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Michel Grossetti, Directeur de recherches au CNRS

Béatrice Milard, Maître de Conférences


Denis Eckert, Directeur de recherches au CNRS
Olivier Bouba-Olga, Maître de Conférences

L’agence d’évaluation de la recherche et la géographie des


sciences

L’agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur


(AERES) vient de publier « une cartographie de toutes les universités
françaises, en formation comme en recherche» (Jean-François Dhainaut,
directeur de l’agence, cité par Les Echos.fr, 11.01.11). Si l’on en croît le
directeur de l’agence, cette cartographie fait apparaître des disparités en
ce qui concerne le nombre de chercheurs appartenant à des laboratoires
que l’AERES a classés en « A+ ». Il en conclut selon l’article cité que
« Pour un certain nombre de régions hors des grandes métropoles, des
collaborations serrées seront indispensables pour atteindre la masse
critique qui leur permettra de travailler à armes égales ».

On retrouve dans ce discours une idée très répandue dans les


instances de pilotage de la recherche et que l’on peut baptiser « la théorie
de la masse critique ». L’expression « masse critique » fait référence de
façon métaphorique à la masse de matériau radioactif à partir de laquelle
se déclenche une réaction nucléaire. Appliquée à des activités de
recherche, cette métaphore consiste à dire qu’il faut une densité
suffisante de chercheurs dans une institution, une métropole ou une
région pour que la qualité de la recherche soit bonne, les chercheurs étant
censés avoir besoin de nombreux collègues à proximité pour échanger des
idées et être stimulés dans leur travail. Toutefois, s’il est possible en
physique de calculer avec précision la masse critique, ce n’est nullement
le cas dans les activités sociales, celles de recherche comme les autres.
Quelques tentatives ont été effectuées pour établir un lien entre le
nombre de chercheurs rassemblés dans une même ville ou région et le
nombre moyen d’articles publiés par chercheur1. Elles n’ont pas pu établir
ce lien et tout semble indiquer que la masse critique en matière de
recherche n’est rien d’autre qu’une idée reçue, sans fondement
empirique. Le nombre de publications d’une ville ou d’une région est en
général quasiment une fonction linéaire du nombre de chercheurs, lequel
résulte des évolutions de l’enseignement supérieur et des politiques
conduites à l’échelle nationale ou locale. Ainsi dans le cas français, la
concentration des chercheurs dans la région parisienne ne s’explique
nullement par le climat du bassin parisien, les bienfaits de l’urbanisme
haussmannien ou les politiques actuelles du Conseil Régional d’Île de
France, mais par une très longue histoire du système scientifique d’un
pays très centralisé, où les gouvernements ont choisi de concentrer les

1
Voir par exemple l’article suivant : Bonnacorsi A. et Daraio C., 2005, « Exploring size
and agglomeration effects on public research productivity”, Scientometrics, Vol. 63, n°1,
pp.87-120.

1
moyens dans la capitale depuis les grandes écoles du XVIIIe siècle,
l’Université Impériale de 1808 ou le CNRS de 1939. Dans le discours du
directeur de l’AERES, la « masse critique » semble être fixée à 500
chercheurs relevant de laboratoires classés A+, mais il ne précise nulle
part comment ce seuil a été calculé et à quelle équation il correspond. Le
rapport de l’AERES que le directeur présente2 est une simple compilation
par académie des rapports de l’Agence qui ne comporte aucune analyse
spatiale qui mettrait en rapport de façon systématique des éléments
d’évaluation avec des caractéristiques locales. L’expression « masse
critique » y apparaît 9 fois dans les contextes les plus divers pour évoquer
la taille d’écoles doctorales, d’universités, d’UFR, de laboratoires, etc. Il y a
tout lieu de penser que le seuil de masse critique évoqué par son directeur
dans l’article cité est parfaitement arbitraire et ne correspond à rien
d’autre qu’à l’imaginaire de celui qui le mentionne.

Il faut noter toutefois que la répartition géographique des activités de


recherche est en train d’évoluer, mais pas du tout dans le sens de la
concentration qui semble être souhaité par Monsieur Dhainaut. Comme
partout dans le monde, on observe dans ce pays une déconcentration et
un rééquilibrage territorial. Cette déconcentration s’opère d’abord entre
les pays. Les Etats-Unis représentaient environ 37%3 des contributions aux
publications recensées par le « Web of Science » en 1988, ils n’en
représentent plus qu’un peu plus de 26% en 2008. De même tous les pays
les plus anciennement impliqués dans l’activité scientifique ont vu leur
part régresser (de 7,5% environ à 5% pour la Grande Bretagne par
exemple). La France suit un mouvement comparable mais atténué en
passant de 5,6% à 5,2%). Dans la même période la Chine a connu un
essor scientifique considérable, passant de moins de 1% à presque 8%, de
même que la Corée du Sud (0,2% à 3%) ou des pays du Sud de l’Europe
comme la Grèce ou le Portugal. Cette déconcentration s’observe aussi
entre les villes d’un même pays. Partout, les agglomérations les plus
anciennement actives en matière de recherche perdent de leur hégémonie
au profit des autres. Aux Etats-Unis, l’état de New York a vu son poids
passer de 10% à 8%. Au Royaume-Uni, le poids de Londres est passé de
plus de 27% à 24,5%. La France ne fait pas exception puisque la région
parisienne qui représentait plus de 46% des publications en 1988 n’en
concentre plus que 38% environ en 2008. De la même façon, la
déconcentration des établissements d’enseignement supérieur au sein des
régions s’est traduite par l’émergence de pôles scientifiques dans des
villes moyennes, dont l’activité est à présent perceptible dans les bases de
données bibliographiques. Par exemple, Nîmes dont la création récente en
université de plein exercice a été très contestée, a vu sa production

2
Voir http://www.aeres-evaluation.fr/index.php/Actualites/Actualites-de-l-agence/AERES-
2010-Analyses-regionales-des-evaluations-realisees-entre-2007-et-2010
3
Ces chiffres sont calculés sur les adresses présentes dans les publications des sciences
de la nature et de l’ingénierie (Science Citation Index – Expanded, Thomson Reuters), et
sont arrondis. Il existe plusieurs façons de calculer la contribution d’un pays ou d’une
région (en prenant le nombre d’articles à la place des adresses, en intégrant d’autres
disciplines, etc.) qui donnent des résultats numériques légèrement différents, mais qui
vont tous dans le même sens.

2
scientifique multipliée par huit entre 1988 et 2008, alors que l’Île-de-
France ne faisait que doubler ses contributions à la même période.

Les discours du directeur de l’AERES sur la masse critique témoignent


des idées reçues qui circulent sur la dimension spatiale des activités
scientifiques. Il serait dommage que ces idées ne soient pas réexaminées
sérieusement avant qu’elles ne fondent des politiques publiques en
matière de recherche et d’enseignement supérieur.

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