italienne, M. Law et le Régent prirent la
décision de faire connaître au public par un arrêt du Conseil : que
la banque serait ouverte à toute personne les jeudis pour souscrire
jusqu'à ce que le total soit atteint, mais que l'on ne recevrait pas
l'argent comptant (ready money); que non seulement le premier
versement mais les versements subséquents ne seraient reçus qu'en
billets d'État et autres papiers déclarant leurs propriétaires comme
créanciers de l'État, étant donné que l'intention originale était de
les favoriser (ces créanciers).
« Par le changement ainsi opéré dans l'affaire, Law et le Régent
se sont libérés d'un grand nombre d'engagements qu'ils avaient
pris envers des amis et des favoris (ou favorites).
« Et ces effets ont été portés à un si haut prix que la pression
pour souscrire s'est trouvée relâchée. »

Il faudrait une forte dose de naïveté pour s'en tenir à une pareille
explication. Les Anglais n'ont d'ailleurs pas tardé à comprendre
qu'il s'agissait d'autre chose, et encore n'ont-ils vu qu'une partie
de l'affaire.
A l'aide du récit de Crawford, et aussi de quelques éléments, nous
sommes en état d'élucider cette petite énigme de la phase ascen-
dante du Système. Tout d'abord, il existe bien un arrêt sur le sujet
des droits de souscription : certains historiens en avaient douté 2 .
Nous avons pu en retrouver le texte, qui porte d'ailleurs la

1. S.P. 78-165, n° 225.


2. On s'e9t étonné de ce qu'il n'ait pas été mentionné par Pâris-Duverney ni par
Dutot. En fait, celui-ci y fait allusion non point dans ses œuvres publiées, mais dans
le manuscrit de Douai. On trouve le texte de l'arrêt aux Archives nationales,
E 2008, P 197-198.
262 Le système et son ambiguïté

date du 24, bien qu'il soit toujours cité sous celle du 26 Cer-
tains auteurs ont cru, soit qu'il n'avait pas été mis en application,
soit qu'il aurait été annulé, quelques jours après, par un autre
arrêt 2 . Ces hypothèses sont fantaisistes.
L'arrêt a bien été pris, il fait d'ailleurs suite à une délibération
de la Compagnie en date du 2 2 3 ; il n'a pas été retiré, il a été appli-
qué et nous allons voir comment; il n'a pas été conçu pour per-
mettre d'évincer des fâcheux mais bien pour réaliser une double
combinaison profitable.
En premier lieu, il s'agit encore d'un agiotage sur les billets
d'État et sur certains autres titres plus ou moins décriés. Il faut
savoir que la délibération et l'arrêt ne réservaient pas aux seules
rentes le droit préférentiel de souscription, mais étendaient aussi
bien cet avantage aux billets de l'État, aux billets dits de la Caisse
commune, et même aux actions de la Ferme générale émises à
l'époque des frères Pâris. De ce fait, les billets de l'État, qui étaient
déjà venus au pair le 14 septembre, le dépassaient de 12 % à la
date du 27, aussitôt après la divulgation du nouvel arrêt 4 .
Ces indications sont rigoureusement confirmées par les cotes de
Giraudeau.
Ayant empoché ce premier bénéfice (du moins on le suppose)
Law mit aussitôt sur pied une seconde combinaison. Voyant que les
papiers d'État montaient et que le paiement des souscriptions en
deviendrait plus difficile, la Compagnie ordonna à son caissier
Vernezobre de recevoir des billets de banque avec 10 % de bénéfice
en sus, en paiement des souscriptions. Une délibération de la
Banque fut prise à ce sujet, le 25 septembre 1719 5 .
Ainsi l'arrêt a été pris entre les deux délibérations de la Compa-
gnie, qui sont datées du 22 et du 25. Mais quand il a été publié
(le 26), la Compagnie avait déjà décidé de le tourner par l'applica-
tion de la prime de 10 %.
Les Anglais, sans être informés de la teneur du texte, ne tar-
dèrent pas à comprendre la combinaison : « La Compagnie a eu
bon profit à cette occasion car lorsqu'on s'est avisé que la demande
était très forte pour ces papiers, comme chacun souhaitait entrer

1. Sans doute d'après sa publication.


2. Levasseur en donne même la date; il fait remonter le premier arrêt au 22 et
imagine un second arrêt le 25.
P. Harsin fait remarquer très justement que ce second texte, s'il avait existé,
aurait tout de même laissé quelque trace! Cf. Levasseur, op. cit., p. 132, n. 1;
P. Harsin, Les Doctrines monétaires, p. 172, n. 2.
3. Ms. Douai, p. 215.
4. Ibid., p. 214.
5. Ibid., p. 216.
Objectif dix mille 263

dans la souscription, on déclara qu'un paiement à 10 % au-dessus


du pair en argent comptant serait équivalent à un paiement pour
ces effets, dont il existait une quantité suffisante pour fournir le
public à ce prix, car c'était leur prix courant en ce moment. Les
gens préférèrent payer 10 % de plus en monnaie à la banque plutôt
que d'avoir le dérangement de les acheter. De la sorte, la Compa-
gnie a pu vendre ses actions à 1 100 au lieu de 1 000 1 . »
Le procédé de la Banque est doublement critiquable. Elle pouvait
intervenir pour simplifier l'opération, en faveur de ses clients, si
elle avait elle-même procédé à l'achat des titres donnant droit à la
souscription : mais elle s'abstenait de le faire, et gardait, purement
et simplement, les 10 %, comme un mandataire infidèle. En fait, les
billets d'État redescendirent lentement vers le pair. Cependant, la
supercherie de 10 % n'est qu'un aspect relativement mineur dans la
malhonnêteté générale de l'opération. Le scandale, c'est que les
rentiers se trouvaient réellement frustrés des droits de souscription
qu'on leur avait promis et qu'on faisait semblant de leur garantir.
Ils étaient moins bien traités que les porteurs de billets d'État qui
trouvaient un marché pour vendre, et même fort bien à cette
époque, leurs titres dépréciés, achetés au rabais et par combine.
Sans doute, les rentiers avaient-ils la possibilité d'économiser
les 10 % de prime s'ils venaient souscrire en produisant leurs récé-
pissés. Mais, outre que beaucoup d'entre eux n'avaient pas encore
reçu les récépissés (et cela même sans négligence de leur part),
l'accueil de leurs souscriptions dépendait du bon plaisir de la
Banque 2 .
En réalité, et nous le savons déjà, Law n'avait jamais eu l'inten-
tion de permettre à la masse des rentiers d'acquérir des actions
pour le prix pourtant coquet de 5 000 livres. Les souscriptions
initiales étaient destinées, soit à des amis qu'il souhaitait enrichir,

1. C'est cette correspondance qui nous a mis sur la piste, à une époque où nous
n'avions pas encore pu prendre connaissance du manuscrit de Douai.
2. Personne ne s'émouvait de cette situation, pas même Crawford, qui exprime à
la fois son émerveillement (pour Law) et son anxiété (pour l'Angleterre)... « Les
souscriptions sont renouvelées pour 50 000 000 de plus sur le même pied. On pour-
rait penser qu'une telle augmentation de capital avec l'intérêt à payer, l'afïluence du
papier sur le marché, découragerait le public; mais au contraire, je pense que ces
nouveaux 50 millions seront remplis dans les vingt-quatre heures, telle est la
confiance qu'ils ont tous que Law les fera gagner, s'ils entrent dans son projet. » —
« La France se trouvera plus puissante que jamais d'ici deux ans... Le Roi n'aura plus
de dettes ou insignifiantes... ses revenus seront augmentés d'un tiers, sinon de
moitié. Une telle banque à Paris, avec tout le crédit et toute la monnaie d'un si grand
pays, dans la main d'un homme si capable, peut permettre d'accomplir facilement
ce qui semblerait miraculeux aux autres pays. »
264 Le système et son ambiguïté

soit même tout simplement aux spéculateurs qui lui rendaient le


service de faire monter la cote. Lorsque les cours auraient atteint
le niveau correspondant à la valeur préfixée de 10 000 livres, alors
les rentiers pourraient accéder à ce mode de placement de leurs
liquidités. Il faut d'ailleurs accorder à Law cette circonstance
atténuante : même à ce prix, il estimait que c'était là un bon inves-
tissement.
*

L'exécution de ce plan se poursuivit d'un façon satisfaisante


pendant les deux mois d'octobre et de novembre. C'est une extra-
vagante « campagne » boursière que nous voyons se dérouler pen-
dant cette période ascendante, extravagante, et en même temps
rationnelle, puisque, contrairement à la fable, nous savons que Law
n'a jamais laissé les titres échapper à son contrôle et bondir vers
des cours absurdes; il les conduit de main de maître vers l'objectif
qu'il s'est fixé : l'action à 10 000.
Nous pouvons suivre le mouvement des cours grâce à différentes
sources — notamment les correspondances —, mais surtout grâce
à un document très détaillé et sûr, à savoir la table tenue par Girau-
deau, bourgeois de Paris.
Les cotes sont représentées, à l'époque, d'une façon pour nous
assez déconcertante, par un coefficient de pourcentage 100 %,
200 %, etc. Cependant les tables de Giraudeau nous permettent
de suivre la situation d'une façon plus simple qu'on ne l'avait
pu jusqu'ici. Elles font apparaître en effet que le pourcentage-
cours s'applique uniformément — et pour toutes les catégories
de titres — à un même multiplicande, qui n'est autre que la valeur
nominale de 500 livres, identique pour tous les titres, mal-
gré la différence de leur prix d'émission (respectivement 500,
550, 1 000 et 5 000).
Il suffit donc de multiplier 500 livres par le cours (100, 200...
2 000 %) pour obtenir le prix de la transaction. Les titres acquis
demeurent redevables — à l'exception des actions mères, entiè-
rement libérées — d'un certain nombre d'échéances Compte tenu
1. Les niveaux de libération sont les suivants :
A. Les actions mères : entièrement libérées, à bon compte, par billets d'État.
B. Les actions filles : prix d'émission : 550, payable 75 au comptant, le solde en
19 échéances mensuelles de 25 livres à partir de mai.
C. Les petites-filles : prix d'émission 1 000, payable 50 au comptant, le solde en
19 échéances de 50 livres à partir de juillet.
D. Les souscriptions proprement dites : prix d'émission 5 000, payable 500 au
comptant plus 9 échéances mensuelles de 500 transformées en 3 échéances trimes-
trielles de 1 500, la l r e exigible en décembre.
Objectif dix mille 265

de ces dernières données, les valeurs tendent, par l'effet des arbi-
trages, vers un niveau d'équivalence (sous réserve de l'anarchie
que nous observerons en octobre, quand les porteurs de mères —
entièrement libérées — les vendront au comptant pour acheter
des souscriptions dont les 9/10 sont payables à terme).

La progression initiale

Si nous considérons rétrospectivement le mois de septembre


à l'aide des tableaux de Giraudeau, nous constatons que les
actions d'Occident (A) ne sont plus cotées entre le 19 septembre
et le 2 octobre. La dernière cote est celle du 19 : 1 027 1/2, c'est-
à-dire 5 137,50, à quoi il faut ajouter le nominal initial, soit au
total 5 637,50. A la même date, les cotes respectives des filles (B) et
des petites-filles (C) s'apprécient à 985 et à 825, ce qui donne res-
pectivement 4 725 et 4 125, valeurs qui sont parfaitement concor-
dantes entre elles et avec la cote précédente :

Mères (total) 5 637,50


Filles 5 225 + environ 400
à payer = 5 625
Petites-filles 4 650 +environ 900
à payer = 5 550

Quant aux soumissions sur les 150 000 000, les tables ne les
mentionnent qu'au début d'octobre. Ce n'est sans doute que dans
les tout derniers jours de septembre et surtout dans les premiers
jours d'octobre qu'elles font l'objet d'un véritable marché. Cela est
bien naturel puisque la seconde tranche ne date que du 28 sep-
tembre, la troisième du 2 octobre et que le régime lui-même n'a
été défini, dans les conditions que nous avons évoquées, que par un
décret publié le 26 septembre.
C'est probablement dès la fin septembre que les nouvelles sou-
missions se revendent avec un bénéfice qui, le 2 octobre, se chiffre
à 27,50, puis à 20 le 3 et le 4, à 27,50 de nouveau le 5, pour mon-
ter à 34,50 le 6, à 92,50 % le 10, et s'élever en flèche au point d'at-
teindre 270 % le 15 octobre.
La hausse des « soumissions » (D) coïncide avec un fléchissement
des autres titres; en ce qui concerne les actions mères (A), nous les
retrouvons le 2 octobre à 869,50, alors que nous les avions laissées
le 19 septembre à 1 027,50. Elles descendent encore à 820 le 3 et
remontent le 4 à 900.
266 Le système et son ambiguïté

Quant aux filles (B) nous disposons de leurs cours après le


19 septembre. Elles marquent une baisse le 30 à 850, le 2 octobre
et jours suivants elles suivent des cours identiques à celui des
actions A.
Les petites-filles (C) ont marqué un fléchissement comparable :
790 le 30 septembre, 740 le 2 octobre, 720 le 3, 700 le 4 et elles
remontent le 5 à 800.
Il peut paraître surprenant que les titres A, B, C baissent, alors
que les souscriptions montent, mais le paradoxe n'est qu'apparent
et la correspondance de Crawford en donne d'ailleurs l'explica-
tion. Les porteurs des actions anciennes les vendent au comptant.
Ils en tirent des sommes un peu inférieures à 5 000; avec ces
sommes ils peuvent acquérir plusieurs soumissions et ainsi ils
espèrent réaliser un bénéfice plus important que s'ils avaient gardé
le titre initial 1 .
Une autre considération peut également jouer dans le phéno-
mène surprenant de la disparité des cours entre des titres de
valeurs identiques, c'est la nécessité de se procurer de l'argent

1. Une lettre de Crawford du 10 octobre donne des renseignements détaillés.


« Ces prix avaient fortement baissé il y a quelques jours, mais aujourd'hui même
il y a une déclaration disant que l'on n'en ferait plus désormais. Les anciennes
actions sont à 900 et les nouvelles soumissions à 1 100. » Le rapport serait donc,
en valeur réelle, 4 500 pour les anciennes et 5 500 pour les nouvelles. Ces évalua-
tions sont à peu près conformes à celles de Giraudeau qui donne exactement 900
pour les anciennes, et seulement 92,50 (au 10 octobre) pour les soumissions (D).
« Cette différence, note Crawford, équivaut à un intérêt de 30 %. » Il donne un
exemple chiffré : « Un papier appelé soumission, portant reçu du porteur, par
exemple d'une somme de 10 000 livres comme (premier versement) sur
100 000 livres, payable mensuellement en dix termes différents, pour l'achat de
vingt actions, est vendu aujourd'hui 20 000 livres en argent comptant (ready money),
alors que les mêmes 20 actions, dont l'achat ne sera accompli qu'à la fin des dix
mois après que le porteur aura payé cent mille livres, sont vendues sur la place
pour 90 000. »
Ainsi l'acheteur aura payé les actions nouvelles au taux de 1 100 % = 110000,
c'est-à-dire le nominal plus le rachat du premier versement, mais il n'aura payé que
20 000 comptant, 90 000 étant payables en neuf termes.
Crawford indique que les boursiers anglais ne comprennent pas bien ce phéno-
mène. L'explication en est pourtant simple. En vendant les actions anciennes au
comptant avec une légère perte, le spéculateur obtient 90 000 livres de liquide et il
peut donc souscrire pour 450 000 livres, les 360 000 restant étant payables en
neuf mois. En fait, il compte revendre avant d'avoir payé les 360 000 livres des
neuf autres échéances, d'autant qu'il n'a rie.i à décaisser avant le mois de
décembre. Pour que son affaire soit bonne, il faut évidemment que ces souscriptions
lui procurent, dans ce délai, une plus-value supérieure à 10 000 livres, ce qui n'a
rien d'invraisemblable. « Selon toute apparence ces souscriptions augmenteront
encore, étant donné la fureur qui semble habiter les gens. »
Objectif dix mille 267

comptant en vue des prochaines échéances. C'est ce qu'expose la


Notice de Londres : « Cependant ces dernières actions firent consi-
dérablement baisser les anciennes, quoiqu'elles fussent de la
même nature et tout aussi bonnes que les dernières. On vit les
anciennes actions tomber presque tout d'un coup jusqu'à 760,
parce que les souscrivants aux dernières ayant besoin d'argent
pour répondre aux seconds paiements dont le terme était proche,
se pressèrent de se défaire des premières actions 1 . »

L'escalade

Law ne pouvait prendre le risque de laisser se creuser de fortes


disparités au détriment des premières actions, même s'il avait la
satisfaction de voir les nouvelles soumissions dépasser le pair. La
parade vint aussitôt sous la forme d'une délibération de la Banque,
prise le 5 octobre et qui ordonnait à son caissier de racheter au
comptant les anciennes actions 2 sur le pied de 5000 livres l'une.
Cette décision, qui n'est signalée que par le manuscrit de Douai et
>ar la Notice de Londres, suffit par sa seule annonce à consolider
fe titre et il n'y eut jamais lieu de la mettre en application 3 . Elle
fut donc parfaitement efficace.
Law appuya peu après le mouvement de hausse par plusieurs
mesures. D'une part, on indiqua le 10 octobre qu'il ne serait plus
procédé à de nouvelles émissions 4 , puis, le 20 octobre, un arrêt
modifia les échéances de libération des nouveaux titres. Alors
qu'initialement les souscripteurs devaient verser 500 livres chaque
mois (soit 9 versements mensuels après le premier) les paiements
furent groupés trois par trois (1 500 chaque fois) et reportés res-
pectivement aux mois de décembre, mars et juin. Cette décision
était hypocritement présentée, dans une délibération de la Compa-
gnie en date du 18 octobre qui précédait l'arrêt, comme destinée à

1. A full and impartial account..., p. 16-17.


2. « Celles qui auraient leurs six derniers dividendes. » Ms. Douai, p. 231 (cf.
A full and impartial account..., p. 16-17).
3. Il résulte en effet de la requête présentée par la Compagnie d'Occident à la
date du 21 avril 1721 que les achats ne commencèrent qu'après la délibération de
décembre.
4. Une septième émission avait eu lieu le 4 octobre pour un montant de
24 000 titres. A la différence des précédentes, cette émission procédait seulement
d'un ordre et non point d'un arrêt et elle ne devait pas affecter le montant du capital
total qui demeurait fixé à un nominal de 3 0 0 0 0 0 0 0 0 . Ces actions devaient être
« remplacées à la Compagnie des Indes de celles qui appartiennent au Roi et qui sont
en dépôt à la Banque ». Elles s'imputaient donc sur les 100 000 actions du Roi et il
ne semble pas qu'elles aient été effectivement créées (cf. Ms. Douai, p. 222-223).
268 Le système et son ambiguïté

simplifier le travail des commis, qui auraient moins de signatures à


donner si les quittances étaient groupées 1 . La réalité, c'est que les
actions (A) avaient, autour du 15 octobre, marqué un nouveau flé-
chissement : de 1050 à 980, et cela parce que les porteurs ven-
daient pour pouvoir payer les échéances des soumissions qui, elles,
au contraire, à la même date, passaient de 160 à 270.
Enfin, mais à une date que nous n'avons pu déterminer avec pré-
cision, Law fit consentir par la Banque des prêts sur les titres, à
concurrence de 2500 livres, soit le quart de la valeur (qu'il leur
attribue) de 10 000 2 .
Le résultat de ces diverses dispositions fut pleinement satisfai-
sant. Les actions (A) marquent une forte reprise étalée du 20 au
24 octobre et qui les porte de 980 à 1200. Les filles, qui n'avaient
pas baissé (mais elles n'étaient le 15 qu'à 950), atteignent le
même palier, et les petites-filles montent à 1100, ce qui représente
l'écart logique de l'arbitrage boursier 3 .
A cette même date du 24 octobre que nous avons prise comme
repère de la cote, un arrêt du Conseil décida la création d'une nou-
velle tranche de billets de banque, pour un montant de
120 000 000 (une émission du même chiffre était intervenue le

1. MB. Douai, p. 235.


2. Ces prêts sont signalés dans une série de documents (lettres du Mercure,
Histoire des Finances) et d'autre part nous savons qu'ils furent suspendus autour
du 15 décembre, mais nous ignorons à quel moment le mécanisme avait été mis en
route. A quels titres s'appliquait-il? Certainement aux actions (A) et sans doute
même (8) et (C), dont la valeur de réalisation était très supérieure au montant de
l'avance. Il est possible aussi qu'il se soit étendu aux soumissions mais seulement
à partir de l'époque où la simple souscription comportait une plus-value élevée.
3. Vers la même époque, un observateur, le président Dugas, se livre, dans sa
correspondance, à quelques remarques qui confirment les données dont nous dispo-
sons et nous renseignent sur l'état des esprits : « Depuis que le Roi a déclaré qu'il ne
créerait plus de nouvelles actions, les dernières créées gagnent 150 pour cent, c'est-
à-dire qu'elles sont à 1 150 pour cent, parce que le Roi les vend mille pour cent et
le particulier qui fait sa soumission en les vendant y gagne 150 pour cent. »
Ces chiffres sont un peu inférieurs aux cotations de Ciraudeau pour les
actions (A), 1 192 au 26 octobre, et très nettement pour les soumissions (272). Mais
l'auteur habite la province et s'en tient à des évaluations générales.
Le président Dugas ajoute qu'on ne doute pas qu'elles doivent monter jusqu'à
2 000 : ce qui se produisit en effet, et nous trouvons sous sa plume la confirmation
du fait que nous avons déjà indiqué dans notre examen général, à savoir que les
perspectives des hausses n'étaient nullement en rapport avec les attraits exotiques
de la colonie américaine : « On ne compte pas beaucoup sur les trésors du Missis-
sipi, mais le fait le plus assuré, c'est que l'argent qui s'écartait par différents
canaux viendra désormais se rendre dans un seul et unique réservoir » (Corres-
pondance..., op. cit., p. 133).
Objectif dix mille 269

12 septembre, à la veille de l'augmentation de capital de la Compa-


gnie). Le développement des transactions sur les titres exigeait
évidemment de nouvelles disponibilités monétaires.

Les plafonds du 29 novembre

Les cotes de la fin d'octobre et de la première quinzaine de


novembre font apparaître une ascension continue et régulière de
toutes les catégories de titres. Et soudain, entre le 18 et le
21 novembre, avec de faibles variations selon les catégories de
titres, un bond impressionnant.
Les actions (A) qui le 18 faisaient 1392, c'est-à-dire à peu près
7500, passent le 20 1 à 1695, c'est-à-dire sensiblement à 9000. Les
filles, selon la tendance que nous connaissons déjà, marquent les
mêmes taux et le même élan. Les petites-filles suivent le mouve-
ment, selon l'habitude, avec un décalage de cent points 2 . Quant
aux soumissions, le 16 elles étaient encore à 325,5; le 18 nous les
trouvons à 493; le 20 à 750 et le 21 à 819. La cote du 16 repré-
sente pour la souscription (le versement initial étant réintégré)
une valeur de 2125 et comme le titre doit encore 4500 avant d'être
libéré, on peut donc l'évaluer à 6625, chiffre un peu inférieur à la
valeur de l'action (A) à la même date (7065). Au point d'arrivée
nous en sommes à 9095, c'est-à-dire légèrement au-dessus de l'ac-
tion (9000).
Désormais, le problème de Law n'est plus d'assurer la hausse
mais de la contenir, car l'emballement des cotes pourrait dépasser
l'objectif 10 000, et il n'a nullement l'intention de se laisser forcer
la main. Nous savons à la fois par Dutot et par YHistoire des
Finances que Law n'hésita pas à jeter sur le marché 30 000 000 de
titres 3 .
« On vit avec une extrême surprise, écrit Dutot, les actions mon-
ter à 10 000 livres (vingt fois plus que leur première valeur) mal-
gré la Compagnie même qui, pour les empêcher de monter, en
répandit en une seule semaine pour 30 millions sur la place sans
pouvoir les faire baisser. »
En parlant d'actions jetées sur le marché, les auteurs font allu-
sion aux actions anciennes, et plus probablement encore aux
titres du type (A), auxquels s'applique proprement ce terme et
dont, au surplus, Law pouvait sans doute disposer par quantités

1. Le 19 étant un dimanche.
2. Voir ci-après, note annexe.
3. Dutot, op. cit., t. II, p. 257-258.
270 Le système et son ambiguïté

appréciables. Cette mesure est confirmée par la cote qui marque


une baisse sensible entre le 25 (1765) et le 27 (1690) mais les
titres appuient de nouveau vers la hausse et marquent 1865 et
1875 aux dates des 28 et 29. Ce dernier cours représente une
valeur de 9875, donc à peine inférieure à 10 000 1 .
Quant aux soumissions, le plafonnement est réussi sur le fil du
rasoir. Loin de baisser entre le 25 et le 27, ces titres marquent
une forte augmentation : de 895 à 1004, ils redescendent ensuite
de quelques points et marquent 999 le 29 novembre 2 ; le droit de
souscription lui-même s'établit donc à 5000 + 500 déjà payés,
soit 5500, mais le titre doit encore 4500 : son prix de revient sera
ainsi exactement de 10 000.
On peut donc admirer la stratégie de Law et en constater la par-
faite réussite au terme de cette campagne tendant à assurer et en
même temps à contenir la hausse des titres, et nous pouvons reje-
ter définitivement dans les oubliettes de l'histoire la fable ridicule
selon laquelle les actions, échappant à l'apprenti sorcier, auraient
bondi vers des cotations absurdes de 18 000 ou 20 000 livres.

La monnaie et les changes

Nous ne saurions terminer notre survol de cette période sans


porter un regard sur la monnaie et sur les changes. Nous en reti-
rerons une impression moins brillante.
Law mit en application les diminutions qui avaient été « pro-
grammées » le 3 août sur les matières d'or et les anciennes espèces
d'or et qui s'échelonnaient du 15 septembre au 15 novembre 3 .
A cette dernière échéance, le marc d'or fin était descendu à 720
et celui des pièces d'or à 22 carats était descendu à 660 4 .
Par suite de ces diverses opérations, dont nous ne pouvons suivre
le détail, l'or ancien se trouvait déprécié par rapport à l'or nou-
veau et l'or — ancien ou nouveau — déprécié par rapport à l'ar-
gent, ce qui correspondait à la stratégie permanente du fils de
l'orfèvre, ennemi de l'or.
La déprime de l'or ancien par rapport à l'or nouveau se chiffrait
à 20 % (660 à 825). « On avait en vue, expose Dutot, d'attirer l'or
1. Dutot, op. cit., t. II, loc. cit., et Giraudeau, tables : chiffres identiques chez
ces deux auteurs.
2. D'après les cotes de Giraudeau.
3. Ms. Douai, p. 192, 213, 221, 234, 246.
4. Sans billets. La faculté de remettre 2/5 e de billets en même temps que les
matières et anciennes espèces subsistait et comportait des réductions proportion-
nelles.
Objectif dix mille 271

ancien vers la Banque et d'augmenter par là la demande de billets,


mais en même temps on créait une incitation à " resserrer " ou à
" transporter " les anciennes espèces. » Dutot donne des exemples
minutieux dont il résulte que par des arbitrages, écus neufs contre
or ancien, on pouvait parvenir à réaliser des profits de 25 à 29 %.
« Cet attrait n était-il pas assez puissant pour inviter au transport
de notre ancien or? Ceux qui ne voulaient pas encourir le risque le
cachaient jusqu'à une occasion favorable », note Dutot, qui
ajoute : « Le bénéfice que fait l'étranger est une perte réelle pour
l'État, et le passage de nos especes fait nécessairement baisser le
change au-dessous du pair. »
Il est impossible de déterminer quelle fut exactement l'influence
sur le change de ces manipulations monétaires et des pratiques
u'elles suscitaient, et il est possible que d'autres causes aient joué
3 ans le même sens. Tel serait le cas, si, comme on peut le supposer,
d'importantes réalisations de bénéfices avaient été faites par des
spéculateurs (notamment des étrangers) pendant la deuxième
quinzaine de novembre, hypothèse qui n'est pas nécessairement
contredite par le maintien ou la hausse des cours. Quoi qu'il en
fût, le fait est que pour la première fois depuis le mois de sep-
tembre 1718 le change se détériore.
Avec la Hollande, il passe de 7,83 (octobre, première quinzaine)
à 4,81 (deuxième quinzaine), à 1,29 (novembre, première quin-
zaine) et à 5,6 (novembre, seconde quinzaine). Même tendance
avec l'Angleterre : 8,37 - 6,11 - 3,88 enfin 4,97.
Nous comprenons aujourd'hui aisément ce que les contempo-
rains ne saisissaient pas. Cette inversion sonne le glas du Sys-
tème dans l'instant même de son apogée.
L'or est un adversaire pugnace. Il aurait peut-être supporté l'in-
tense spéculation sur les titres, voire la prolifération du papier.
Mais l'humilier par rapport à l'argent, préparer son élimina-
tion définitive, c'était sans doute passer les bornes d'un risque
raisonnable... en 1719.
LES COMPTES BIZARRES DE DUTOT.
LE MÉCANISME DE COTATION

Les énonciations de Giraudeau, quant au calcul du pourcentage, ne


prêtent pas au moindre doute : le bourgeois de Paris qui inscrivait
minutieusement et quotidiennement les cours des valeurs ne pouvait
commettre une erreur grossière sur la structure même de la cote. Nous
sommes ainsi conduit à reprendre, dans un esprit critique, la lecture des
textes de Dutot qui avaient jusqu'ici accrédité une interprétation diffé-
rente.
Dutot a présenté une évaluation de certaines catégories de titres en
appliquant le coefficient depourcentage, non pas au montant nominal (cons-
tant) mais à la somme effectivement versée par les actionnaires (somme
variable selon les types d'actions et selon la période). Mais il faut souli-
gner que Dutot n'a jamais présenté cette estimation comme correspon-
dant à un prix d'achat et de vente, à un cours de bourse. De là vient la
confusion, qu'il provoque, et où nous nous laissons prendre, ce qui est bien
compréhensible !
Dutot se livre à cette opération dans l'intention (pour nous saugrenue)
de calculer la richesse de la France! Le pays s'est enrichi... de toutes les
plus-values des titres! Il peut donc calculer cette plus-value d'une façon
arbitraire.
Il faut maintenant observer que Dutot n'a pas constamment employé
la même formule.
En août il l'applique aux actions filles (B) et aux petites-filles (C) incom-
plètement libérées En novembre, il l'applique seulement à (C) et il évalue
(B) d'après un multiplicande égal à la valeur nominale, alors que ces
actions ne sont pas encore libérées (7 versements seulement sur 19) 2 .
Enfin, dans une troisième occasion, il adopte (implicitement) le système de
Giraudeau, car il traduit le pourcentage en une série d'évaluations qui
correspondent à l'application de celui-ci.
Quel qu'ait été d'ailleurs son propos, sa formule de calcul ne peut
correspondre à la réalité de l'évaluation boursière.

1. Ms. Douai, p. 205.


2. Ibid., p. 252, Œuvres, t. I, p. 257-258.
Objectif dix mille 273

Cette méthode se traduirait par des résultats d'une complication


extrême, mais surtout, elle aboutirait, selon ses propres chiffres, à des
disparités absolument invraisemblables entre les différentes catégories
de titres. Même si les spéculateurs de l'époque étaient moins expérimentés
que ceux d'aujourd'hui, il est peu probable qu'ils auraient consenti à ache-
ter une action (A) pour un prix réel de 4 1 0 0 , alors qu'ils pouvaient avoir
une action (B) pour le prix de 740, même si l'on tient compte du fait que
cette action devait encore 4 0 0 livres (cours d'août), ce qui ferait une
différence de prix de 3 6 0 0 !
Quant au cours du 29 novembre, on pourrait se procurer une petite-
fille pour 3750, ce qui, compte tenu du solde de 8 0 0 , représente une
dépense totale de 4 5 5 0 , alors que des actions identiques (A) et (B) trou-
veraient preneurs à 9 8 7 5 et à 1 0 1 7 5 !
En ce qui concerne les cotes elles-mêmes, celles que donnent Dutot (peu
nombreuses) recoupent presque toujours celles de Giraudeau et quand
elles s'en écartent, c'est à celui-ci que nous devons donner la préfé-
rence. Ainsi Dutot indique,, le 27 novembre, pour la souscription (D)
un cours de 1317 — ce qui donnerait le chiffre excessif de 11 6 8 5 , alors
que le cours de Giraudeau est de 9 0 4 , 5 , mais nous retrouvons le chiffre
de 1317 chez Giraudeau au 27 janvier, ce qui conduit à supposer que
Dutot écrivant après coup a commis une erreur de date.
Cette note ne heurte pas la vraisemblance à cette seconde date, car,
entre-temps, les titres ont été libérés de l'échéance trimestrielle bloquée
de 1500 livres et ne sont donc plus redevables que de 3 0 0 0 au lieu de
4 5 0 0 livres.
Cela nous conduit à faire mention du seul point qui puisse prêter à diffi-
cultés, et qui concerne le prix net d'acquisition des titres incomplètement
libérés.
La situation est limpide pour les actions (A) (mères) qui sont entière-
ment libérées. L'acheteur doit payer au vendeur la somme résultant de
l'application de la cote — pourcentage au multiplicande de 5 0 0 : cela
représente le bénéfice, plus la somme de 5 0 0 livres, qui est la mise initiale.
L'équation des prix est donc la suivante, C étant le cours : (C % + 1) 500.
Quid des actions fillas dont le prix d'émission est de 5 0 0 + 50 livres, et
qui ne sont libérées que de 75 au départ, puis 100, 125, 150, etc.?Adéfaut
d'information expresse sur ce point, la solution de bon sens s'impose. L'ac-
quéreur va payer au vendeur pour chaque titre X x 5 0 0 plus le montant
libéré par le vendeur à la date du marché. Si ce montant est, par hypo-
thèse, 200, il demeure débiteur de 350. Lorsque toutes les échéances
seront passées, il aura donc payé pour ce titre (C + 1) 5 0 0 + 50. Le solde
de 50 étant insignifiant, on n'en tient pas compte (0,5 pour mille). On consi-
dère que ces titres ont exactement la même valeur que les mères (Dutot,
1.1, p. 2 57) et leurs cotes sont absolument identiques (tables de Giraudeau).
Si nous considérons maintenant les petites-filles, ie prix d'émission est
ici de 500 + 500 et elles ne sont libérées elles-mêmes qu'à raison de 50 par
mois, soit par exemple 2 0 0 au moment de la transaction. L'acheteur paie
au vendeur (C x 500) + 200. Il reste redevable de 8 0 0 , soit 5 0 0 livres de
plus que l'action mère (A) et 4 5 0 de plus que l'action fille (B). Cette solu-
tion est rigoureusement confirmée par les cotes, qui portent toujours 100 %
274 Le système et son ambiguïté

de moins pour les petites-filles (Dutot-Giraudeau). L/acheteur paie donc


5 0 0 livres de moins au vendeur parce qu'il doit payer 5 0 0 livres de plus à
la Compagnie.
Voyons enfin le cas des souscriptions. Jusqu'à la fin de décembre 1719,
elles sont libérées de 500. L'acheteur va donc payer au vendeur, comme
dans le premier cas (C + 1) 500. Mais C ne peut être le même, puisque
l'acheteur reste débiteur envers la Compagnie de 4 500 livres. L'écart
des cotes, exprimé en coefficients, devrait donc être de 900. En pratique,
et pour les diverses raisons exposées dans notre texte, il n'en est pas
exactement ainsi dans tous les cas, mais on s'en rapproche toujours.
Pour illustrer notre démonstration, nous allons prendre dans les tables
de Giraudeau, la première cotation de novembre (qui a lieu le 4 à cause
des fêtes) et la première de décembre et comparer les cours des A et
des D :

Mères Souscriptions Différence Taux d a fbitrage


r tneorique
4 nov. 1 255 290 965 900
1er déc. 1 890 1 027 863 900

Ce sont donc bien des oscillations d'assez faible amplitude autour d'un
pôle. D'où l'invraisemblance de la cote de 1317 retenue par Dutot pour
les souscriptions au 27 novembre. Donnons encore ici pour cette date les
cotes comparatives de Giraudeau.

Mères (A) Souscriptions (D) Différence


27 nov. 1 690 1 004,5 685,5

Ici la différence est nettement inférieure au cours d'arbitrage (900),


mais l'explication de cet écart est toute simple : nous savons par Dutot et
par l'Histoire des Finances que Law avait jeté des actions sur le marché
dans les derniers jours de novembre; de ce fait, il y avait une baisse plus
forte sur les actions que sur les souscriptions, puisque l'on ne vendait pas
de souscriptions. Nous allons voir d'ailleurs les ciseaux se refermer bien
vite :

Mères (A) Souscriptions (D) Différence


28 nov. 1 865 998,5 866,5*
29 nov. 1 895 999 896**

* — 13,5 par rapport au taux d'arbitrage.


** — 4 par rapport au taux d'arbitrage.

Enfin un tout dernier problème va se poser lorsque les souscriptions


seront libérées de 5 0 0 + 1500. L'acheteur va-t-il payer ces 1500 en sup-
Objectif dix mille 275

plément de prix au vendeur, ce qui donnerait (C + 4) 5 0 0 ? ou bien la cote


s'établira-t-elle sur la base (C + 1) 5 0 0 , comme avant, l'acheteur n'étant
débiteur désormais, envers la Compagnie, que de 3 0 0 0 au lieu de 4 5 0 0 ?
En d'autres termes, les 1 5 0 0 seront-ils compris dans le forfait des coeffi-
cients ou seront-ils ajoutés?
C'est incontestablement la première méthode qui est employée par
Giraudeau après le 5 janvier. Cette date s'explique aisément par le
fait que les libérations exigibles en décembre, sans autre indication,
avaient pu s'étaler jusqu'aux premiers jours de janvier. Quoi qu'il en soit,
la cote, qui, le 5 janvier — jour même de la nomination de Law au contrôle
— s'établissait à 947, monte d'un coup à la première cotation connue
ensuite, soit le 8 janvier, à 1 4 2 0 . Un tel bond serait incompréhensible,
malgré la bonne nouvelle, puisqu'il mettrait la valeur des souscriptions à
7 100 + 500 + 4 500 = 12 100, alors que le bureau vendait les actions
pleines au taux de 9 5 0 0 ! Le chiffre de 1 4 2 0 procède de l'application
d'une nouvelle méthode qui consiste à intégrer les montants libérés dans
la cote, qui sans cela serait de 1 0 2 0 . La valeur d'achat est donc de
1 4 2 0 x 5 0 0 = 7 100 livres pour un titre qui est encore redevable de
3 0 0 0 livres (soit un total de 1 0 1 0 0 livres).
XXII

De l'attaque sur la banque


à la guerre du solstice

Nous parvenons ainsi à une suite de quelques journées qui


marque la césure du « triomphalisme » et qui annonce de loin les
grands périls. C'est l'épisode que les Anglais appelle run on the
bank et que Stair traduit lui-même littéralement par le cours sur
la banque puis par l'attaque sur la banque (forme que nous
adopterons pour cette raison malgré son anomalie grammaticale) 1
et qui provoqua de la part du gouvernement d'importantes mesures
de protection et de rétorsion.

Pulteney à Craggs, 5 décembre

« Il y a eu une grande course (run) sur la Banque, ici jeudi et


vendredi derniers . On pense que c'est ce qui a occasionné l'arrêt
pris le jour suivant 3 pour donner du crédit aux billets de banque
de préférence aux espèces; (cet arrêt) déclara que tous les paie-
ments publics seront faits (en billets) et qu'il ne sera plus reçu de
monnaie (espèces) à la Banque. Et puis un autre arrêt est sorti,
qui diminue la valeur du louis d'or et des écus. En dépit de ces

1. « Ruée sur la banque » serait d'ailleurs plus proche de l'équivalence.


Cet épisode n'est mentionné dans aucune autre source : aussi a-t-il échappé à
l'attention des historiens, à l'exception de Wiesener : « Ils (les plus habiles)
commencèrent à réaliser et dirigèrent'dans les premiers jours de décembre une
attaque contre la Banque » (op. cit., t. III). Buvat ne fait aucune mention de
l'attaque. Forbonnais et Du Hautchamp évoquent seulement l'activité des « réali-
seurs » de titres. Ni Daire ni Levasseur n'y font la moindre allusion.
2. Il s'agit du jeudi 30 novembre et du vendredi 1 e r décembre.
3. Arrêt du 1 e r décembre. E 2009, f 6 233-236.
De l'attaque sur la banque à la guerre du solstice 277

arrêts, l'attaque sur la banque a continué hier1 (lundi 4). »


Ainsi, pour la première fois, fe fabuleux métal a regimbé et, mal-
gré une très vive contre-attaque, il s'est « accroché ». Law en a pro-
fité d'ailleurs pour franchir une nouvelle étape dans le processus
de la démonétisation.
Le 6 décembre, Crawford écrit à Stanyan pour lui faire part des
mêmes nouvelles. « Il y a ici une course sur la banque par certaines
personnes qui ne souhaitent pas du bien au présent établissement;
(ceci) a produit quelques arrêts destinés à les punir, en ne leur per-
mettant pas de rapporter leurs espèces à la banque jusqu'à ce que
les deux autres diminutions soient intervenues. »
La réplique de Law est fort habile. Il faut un temps de réflexion
pour la comprendre.
Premier point : la banque a supporté des retraits importants d'or
et d'argent et l'on pense c|ue le souci de Law va être d'attirer de
nouveau ces métaux précieux. Or, voici qu'il adopte la solution
inverse. Il les refuse. C'est l'or qui est interdit de séjour.
Deuxième point : le second arrêt, qui est en date du 3 décembre,
recourt au procédé devenu classique de la « diminution » (déva-
luation) du métal mais il instaure une nouvelle méthode, ou plus
exactement il applique, cette fois, aux monnaies courantes la for-
mule qui avait été adoptée précédemment pour les anciennes
pièces; la manipulation monétaire en chaîne à échéances succes-
sives, comportant en quelque sorte une cascade de préavis. On
s'engage ainsi dans une voie fort dangereuse car si la diminution
est la parade type, on ne peut diminuer indéfiniment, c'est-à-dire
« réévaluer » sans arrêt. Il faudra bien un jour déclencher le méca-
nisme inverse et s'engager dans une politique monétaire en zigzag,
et Law y sera effectivement contraint.
Pour l'heure, l'arrêt du 3 décembre fixe le louis de 25 au marc à
32 livres (auparavant 34) et l'écu de 10 au marc à 5 livres 12 sols,
valeur applicable entre le 8 décembre et le 1 e r janvier. A partir du
1 e r janvier, une nouvelle diminution est d'ores et déjà annoncée,
abaissant le louis à 31 et l'écu à 5 livres 8 sols. Ces mesures furent
complétées, par un arrêt du 10 décembre, pour les pièces de 20 sols
et de 10 sols, ramenées respectivement à 18 et à 9 2 .
Nous devons maintenant mettre en regard les deux textes du
1 e r décembre (interdisant l'apport des espèces) et du 3 décembre

1. C'est nous qui soulignons.


2. Rappelons que les pièces plus anciennes, sans être décriées, n'étaient reçues
qu'au poids et selon une évaluation forfaitaire. D'où la brièveté de la nomencla-
ture. Lorsque les anciennes pièces auront à nouveau cours, les textes seront plus
compliqués.
278 Le système et son ambiguïté

(fixant les diminutions). C'est là que réside l'ultime finesse du plan


de Law.
Les clients qui se sont fait délivrer des pièces ne peuvent pas les
rapporter, et par conséquent ils subiront le préjudice résultant des
diminutions.
Cependant cette sévérité est nuancée. C'est seulement dans le
bureau de la Banque à Paris que les espèces d'or et d'argent ne
pourront pas être reçues. Il s'ensuit qu'on pourra les présenter à
la Banque dans ses bureaux de province. Par ce procédé, Law
espérait faire entrer des espèces dans ses bureaux hors capitale
et par là mieux accoutumer les différentes régions de la France à
l'usage des billets qui s'y introduisait difficilement1.

Le même arrêt du 1 e r décembre consacrait d'autres dispositions :


— tous les créanciers peuvent exiger des débiteurs le paiement
en billets, même si les billets « gagnent sur les espèces »;
— à l'expiration d'un délai de huitaine, la Compagnie pourra
exiger d'être payée en billets pour tous les droits qu'elle a charge
de recouvrer et elle-même devra faire ses paiements en billets (sauf
les appoints).
Étant donné les mouvements de fonds que représentaient les
impôts et d'une façon générale les dettes, on s'assurait ainsi une
demande importante et régulière de billets de banque.
Ici se place un épisode dont l'importance est réduite, mais qui
éveille la curiosité : Law, le pourfendeur des métaux précieux,
s'avise d'ordonner la fabrication de nouvelles pièces d'or et d'ar-
gent qui devaient être d'une qualité sublime. « Des quinzains d'or
à 24 carats, écrit Dutot avec gourmandise, au remède d'un quart

1. Nous avons un exemple pratique, pour la ville de Caen, de la réussite de cet


expédient, mais aussi de la déconvenue que les porteurs devaient subir par la suite :
« Le directeur de la Monnaie... reçut hier au matin un ordre par une simple lettre
signée Law, par lequel il lui était défendu de payer en argent aucun des billets de
banque que l'on lui porterait, et cela jusqu'à nouvel ordre, sans rien dire de plus.
Ceux qui s'en étaient pourvus avant le dernier arrêt qui ordonnait que l'on
payerait 1 050 livres pour en avoir un de 1 000 livres à la Banque se savaient un
très bon gré... Il avait été porté à la Banque avant cet arrêt pour 700 000 livres
d'argent, pour prendre pareille somme en billets sans (compter) ce qui a été porté
depuis et acheté à 5 %. » La disposition relative à la prime de 5 % résulte d'un
arrêt ultérieur en date du 21 décembre qui sera mentionné à la fin du présent cha-
pitre (De Faligny, Lettre, Caen, 3 janvier 1720. Correspondance de la marquise
de Balleroy, op. cit., t. II, p. 97).
De l'attaque sur la banque à la guerre du solstice 279

de carat, à la taille de 65 5/11, au remède de 6/11 de pièce par


marc, qui auront cours pour 15 livres pièce. »
Aucune de ces merveilles ne vit le jour. Selon Du Hautchamp et
même selon Forbonnais, cet arrêt était seulement destiné à faire
croire au public que la Compagnie, chargée de par son monopole
de cette nouvelle fabrication, allait réaliser de ce fait de nouveaux
et alléchants bénéfices. Mais Dutot pense que la mesure était
sérieuse, car seule la beauté des espèces décourageait la contre-
façon et que c'est en raison de difficultés techniques que l'exécu-
tion n'en fut pas suivie.
Par le même arrêt (tjui semble dater des premiers jours de
décembre) Law ordonnait la fabrication de pièces d'argent fin « à
12 deniers, à la taille de 65 5/11 au marc, au remède ae 6 grains
pour le fin et de 17/11 de pièce pour le poids; c'étaient des livres
qui auront cours à 20 sols chacune 1 ».
La livre d'argent connut meilleure fortune que le quinzain d'or.
On la mit en fabrication, mais avec un grand retard, et on n'en
frappa, en définitive, qu'une assez faible quantité. A la Monnaie
de Paris seulement, précise Dutot, on en délivra en tout pour
3 062 941 livres entre le 31 janvier et le 5 mars 1720 2 .
En attendant de frapper les nouvelles monnaies, on avait cru
bon de suspendre la fabrication des anciennes, ce dont il résulta —
pour le début de 1720 —une fâcheuse pénurie de monnaie d'ar-
gent 3 . En même temps la Compagnie s'était fait accorder, par un
arrêt du 9 décembre, le monopole des « affinages et départs » d'or
et d'argent et le droit d'établir des laboratoires d'affinage en
dehors des hôtels des Monnaies. Pendant les semaines qui
viennent, on peut ainsi affiner partout... mais en vérité on ne tra-
vaille nulle part. Nous saisissons dans cette période un exemple
des insuffisances de Law dans le domaine de la gestion proprement
administrative. Le « détail », comme on disait alors 4 .
On nous permettra de revenir sur l'épisode de l'« attaque » et
d'en rechercher les causes.
Stair l'explique par des rumeurs qui auraient inquiété le public :
« Depuis un mois, écrit-il le 12 décembre, le public avait été
alarmé qu'on allait ôter l'or du commerce et qu'on allait fabriquer
des nouvelles espèces de peu de valeur. Cela fit que plusieurs per-
1. Ms. Douai, p. 257.
2. Dutot, ms. Douai, p. 257. L'expression employée est ambiguë. Nous l'inter-
prétons, quoique sans certitude, comme excluant les fabrications dans les Monnaies
de province, où, comme nous le verrons par la suite, on s'était remis, à la même
période, à la frappe des monnaies d'argent du type antérieur.
3. Cf. la correspondance des intendants.
4. Cf. lettre précitée de Pulteney.
280 Le système et son ambiguïté

sonnes coururent à la Banque convertir leurs billets de banque en


espèces d'or et d'argent. La Banque cessa de payer en or, mais cela
ne fît que redoubler l'empressement du public pour avoir de
l'argent. On commençait à avoir de l'inquiétude à cause des très
grosses sommes que l'on tirait journellement de la Banque sans
qu'aucune espèce y entrât (suit le rappel des arrêts). Pourtant, le
cours (sic) sur la Banque a cessé, et pendant toute la semaine, on
a vu des variations très considérables dans le prix des actions. On
les a vues baisser et hausser tous les jours de cent et deux cents
et cette fluctuation continue 1 . »
Dans une lettre du 9 décembre, Pulteney fait allusion à d'impor-
tants retraits qui auraient été opérés par le duc de Bourbon et par
le prince de Conti 2 . Or ces personnages étaient fort capables de
procéder de la sorte, mais selon les autres sources, ils ne se
seraient livrés à ces pratiques qu'à des dates bien postérieures : en
janvier selon Saint-Simon pour le prince de Conti, et en mars, pour
les deux, selon Buvat 3 .

UN INCIDENT FRANCO-ANGLAIS

Les Anglais avaient-ils quelque part dans cette mini-panique?


Selon Stair, Law aurait fait courir ce bruit : cela n'est pas impos-
sible, soit que Law ait cru en effet à une manœuvre dirigée contre
lui, soit qu'il ait cherché une explication commode pour sa propa-
gande. Stair entra dans une violente colère lorsqu'il fut avisé de
cette prétendue allégation de Law, et au lieu de s'en ouvrir d'abord
à celui-ci, il se précipita chez le Régent pour faire un scandale.

1. Lettre écrite en français.


2. « J'ai eu l'occasion de voir M. Law qui m'a reçu très courtoisement. Quelques
Français qui en furent les témoins auront sans doute pensé que j'étais en train de
valoir des millions.
« On me dit que quelques Français ont tenté de faire comprendre à Law que les
grands gains qu'il procure à ses compatriotes pourraient être utilisés contre lui si
ses ennemis s'avisent d'en faire usage à cette fin. On a observé que lors de la course
sur la banque, la semaine dernière, le duc de Bourbon et le prince de Conti ont
retiré des sommes très considérables. »
3. Saint-Simon, op. cit., t. VI, p. 500. Selon Buvat, op. cit., t. II, p. 43, le duc
de Bourbon aurait opéré des retraits pour 25 000 000 et le prince de Conti pour
14 000 000. Le Régent leur en aurait fait le reproche le troisième dimanche de
mars.
De l'attaque sur la banque à la guerre du solstice 281

Il a donné le récit de cette conversation dans une lettre du


11 décembre 1 :
« ... Je pris la résolution de m'éclaircir sur ce fait avec Mgr le
duc d'Orléans; et je tournais la conversation de manière que S.A.R.
me dît qu'on lui avait dit que j'étais cause de l'attaque sur la
Banque. Je lui dis : Mgr je sais que M. Law vous a tenu tel discours
et je suis bien aise d'avoir l'occasion de prouver à V.A.R. qu'il est
absolument faux dans toutes ses circonstances...
« ... Le discours de M. Law est non seulement faux mais c'est
calomnie du monde la plus atroce et la plus indigne...
« ...car je sais que M. Law a dit au même temps que ce que j e
faisais à cet égard, j e le faisais par ordre de ma Cour...
« ...mais ce n'est, pas aujourd'hui que je sais les bonnes inten-
tions de M. Law pour sa patrie, et les desseins qu'il a de mettre le
roi mal avec V.A.R. Il n'y a que huit jours que M. Law nous a
menacé publiquement, en présence de plusieurs sujets du Roi mon
maître, d'écrire un livre pour convaincre toute la terre que la
Grande-Bretagne était dans l'impossibilité de payer ses dettes...
« ... Ensuite je contai à Mgr le duc d'Orléans beaucoup d'autres
discours de cette même nature. M. le duc d'Orléans a écouté tout
ce discours avec des convulsions dans son visage. A la fin, il me
dit : My Lord, voilà véritablement les discours d'un fou 2 . »
Le compte rendu de Stair, qui n'inspire pas une grande
confiance, ne démontre ni la mauvaise foi de Law, ni d'ailleurs
celle de l'ambassadeur. L'hypothèse d'une manœuvre anglaise
contre les billets ou contre les actions, hypothèse qui a été souvent
évoquée par les historiens, n'est appuyée sur aucun indice, et il
n'est nullement nécessaire de chercher une explication romanesque
aux incidents de la Banque : la réaction des réaliseurs, après les
pointes de hausse de fin novembre, est la chose la plus normale du
monde.
1. Hardwicke, Miscellaneous State Papers from 1501 to 1726, t. II, 1625-1720
(London, 1778), p. 600-601.
2. On voit que Stair mélange des griefs très différents. Il évoque ainsi un incident
que Crawford relate en lui donnant un ton moins dramatique et en fournissant l'ex-
plication. « J'étais hier soir avec M. Law qui s'est fortement plaint à moi d'une de
nos feuilles de nouvelles qui, semble-t-il, le traite très mal — elle lui avait été envoyée
le matin et il a cherché dans ses papiers pour me la montrer, mais il n'a pu la trouver,
de sorte que je ne sais pas ce que c'est. Il dit qu'elle est imprimée " par autorité ",
qu'elle parle de lui fort grossièrement et qu'elle appelle la Compagnie des Indes
" une chimère ". Law se considérait comme agressé, et parlait de publier à son
tour un document où il comparerait la situation de la France et celle de l'Angleterre »
(29 novembre). Crawford avait expliqué à Law que la presse était libre en Angle-
terre et qu'une guerre de papier ne ferait de bien à personne.
282 Le système et son ambiguïté

Ce qui est certain, c'est que cet épisode marque une nouvelle
escalade dans les hostilités entre Law et Stair. Dans une lettre
du 20 décembre, l'ambassadeur dénonce Law à son Ministre
comme protecteur des jacobites. Il se serait même ouvert à l'abbé
Dubois des inquiétudes qu'il en concevait : « Je me suis plaint
au même temps de la protection que ces messieurs trouvaient auprès
de M. Law, des fréquentes conférences qu'il tenait avec eux et
des allées et des venues de ces gens d'ici en Angleterre et d'Angle-
terre ici 1 . » On admire la perfidie de la rédaction, qui semble
rendre Law responsable des déplacements des jacobites.
En fait les relations que Law entretenait avec les partisans du
Prétendant ne comportaient aucune arrière-pensée politique. Law
l'a affirmé avec force, notamment en recourant au témoignage
de Crawford, et nous n'avons aucune raison de douter de sa sin-
cérité 2 .

Après l'alerte sur la banque, voyons maintenant quelle était la


situation du marché des actions de la Compagnie. Nous savons par
la lettre de Stair du 12 décembre que les titres subissaient au
début du mois de fortes oscillations : de l'ordre de cent et deux
cents 3 .
Caumartin de Boissy écrit de son côté le 8 décembre 1719 : « Les
actions haussent et baissent. Elles ont été à 1050 de profit; hier
elles n'étaient qu'à 840. C'est l'approche des paiements qui les fait
baisser : cela ne m'inquiète pas . »
D'après les chiffres indiqués, l'auteur de la lettre, bien qu'il parle
d'actions, fait certainement allusion aux soumissions. En fait,
selon les tableaux de Giraudeau, celles-ci étaient à 1033 le

1. Inédite en français.
2. Lettre du 20 décembre, P.R.O., S.P. 78-165, n° 537. Dubois n'était d'ail-
leurs point disposé à entrer dans le jeu de Stair. Le 20 octobre, il écrivait lui-même
à l'ambassadeur dans les termes suivants : « Mylord Peterborough a dû être désa-
busé que je fusse mal avec M. Law par le soin que celui-ci a pris de le mener chez
moi d'abord qu'il a été à Paris. Je n'ai pas connaissance que M. Law soit mécon-
tent de moi et je mérite le contraire. Si Lord Peterborough était aussi attaché au
roi votre maître qu'il devrait l'être, il penserait comme V.E.H. et bien loin d'être
fâché des arrangements que S.A.R. fait dans les finances du royaume, il les regar-
derait comme l'effet de l'union de nos deux maîtres et comme un avantage commun »
(défense commune, intérêts inséparables) (S.P. 78-165, n° 362).
3. Il est probable que certaines oscillations se produisaient au cours d'une même
séance, car les tables de Giraudeau ne reflètent pas un semblable zigzag.
4. Correspondance de la marquise de Balleroy, op. cit., t. II, p. 86.
De l'attaque sur la banque à la guerre du solstice 283

4 décembre, ce qui confirme l'indication de Boissy; elles descendent


les jours suivants à 1003, 950, puis 970, et la mention (peu lisible)
du 7 semble être 76... Rien n'est marqué pour le 8; on cote le
9 à 897.
Les autres titres marquent, aux mêmes dates, un très léger repli.
Le 11 et les jours suivants, nous assistons à une décote générale
des cours, dont Crawford donne l'explication dans une lettre du
16 : « Nous avons eu une grande " déroute " ici pendant ces der-
niers jours, dans la rue Quincampoix, par la chute des actions du
Mississippi, sur quelques fausses inquiétudes (fulse jealousys) qui
venaient du refus de la Banque de continuer a prêter de 1 argent
sur les actions. Personne, dans cette place, n'a eu, pendant deux
jours, un sourire sur le visage, mais on reprit courage hier, quand
la Banque publia qu'elle prêterait de nouveau à partir de lundi
prochain (18 décembre) et qu'elle offrait d'acheter les actions à
1600. Les nouvelles souscriptions s'élevèrent hier à 800 de béné-
fice et les actions à 1600 net, alors que celles-là étaient descendues
à 500 et celles-ci à 1400. »
Les cours les plus bas sont enregistrés le 14 décembre. Pour les
mères et pour les filles : 1486 (soit un peu moins de 8 000 livres)
Pour les soumissions : 580,50.
Mais, comme le souligne Crawford, le malaise est facile à diag-
nostiquer, et par conséquent facile à traiter. Pourquoi Law a-t-il
commis l'imprudence de couper les prêts de la Banque juste au
moment de l'échéance des trois mensualités? Mais est-ce vraiment
une imprudence et n'a-t-il pas volontairement provoqué la baisse
pour faire un « coup »?
Le 15 décembre, les mères et les filles remontent à 1550, à
partir de cette date, les tables de Giraudeau ne portent pas de
cours pour les actions, mais il résulte d'une lettre de Crawford
que celles-ci se tiennent encore à ce niveau le 20 décembre. Quant
aux souscriptions elles s'établissent le 18 décembre à 715, le 19 à
626,50 et le 20 à 661, ce qui représente une valeur à peu près équi-
valente à celle des actions 2 . La situation n'est pas catastrophique
mais elle n'est pas satisfaisante. C'est à ce moment que se place
(mais sans doute cet événement n'est-il pas seulement en rapport
avec l'évolution des cours) un ensemble de mesures considérables
qui forment la grande offensive d'hiver.

1. Il n'y a pas de cote à partir du 10 pour les petites-filles.


2. Respectivement 8305 et 8250.
284 Le système et son ambiguïté

LA GUERRE DU SOLSTICE

C'est le jour du solstice que Law déclenche les hostilités contre


l'or, son fabuleux ennemi. Jusqu'alors il ne s'agissait que de pré-
paratifs, de reconnaissances et d'escarmouches. Par son arrêt
du 21 décembre, il engage une action décisive où il prend soin
d'équilibrer les méthodes de l'incitation et de la prohibition.

Incitation : afin de rendre les billets plus alléchants, l'arrêt


accorde à 1' « argent de banque » une prime permanente de 5 %
au-dessus de la valeur de l'argent courant, et encore précise-t-on
que les porteurs de billets peuvent, à leur guise, les négocier plus
cher. C'est la consécration réglementaire d'une pratique qui exis-
tait déjà et qui était systématiquement encouragée mais qui ne
comportait pas jusqu'alors une garantie de plus-value pour l'em-
ploi des billets.
Cette surcote des billets au détriment des espèces semble bien
être l'une des fausses bonnes idées de Law, auxquelles le conduit
sa confiance excessive dans les procédés techniques, les « trucs ».
En valorisant la monnaie de papier, il compte dissuader les por-
teurs de billets d'aller les changer contre des espèces... mais en
contrepartie il détourne les détenteurs d'espèces de se porter sur
les billets car ils rechignent devànt cette amputation (bien que
faible) de leur capital.
Nous observerons cette réaction en février-mars 1720

Prohibition : après les manœuvres enveloppantes, voici le coup


direct. Il s'agit tout simplement d'une démonétisation partielle de
l'or et de l'argent. L'or est exclu de tous les paiements inférieurs à
300 livres, ce qui est un plafond fort bas. (Law avait, l'année pré-
cédente, indiqué cette intention au duc d'Antin, encore avait-il
mentionné une limite plus élevée : 500.) Quant à l'argent, il était
jusque-là accepté à concurrence de 300 livres : le voici maintenant
descendu à 10 2 !
1. Cf. p. 333.
2. On assiste d'ailleurs, vers la même date, à une offensive de répression, qui se
traduit par la confiscation chez des particuliers de certaines espèces décriées. Cette
mesure était prévue par un arrêt du lundi 1 e r décembre 1718, E 2001 P 382-385.
qui d'ailleurs prorogeait le cours des espèces décriées jusqu'au 1 er février 1719,
De l'attaque sur la banque à la guerre du solstice 285

Selon le scénario que nous connaissons déjà, ces mesures étaient


applicables immédiatement dans la ville de Paris, elles l'étaient au
1 e r mars « dans les villes où il y a hôtel des Monnaies », et seule-
ment au 1 e r avril dans les autres villes et lieux.
Le même arrêt portait quelques dispositions complémentaires.
La Compagnie des Indes devait payer en billets les sommes qu'elle
aurait recouvrées au titre des impôts. Dans le cas où elle s'acquit-
terait en or ou en argent, c'est-à-dire en deçà des plafonds de 300
et de 10 livres, elle devrait, selon la règle générale, ajouter le
supplément des 5 %, qu'elle-même naturellement pourrait exiger
des débiteurs.
Enfin, les lettres de change avec l'étranger devaient être libellées
en billets de banque. « Ce dernier article, note Forbonnais, était
d'une imprudence extrême par rapport au commerce avec les
étrangers qu'on ne pouvait en aucune manière assujettir à nos
règlements intérieurs. »
Selon le même auteur, ces dispositions ne découragèrent pas les
« réaliseurs » étrangers, principalement les Genevois, Allemands
et Hollandais, et « ceux des Français qui savaient calculer ».
En fait, à la date considérée, les étrangers avaient déjà rapatrié
dans leur pays d'origine des fortes sommes, ainsi qu'en témoigne le
résident La Closure pour la République de Genève 1 . Cependant
beaucoup d'entre eux avaient fait une sorte de répartition et
avaient laissé une partie de leurs avoirs dans la Compagnie en
attendant de voir comment le vent tournerait 2 .
Bien que ce ne fût sans doute pas leur seul objet, ces mesures
déclenchèrent une forte hausse des titres. Entre le 22 et le 23, les
soumissions passent de 661 à 874; le 26 à 920. Elles atteignent
936 le 29 et le 30, 982 3 .
Pour les actions, les tables de Giraudeau ne nous donnent plus
de cotations mais nous disposons, à la date du 30, d'une réca-
pitulation générale de Dutot et celle-ci n'est pas viciée comme les
précédentes. Nous constatons que les A et les B valent 10 025, les

mais qui en prévoyait la confiscation après cette date (cf. trois arrêts du 19 décembre
concernant Cosnet, E 2011, P 290-291; Garnier, E 2011, P 292-293; Veuve Bar-
bet, E 2011, P 294-295).
1. Correspondance La Closure, op. cit., p. 334-335.
Ces réaliseurs réinvestissant leurs profits parisiens avaient fait monter de deux
tiers le prix des maisons et des domaines, non seulement à Genève mais dans le
pays de Gex et dans le pays de Vaud. « Les étrangers qui ont gagné dans ce commerce
actionnaire de France achètent à toutes sortes de prix sans regarder à l'extrême
perte de change, pour mettre leur grande fortune à couvert » (19 décembre).
2. Ibid., lettre du 30 janvier citée ci-dessous, p. 335.
3. Table de Giraudeau : la cote descend légèrement le 31 à 950.
286 Le système et son ambiguïté

C valent 9325 (c'est-à-dire la même chose puisqu'elles doivent


encore 700). Enfin les soumissions, sur la base d'un pourcentage
de 982 qui représente — rappelons-le — le bénéfice sur la première
mise de 500 et, compte tenu du solde des 4 500, une valeur
totale de 9 910, ces chiffres sont donc équilibrés 1 .
A la fin de décembre, l'objectif 10 000 est atteint et, semble-t-il,
consolidé. Entre-temps, le 29 décembre, il a bien fallu ordonner
une nouvelle émission de billets; cette fois pour 360 000 000, ce
qui donne pour le total lé chiffre rond de un milliard... et l'on
promet de s'en tenir là.
La situation paraît donc, dans l'ensemble, favorable au moment
où s'ouvre l'assemblée générale de la Compagnie des Indes, convo-
quée pour le 30, et dont nous traiterons dans un prochain chapitre.
L'annonce même de la tenue de cette assemblée a certainement
exercé sur les esprits une heureuse influence.
Mais un point de faiblesse subsiste : c'est le change.
Dutot a établi des calculs de change séparés pour la période du
1 e r au 20 décembre, puis pour les onze derniers jours de l'année.
Pour les trois premières semaines, il retient un indice négatif
de—4,47 pour la Hollande et de—4,14 pour l'Angleterre 2 .
Pour la dernière décade, après les arrêts, le désavantage subsiste
mais il s'atténue : respectivement—1,09 et —2,13 3 . La situation
se serait-elle améliorée? Non, pas en réalité. La différence provient
du fait que Dutot a établi plus bas le niveau de ce qu'il appelle la
parité. Selon un raisonnement compliqué, il considère que la prime
de 5 % accordée aux billets équivaut à une baisse de valeur de l'écu
d'argent. Si l'on ne tient pas compte de cette subtilité, on constate
que le taux demeure négatif et que s'il existe une amélioration, elle
est peu sensible.

1. Cf. ms. Douai, p. 306.


2. Présentant une faible amélioration par rapport aux taux précédents : -5,26
et - 4 , 9 7 .
3. Ms. Douai, p. 313.
XXIII

La politique de la bonne fée 1

r Vos amis, M. Rougon, ils doivent vous


adorer?
— Sire, ils me soutiennent, m
Émile Zola 2 .

A la vérité, l'anecdote de la gribouillette, que nous avons narrée


dans la chronique de la rue Quincampoix, pourrait servir de
maxime au gouvernement de la France. On peut dire en effet du
Régent et de Law — alors virtuellement son ministre — qu'à partir
du 1 e r septembre 1719 ils jetèrent l'argent par les fenêtres. Le
Palais-Royal aussi est un théâtre (la France entière est « théâ-
tralisée ») et l'on pourrait y jouer chaque jour, à la manière de
Pirandello, une pièce intitulée Ce soir on dilapide. Cependant la
prodigalité n'est point, pour les deux hommes, un compor-
tement de fantaisie, voire une délectation de parade et de puissance,
encore qu'ils fussent l'un et l'autre accessibles à ce genre de
psychose — mais véritablement une stratégie du pouvoir, un art
politique, une méthode préméditée pour la conduite des affaires
du royaume.
La bonté, selon l'expression de Georges Izard, peut être une
des jouissances de l'esprit de domination. Le Régent et Law, en

1. Dans les extraits que nous donnons ci-après des chroniques de l'époque, nous
ne ferons pas toujours la distinction entre les faveurs directes du Régent et les avan-
tages que Law procurait à ses protégés de diverses manières, notamment selon
le procédé bien connu qui consistait à leur donner des « tuyaux » ou à agir soi-disant
pour leur compte.
2. Dialogue entre l'Empereur et Eugène Rougon (Son Excellence Eugène
Rougon).
288 Le système et son ambiguïté

tant qu'individus, sont l'un et l'autre portés à la gentillesse, à


la générosité : on en a maints exemples. A dépenser, à dispenser,
à distribuer, à dilapider, Law laisse apparaître la disposition
naturelle du joueur, qui voit s'éloigner sans chagrin un argent
facilement venu et qu'il croit qu'il fera revenir aisément par la
sûreté de l'adresse ou par la magie de la chance. Quant au duc
d'Orléans, il y apporte cette frénésie, cette outrance, cet éclec-
tisme, qui sont sa marque originale dans la vocation qu'il res-
sent pour les entraînements sensuels. Comment refuserait-il des
dons, alors qu'il ne refuse jamais celui de sa personne? Comment
ne pas diversifier ses faveurs entre les courtisans puisqu'il par-
vient à se partager lui-même entre tant de favorites? Sans doute
aussi faut-il tenir compte, dans l'un et l'autre cas, du besoin intuitif
de compenser le signe « presque » dont ils se trouvent l'un et
l'autre marqués. Le Régent n'est pas roi, il est presque roi. Law
n'est pas ministre, il est presque ministre. La situation du premier
est précaire, celle du second n'est pas encore parvenue à être
précaire, puisqu'elle n'est pas acquise. Le rapprochement qui
s'effectue ainsi, de par des analogies de caractère et de position,
entre deux hommes qui, à d'autres égards, la naissance, l'édu-
cation, la force de conviction, sont fort dissemblables, s'est déjà
manifesté dans un épisode que nous n'avons pas évoqué à sa date,
parce qu'il n'a pas d'intérêt pour cette étude et parce qu'il n'est
d'ailleurs significatif que par son caractère proprement insensé,
l'achat du célèbre diamant : le Régent. Saint-Simon raconte
comment il aida Law à convaincre le Régent (lequel ne demandait
sans doute que cela) d'acheter ce diamant exceptionnel, que Pitt
souhaitait vendre, et comment la France, malgré la difficulté
qu'elle éprouvait à rétablir ses finances, put exposer une dépense
aussi importante en vue d'un investissement aussi absurde. On
serait tenté de parler d'un acte gratuit, s'il ne s'agissait pas,
justement, d'un acte aussi onéreux. Le Régent et le banquier purent
ainsi savourer l'agrément de voir incarner dans un objet — et quel
objet! — ce numéro un qui manquait à l'un et à l'autre, et celui
qui éprouva sans doute le plus de volupté fut Saint-Simon, aux
yeux de qui 1' « acte vain » représentait l'ambition absolue.
« Ce diamant fut appelé " le Régent ". Il est de la grosseur d'une
prune de la reine Claude, d'une forme presque ronde, d'une épais-
seur qui répond à son volume, parfaitement blanc, exempt de
toute tache, nuage et paillette, d'une eau admirable, et pèse plus
de cinq cents grains. Je m'applaudis beaucoup d'avoir résolu le
Régent à une emplette si illustre 1 . »

1. Un employé aux mines de diamant du Grand Mongol était parvenu à se le


La politique de la bonne fée 289

Il ne s'agissait là que d'une simple bizarrerie, dont, contrai-


rement à ce que les affidés croyaient ou feignaient de croire, ni
la France ni le Régent ne pouvaient escompter, ni à l'extérieur
ni à l'intérieur, le moindre effet d'utilité ni même une forme sérieuse
de prestige. On ne saurait raisonner de la même manière à l'égard
de la décision prise par le Régent de jouer habituellement le rôle
de la bonne fée, avec la baguette de son acolyte. Peut-être aurait-il
iu obtenir à moins de frais les mêmes résultats s'il avait gardé
Îa tête plus froide et s'il n'avait pas embrouillé les calçuls et les
plaisirs, la passion du pouvoir avec la griserie du don. Cela dit,
il s'agit bien d'un programme, lucidement conçu sinon très ration-
nellement planifié. Programme parfaitement adapté à ses fins et
dont le succès, dans une large mesure, restera acquis après l'échec
de la grande entreprise. Pour le Régent, le problème est de garder
le pouvoir, de se consolider dans sa place, et, au-delà, car il voyait
plus loin que nous ne sommes tentés de le supposer aujourd'hui,
étant donné que nous connaissons la date de sa mort et que lui
ne la connaissait pas, de préparer un ensemble de conditions qui
le rendent indispensable, lui, duc d'Orléans, au jeune roi, Louis XV,
lorsque celui-ci parviendrait à la majorité, c'est-à-dire en 1724.
D'où la grande importance que le Régent accordait au « trésor
du roi », à cette réserve miraculeuse de cent mille actions.
Quant à Law, le problème pour lui était non point de se main-
tenir au pouvoir mais d'y parvenir et plus précisément de passer
de la forme de pouvoir officieuse qu'il détenait dans l'économie à
la forme de pouvoir officielle par son accession au rang politique
de ministre. Pour lui, la prodigalité est une voie double. Il faut
qu'il fournisse à son maître, le Régent, les recettes et les ressources
qui permettent à celui-ci de jouer à la bonne fée et de remplir
ses ambitions. Mais il faut que lui aussi, parallèlement, obtienne
des soutiens personnels, se fasse un entourage, un parti. Il lui faut
déblayer les obstacles que pourraient mettre sur sa route — et
avec quelle facilité — en raison de son origine étrangère et de sa
condition peu connue, toutes les personnes qui détiennent une
parcelle de pouvoir ou d'influence. Il faut donc qu'il procure au
Régent les moyens de donner beaucoup et qu'il en conserve suffi-
samment pour lui-même, afin de donner beaucoup pour son propre
compte. Tout se passe comme s'il avait entrepris une guerre de
mouvement pour laquelle il faut que le ravitaillement en carburants

« fourrer dans le fondement » et à gagner l'Angleterre « où le Roi l'admira sans


pouvoir se résoudre à l'acheter ».
Après marchandage, le prix fut fixé à 2 000 000 et payé avec des délais, en don-
nant en gage la même valeur en pierreries (Saint-Simon, op. cit., t. V, p. 657-659).
290 Le système et son ambiguïté

ne pose pas de problème. Les tanks du général Law ne doivent pas


être rationnés et c'est pour cela que « l'or coule dans la rue Quin-
campoix ».
Comme le remarquent les correspondants anglais, la fascination
que le Système exerçait sur les contemporains les détournait de
prêter beaucoup d'attention aux autres événements. A plus forte
raison en est-il ainsi pour nous. Cependant les événements existent.
Rappelons-nous comme la situation du Régent paraissait fragile
en 1718, lorsque Schaub et Saint-Saphorin écrivaient à Stair
que l'Empereur, bien que mécontent des dispositions qu'on lui
proposait, souhaitait contribuer à la tranquillité publique et au
maintien de Mgr le Régent Et considérons ce qu'écrivait Stair le
20 juin 1718 : « Ce n'est pas grand-chose tant qu'il n'y a pas un
étendard levé, mais si le roi d'Espagne levait son étendard et
réclamait son droit... Si notre traité vient à manquer (le Régent)
aurait beaucoup de peine à soutenir son authenticité comme
régent, et il (lui serait) impossible de parvenir à la succession de
la couronne. »
Depuis lors, on peut considérer que l'alliance anglaise a raffermi
la position du duc d'Orléans. Les maladresses des conjurés de
l'affaire Cellamare, puis surtout, pendant le premier semestre,
les succès du pré-système et l'incroyable aisance des finances
publiques, peuvent porter à croire que le péril est passé. Et cepen-
dant, tout cet équilibre pourrait être à la merci de quelques dépla-
cements de forces.
En septembre 1719, la guerre d'Espagne bat son plein. Nos
troupes ont marqué des succès, mais qui peut préjuger du sort des
armes, tant que le potentiel de l'adversaire n'a pas été détruit 2 ?
C'est le 18 novembre que le roi de France, le roi d'Angleterre et
l'Empereur signifient au roi d'Espagne un dernier ultimatum de
trois mois. C'est seulement le 5 décembre qu'Alberoni est congé-
dié.
Il y a aussi le front intérieur. Le 13 avril 1719 un gentilhomme
breton avait levé l'étendard de la révolte et fait appel à Philippe V
(cette folle initiative faisait suite à une série de malentendus et
de maladresses du pouvoir central 3 ). Pendant cette même époque,
où se poursuivent les féeries et les folies de la rue Quincampoix,
1. Vienne, 5 avril 1718. P.R.O. S.P. 78-161.
2. Le 30 septembre l'armée française s'apprête seulement à entrer dans la pro-
vince de Cerdagne en direction d'Urgel mais les troupes espagnoles se groupent
sur les frontières d'Aragon. « Les garnisons des villes de Catalogne n'osaient presque
pas sortir. » Cependant les Espagnols avaient marqué un succès en Sicile (Mémoires
de la Régence, t. II, p. 336).
3. Wiesener, op. cit., p. 209.
La politique de la bonne fée 291

où les agioteurs prennent le café, où les bossus prêtent leurs dos,


une commission criminelle extraordinaire, la chambre royale,
créée en octobre 1719, instruit le procès des nobles bretons, qui
aboutit à quatre condamnations capitales, exécutées le 26 mars
1720, plus seize en effigie. En dehors de l'extraordinaire diver-
sion psychologique assurée par le système, le Régent se mon-
trait parfaitement bien inspiré et bien avisé dans sa campagne
de popularité personnelle et dans l'achat à haut prix des grandes
figures de la noblesse. Il n'y a pas que les actions de la Compagnie
des Indes qui montent. La cotation des noms illustres et des belles
consciences atteint aussi un chiffre record.
Nous avons vu que le Régent avait inauguré la saison des lar-
gesses en augmentant la pension de sa mère dès le 1 e r septembre.
Par la suite, il distribua des actions à tous les membres de sa
famille. « Mon fils m'a donné pour ma maison 2 000 000 de livres
en actions. Le roi en a pris quelques millions pour sa maison.
Toute la maison royale en a reçu, tous les enfants de France, petits-
enfants de France et Princes du sang », note la princesse Pala-
tine à la date du 28 novembre 1719 (la donation est sans doute un
peu antérieure, car elle en parle dans une lettre du 10 novembre ').
En dehors des faveurs directes du Régent, les princes du sang
et quelques grands seigneurs tiraient de gros bénéfices des spé-
culations sur les titres, faites sur les « tuyaux » que leur donnait
complaisamment Law, et même probablement par l'intermédiaire
de celui-ci, qui jouait, comme on dit, pour leur compte. La méthode
la plus simple consistait, comme l'expose ingénument la notice
de Londres, à leur « distribuer » des droits de souscription qui
normalement devaient être réservés aux rentiers. Ils n'avaient
même pas à prendre la peine de souscrire.
« On assurait que le duc de Bourbon aurait déjà profité de huit
millions au négoce inconcevable des actions de la Compagnie
des Indes », note le Journal de la Régence en septembre 1719.
Mais bientôt la même chronique lui attribue 20 000 000 (novembre
1719) « ce qui avait mis ce prince en état d'acquitter ses dettes et
d'acquérir une terre considérable qui lui avait coûté 800 000 livres ».
Suivent d'autres grands noms : le prince de Conti, 4 500 000 livres.
Le duc d'Antin : 12 000 000 de livres 2 . « Le duc d'Orléans, note
Saint-Simon, ne se lassait point de profusions ni de se faire des
ingrats. » La liste de pensions et de gratifications que l'on relève
1. Nous supposons qu'il s'agit de la même affaire, étant donné l'identité de
chiffres, mais dans la lettre du 10 novembre, il n'est pas mentionné qu'il s'agisse
d'actions (Fragments, p. 218).
2. Les autres gains mentionnés sont moins importants et rien n'indique que Law
y fût pour quelque chose.
292 Le système et son ambiguïté

dans les Mémoires s'allonge notablement à partir de septembre


1719 en même temps qu'apparaissent de plus gros chiffres. « Il
donna plus de 400 000 livres à la maréchale de Rochefort, dame
d'honneur de la duchesse d'Orléans; 100 000 à Blanzac, son
gendre; autant à la comtesse de Tonnerre, sa petite-fille; 300 000 à
La Chastre; autant au duc de Tresmes; 200 000 livres à Rouillé du
Coudray (...) 150 000 au chevalier de Marcieu, enfin à tant d'autres
que j'oublie ou que j'ignore, que cela ne se peut nombrer; sans
(compter) ce que ses maîtresses et ses roués lui en arrachaient,
et de plus lui en prenaient les soirs dans ses poches; car tous ces
présents étaient en billets, qui valaient tout courant leur montant
en or, mais qu'on lui préférait 2 . »
Saint-Simon mélange d'ailleurs— comme le Régent lui-même —
les dépenses d'intérêt général et les faveurs privées, les grandes
largesses et les petites : « L'argent était en telle abondance, c'est-
à-dire les billets (...) qu'on paya 4 000 000 à l'électeur de Bavière
et 3 000 000 à la Suède, la plupart d'anciennes dettes. Peu après
M. le duc d'Orléans fit donner 80 000 francs à Meuse et 800 000 à
M m e de Châteautiers, dapie d'atour de Madame, qui l'aimait fort
(...). L'abbé Alary obtint 2 000 livres de pension (...) Brancas...
venait d'obtenir une pension de 4 000 livres pour son jeune frère,
le comte de Céreste (...) Le maréchal de Matignon, on ne sait pas
pourquoi, eut une augmentation d'appointements de six mille
livres sur son gouvernement du pays d'Aunis 3 . »
Ce serait une grande erreur d'identifier la politique de la bonne
fée avec les aspects futiles et les bienfaisances particulières qui n'en
sont qu'une partie (et peut-on jamais mesurer le rendement imprévu
d'un bienfait conçu sans arrière-pensée?). Outre les grandes
affaires internationales où il est bon de ne pas lésiner —et c'est
encore l'argent de Law qui finance l'éviction d'Alberoni —, il y a les
dépenses charitables à valeur publicitaire, les gestes envers l'armée
et la fonction publique qui servent la propagande du régime.
« Le duc régent avait fait des gains considérables, à ce qu'on dit.
Mais aussi personne ne méritait mieux sa fortune et n'en fit un
meilleur usage. Au commencement de cette année, il donne un mil-
lion à l'Hôtel-Dieu, un à l'Hôpital général, et autant aux Enfants-
Trouvés. Il employa 1 500 000 livres pour la délivrance de plu-
sieurs prisonniers pour dettes; il fit présent de cent mille livres d'ac-
tions au marquis de Mocis, lieutenant général, d'autant au comte
de La Mothe, maréchal de camp, et d'une égale somme au comte

1. Levasseur, op. cit., p. 165 et sq.


2. Saint-Simon, op. cit., t. VI, p. 432-433.
3. Ibid., p. 421.
La politique de la bonne fée 293

de Roye, sans compter beaucoup d'autres gratifications à divers


seigneurs et autres officiers »
On ne saurait avoir trop d'égards pour une armée victorieuse :
on avait largement traité, nous l'avons vu, les combattants d'Es-
pagne, mais il y aurait eu défaut d'équité à ne pas accorder
quelques faveurs aux gentilshommes qui n'ont pas eu la chance de
s'exposer au feu ou qui occupent des offices non militaires. Law
s'empressa de répondre à la suggestion du maréchal de Ville-
roy « de donner aux officiers du Louvre autant que l'on avait donné
aux officiers de l'armée qui revenaient d'Espagne ». Ces officiers du
Louvre, ayant eu des doutes sur le succès des actions, avaient
laissé passer l'occasion d'en prendre, et avaient exprimé, non sans
quelque cynisme, le souhait de rattraper leur bévue. D'un autre
côté, le Régent avait tellement dépensé qu'il ne restait plus comme
réserve que les cent mille actions du roi, et on ne voulait point
entamer ce trésor. Qu'à cela ne tienne! Law a déjà donné des fonds
dans d'autres occasions et il lui en reste dont il n'a d'autre usage
que le service du Roi et de l'État. Il fournit alors 2 000 000 de
« souscriptions » et il pousse la délicatesse jusqu'à donner l'ar-
gent et non pas les titres afin d'éviter que certains officiers les
vendent à un mauvais cours 2 .
« Je fis l'acquisition de l'hôtel de Nevers et le payai de mes
deniers. Je donnai un million à M. de Mazarin pour son hôtel
et comme il insistait (pour) avoir ma maison sur le pied de
600 000 livres pour s'y loger, j ' y consentis, j'achetai toutes les
autres maisons qui formaient le carré entre la rue Neuve-des-Petits-
Champs, la rue Vivienne, la rue Colbert et la rue de Richelieu.
J'avais commencé à faire démolir toutes ces maisons pour y bâtir
la Bourse (...). J'achetai ces maisons au nom du Roi pour aplanir
les difficultés (...). Je ne tenais point compte des dépenses que je
faisais... J'avais dessein d'en faire présent à la Compagnie des
Indes3. »
Law lui aussi s'occupe de faire libérer des prisonniers pour
dettes (il n'est pas impossible cependant qu'il s'agisse de la même
action dont on rendait grâce au Régent) et il envoie 600 000 livres
à cet effet à l'abbé de Tencin. Par la suite (et sans doute alors qu'il
était déjà contrôleur général) il avait mis sur pied un grand pro-

1. Mémoires de la Régence.
2. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 249-250. Les chiffres indiqués comportent
une équivoque, car Law parle de 20 000 000 de bénéfices pour 2 000 000 de sous-
criptions, mais la suite précise bien qu'il fit payer en billets de banque sur le pied
de 1 000 pour 100 de bénéfices, soit 5 000 livres par titre.
3. Ibid., p. 251.
294 Le système et son ambiguïté

gramme de dépenses bienfaisantes. Il avait demandé par circulaire


aux évêques et aux abbés l'état des couvents de chaque diocèse,
afin d'aider les plus pauvres, et de façon durable. Il est vrai que
sa politique financière, par la diminution des rentes, leur portait
un grave préjudice. Il avait conçu le projet curieux de rembourser
de ses deniers la taxe de la chambre de Justice, car il avait tou-
jours déploré cette opération! Lorsque, vers la fin, il s'en alla cher-
cher le chancelier d'Aguess.eau, et comme celui-ci se plaignait de
préjudices subis par de bonnes familles parlementaires à la suite
de la réduction des rentes, Law lui offrit 100 000 000 d'effets pour
les distribuer, mais le chancelier refusa.
Revenons à la période où Law prépare son entrée au ministère.
Nous le voyons déployer autant de zèle à recruter des donataires
que l'on en met généralement à découvrir des bienfaiteurs. « Il
tenait par son papier un robinet de finance qu'il laissait couler à
propos sur qui le pouvait soutenir. M. le duc, M m e la duchesse,
Lassay, M m e de Verue y avaient puisé force millions et en tiraient
encore. L'abbé Dubois en prenait à discrétion 1 . »
Il y eut cependant des réfractaires : on les compte sur les doigts
d'une main.
Saint-Simon n'en cite' en effet que cinq : « le chancelier (déjà
nommé), le maréchal de Villeroy et le maréchal de Villars, le duc de
Villeroy et le duc de La Rochefoucauld 2 ». Il est vrai qu'il a l'audace
de se joindre lui-même à la liste! Or, tout en protestant qu'il ne
mangeait pas de ce pain-là, il finit par accepter, et même par sug-
gérer, comme un accommodement devant l'insistance du Régent
(on ne refuse pas les bienfaits du roi), de se faire payer en bon
argent par Law 500 000 livres d'ordonnances sans valeur que
son père avait reçues jadis, et dont on n'avait pu tirer un sou après
la mort de Fouquet 3 .
Il serait, certes, injuste de ne pas inscrire au mérite de Law tout
ce qui, dans la politique de la bonne fée, était consacré à des
mesures favorables à l'économie. Mais on ne peut cependant igno-
rer que ces mesures étaient toutes coûteuses pour les finances
publiques, soit parce qu'elles créaient des dépenses, soit surtout
parce qu'elles supprimaient des recettes. Ainsi les détaxations et
les dégrèvements. Plusieurs de ces détaxations étaient d'ailleurs
justifiées par le remboursement des charges et offices que les taxes

1. Saint-Simon, op. cit., t. VI, p. 499. Il semble que l'abbé Dubois, comme Law
lui-même, recherchait l'argent, non pour en tirer un agrément personnel, mais
comme moyen de puissance et instrument de sa politique.
2. Saint-Simon, op. cit., t. VI, p. 626.
3. Ibid., p. 342-344.
La politique de la bonne fée 295

étaient destinées à rémunérer : même dans ce cas cependant, le


problème n'est pas si simple qu'il y paraît. Il était en effet possible,
tout en supprimant les charges, de garder la recette pour le profit
du budget et pour l'aisance du Trésor. Par les dégrèvements Law
poursuivait sans doute l'objectif (louable) de diminuer le coût de la
vie, mais dans le même temps l'inflation qu'il avait déchaînée fai-
sait monter les prix d'une façon beaucoup plus générale et dans
des proportions très supérieures aux modestes résultats qu'il pou-
vait obtenir avec de si petites rames contre un tel courant.
Quoi qu'il en soit, les premières mesures de ce genre ne pou-
vaient qu'être accueillies très favorablement, d'autant que la
hausse des prix ne s'était pas encore accusée.
« Le 15 [septembre], on publia un édit du Roi qui supprima tous
les offices créés sur les ports, quais, halles et marchés de la ville de
Paris dont les droits se levaient sur les bois de chauffage, sur le
charbon de bois et de terre, sur le foin, sur les graines, sur la farine,
sur le poisson de mer et d'eau douce, sur les œufs, sur le beurre salé
ou fondu, sur les fromages et sur la volaille, sur le gibier, sur le
cochon, sur les autres bestiaux et sur d'autres denrées... Le 17 les
charretiers qui amenèrent du foin furent agréablement surpris de
ce que les commis qui étaient aux barrières n'exigeaient plus que
cinq sols par cent au lieu de 4 livres 15 sols qu'ils leur faisaient
payer auparavant. » Le 19 même heureuse surprise pour les
chasse-marée, par contre « les vendeurs de marée furent comme au
désespoir de la suppression de leurs offices qui leur rapportaient
des profits immenses, outre les plus beaux poissons qu'ils avaient
pour rien à leur choix ». Mais il fallut un nouvel arrêt, le 24 sep-
tembre, pour faire défense « aux officiers de marée de percevoir
aucun droit et de faire aucune fonction à la halle ni ailleurs 1 ». « Le
public fut réjoui parce que le charbon fut réduit à 2 livres 15 sols
le sac au lieu de 4 livres 10 sols, et parce qu'on allait avoir trois
voies de bois » pour le prix de deux .
Le 22, nouveau coup de baguette. Cette fois il ne s'agit pas de
supprimer les droits perçus par les titulaires des offices, mais de
faire un agréable usage de la somme d'un million que l'État
gagnait sur la Compagnie (par la réduction de 4 à 3 % du taux de
l'intérêt des 100 millions du capital initial de la Compagnie, cons-
1. On assurait que « ces officiers avaient offert au garde des Sceaux
1 500 000 livres pour être maintenus dans leurs offices » et ils se seraient conten-
tés de 2 sols par livre, « il faut, Monsieur, dit ce magistrat, que vous soyez de grands
fripons d'offrir une si grosse somme et de vous contenter d'une aussi modique rétri-
bution, après avoir tiré si longtemps plus de 20 sols par écu de 60 sols » (Buvat,
op. cit., t. I, p. 439-440).
2. Ibid., p. 436.
296 Le système et son ambiguïté

titué en billets d'État et transformé en une rente qui se compen-


sait avec la ferme des tabacs) : on supprima les droits sur les
huiles, le suif et... les cartes, en même temps que la Compagnie elle-
même renonçait à percevoir le droit de 24 deniers par livre sur le
poisson, qui faisait partie de la Ferme générale. « La publication
de cet arrêté fit un très bon effet dans l'esprit des Parisiens »
C'est la lune de miel entre Paris et le Système. Le 5 octobre, note le
Journal de la Régence, on publia un autre (arrêt) qui diminua les
droits qui se levaient sur le gibier, sur la volaille, sur le cochon de
lait, sur les œufs, sur le beurre et sur le fromage.
Le 4 octobre, Law s'attaqua aux impôts sur le vin. Le droit d'en-
trée « se trouva réduit à 25 livres 2 sols par muid au lieu de
27 livres 6 sols 2 ». Puis le 11 octobre à 23 et 20 selon que les
marchandises venaient par eau ou par terre. Le même jour, « le
muid de poiré fut ramené à trois livres, le pommé à deux livres, et
les vins d'Espagne et d'autres pays étrangers réputés de liqueurs
à 40 livres par muid 3 ».
La même chronique note, à la date du 12 octobre : « On supprima
les droits de gros, de huitième et de l'annuel en faveur des mar-
chands de vin de Paris en gros et en détail, sans y comprendre les
quatre sols par livre affectés aux hôpitaux *. »
Pendant que l'on s'occupait de ces détails (nous n'osons pas
dire : de ces futilités) le marché des biens de consommation
commençait d'être animé par des mouvements plus considérables
que ceux que l'on peut contenir en facilitant la circulation des
vins d'Espagne ou en supprimant l'office d'un vendeur juré de
poisson.
Dès cette époque (pour nous pourtant lointaine) toute tendance
à l'expansion économique et à l'augmentation des revenus de base
porte son premier effet sur les prix de la viande (à la consomma-
tion).

1. Du Hautchamp, op. cit., t. II, p. 6. Les droits abandonnés par l'État repré-
sentaient 1053 000 livres, les droits sur le poisson étaient sous-affermés pour
200 000 livres.
2. Buvat, op. cit., t. I, p. 443.
3. Ibid., p. 447.
4. Ibid., p. 450.
Il s'agit sans doute d'un arrêt du 10 octobre, cité par Levasseur qui ajoute : « Le
succès ne répondit pas aux intentions des financiers; les marchands pour échapper
au droit de 5 livres (qui remplaçait à Paris un ensemble complexe de droits de gros
et de détail) firent venir leurs crus et leurs liqueurs sous des noms supposés.
En 1759, il fallut rétablir aux barrières l'égalité des droits, et dans la ville, la visite
domiciliaire. Tous les marchands et particuliers payèrent désormais 20 et 23 livres
par muid » (Levasseur, op. cit., p. 175 et sq.).
La politique de la bonne fée 297

Déjà en octobre nous voyons que Law manda les principaux


marchands bouchers de Paris au sujet des prix excessifs de la
viande, et « comme ils s'excusaient de ne pouvoir la donner (au
prix) de 4 sols la livre comme il prétendait, à raison de la grande
cherté des bœufs et autres bestiaux, qu'on attribuait à la grande
mortalité survenue quelques années auparavant, et au défaut d'her-
bage que la longue sécheresse avait causé en 1718 et en 1719,
11 leur avait dit : " Je saurai bien vous obliger à trouver le moyen
de donner la viande au public au prix que je vous dis ou la faire
donner par d'autres 1 " ».
C'est un langage que l'on a entendu souvent depuis lors et jus-
qu'à des dates très récentes.
En décembre, le phénomène de la hausse a pris une extension
qui empêche de l'attribuer principalement à la sécheresse des her-
bages quoique l'on en parle encore. Les contemporains, malgré
la faiblesse de l'information économique, s'avisent de mettre en
cause la politique monétaire, sans cependant que le mécanisme de
l'inflation soit exactement perçu.
« On attribuait aux changements fréquents, note Buvat, aux aug-
mentations et aux diminutions fréquentes des espèces d'or et d'ar-
gent, et même des menues monnaies, le prix excessif auquel les
denrées et les marchandises de toutes sortes étaient montées
depuis quelque temps. On l'attribuait aussi à l'introduction des
billets de banque et des autres papiers répandus dans le public, de
l'invention du sieur Law. On l'attribuait encore à la sécheresse
excessive... les herbages manquèrent pour nourrir les bestiaux en
plusieurs endroits; dans les provinces on manquait d'eau pour les
abreuver... en basse Normandie on était obligé de faire trois ou
quatre lieues pour aller en puiser à des fontaines... »
Et voici cependant une série de symptômes qui ne semblent pas
devoir grand-chose à l'irrigation des prairies : « Le drap de Varo-
bès valait 30 livres l'aune; celui d'Elbeuf, 25 livres; le velours, 42;
l'écarlate, 41 livres l'aune; le galon d'or, 21 livres l'once; les
loueurs de carrosses de remise voulaient 40 livres par jour; les
fiacres, 3 livres par heure; les charretiers, 6, 7, 8 et 10 livres pour
voiturer une voie de bois dans Paris, laquelle ne valait alors que
12 livres 1 sol 6 deniers; une botte de foin se vendait 17 sols;
une botte de paille, 15 sols; l'avoine 45 livres le septier; le pain
de Gonesse et d'ailleurs, 3 sols 6 deniers et 4 sols la livre; le pain
mollet 5 sols la livre, la viande de boucherie (nous y revoilà) 10 et
12 sols la livre (nous sommes loin des 4 sols que Law « prétendait »

1. Buvat, op. cit., t. I, p. 447.


298 Le système et son ambiguïté

en septembre); le beurre frais, 25 sols la livre, une poularde,


50 sols... 1 »
Fait moins connu, l'inflation suscite des revendications sala-
riales, et nous voyons même s'esquisser une ébauche de mouvement
syndical.
Le 30 décembre, la communauté des marchands cordonniers de
Paris adresse au Lieutenant général de police ses doléances contre
les ouvriers. « Presque tous les compagnons qui sont à présent
dans Paris se sont ligués ensemble et ont fait depuis deux mois en
ça des cabales et assemblées dans des cabarets et ailleurs en ayant
résolu de se faire payer des prix excessifs de leur ouvrage et
d'exiger de l'argent d'avance... La plupart d'entre eux se sont
réunis et ont couru les boutiques où ils se sont présentés mais n'ont
pas voulu travailler à moins de 30 et de 35 sols pour faire des
souliers, au lieu de 20, 22 et 25 sols pour ordinaires et qu'on leur
donnât 10 livres d'avance... anciennement on ne payait que 14 et
18 sols 2 . » (Au surplus, dans cette corporation, les compagnons
étaient logés et couchés chez les maîtres.)
*

La bonne fée n'avait pas limité sa sollicitude aux droits indi-


rects, qui frappent la consommation. Law tire fierté d'avoir ordonné
la remise de tous les arriérés d'impôts directs, qui montaient à
80 millions de livres.
« Le peuple alors était débiteur envers le roi pour des imposi-
tions arriérées de toutes espèces. Sa Majesté en fit la remise entière,
qui se montait à 80 000 000. Cette générosité était grande, et elle
était utile au roi comme à son peuple, car il était impossible de
retirer la plus forte partie de ces anciens débits, qui étaient dus par
des pauvres... La remise leur rendit du courage et les disposa à
travailler pour payer à l'avenir le courant. Au lieu qu'assommés
par les anciens débits et le courant ils seraient tombés dans la men-
dicité. Le Roi aurait perdu le fruit futur du travail de tous ces
insolvables dont il ranima le courage par une libéralité bien enten-
due qui dans le fond ne lui coûtait que la remise d'une dette plus
imaginaire que réelle 3 . »

1. Buvat, op. cit., t. I, p. 475-476.


2. La délibération prise à cet effet par les maîtres cordonniers fut homologuée,
et le lieutenant général fit inhibition et défense aux compagnons de s'assembler à
plus de trois et de débaucher les autres,>à peine du fouet et d'être banni et chassé de
la ville. Il était interdit aux compagnons de demander davantage, mais aussi aux
maîtres de donner au-delà des tarifs fixés par la délibération (30 décembre 1719).
3. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 362.
La politique de la bonne fée 299

Ce texte nous rappelle les panégyriques par lesquels les rhéteurs


gaulois remerciaient les empereurs romains qui, déjà, effaçaient
les ardoises 1 ...
Cependant 80 000 000 (ou même davantage 52 + 35 selon
Dutot), cela fait réfléchir. Ou ce n'est rien ou c'est beaucoup. Ce
n'est rien s'il s'agit de cotes pratiquement irrécouvrables, mais
alors il s'agit d'une simple mesure d'ordre et où est la grande poli-
tique? Et c est beaucoup si tout de même une certaine partie de ces
créances pouvait être récupérée avec de la patience, des ménage-
ments et des délais...
Là encore, Law traite avec désinvolture le problème du budget,
car il ne le considère que sous l'aspect de la trésorerie, pour lequel
on trouve — mais à quels risques et à quel prix! — des solutions
analgésiques.
La politique de la bonne fée produit également des effets écono-
miques considérables, d'une manière qui n'engage point (du moins
de façon directe) les finances du royaume. La fée la plus puissante,
ce n'est ni le Régent, ni Law; ni la Compagnie, ni la Banque, c'est
la fée inflation. Elle déclenche, nous venons de le voir, la hausse
générale des prix, et c'est là un aspect dont Law, qui cependant le
percevait (notamment en ce qui concerne la valeur des terres), s'est
toujours refusé à considérer les conséquences complètes, mais elle
engendre aussi une situation que Law a bien prévue et qu'il a
constamment souhaitée. C'est l'allégement des dettes, avec toutes
ses incidences expansionnistes.
Dans la dialectique permanente de l'économie, Law est avec les
débiteurs, c'est-à-dire avec les travailleurs, avec l'exploitant de
terres, avec l'entrepreneur de commerce ou d'industrie, et contre
le rentier, contre le capitaliste pur, contre le seigneur foncier,
contre le bénéficiaire des droits féodaux. La situation du proprié-
taire foncier est plus complexe car il a intérêt à être payé par ses
débiteurs et par ses tenanciers, mais il est souvent un débiteur lui-
même. Law comprend parfaitement cette loi générale qui fait
qu'aucune croissance économique ne peut supporter le phénomène
du placement de l'argent à intérêts composés. Il est le successeur
des Gracques et le précurseur de Marx.
De fait, en cette fin d'année 1719, l'inflation libère les débiteurs
et fait baisser le taux de l'argent, d'autant plus qu'au phénomène
inflationniste direct (augmentation énorme des moyens de paiement
et de crédit) s'ajoutent des mesures spécifiques : baisse de l'intérêt
des anciennes rentes, prêts à taux réduit par la Banque.
A la fin de 1719, et en tout cas au début de 1720 (avant l'arrêt

1. E. Faure, La Capitation de Dioclétien.


300 Le système et son ambiguïté

du 5 mars), Law est parvenu à faire descendre l'intérêt d'une


façon générale en dessous de 2 % et même pour les terres à 1
L'introduction du crédit, écrit-il, avait porté le prix d'argent au
denier 80 (1,25) et le prix des terres au denier 100 (1 %). Lui-
même faisait prêter de l'argent à 2 % sur les actions et organisait
des prêts sur garanties immobilières au taux de 3 % puis de 2 %.
On avait trouvé, écrit-il en évoquant cette période, « le réta-
blissement de la valeur des fonds de terre, des maisons et de l'in-
dustrie dans le rabaissement du taux de l'argent ». « La Banque
ayant multiplié les billets (...) rendit commun le moyen de payer,
ce qui augmenta le prix des fonds (...). Les nouvelles valeurs atti-
raient dans les provinces les billets de banque qui s'y répandaient
partout et allaient dégager les peuples gémissant sous l'oppression
des dettes contractées souvent avec usure (...), l'industrie fut
éveillée partout (...), les villes et les campagnes furent subitement
ornées de nouveaux bâtiments, les anciens furent réparés, on
défricha les terres incultes » (il en évalue l'importance à 1/3 de la
surface cultivable) 2 .
« Les terres qui avaient été en friche depuis longtemps furent
cultivées (...), les peuples entrèrent en France de toutes les parties
de l'Europe (...); on retirait les pauvres des hôpitaux pour les
employer, les peuples étaient nourris et vêtus et la consommation
augmenta de manière que les fermes générales produisaient consi-
dérablement plus qu'elles n'avaient fait jusqu'alors 3 » (ce dernier
point est exact, cependant le produit de la ferme générale ne dépen-
dait pas seulement de l'augmentation de la consommation mais
aussi de la hausse des prix).
Ces développements présentent un excellent éloge de l'inflation.
On y retrouve la patte de l'économiste expansionniste, père de la
monnaie dirigée. Et voici cependant qu'apparaît soudain la faille :
parmi les succès de sa politique, parmi les bienfaits dont il tire
fierté, il énonce : « La France tira de l'étranger la plus grande
partie de ses pierreries qu'on estime alors monter à plus de
100 millions sans y comprendre tous les autres objets de luxe qui
entraient en foule. »
Il inscrit donc à l'actif de sa politique, en même temps que le
défrichement des terres incultes et l'encouragement au travail
honnête, les agissements des réaliseurs, qui, par esprit de lucre,
vont chercher à l'étranger des valeurs refuges dépourvues de toute

1. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 206 et 356.


2. Ibid., p. 354-355.
3. Ibid., p. 206.
La politique de la bonne fée 301

utilité pour l'économie nationale qu'il s'agit de restaurer et de sti-


muler. Il ne comprend pas que de telles opérations ne peuvent se
traduire que par la fuite à l'étranger de valeurs réelles, par le désé-
quilibre des changes et par l'effondrement de la monnaie fiduciaire.
Il ne comprend pas que l'on ne peut pas fonder une politique écono-
mique à la fois sur l'encouragement à l'investissement et au travail
productif, et sur l'encouragement à la spéculation et à l'enrichisse-
ment sans cause.
En somme il ne comprend pas qu'il est impossible d'être à la fois
le bon et le mauvais Law, le grand et le beau. Et comment d'ail-
leurs aurait-il compris qu'il ne pouvait pas être ce que, réelle-
ment, il était?
Voici cependant que le moment est venu où la bonne fée va poser
sa baguette sur son propre front. A défaut de pouvoir transformer
le monde pour longtemps, Law va pouvoir transformer son propre
personnage... pour les quelques mois que son système a encore à
vivre.
XXIV

La puissance et la gloire

<r Ce soir-là, j'étais Dieu, d


Stefan Zweig 1 .

<r Immigrants don 't think of themselves


at a Cabinet level. »
Nancy Kissinger 2 .

La décade qui va du 30 décembre 1719 au 9 janvier 1720 marque


la ligne de faîte du Système ou, si l'on préfère, le « point mort
haut ». Ces dix jours comprennent l'assemblée générale de la
Compagnie, la nomination de Law au Contrôle général, la mission-
arbitrage de Lord Stanhope à Paris et ils se terminent sur le sym-
bole de la seconde visite de Law rue Quincampoix, la dernière gri-
bouillette.

I. L'ASSEMBLÉE GÉNÉRALE
DIVIDENDES ET COMPASSION

« L'Assemblée de décembre 1719, écrit E. Levasseur, fut peut-


être le plus haut moment de cette grandeur passagère 3 . »

1. La Pitié dangereuse.
2. Interview New York Herald Tribune, 22-23 mars 1975.
3. « Tous les ans, les trente directeurs et les principaux actionnaires devaient
arrêter les comptes... Ce fut une belle et étrange réunion. Les directeurs étaient
presque tous d'anciens fermiers généraux, de riches financiers... à côté d'eux sié-
geaient indistinctement, parmi les actionnaires, le duc de Bourbon, le prince de
La puissance et la gloire 303

Une narration indirecte en est donnée par un correspondant de


la marquise de Balleroy : « Le Chevalier de La Motte, qui est,
comme vous le savez, enrôlé dans l'agiotage, écrit aujourd'hui à
ses associés que, comme porteur d'un certificat de possession de
50 actions, il a eu l'entrée et séance à l'assemblée qui s'est faite
le 30, où se sont trouvés le duc d'Orléans, le duc de Chartres et
M. le Duc, plusieurs maréchaux et ducs et pairs, tous suivant leur
rang assis autour d'une table de 70 personnes. M. Lass, àl'opposite
de M. Le Régent à un des bouts de la table et tous les actionnaires
assis au nombre de 1 200. M. Cornuau, avocat, assis auprès de
M. Law, qui a fait un beau discours, auquel M. le Régent a répondu
et dit que chacun des assistants avait le droit de proposer les
difficultés qu'il aurait. On a répondu, comme à la comédie, par un
battement de mains. Peut-être que, si le parterre y eût été, il y
aurait eu des sifïleurs » 1 .
L'Assemblée prit deux décisions considérables : la fixation des
dividendes, la création du bureau d'achat et de vente de ses propres
titres.

La fixation des dividendes

Il est stupéfiant pour nous de voir une société fixer à l'avance le


dividende d'un exercice qui n'a pas encore commencé de courir. A
part cela, les comptes présentés par Law sont parfaitement raison-
nables et ne justifient nullement les critiques qui lui ont été adres-
sées, notamment par son propre disciple Dutot et fort sévèrement
par un historien qui ne lui est pas systématiquement hostile,
Levasseur.
Le bilan prévisionnel dressé par Law fait apparaître un bénéfice
de 91 000 000. Selon la notice anglaise, qui est de peu postérieure,
les prévisions bénéficiaires sont évaluées à un chiffre supérieur,
soit 106 000 000 2 .
Paul Harsin a procédé à un examen minutieux des différents
postes et il parvient à une évaluation « relativement rigoureuse »
à 88 000 000 3 .
Sans entrer dans le détail, nous rappellerons que la Compagnie
était assurée d'une rente de 48 000 000 qui lui était reconnue

Conti et de grossiers portefaix millionnaires. Le régent présidait. Law, avec le titre


de directeur, conduisait toutes les délibérations et dictait ses volontés. »
1. De Faligny à M m e de Balleroy, 3janvier 17 20, Correspondance de la marquise
de Balleroy, t. II, p. 98.
2. A full and impartial account, op. cit., p. 20.
3. P. Harsin, Les doctrines monétaires et financières, op. cit., p. 178.
BLEAUX COMPARATIFS
(en millions)

LAW FULL & IMPARTIAL ACCOUNT p. HARSIN

Assemblée générale
31 décembre {Doctrines monétaires,
et Mémoire justificatif op. cit., p. 1 7 8 )
(Œuvres complètes, t. III, p. 213)
Rentes sur les fermes 48 48 1 48

Bénéfices sur les fermes 12 30 20 ( 3 8 pour 1 7 2 0 )

Tabac 6 4 2,5

Recettes générales 1 omis 1,5

Commerce des Indes, etc. 12 Inde orientale 12 10


Mississippi (dans
quelques années) 7

Bénéfices sur les monnaies 12 5 _6


91 IÔ6 88 (ou même 1 0 6 )
(ou 9 9 si l'on ne
compte pas la ru-
brique Mississippi)

1. I.a somme est ici décomptée en 4 5 (fermes) + 3 (tabar).


La puissance et la gloire 305

par le Trésor et qu'elle avait le droit de prélever elle-même sur


les recettes des Fermes : rentrée absolument sûre par consé-
quent.
Il lui suffisait donc de trouver 32 000 000 et c'était bien le diable
si elle n'y parvenait pas avec le tabac, les monnaies, le commerce et
les bénéfices des Fermes.
En fait les bénéfices des Fermes faisaient un gros morceau. Selon
les frères Pâris, ils n'auraient produit que 5 800 000 pour l'année
précédente mais Law pouvait en escompter davantage à la fois
par une meilleure gestion et- surtout grâce à la réanimation des
affaires. L'estimation présentée à l'assemblée générale est de
12 000 000. Cependant, selon une indication de Crawford, Law
prévoyait, dès le 10 octobre, un chiffre de 38 000 000 2 . D'autre
part, la notice publiée à Londres fait état d'une prévision de
30 000 000 (du profit de la Régie de cinq grosses fermes, selon
quelques personnes entendues).
Dans son mémoire justificatif de 1723, Law indique que le profit
effectif pour la première année aurait été supérieur à 28 000 000 3
mais il était au-dessous de la vérité. Les documents authentiques,
découverts par P. Harsin, indiquent en effet que le bénéfice réel s'est
élevé à 38 000 000, chiffre exactement égal à celui que Law avait
avancé dans sa conversation avec Crawford.
On voit ainsi que, non seulement Law avait procédé avec beau-
coup de prudence dans ses propositions, mais qu'il s'était tenu
fort en retrait de ses propres estimations. On peut faire la même
observation pour ce qui concerne les monnaies. Nous avions été
surpris de voir apparaître, dans la lettre de Crawford, un chiffre
de 90 000 000. Cependant, dans le Mémoire justificatif, Law
indique que ce bénéfice se montait « dans les occasions extraordi-

1. On constate qu'il n'existe aucune indication, justement pour cette première


année, dans le mémoire des frères Pâris (1740), alors qu'ils donnent tous les chiffres
des années suivantes (A.N., K. 885). Sans doute ont-ils jugé plus habile de ne pas
faire apparaître un élément d'information aussi sensationnel et qui pouvait être
interprété d'une façon favorable pour le Système. Cependant ils prennent soin de
mentionner les circonstances qui justement expliquent ce résultat. « La facilité des
paiements en papier avait enlevé des greniers une grande quantité de sel et entré
dans les villes beaucoup de vins et de marchandises sujettes aux droits d'entrée. »
Les sujets se trouvaient « fournis de provisions et démunis d'argent ». De fait, les
recettes des années ultérieures, si elles furent moins élevées, ne s'effondrèrent pas.
Law indique 80 000 000 de produit réel pour 1721 (Œuvres complètes, op. cit.,
t. III, p. 405).
2. Cf. Crawford à Craggs, 10 octobre 1719.
3. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 215.
306 Le système et son ambiguïté

naires, à 10 000 000... par mois, et qu'il aurait pu justifier, à lui


seul, le dividende de 4 % (40) 1 ». Il est vrai que de telles recettes
ne pouvaient être considérées par Law lui-même comme représen-
tant une méthode très saine de financement.
La bonne foi de Law est donc certaine, et de surcroît nous dis-
cernons qu'il prévoyait une importante plus-value sur son propre
schéma.
Ainsi s'explique sans doute une autre anomalie de cette affaire,
à savoir qu'il ait établi ses prévisions de dividende sur la base de
400 000 actions, alors qu'il y en avait 600 000 (sans compter les
24 000 actions dont la création avait été décidée en octobre, mais
qui ne furent jamais émises).
La différence correspond, à concurrence de 100 000 titres, au
« trésor du roi ». Il paraît surprenant que Law ait renoncé à voir
rémunérer ces titres, si chers à son cœur. Ce geste peut s'expliquer
par l'opportunité d'aider la Compagnie dans cette première année
d'activité réelle. Mais, d'après ce que nous venons de noter, il est
probable que Law se réservait, ultérieurement, de les appeler à
une distribution complémentaire qu'il aurait justifiée sans peine
par l'heureux dépassement de ses prévisions.
En ce qui concerne l'autre paquet de 100 000 actions, placé en
dehors du compte de l'Assemblée, il s'agit tout simplement d'une
économie de dividende sur les titres qui étaient déposés à la Banque
en garantie des prêts 2 . L'économie faite pour un semestre sur
200 000 titres était égale à l'économie totale de dividende annuel
pour 100 000 actions.
La conclusion à retenir, c'est que le dividende de 200 livres par
action était tout à fait admissible et qu'il devait laisser à la Compa-
gnie un certain jeu. Ce dividende représentait un revenu très
copieux pour les anciens titres. Il rapportait 4 %, ce qui n'était pas
négligeable, aux personnes avisées qui avaient pu souscrire aux
nouveaux titres pour leur montant nominal. Par contre, les ache-
teurs à 10 000 ou même à 9 000 ne tiraient de leurs capitaux qu'un
intérêt de l'ordre de 2 %. Law pensait qu'ils pouvaient s'en conten-
ter, puisqu'en raison de l'ensemble de mesures qu'il prenait à cet
effet, ils ne trouveraient pas dans les prêts particuliers de taux plus
élevés. C'est là que cet homme prodigieusement habile fait preuve
d'une véritable naïveté, d'une grande ignorance de la psychologie
des épargnants et des placeurs. Son erreur vient de ce qu'il ne

1. Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 207.


2. On ne payait pas le dividende afférent au semestre pendant le cours duquel ils
avaient été déposés. En effet, ni le précédent propriétaire ni le suivant ne pouvait
y prétendre, l'un ne les ayant pas à la fin, ni l'autre au début!
La puissance et la gloire 307

connaît pas le peuple, et moins encore le peuple français. L'âme


du Français moyen est pour lui un mystère insondable. Le pire,
c'est qu'il croit y lire à livre ouvert.

Le bureau d'achat

Et voici que nous retrouvons le dualisme.


L'affaire du dividende, si l'on met à part l'anomalie que pré-
sente dans l'optique actuelle sa fixation prématurée, peut être
considérée comme un élément du plan sage. Le bureau d'achat
d'actions, créé dans la même séance, est une pièce caractéristique
du plan fou.
Law a fait présenter par la suite une explication embarrassée,
non pas insensée sans doute, mais incomplète, et où il est visible
qu'il cherche non seulement à s'attribuer le beau rôle, mais
à se donner le change à lui-même. C'est l'un des deùx points
où il reconnaît avoir commis une faute, et de cette faute il s'ac-
corde, dans l'un et l'autre cas, une emphatique justification
morale.
C'est bien la dernière chose à laquelle on s'attendrait! Car,
quelles que soient à cet égard les règles formelles du droit des
sociétés (cette pratique, longtemps interdite, est aujourd'hui deve-
nue licite dans certaines conditions), les opérations d'une société
sur ses propres titres se recommandent rarement d'une conception
supérieure de l'éthique et de la vertu théologale de charité.
« M. Law fut averti, vers la fin de décembre 1719, qu'il se
commettait de grandes infidélités dans le commerce des actions et
des souscriptions dont le prix variait considérablement dans la
même journée. Cette variation affectée et subite fournissait aux
commissaires infidèles un moyen facile de faire de grands profits
aux dépens des vendeurs et des acheteurs. Pour réprimer ce
désordre, il ordonna à quelques directeurs d'acheter et de vendre
les actions avec les fonds de la Banque à des prix qui n'exposeraient
plus ces effets à de si grandes variations 1 . »
Cette justification est doublement surprenante. D'abord, il n'est
pas vraisemblable que John Law n'ait découvert qu'à la fin du mois
de décembre les fluctuations des cours de la rue Quincampoix
— l'agiotage à la pendule! — et les combinaisons malhonnêtes
qu'elles favorisaient. Ensuite, il est certain que Law lui-même avait

1 . Œuvres complètes, op. cit., t . I I I , p . 3 5 8 .


308 Le système et son ambiguïté

déjà pratiqué ou fait pratiquer des interventions sur le marché 1.


Plus encore que par les anomalies de fait, on est frappé de sai-
sissement devant la contradiction de pensée que VHistoire des
Finances fait apparaître dans deux développements rapprochés
d'un même récit. On nous a doctement expliqué, à propos de l'af-
faire des rentiers, que les souffrances particulières et la justice
distributive ne comptaient pas en présence du bien général et voici
que pour les actionnaires on ouvre un Bureau de compassion et de
justice! Car nous sommes bien autorisés à appeler ainsi un orga-
nisme défini dans ces termes : « le motif de compassion et de jus-
tice... détermina à établir un bureau » ... « pour empêcher les fri-
ponneries qui se passaient dans l'achat et dans la vente des
actions ».
Il n'est plus question ici du haut domaine et du jubiléI Les consi-
dérations de sentiment et de morale affective si aisément balayées
pour les rentiers, ces mal-aimés, s'imposent dès l'instant qu'il
s'agit des actionnaires, ces bien-aimés ! Pour un peu, l'homme
infaillible et imperturbable qui se règle sur la raison d'État tirerait
quelque fierté de ces réflexes de paladin et de sensitive qui ont, de
son propre aveu, conduit le système à la ruine.
Que faut-il donc penser du fond de l'affaire?
Nous sommes passés presque subitement d'un seller's market à
un buyer's market : il s'agit désormais d'enrayer la baisse et non
pas de limiter-la hausse. Le Bureau de compassion et de justice est
essentiellement un bureau d ''achats. Law ne pouvait pas accepter
la baisse des titres, puisque tout son plan reposent sur un cours de
9 000 minimum, et cela sans doute parce qu'il voulait stabiliser
l'intérêt au taux maximal de 2 %, et aussi parce qu'il ne voulait pas
« laisser tomber les copains », enfin et surtout parce qu'il fallait
sauvegarder le « Trésor des Indes » si astucieusement amassé. Les
900 000 000 des Menus Plaisirs, le gracieux cadeau du « nou-
veau ministre » à son vieux maître et à son jeune Roi 2 .
Law (ou du moins son porte-parole) reconnaît qu'il y a eu faute,
mais en même temps de cette faute, il présente l'apologie. D'autre
part, il fait valoir que, du point de vue technique, l'opération
paraissait sans risque.

1. Dans le même document, on lit, quelques pages plus loin : « [les actions I
étaient payées 10 000 livres au mois de novembre suivant, quoique pour les empê-
cher de monter la Compagnie en jetât sur la place pour 30 000 000 en une seule
semaine ».
2. Cet aspect du problème n'apparaît pas dans VHistoire des Finances, ce qui
peut s'expliquer par une réticence volontaire de Law (ou par l'insuffisante infor-
mation du rédacteur).
La puissance et la gloire 309

« La Banque était en état de soutenir cet achat, argumente-


t-il. Elle devait alors 1 100 000 000 de billets. Mais il lui était dû
450 000 000 par les personnes auxquelles elle avait accordé des
avances sur titres, dont le délai ne dépassait pas deux mois. D'autre
part, les souscripteurs étaient encore redevables de 450 000 000
pour les versements non libérés. » Le total de ces créances représen-
tait donc 900 000 000 et le découvert n'était que de 200 000 000
de billets; or « elle avait de grandes sommes dans sa caisse 1 ».
Voilà pourquoi le système ne pouvait pas échouer... s'il n'y avait
pas eu le Trésor tabou. Son dispositif de sécurité impliquait en effet
que l'on pût faire rentrer effectivement les 900 000 000. Or, bien
évidemment, un recouvrement de cette envergure aurait provoqué
un formidable mouvement de baisse, puisque les débiteurs ne pou-
vaient se libérer qu'en réalisant.
De sorte que Law pouvait encore rattraper sa première faute...
à condition de ne pas commettre la seconde que d ailleurs il recon-
naît également et qui fut de ne pas faire exécuter les engagements
des débiteurs et des actionnaires. Pour la clarté de notre exposé,
il nous paraît nécessaire d'anticiper ici, en suivant jusqu'au bout sa
démonstration.
« On conseilla à M. Law de faire payer en billets à l'échéance les
sommes qui avaient été prêtées... et de faire exécuter les engage-
ments (des porteurs de soumission). » Le conseil était sage.
Oui, mais il ne le suivit pas car les actions seraient tombées alors
à vil prix : « Il ne pouvait pas se résoudre à abandonner la fortune
de ceux qui avaient eu confiance en lui. » Nous connaissons déjà
l'argument.
Dès le moment de l'Assemblée générale, Law se trouve pris dans
son propre engrenage. La décision du 30 décembre contient en
germe la série des options ultérieures jusqu'à celle, fatale, de l'arrêt
du 21 mai.

A la date où il réunit ses actionnaires, Law n'est pas encore


contrôleur général des Finances. Mais la décision est virtuelle-
ment acquise.

II. LE MINISTÈRE

C'est sans doute au cours de l'été 1718, alors qu'il tremblait


pour sa peau, et qu'il s'était réfugié au Palais Royal dans l'appar-
1 . Œuvres complètes, op. cit., t . I I I , p . 3 5 8 .
310 Le système et son ambiguïté

tement de M m e de Nancré, que John Law songea pour la pre-


mière fois à la consécration ministérielle, qui pquvait lui apporter
à la fois la sécurité, une satisfaction de prestige et un supplément
de pouvoir.
C'est en tout cas en se référant à cette époque que le rédac-
teur de VHistoire des Finances écrit : « Son ministre, car on
pouvait dès ce moment dénommer ainsi M. Law » ... et plus loin :
« La personne et la conduite de ce ministre étaient directement
attaquées. »
La nomination, en septembre, au poste de secrétaire d'État, de
Guillaume Dubois, ne pouvait qu'encourager cette ambition chez
Law, non seulement par l'exemple, mais par le conseil qu'il reçut
de l'abbé lui-même. Cependant, l'affaire ne prit tournure que
l'année suivante, sans doute vers l'époque du lancement du Sys-
tème. Pour pouvoir devenir contrôleur général des Finances, Law
devait être français et catholique. Français, il l'était déjà car, au
moment de la fondation de la Banque et sur les observations faites
par le Parlement, le Régent lui avait octroyé des lettres de natu-
ralité, qui, « scellées de soie verte et lacs de soie rouge et verte »,
furent effectivement enregistrées au Parlement de Paris à la date
du 26 mai 1716
Par la suite, le fait que ces lettres aient été enregistrées au Par-
lement, et non pas à la Chambre des comptes, fut présenté comme
une cause de nullité, conjointement avec un motif plus substantiel,
à savoir la non-appartenance du bénéficiaire à la religion catho-
lique et romaine 2 .

1. Il en existe deux exemplaires de texte identique aux Archives nationales.


O1 221, f 6 31, X 1A 8715, f® 266.
2. Saint-Simon semble n'avoir pas connu la naturalisation de Law, du moins
à sa date, car il fait remarquer que sa qualité d'étranger ne pouvait se changer
en naturalisation sans une abjuration préalable (op. cit., t. VI, p. 421).
La compétence de la Chambre des comptes était justifiée par le fait que la natura-
lisation supprimait le droit d'aubaine, qui était une ressource domaniale. En outre,
argue-t-on, la Chambre aurait, elle, vérifié la non-catholicité du bénéficiaire. Cette
argumentation est longuement développée au cours du contentieux auquel donna
lieu la succession de Law; cf. notamment la requête présentée au Roi au nom du
sieur Garcin de Lucy par l'avocat Dufortault, imp. Valleys et Fils. C'est en raison de
la nullité des lettres que l'élection de John Law en tant que membre de l'Académie
des sciences, où il avait succédé au chevalier Regnault, le 4 décembre 1719, aurait
été annulée par le Roi (J.-P. Wood, op. cit., p. 71).
Les adversaires de la famille Law plaidèrent, de surcroît, que les lettres étaient
devenues caduques (Tu fait que Law était allé s'établir hors de France, et que ses
passeports ne pouvaient être considérés comme portant autorisation à ce sujet.
En fait, il existait une considération plus rigoureuse encore et que les adversaires
La puissance et la gloire 311

Quant à la « catholicisation » de Law, c'est au cours de l'été 1719


qu'elle fut envisagée. Le soin d'accomplir cette œuvre évangélique
fut confié à l'abbé de Tencin, futur archevêque d'Embrun puis de
Lyon, futur cardinal, alors vicaire général du diocèse de Sens. On
attribua le choix de ce personnage à l'assurance que l'on avait de
sa complaisance. Outre qu'un prêtre plus rigoureux aurait pu
embarrasser quelque peu ce singulier néophyte par des exigences
sur les sujets du dogme et par l'épreuve de son ferme propos, il
importait aussi que le confesseur n'imposât pas à Law l'obligation
de mettre fin à 1 état de concubinage dans lequel il se trouvait, se
plaisait et entendait persister.
L' « abbé Tencin 1 », dont Saint-Simon s'est plu à tracer le por-
trait avec des traits grossis et noircis, était en tout cas pour Dubois
un homme de toute confiance et un serviteur à toutes mains. Il
était le frère d'Alexandrine Guérin de Tencin, religieuse qui avait
obtenu sa réduction à l'état laïque, et dont le personnage et les
aventures évoquent les démones du roman anglais, Ambre, Moll
Flanders. D'un certain chevalier Destouches, surnommé Des-
touches-Canon, elle avait eu en 1717 un fils, aussitôt abandonné
sans le moindre scrupule et qui devait conquérir la célébrité sous
le nom de d'Alembert. Plus tard, elle fut 1 héroïne d'un singulier
fait divers : un de ses amants, du nom de La Fresnaye, ayant
poussé la rancune qu'il lui portait jusqu'à se suicider afin de la
faire convaincre d'assassinat 2 . Elle se tira de cette aventure
comme des autres, et se mit à écrire des romans. C'était aussi une
femme de tête, et une rude affairiste. Innocente du meurtre de La

semblent avoir ignorée, à savoir que Law se considérait lui-même, dans les derniers
temps, comme sujet anglais.
Après une série de longues chicanes et de déplaisantes manœuvres, le cardinal
Fleury fit enfin décider par le Conseil du 12 mars 1735 que le Roi avait clairement
marqué sa volonté de naturaliser John Law en lui confiant l'une des premières
charges de l'État. Cette décisioh ne bénéficia qu'aux enfants de Guillaume qui tou-
chèrent fort tard un héritage réduit à des sommes insignifiantes. Par contre, les
enfants de Law et de Catherine n'avaient droit à rien, en raison de leur bâtardise,
et cela, d'après le mémoire émanant des enfants de Guillaume, dans leur revendi-
cation des biens de leur oncle. « Le suppliant apprend par la propre requête des
tuteurs que le sieur Jean Law a laissé en mourant un fils et une fille, mais que tous
deux par le vice de leur naissance ont été exclus de la succession » (Requête Dufor-
tault).
1. Ch. de Coynart a relevé diverses inexactitudes commises par Saint-Simon dans
ses relations d'un procès où Tencin tenait un rôle peu brillant. Notamment le mémo-
rialiste a désigné comme étant l'avocat de Tencin celui de son adversaire. De
Coynart énonce des distinctions subtiles entre « la confidence et la simonie » (cf.
Coynart, Les Guérin de Tencin, p. 197 et sq.).
2. Ch. de Coynart, op. cit., p. 236 et sq.
312 Le système et son ambiguïté

Fresnaye, elle ne l'était sans doute pas de sa ruine. Elle créa, pen-
dant la grande période du Système, un bureau d'agiotage qu'un
certain Chabert, bourgeois de Paris, exploitait rue Quincampoix
pour le compte d'Alexandrine et de ses associés, parmi lesquels
on note son cousin abbé, son ancien amant Destouches, son frère
président, et un autre parlementaire, le célèbre président
Hénault 1 .
A l'époque que nous évoquons, M m e de Tencin passait pour être
la maîtresse de Dubois, et bien qu'un biographe sensible à sa
séduction posthume ait relevé l'absence de preuves matérielles
quant à la nature exacte de leurs relations, à tout le moins peut-on
considérer qu'il y avait, comme disent les juristes, possession
d'état. Curieuse image, en vérité, que cette chanoinesse aventurière
vivant entre deux hommes, son frère et son amant, l'un et l'autre
promis à la pourpre cardinalice!
Il est certain que le choix de Tencin comme instructeur de Law
fut l'œuvre de l'aJjbé Dubois. Ce fait suffit à démontrer que les rap-
ports entre les deux hommes étaient excellents; ils ne se détério-
rèrent que dans la toute dernière période.
L'abjuration eut lieu le 17 septembre à Melun, en l'église des
Récollets : cette paroisse ayant évidemment été choisie parce
qu'elle était -située dans le diocèse de Sens et parce qu'il avait paru
préférable de procéder avec discrétion. Cependant, soit que le curé
de Saint-Roch ait émis des doutes sur la validité d'une cérémonie
célébrée sans le concours de son ministère, soit pour toute autre
raison, Law dut ensuite venir communier dans cette église et y
rompit le pain bénit en présence cette fois d'une foule de curieux.
Le même jour, qui serait, selon le Journal de la Régence2, le
10 novembre, il donna un grand repas suivi d'un bal. J.P. Wood
place cependant cet épisode au jour de Noël. Law aurait été nommé
chanoine honoraire dans la chambre du duc de Noailles et il aurait
donné 500 000 livres « pour achever la construction de l'édifice 3 ».
On disait aussi qu'il avait fait cadeau à l'abbé de Tencin de
200 000 livres en actions 4 . Enfin, pour être complet, nous men-
tionnerons que, selon le Journal de la Régence, c'est seulement

1. Le capital était de 3 356 000 livres, et Mme de Tencin avait apporté la somme
coquette de 691 000 livres. Fondée le 28 novembre 1719, la société fut dissoute le
28 février 1720, fort à propos et liquidée avec bénéfices (cf. Coynart, op.
cit., p. 184 et sq.).
2. T. I, p. 465. Selon cette chronique il s'agirait bien de l'abjuration et non
d'une communion.
3. Wood, op. cit., p. 69.
4. Buvat, op. cit., t. II, p. 10 et. 74.
La puissance et la gloire 313

le jour de Pâques que Law, après s'être confessé au père Boursault,


théatin, aurait été pour la première fois admis à la communion,
en l'église paroissiale de Saint-Roch
Ainsi Law qui ne réussit qu'à être à moitié français parvint-il à
devenir deux ou trois fois catholique 2 .
Les enfants de John Law avaient fait profession comme lui —
sinon en même temps —, par contre on admet généralement que
Catherine Knollys avait refusé de l'imiter. Elle en aurait même
éprouvé un grand chagrin. Par là, elle aurait rendu impossible la
régularisation de son union avec Law, au moment où elle venait
d'être veuve de M. Seignieur et où par conséquent un second
mariage devenait licite. Tout cela n'est pas très vraisemblable et
l'affaire reste obscure 3 .
Désormais Law se trouve en état de joindre à la réalité du pou-
voir son apparence, une apparence qui d'ailleurs n'était pas sans
contenir de la réalité. On le croit volontiers quand il affirme que s'il
a recherché la promotion ministérielle, ce n'était pas par l'en-
traînement de la vanité. « Jusque-là M. Law n'avait eu aucun
caractère que celui de Directeur général de la Banque et de la
Compagnie des Indes. Il avait une ambition plus noble que les
charges et les titres. Il aspirait à la gloire de rendre le peuple
heureux. »
Qu'est-ce qui fait courir Sammy? Law n'est pas réellement vani-
teux; les meilleurs témoignages indiquent qu'il ne s'était pas laissé
prendre à la griserie des adulations. On ne peut même pas dire
qu'il était un homme ambitieux. « Le pouvoir, dit M m e de Staël, est

1. Buvat, op. cit., t. II, p. 10 et 74.


2. Ajoutons pour faire bonne mesure que Wiesener mentionne une messe qui aurait
eu lieu le 11 décembre. Op. cit., t. III, p. 254.
Des biographes sérieux n'ont pas craint de recueillir, à l'occasion de cette affaire,
des rumeurs surprenantes. Selon M. Hyde, M m e de Tencin aurait été la maîtresse de
Law (op. cit., p. 155), et selon Ch. de Coynart, le choix de l'abbé comme instruc-
teur aurait été dû au fait qu'il jouait un rôle de chevalier servant auprès de
Mme Law, dont il aurait acquis les bonnes grâces « par certains petits offices ou
minauderies... comme de monter en carrosse, verser son thé, fermer ses lettres, lui
donner ses peignes à sa toilette... par mille petites niches qu'il lui faisait, par mille
galantes et innocentes caracoles qui la faisaient rire... » (op. cit., p. 183).
Ces divers enjolivements sont puisés à une même source, à savoir un factum ano-
nyme intitulé : Mémoire pour servir à l'histoire du cardinal de Tencin (Bibl. nat.
Ln 27 19421). Ce texte, bien qu'il comporte certaines précisions exactes, émane d'un
ennemi des Tencin et ne mérite aucun crédit. Ainsi y voit-on que Law aurait déjà
été marié en Angleterre et qu'il était poursuivi dans ce pays pour le rapt de Cathe-
rine!
3. Cf. chap. iv : Un itinéraire dans la brume.
314 Le système et son ambiguïté

la cause finale la plus assurée. » Nous ne pensons pas que le pouvoir


en tant que tel était la cause finale de John Law.
La puissance et la gloire ne <sont pas pour lui des objectifs, mais
essentiellement des moyens. Faut-il pour autant le prendre au mot
quand il dit que le véritable ressort de son incroyable activité
alors qu'il se disait, par sa nature, plutôt indolent, serait l'intérêt
de l'État, l'attachement au bien public? On peut en tout cas croire
qu'il le croit.
En fait, Law se définit comme l'homme d'une double-certitude.
La certitude d'avoir raison, fût-ce contre tous, et corrélativement
la certitude du succès, fût-ce contre tout. Il a divinisé la Raison,
la sienne, comme étant une forme de la chance qui ne déçoit
jamais. La passion qui l'anime, c'est toujours celle du joueur, mais
celle du joueur qui a maîtrisé les secrets des chiffres et qui a trouvé
la martingale absolue.
Encore faut-il que ses projets ne soient pas sabotés et que ses
conditions de travail soient les meilleures possibles. Le poste de
contrôleur général devait le prémunir contre le renouvellement des
« humiliations » et des risques de 1718, et même le délivrer des
soucis et des contrariétés que lui occasionnait sans cesse son
incommode et perfide partenaire, le garde des Sceaux.
« Le Régent, lisons-nous encore dans VHistoire des Finances,
crut qu'il était à propos de le revêtir (Law) du caractère de contrô-
leur général pour lui donner du crédit dans le public et dans le
conseil. Jusqu'à ce jour l'administration des Finances avait été
divisée; la partie qui regardait le crédit et le commerce était
conduite par M. Law, et celle du détail et de la forme était conduite
par M. d'Argenson, et comme leurs lumières, leurs principes et
leurs vues étaient fort différents, il ne pouvait y avoir de l'union.
Ainsi il semblait raisonnable de réunir le tout dans la même per-
sonne. »
Saint-Simon note que la coexistence était devenue impossible
entre Law et d'Argenson, lequel s'aigrissait de plus en plus, peut-
être par le sentiment de son déclin. « Les audiences du garde des
Sceaux, plus de nuit que de jour, désespéraient ceux qui travail-
laient avec lui et ceux qui y avaient affaire. La difficulté des finan-
ces et ses luttes contre Law lui avaient donné de l'humeur, qui se
répandait dans ses refus. Les choses en étaient venues au point
qu'il fallait que l'un des deux cédât à l'autre une administration
où leur concurrence achevait de mettre la confusion 1 . »

1. Saint-Simon, op. cit., t. VI, p. 499.


Il semble bien en effet que les fâcheuses habitudes de d'Argenson quant aux
heures de travail et d'audience eussent empiré : « Il mandait les gens chez lui à
La puissance et la gloire 315

L'abbé Dubois, bien que lié intimement avec d'Argenson, ne pou-


vait, note Saint-Simon, que choisir le parti de Law : la conversion
de Law avait un but auquel il était temps qu'il arrivât. Quant au
duc d'Orléans, il avait depuis longtemps, semble-t-il, formé le pro-
jet de porter Law au ministère
Cependant d'Argenson lui faisait impression. Le garde des
Sceaux, note d'Antin, avait l'esprit plus souple que n'avait eu le
duc de Noailles, « il ne contrariait point mais il traversait par dif-
férents moyens tous les projets de M. Law et faisait tant de peur à
M. le Régent qu'il n'osait se déterminer à rien ».
Il fallut donc, pour trancher, recourir à une sorte de sketch dont
le duc d'Antin, qui y joua un rôle — les confidents sont aussi parfois
les acteurs —, nous a laissé la narration à la fois naïve et matoise.
« Ce titre était nécessaire à M. Law pour pouvoir bien servir,
sans quoi les opérations étaient croisées à tous moments et deve-
naient si difficiles que le crédit public avait reçu quelque atteinte
dans la fin de l'année dernière 2 , ce qui donnait beaucoup de cha-
grin à M. Law.
« Ce qui joint à plusieurs avis qu'il avait reçus qu'on voulait
l'assassiner et même que les Anglais y entraient [nous retrouvons
ici les rumeurs évoquées par Stair] lui avait fait prendre la résolu-
tion de se retirer à Rome.
« Comme j'étais fort de ses amis il m'en parla comme d'un parti
pris et me parut ulcéré de ce que le Régent n'avait pas renvoyé
M. Stair, ambassadeur d'Angleterre, qu'il croyait être son ennemi
et qui tenait de fort mauvais propos, et se plaignait aussi de ce
que les plus familiers parlaient hautement contre lui et le décriaient
comme fausse monnaie.
« Je crois bien qu'il m'exagéra la douleur qu'il en ressentait et
que peut-être il n'aurait pas exécuté si librement de quitter une
partie où il brillait tant.
« Mais avec cela j e crus connaître à son visage la situation de
son âme. Rarement peut-on déguiser ce miroir au point de n'être
pas reconnu.

onze heures du soir, à minuit, à une, deux, trois, quatre, cinq et six heures du matin.
Il tenait les sceaux à ces différentes heures. Mais qui que ce soit qui fût mandé,
si le sommeil venait, il se couchait pour une ou deux heures » (Thellusson, Notes
sur les Mémoires de la Régence, t. III, p. 8).
1. « ... Law, quoique froid et sage, sentit broncher sa modestie (...) Il visa au
grand (...) et plus que lui, l'abbé Dubois, pour lui, et M. le duc d'Orléans » (Saint-
Simon, op. cit., t. VI, p. 425).
2. On ne voit pas en quoi la dysharmonie qui existait entre Law et d'Argenson
avait pu influer sur les déceptions subies, tant avec l'attaque de la Banque qu'avec
la baisse des cours.
316 Le système et son ambiguïté

« D'ailleurs je vis le tort que nos affaires allaient souffrir si le


public avait la moindre connaissance de la situation. Tout cela
me porta à aller trouver le Régent et à lui rendre compte de tout
ce que j'avais vu et entendu. Il en comprit aisément la consé-
quence. Il parla à M. Law le même jour si obligeamment qu'il le
calma, lui promit qu'il le satisferait sur milord Stair et lui promit
l'emploi de Contrôleur des finances, qu'il ne déclara pourtant que
le jour des rois. »
Le duc d'Antin écrit alors sa conclusion :
« Le voilà en place et en état de mettre en usage toutes ses
lumières. Je serais bien trompé s'il ne rend de grands services à
l'État. »
Plus tard, en se relisant, le mémorialiste note en marge de ce
dernier propos : « Il faut avoir autant de sincérité que d'humilité
pour n'avoir pas effacé cet article. »
La nomination de Law s'accompagna d'une sorte d'anti-
cérémonial.
« . . . M. Law voulant entrer avec son carrosse dans la grande
cour du palais des Tuileries, comme il avait fait auparavant pour
aller chez le roi, un officier des gardes l'en empêcha, suivant
l'ordre qu'il avait reçu, ce qui l'obligea de mettre pied à terre à
côté du corps de garde et de traverser ainsi la cour... ce qui donna
lieu à diverses conjectures... M. Law fut alors déclaré Contrôleur
général des Finances... Le 15 on publia un arrêt du Conseil d'État...
au rapport du sieur Law, Conseiller du Roi en tous ses conseils et
Contrôleur général des Finances. »
Pour faire bonne mesure, le Régent imagina de ressusciter la
surintendance des finances qui avait été abolie lors de la disgrâce
de Fouquet. Cependant les lettres patentes qui prévoyaient la nou-
velle création de cette charge ne furent enregistrées par le Parle-
ment qu'au mois d'avril 1 .
Par une de ces coïncidences que l'histoire se plaît quelquefois à
ménager, c'est dans la même journée du 5 janvier que le ministre
anglais, le comte Stanhope, tel Jupiter descendant de l'Olympe,
faisait son apparition à Paris, résolu à voir clair dans les
embrouilles de son ambassadeur et le cas échéant (on suppose que
sa religion était déjà plus qu'à moitié faite) à mettre un terme aux
insupportables manigances de cet exalté. Déjà le 18 décembre
Stanhope avait écrit à l'abbé Dubois et avait sollicité son arbi-
trage personnel sur cette affaire. « Le roi ne balance point de
vous en faire arbitre et ne veut avoir recours qu'à vos soins (...)

1. Buvat, op. cit., t. II, p. 73. En même temps celle de contrôleur général fut
attribuée à M. Fleuriau d'Armenonville.